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jeudi 2 avril 2026

Minjung (Ian Manook)

[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent.


Second épisode des aventures coréennes de l'ex-inspecteur Gangnam au Pays des matins-gueule-de-bois, hérités du système mafieux des dictatures. Au menu touristique : de la violence, pas mal d'humour et une pincée de poésie.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (450 pages, avril 2026) :

Ian Manook compte parmi nos écrivains-voyageurs préférés, un peu comme Caryl Férey, et l'an passé, on avait pu apprécier Gangman qui inaugurait sa nouvelle série coréenne.
C'est en tout cas un auteur très abordable pour qui apprécie les thrillers dits "ethniques" et il sait nous mitonner des plats savoureux qui combinent découverte, suspense et humour.
Il nous balade depuis une dizaine d'années dans diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Désormais Patrick Manoukian (son vrai nom de journaliste au bonnet de Commandant Cousteau) a donc élu domicile en Corée du Sud pour quelques enquêtes de l'inspecteur Gangnam dont voici le second épisode, Minjung.

Le pitch et les personnages :

Bien sûr on a tout le plaisir de retrouver ce sacré duo d'enquêteurs :
  • Gangnam, ancien voyou, ancien flic, qui « s’appelle en réalité Lee Min-ho, comme un trop célèbre acteur », c'est un « cœur de nounours » qui est désormais à la retraite mais qui a conservé ses relations parmi les dragons des clans mafieux de Séoul
  • et puis l'inénarrable inspectrice Park Chin-sun, avec ses tenues fluos improbables et sa Fiat 500 jaune poussin : « plutôt jolie et habillée comme pour un cosplay » une « fille insolente mais talentueuse [...] dans sa tenue Hello Kitty ridicule mais assumée ». Ses collègues la surnomme « Cosplay Cop ». Et quand elle change de poste dans un commissariat, elle ne négocie ni son salaire, ni ses avantages mais la liberté de venir travailler habillée comme elle l'entend ...
Rien que ces deux-là sont déjà une promesse.
Mais en Corée, on ne fait pas que rigoler et ils vont devoir « aller se frotter à ce qui reste du système mafieux et corrompu de la période des dictatures ».
Et puis il y a Jeanine, « une amie française d’origine coréenne, adoptée à l’âge de 6 mois » venue découvrir les secrets de ses origines.
Et l'impitoyable Kimchi, dragon du clan des Quatre Lanternes de Séoul, ancienne relation mafieuse de Gangnam. 
Son surnom, il l'a gagné en enfermant quelques inopportuns dans des jarres de kimchi jusqu'à ce qu'ils s'étouffent avec les gaz dégagés par la fermentation. C'est plus original que d'être balancé à la mer avec les « palmes en béton » traditionnelles mais on retrouve bien la justice efficace et expéditive des clans mafieux de Séoul.
On croisera aussi le sinistre destin de quelques minjungs au passé éprouvant.
Et puis il y a ce mystérieux « évaporé », disparu à la façon des jōhatsu japonais. Il s'appelle peut-être Won Bong, on ne sait pas trop.
Manook va tisser d'étranges et complexes ramifications entre différentes intrigues et on y apprendra au passage beaucoup de choses sur le sombre passé de Gangnam. 
Des choses que, honnêtement, on aurait préféré ne pas savoir.

♥ On aime :

➔ Après le premier épisode (Gangman) très "touristique", histoire de nous permettre de découvrir Séoul, ses bas-fonds et les dragons des clans de la mafia, Ian Manook adopte cette fois un ton nettement plus sérieux pour nous faire connaître un peu de l'histoire tourmentée de ce pays lointain : « ce pays baptisé par malentendu celui du matin calme au lieu du matin clair, les matins ne sont ni clairs ni calmes et tout n’est que violence ». 
Un pays coupé en deux après le départ des américains et où le sud fut complaisamment abandonné à des dictatures militaires à répétition dans les années 1960-70 qui laissèrent des traces profondes dans la société sud-coréenne.
➔ Comme toile de fond pour son intrigue, Manook va s'appuyer sur deux épisodes particulièrement sombres de cette époque.
  • Une terrible affaire d'enfants-volés (notre sinistre mot-clé se retrouve décidément partout de part le monde, d'Amérique Latine au Groenland en passant par les pays d'Europe et donc l'Asie), ce sont les « adoptions forcées d’enfants coréens dans les années sombres », c'est « le scandale des enfants coréens vendus à l’adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999  », autrement dit « un scandale d’État vieux de cinquante ans, voulu et couvert par la dictature de l’époque et étouffé par tous les régimes qui ont suivi ».
  • Et un autre trafic d'êtres humains, les fameux minjungs du titre, des sans abris raflés en masse dans les rues pour être emprisonnés dans de véritables camps de concentration et de travail aux mains de la mafia. Un esclavage moderne sous couvert d'aide sociale largement subventionnée par les institutions : « un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d’aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan ».
« — C’est quoi cette histoire ? C’est pour écrire un roman ?
— L’histoire est si dingue qu’elle ne serait pas crédible. »
➔ Dans ce dur et terrible paysage coréen, Ian Manook arrive fort heureusement, à préserver quelques instants de poésie, comme suspendus entre deux poursuites, deux meurtres, deux horreurs. 
Dans cet épisode, on pourra savourer la soirée avec l'ancien moine joueur de go dans le « daldongnae, le village de la lune » (un bidonville en français - d'accord c'est moins poétique), soirée au cours de laquelle Gangnam et le lecteur apprendront plein de choses sur le passé de Lee Min-ho.
Ou encore le jour où Gangnam retrouve la trace de l'évaporé autour de « l’ancienne gare de Neungnae ».
Ce sont quelques moments de grâce, de respiration, qui mettent un peu de baume au cœur du lecteur.
➔ Et puis on sait désormais que Ian Manook est un amoureux de la langue et on pourra apprécier « la forêt décidue » ou les « les frondaisons bigarade » pour n'en citer que deux.
Aaah et chic ! revoici les improbables dictons qui sonnent comme un écho extrêmement oriental à ceux de l'inspecteur Ari du Krummavisur islandais :
« Les écrevisses côtoient le crabe », comme dit le proverbe.
[...] Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit.
[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent. »

Pour celles et ceux qui aiment le pays des matins clairs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 31 octobre 2025

Gangnam (Ian Manook)

[...] L'enlèvement c'est un sport national.


Ian Manook met le cap vers le pays du matin calme pour une nouvelle série policière avec l'inspecteur Gangnam. La balade est aussi réjouissante que dépaysante. Coup de cœur pour ce divertissement aux personnages attachants, truffé d'humour et parcouru d'instants de grâce.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, octobre 2025) :

On connait bien ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au bonnet de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Cette fois il nous emmène dans un voyage en Corée avec ce qui pourrait bien être une nouvelle série, celle des enquêtes de l'inspecteur Gangnam.
Gangnam c'est un quartier chic de Séoul, devenu célèbre grâce à la fameuse chanson Gangnam Style, « succès planétaire du rappeur Psy ». 

Le pitch et les personnages :

Manook s'y entend pour nous dessiner des personnages amusants, intéressants mais surtout très attachants.
Par ordre d'apparition à l'écran (car c'est du grand cinéma) : 
  • Verneuil, touriste français, un flic retraité qui écrit désormais des romans policiers, un joli prétexte pour truffer le récit de pointes d'humour d'écrivain. « Il a l'air sympa mais c'est un écrivain, ces types-là sont biscornus de la tête, surtout les auteurs de polar ».
  • Mado : sa femme qui vient de se faire enlever par des voyous coréens car là-bas « l'enlèvement c'est presque un sport national » pour les mafieux avides d'une belle rançon.
  • Lee Min-ho dit Gangnam : un flic en rupture de ban à l'histoire mouvementée, un « homme tranquille et fatigué », c'est lui qui va aider Verneuil à retrouver son épouse mais il est affligé du même patronyme que le très célèbre acteur Lee Min-ho d'où une belle série de running-gags de la part de ses compatriotes
  • Chin-sun : une jeune fliquette surdouée aux allures d'Hello Kitty qui va être chargée de l'enquête officielle.
Heureusement pour Verneuil et le lecteur, Gangnam parle français :
« - J'ai été marié à une française, Gabrielle. Elle était de La Rochelle. J'ai appris avec elle. Pendant cinq ans. Cinq ans, trois mois et quatre jours, pour être précis. Elle est partie il y a deux ans avec un Chinois. Et de Taïwan en plus ! Vous croyez ça, vous ? »
Quant à Chin-sun, elle arrive toujours « fringuée façon manga ».
« - C'est vraiment elle qui va s'occuper de nous ?
Verneuil lui donne dix-huit ans. Cheveux courts à la garçonne, une frange en travers du front, jeans moulants et baskets blanches, rubans porte-bonheur à un poignet, montre Samsung Galaxy connectée à l'autre, Park Chin-sun est une gamine. La plus jeune recrue du commissariat à n'en pas douter. Une stagiaire peut-être bien. 
[...] Difficile de croire , dans son sweat-shirt fluo floqué d'une tête de dinosaure orange et joufflu, débarquant d'une Fiat 500 jaune poussin, qu'elle est l'inspectrice chargée d'enquête de la police de Séoul ».
C'est en compagnie de cet équipage improbable, « un ex-flic ripou et une fliquette déguisée en cosplay », que nous allons essayer de sauver Mado de la pègre coréenne.

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Manook n'est bien sûr pas plus coréen que vous ou moi mais il s'y entend pour nous composer une ambiance vraiment dépaysante, certes pleine de cartes postales et de clichés stéréotypés, mais tout cela est aussi très étayé et soigneusement documenté. 
Même ses mafieux, ses dragons de papier, sont un hommage aux films coréens hyper-violents que l'on apprécie tant !
On apprendra donc plein de choses sur Séoul et la socio-culture coréenne.
De la météo à l'urbanisation, avec passage obligé par le rayon cuisine, le lecteur va découvrir la Corée du Sud sans quitter le confort de son chez soi.
Un pays où l'on peut s'organiser de fausses funérailles dans un vrai cercueil, histoire de mieux apprécier la vie ensuite (à essayer sûrement ?) ou même se condamner soi-même à être enfermé dans une fausse prison pendant quelques jours pour se recentrer et se retrouver.
Et puis cette manie de s'asperger d'eau dans les salles de bain : « cette façon de s'envoyer des brassées d'eau au visage et sur le torse, depuis les robinet ouvert en grand ». « Ce pays, expliquait alors Gangnam, a reçu son bonheur de l'eau et des montagnes ».
Et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que ce pays coupé en deux a connu des matins pas si calmes pendant la dictature des années 60-70.
➔ L'intrigue va également nous immerger dans l'univers de cette fameuse K-Pop (Korean pop), un mastodonte de l'industrie du spectacle qui génère ou blanchit des milliards et qui a submergé les palmarès mondiaux, tout comme les voitures ou les machines à laver coréennes ont conquis nos foyers. 
Fort heureusement on n'est pas obligé d'actualiser sa play-liste mais il faut découvrir ce milieu étonnant.
➔ La prose de Manook est toujours un délice : c'est fluide, divertissant, plaisant, truffé d'un humour subtil, et cette exploration du Pays des matins pas si calmes est un véritable festival et, thriller coréen oblige, les services du procureur vont tout de même dénombrer près de trois cent victimes avant la dernière page.
« Comment tout cela est-il possible ? Comment un tel enchaînement a-t-il pu conduire à un tel drame ? »
Si côté polar on savoure avec grand plaisir cet agréable et dépaysant divertissement, le coup de cœur va venir de notre attachement aux personnages soigneusement dessinés (on n'a pas tout dit sur le passé de Chin-sun ou celui de Gangnam) et surtout des surprenants moments de poésie, véritables instants de grâce, que l'auteur arrive à glisser dans son intrigue trépidante.
Comme cette interrogatoire en traduction simultanée sur les paroles de Mistral Gagnant, la chanson de Renaud (savoureux !).
Ou encore les instants passés sur l'île de Jeju en compagnie des haenyo, ces plongeuses en apnée d'une coopérative matriarcale de pêcheuses de fruits de mer. Ces coréennes sont l'équivalent des ama japonaises que l'on avait découvert récemment avec le photographe Uraguchi Kusukazu.

Le livre refermé, on se rend compte qu'un peu de nous est resté en Corée : de quoi nous donner l'envie d'aller faire un tour à Séoul en attendant la suite des aventures de Gangnam ...

Pour celles et ceux qui aiment le pays du matin calme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 4 septembre 2025

Les 8 vies d'une mangeuse de terre (Mirinae Lee)

[...] J’ai l’impression d’avoir mille ans déjà.


L'Histoire tourmentée de la Corée à travers l'histoire d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages : un parcours horrifique et incroyable.
Premier gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2025.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (420 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

Mirinae Lee est née en Corée du Sud et vit aujourd’hui à Hong Kong.
Son premier roman, Les 8 vies d'une mangeuse de terre, s’inspire - très librement - du parcours de de sa grand-tante qui, comme la femme du roman, a réussi à fuir la Corée du Nord.
La traduction de l'anglais (Corée) est signée par Lou Gonse.

Le pitch et les personnages :

L'employée d'une maison de retraite de Corée du sud, se met en tête de recueillir les confidences des pensionnaires pour rédiger leur nécrologie, à partir de quelques mots-clés.
« – Alors, quels sont vos huit mots, madame Mook ? demandai-je, remarquant le retour de son sourire insolent. 
– Esclave. Reine de l’évasion. Meurtrière. Terroriste. Espionne. Amante. Et mère.
– Ça fait sept. Pas huit, fis-je observer. 
– Vous avez donc vraiment écouté. Son sourire insolent s’élargit. »
L'histoire que va nous raconter la vieille Madame Mook est véritablement hallucinante et nous allons parcourir toute l'histoire récente de la Corée et de ses guerres, la colonisation japonaise du début du siècle, la guerre du Pacifique et la seconde guerre mondiale, la partition du pays en 1953 et la période communiste en Corée du nord.
Chacun des chapitres va retracer une étape du parcours dantesque d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages.
En 1961, Vierge fantôme à la frontière nord-coréenne.
En 1938, Quand j’ai arrêté de manger de la terre.
En 1950, Mettez le feu.
En 1942, Conteuse.
En 1955, Pour un grain de beauté.
En 2005, L’espionne qui écrit en jaune.
En 2006, Confessions d'un couple ordinaire.

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ L'histoire qui nous est contée est tout à fait épouvantable : les temps de guerre ne sont pas vraiment cléments envers les femmes et notre héroïne affrontera le pire, l'esclavage comme femme de réconfort pour les troupes japonaises ou comme fille à soldats pour les GI, entre autres vicissitudes.
Alors qu'est-ce qui fait qu'on ne peut plus lâcher cet effroyable récit, une fois que la vieille dame Mook a pris la parole et se met à nous raconter sa vie, aussi tragique qu'incroyable ?
C'est sans aucun doute le talent de conteuse de Mirinae Lee, un don qu'elle partage volontiers avec Madame Mook : un chapitre est même intitulé Conteuse, et l'on sait depuis Shéhérazade que c'est un talent utile à la survie des femmes. Mais ces contes ne sont pas des histoires à raconter aux enfants.
« Tu me demandais de te raconter les mêmes histoires encore et encore, même si tu en connaissais les moindres détails, chaque boulon de leurs structures narratives, chaque virgule et chaque soupir, simplement parce que c’étaient tes préférées. »
➔ Au fil des multiples 'vies' qu'elle a traversées, des apparences qu'elle a adoptées et des identités qu'elle a empruntées, Madame Mook, ou quelque soit son véritable nom, va se révéler insaisissable et experte en manipulation, mensonge et mystification. Le prix de sa survie car « parfois un mensonge n’est pas un moyen de blesser les autres, mais simplement une tentative de survie. Une tentative pour rester sain d’esprit. »
➔ Cette héroïne énigmatique va permettre à Mirinae Lee de jongler avec les époques, de jouer habilement avec le lecteur et de le mener par le bout du nez depuis les horreurs indicibles de la guerre jusqu'à la douce subtilité d'un grain de beauté. Puisque tout cela n'est peut-être qu' « une illusion. Penser que l’on connaît vraiment quelqu’un. »
Chaque chapitre, chaque période, est le prétexte pour une histoire à part entière (d'ailleurs certaines sont parues initialement sous forme de nouvelles), des histoires qui vont s'entre-croiser les unes avec les autres tissant chaque facette, chaque 'vie' de cette mangeuse de terre avec son lot de mystères et de secrets. 
Un éclairage, une explication, apparaîtra parfois beaucoup plus loin, dans une autre 'vie', un autre chapitre.
➔ Avec ce premier roman, maîtrisé de bout en bout, Mirinae Lee nous livre ici une formidable histoire dont le personnage géophage est une femme tout aussi incroyable : « Après avoir vu ce que j’ai vu, avoir fait ce que j’ai fait, j’ai l’impression d’avoir mille ans déjà. »

Pour celles et ceux qui aiment la Corée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Phébus (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

samedi 30 août 2025

Hiver à Sokcho (Élisa Shua Dusapin)


[...] Sokcho, une destination balnéaire.

En plein hiver dans une station balnéaire de Corée (du Sud) la brève rencontre d'un dessinateur français et d'une jeune coréenne. Ambiance douce et zen pour ce très court récit d'une amourette qui n'a pas eu lieu.

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L'auteure, le livre (144 pages, 2016) :

Voilà une lecture pour le moins "internationale" : Élisa Shua Dusapin est né en 1992 d'un père français et d'une mère coréenne. Elle même partage sa vie entre la Suisse et la France !
En 2016, elle publie son premier roman, un succès, Hiver à Sokcho, récompensé par le prix Régine Deforges à Limoges en 2017 et qui a été joliment adapté au cinéma en 2024 par Koya Kamura, un réalisateur ... franco-japonais !
Film et livre sont au programme du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025, ce qui motive cette année notre lecture tardive.

Le pitch et les personnages :

Un français Yan Kerrand, un normand, débarque en plein hiver dans un hôtel pas trop glamour de Sokcho, petite ville provinciale sur la côte nord-est de la Corée du Sud, tout près de la frontière avec celle du Nord. « Sokcho, une destination balnéaire. Qu’il soit prévenu, il n’y avait pas grand-chose à faire en hiver. Les clients étaient rares à cette période. » 
Kerrand est un bédéiste, un dessinateur, venu chercher inspiration et décors exotiques pour de futurs albums. Il trouve que Sokcho ressemble au « monde Playmobil » et voudra visiter les montagnes du Seoraksan et la DMZ (c'est tout de même la frontière la plus infranchissable de la planète et le plus ancien "mur" de notre époque éclairée).
La réceptionniste de l'hôtel est elle-même métissée (de père français) et son visage fait se retourner ses compatriotes sur son passage. Sa mère travaille comme poissonnière au port et voudrait voir sa fille de 25 ans déjà mariée. Maman sait préparer le fugu, ce fameux poisson aux viscères toxiques, « seule poissonnière de la ville à posséder la licence qui lui permettait d’en cuisiner, ma mère en préparait chaque fois qu’elle voulait briller ».

♥ On aime :

➔ Voilà un court récit, celui d'un arrêt sur image dans cette station balnéaire déserte. Tout est comme suspendu ici : la ville de mer entre deux saisons, le français entre deux avions ou deux albums, la coréenne entre deux amours. 
Une ambiance douce, rêveuse, zen, qui nous évoque les BD japonaises de Jiro Taniguchi ou Frédéric Boilet ou même peut-être le récent Jour de ressac de Maylis de Kerangal au Havre.
L'ambiance qui convient à cette très petite chronique d'une amourette qui n'a pas eu lieu.
Une carte postale, la photo d'une promenade sur une plage battue par les vents et la mer d'hiver.
➔ Une petite écriture sèche et factuelle (c'est elle qui raconte) qui laisse au lecteur tout le soin (et le plaisir) d'imaginer les sentiments au-delà des gestes.
Avec tout un tas de petites infos sur la vie coréenne, les bains, la chirurgie esthétique (« la chirurgie t’aiderait peut-être à trouver un meilleur emploi »), le froid de l'hiver, et bien entendu la cuisine, ...
En prime, quelques jolies pages sur le dessin puisque le héros est bédéiste.

Pour celles et ceux qui aiment la Corée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio, Benzine et ActuaLitté.
Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.

jeudi 27 avril 2023

Lemon (Kwon Yeo-sun)

[...] L’affaire du meurtre de la belle lycéenne.

    L'auteure, le livre (160 pages, 2023) :

C'est un article de Slate qui nous avait alerté sur ce roman de la sud-coréenne Kwon Yeo-sun, connue jusqu'ici plutôt pour ses nouvelles.
Un très court roman, à peine plus qu'une nouvelle, qui se donne des allures de polar pour décrire une société coréenne pas tendre avec les femmes.

    On aime un peu :

❤️ Comme chez la japonaise Yoko Ogawa, une situation banale et quotidienne qui prend très vite des allures inquiétantes, sans que l'on sache trop où cela va nous mener.
❤️ Un dépaysement 100% coréen (et 100% féminin) qui prend souvent le lecteur occidental au dépourvu et laisse un goût aussi acide que le citron du titre.

      L'intrigue :

Une jeune (et très belle) étudiante est retrouvée morte, le crâne fracassé. Un ou deux suspects dans son entourage mais pas de coupable. Une quinzaine d'années après, la sœur de la victime se remémore le long chemin du deuil et des questionnements.
[...] Elle est partie. Ses longs cheveux et sa robe jaune, son sac et ses chaussures blanches. Je les ai regardés disparaître puis, restée seule, j’ai fini mon café froid.
[...] Pendant plus de seize ans, j’ai réfléchi, interrogé et travaillé sur chaque détail de ce qu’on a appelé « l’affaire du meurtre de la belle lycéenne ».
[...] Elle avait changé elle-même le nom de ma sœur, par ses propres moyens. Maman avait sorti tous les manuels scolaires, les livres, les cahiers et carnets ayant appartenu à ma sœur et avait corrigé le nom sur chacune des couvertures.
[...] Maintenant, je sais –  non pas qui est le meurtrier de ma sœur, mais qui ne l’est pas. Non, c’est faux. Je sais qui est l’assassin.

     On aime moins :

▼ Un livre dans lequel il est bien difficile d'entrer : Kwon Yeo-sun ne nous laisse que peu d'indices pour pénétrer dans son univers et j'ai dû le relire une seconde fois. 
▼ Une construction du bouquin qui ne nous aide guère non plus où chaque chapitre expose le point de vue d'un personnage ... alors qu'il nous faut plusieurs pages pour deviner l'identité de qui parle (la sœur, une amie, une autre camarade, ...), d'autant plus que les patronymes coréens sont opaques pour nous qui ne savons même pas trop s'il s'agit d'une femme ou d'un homme et que l'auteure joue avec les mots et ces noms : il faut bien avouer que toutes ces acrobaties nous échappent un peu malgré les notes du traducteur.

Pour celles et ceux qui aiment le pays du matin calme.
D’autres avis sur Babelio, livre lu grâce à Netgalley.

samedi 9 février 2019

L'étoile du nord (D. B. John)

[...] Simplement vivre le socialisme à sa manière.


Un roman d’espionnage sur la Corée du nord ?
Voilà de quoi attiser notre curiosité d’autant que les critiques ici ou là semblaient bien enthousiastes.
Bon, les critiques n’ont fait que succomber à la mode bien pensante et les amateurs de thrillers vont déchanter : l’écriture est simple, l’intrigue peu originale et les séquences ‘CIA’ font pâle figure après tout ce qu’on a déjà lu et vu ailleurs.
Une énième excursion par La Ferme, une héroïne peu crédible, une hiérarchie qui l’est encore moins et quelques péripéties un peu trop rocambolesques.
Mais les curieux pourront rester jusqu’au bout avec le gallois D.B. John  car après les chapitres américains un peu fades, ce seront finalement les épisodes coréens les plus captivants, et c’est heureux : bien sûr notre curiosité indulgente y est pour beaucoup mais l’on sent aussi que l’auteur a quelques connaissances à faire passer.
[...] Toujours cette même condescendance envers une nation souveraine qui désirait simplement vivre le socialisme à sa manière.
[...] Les gens s’adaptaient à la nécessité d’avoir deux personnalités différentes : l’une publique, l’autre privée. Ils avaient acquis la faculté de savoir et d’ignorer en même temps.
[...] Cho s’était adonné à cette gymnastique mentale toute sa vie. C’était la seule façon de résoudre les contradictions quotidiennes entre la propagande et l’évidence des choses, entre l’orthodoxie et les pensées déviantes qui pouvaient vous conduire en camp de travail si jamais vous vous exprimiez un peu trop fort.
D’ailleurs une postface viendra nous expliquer que la plupart des faits sont bien réels et juste mis un peu en scène pour notre plaisir de lecture.
Les chapitres dans le marché coréen sont particulièrement réussis.
Il sera question d’enlèvements, d’enfants volés, de trafic étatique de drogue, d'un goulag nord-coréen qui n'a rien à envier aux camps nazis, de conditionnement à grande échelle (et pas seulement du bon peuple coréen, mais on ne vous dévoile pas tout), ...
[...] Le Dirigeant suprême accordait une grande importance à la pureté ethnique. Le métissage, les couples mixtes constituaient une offense.
L’occasion, par exemple, de (re-)découvrir que Kim Jong-il est mort mystérieusement à bord de son train personnel, la fameuse Etoile du nord (en 2011) ou d’éclairer d’un jour différent la poignée de main entre Trump et Kim Jong-un.
Le fait que ce pays soit une dictature mise au ban du chœur des nations n’excuse pas notre méconnaissance de ce pays ignoré de tous.

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 16 janvier 2014

Princesse Bari (Hwang Sok-yong

Émigration et intégration ?

On avait rencontré l'auteur coréen Hwang Sok-yong avec le si remarquable Vieux jardin (adapté au cinéma), et nous voici de nouveau en Corée avec cette Princesse Bari.
Là-bas, la Princesse Bari est une figure de légende dont le nom signifie abandonnée.
Dans les années 80, au nord du pays, la famille de Bari voit naître une septième fille : autant dire une catastrophe alors qu'on espérait enfin un garçon pour subvenir aux besoins de la famille. Avant même le retour du père, la mère abandonne cette fille de trop. Ce sont la grand-mère et le chien qui prendront soin de cette abandonnée et la baptiseront Bari tout comme dans le conte traditionnel.
Quelques années plus tard, le pays est décimé par la grande famine des années 90 (plusieurs millions de morts !).  Intempéries et incurie du régime en sont à l'origine. Comme tant d'autres, la famille de Bari sera broyée et dévastée par ces terribles évènements : la jeune fille réussira à passer le fleuve-frontière avec la Chine (le Tumen). Après quelques périlleuses aventures, Bari prendra un bateau (à moitié de gré, à moitié de force) et débarquera en Angleterre où de nouvelles péripéties l'attendront comme tous les boat-people qui l'accompagnent.
Avouons tout de suite une forte déception après le Vieux jardin : on n'a pas vraiment accroché à cette (habile) transposition moderne du contre traditionnel. Malgré la richesse et la maîtrise du style poétique de Hwang Sok-yong, l'écriture façon "contes et légendes" ne nous a pas emballés.
D'autant que Bari est à moitié chamane (ou sorcière, comme on veut) et parvient à “voir” les morts et les traumatismes qui font l'histoire de ceux qu'elle croise : le début du livre est sur ce plan tout à fait intéressant et maîtrisé, tout à fait dans la manière de l'italien Maurizio de Giovanni avec son commissaire Ricciardi. Mais peu à peu, les rêves et les visions de Bari prennent de plus en plus de place et on finit par lire ces passages en diagonale.
Il reste toutefois deux aspects particulièrement intéressants dans ce roman.
La première partie du livre tout d'abord qui met en scène cette famille nord-coréenne pendant ces évènements terribles : il est rare que nous soit donnée l'occasion de découvrir ce pays, sans concession mais sans polémique politique, comme de l'intérieur. C'est passionnant et, avec Bari, on passe facilement le fleuve-frontière dans un sens ou dans l'autre, à gué(1).
Avec quelques images typiquement coréennes, bien loin de nous :
[…] La grand-mère et la femme du fermier me tournaient le dos pour dissimuler leurs larmes.
[…] Le monde change, comme tu le vois : dès que l’électricité et l’argent arrivent, les gens perdent toute humanité.
Plus tard dans le roman, on sera également très intéressé par la description du petit monde des immigrants londoniens : asiatiques de différents pays (coréens, chinois, vietnamiens, ...) qui cohabitent avec des pakistanais ou des africains. Langues, couleurs, nationalités, cuisines, croyances, coutumes et religions se mélangent à qui mieux mieux. Melting-pot britannique.
[…] Je voyais des peaux jaunes, des grises, des noires, même quelquefois des blanches … non pas d’Anglais mais de travailleurs d’origine polonaise ou tchèque engagés sur les chantiers de construction.
Mais la description est presque trop idyllique : on en vient à soupçonner un Hwank Sok-yong vieillissant de vouloir réconcilier la terre entière et nous vendre à tout prix du bon sentiment.
Au point qu'on trouve un peu dérangeant qu'il abandonne en chemin, sans regret, sans mansuétude ni empathie, celles ou ceux(2) qui n'ont eu ni la chance, ni la force, de garder la tête hors de l'eau et qui ont succombé dans l'aventure. Une prostituée droguée, ça ferait désordre aux côtés de la jeune et jolie Bari, emblème de l'émigration douloureuse mais assumée, symbole de l'intégration difficile mais réussie ?
Voilà de quoi plomber sérieusement la seconde partie de cette histoire trop moralisatrice et trop imprégnée de bons sentiments pour qu'on y adhère vraiment. Dommage.
(1) - les coréens du nord passent en Corée du sud via la Chine, sur des routes plus sûres que celles de leur propre pays
(2) - c'est le cas de Shang, l'amie qui avait plus tôt protégé la jeune Bari en Corée

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Pour celles et ceux qui aiment les contes et légendes revisités.

vendredi 9 mars 2007

La vie rêvée des plantes (Lee Seung-U)

Où l'on apprend que les arbres incarnent les amours brisées.

Avec Lee Seung-U et la vie rêvée des plantes nous poursuivons notre exploration de l'Asie littéraire.
Et nous voici de nouveau en Corée (du Sud) après le déjà remarquable Vieux Jardin de Hwang Sok-yong.
Le roman de Lee Seung-U débute dans une ambiance plutôt glauque dans une famille étouffée par le silence des secrets non dits.
[...] Bref, chacun de nous avait une chambre, chacun était enfermé dans la sienne. Les quatre portes restaient obstinément closes. Personne ne faisait irruption dans l'une ou l'autre ni n'en avait la moindre envie. Ma mère était la seule qui aurait pu enfreindre cette règle. Nous vivions là comme si nous ne connaissions pas. Nul ne s'en plaignait, nul ne trouvait cela gênant.
Mais bien vite, l'auteur nous entraîne au-delà de ces tristes apparences humaines et nous fait connaitre un peu de la vie rêvée des arbres puisque selon lui,  Les arbres sont l'incarnation d'amours brisées.
[...] Certes, on ne voit pas les arbres se déplacer, mais est-ce une raison pour croire qu'ils ne bougent pas. [...] Je me disais même que la croyance en l'immobilité des arbres n'était qu'un préjugé désobligeant. [...] Il faut conclure, non que les arbres ne bougent pas, mais qu'ils ne se laissent pas voir quand ils bougent.
Et tout cela finira sur une note plus optimiste car derrière ces secrets de famille se cachaient de belles histoires d'amour :
[...] au début l'homme avait deux têtes, quatre mains, quatre pieds, quatre yeux, il avait deux sexes. Mais Zeus agacé de voir l'homme défier continuellement les dieux, a partagé son corps en deux. C'est pourquoi, les êtres s'aiment pour retrouver leur moitié. Ils tentent ainsi de reconstituer leur corps d'origine, leur esprit d'origine, de retrouver leur intégrité.

Nania en parle.