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mercredi 15 juillet 2026

Dans le désert du Nevada (Gabriel Urza)

[...] Marchander des vies humaines.


Un thriller juridique ou roman de prétoire qui détaille le difficile travail des avocats commis d'office pour marchander peines et chefs d'accusation en faveur de leurs clients. Et un polar plus malin qu'il n'y paraît ...

  • un thriller juridique, un roman de prétoire dans les règles de l'art
  • le travail des avocats commis d'office pour négocier peines et chefs d'accusation
  • et puis quelques twists pour retourner lecteur et personnage !
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (325 pages, mai 2026, 2025 en VO) :

Avant de devenir écrivain, Gabriel Urza a débuté par une carrière d'avocat commis d'office dans le Nevada, à Reno et il y a sans doute beaucoup de sa propre expérience dans ce qu'il nous raconte. Dans le désert du Nevada est un thriller juridique qui évoque inévitablement La défense Lincoln de Michael Connelly.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Pierre Reignier et le titre en VO était The silver state : le surnom du Nevada depuis la ruée, non pas vers l'or, mais vers les mines d'argent dans les années 1850.

Le pitch et les personnages :

Le récit s'étale sur une dizaine d'années, les années 2010-2020. Le juriste Santi Elcano revient sur les débuts de sa carrière comme avocat commis d'office à Reno pour le comté de Washoe. Il a connu des débuts difficiles, surmontés à grand renfort d'anxiolytiques, pour enchaîner les comparutions à la va vite et tenter de négocier quelques remises de peine pour « les clients quittant la salle d’audience menottes aux poignets ou avec des larmes de soulagement » sans oublier « le renouvellement régulier de [son] ordonnance de Xanax ».
Chaque soir, Santi a bien du mal à tirer un trait sur sa journée trop remplie avant de commencer à se tracasser pour celle à venir.
Mais « le désert du Nevada, dit-on, est rempli de vieux fantômes » et depuis huit ans, il y en a deux qui hantent ce récit, tout comme les jours et les nuits de Santi Elcano (et bientôt du lecteur !).
Le fantôme de Michael Atwood qui croupit toujours en prison, condamné pour meurtre, et celui de Anna Weston la victime, dont le corps avait été retrouvé en bordure du désert.

♥ On aime :

➔ La première partie du récit n'est pas tout à fait un thriller classique de procès : au travers de différentes petites affaires, Gabriel Urza nous présente le travail de la défense dans un récit, précis, minutieux, de la vie de son personnage, Santi. Un travail qui consiste justement à éviter le procès en négociant peines et chefs d'accusation. Mais c'est bel et bien un roman de prétoire, qui nous place au cœur des rouages de la machine judiciaire, un récit de « salle d’audience pour faire notre travail, marchander des vies humaines ». Dans cette mécanique bien huilée, « quand tu vas au procès, c’est en général parce que quelqu’un a foiré quelque chose » et Santi n'a pas choisi « la bonne carrière pour avoir une conscience ».
« J’avais cru qu’en devenant avocat commis d’office, je contribuerais à réparer les engrenages défectueux du système. En réalité j’étais moi-même devenu un engrenage défectueux parmi d’autres. »
➔ Quant à la grosse affaire qui va être plaidée par Santi, la condamnation de Michael Atwood pour le meurtre d'Anna Weston, elle n'arrive véritablement qu'à mi-parcours (la police mettra plus d'un an avant d'arrêter un suspect) mais cette fois le procès a bien lieu.
Alors, les avocats de la défense ont-ils laissé la justice du comté condamner un innocent ? 
Il faudra attendre les derniers twists pour comprendre le fin mot de l'histoire et réaliser qu'après moult tours et détours, Gabriel Urza est un malin qui aura conduit son personnage et son lecteur, exactement là où il voulait les mener ...
➔ Comme avec Mickey Haller, le personnage du roman de Connelly déjà cité, le récit autodiégétique est mené à la première personne, avec ce "je" comme si Santi venait témoigner devant nous. Et ça marche plutôt bien d'autant que tout cela est écrit de manière fluide, efficace, sans effets de manche même si l’on est souvent au prétoire : bien vite le lecteur ne peut que partager les difficultés et les épreuves de Santi Elcano.
➔ Pour l'anecdote et pour se détendre entre deux vies humaines brisées par l'impitoyable mécanique judiciaire, ce roman est aussi l'occasion de re-découvrir un Nevada que l'on ne connait guère que par ses déserts et ses casinos. Visiblement Gabriel Urza entend nous faire partager "son" Nevada, comme lorsqu'il nous emmène à la pêche à la mouche, exercice littéraire plutôt classique chez de nombreux écrivains US.
« J’avais appris à aimer ce mélange de précision obsessionnelle et d’insouciance qui caractérise la pêche, cette infinité de petites décisions sans conséquence : quelle mouche sélectionner, jusqu’où la lancer, s’il fallait la laisser dériver en surface ou la plomber, à quelle vitesse ramener la soie, à quel moment changer de mouche, de canne ou de bas de ligne. »

Pour celles et ceux qui aiment les thrillers juridiques.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
➔ Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
➔ Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

➔ Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
➔ Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
➔ Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 18 avril 2025

Everglades (Roger Jon Ellory)


[...] Les ténèbres ont gagné pas mal de terrain.

Avec Everglades, Ellory dresse un véritable réquisitoire contre la peine capitale et signe, une fois de plus, une histoire qui va hanter longtemps ses lecteurs.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (456 pages, avril 2025, 2024 en VO) :

On ne présente plus Roger Jon Ellory, l'écrivain britannique (né en 1965) qui, comme nul autre, possède le don de nous transporter au cœur des États-Unis.
Alors avec un titre pareil, Everglades, on se doute que cette fois encore, le plaisir de lecture sera au rendez-vous.
En VO c'était The Bell Tower ('le beffroi' dans le livre) car c'est au pied de cette ancienne tour d'une église espagnole qui domine la prison d'état de Southern State, qu'ont lieu les exécutions capitales.
La traduction de l'anglais est signée Etienne Gomez.

Le canevas :

Ellory a placé son intrigue en 1977 et ce n'est pas tout à fait anodin : en 1972, un arrêt de la Cour Suprême des États-Unis déclare la peine de mort non conforme à la Constitution du pays qui interdit d'infliger des châtiments cruels et exceptionnels. Ce moratoire redonne vie et espoir à tous les condamnés qui croupissaient dans les couloirs de la mort des prison US.
En 1976, un nouveau verdict de la Cour Suprême marque un revirement et restaure la peine de mort : quatre années d'espoir s'évanouissent, les couloirs de la mort redeviennent encore plus sinistres qu'avant et les condamnés encore plus difficiles à gérer.
Un an plus tard donc, en 1977, le shérif adjoint Nelson Garett est gravement blessé lors d'une fusillade.
Après l'opération vient la rééducation dans les bras d'une jolie kiné : Hannah.
Mais Nelson boite irrémédiablement et ne peut retrouver son poste de shérif.
Frank Montgomery, le père de sa kiné, travaille à la prison d'état de Southern State et lui propose un poste de gardien dans ce pénitencier fédéral où sont enfermés les pires voyous et meurtriers du comté.
[...] – C'est pas le genre de boulot qu’on quitte à 17 heures.
– Ce qui veut dire ?
– Je le vois bien avec mon père et avec Ray. C’est pas un boulot facile, Garrett. On est face à des brutes. C’est ça à longueur de journée et ça finit par déteindre sur tout.
[...] La violence était dans leur sang. Indiscutablement. Si la violence ne suffisait pas à régler un problème, c’était qu’on n’y avait pas assez recouru. 
Dans la fosse aux lions, Nelson va devoir affronter ces brutes dont ne veut plus la société, gérer en permanence la violence, la tension, et même assister à des exécutions capitales.
[...] Il avait contribué, par obéissance à la loi, à l’exécution d’un homme qu’il ne connaissait pas et qui ne lui avait rien fait. Il avait satisfait aux obligations et aux exigences du système judiciaire. Il avait accompli le devoir et la tâche qui incombaient à son poste. Mais, cela mis à part, il avait sanglé un homme qu’il avait ensuite regardé mourir d’une manière vraiment brutale , et il savait qu’il ne pourrait jamais oublier ce qu’il avait vu.
Dans les quartiers de haute sécurité, au pied du beffroi, quand sonne la cloche annonçant une exécution, les gardiens, les détenus et le lecteur vont vivre une épreuve difficile, oppressante, étouffante. 

♥ On aime :

➔ Ce roman est un véritable réquisitoire contre la peine capitale : Ellory plaide la cause abolitionniste avec talent dans ce livre où il nous plonge en compagnie du gardien Nelson Garett au cœur du pénitencier, entre le couloir de la mort et la chambre d'exécution. 
Âmes sensibles s'abstenir car c'est là un boulot qui vous change profondément un homme ...
[...] Tu fais pas un mauvais métier, Garrett. Tu fais un métier nécessaire, tu dois essayer de ne pas oublier ça.
[...] Tu essaies de rester sain et humain alors que tu baignes dans l’insanité et l’inhumanité. Ces types représentent une infime minorité. Dans leur majorité, les gens sont bons, gentils, honnêtes.
[...] C’est sûr que c’est le genre de boulot où on va à reculons. On y va par sens du devoir, de… quoi ? de la responsabilité ? par confiance dans la loi ? parce qu’on a foi dans le système judiciaire et qu’on croit qu’on peut faire une différence ?
➔ Comme à son habitude, Ellory nous laisse tout notre temps pour nous familiariser avec le décor, la situation et les personnages. Bientôt le lecteur fera partie, lui aussi, de la famille Montgomery.
Et sans surprise il va retrouver les thèmes chers à cet auteur : ici-bas les hommes portent un lourd fardeau, parents toxiques, culpabilité, enfance difficile, ... et cela dans un monde étouffant fait de violence où ténue sera la la frontière entre le bien et le mal, la frontière entre certaines lois et une certaine idée de la justice (rappelez-vous, c'était le titre de son dernier roman La frontière).
Certains parlent de karma, d'autres de destin, de châtiment, de balance universelle ou d'équilibre cosmique, chacun appelle cela comme il veut : Ellory garde l'esprit large mais la justice dans sa ligne de mire et fait craindre au lecteur "qu’il n’y ait encore un prix à payer pour tout ce qui s’était passé".
Comme toujours, seules quelques figures féminines lumineuses tenteront d'éclairer ces ténèbres.
➔ Chaque année, on se demande comment fait cet auteur pour nous sortir aussi régulièrement des histoires aussi fortes, aussi prenantes. Il lui est arrivé de s'égarer un peu c'est vrai, mais c'est plutôt rare et ce livre, s'il n'est peut-être pas son meilleur, fera assurément partie des histoires qui vont longtemps hanter le lecteur, au point que "certaines nuits, il rêvait qu’il était perdu dans les Everglades".

Pour celles et ceux qui aiment les prisons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mercredi 19 février 2025

Giovanni Falcone (Roberto Saviano)


[...] La saison des bombes est ouverte.

Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Un livre très prenant qui vous poursuivra longtemps.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (601 pages, 2025, 2022 en VO) :

L'assassinat du juge Giovanni Falcone à Palerme en 1992 fait partie de ces grands assassinats, avec celui d'Aldo Moro, qui sont fondateurs de la culture italienne contemporaine. C'est du moins ce qu'on imagine de ce côté-ci des Alpes.
Un peu l'équivalent pour nous de l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998, en Corse.
Les assassinats du juge Pierre Michel en 1981 à Marseille par la French Connection ou du juge François Renaud à Lyon en 1975 par le SAC et le Gang des Lyonnais sont plus anciens et ont eu moins de retentissement à long terme dans notre pays. 
L'écrivain et journaliste Roberto Saviano n'est pas un inconnu : c'est lui l'auteur du livre Gommora sur la Camorra napolitaine, paru en 2006 et adapté plusieurs fois à l'écran, un bouquin qui le condamne désormais à vivre sous protection permanente. 
Un livre passionnant qui n'est pas qu'une simple histoire passée, à l'heure où états, démocraties et législations sont remis en cause de toutes parts.
La traduction est de Laura Brignon. Le titre original est « Solo é' il coraggio » : le courage est solitaire, tout un programme pour cet ouvrage qui se lit comme un thriller.

Le canevas :

Le juge Giovanni Salvatore Augusto Falcone est né à Palerme en mai 1939.
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, il a été assassiné le 23 mai 1992 près de Palerme. Deux mois plus tard, ce sera le tour de l'un de ses proches collègues, le juge Paolo Borsellino.
Traditionnellement si l'on peut dire, les personnalités gênantes étaient éliminées par balles (généralement tirées dans le dos des magistrats). Mais le 29 juillet 1983, le juge d'instruction Rocco Chinnici (patron du juge Falcone) est victime avec son escorte, de l'explosion d'une voiture piégée devant son domicile : "la saison des bombes est ouverte", une nouvelle méthode destinée à terroriser les incorruptibles qui prétendent s'attaquer à la mafia.
À mi-parcours, Saviano nous brosse un tableau rapide (il y a eu d'autres ouvrages sur le sujet) du gigantesque procès qui se déroula sur presque 2 ans (1986-1987), le maxi-procès que "les Palermitains appellent tout simplement « u Maxi »" : 350 audiences, 2.000 heures, 475 accusés, 900 témoins et au final 2.665 années de prison prononcées pour 350 coupables.
Mais Roberto Saviano s'intéresse plutôt à ce qui se passa après, les suites et conséquences de ce procès-fleuve, les appels des condamnations prononcées et donc ce qu'il est advenu des magistrats du pool anti-mafia jusqu'à la création du FBI italien, la Direction Nationale Antimafia.
Hélas, la 'famille' de Totò Riina du clan des Corleonais, finira par avoir la peau du magistrat : en mai 1992, pour ne pas rater leur cible, il feront carrément sauter l'autoroute qui relie l'aéroport à Palerme.

♥ On aime beaucoup :

➔ Avouons que ce bouquin s'annonçait quelque peu intimidant : entre l'aura du journaliste (menacé de mort par la mafia napolitaine depuis son bouquin Gommora), l'ampleur de ce gros pavé documentaire (600 pages) et l'ombre tutélaire du célèbre juge assassiné, il fallait vraiment être poussé par la curiosité pour se lancer dans cette imposante lecture !
➔ Mais contrairement à ce que l'on aurait pu redouter, Roberto Saviano ne nous assomme pas sous un flot de procédures judiciaires, une montagne de notes de bas de page ou une multitude de témoignages.
Bien sûr les enquêtes du "pool antimafia" seront retracées mais c'est bien un véritable roman et ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. 
Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages (aïe, fallait pas), un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Son idylle avec sa seconde femme, Franscesca Morvillo, est une belle et triste histoire d'amour. Une femme qui "semble dotée d’une endurance illimitée".
➔ Le magistrat est assuré de sa fin prochaine car il n'est certainement pas le premier d'une longue liste : "on pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont à peine eu le temps de s’y asseoir".
[...] « Quoi, Giovanni ? Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? »
Il baisse la tête. [...]
« Que maintenant je suis un cadavre ambulant. »
Giovanni refuse longtemps d'épouser Francesca parce que "on n’épouse pas des veuves". Il ne veut pas d'enfants non plus parce que "on met au monde des enfants, pas des orphelins". Cette peur permanente qu'il surmonte chaque jour, cette certitude d'une fin tragique, le confinement, la solitude, les contraintes imposées pour sa protection, sont la trame même du roman. Et c'est donc avec beaucoup de tristesse, réellement, que l'on quitte Giovanni Falcone en mai 1992.
➔  La solitude de l'incorruptible magistrat faisait le titre de la VO italienne (Solo é' il coraggio) car rares seront ses amis et plus rares encore seront ceux qui lui resteront fidèles. Son entêtement à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur la réalité de la pieuvre mafieuse va faire de lui un paria haï de tout le pays. Les fonctionnaires et les politiques bien sûr mais aussi beaucoup de journalistes qui voient en lui "un carriériste à la recherche de médiatisation et de visibilité". Même l’écrivain Leonardo Sciascia écrit contre lui : « en Sicile, pour faire carrière dans la magistrature, rien de tel que de participer à des procès contre la mafia ».
[...] Ce que les gens voient dans les journaux, cette volonté d’occuper le devant de la scène dont beaucoup de monde l’accuse, l’image fière d’un magistrat au faîte de sa carrière, d’un champion de l’antimafia, est seulement la lumière d’une étoile morte.

La curiosité du jour :

Saviez-vous que, à la manière des cadavres exquis, "les « crimes exquis », delitti eccellenti en italien, désignent les assassinats de personnalités publiques par la mafia".
Il y a même eu un film de Francesco Rossi intitulé Cadavres exquis (Cadaveri eccellenti).
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Pour celles et ceux qui aiment les héros modernes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans la revue Actualitté.

jeudi 12 octobre 2023

Devant Dieu et les hommes (Paul Colize)

[...] Avant de savoir, on ne sait pas.

    L'auteur, le livre (320 pages, 2023) :

Le belge Paul Colize (que l'on connait déjà) continue d'explorer avec finesse et intelligence le passé et l'histoire de son pays.
Devant Dieu et les hommes fut d'abord une pièce de théâtre (un faux procès joué au festival Quai du polar à Lyon en 2021) mais jamais éditée. Il fallut l'insistance de ses pairs pour que Paul Colize en transcrive un roman, en y ajoutant un personnage qui sera notre guide dans le procès : une journaliste, une femme dans un monde d'hommes (nous sommes en 1958).

      Le contexte :

Une sombre tragédie : le 8 août 1956, une explosion et un incendie ravagent la mine de Marcinelle, au Charbonnage du Bois du Cazier. Il n'y aura que quelques rescapés et plus de 260 mineurs y laisseront la vie.
Il y avait une majorité d'italiens parmi ces mineurs : à cette époque, les Charbonnages belges avaient littéralement "acheté" des travailleurs à l'Italie qui peinait à se remettre de la guerre.
[...] L’Italie elle devait donner cinquante mille ouvriers. En échange, la Belgique elle devait donner deux cents kilos de charbon par jour et par homme. Tu sais combien c’est, deux cents kilos de charbon ?

    On aime beaucoup :

❤️ On aime la façon dont Paul Colize nous transporte en 1958 à Charleroi : sa prose toujours très visuelle rend parfaitement compte des mœurs de l'époque, du machisme ambiant, du racisme envers les italiens (avec les bars interdits aux chiens et aux macaronis), des conditions épouvantables d'exploitation des mineurs (un esclavage moderne), des circonstances du drame, ...
❤️ On se passionne pour le procès imaginé par l'auteur, aux allures de polar rythmé par de courts chapitres qui rendent la lecture addictive, ménageant le suspense alors même que pour les deux italiens accusés, le verdict semble plié d'avance.
❤️ On apprécie la place faite aux femmes dans ce récit. Des femmes qui n'avaient pas la vie bien facile à cette époque : qu'elles fuient les armées en guerre, qu'elles essaient de tenir leur foyer aux côtés de leur mineur de mari ou qu'elles tentent de se faire une place dans la rédaction d'un grand journal.

      L'intrigue :

Plutôt que de retracer le long et fastidieux procès de l'accident, Paul Colize imagine un autre procès, celui de deux rescapés, deux mineurs italiens, accusés d'avoir profité du terrible accident pour assassiner leur Kapo, leur porion, un salopard notoire.
Notre guide au tribunal sera une jeune journaliste d'origine polonaise (comme l'auteur) dont les parents ont fuit les armées russes en 1944. 
[...] — Comme vous le savez probablement, le procès de Marcinelle s’ouvrira la semaine prochaine à Charleroi. 
— En effet. 
— J’aimerais que vous couvriez l’événement. 
[...]  Elle l’observa d’un œil amusé. — Vous vous demandez pourquoi je fais appel à vous. 
— Je l’avoue. 
[...] La mission était gratifiante, mais les raisons qui avaient poussé Wellens à la lui confier restaient obscures. Elle ne croyait pas à son discours progressiste. Que cachait cette soudaine ouverture à la diversité ?
Notre guide journaliste est encore tourmentée par de sombres images de son passé (ses parents polonais ont fui les armées russes) : un traumatisme qui va bientôt entrer en résonnance avec le drame du Bois de Cazier.
[...] Des montées d’angoisse continuaient à la tenailler. Les images du passé s’estompaient puis revenaient la tourmenter, telle une marée envahissante.
[...] Ni l’Église ni la psychanalyse ne pourraient venir à son secours. Elle seule pouvait exorciser le passé et se libérer de ses ruminations obsessionnelles.

Pour celles et ceux qui aiment les mineurs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Mon billet dans 20 Minutes.

vendredi 17 mars 2023

Je suis le châtiment (Giancarlo de Cataldo)

[...] Il est le crime. Je suis le châtiment.

      L'auteur, le livre (240 pages, 2023, 2020 en VO) :

On connait Giancarlo de Cataldo depuis longtemps, depuis le célèbre Romanzo Criminale, un auteur qu'on a également apprécié dans le monumental Suburra, bref un coutumier des best-sellers adaptés au cinéma.
Avec Je suis le châtiment, le magistrat inaugure une nouvelle série qui met en scène un procureur atypique Manrico Spinori, grand amateur d'opéras (et d'autres bonnes choses).

      On aime bien :

❤️ La saveur gourmande de cet aimable divertissement : avec ce polar, Giancarlo de Cataldo s'est visiblement amusé comme à la récré.
❤️ Des personnages bien dessinés qui promettent une belle série, à suivre.

      Le contexte :

Rome bien sûr. Un procureur mène l'enquête assisté d'une équipe au féminin.

      L'intrigue :

Le procureur est un beau personnage : un aristocrate déchu (on le surnomme Le petit comte), un amateur de jolies femmes, de chocolat, de whisky ... et de musique qui voit dans les opéras l'explication des crimes et des passions.
[...] Nul n'échappe pas à son destin. Manrico Leopoldo Costante Severo Fruttuoso Spinori della Rocca des comtes d'Albis et Santa Gioconda... allez tenter de vivre avec un nom aussi encombrant.
[...] Son credo était implacable: il n'existe pas d'expérience humaine - crime compris - qui n'ait pas déjà été racontée dans un opéra lyrique. Il suffit de trouver lequel. Et remettre le mélodrame de la réalité au centre de la scène. L'opéra de référence pour la mort de Mario Brans pouvait-il donc être le Don Giovanni ? Et si c'était le cas, y avait-il un Commandeur ?
Le procureur Manrico mène l'enquête sur la mort d'une vedette de la télé, façon StarAcc, accompagné par une équipe de fliquettes, façon Charlie et ses drôles de dames.
Mais si cette fine équipe est affutée, l'enquête tourne bientôt en rond ...
[...] L'enquête ne menait nulle part. Ils avaient mis la main sur une bande d'individus avides et mesquins mais ils ne pouvaient encore accuser aucun d'entre eux d'être un assassin. Ça se passait plutôt mal.
[...] - Je ne suis pas sûr d'aller à l'audience.
- Là tu es fatigué. Mais tu changeras d'avis.
-Je ne suis pas sûr qu'il soit coupable.
- Nous sommes tous coupables et tôt ou tard nous paierons tous pour quelque chose.
C'est Verdi qui délivrera finalement la clé du mystère avec son Rigoletto quand il déclare : Il est le crime. Je suis le châtiment. Mais dans cette affaire, qui donc tient le rôle du châtiment ?

      On aime moins :

▼ Les amateurs d'intrigues policières alambiquées seront peut-être déçus : le roman se savoure plutôt comme le chocolat dont est friand le procureur, une douceur qui fond tout simplement dans la bouche.
Ce premier carré de chocolat est trop vite dégusté, il faudra y revenir !

Pour celles et ceux qui aiment l'opéra.
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dimanche 28 novembre 2021

Les heures furieuses (Casey Cep)


[...] Qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?

    L'auteur, le livre (400 pages, 2021, 2019 en VO) :

Casey Cep est une journaliste américaine et Les heures furieuses est son premier roman. Dans le style "non-fiction" elle s'attaque à un mythe littéraire : Harper Lee !

    On aime :

❤️ La prose de Casey Cep, éclairante et méticuleuse, adossée à un gros travail patient de journaliste ce qui nous donne quelques belles digressions sur l'Histoire des États-Unis : les débuts de l'assurance-vie, la diffusion du culte vaudou, et cette ségrégation que les états du sud tardent un peu à abandonner ....

      Le contexte :

Comme celui de la page blanche, le syndrome Harper Lee est bien connu : le premier roman de l'auteur est un best-seller qui connait un grand succès. Mais ce premier roman sera le dernier de l'écrivain désormais incapable de produire une autre ligne, sans doute étouffé par un succès trop rapide ou trop précoce.
C'est ce qui arriva donc à Harper Lee après son trop célèbre roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.
Avec Les heures furieuses, la journaliste Casey Cep prend le sujet par un autre angle, celui d'une enquête : Harper Lee a forcément écrit un autre manuscrit, d'autant que quelques années après son premier roman à succès, elle avait bien pris soin d'assister à un autre grand procès à la fin des années 70 toujours en Alabama, un sujet en or et donc la trame idéale pour ce fameux second roman.

      L'intrigue :

Le 18 juin 1977, le révérend noir William Maxwell est abattu de trois balles de revolver devant des centaines de témoins réunis pour les obsèques d'une victime du révérend.
Le "pieux révérend" était quand même soupçonné de plusieurs meurtres et une rumeur persistante lui attribuait des pouvoirs vaudous.
[...] Trois cent personnes avaient assisté à la scène. La plupart étaient présentes aujourd'hui à son procès, non pour découvrir les raisons de son acte - tout le monde les connaissait, et certains s'étonnaient que personne ne l'ait commis plus tôt - mais pour comprendre la troublante série de décès qui avaient précédé celui dont ils avaient été témoins.
Malgré la quantité de témoins, l'assassin avéré du révérend diabolique sera finalement acquitté !
Casey Cep s'attaque donc à un double mystère : ces procès aux verdicts surprenants et ce qu'aurait pu être le second roman d'Harper Lee sur ces procès.
[...] Si la question qui captivait la salle d'audience ce jour-là était de savoir ce qu'il adviendrait de l'homme qui avait abattu le révérend Willie Maxwell, un autre mystère captiverait les esprits des décennies encore après le verdict ; qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?
C'est dense, copieux mais jamais indigeste grâce à une écriture fluide et agréable : l'auteure visiblement passionnée, réussit à nous inviter comme des jurés aux procès et à nous intéresser à ses (vrais) personnages, à l'histoire de cet Alabama ségrégationniste et rétrograde, et pour finir à la romancière Harper Lee.
Une première partie du bouquin est consacrée à l'énigmatique révérend noir soupçonné d'avoir tué ses épouses et plusieurs de ses proches pour toucher leurs assurances-vie, un serial-killer avant l'heure.
[...] La mort du révérend Maxwell : trois mariages, cinq parents décédés dans des circonstances étranges, aucune condamnation, et un homme qui avait finalement mis un terme à tout ça dans la chapelle ce jour-là.
La seconde partie nous donne rendez-vous avec l'avocat Tom Radney, un blanc progressiste (un profil rare en Alabama !) qui avait obtenu les fameux acquittements du révérend ... et qui, à la surprise générale, obtiendra également celui de son assassin ! Un procès encore plus surprenant que ceux imaginés par les meilleurs romanciers.
Ces deux histoires (celle du révérend et celle de l'avocat) sont savoureuses et fort bien racontées mais avouons que l'on est venu là pour Harper Lee tout de même : c'est donc le sujet de la seconde moitié du bouquin enfin consacrée à l'auteure et son mystérieux deuxième roman.
C'est une véritable biographie de Nelle Harper Lee, depuis son enfance avec un petit voisin nommé Truman Capote. On découvrira d'ailleurs qu'Harper Lee fut l'assistante de Capote pour son enquête sur le true-crime De sang froid et que la contribution de la dame fut essentielle à ce monument littéraire.
On y apprend beaucoup de choses sur l'écriture du roman de T. Capote (de quoi donner une furieuse envie de le ressortir de la bibliothèque) et sur celle de l'Oiseau Moqueur bien sûr, mais aussi sur la dépression d'Harper Lee qui suivit son immense succès et enfin sur la genèse d'un second roman qui ne verra jamais le jour.
[...] Pour quiconque la connaissait, c'était depuis longtemps une évidence. Lee n'éprouvait pas seulement des difficultés à écrire son deuxième roman; elle éprouvait des difficultés à vivre.
[...] Pendant dix-sept ans après la publication de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, les lecteurs se demandèrent ce que Lee écrirait ensuite; au cours des années qu'elle passa à frapper aux portes des habitants du lac Martin, certains savaient précisément ce
qu'elle écrirait, mais se demandaient quand. Beaucoup connaissait le titre. Une femme déclara même avoir vu une jaquette de livre.
[...] Finalement, les rumeurs au sujet du révérend s'apaisèrent, comme elles l'avaient toujours fait. À ce moment-là, après tout, il était mort depuis près de quatre décennies, et son avocat depuis cinq ans. Et bientôt, la femme qui essaya d'écrire leur histoire s'éteindrait aussi.
C'est le premier roman de la journaliste Casey Cep et il connait un grand succès, bien mérité. Aïe aïe aïe, espérons que cette jeune auteure ne sera pas victime à son tour du syndrome Harper Lee !

Pour celles et ceux qui aiment les procès et la littérature.
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mercredi 28 avril 2021

L'été froid (Gianrico Carofiglio)

[...] Cela donne un sens au chaos.

Voilà un moment que l'on avait quitté l'Italie du sud de Gianrico Carofiglio, celle des Pouilles, de la région de Bari avec ses jolis "trulli" tout en bas de la botte.
Jusqu'ici [clic] l'auteur mettait en scène un avocat (Guido) dans des petits polars sympas qui explorait les thèmes sociaux de sa région.
Mais voici qu'avec L'été froid, Gianrico Carofiglio change de registre : rappelons que le bonhomme a quand même été juge anti-mafia à Bari !
Depuis cette époque, quelques années ont passé et il peut se permettre aujourd'hui d'ouvrir ce dossier sensible.
Ce roman nous ramène donc dans les années 90 en pleine action et en arrière-plan de notre bouquin, le juge Giovanni Falcone sera assassiné à Palerme.
À la même époque à Bari, le fils d'un puissant parrain local est kidnappé, une rançon énorme est réclamée, une guerre des clans est sur le point d'éclater, les parents mafieux ne collaborent évidemment pas avec la police, ...
Mais l'un des mafiosi va se rendre aux carabiniers pour se repentir et collaborer, ... et c'est parti pour 300 pages d'investigations au cœur du fonctionnement de la mafia de Bari, plus ou moins filiale locale de la 'Ndrangheta calabraise.
[...] — Il veut collaborer. 
— C’est ce que je pense aussi.
[...] Lopez lui a dit qu’il avait décidé de collaborer avec la justice, qu’il avait beaucoup de choses à raconter, y compris sur les événements de ces dernières semaines.
Pour nous guider patiemment dans les rouages très codifiés du fonctionnement de la mafia (mais aussi de la police et de la justice), un carabinier et une juge procureure vont nous accompagner.
En dépit d'un sujet aussi sérieux, l'écriture de Carofiglio est toujours aussi agréable et sait nous faire goûter aux saveurs de l'Italie du sud.
[...] Fenoglio mangea la viennoiserie et le chocolat. Pellecchia fit de même. Puis ils burent leur café. La scène semblait un rituel aux règles précises, presque une cérémonie du thé.
L'enquête nous permet de découvrir quelques pratiques mafieuses : lupara bianca, cérémonies d'intronisation, gambizzazione ou kidnapping express.
Magistrats et carabiniers sont au cœur de l'intrigue : tous ne sont pas corrompus et ceux qui restent honnêtes se débattent souvent entre l'intégrité requise et les compromissions indispensables.
[...] — Ce n’est pas toi qui disais qu’il fallait du détachement, dans ce travail, pour ne pas devenir fou ?
— Oui, c’était moi. La cohérence ne fait pas partie de mes qualités.
À la fin du roman (très réussie) nous retrouvons en arrière-plan, le deuxième attentat à la bombe qui tua le collègue de Falcone : Paolo Borsellino.
Une fin amère et désabusée comme si Carofiglio regrettait évidemment que les morts des deux magistrats furent nécessaires pour amorcer enfin le déclin de la mafia en Italie.

Pour celles et ceux qui aiment la justice.
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jeudi 12 mars 2020

Coupable ? (Laurent Loison)

[...] Les mensonges, les faux témoignages, les faux rapports.

Un petit polar frenchy qui ne marquera peut-être pas la littérature ni même le genre, mais dont il serait Coupable de se priver (pour seulement quelques euros).
Laurent Loison a concocté en effet un curieux parcours où l’on navigue entre deux voire trois histoires (en région parisienne, en Arizona) sans lien aucun.
On passe de l’une à l’autre au fil des courts chapitres menés tambour battant avec détermination.
La cadence est donnée, c’est sec et nerveux, ça ne fait pas dans la dentelle, mais on n’a aucune idée de la suite et il faut se laisser mener par le bout du nez.
Ça sent l’exercice de style bien sûr, mais sans prétention littéraire et parfois pas si mal écrit que cela, un peu d’humour mais pas trop, la lecture est fluide et prenante.
Quelques pages sont plutôt réussies (l’histoire ‘parisienne’) tandis que d’autres (en Arizona) sonnent de manière beaucoup moins crédible quand certaines sont franchement capillotractées.
Mais il faut bien se plier aux règles du petit jeu littéraire proposé par l’auteur, lui seul sait où tout cela va nous mener, en enfer vraisemblablement, et l’on brûle à petit feu d’y arriver !
[...] Tout se mettait en travers de son chemin. Les mensonges, les faux témoignages, les faux rapports, que devrait-il encore affronter ? Comment échapper à ce rouleau compresseur lancé à ses trousses ? 
Le lecteur impatient dévore ce page-turner avide de découvrir les rouages secrets de cette mécanique infernale.
Le lecteur plus sagace devine bien ici ou là quelques fissures dans le dispositif d’où sortent quelques fumées sulfureuses.
Las, même le lecteur le plus attentif ne verra que bien trop tard arriver le twist final.
Il faut dire que même les personnages de l’intrigue vont s’y laisser prendre !

Pour celles et ceux qui aiment les mauvaises surprises.
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samedi 5 octobre 2019

De nos frères blessés (Joseph Andras)


[...] Pour eux c’est impardonnable.



Derrière le pseudonyme de Joseph Andras se cache le jeune et mystérieux auteur (il refusa le Goncourt, soupçon d’arrogance ou goût de l’anonymat ?) auteur d’un des rares bouquins français sur la sale guerre d’Algérie : De nos frères blessés.
Un court mais fort bouquin qui relate la condamnation à mort en 1957 de Fernand Yveton, ouvrier français vivant à Alger, proche des communistes.
Il se dit que François Mitterrand voyait dans l’abolition de la peine de mort en 1981, l’occasion de se racheter de la grâce qui n’avait pas été accordée à Yveton (il était Garde des Sceaux pendant “les événements”).
Il faut dire que le jeune Yveton (30 ans) n’était ni vraiment héros, ni vraiment terroriste, à peine un demi-saboteur.
Il n’a tué personne et sa bombinette qui devait détruire un hangar de son usine n’a même pas explosé.
[...] J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. 
Malheureusement pour lui, son ‘exploit’ manqué arrivait au pire moment après les sanglants attentats du FLN (le Milk-bar, ...) : le pouvoir français se devait de faire un exemple, c’est tombé sur lui.
[...] Tu es français, tu as mis une bombe, pour eux c’est impardonnable. 
Le bouquin retrace une partie de la vie de Yveton, son amour pour l’Algérie et Hélène, sa chérie, mais aussi son arrestation, ses interrogatoires et les tortures, son procès vite expédié et sa décapitation.
Le silence embarrassé du Parti Communiste aussi qui, à l’époque, ne savait trop comment prendre la guérilla indépendantiste.
L’écriture est sèche et nerveuse, la courte lecture (130 pages) fort agréable même si parfois on sent l’auteur à la recherche de la bonne formule, pas toujours heureuse.
Et puis cela éclaire un peu plus ces sombres années de notre Histoire, les bouquins français sur cette période sont plutôt rares [clic].

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire, même quand elle est injuste.
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mardi 26 juillet 2016

La peine capitale (Santiago Roncagliolo)

[...] Tout cela est trop grand pour toi.

Dans les années 70, les dictatures d'Amérique Latine mettent au point la tristement célèbre Opération Condor avec la bienveillance des États-Unis.
En 1978 a lieu la coupe du monde de football en Argentine.
Cette année-là, le Pérou ne sera pas champion du monde de foot, pas plus qu'il ne sera très actif parmi les condors. Ce petit pays se prépare même à des élections démocratiques !
Cette année-là, c'est dans ce décor, vu côté cour en quelque sorte, que nous assistons à l'éveil du héros conçu par Santiago Roncagliolo (héros qui trouvera sa pleine mesure dans l'opus suivant : Avril rouge) : un anti-héros plutôt, Félix Chacaltana Saldivar est aide archiviste, dans un sombre sous-sol du palais de justice.
Gentil gratte-papier, bureaucrate zélé, il vit toujours chez sa mère et n'a pas encore embrassé de fille.
Puceau en politique comme en amour, complètement dépourvu du sens de l'humour, maniaco-obsessionnel, il sera le grain de sable qui va venir gripper la belle mécanique des militaires.
[...] Au début, tout lui parut en ordre. Mais une lecture attentive révéla le problème. Un grave problème : il avait archivé des procès-verbaux sur des sujets familiaux dans la section des Atteintes à la Propriété privée.
[...] J'ai repris le dossier du procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire mineure. Vous vous rappelez ? Celui que je ne peux pas archiver parce qu'il est incomplet. Je vais adresser une requête au troisième étage.
Comme les supérieurs de Félix, on pense avoir affaire à un imbécile un peu borné. Le simplet de service.
[...] Je n'arrive pas à décider si vous êtes très malin ou très bête.
– Je… je ne suis qu'un humble fonctionnaire, monsieur. Mon seul désir est que la loi soit respectée.
[...] Prends bien soin de toi, Félix, dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. Tout cela est trop grand pour toi.
Et puis petit à petit, pas à pas, l'obstination procédurière du méprisable gratte-papier fera trembler la dictature. Son entêtement à classer le fameux  procès-verbal d'irrégularité administrative migratoire fera vaciller les militaires. Qui était donc ce migrant irrégulier ?
Au rythme des matches de la coupe du monde, au pas pesant de la bureaucratie, La peine capitale nous fait progresser lentement mais inexorablement dans la compréhension de l'intrigue construite par le péruvien.
Une intrigue où l'on retrouvera une fois de plus les enfants volés [clic] ...
Un livre grinçant et un point de vue original (par le petit bout de la lorgnette en quelque sorte) sur les dictatures sud-américaines de l'époque.

Pour celles et ceux qui aiment les bureaucrates.
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dimanche 1 mars 2015

Un fond de vérité (Zygmunt Miłoszewski)

Le long de la Vistule

Un petit tour en Pologne ?
C’est ce que nous propose un nouvel auteur de polar (enfin, nouveau pour nous) au nom pas facile à retenir : Zygmunt Miloszewski, voilà c’est dit.
Un fond de vérité est son deuxième polar, après Les impliqués.
On est un peu surpris au début par une prose parfois crue qui semble presque épicée d’une once de vulgarité et d’une pincée de violence verbale.

[…] Il pouvait fixer un rencard à cette poule de province et la prendre debout contre la table de la cuisine.
[…] Szacki n’en croyait pas ses oreilles. « C’est de la connerie en barre. Le mensonge le plus débile que j’ai entendu au cours de ma carrière. »

Mais après quelques pages, l’on s’y fait peu à peu, imaginant comme le suggère l’auteur lui-même que cela relève peut-être de la culture polonaise, du moins en partie.

[...] Leon Wilczur souffrait d’un mal typiquement polonais : même lorsqu’il décrivait une personne de manière positive ou neutre, cela sonnait comme une série d’invectives. [...]
Son mépris général du monde salissait tous ceux dont parlait le vieux flic.

Ce ton parfois étrange est aussi celui du costume du personnage principal : le procureur Teodore Szacki, légèrement misanthrope, franchement misogyne, carrément cynique et parfaitement désabusé, tant vis à vis de ses concitoyens que de lui-même. Cette autodérision finit même par nous rendre ce drôle de personnage plutôt sympathique.
Cela nous change des détectives imbibés que nous fréquentons habituellement.
Et cela nous vaut quelques pages à l’humour très second degré et très féroce.

[...] Un boucher issu d’une longue lignée de bouchers polonais qui avait le dépeçage de carcasses dans le sang. Pouvait-on trouver poste plus adéquat pour cet homme ? Dépassant son appréhension, Szacki fit un pas en avant et lui tendit la main. « Teodore Szacki, procureur de district. » Le géant sourit d’un air débonnaire et, timidement, enroula les doigts de Szacki dans la montagne de chair attachée à son avant-bras. « Paweł Boucher, ravi de faire votre connaissance. Basia m’a parlé de vous. » À tout hasard, ne sachant si c’était une plaisanterie, Szacki prit pour argent comptant ce nom d’origine française. Il datait peut-être des guerres napoléoniennes.

Voilà pour le côté plume.
Côté polar, le procureur Teodore Szacki vient donc d’être muté dans une petite bourgade de province, tout au sud de la Pologne, près de Cracovie : à Sandomierz.

[...] Il avait déjà compris que le manque qu’il ressentait en visitant les appartements de Sandomierz était un manque d’Ikea. À Varsovie, il était impensable qu’un logement standard de classe moyenne ne soit pas équipé au moins pour moitié de mobilier fabriqué par la firme suédoise. Par ici, dans les bonnes maisons, le style bourgeois de Cracovie était de rigueur, c’est-à-dire une multitude d’étoffes saturées de poussière, capables d’abattre un allergique en un clin d’œil, des buffets sculptés et des miroirs troublés par l’âge.

Il s’y ennuyait et dépérissait jusqu’à ce qu’un ‘vrai’ crime y soit enfin commis pour son plus grand bonheur et le nôtre.
Le polar de Zygmunt Milosweski se laisse lire sans déplaisir aucun. Le montage est plutôt classique mais cette fois nous sommes du côté des magistrats et de la justice, les flics n’apparaissent qu’au second rang.
Milosweski arrive même à renouveler les scènes pourtant vues et revues de l’autopsie.
La trop parfaite Ela Budnik est retrouvée égorgée à la mode casher ou halal.
Voilà qui sent la mise en scène antisémite.

[...] Dimanche, les époux Budnik étaient encore ensemble, pensa-t-il. Après quoi, Greg réapparaît mardi dans un resto et y commande deux dîners à emporter. Et Ela n’émerge que le mercredi, sous la forme d’un cadavre d’albâtre dans les buissons près de l’ancienne synagogue. Qu’est-ce qui s’est passé entre-temps ?
[…] Son regard glissait sans cesse vers la gorge découpée plusieurs fois et pratiquement jusqu’à la colonne vertébrale. Selon les Juifs, et probablement aussi selon les Arabes, c’était la manière la plus humaine de donner la mort. Est-ce que ça voulait dire qu’elle n’avait pas souffert ? Il en doutait sincèrement. D’ailleurs, la prétendue humanité des abattoirs casher était loin de le convaincre.
[...] Je te le répète, Sandomierz, c’est la capitale mondiale du meurtre rituel. C’est la ville où les enlèvements d’enfants et les pogroms qui en résultaient étaient aussi cycliques que les saisons d’une année. C’est la ville où l’Église encourageait cette bestialité, l’avait presque érigée en institution. Dans notre cathédrale, on voit encore aujourd’hui un tableau représentant le meurtre d’enfants catholiques par des Juifs. On a tout fait par ici pour balayer ce pan de l’histoire sous le tapis.
[...] Ainsi, il devait mener une enquête dans une ville épiscopale au passé antisémite à propos du meurtre d’une militante associative réputée ayant été égorgée rituellement comme une vache dans un abattoir juif.

Oui sous ses airs potaches, profitant d’une intrigue policière, Zygmunt Milosweski explore les penchants antisémites de ses concitoyens et un côté un peu obscur de la Pologne et de son Histoire.
On se rappelle ce même contexte découvert dans la forêt polonaise, noire et profonde, de Charles T. Powers.
Toute ressemblance avec des pays voisins serait bien sûr fortuite.
L'intrigue policière et l'enquête du procureur sont presque dignes d'Agatha Christie.
Miloszewski est un journaliste (chaque chapitre est d'ailleurs introduit par une sorte de petite éphéméride amusante reprenant des titres de ‘journaux’) un journaliste écrivain à l'écriture directe, émaillée de petites phrases que l'on devine comme autant de piques parfois ironiques, parfois féroces, adressées à ses concitoyens.
Dans son roman, quelques personnages clés, plutôt bien dessinés : les autres acteurs ne servent souvent que de faire-valoir.
Pas mal de discours également (mais qui passent assez bien) : Miloszewski veut faire entendre ce qu'il a à dire sur ‘sa’ Pologne (et donc sur l'antisémitisme de ses compatriotes, c'est le thème principal).
Il est notamment fait allusion au pogrom de Kielce (dans la région de Sandomierz) qui eut lieu en 1946, donc après la guerre, contre des juifs survivants de retour des camps ou d'URSS.
Mais en dépit des horreurs qui sont évoquées, Zygmunt Miloszewski brosse un fort alléchant tableau de cette petite bourgade de province au bord de la Vistule, qu'il semble bien connaître et apprécier (son frère y vit) ... à tel point que l'on est même allé voir quelques photos de Sandomierz chez gougoule en regrettant de ne pas avoir fait le détour lorsque nous étions passés par Cracovie ! 

Pour celles et ceux qui aiment les petites villes de province, même en Pologne.
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mercredi 4 février 2015

Les yeux fermés (Gianrico Carofiglio)


Après Témoin involontaire, nous revoici de nouveau dans les Pouilles avec l'italien Gianrico Carofiglio et son héros Guido Guerrierri avocat à Bari.
Un peu comme Donna Leon plus au nord, Gianrico Carofiglio explore au fil de ses polars, différentes facettes de la société italienne.
Témoin involontaire mettait en scène les immigrés africains, et cet épisode, Les yeux fermés, évoque les violences faites aux femmes et aux enfants. Guido n'est plus avocat de la défense mais cette fois se retrouve du côté de la partie civile ... un avatar de Don Quichotte qui mettrait sa carrière en jeu pour tenter de contrer l'impunité dont peuvent se prévaloir les puissants.

[...] Pas de problèmes, dis-je. J'étais avocat et un client en valait bien un autre. Ce disant, je pensais que j'étais en train de faire une sacrée connerie.

Les polars de Carofiglio ont la saveur de l'Italie du sud, une certaine nonchalance, une certaine douceur de vivre, jusque dans la mélancolie, et tout cela en dépit des horreurs parfois évoquées.
Et puis Guido est avocat : on découvre donc l'intrigue policière au fil des séances du procès, entrecoupées de longues digressions.
Même si l'auteur nous épargne les péripéties habituelles et les procédures trop documentées de ce que l'on appelle les thrillers judiciaires, chaque débat, chaque plaidoirie apporte son lot de découvertes, d'indices et de nouveaux mystères : l'avocat Guido a toujours quelques coups d'avance sur le lecteur qui se retrouve spectateur dans la salle, à sentir son cœur battre plus fort lorsque les 'affreux' prennent la parole et à battre des mains lorsque Guido réussit à jouer une carte maîtresse.
Un rythme particulier, un peu lent, qui change agréablement des polars trépidants. Et qui laisse à l'auteur le temps de fouiller ses personnages dont le fameux Guido, amateur de musique et de boxe, toujours aussi attachant.
Humour et humanité sont au rendez-vous, comme avec cet autre personnage : Sœur Claudia.
(attention, la citation qui suit en dévoile un peu trop sur sœur Claudia, même si le bouquin laisse rapidement deviner tout cela et que cela ne nuit aucunement au déroulé de l'intrigue)

[...] Claudia. Un nom qui ne figure pas sur ses papiers d'identité, ce qui n'a guère d'importance, sinon aucune. Son vrai nom, c'est Claudia. Le nom qui écrit sur ses papiers, c'est celui que lui ont donné ses parents naturels. Quelque soit la signification du mot naturel pour un père qui inflige un tel supplice à sa fille. Pour une mère qui laisse faire, qui fait semblant de ne rien voir, de ne rien entendre.
[...] Personne n'a jamais douté que j'étais vraiment une sœur. Ça peut sembler bizarre, mais c'est comme ça. C'est marrant. Tu racontes que t'es une bonne sœur et ça ne vient à l'idée de personne de vérifier si c'est vrai. Personne ne te demande quoi que ce soit ... un papier. Pourquoi quelqu'un se ferait-il passer pour une bonne sœur ? Les gens prennent ça tel quel. On te demande tout au plus pourquoi tu ne portes pas l'habit. Tu expliques que dans ton ordre, c'est pas obligatoire, et ça ne va pas plus loin. Rapidement, on devient bonne sœur, pour tout le monde.

Des personnages mais aussi des histoires, car Carofiglio est aussi un excellent conteur : il sait raconter des histoires.

[...] Des légendes [...] il en existe sur tous les arts martiaux. La plus belle est celle des origines de Ju-Jutsu. Celle du médecin japonais et du saule pleureur. Tu la connais ?
- Non, je t'écoute.
- Il était une fois un médecin, dans le Japon ancien, qui avait passé de nombreuses années à étudier les méthodes de combat. Il voulait découvrir le secret de la victoire mais il était insatisfait, parce que, en fin de compte, dans tous les systèmes, ce qui prévalait était la force, ou la qualité des armes, ou des expédients ignobles. Ce qui voulait dire qu'on pouvait toujours s'entraîner et étudier les arts martiaux, qu'on pouvait toujours être fort et préparé, on rencontrerait quelqu'un de plus fort, de mieux armé, de plus rusé, qui remporterait la victoire. [...]
- Bref, ce médecin était découragé, parce qu'il ne progressait pas dans sa recherche. Un jour d'hiver, il était assis auprès d'une fenêtre tandis que dehors, il neigeait depuis des heures. Il regardait dehors en suivant ses pensées. Le paysage était tout blanc; il y avait beaucoup, beaucoup de neige. Soudain, le médecin vit une branche de cerisier céder sous le poids de la neige et se briser. Puis ce fut au tour d'un grand chêne. On n'avait jamais vu pareille tempête de neige. [...] Dans le jardin, par-delà la fenêtre, il y avait un étang et , tout autour, des saules pleureurs. La neige tombait sur les branches des saules, mais dès qu'elle commençait à s'amasser, ces branches ployaient et la neige tombait par terre. Les branches des saules ne se brisaient pas. Voyant ce spectacle, le médecin éprouva soudainement un sentiment d'exaltation et se rendit compte qu'il était arrivé au terme de sa recherche. Le secret du combat était la non-résistance. Ce qui cède passe l'épreuve; ce qui est dur, raide, un jour ou l'autre succombe, se brise. Un jour ou l'autre, on trouvera quelqu'un de plus fort que soi. Ju-Jutsu, ça veut dire : art de la malléabilité.

Un excellent épisode qui devrait vous inciter à découvrir cet auteur et sa région des Pouilles (cet épisode laisse une large place à Bari).
Et qui va nous inciter à poursuivre notre lecture de la série.

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie du sud.
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vendredi 29 novembre 2013

Témoin involontaire (Gianrico Carofiglio)

La parole est à la défense …

Encore un auteur italien de polars : après le napolitain Maurizio di Giovanni et son commissaire Ricciardi qui voit la douleur des morts, voici donc Gianrico Carofiglio, un auteur du sud de l’Italie, de Bari dans la région des Pouilles (l’ancienne Apulie des romains). La région des trulli où nous avons passé quelques jours bien agréables cet été [nos photos sont ici]. Évidemment on ne pouvait pas laisser passer l’occasion d’y retourner !
D’autant que le style de Carofiglio nous change un peu des polars habituels : l’auteur est magistrat et son héros avocat.
Guido est même un bon avocat : du genre à faire acquitter et libérer un dealer notoire, ou un vendeur de hot-dog dont le camion insalubre a été saisi par la brigade sanitaire, ou même un toubib peu consciencieux qui aura laissé mourir une jeune fille de péritonite en prétextant qu’il s’agissait seulement de douleurs menstruelles.
Bon, parfois Guido doit composer avec sa conscience et par exemple, éviter de croiser le regard des parents de la jeune fille en sortant de la salle d’audience.
De plus, en ce moment ça va pas fort pour Guido et voilà que sa copine le quitte. Le voici en pleine déprime et les livres ne suffisent plus à l’aider.

[…] Quand je vais chez quelqu’un pour la première fois, je vérifie s’il y a des livres, s’ils sont rares, s’ils sont nombreux, s’ils sont trop bien rangés - ce qui n’augure rien de bon -, s’il y en a partout - ce qui est du meilleur augure -, et cetera et cetera.

Jusqu’à ce qu’un après-midi …

[…] Je me souviens parfaitement du jour, ou plutôt de l'après-midi, où tout a commencé. J'étais arrivé à mon cabinet depuis un quart d'heure, et je n'avais aucune envie de travailler. J'avais déjà consulté mon courrier électronique, ouvert ma correspondance, remis de l'ordre dans mes papiers, passé deux ou trois coups de fil inutiles. Bref, j'avais épuisé tous les bons prétextes pour ne rien faire.

Ce jour-là, une drôle d’affaire arrive à son cabinet : un sénégalais qui vend des contrefaçons sur la plage aux alentours de Monopoli est accusé du meurtre odieux d’un petit garçon qui traînait sur le bord de mer. Sans trop réfléchir (la déprime ou l’ennui sans aucun doute ?), Guido va prendre l’affaire en mains et assurer la défense de Abdou.
Ces africains mal venus en Italie, vendeurs de Vuitton et de Rollex, on les a croisés nous aussi cet été, sur les mêmes plages, au nord et au sud de Bari. On les avait croisés également chez Donna Leon à Venise : c’étaient les vu comprà de son bouquin De sang et d’ébène.
On sait que généralement la justice est plutôt mal-voyante. Mais pour ce petit peuple mail aimé et sans ressources, la justice se fait franchement aveugle devant les évidences et sourde devant les arguments. Devant cette justice-là, un “nègre” ne pèse pas lourd, fut-il comme Abdou enseignant trilingue en son pays.
Avec ce polar judiciaire, on n’est pas tout à fait dans une enquête policière et l’on découvrira les nouveaux éléments, un peu comme les jurés, au cours des débats et des plaidoiries : l’avocat Guido et son auteur savent ménager ses effets.
Un bouquin bien fichu et très agréable à lire avec une ambiance fouillée qui fait un peu penser à celle du chilien Ràmon Dìaz-Eterovic (avec son privé Heredia et son chat Simenon).
Outre la procédure judiciaire (pas trop compliquée, rassurez-vous), on se plait à suivre les démêlés de Guido avec sa déprime et ses petites amies et on se dit qu’on tient là encore une bonne série : d’autres épisodes nous attendent déjà et on va donc attendre le prochain avant d’épingler un coup de cœur … qui ne saurait tarder.


Pour celles et ceux qui aiment les prétoires.
D’autres avis sur Babelio.


samedi 23 juillet 2011

Rosa candida (Audur Ava Olafsdottir)

Parfum de rose islandaise.

À ne pas confondre avec Vera Candida. Rien à voir.

Rosa candida raconte une histoire islandaise ... qui se passe en Europe sur le continent, on ne sait pas trop où(1).
Arnljotur est un jeune homme d'Islande presque ordinaire(2) amoureux des roses comme l'était sa maman, un peu trop tôt disparue. Il se décide à quitter son caillou pour aller repiquer des Rosa Candida, variété rarissime, dans le jardin réputé d'un lointain monastère.
En fait, ce résumé est idiot et cette trame ne sert que de prétexte à quelques rencontres de savoureux personnages.
Le père du jeune homme, une amoureuse un peu vite embrassée dans une serre (of course) juste le temps de faire un bébé, un moine cinéphile, et plusieurs autres croisés en chemin.
C'est une espèce de voyage initiatique, un peu road-movie, une rêverie sans queue ni tête mais un bouquin très maîtrisé.
Quelques péripéties comme une opération de l'appendicite :

[...] Depuis que j'ai été opéré, je pense nettement plus qu'avant à mon corps, tant au mien qu'à celui des autres. Par celui des autres, j'entends principalement le corps des femmes, mais je remarque aussi celui des hommes. Je me demande si l'anesthésie d'il y a quatre jours peut avoir pour effet secondaire d'accroître la conscience corporelle.

Car le jeune homme est effectivement très attiré par les personnages féminins croisés au cours de son périple :

[...] Les femmes ont une très longue mémoire et sont sensibles à l'effet des choses singulières qui se sont produites dans leur famille au cours des deux cents dernières années ; après quoi elles vont essayer de me relier à leurs racines historiques.

Pas vraiment facile à raconter. Un roman en forme de berceuse, très "zen", où il faut accepter de se laisser porter, tout comme le héros, sans jamais trop savoir où cela va nous/le mener. Ici et maintenant : carpe diem, telle pourrait être la devise de (accrochez-vous) : Audur Ava Olafsdottir.
Un certain regard sur les femmes (Audur machin-dottir est une dame, on a vérifié sur le ouèbe, d'ailleurs elle s'appelle -dottir, donc).
Bien sûr l'allusion au Candide de Voltaire avec son "il faut cultiver son jardin" ne vous aura pas échappé (sinon, vous êtes bon pour repasser votre bac de philo).
Après l'Odeur du gingembre, voici un deuxième excellent roman pour l'été : MAM a beaucoup aimé cette odeur de roses islandaises, BMR a préféré le parfum exotique des racines asiatiques.

(1) : quelques indices épars, laissés ici ou là, qu'on n'a pas pris le temps de déchiffrer, pourraient bien donner lieu à toute une glose sur le sujet !
(2) : si tant est qu'un islandais puisse être ordinaire


Pour celles et ceux qui aiment les fleurs.
C'est Zulma qui édite ces 333 pages qui ont fleuri en 2007 en VO et qui sont traduites de l'islandais par Catherine Eyjolfsson.
Ce bouquin a fait le tour de la blogosphère et donc y'a plein d'autres avis chez Babelio ou Critiques Libres.