[...] Tu t’interroges sur le bien et le mal.
Nouvelle figure du polar Angelino, Jordan Harper nous entraîne dans les coulisses des célébrités et des puissants, ceux qui sont au-dessus des lois grâce à une armée de gardes du corps, avocats, communicants, chargés de leur tisser une toile protectrice et de leur façonner une impunité où tous les vices sont permis. Convaincant et dérangeant.
❤️❤️❤️❤️❤️L'auteur, le livre (432 pages, janvier 2026) :
Tout le monde sait est sans doute l'un des romans noirs vedettes de cette rentrée d'hiver 2026 et certainement celui qui va propulser Jordan Harper sur le devant de la scène du polar de Los Angeles, aux côtés des Connelly, Chandler ou Ellroy.
À cinquante ans, c'est son troisième roman après quelques nouvelles et plusieurs scénarios de série (Mentaliste).
La traduction est signée Laure Manceau.
Le pitch et les personnages :
Los Angeles, la cité des anges, des stars et du business. Il y a là Chris et Mae.
Chris est un ancien flic (il a été viré) qui travaille désormais pour BlackGuard, une boîte privée de sécurité. C'est monsieur gros-bras, gonflé à la testostérone, chargé d'intimider un journaliste récalcitrant ou un témoin gênant. Et quand Chris vient vous "intimider", vous avez généralement droit ensuite à quelques semaines d'invalidité.
Mae bosse pour le cabinet Acker dans les relations publiques. Gestionnaire de crise, c'est elle qui est chargée, quand une partie fine ou une overdose tourne mal, qui est chargée d'inventer pour les médias, une histoire encore plus vraie que la vérité.
Jordan Harper nous entraîne ainsi dans les coulisses de l'obscur et lucratif business des gardes du corps, juristes, communicants, ... bref, tous ceux qui font que la vie est plus facile pour les célébrités, les puissants, les nantis d'Hollywood, de L.A. et d'ailleurs, qui leur tissent une toile protectrice et leur façonnent une impunité tranquille qui autorise tous les vices.
« Chris ne sait plus si c’est lui ou Mae qui a inventé le surnom la Bête. La boîte de Mae, BlackGuard, Acker, un réseau de cabinets de conseil, d’agences de relations publiques et de consultants en sécurité privée. Des avocats, des communicants de l’ombre, des services d’ordre, des enquêteurs – des yeux, des oreilles, des bras, des poings. »
Un beau jour, Dan, le patron de Mae lui donne rendez-vous pour une curieuse affaire, un coup mystérieux avec un paquet de fric à la clé. Mais il est assassiné avant d'avoir pu lui en dire plus.
Dan, c'était le « sorcier des relations publiques confidentielles – le gestionnaire de crise des stars – l’homme qui savait où les corps sont enterrés ».
Mae et Chris, dont les chemins s'étaient déjà croisés autrefois, vont se retrouver de nouveau pour mener l'enquête autour de ce meurtre. Qu'est-ce que Dan préparait ? Pourquoi a-t-il été tué ?
Nos deux héros vont fourrer leur nez là où il ne faut pas, tenter de démêler les tentacules de ce qu'ils surnomment « la Bête » mais bien vite, leur enquête va se compliquer et les cadavres vont s'empiler, « cinq victimes – six en comptant Dan, sept avec John Montez ».
♥ On aime vraiment beaucoup :
➔ Ce qui fait la force de ce roman, c'est sans conteste le duo complexe formé par Chris et Mae. Deux âmes tourmentées par un passé compliqué, mais dotées d'une volonté de fer et d'un moral d'acier, deux guerriers dont les "talents" se complètent parfaitement, caparaçonnés pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Mais le lecteur va aussi découvrir au fil des pages deux cœurs d'artichaut qui ne demandent qu'à racheter leurs péchés.
➔ Un autre point fort réside dans une lecture très plaisante (en dépit du sujet), portée par des personnages attachants (enfin, nos deux héros, car les autres brrrr…), un scénario retors et des chapitres courts qui maintiennent un rythme et un suspense soutenus. Un véritable page-turner.
Des chapitres qui alternent les péripéties et les points de vue de Chris et de Mae et qui sont sous-titrés de tous ces quartiers de L.A. : Laurel Canyon, Wilshire Boulevard, Echo Park, Venice, Silver Lake, ... cette douce musique qui a bercé nos lectures, nos films, toute notre culture US.
➔ « Au bord de la crise de nerfs - devenue junkie puis partisane de la sobriété - défiguré par un excès de chirurgie plastique - ... »
Jordan Harper est plutôt convaincant lorsqu'il nous donne à voir un Los Angeles où les plus riches, les plus influents se croient au-dessus des lois, pardon : où ils sont effectivement au-dessus des lois, où les flics sont organisés en véritables gangs, tout cela fait froid dans le dos et ne donne pas vraiment envie d'aller s'installer au pied des lettres Hollywood.
« — Je ne sais pas si cette ville est faite pour toi.— Pourquoi ?— Parce que tu t’interroges sur le bien et le mal. »
➔ Voilà un propos dérangeant, âpre, parce qu'il nous ouvre les yeux sur le côté obscur de l'homme et nous oblige à regarder en face la pourriture de notre monde : « on ne sent la pourriture que si on s’en approche ».
Alors on peut se dire que la Cité des Anges est celle de tous les diables, que cette ville concentre là-bas toutes les forces du mal de la planète. On peut sans aucun doute.
Mais peut-être doit-on se dire aussi que cette image de L.A. n'est qu'une allégorie de notre société et de notre monde où « tout le monde sait » qu'il n'y a pas de place pour les plus faibles et que la raison du plus fort est toujours la meilleure.
Pour celles et ceux qui aiment les polars à Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.