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vendredi 4 juillet 2025

Sarek (Ulf Kvensler)


[...] Quel enfer, cette putain de montagne !

Dans ce thriller psychologique, on sait dès le début que cette stupide randonnée dans un parc national de Suède va très mal finir. Mais bon public, on écoute Anna nous raconter comment tout cela s'est (mal) goupillé et comment les catastrophes sont arrivées l'une après l'autre.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (504 pages, 2023, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé et s'est lancé dans l'écriture de thrillers psychologiques.
On avait commencé par son second roman, Au nom du père, qu'on n'avait pas trop aimé.
On lui laisse aujourd'hui une seconde chance avec son premier bouquin : Sarek, du nom d'un massif montagneux du nord de la Suède.
Un bouquin qui devrait être conseillé comme lecture salutaire par temps de canicule puisque le Sarek semble nous dire : « Bienvenus ici. Mais attendez-vous à avoir froid comme vous n’avez jamais eu froid. »
La traduction est signée Rémi Cassaigne.

Le canevas et les personnages :

Trois amis de la bonne et chic société suédoise (des avocats, ...) décident de partir en rando dans le parc national du Sarek, là-haut, tout au nord de la Suède, près de la Norvège.
Le couple d'Henrik et Anna bat un peu de l'aile. Et au dernier moment Milena, l'amie de Anna, invite une pièce rapportée, Jacob, son nouveau petit ami. Finalement tous quatre prennent leurs sacs à dos et partent pour le Norrland.
Dès le début, on sait que la rando va très mal se terminer parce que le récit est construit sur des flash-back au rythme de chapitres qui alternent l'après et l'avant. 
Après, c'est la police qui interroge Anna que les secours viennent de retrouver, salement amochée, au retour de cette rando catastrophique. Que s'est-il passé ? Que sont devenus les trois autres ?
Avant, c'est Anna qui revient sur ces événements pour raconter comment tout cela s'est organisé et faire part de ses doutes quant à la trouble personnalité de ce fameux Jacob qui semble tout avoir du pervers narcissique.
« [...] De nouveaux sommets. Et derrière, encore d’autres montagnes. Le Sarek était si terriblement vaste, et si terriblement silencieux. Terrible, au sens propre : qui inspire la terreur. Et nous allions continuer à nous enfoncer dans ces terres sauvages. »

On aime un peu :

 Ces thrillers psychologiques fonctionnent souvent de la même façon : on a envie de hurler au personnage principal, mais bon sang, arrête ! fais demi-tour ! tu vois pas où ça va te mener ? laisse tomber ! 
Et puis bientôt - assez vite en fait ! - on a envie de lui filer des baffes tellement son entêtement, son aveuglement nous fait criser.
Mais voilà on est bon public alors on la suit, cette Anna, sur les chemins dangereux du Sarek et on accuse le coup à chaque erreur commise : « C’était une mauvaise décision, nous aurions dû tout de suite redescendre ensemble. Mais il est facile d’avoir raison après coup. »
Jusqu'à ce qu'un refrain lancinant vienne bientôt scander chaque nouvelle catastrophe : « Quel enfer, cette putain de montagne ! ».
 Alors oui, il est question de grands espaces naturels et sauvages mais c'est pas de la grande littérature et on n'est assez loin de ce qu'auraient pu nous donner un Ian Manook, un Olivier Norek ou même un Franck Thilliez pour ne citer que des lectures récentes dans la neige. 
Mais ça marche quand même, il faut bien le reconnaître et l'on suit cette stupide équipée, on se laisse prendre, pour bientôt tourner les pages de plus en plus vite et savoir enfin ce que nous a réservé le suédois.
Et on ne sera pas déçus : ils sont partis tous les quatre ... mais est-ce que l'énigmatique Jacob était vraiment le plus dangereux de toute l'équipe ?
Finalement ce premier roman nous aura paru plus abouti que le suivant (Au nom du père), avec quelques degrés en moins dans le "too much". 
Et puis la neige, la pluie, le vent, la glace, c'est rafraîchissant !

Pour celles et ceux qui aiment la rando.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Ma chronique dans le revue Actualitté.

jeudi 12 septembre 2024

Le premier renne (Olivier Truc)


[...] Tu vois ces montagnes ? Nos morts marchent dessous.

C'est sans doute l'épisode le plus abouti de la série (mais il peut se lire seul) qui vous plaira si vous voulez voyager, découvrir des cultures différentes, faire plus ample connaissance avec le dernier peuple autochtone d'Europe, suivre les nomades et leurs troupeaux de rennes, comprendre les enjeux géostratégiques autour des gisements de terres rares, et tout ça sans quitter votre fauteuil en feuilletant un bon bouquin doté d'une intrigue solide.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024) :

Olivier Truc c'est notre frenchy devenu l'ami des rennes et des lapons : il vit depuis de nombreuses années en Suède, à Stockholm, où il a été correspondant pour Le Monde
C'est la série "La police des rennes" (une sorte de police rurale de l'ethnie Sami) qui a placé cet écrivain en haut de nos étagères de polars.
Aujourd'hui sur les traces de ce Premier renneOlivier Truc nous emmène à Kiruna, la plus grande mine d'Europe.
En chemin, Olivier Truc fera référence à un autre de ses bouquins : Le cartographe des Indes boréales qui conte l'histoire d'un basque parti cartographier les mines d'argent de Scandinavie au XVII° : les ennuis du peuple Sami ne datent pas d'hier.

Le contexte :

Après Franck Thilliez qui nous emmenait au nord du Québec (Norferville, mai 2024), dans les mines de la Fosse du Labrador, c'est au tour d'Olivier Truc de nous faire visiter la mine de Kiruna, "la plus grosse mine de fer souterraine au monde et la plus grosse mine d'Europe", tout au nord de la Suède, en Laponie (Sápmi en VO), à quelques heures de quad (ou de motoneige selon la saison) de la Norvège et de la Finlande, au cœur du territoire des éleveurs Sami de rennes.
➔ Une mine autrefois à ciel ouvert qui s'enfonce désormais à plusieurs milliers de mètres sous terre et sur plusieurs centaines de kilomètres de galeries.
Pour le rappel historique, c'est avec cette mine que les suédois alimentaient le Reich nazi en acier pendant la guerre, via le port de Narvik en Norvège notamment.
Pour info, cette région et les Sami sont également mis en images dans la série tv Jour Polaire (Midnight Sun en VO), dont le scénario montre comment les immenses galeries creusées sous terre menacent la stabilité de la ville qui est obligée de "déménager" un peu plus loin.
Le travail à la mine LKAB permet à certains éleveurs de compléter les maigres revenus qu'ils tirent de leurs bêtes mais l'extension des forages (on vient d'y découvrir de ces terres rares indispensables à notre industrie écologique) menace également leurs troupeaux.
[...] C’est le minerai que tu aides à extraire de cette mine qui vous rend tous aveugles et qui tue nos rennes ! Et tu n’as pas encore compris que les terres rares qu’ils ont trouvées, c’est en plein sur nos pâturages ?
[...] On est, comment on dit à Stockholm, une variable d’ajustement, c’est ça ? Il suffit de nous indemniser, et notre silence sera acheté. On devrait être déjà bien content que l’État nous indemnise, pas vrai ?

♥ On aime beaucoup :

 La plume d'Olivier Truc s'affirme au fil des ans, elle gagne en puissance et le texte devient moins explicatif, plus elliptique, pour gagner en profondeur. Le volet folklorique ou touristique de ses polars s'est peu à peu effacé au profit d'une analyse sociale plus fouillée du nord de la Scandinavie, là où vivent ces fameux Sami avec leurs rennes, ceux que l'on appelait les Lapons il y a quelques années, ceux qui sont peut-être plus proches des aborigènes australiens que des indiens du Canada.
[...] – Les Sami.
– Ah, on m’avait dit les Lapons, parce que c’est comme les Indiens.
– On dit les Sami, pas les Lapons, et c’est pas comme les Indiens.
 On peut dire qu'Olivier Truc a fait son job pour nous faire partager un peu de la culture et des enjeux du dernier peuple autochtone d'Europe, en nous évoquant le minerai de Kiruna, le centre d'essais automobiles d'Arjeplog, l'histoire de la colonisation suédoise, l'élevage des rennes et les dégâts causés par les prédateurs (loups et gloutons), ... tout y est.
Ce qui nous vaut quelques belles pages sur la croyance Sami qui veut que les morts marchent sous terre et que l'ombre des vivants rampe sur le sol pour communiquer avec les ancêtres.
[...] Klemet se demanda jusqu’où s’enfonçait son ombre. Il n’oubliait jamais que les âmes des morts vivaient là-dessous. C’est peut-être à ça que servait l’ombre, collée au sol, s’infiltrant à son insu dans les roches et le lichen, trouvant son chemin dans la carapace de la toundra pour saluer les âmes des défunts, en prendre des nouvelles. C’était la part de lui-même qui partait à la rencontre des morts.
 On se prend d'empathie pour le beau personnage de la jeune Sami, Anja Heagga, "véritable bombe à retardement, une enragée", qui entend "dynamiter l'histoire" et sauver sa culture. Elle donnera une belle conclusion à ce drame, sans doute trop optimiste, même si comme l'auteur on aimerait bien y croire.
[...] Notre peuple est piégé. Notre histoire est écrite par d’autres, et ils ont déjà écrit la fin du récit.
 On sait bien que les loups (une espèce protégée) font parfois des ravages dans les troupeaux, un drame pour les bergers. Les éleveurs Sami et leurs rennes ne font pas exception, d'autant que là-haut le loup n'est pas le seul prédateur : le glouton (le carcajou, alias wolverine en anglais) rode également autour des troupeaux de rennes.
Sur ce thème, l'auteur va même nous surprendre avec une petite fantaisie puisqu'il met en parallèle son histoire de rennes et de "lapons" avec une intrigue secondaire dans les Alpes de Provence autour de bergers et de leurs brebis : le loup sévit partout.
[...] Si tu veux tout savoir, j’en ai abattu trois, des loups. Et quelques gloutons aussi. C’est pas pour ça que je me sens mieux.
➔ Quelques liens intéressants :
- le centre d'essais automobiles d'Arjeplog
- la colonisation des Sami par les suédois (évangélisation, acculturation, éducation forcée, ...)
- on peut aussi regarder quelques vidéos sur le marquage des rennes que le bouquin décrit fidèlement.

Le canevas :

Cet été aux environs de la Saint-Jean, après la fête de MidSommar, la "journée la plus alcoolisée de l'année en Suède", les éleveurs Sami regroupent leurs troupeaux pour le marquage des jeunes faons de l'année : autour de Kiruna, ils vont rassembler plus de six mille rennes.
Malgré la fête, les relations sont toujours tendues avec les autorités suédoises, avec l'industrie minière, et même parfois entre éleveurs. Les loups et les gloutons rodent autour des troupeaux.
Et puis c'est le drame : un train géant de la mine LKAB percute un troupeau de plusieurs dizaines de bêtes.
[...] Un troupeau de rennes avait été percuté de plein fouet par un train minéralier, un de ces convois de minerai de fer immense et incapable de s’arrêter en cas d’urgence immédiate.
Olivier Truc prend tout son temps pour installer soigneusement son décor et le bouquin est construit comme tout bon roman noir : une situation paroxystique (MidSommar et le marquage des rennes, ...), des conflits larvés (l'extension de la mine, les rivalités entre éleveurs, le racisme, ...), quelques personnages borderline (l'indomptable Anja, Joseph le berger français venu régler ses comptes avec la gente carnivore, ...) et quelques incidents bien sûr pour mettre le feu aux poudres.
Et dans les mines, on sait que poudre il y a ...

Les acteurs :

Il y a là Nina et son collègue Klemet de la police des rennes : ils vont mener l'enquête.
Il y a là Joseph, un berger français obsédé par la chasse au loup, qui pourrait être un lointain petit-cousin montagnard du Capitaine Achab.
Et surtout deux jeunes Sami, Aaron et sa sœur Anja, qui luttent pour se faire une place dans le cercle très fermé des éleveurs, le sameby, où les licences sont contingentées et régulées par la loi, la coutume et les liens familiaux dans un écosystème complexe qui réglemente les troupeaux, les pâturages, la chasse et la pêche.
En toute illégalité, Anja exerce parfois ses talents de sniper contre les loups ou les gloutons, à la demande très discrète de certains éleveurs.

Pour celles et ceux qui aiment les rennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté, 20 Minutes et Benzine.

mercredi 10 juillet 2024

Le nid du coucou (Camilla Läckberg)


[...] “Meurtre familial sur l’île”, disait l’Aftonbladet.

L'auteure, le livre (352 pages, juin 2024, 2022 en VO) :

La suédoise Camilla Läckberg n'est pas une inconnue chez nous depuis que Actes Sud publie ses romans dans sa fameuse collection Actes Noirs au liseré rouge qui aura tant fait pour le succès de la vague des polars nordiques. 
La plupart de ses romans policiers se situent à Fjällbacka sur la côte ouest de la Suède, sa région natale, et mettent en scène une romancière, Erika Falck, mariée à un policier, ce qui permet des intrigues avec une double enquête !
Les débuts d'Erika commencent en 2008 (La princesse des glaces) et l'épisode précédent date déjà de 2017 : La sorcière, mais voilà longtemps qu'on avait délaissé cette auteure. 
Il était temps de renouer avec et ce sera Le nid du coucou.

♥ On aime un peu :

 On goûte cette pause estivale. Les polars de Camilla Läckberg ne sont pas là pour nous prendre la tête. Ce sont des bouquins sans surprise, ni bonne, ni mauvaise non plus. Contrairement à l'un des personnages de ce roman, l'auteure ne prétend pas au Nobel de littérature et comme d'habitude, l'intrigue est plutôt travaillée, les personnages relativement fouillés, la prose assez fluide, et tout concourt à une lecture facile et agréable, idéale pour les plages de l'été.
 Avec la riche et arrogante famille Bauer réunie ici, on retrouve un peu l'esprit du Clan Snaeberg de l'islandaise Eva Björg Aegisdóttir paru cette année également : quand secrets de familles, jalousies amères, vieilles rancunes et lourdes compromissions refont surface ...
 Avec homosexualité, abus sexuels, féminisme, l'auteure profite de son enquête pour approcher l'univers des transgenres et des drag-queen. 
Mais d'où viennent ces quelques vulgarités désagréables et hors de propos qui nous sautent de temps à autre à la figure (bite, chatte, pute, ...). On préfère penser qu'il ne s'agit pas d'un souci de traduction mais plutôt d'une volonté vraiment déplacée de paraître moderne ? 

Le canevas :

Un écrivain va recevoir le Nobel de littérature, seule distinction qui manquait encore à son palmarès. Il fête avec sa femme, grande famille suédoise, éditrice très en vue, leurs noces d'or avec leurs enfants, leur famille, les pièces rapportées, les enfants de différents lits, tous leurs amis, leurs relations d'affaires et tout le gratin de la brillante société littéraire et culturelle suédoise. 
Riche et arrogant, le clan Bauer est réuni au grand complet.
Un invité manque à la fête : le photographe Rolf prépare sa nouvelle exposition où de mystérieuses photos doivent dévoiler secrets et culpabilités.
Mal lui en prend : le lendemain matin, les fêtards à la gueule de bois vont le retrouver assassiné.
[...] — Il y a un problème ? demanda Elisabeth. Ils la regardaient tous les deux, surpris. Louise respirait encore profondément pour maîtriser sa voix, puis dit :
— Rolf est mort. Il a été tué.
Dans ce milieu, Erika Falck, l'héroïne récurrente de Camilla Läckberg, dénote un peu, elle qui n'est qu'une simple auteure de biographies criminelles au succès populaire (!). 
Intriguée par cette famille, Erika va enquêter sur un incendie criminel non élucidé depuis les années 80 dans lequel une femme transgenre, proche du clan Bauer, a perdu la vie.
Pendant que son mari, le flic, aura fort à faire avec les meurtres dans la petite ville de Fjällbacka : le couple idéal pour une double enquête !
Les choses vont se compliquer encore lorsqu'un autre meurtre, horrible, est commis sur l'île du clan Bauer ...
[...] — C’est terrible, et en plus, juste après le meurtre du photographe. On se croirait à Stockholm, pas dans notre paisible Fjällbacka !
[...] — Qu’est- ce que vous fabriquez dans ce bled ? On dirait un western, dit Frank, laconique.
[...] En un instant, leur famille avait été brisée. Samedi, ils avaient célébré leurs noces d’or. Entourés de leurs fils, leurs petits- fils et leurs amis, ils avaient fêté une longue vie commune marquée par le succès, leur vie de couple et leur vie de famille. Deux jours plus tard, il n’en restait que les décombres.
Une enquête familiale, une enquête policière, et même une enquête littéraire, avec un final en apothéose où pleuvent les révélations jusqu'aux toutes dernières pages. 
Parce que tout de même, qui est ce coucou venu faire son nid ?

Pour celles et ceux qui aiment Camilla Läckberg et Erika Falck.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
  

jeudi 29 février 2024

Au nom du père (Ulf Kvensler)


[...] J’ai été aussi cinglé que lui.

L'auteur, le livre (448 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé.
Au nom du père est son deuxième roman (après Sarek, pas lu ici) : des romans noirs à classer dans les thrillers psychologiques.

On n'a pas trop aimé :

😕 Le grincheux a eu beaucoup de mal à entrer dans le jeu de ces deux personnages, ni très crédibles ni très sympathiques et placés dans une situation trop artificielle : un père aux allures de riche artiste parvenu qui essaie de racheter (dans tous les sens du terme) sa conduite passée envers son fils, un jeune homme faible et irrésolu.
Ce n'est que dans le dernier quart du bouquin que, après quelques twists, la tension latente éclate enfin dans un psycho-dénouement qui fait penser aux romans américains de la même veine.
[...] Papa m’avait déjà acheté une fois, et il était sur le point de recommencer. Bordel, ce que j’étais faible. Mais quatre millions, c’était vraiment une putain de montagne de fric.

Le pitch :

Ce récit assez déroutant nous fait passer sans transition d'un souvenir d'enfance à un rêve étrange ou une hallucination, d'une vie de couple presque normale à une cellule de prison ou d'asile psychiatrique : on tourne autour du personnage d'Isak pour découvrir peu à peu un homme tourmenté au passé douloureux et mystérieux. 
On comprend vite que, tout petit, il a perdu sa sœur et sa mère carbonisées dans un terrible incendie. Le père n'a ni su ni pu s'occuper de lui et c'est le grand-père maternel qui a élevé Isak. 
Un père menaçant dont le fantôme resurgit tout à coup des années plus tard.
[...] Papa m’avait contacté pour la première fois depuis douze ans.[...] J’ai réfléchi à comment faire avec Papa. Il n’y avait pas trente‑six solutions : le rappeler, ou non. Mais même si je ne le rappelais pas, tout n’allait pas pour autant continuer comme si de rien n’était. Il m’avait contacté, il voulait me dire quelque chose. Si je ne le rappelais pas, j’allais continuer à me demander ce qu’il voulait. Il m’obligeait à choisir, aucune des deux options ne me disait rien qui vaille.
[...] Je ne pouvais pas lui dire que Papa avait appelé. Pour une très simple raison. J’avais raconté à Madde que Maman et Papa étaient morts dans un incendie quand j’étais petit.
Isak et Madde, sa fiancée, sont invités sur l'île de Gotland où le père, peintre contemporain richissime mais atteint d'un cancer avancé, possède une superbe maison d'architecte vaguement menaçante.

Pour celles et ceux qui aiment les fils à papa.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière.

vendredi 9 juin 2023

Celui qui n'était pas un meurtrier (Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt)

[...] Tout était allé de travers dans cette affaire.

    Les auteurs, le livre (513 pages, 2014 puis 2022, 2011 en VO) :

C'est avec pas mal de retard qu'on découvre un duo d'auteurs suédois : Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt, tous deux scénaristes, et il va nous falloir remonter au tout début d'une série policière avec Celui qui n'était pas un meurtrier, adaptée en série télé.
Hans Rosenfeldt est d'ailleurs le créateur de la très remarquable série télé Bron.
Leur roman était déjà paru en français sous le titre Dark secrets, il s'agit d'une réédition chez Actes Sud.

    On aime bien :

❤️ Des auteurs qui préfèrent prendre leur temps pour camper tous leurs personnages, quitte à laisser piétiner l'intrigue et les enquêteurs pendant quelques chapitres : cela nous donne une belle galerie de portraits, tous bien dessinés, enquêteurs, victimes et autres qui se débattent dans leur solitude et leurs problèmes de couples en perdition. 
[...] — Vous feriez peut-être mieux de ne pas rester seule en ce moment. 
— Mais c’est ce que je suis pourtant. Je suis seule maintenant.
❤️ L'exécrable personnage de Sebastian, le psycho-profileur, un véritable mufle qui ne devrait plus exister à notre époque #MeToo, [Un insupportable marginal avec qui personne ne voulait travailler], mais voilà c'est aussi [Une pointure dans son domaine].
[...] Dès qu’il ouvrait la bouche, il était soit grossier, soit sexiste, soit critique, soit tout simplement désagréable. Tant qu’il se taisait, il ne vexait personne.

      L'intrigue :

À Västerås, non loin de Stockholm, on retrouve dans les marais, le cadavre d'un adolescent dont un homme vient de se débarrasser. Un homme qui ne se considérait pas lui-même comme un meurtrier ... 
Mais l'enquête policière démarre plutôt mal : [Tout était allé de travers dans cette affaire de disparition. Absolument tout. Il fallait mettre fin à cette série d’erreurs.] 
Mais tout ne va pas vraiment pour le mieux dans cette grosse ville de Suède qui se donne des airs bourgeois, et après avoir pris le temps de camper soigneusement tous leurs personnages, les auteurs ne seront avares ni de fausses pistes ni de rebondissements. 
On tient là le premier épisode de ce qui s'annonce comme une très bonne série : on y reviendra !

Pour celles et ceux qui aiment les profileurs, même s'ils sont désagréables.
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jeudi 23 septembre 2021

Moins 18° (Stefan Ahnhem)

[...] Un simple congélateur, réglé à une température de – 18 °C.

La vague des polars nordiques n'en finit pas de submerger nos rayons.
Mais le bouquin du suédois Stefan Ahnehm avait deux ou trois atouts pour sortir la tête de l'eau : un titre accrocheur bien sûr, et puis cette bonne idée de construire son intrigue au-dessus du chenal de l'Øresund qui sépare Danemark et Suède, une frontière maritime qui nous est devenue presque familière depuis la fameuse série Bron.
Ça commence très fort d'ailleurs avec la folle poursuite d'une BMW qui finit dans l'eau du port de Malmö.
On repêchera le cadavre (congelé) du chauffard, un homme d'affaires bien connu.
[...] – J’ai examiné le corps et il s’avère que Peter Brise n’est pas mort aujourd’hui, mais il y a environ deux mois. 
– Hein ? Comment ça, il y a deux mois ? Il n’était pas au volant de la voiture ? 
– Si, bien sûr que si, mais il était déjà tout congelé quand le véhicule a plongé dans l’eau.
En dépit de ces bons auspices, le reste du bouquin va s'avérer un peu décevant avec une intrigue des plus classiques.
Le récit nous balade au Danemark et en Suède avec deux intrigues dont on se doute bien qu'elles finiront par se rejoindre quelque part au milieu du Skagerrak dans un final très mouvementé.
Les histoires "personnelles" des principaux enquêteurs (la famille éclatée de l'un, la hiérarchie policière de l'autre, ...) sont supposées donner de l'épaisseur aux personnages mais sont un peu too much et plombent un peu la lecture.
Bref, un polar nordique de plus, à lire rapidement puis oublier tout aussi vite.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
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dimanche 28 avril 2019

1793 (Niklas Natt och Dag)

[...] Quelque part, un monstre se promène en liberté.


Étrange nom pour cet auteur suédois : Niklas Natt och Dag, Nuit et Jour en VF.
Et ce n’est pas un pseudo : le ci-devant Niklas est le rejeton d’une grande famille de la haute noblesse suédoise et son patronyme vient des couleurs de leurs armoiries !
Et tout aussi étrange ce 1793, son premier bouquin.
La Suède connait une paix fragile avec son voisin russe mais les dérapages de la Terreur française font trembler les monarchies de l’Europe.
La Suède sera bientôt la première à reconnaître officiellement la toute nouvelle République française, Bernadotte et Napoléon n’en sont encore qu’à leurs premières armes.
[...] La mauvaise conjoncture, la mauvaise administration du pays et le besoin pressant d’un changement.
[...] Le roi faisait des cauchemars en imaginant que les idées de la Révolution française puissent se répandre dans notre grand Nord
Gustav III vient d’être assassiné par ses pairs et les complots vont bon train. Un trop jeune régent laisse le champ libre aux entreprenants de tous poils.
[...] Avec un prince héritier tout juste âgé de treize ans, immature, la lutte pour le pouvoir a éclaté avant même que le roi n’abandonne sa longue agonie. 
Habituellement on n'est pas fan du tout des 'polars historiques' mais, là, on s'est laissé alpaguer par un nom d’auteur et un titre de roman bien mystérieux et par le parfum exotique des pays nordiques ...
La première partie nous plonge (c’est le cas de le dire) dans une époque sombre, puante et glauque, digne des tableaux de Jheronimus Bosch et qui rappelle Le Parfum de P. Süskind.
[...] Une pluie matinale a transformé les rues en bourbier. Des mendiants, des miséreux et des squelettes filent au coin des rues, courbés pour échapper à la moisson prochaine de la Faucheuse. Des marins et des soldats en uniformes sales viennent grossir leurs hordes.
[...] Ce n’est que tout là-haut que les étoiles brillent. Voilà le monde : tant de ténèbres, si peu de lumière.
C’est plutôt hard et on est bien loin d’un policier historique gnangnan que l’on pouvait redouter !
Deux personnages (un soldat démobilisé qui a laissé un bras sur le front russe et un lettré qui crache son sang de tuberculeux) mènent une enquête après la découverte d’un cadavre auquel il manque ... les deux bras, les deux jambes, les deux yeux et la langue et les dents !
[...] La sueur a une odeur particulière à l’approche de la mort, le saviez-vous ? Mêlez-y de la fumée de poudre à canon, et vous aurez le parfum même de l’enfer.
Le bouquin se poursuit par des flash-back qui vont nous amener à découvrir qui se cachait derrière cet étrange cadavre d’homme-tronc ...
Malheureusement le roman est un peu long et l’on finit par être écœuré par une langue trop riche et ces descriptions glauques et sordides d’un Moyen-Âge sombre et boueux qui se serait éternisé jusque vers 1800 : c’est ce qu’on appelle aimablement une lecture exigeante mais pour tout dire, l’exercice de style aurait gagné à être un peu plus maîtrisé pour n’être pas réductible à une prouesse d’auteur.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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lundi 10 juillet 2017

Mör (Johanna Gustawsson)

[...] Va savoir quel goût ça a ?

La française Johana Gustawsson. va-t-elle renouveler le polar nordique ?
En tout cas le polar européen : née à Marseille, elle vit à Londres, avec un suédois ...
Rien d'étonnant à ce que son polar Mör cherche à mêler une série de crimes bien actuels (en Suède) avec des réminiscences de Jack l'Éventreur (à Londres évidemment).
[...] Elle a dit que tout était lié à Jack l’Éventreur.
Mör signifie tendre en suédois, attendrie, ... comme une viande goûteuse et bien savoureuse ...
[...] Maintenant, va savoir quel goût ça a ?
[...] Une fois que tu as goûté à la viande humaine, tu ne peux plus t’en passer.
De quoi se régaler avec ce thriller bien mené autour de personnages intéressants (et féminins) : fliquette, profileuse, ...
La virée dans le Whitechapel du XIX° n'est pas forcément très réussie (ni très utile) mais on ne s'y attarde pas heureusement, pour découvrir peu à peu et avec grand intérêt, une autre histoire et un autre passé beaucoup plus intéressants. Histoire(s) et passé(s) qui donneront tout leur sens à cette série de crimes ... et au titre du bouquin.
Johanna Gustwasson fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.

Pour celles et ceux qui aiment les plaisirs de la chair.
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lundi 10 octobre 2016

Les bottes suédoises (Henning Mankell)

[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.

C'est évidemment avec un petit pincement au cœur que l'on ouvre le paquet contenant Les bottes suédoises, dernier roman du regretté Henning Mankell disparu fin 2015.
C'est par fidélité au suédois et en souvenir de son très grand roman que furent Les chaussures italiennes, que l'on sort de la boutique avec dans les bras, cette paire de bottes en caoutchouc, clin d’œil amusé de l'auteur à ses fidèles lecteurs.
[...] Cette boucle appartenait à la merveilleuse paire de souliers que m’avait offerte autrefois Giaconelli, l’ami de ma fille, le maître bottier des forêts du Hälsingland. C’est à cet instant que j’ai compris que j’avais réellement tout perdu. De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n’avais plus rien.
Car oui, c'est un peu la suite et l'on y retrouve donc le médecin retraité Fredrik Welin, toujours solitaire sur son île, toujours à se plonger chaque matin dans l'eau glacée, hiver comme été, pour se prouver qu'il est encore vivant.
[...] Ils savent que je me baigne tous les jours dans la mer, y compris en hiver. J’ouvre un trou dans la glace et je m’y plonge sitôt levé chaque matin. Ils voient ça d’un œil très méfiant. Ils pensent que je suis fou. 
Un vieil homme toujours aussi maladroit dans ses relations, notamment avec sa fille.
[...] Je ne la comprenais décidément pas. Pas plus qu’elle ne me comprenait, sans doute. Malgré tous nos efforts, nous semblions condamnés aux malentendus.
[...] Elle avait laissé un mot sur la table. Merci. Tu peux claquer la porte en partant.
[...] Je l'ai suivie vers la caravane, marchant à quelques pas derrière elle, avec la sensation d'être un chien errant dont personne ne voulait.
Un vieil homme que l'on retrouve dans les flammes lorsque sa maison s'embrase : en une nuit, il a tout perdu, il n'a même plus une paire de bottes à se mettre. Que lui reste-t-il à part quelques moments encore à vivre ?
Comme l'auteur, Fredrik Welin a encore vieilli et s'approche lentement mais sûrement de sa fin. De tendance hypocondriaque, le vieil ours bougon est devenu un homme inquiet (rappelez-vous ce polar : L'homme inquiet, lorsque Mankell franchissait le cap de la soixantaine).
[...] J’étais un vieil homme qui avait peur de mourir.
[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.
Mais disons le franchement, ces bottes suédoises sont d'au moins une ou deux pointures en dessous des désormais célèbres chaussures italiennes, et cette lecture n'aura vraiment de sens que pour les fidèles et les inconditionnels que nous sommes.
Malgré tout on aime bien ce vieil homme ronchon, solitaire, maladroit, pas même vraiment sympathique. Un vieil homme en proie aux doutes et aux angoisses, ceux de la vieillesse et même désormais ceux de la mort.
Autoportrait de Mankell en homme inquiet.
En décor de fond, l'intrigue est presque bâclée (même la virée chez nous à Montparnasse, rue d'Odessa, nous a laissés sur notre faim) et certains paragraphes frisent même l'indigence.
[...] Je suis allé au café du port. Au comptoir j’ai choisi un café et un gâteau à la pâte d’amande et je me suis assis près de la fenêtre. Le gâteau était tout sec. Il s’est émietté quand j’ai voulu le porter à ma bouche.
[...] La proximité de la mort transforme le temps en un élastique tendu dont on craint sans cesse qu’il ne se rompe.
Le feu d'artifice des chaussures italiennes n'est plus qu'un maigre feu de paille. Mais fort heureusement la magie mankellienne opère de temps à autre au détour inattendu d'une page et la dernière partie du bouquin récompensera la fidélité du lecteur.
[...] J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m’embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis.
[...] Je me suis arrêté. J’ai ouvert ma portière avec précaution, comme si je risquais de déranger quelqu’un. Dehors, tout était silencieux. Le vent ne pénétrait pas au cœur de la forêt. J’ai fermé les yeux en pensant que bientôt je ne serais plus là. Il ne me restait que la vieillesse. À la fin, elle cesserait elle aussi et alors il n’y aurait plus rien.
[...] En l’écoutant se plaindre de ses maux imaginaires, j’avais déjà été tenté de prendre un air grave et de lui annoncer qu’il souffrait probablement d’une maladie mortelle. Jusque-là, je ne l’avais pas fait. Mais le moment était peut-être venu. La prochaine fois qu’il s’installerait sur mon banc et se laisserait palper par mes mains de chirurgien, qu’il respectait tellement, je prononcerais son arrêt de mort.
Un dernier clin d’œil du maître du polar nordique, une lecture posthume réservée aux inconditionnels et un ultime rappel pour celles et ceux qui n'auraient pas encore découvert les chaussures italiennes.

Pour celles et ceux qui aiment les chaussures.
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mardi 2 février 2016

Le détroit du loup (Olivier Truc)


[...] J’ai choisi une autre voie que celle des coupeurs d’oreilles.

Olivier Truc, le journaliste français qui vit à Stockholm.
La recette est là-même : voyage chez les lapons (disons plutôt les samis) en compagnie de la Brigade des rennes avec Klemet, le sami défroqué au passé douloureux, et sa jolie collègue Nina venue du sud (entendez : le sud de la Norvège, c'est-à-dire le nord quoi) qui joue les candides (de moins en moins candide d'ailleurs au fil des épisodes !).
Rappelons que la Brigade des rennes avait été initialement fondée dans les années cinquante par les trois pays qui s'enchevêtrent tout là-haut sur les anciens territoires lapons, pour lutter contre les vols de bétail et régler les conflits entre éleveurs.
Après avoir découvert la longue nuit d'hiver dans le bouquin précédent avec l'impatience de revoir le soleil dessiner votre ombre, nous voici cette fois en plein été septentrional :
[...] Et puis il y avait cette lumière aussi, ces jours sans fin. Des vraies piles électriques, ça leur mettait les nerfs à vif à tous. On ne s’en rendait pas bien compte, mais toute cette lumière, ça vous tapait sur le système.
Mais depuis le précédent épisode, l'auteur a mûri : l'écriture est plus soutenue et retrouve désormais les standards du polar, classique, efficace et fluide.
L'histoire est moins 'belle' également, moins carte postale touristique, et gagne en réalisme car cet épisode est fortement ancré dans les réalités du pays.
Bref, enfourchons nos motoneiges, c'est parti.
C'est parti pour Le détroit du loup, un petit bras de mer froide qui sépare l'île d'Hammerfest, tout là-haut là-haut, une des villes les plus septentrionales.
L'ancien petit port de pêche (Nestlé Findus) est aujourd'hui atteint de la fièvre de l'or.
L'or noir : celui des gisements offshore de pétrole et du gaz dont l'exploitation commence en Mer de Barents - les fonds de la Mer du Nord s'épuisent et le réchauffement climatique permet d'aller plus loin.
Ce détroit du loup, les troupeaux de rennes le traversent à la nage chaque printemps, pressés de retrouver de gras pâturages verts après leur diète hivernale.
Nous voici donc en plein conflits larvés entre les multinationales du pétrole qui recherchent de nouveaux terrains pour implanter leurs infrastructures et les éleveurs samis qui voudraient bien protéger leur mode de vie ancestral.
[...] – Ah, le pétrole, mon canard, mais ils sont déjà perdants tes petits bergers, qu’est-ce que tu crois ?
[...] Dans cette petite ville, la course à l’argent prenait une telle ampleur que les valeurs traditionnelles volaient en éclats.
[...] Cette petite ville en passe de devenir le Singapour du Grand Nord. Ou le Dubai de l’Arctique, selon les préférences.
[...] Les multinationales, ça ne leur faisait rien de fermer des usines, on disait que ça faisait partie du business. Mais un conflit avec un peuple autochtone, ça vous fichait tout de suite une sacrée mauvaise publicité. Alors les grosses boîtes essayaient d’éviter.
[...] Ça fait des années qu’on est sous pression, nous les éleveurs du district, à cause des développements d’Hammerfest. Ils grignotent de plus en plus de nos terres pour faire de nouveaux parcs industriels. Et maintenant, avec ce nouveau gisement pétrolier de Suolo, ça va empirer.
– Et ?
– Et il se passe des choses pas sympas. Il y a beaucoup d’argent en jeu. Et nous, on pèse pas lourd.
[...] Ces terrains ne nous appartiennent pas. Nous n’avons fait qu’y laisser les traces de nos pas, aussi légères et fugaces qu’il nous était possible, depuis des milliers d’années, pour que cette terre continue à nous nourrir.
[...] Pour les éleveurs, il faut suivre. Pas le choix. On accompagne, on ne commande pas. C’est la loi de la toundra, quoi qu’en disent les autorités qui veulent nous mettre des règles partout. Faut bien te dire une chose, le renne, c’est rentable comme animal seulement s’il cherche et trouve lui-même son pâturage. S’il faut l’encadrer au plus près, ou pire, le nourrir, ce sera la fin.
[...] Il avait l’air de penser qu’on pouvait changer les habitudes des troupeaux par la simple volonté. Sans savoir qu’un troupeau revenait toujours sur le même pâturage de printemps car c’était là et nulle part ailleurs que les femelles mettraient bas, comme les saumons revenaient à leur rivière natale pour frayer. Il fallait des années, quatre ans peut-être, pour qu’un troupeau se réhabitue à de nouvelles terres.
Au passage on apprendra d'ailleurs plein de choses sur ces forages offshore et sur les fameux plongeurs, des héros modernes, de nouveaux aventuriers, une espèce de cosmonautes marins.
[...] Il était plus dur pour l’homme d’aller à trois cents mètres sous l’eau et d’en revenir que de faire un aller-retour sur la Lune.
[...] Les pétroliers adoraient aussi que le plongeur vedette d’Arctic Diving soit un Sami, le seul certes, mais la vedette. Il était l’alibi, “le bon Lapon”, la preuve que les compagnies pétrolières étaient ouvertes aux autochtones et les faisaient prendre part au développement local.
Des plongeurs parfois transformés en cobayes d'expériences, à leur insu et de leur plein gré.
[...] Les documents se rapportaient aux opérations de plongée pour l’industrie pétrolière pendant la période pionnière, de 1965 à 1990.
[...] Un expert disait que les autorités publiques chargées de contrôler et d’autoriser les opérations de plongée avaient souvent accordé des dérogations aux règles de sécurité.
[...] On s’arrangeait pour que les plongeurs restent le plus longtemps possible à travailler à des profondeurs où l’homme n’avait jamais été auparavant. Et puis on les remontait aussi vite que l’on pouvait pour raccourcir le temps passé en décompression, un temps que les compagnies jugent improductif, bien sûr.
Le décor est planté, les acteurs sont en place, le printemps arctique bourgeonne, les rennes arrivent, ... tout est prêt pour que le drame éclate et que la traversée du détroit du loup par le premier troupeau vire à la tragédie (très belle scène d'ouverture).
[...] Que dire d’un berger qui se noie de façon peut-être suspecte, d’un maire qui chute de façon plus que suspecte, d’un rocher sacré qui gêne, d’une ville grouillante, d’un monde qui pousse l’autre.
Et nos deux amis de la brigade des rennes montent en selle.
[...] Le seul problème, c’est que sur la toundra une enquête de voisinage prenait tout de suite une dimension quasi surhumaine.
Le trait ethno-pédagogique est moins forcé que dans le premier épisode : l'enthousiaste Olivier Truc se met plus en retrait et laisse son lecteur découvrir lui-même les mœurs, les us et les coutumes des gens de ces contrées méconnues.
L'histoire mouvementée des samis bousculés par la colonisation et l'évangélisation forcée est évoquée, bien entendu, mais laisse suffisamment de place à l'histoire très actuelle et très moderne de [je cite] cette pétromonarchie qu'est la Norvège.
Bref, ce second épisode est plutôt réussi : l'auteur prend son temps pour 'filmer' ses personnages, on a même l'impression parfois que l'enquête piétine et que les scooters tournent en rond dans la neige fondue, mais c'est visiblement pour mieux cerner les vies de ces plongeurs, de ces éleveurs, de ces gens du grand-grand-nord.

Pour celles et ceux qui aiment les motoneiges.
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dimanche 3 mai 2015

Le syndrome du pire (Christoffer Carlsson)

L'homme qui voulait être invisible.

Allez encore un énième polar nordique ! Et même suédois de Suède.
Voici Le syndrome du pire, de Christoffer Carlsson, vanté comme LE roman policier de l'année en Suède par l'éditeur français (Ombres Noires), qui nous le proposait dans le cadre de Babelio.
PNC aux portes, début de descente vers Arlanda.
À l'été 2013, une jeune droguée est assassinée dans un foyer, quelques étages juste au-dessous de l'appartement de Léo Junker.
Léo Junker est (ou était) flic. Flic aux Affaires Internes (oui, les bœuf-carottes, y'en a même en Suède).
Il était, car le voici en arrêt, dépression, cachets, alcool (absinthe : certains suédois savent vivre !), déchéance et perdition après une 'bavure' (que vous découvrirez en temps utile, on ne va pas quand même pas tout vous raconter !) où le pauvre Léo semble bien avoir été manipulé.
Mais bon, cette jeune femme, là dans son immeuble, ça le turlupine.
D'autant plus que très vite, un lien avec Léo est établi. Qui était-elle ? Et pourquoi ce lien mystérieux avec Léo ?
Les investigations se mettent lentement en place et alternent avec des chapitres sur l'adolescence de Léo.
Il a grandi à Salem, dans les barres d'immeubles d'une banlieue pas très chic de l'arrogante Stockholm.

[...] Pourquoi les jeunes n'auraient-ils pas une dent contre la police ?
- Je suis de Salem. Je sais ce que c'est.

Les flash-backs sur ces émois adolescents sont assez longs.
Léo et son meilleur ami Grim.
Léo et la soeur Julia de son meilleur ami Grim.

[...] Grim et moi pouvions parler de tout. Parler de tout sauf de Julia.

Hier comme aujourd'hui, Léo patauge et nous on piétine un peu.
Et puis à mi-chemin, on comprend que l'adolescence passée s'est mal terminée. Très mal.
Et bien sûr, on s'en doutait, un lien s'établit maintenant clairement entre la banlieue de jadis et le crime d'aujourd'hui.

[....] - Casse-toi d'ici pendant qu'il est encore temps, Junker.
J'ai un mauvais pressentiment.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Quelque chose va mal tourner. (Il me lâcha et commença à reculer). C'est cuit.

Contrairement à l'exotisme côtier qu'on évoquait dans L'heure trouble de Johan Theorin, ce bouquin citadin n'a en apparence rien de suédois : tout cela pourrait bien se dérouler dans n'importe quelle banlieue de n'importe quelle grande ville, de Los Angeles à Francfort.
Mais c'est peut-être aussi tout l'intérêt de ce bouquin que de nous montrer une Suède loin de tout exotisme et finalement très semblable à nos contrées.
On découvre également quelques pratiques souterraines intéressantes concernant ceux qui veulent se faire oublier et perdre toute trace de leur identité passée, à une époque où l'on se préoccupait plus des marques faites par ses tatouages que de ses traces laissées sur facebook. Le titre de la VO est d'ailleurs L'homme invisible de Salem. Le titre en VF occulte cet aspect.
Mais, on l'a dit, les retours sur la jeunesse passée de Léo, Grim et Julia, sont vraiment trop insistants et cassent le rythme d'un polar déjà guère trépidant : certes, tout cela contribue à tisser et l'intrigue et l'ambiance, mais ces digressions adolescentes sont vraiment trop longues. Dommage.
Heureusement l'écriture est solide et nous invite à suivre Léo jusqu'à un dénouement assez prévisible.
Sans esbroufe ni effets, C. Carlsson (jeune auteur trentenaire) nous a piégés dans une ambiance finalement très noire. Sa description de la société suédoise, tout au fond de l'arrière boutique, loin de la vitrine, est assez sinistre et il s'en dégage une sorte de déterminisme social et familial plutôt désespérant, auquel il semble impossible d'échapper.
En tout cas pas depuis Salem.
Et comme on l'a dit, aucun exotisme ne vient nous aider à tenir tout cela à distance pour nous protéger. Brrrr.
Certainement pas LE polar de l’année, mais ça se laisse lire.

Ce bouquin nous a été aimablement offert par l’éditeur Ombres Noires et Babelio.

Pour celles et ceux qui aiment les banlieues, les tatouages, les émois adolescents et les châteaux d'eau.
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samedi 18 avril 2015

L’heure trouble (Johan Theorin)

Le plus suédois des polars suédois.

Allez encore et encore, un autre auteur de polar suédois.
Recommandé et primé, nous dit-on.
À L'heure trouble Julia est une mère éplorée : elle ne s'est jamais remise de la disparition de son jeune enfant, Jens, quinze plus tôt. À six ans, il est sorti un moment de la maison de vacances et on ne l'a plus revu.
Quinze ans plus tard, Julia est en arrêt maladie, entre deux cachets elle carbure au vin rouge. Son couple est évidemment parti en quenouille il y a longtemps.

[...] « Cet enfant…, dit Sven-Olof dans le noir. C’est cette histoire terrible. .. ? Ce petit garçon qui a disparu à Stenvik ?
– C’était mon fils Jens, dit à voix basse Julia, qui avait une irrésistible envie de vin rouge. Il est toujours porté disparu. » Sven-Olof ne dit rien de plus.

Gerlorf, le père de Julia, s'ennuie dans sa maison de retraite, joue au détective amateur et, depuis qu'il a retrouvé ce qui pourrait être une sandale du gamin, s'entête à croire qu'il a deviné qui est l'assassin, sorti d'une vieille histoire de la dernière guerre, celle de 40.

[...] – On va trouver l’homme qui a enlevé Jens ?
– Je n’ai jamais dit ça, dit Gerlof. J’ai seulement promis de te montrer celui qui m’a envoyé l’enveloppe avec la sandale. Seulement ça.
– Ce n’est pas la même personne ?
– Je ne crois pas, dit Gerlof.
– Tu peux m’expliquer pourquoi ?
– Je le ferai une fois à Borgholm.
[...] « Il faut toujours que tu fasses des mystères, Gerlof, dit-elle. C’est pour faire l’intéressant ?
– Mais non, se hâta de dire Gerlof.
– À mon avis, si », dit Julia en tournant sur la grand-route en direction de Borgholm. Elle a peut-être raison, se dit Gerlof. Il n’y avait jamais vraiment réfléchi.
« Je ne fais pas l’intéressant, dit-il. Je pense seulement qu’il vaut mieux raconter les histoires à son propre rythme. Autrefois on prenait son temps, maintenant il faut que tout aille si vite. »

On a eu un petit peu de mal à entrer dans ce bouquin au rythme étrange : les deux personnages, la mère et le grand-père du gamin ne sont pas tout à fait sympathiques, englués dans leurs chagrins, leurs remords, leurs contradictions, leurs conflits aussi. Les histoires s'entrecroisent, se superposent, sans qu'on sache trop laquelle suivre.
Mais peu à peu, Johan Theorin nous attire, décrivant l'air de rien, tout un pan de la vie suédoise sur ces îles de la Baltique où villégiaturent les stockholmois (un peu l'équivalent de nos îles de Ré ou d'Oléron pour les parisiens).
On est aussi curieux des épisodes racontés de la guerre (des heures troubles  aussi pour la Suède ...).
Et puis on s'attache peu à peu à ce petit village de l'île d'Öland, face à la Lituanie et la Lettonie. Un petit village désormais déserté par ses habitants (ils ne sont plus que trois ou quatre), anciens marins, et qui ne revit que l'été lorsque les estivants débarquent.
Tout cela donne peu à peu un polar suédois réellement suédois, pas un thriller universel qui pourrait tout aussi bien prendre place à L.A. ou à Moscou.
Curieusement voici un bouquin qui ne nous captive ni par les personnages, ni par l’intrigue mais plutôt par les lieux décrits et la vie qui les habite. La Suède côtière telle qu’on rêve de la découvrir un jour.
Et puis il y a ce mystérieux Nils Kant, un mauvais garçon qui commit plusieurs crimes dans les années 40 et disparut ensuite. Mort et enterré, la rumeur dit qu'il était revenu pour kidnapper (ou pire) le petit Jens ...

[...] On prétend que le cercueil de Kant aurait été vide. Tu as certainement déjà entendu ça ?
– Tu peux arrêter de te poser la question, parce qu’il n’était pas vide, dit Axelsson. Nous étions quatre à le porter, avant et après la cérémonie, et il fallait bien ça. Il était diablement lourd. » Gerlof avait l’impression de mettre en doute la conscience professionnelle du vieux fossoyeur, mais il fallait qu’il pose la question : « On raconte qu’il n’y avait que des pierres dans le cercueil, ou des sacs de sable, dit-il à voix basse.
– J’ai entendu cette rumeur, dit Axelsson.
[...] Certains disent avoir vu Nils Kant dans le brouillard d’automne, au bord de la grand-route, qui regardait passer les voitures, barbu, les cheveux gris… D’autres l’ont vu errer sur la lande, comme il faisait dans sa jeunesse, ou encore dans la foule, à Borgholm.

Certainement un des plus suédois de tous les polars suédois qu’on a dévorés.
Qui ne vaut peut-être pas autant de prix et de bruit mais qui se lit avec intérêt et plaisir : Johan Theorin est une plume sûre et élégante.


Pour celles et ceux qui aiment les bords de mer.
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samedi 11 avril 2015

L’hypnotiseur (Lars Kepler)

Le flic avait raison, il a toujours raison.

Encore un polar suédois de la collection Actes Noirs ?  Ça suffit ! Assez !
Bon, ou alors juste un dernier hein.
Et puis celui-là il a quelque chose de mystérieux : derrière le pseudonyme de Lars Kepler se cache un couple, Alexandra Coelho Ahndoril et Alexander Ahndorilra.
L'hypnotiseur est leur premier roman écrit à quatre mains, leur premier polar mettant en scène l'inspecteur Joona Linna, un finlandais en poste à Stockholm. Un flic qui dit avoir toujours raison.

[...] — Je finirai bien par savoir ce qui s’est passé, dit Joona.
— Parfait, dit Jens, l’air satisfait. Parce que la seule chose qu’on m’ait dite quand j’ai repris le poste d’Anita Niedel, c’est que si Joona Linna dit qu’il va découvrir la vérité, eh bien c’est exactement ce qu’il fera.
[...] — Accordez-moi une seconde, l’interrompt Joona.
— Mais j’ai décidé de…
— Jens
— Oui.
— Nous avons des preuves matérielles, dit Joona d’une voix grave. Nous sommes en mesure de relier [x] à la première scène de crime et au sang du père.
Le procureur général respire profondément dans le téléphone puis dit calmement :
— Joona, vous téléphonez au dernier moment.
— Juste à temps.
— Oui.
Avant de raccrocher, Joona lance :
— Je ne vous ai pas dit que j’avais raison ?
— Pardon ?
— Est-ce que je n’avais pas raison ? Silence à l’autre bout du combiné.
Puis Jens articule lentement, en détachant chaque syllabe :
— Si, Joona, vous aviez raison.
Ils mettent fin à la conversation et le sourire disparaît du visage de l’inspecteur.

Ça démarre en plain hiver, tambour battant avec l'assassinat sauvage et frénétique d'une famille entière, père, mère et enfants poignardés à coups redoublés.
Seul miraculé, le fils ado qui a survécu.
Et une sœur aînée qui n'était pas là au moment du drame.
Le jeune garçon, gravement blessé, profondément traumatisé, est quasiment dans le coma.
C'est le seul témoin, la seule clé pour se lancer à la poursuite de l'assassin qui est sans aucun doute aux trousses de la jeune fille en fuite. On va donc faire appel à un psychiatre pour hypnotiser le garçon et tenter de revivre avec lui les circonstances exactes du drame et d'obtenir le signalement du meurtrier.
Mais les bribes de vérité que la séance d'hypnose laissera deviner seront pour le moins inattendues ...
Et bientôt, incroyable, ce sera le fils de l'hypnotiseur lui-même qui sera mystérieusement enlevé !
Après une mise en place un peu heurtée et qui manque de fluidité (il faut disposer les pièces du puzzle), le livre se recentre de manière plutôt originale pour un polar, sur la famille déchirée de l'hypnotiseur : un couple qui battait déjà de l'aile, le fils kidnappé, le psy qui se shoote aux médocs du matin au soir et du soir au matin, ... 

[...] Il se sent mal, comme si ses souvenirs lui brouillaient encore les idées. Il se frotte énergiquement le front, veut prendre un cachet, il a besoin d’un cachet, n’importe quoi, mais il sait qu’il doit garder toute sa lucidité. Il faut qu’il arrête, ce n’est plus possible, il ne peut plus se réfugier dans les cachets.

Ce couple écartelé va mener une double enquête : la mère est épaulée par son retraité de père (un ancien flic évidemment), le toubib bénéficie de l'aide bienveillante de l'inspecteur finlandais. Le bouquin trouve alors son rythme et à peine arrivé à mi-parcours, on a déjà droit à une scène paroxysmique qui pourrait être le final.
Mais ce n'est encore que le début ! On va avoir droit à une accumulation, un festival, une débauche de twists, rebondissements, fausses pistes et revirements. Toutes ces péripéties sont franchement rocambolesques et trop souvent capilotractées.
Le polar ne semble plus écrit à quatre mains mais à six, huit ou douze !
L'accumulation finit par lasser et même si l'on apprendra quelques bribes sur ces disciplines psy qui ne sont pas une science exacte (pour ceux qui en doutaient), on a bien du mal à s'attacher à ces personnages et à leur histoire, d'autant que l'écriture est bien fade et sans âme (la difficulté d'écrire à quatre mains peut-être ?).
On regrette aussi de ne pas avoir fait plus ample connaissance avec Joona Linna, le flic finlandais égaré en Suède, l'inspecteur qui a toujours raison.

[...] — L’homme ment, poursuit Joona. Il connaît Lydia. Il m’a dit qu’il n’avait jamais entendu parler d’elle, mais il mentait.
— Comment sais-tu qu’il mentait ?
— Ses yeux, ses yeux quand je lui ai posé la question. Je sais que j’ai raison.
— Je te crois, tu as toujours raison. Pas vrai ?
— Oui.

Finalement, la désormais trop célèbre collection Actes Noirs au liseré rouge confirme une fois de plus que quantité et qualité font rarement bon ménage et que, dans l'avalanche de polars tgv et bouquins de plage qu'elle nous dépile, il faut fouiller très patiemment pour dénicher quelques rares opus dignes d'intérêt [1] [2].

Et pas toujours scandinaves d'ailleurs !
On connait bien la qualité du polar nordique, elle est incontestable et on est des fans de la première heure, mais elle est publiée ailleurs [clic] que chez Actes Noirs.
Ce polar-ci n'est qu'un divertissement de plus, facile et sans profondeur, avec peut-être même moins d'intérêt que la série de Camilla Läckberg.
Un bouquin dont finalement, il ne nous restera que le souvenir de la belle photo de ce joli couple stockholmois. Encore de l'emballage marketing ?


Pour celles et ceux qui aiment les psys et les pokémons.
D'autres avis sur Babelio.

vendredi 28 février 2014

Comme dans un rêve (Leif Gustav Willy Persson)

The biggest cold case.

On avait déjà rencontré le suédois Leif Gustav Willy Persson avec un drôle de roman mi-polar, mi-espionnage. C’était il y a deux ans presque jour pour jour avec La nuit du 28 février, bien nommé en cette saison. Ce précédent bouquin dressait le portrait d’une sorte de J. Edgard Hoover suédois à la tête de la police secrète (la DST suédoise) et déjà évoquait le célèbre politicien, Olof Palme.
Du même auteur, voici un autre pavé : Comme dans un rêve et nous sommes toujours en février, ce même 28 février 1986, jour du traumatisme suédois, cette soirée où Olof Palme est assassiné en pleine rue.
Pour être exact nous sommes en 2006 : vingt ans après. L’assassinat n’a jamais été élucidé et c’est devenu l’une des affaires criminelles les plus célèbres et un peu la honte de la police suédoise.
Leif GW Persson imagine donc qu’en 2006, le directeur de cette police ré-ouvre le dossier (l’hénaurme dossier, le plus gros dossier criminel de toute la planète) et reprend l’enquête à zéro … avec ce qui reste des témoins car beaucoup sont décédés depuis.

[…] - Je ne sais pas si tu es passé chez nous jeter un coup d’ œil, mais il y a une quantité industrielle de documents. C’est tout simplement gigantesque. Le dossier occupe l’équivalent de six bureaux dans notre couloir. […] La salle est pleine à craquer de classeurs et de cartons, du sol au plafond.
[…] D’après ce que nous en savons, mes collègues du groupe et moi-même, c’est le plus gros dossier de l’histoire mondiale de la police. Apparemment, il est plus volumineux que le dossier d’instruction sur le meurtre de Kennedy, et que l’enquête sur l’attentat du Jumbo Jet de Lockerbie, en Écosse.

Olof Palme c’est un peu le Mitterrand suédois et son assassinat mystérieux est un peu à l’Europe, ce que celui de JFK est aux US.
Que ceux qui espéraient un polar à l’américaine, urbain et trépidant, passent leur chemin. La marque de fabrique de Leif GW Persson, c’est la procédure documentée, le dossier minutieux. Autant dire qu’avec les montagnes de cartons refroidis et d’archives poussiéreuses que représente le dossier Palme, il peut s’en donner à cœur joie !
La petite équipe mobilisée par le chef de la police nous est vite sympathique et l’on se passionne pour ce travail de fourmis qui consiste à éplucher, classer, archiver, indexer, tous ces dossiers, interrogatoires, procédures, … qui dorment depuis vingt ans dans les sous-sols.
Les conditions de l'assassinat du premier ministre sont scrupuleusement et fidèlement retracées.
Bien vite le manque de rigueur et les incohérences de l’enquête initiale refont surface et c’est de nouveau l’heure des hypothèses et des remises en cause.
Le reste de l'enquête n'est évidemment que pure fiction spéculative dont le principal intérêt est de nous emmener explorer les arcanes et les coulisses des milieux politico-policiers de la Suède : la Säpo (la DGSE ou la DST de la Couronne), le marchand de canons Bofors (le Dassault suédois) ...
Mais les amateurs de scoop fracassant ou de révélation croustillante en seront pour leurs frais.
Il faut même un peu de courage pour rester accroché au copieux dossier durant ses 600 pages, d'autant qu'à plusieurs reprises (à de trop nombreuses reprises) intervient un personnage imbuvable, un flic grossier et machiste, un beauf complet (oui, même là-haut y'en a) qui nous vaut quelques pages de grossièreté complaisante, assez désagréables à parcourir : on veut bien croire que Leif Persson a des comptes à régler avec peut-être quelques anciens collègues mais quel intérêt ici ? Autant dire qu'une fois qu'on a compris que l'affreux jojo n'apportait pas grand chose à l'enquête, on traverse ces marais nauséabonds en diagonale.
Reste l'équipe d'enquête on l’a dit : quelques filles et garçons sympas (ouf !), ravis de travailler pour le grand patron qui dirige les investigations en douce et en marge de l'enquête officielle, sous prétexte de ré-indexation des archives du dossier Palme. Cela nous vaut quelques pages savoureuses.


Pour celles et ceux qui aiment l’Histoire de leurs voisins.
D’autres avis sur Babelio. Namoureux et Jean-Marc en parlent.

jeudi 10 octobre 2013

Des illusions (Magnus Montelius)


L’albanais qui n’en était pas un.

Spécial Rentrée Littéraire.
Non, Magnus Montelius n’est pas un obscur auteur latin de l’époque romaine mais un écrivain suédois. Expert en environnement, il a vécu dans les Balkans et dans les pays de l’Est avant de s’essayer aux nouvelles et enfin ici, un premier roman : Des illusions.

Le titre original est : L’homme d’Albanie, l’homme qui venait d’Albanie.
Une nuit de 1990, à Stockholm, un homme fait une chute mortelle et la police retrouve sur lui un passeport albanais. S’est-il suicidé tout seul ou l’a-t-on gentiment aidé ?
S’agit-il, comme on voudrait le faire croire, d’un albanais impatient qui n’a pas pu attendre la chute du Mur pour passer à l’ouest ?
Ou plutôt, comme il apparait rapidement, du retour d’un suédois passé à l’Est quelques vingt-cinq ans plus tôt ?
C’est un journaliste qui est aux commandes de l’enquête.
Mais on a beau être dans le milieu de la presse à Stockholm, notre enquêteur n’a rien à voir avec le beau et chic Mikael Blomkvist de Millénium. Non, Tobias Meijtens fait plutôt ici dans le style ‘en attendant mieux : il joue les pigistes la semaine et les chauffeurs de taxi le week-end. Il parcourt les rues de Stockholm à vélo et ne se montre pas tout à fait à la hauteur des attentes de Hanna, sa petite amie.

[…] Au moment de sa rencontre avec Hanna, dix ans plus tôt, il n’avait pas le moindre engagement et ne planifiait rien au-delà d’une semaine. Son travail de chauffeur de taxi le week-end lui assurait un petit revenu régulier, et il jouait parfois comme pianiste dans les bars des grands hôtels, afin de s’en vanter quand on lui demandait ce qu’il faisait comme travail.
Ils avaient lié connaissance dans une fête où il s’était rendu par erreur. Il lui avait débité son discours habituel […]. Elle n’avait pas cru un mot de ce qu’il lui racontait, mais elle avait néanmoins accepté de le suivre chez lui. Aucun des deux n’y voyait plus que l’aventure d’un soir, et ils furent aussi surpris l’un que l’autre en passant de dîners à des petits-déjeuners […].
Elle pouvait sembler trop jeune […] d’une beauté stupéfiante […].
Personne ne douta de ce Meijtens lui avait trouvé, mais les avis divergèrent sur les raisons de son choix à elle.

Alors, cette affaire de l’albanais pourrait bien être le scoop de la carrière de Tobias Meijtens.

D’autant qu’une fois connue l’identité du faux albanais de 1990 et du vrai suédois disparu dans les années 60, le mystère reste encore tout entier ...

[…] - De nombreuses questions demeurent. Sur la cause de sa disparition, tout comme celle de sa durée. Sur les circonstances particulières qui ont entouré son retour.
Wijkman parut réfléchir à un point, avant d’afficher un sourire forcé.
- L’énigme Erik Lindman, s’exclama-t-il.

Bon gré, mal gré, Tobias Meijtens fait équipe avec Natalie, une collègue en vue du journal, une star de la télé déchue au carnet d’adresses bien rempli. Leur enquête les mènent auprès de ceux qui peuplaient les coulisses du pouvoir suédois des années 60 : certains sont toujours en poste, pas forcément du même côté de la ligne rouge qu’à l’époque.
Et bientôt la Sûreté (l’équivalent suédois de notre DST) s’en mêle :

[…] - C’est votre faute. Vous n’avez pas fait preuve de beaucoup d’habileté. On ne peut pas aller voir des personnes de ce calibre, les interroger sur leur comportement durant les joyeuses années 1960, ou sur leur dernier contact avec un ami espion aujourd’hui mort, sans que des problèmes éclatent.
[…] J’ai peur que vous ne soyez tombé sur une affaire extrêmement compliquée. Peut-être même trop pour qu’elle soit publiée dans la presse. En tout cas pas avant de nombreuses années.
[…] L’image collective de la Suède, un pays bon et juste. Une Suède qui conserve sa neutralité entre l’Est et l’Ouest et qui se trouve du côté des faibles.
[…] Est-ce que tout ce que nous considérions sacré et vrai est désormais un mensonge ?

Le bouquin est doublement passionnant : le contexte politique des années 60, la naissance des groupuscules gauchistes, l’isolement de l’Albanie, l’ouverture des pays de l’est vers 1990 (l’Albanie fut naturellement dans les bons derniers), …
On pense au Mankell de L’homme inquiet ou encore à Leif GW Persson.
Et puis il y a le travail journalistique des deux curieux, Meijtens et Natalie : le folklore habituel des salles de rédaction nous est épargné au profit d’un travail patient et minutieux d’enquête consistant à interroger systématiquement les anciens témoins et protagonistes de l’époque, à recouper les différentes sources avec méthode.
Ni experts scientifiques, ni profileurs, ni même 007 suédois.
Peu à peu, au fil des pages et des interrogatoires, tous ces petits à côtés qui émaillent les dialogues finissent par former une ambiance prenante et restituer le lent et délicat travail de l’interview.

[…] Une bourrasque de vent souleva quelques particules du sol. Meijtens ferma les yeux et s’obligea à rester concentré. Il voulait s’assurer de mémoriser les propos de son interlocuteur dans leurs moindres détails.
[…] Tout près d’eux, une mouette poussait de grands cris. Meijtens continua de fixer l’eau et le club nautique. Il avait remarqué que son interlocuteur s’exprimait plus franchement quand ils n’échangeaient pas de regard.
[…] Natalie leur reversa du thé, avec la prudence et la discrétion nécessaire pour ne pas interrompre le récit. Meijtens s’étonna de sa capacité, tel un caméléon, à s’ajuster au rythme et au tempérament de la personne interviewée. Mais seulement si elle le voulait.

Au fil des questions détournées et des réponses fuyantes, on oublie peu à peu l’enquête policière sur le suicidé albanais, on laisse filer en arrière plan le contexte socio-politique des années 60 et on se concentre sur tous ces personnages chez qui, trente ans plus tard, on vient brasser de vielles histoires … Belle et passionnante écriture que celle de Magnus Montelius dans ce roman, mi-polar, mi-espionnage, qui vaut largement le détour par Stockholm.
Il s’agit de son premier roman : reste à espérer et attendre les suivants !
Au-delà des effets de mode, le “polar suédois” a encore de belles pages devant lui.

Ce bouquin nous a été offert par Babelio et les éditions JC. Lattès.


Pour celles et ceux qui aiment
D’autres avis sur Babelio.


vendredi 21 décembre 2012

Hiver (Mons Kallentoft)

Début de l'hiver et fin du monde.

Il n'aura échappé à personne qu'en ce 21.12.12 nous sommes officiellement au début de l'hiver (un hiver commencé déjà depuis plusieurs semaines) et à la fin du monde (une fin elle aussi commencée, et depuis plusieurs années).
Alors bien sûr ce blog (un blog commencé depuis plusieurs années) ne pouvait pas ne pas marquer cette date historique, non pas d'une pierre blanche mais d'une grosse boule de neige : après le dernier des lapons et après avoir déjà lu et chroniqué le Bonhomme de neige de Jo Nesbo, ce sera donc avec ce billet sur Hiver un polar du suédois Mons Kallentoft.
Oui, encore un polar suédois, décidément quel filon pour les (ré-)éditeurs français !

Nous voici donc à Linköping (prononcer lin'cheuping, un peu à la chinoise) une grosse ville de Suède, un peu au sud de Stockholm (Linköping, d'où Mons Kallentoft est originaire).
Le bouquin commence naturellement très fort : la Suède connaît l'un de ses hivers les plus rigoureux (je vous dis pas) et on découvre le cadavre nu d'un gros bonhomme pendu à un arbre, lacéré de coups de couteau.
D'emblée on plonge dans la vie quotidienne de la brigade criminelle de Linköping et l'auteur laisse entrevoir les fêlures qui fragilisent chacun de ses personnages (ce bouquin est le premier d'une série).
À commencer par l'héroïne, Malin Fors, une commissaire douée pour les enquêtes ... c'est-à-dire qu'elle est séparée, mère d'une adolescente pas toujours facile et avec un penchant un peu trop marqué pour faire pencher la bouteille le soir, après le dur labeur.
D'entrée on est un peu rebuté par l'écriture de Mons Kallentoft : de petites phrases courtes et sèches, peu de dialogues mais beaucoup de “voix intérieures” (même le mort ‘parle’ !), cela donne une lecture hâchée, très peu fluide et c'est bien dommage.
À mi-parcours, malgré cette lecture peu agréable, on se laisse quand même prendre par les descriptions très “sociales” de cette Suède que l'on connaît si mal : on se croirait au fin fond de l'Iowa ou de l'Illinois.
Les descriptions des différents milieux socio-culturels de la région sont instructifs (on a presque droit à un panorama de l'immobilier et de l'urbanisme local) même si le lecteur français manque évidemment de repères et de références au pays des usines Saab.
– Alors ?
La vieille fixe d'abord Malin, puis Zeke. Ce dernier n'est pas troublé, au contraire il a un léger sourire lorsqu'il entre dans la pièce et annonce :
– Nous sommes ici en raison du meurtre de Bengt Andersson. Il était l'un des témoins interrogés dans le cadre de l'enquête sur le viol de votre fille Maria.
Et malgré l'horreur des faits qu'il décrit, Malin sent comme une chaleur dans son cœur. C'est comme ça que ça doit être. Zeke n'a absolument peur de rien et tire dans le nid de guêpes. Se fait respecter. Je l'oublie parfois, mais je sais pourquoi je l'admire.
Autour de la table, tout le monde reste impassible. Jakob Murvall se penche en avant, saisit un paquet de Golden Blend sur la table et en tire une cigarette qu'il allume aussitôt. L'un des bébés pleurniche.
– Nous ne savons rien là-dessus, dit la vieille dame. Pas vrai les garçons ?
Les frères attablés secouent la tête.
– Rien, dit Elias en ricanant. Rien du tout. 
Au final, en dépit de l'étiquette polar nordique, on est bien loin, très loin, de la catégorie des Mankell, Nesbo et autres Indridason.
Il faut plutôt ranger Mons Kallentoft aux côtés de Karin Fossum par exemple, pour les voix intérieures, ou de Asa Larsson pour le froid et les célébrations sectaires.
Mais pas sûr qu'on repique l'hiver prochain (si la fin du monde n'est pas encore terminée) pour une autre enquête aux côtés de Malin Fors.

Pour celles et ceux qui aiment les polars suédois.
C'est le Serpent à plumes qui édite cet ouvrage qui date de 2007 en VO et qui est traduit du suédois par Max Stadler et Lucile Claus