mercredi 29 janvier 2014

Cinoche : Yeruldelgger


Les Experts à Oulan-Bator

Merci Père Noël (ou plus exactement merci Mère Noël Véro) de nous avoir apporté cette année dans ta hotte, tenez-vous bien, un polar mongol !
Yes ! Faites vos valises, on est partis !
Yeruldelgger de Ian Manook.
Dès la couverture ça sent déjà bon les steppes orientales.
Yeruldelgger Kahltar Guichyguinnken est le nom de notre nouveau héros. Et ça veut dire en VO : Cadeau d’abondance de la famille de la chienne au visage sale.
Un nom récupéré depuis peu …
[…] Trois générations avaient vécu sans nom de famille. Le régime d’avant les avait abolis pour casser l’organisation clanique de la société. Avant le “régime d’avant”, les familles tenaient leur nom du clan auquel elles appartenaient dans chaque province. […] Tout cela, le régime d’avant l’avait interdit au même titre que l’alphabet mongol ou le chamanisme.
Ian Manook, c’est un peu moins mongol et beaucoup plus prosaïque, doit-on dévoiler le mystère ? le pseudo astucieux de Patrick Manoukian, un journaliste bien de chez nous mais très globe-trotter et qui est donc allé trotter pour nous jusqu’en Mongolie.
Et ça commence très très fort, on ne résiste pas au plaisir de vous livrer les premières pages (qu’on pourrait intituler la parabole du flic, si je peux me permettre de souligner cet excellent jeu de mots), lorsque Yeruldelgger est appelé au fin fond de la steppe, sur une scène de crime où l’on a découvert un vélo enterré :
[…] - Et c’est pour ça que tu m’as fait venir ?
- Oui, commissaire …
- Tu m’as fait faire trois heures de piste depuis Oulan-Bator pour une pédale qui sort de terre ?
- Non, commissaire, c’est pour la main !
- La main ? Quelle main ?
- La main sous la pédale, commissaire.
- Quoi ? Il y a une main sous la pédale ?
- Oui, commissaire, là, sous la pédale, il y a une main !
Sans se relever, Yeruldelgger se tordit le cou pour regarder par en-dessous le visage du policier du district. Est-ce que ce type se foutait de lui ?
Mais le visage du policier ne reflétait aucune émotion. Aucun signe d’humour. Aucune trace d’intelligence. Rien qu’un visage respectueux de la hiérarchie et satisfait de sa propre incompétence. […]
- Et comment tu sais qu’il y a une main là-dessous ?
- Parce que les nomades l’ont déterrée, commissaire, répondit le policier.
- Déterrée ! ? Comment ça, ils l’ont déterrée ? s’emporta sourdement Yeruldelgger.
- Ils l’ont déterrée, commissaire. Ils ont creusé autour et ils ont enlevé la terre. Quand les enfants ont aperçu la pédale qui sortait de terre en jouant, ils ont creusé pour la dégager, et en creusant ils ont découvert la main.
- Une main ? Ils sont sûrs ? Une vraie main ?
- Une main d’enfant, oui, commissaire. […]
- Et elle est où cette main d’enfant maintenant ?
- En dessous, commissaire. […]
- Tu veux dire qu’ils l’on réenterrée ? Ils ont réenterrée la main ?
- Oui, commissaire. Et la pédale aussi, commissaire …
Yeruldelgger leva les yeux vers la famille de nomades aux deels bariolés toujours assis en ribambelle contre le bleu saturé du ciel. Ils le regardaient en hochant tous la tête avec de grands sourires pour confirmer le rapport du policier du district.
- Ils ont tout réenterré ! J’espère que tu leur as demandé pourquoi !
- Bien sûr, commissaire : pour ne pas polluer la scène de crime …
Yeruldelgger se figea dans son mouvement pour s’assurer qu’il avait bien entendu ce qu’il venait d’entendre.
- Pour quoi ! ?
- Pour ne pas polluer la scène de crime, répéta le policier du district, une pointe de  fierté dans la voix.
- Pour ne pas polluer la scène de crime !!! Mais où sont-ils allés chercher un truc comme ça ?
- Dans Les Experts Miami. Ils m’ont dit qu’ils regardaient toujours Les Experts Miami et que Horacio, le chef des Experts Miami, recommande toujours de ne pas polluer la scène de crime.
- Les Experts Miami ! s’exclama Yeruldelgger.
Il se releva lentement, dans un mouvement chargé de fatigue et de découragement. […]
Polar oblige, c’est vraiment pas joli sous le vélo et la suite sera évidemment beaucoup moins drôle, nous voici partis pour Oulan-Bator et les steppes mongoles derrière le commissaire Yeruldelgger.
Et, pour notre plus grand plaisir, Ian Manook qui sait ce que voyager veut dire, ne lésine pas sur le folklore local et la tradition nomade :
[…] Elle tenait à hauteur des yeux une petite coupelle qu'il savait rempli de lait de la dernière traite et, d'un geste croyant et respectueux, du bout des doigts, elle en aspergeait les quatre points cardinaux.
[…] Yeruldelgger ressentit une sorte de bonheur à appartenir à ce pays où on bénissait les voyageurs aux quatre vents et où on nommait les cercueils du même mot que les berceaux.
[…] On n’entre pas dans une yourte qui n’est pas la sienne. On se tient à quelques pas de la porte et on appelle. La tradition veut qu’on fasse allusion aux chiens. One ne dit pas : “Holà ?” parce que ceux de la yourte savent depuis longtemps déjà que quelqu’un vient. On ne dit pas non plus : “Il y a quelqu’un ?” parce que celui qui vient sait déjà, à mille détails, qu’il y a quelqu’un dans la yourte. On dit souvent : “Tiens tes chiens !” ou :  “Tes chiens sont bien nourris ?”, par un réflexe de prudence millénaire.
[…] Il aimait faire plaisir aux vieux. C’est ce qu’on leur devait pour ce qu’ils avaient souffert et vécu et qui nous attendait tous encore.
Yeruldelgger est un excellent enquêteur mais aussi un sacré personnage. Un flic coincé entre les séquelles de l’occupation soviétique et la corruption venue avec les nouveaux envahisseurs de Chine ou de Corée. Un homme brisé aussi, qui a perdu femme et enfant il y a quelques années dans des conditions un peu troubles.
[…] - Tu ne peux plus continuer ainsi, Yeruldelgger. Tu es en train de tout perdre. Tu es devenu un flic acariâtre et violent. Tu cognes des témoins, tu frappes ta propre fille, tu tires sur tes indics, tu ne respectes aucune hiérarchie, tu n’enquêtes que pour toi sans rendre compte à personne …
Un flic tourmenté et un peu braque, un flic comme on les aime quoi !
[…] - On ne fume pas dans une yourte ! se contenta-t-il de répondre.
- Ah oui, j’oubliais, c’est pas tradition !
- Non, c’est pas tradition.
- Et ficher le bordel partout où tu passes, c’est tradition ?
- Ça semble l’être devenu ces derniers temps, je l’avoue, concéda-t-il en souriant.
Au fil de la chevauchée dans les steppes mongoles, les différentes intrigues vont s’entremêler : le cadavre de la petite fille enterrée avec son vélo, le trouble passé du commissaire, les magouilles et la corruption qui poussent comme du chiendent dans le sillage des quads coréens et des 4x4 chinois. Il sera même question de “terres rares”(1): après les oligarques russes, voici les conglomérats chinois et coréens. Triste Mongolie.
Côté polar tout irait donc pour le mieux dans les plus beaux paysages du monde et on a cru pendant plusieurs chapitres au véritable coup de cœur ...
Las, Patrick Manoukian veut trop bien faire et accumule les maladresses (avis unanime et partagé de BMR & MAM).
Pour faire moderne (?) ou pour nous convaincre que les nomades sont branchés, l’auteur nous inonde d’iphone, ipad et autres igoogooleries. Ben voyons.
Et puis non content d’en faire des kilos au rayon folklore local (au point de convoquer les moines de Shaolin !), il en fait des tonnes au rayon polar. Plus américain tu meurs. À tel point que certains chapitres hyper-violents sont bien trop complaisants envers les sévices infligés aux corps des jeunes femmes : on retrouve là des relents nauséabonds de Millenium.  On n’aime pas du tout, du tout, cette tendance douteuse et dangereuse qui demande à être parfaitement maîtrisée, ce qui est loin d’être le cas chez Stieg Larsson comme chez Ian Manook.
Manoukian s’applique d’ailleurs soigneusement à imiter un peu tout le monde : commissaire à la Nesbo, fantômes à la Indridason, nazillons à la Mankell, légiste à la Patricia Cornwell, far-east à la Craig Johnson et j’en passe(2). Cette accumulation facile, commerciale et maladroite de clichés (et de violences gratuites) finira donc par nous gâcher le plaisir du voyage.
La fin de l’enquête nous laisserait bien entrevoir une suite mais Ian Manook semble avoir déjà voulu dans cette première livraison, nous fourguer tout, absolument tout son savoir-faire du polar ethnique.
Affolé par les grands espaces des steppes ou les perspectives du succès, Patrick Manoukian aura voulu courir trop de lièvres à la fois et s'est perdu en route.
Il reste que malgré ses descriptions terrifiantes d’Oulan-Bator, Manoukian le voyageur nous livre quelques belles pages et sait nous donner une envie irrésistible d’aller chercher des os de dinosaures dans les Flammings Cliffs ou d’aller chevaucher dans le Parc du Kenthii. De quoi nous faire regretter encore un peu plus d’avoir traversé ce pays en transmongolien sans nous y arrêter (notre photo date de 2006) !
Finalement, on aura préféré le petit polar moins ambitieux de Sarah Dars qui, malgré son titre à la con (Des myrtilles dans la yourte franchement !), nous avait déjà donné une plus belle occasion de rêver sur les traces de Gengis Khan dans les steppes mongoles.
(1) - à lire : un dossier des Échos [à ne pas manquer] sur les terres rares et la spéculation minière qui les accompagne - on y parle bien sûr de la Mongolie
(2) - et d’ailleurs la 4° de couv’ surfe allègrement sur cette mode commerciale de façon un peu trop facile et m’as-tu-vu, que la honte soit sur Albin Michel habituellement mieux avisé

Pour celle est ceux qui aiment les steppes.
D’autres avis sur Babelio.

1 commentaire:

dasola a dit…

Bonjour, voilà un polar dépaysant qui nous change des polars nordiques. J'attends de retrouver Yeruldelgger avec impatience. L'écrivain termine la suite. Bonne après-midi.