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mercredi 12 novembre 2025

Règlement de comptes (Davide Longo)

[...] Un mort encombrant, une star disparue.


Quatrième épisode en compagnie du fameux trio d'enquêteurs piémontais imaginé par Davide Longo, la dernière star du polar italien. 
Cette lecture est une véritable gourmandise à savourer avec un verre de grappa.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (496 pages, octobre 2025, 2022 en VO) :

Si vous n'avez pas encore découvert la nouvelle vedette du polar italien, il est encore temps de vous rattraper. Le transalpin Davide Longo est arrivé jusque chez nous l'an passé et ce Règlement de comptes est déjà le quatrième épisode des enquêtes du commissaire Arcadipane, qui est en ce moment le flic le plus savoureux de la police italienne, ex-æquo peut-être avec l'insupportable préfet Schiavone (celui d'Antonio Manzini).
Coïncidence ou non, ces deux-là officient dans le Piémont italien, même si Arcadipane habite Turin et que Schiavone y a été muté depuis les antipodes (i.e. Rome).
En VO le titre donne La vita paga il sabato parce que « La vie paie le samedi », disait souvent mon père, pour dire qu’elle finit toujours par vous présenter la note. »

Le pitch et les personnages :

C'est avec grand plaisir que l'on retrouve le fameux trio d'enquêteurs imaginé par D. Longo.
Il y a là Corso Bramard, celui qui tenait la vedette des premiers épisodes de la série mais qui se retrouve aujourd'hui poursuivi par un cancer tenace.
Et puis la jeune geek de service, percée et tatouée, Isa Mancini, un clone italien de Lisbeth Salander (une filiation assumée par l'auteur mais pas vraiment par Isa).
L'enquête est désormais menée par l'ancien disciple de Bramard, le commissaire turinois Vincenzo Arcadipane, « cinquante-cinq ans, dont l’allure d’homme quelconque ne doit tromper personne ».
Arcadipane est appelé avec son adjoint Pedrelli, « utile et inoffensif », dans un village de montagne où l'on a découvert un riche producteur de cinéma étranglé dans sa voiture en même temps que la disparition de sa célèbre épouse : « un mort encombrant, une star disparue, un village de montagne fermé comme une huître. »
« Sans compter qu’un mort et une disparue en même temps, c’est toujours le bordel. »
Arcadipane est un flic un peu bancal toujours accompagné d'un chien à trois pattes.
Un chien qu'il doit confier parfois aux bons soins d'Ariel, handicapée, qui est autant sa psychothérapeute que son amante : un personnage qui prend de plus en plus la lumière au fil des épisodes. 

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Se plonger dans un roman de Davide Longo avec un verre de grappa (ou sans), c'est la promesse d'une savoureuse lecture. 
Jubilatoire, comme on dit trop souvent. 
L'italien prend tout son temps pour installer décor et intrigue mais quand il arrive à cloîtrer tout son petit monde dans un hôtel perdu en montagne, c'est parti pour une avalanche de dialogues à vous élargir le sourire page après page. 
Sans compter les pittoresques digressions de Vincenzo sans cesse interrompues.
Au fil de la série, les personnages ont pris de l'épaisseur, chacun avec son passé et ses failles, et désormais l'écrivain peut laisser libre cours à toutes sortes de fantaisies au gré des humeurs et des caprices de l'un ou de l'autre.
On ne peut que se délecter à la lecture de ces dialogues savoureux qui sont de véritables gourmandises littéraires.
Quand on retrouve à la même table, Bramard, Isa, Arcadipane et même Ariel, sa chérie infirme, leur rencontre fait des étincelles, le lecteur se fait alors aussi discret que l'agent Pedrelli, et franchement, ça vaut le voyage de l'autre côté des Alpes. 
Un style qui devrait certainement plaire aux fans de Fred Vargas, puisque l'on est ici dans une prose érudite, travaillée et à peine moins fantasque. 
 Malgré tout cela, l'enquête n'avance guère (le pavé fait tout de même près de 500 pages) mais tout à son plaisir, le lecteur égoïste s'en fiche éperdument. 
Bien au contraire, si cela lui permet de rester un peu plus longtemps en compagnie de ces personnages, et bien soit : que les coupables courent donc encore et que la star kidnappée croupisse plus longtemps au fond d'une cave humide !
Comme bien souvent les intrigues de Davide Longo plongent leurs racines profondes dans le passé, l'auteur et son personnage Bramard sont tous deux des érudits.
Un passé lointain quand il s'agit d'une pratique hérétique et moyen-âgeuse, la Socha, pour lutter contre la consanguinité au fond des vallées.
Un passé plus récent quand on évoque l'âge d'or du cinéma italien ou alors beaucoup plus sinistre, quand il s'agit du terrible accident du barrage du Vajont en 1963.
Quel rapport peut-il bien y avoir entre tous ces événements, si toutefois rapport il y a car l'auteur pourrait tout aussi bien nous promener dans les alpages, et d'ailleurs il nous dit que « de preuves au sens strict du terme, il n’y en a pas [...]. Autrement, cette histoire serait moins fascinante ».
« — Vous ne l’avez pas encore compris ?
— Peut-être , mais il y a tant de choses à comprendre, dans ce village. »
Il faudra bien la sagacité de l'intuition de Corso Bramard et la ténacité des questions de Vincenzo Arcadipane pour démêler la pelote emberlificotée depuis des lustres mais le lecteur a l’habitude que cet auteur « n’en fasse qu’à sa tête, qu’il garde ses cartes pour lui et ne les abatte qu’à la toute fin ».
 On adore ce Piémont italien, un pays de montagnards taiseux, des gens de peu de mots. 
Le récit est tout en ellipses, ce qui change intelligemment des polars trop explicatifs, décortiqués comme des scénarios formatés pour Hollywood.
La prose de Davide Longo est plutôt riche et même parfois recherchée. Son humour et ses effets de manche cachent de jolis textes.
Ainsi, Arcadipane est capable des plus jolis compliments même à l'endroit de son ex-femme :
« Une femme qui a survécu à toutes ces années, qui a élevé deux enfants pas superbes mais solides comme les casseroles d’autrefois, et a fini par conclure : « J’ai donné, messieurs-dames ! Et ce qui reste est pour moi ! »
[...] Elle a beau s’être un peu étoffée, aux endroits qui déjà montraient des dispositions à l’accueil, elle est toujours belle, il n’y a pas à dire. »
Mais quand une autre dame n'a pas l'heur de lui plaire, il a plutôt la dent dure :
« Une femme d’environ soixante-cinq ans, plus grande que lui d’une tête, qui a conservé un corps mince sans avoir à faire d’effort. Une histoire de gènes. Dommage que la température interne de ce corps ne dépasse sans doute pas 15 degrés – l’endroit idéal pour y stocker des salaisons : sombre, froid, sec et trop souterrain pour les souris. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions JC. Lattès - Le Masque (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 12 mai 2025

Falaise noire (Cristina Cassar Scalia)


[...] Un corps manquait toujours à l’appel.

Ambiance série télé pour cette enquête sicilienne au pied de l'Etna.
Un deuxième épisode des enquêtes de Vanina : une agréable série toujours aussi dépaysante et charmante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (384 pages, avril 2025, 2019 en VO) :

L'an passé, on avait beaucoup aimé découvrir cette auteure sicilienne : Cristina Cassar Scalia avec le premier épisode d'une série policière Sable noir et un personnage annoncé comme récurrent, la commissaire Giovanna Guarrasi dite Vanina pour les amis, de la brigade criminelle de Catane.
Un an après, les revoici toutes les deux, l'auteure et la commissaire, avec Falaise noire.
La traduction de l'italien est signée Nathalie Bouyssès.
Et pour info, ces polars ont été adaptés pour la télé italienne (Vanina - meurtres en Sicile).

Le canevas :

« Manfredi Monterreale, pédiatre de profession, était palermitain mais vivait à Catane depuis sept ans.
Santé Tammaro, était journaliste. Catanais jusqu’au bout des ongles, avec un sérieux penchant pour l’investigation. L’investigation pure et dure.
Sante avait publié quelques articles intéressants sur son journal en ligne La Cronaca. »
Lors d'une partie de pêche nocturne au lamparo, tous deux vont être témoins d'une curieuse affaire : deux hommes jettent une lourde valise depuis la falaise ...
Le lendemain, on apprend la disparition d'une jeune femme, avocate dans un cabinet à la réputation sulfureuse. Était-ce son cadavre dans la valise ? 
Voilà du travail pour la commissaire Giovanna Guarrasi et son équipe de la brigade criminelle de Catane. 
Pour les amis, c'est Vanina. Mais les médias la voient plutôt comme « une sorte de shérif à la sauce sicilienne », après ses années dans l'anti-mafia. 
Installée depuis quelques années à Catane, Vanina traîne toujours « son passé. Palerme. Son père, le lieutenant Giovanni Guarrasi, abattu vingt-cinq ans plus tôt sous ses yeux par un commando de Cosa Nostra ».

♥ On aime :

 On retrouve l'ambiance sympathique de ces séries télé où le lecteur tente de se faire tout petit dans les couloirs du commissariat, dans les coulisses de l'enquête, essayant de s'intégrer discrètement à l'équipe de la commissaire Vanina Guarrasi. Voilà plusieurs personnages bien dessinés (flics, juges, médecin légiste, amis et famille, ...) qui confirment que l'on tient là une bonne série policière.
 De sa prose tranquille, ironique et efficace, Cristina Cassar Scalia dissèque tout son petit monde catanais avec beaucoup d'acuité. C'est pas de la grande littérature noire (et ça n'y prétend pas), mais c'est dépaysant, intéressant et plein de charme.
Cristina Scalia parsème toujours son récit de spécialités culinaires et de références cinéma : la Sicile est une île où il fait bon vivre ! 
Voilà un roman policier au dosage bien équilibré qui devrait plaire au plus grand nombre : des personnages savoureux et attachants du petit monde sicilien, un récit soigné et dynamique, teinté d'humour et d'autodérision, ... 
 Côté intrigue policière on est sur du solide, tout comme dans le premier épisode. L'ombre de la mafia est un peu moins présente mais l'auteure ne manque pas, une fois de plus, de bien ancrer son histoire dans le passé. 
« [...] — Non, commissaire ! Ne me dites pas que vous avez un doute !
Si Vanina Guarrasi avait un doute, ça voulait dire que, tôt ou tard, tout serait remis en question. Macchia, qui s’apprêtait à entrer, se figea sur le seuil.
— Comment ça, tu as un doute ? lança-t-il, inquiet. »
L'auteure sème également quelques indices en cours de route qui vont permettre au lecteur attentif de devancer les enquêteurs de quelques pages !
Le titre original de la VO est : La logica della lampara.
« [...] — C’est comme la pêche au lamparo, décréta -t-il.
— La pêche au lamparo a sa propre logique. On allume la lampe, on ne fait pas de bruit, on bouge le moins possible et, pendant ce temps, on arme les filets. Tôt ou tard, même les poissons les mieux planqués finissent par remonter à la surface. Et à partir de là, ils ne peuvent plus s’échapper. »

La curiosité du jour :

Dans cet épisode, le lecteur découvrira quelques spécialités culinaires dont une que la mafia ne prépare pas en cuisine : les pizzini, les petits bouts de papier avec des messages codés, utilisés par les mafieux mais avec un niveau de cryptage digne de la cour d'école. Cela pourrait être savoureux et amusant, s'il ne s'agissait pas du crime organisé.

Pour celles et ceux qui aiment la Sicile.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Archipel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 19 février 2025

Giovanni Falcone (Roberto Saviano)


[...] La saison des bombes est ouverte.

Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Un livre très prenant qui vous poursuivra longtemps.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (601 pages, 2025, 2022 en VO) :

L'assassinat du juge Giovanni Falcone à Palerme en 1992 fait partie de ces grands assassinats, avec celui d'Aldo Moro, qui sont fondateurs de la culture italienne contemporaine. C'est du moins ce qu'on imagine de ce côté-ci des Alpes.
Un peu l'équivalent pour nous de l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998, en Corse.
Les assassinats du juge Pierre Michel en 1981 à Marseille par la French Connection ou du juge François Renaud à Lyon en 1975 par le SAC et le Gang des Lyonnais sont plus anciens et ont eu moins de retentissement à long terme dans notre pays. 
L'écrivain et journaliste Roberto Saviano n'est pas un inconnu : c'est lui l'auteur du livre Gommora sur la Camorra napolitaine, paru en 2006 et adapté plusieurs fois à l'écran, un bouquin qui le condamne désormais à vivre sous protection permanente. 
Un livre passionnant qui n'est pas qu'une simple histoire passée, à l'heure où états, démocraties et législations sont remis en cause de toutes parts.
La traduction est de Laura Brignon. Le titre original est « Solo é' il coraggio » : le courage est solitaire, tout un programme pour cet ouvrage qui se lit comme un thriller.

Le canevas :

Le juge Giovanni Salvatore Augusto Falcone est né à Palerme en mai 1939.
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, il a été assassiné le 23 mai 1992 près de Palerme. Deux mois plus tard, ce sera le tour de l'un de ses proches collègues, le juge Paolo Borsellino.
Traditionnellement si l'on peut dire, les personnalités gênantes étaient éliminées par balles (généralement tirées dans le dos des magistrats). Mais le 29 juillet 1983, le juge d'instruction Rocco Chinnici (patron du juge Falcone) est victime avec son escorte, de l'explosion d'une voiture piégée devant son domicile : "la saison des bombes est ouverte", une nouvelle méthode destinée à terroriser les incorruptibles qui prétendent s'attaquer à la mafia.
À mi-parcours, Saviano nous brosse un tableau rapide (il y a eu d'autres ouvrages sur le sujet) du gigantesque procès qui se déroula sur presque 2 ans (1986-1987), le maxi-procès que "les Palermitains appellent tout simplement « u Maxi »" : 350 audiences, 2.000 heures, 475 accusés, 900 témoins et au final 2.665 années de prison prononcées pour 350 coupables.
Mais Roberto Saviano s'intéresse plutôt à ce qui se passa après, les suites et conséquences de ce procès-fleuve, les appels des condamnations prononcées et donc ce qu'il est advenu des magistrats du pool anti-mafia jusqu'à la création du FBI italien, la Direction Nationale Antimafia.
Hélas, la 'famille' de Totò Riina du clan des Corleonais, finira par avoir la peau du magistrat : en mai 1992, pour ne pas rater leur cible, il feront carrément sauter l'autoroute qui relie l'aéroport à Palerme.

♥ On aime beaucoup :

 Avouons que ce bouquin s'annonçait quelque peu intimidant : entre l'aura du journaliste (menacé de mort par la mafia napolitaine depuis son bouquin Gommora), l'ampleur de ce gros pavé documentaire (600 pages) et l'ombre tutélaire du célèbre juge assassiné, il fallait vraiment être poussé par la curiosité pour se lancer dans cette imposante lecture !
 Mais contrairement à ce que l'on aurait pu redouter, Roberto Saviano ne nous assomme pas sous un flot de procédures judiciaires, une montagne de notes de bas de page ou une multitude de témoignages.
Bien sûr les enquêtes du "pool antimafia" seront retracées mais c'est bien un véritable roman et ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. 
Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages (aïe, fallait pas), un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Son idylle avec sa seconde femme, Franscesca Morvillo, est une belle et triste histoire d'amour. Une femme qui "semble dotée d’une endurance illimitée".
 Le magistrat est assuré de sa fin prochaine car il n'est certainement pas le premier d'une longue liste : "on pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont à peine eu le temps de s’y asseoir".
[...] « Quoi, Giovanni ? Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? »
Il baisse la tête. [...]
« Que maintenant je suis un cadavre ambulant. »
Giovanni refuse longtemps d'épouser Francesca parce que "on n’épouse pas des veuves". Il ne veut pas d'enfants non plus parce que "on met au monde des enfants, pas des orphelins". Cette peur permanente qu'il surmonte chaque jour, cette certitude d'une fin tragique, le confinement, la solitude, les contraintes imposées pour sa protection, sont la trame même du roman. Et c'est donc avec beaucoup de tristesse, réellement, que l'on quitte Giovanni Falcone en mai 1992.
  La solitude de l'incorruptible magistrat faisait le titre de la VO italienne (Solo é' il coraggio) car rares seront ses amis et plus rares encore seront ceux qui lui resteront fidèles. Son entêtement à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur la réalité de la pieuvre mafieuse va faire de lui un paria haï de tout le pays. Les fonctionnaires et les politiques bien sûr mais aussi beaucoup de journalistes qui voient en lui "un carriériste à la recherche de médiatisation et de visibilité". Même l’écrivain Leonardo Sciascia écrit contre lui : « en Sicile, pour faire carrière dans la magistrature, rien de tel que de participer à des procès contre la mafia ».
[...] Ce que les gens voient dans les journaux, cette volonté d’occuper le devant de la scène dont beaucoup de monde l’accuse, l’image fière d’un magistrat au faîte de sa carrière, d’un champion de l’antimafia, est seulement la lumière d’une étoile morte.

La curiosité du jour :

Saviez-vous que, à la manière des cadavres exquis, "les « crimes exquis », delitti eccellenti en italien, désignent les assassinats de personnalités publiques par la mafia".
Il y a même eu un film de Francesco Rossi intitulé Cadavres exquis (Cadaveri eccellenti).
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Pour celles et ceux qui aiment les héros modernes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans la revue Actualitté.

mercredi 4 décembre 2024

Une colère simple (Davide Longo)


[...] Vraiment un chouette moment !

Troisième enquête de l'équipe de choc montée à Turin par Davide Longo dont la réputation de “ nouvelle star du polar italien ” est décidément bien méritée.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (346 pages, octobre 2024, 2021 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Davide Longo, c'était en début d'année la coqueluche des médias transalpins qui l'annonçaient comme la star du nouveau polar italien.
On l'a découvert avec les deux premiers épisodes d'une série intitulée Les crimes du Piémont : l'Affaire Bramard et Les jeunes fauves, deux polars que l'on avait déjà beaucoup aimés.
Cette troisième enquête, Une colère simple, confirme à nouveau que la réputation de la nouvelle star du polar italien est loin d'être usurpée : c'est vraiment une plume de grand talent

♥ On aime beaucoup :

 On aime beaucoup ces romans policiers qui se construisent autour de leurs personnages plutôt que de leur intrigue criminelle. 
Et il faut reconnaître que Davide Longo nous a concocté un sacré trio d'enquêteurs :
Il y a là Corso Bramard, celui qui ouvrait la série, un vieux flic retraité au flair légendaire, un taiseux réfugié dans ses montagnes du Piémont, un type qui garde au frais dans sa cave ses meilleurs bouquins, comme d'autres leurs bouteilles de vin.
[...] Il a résolu des affaires là où les autres ne voyaient même pas d’affaire. Personne n’y comprenait rien mais pour finir, c’est lui qui avait raison. Moi qui ai travaillé avec lui, je n’ai jamais su comment fonctionnait son cerveau.
Il y a là Vincenzo Arcadipane, le commissaire chevronné, ancien disciple de Bramard, qui n'arrive pas à se remettre de son divorce, qui traîne un chien abominable et qui consulte une psy estropiée encore plus malade que lui.
[...] Arcadipane marche au milieu de tout cela suivi, à bonne distance, de son vilain chien à trois pattes.
Et puis Isa Mancini, la jeune geek percée et tatouée, une sorte de clone italien de la suédoise Lisbeth Salander.
[...] — Vous me suivez ? À quel croisement vous ai- je perdu ? Vous m’avez l’air un peu confus !
— Je le suis.
Mais tous les autres, les voisins, les gentils, les méchants, tous sont croqués avec finesse, saveur, parfois avec humour mais toujours avec beaucoup d'humanité.
 Davide Longo a pris son temps au fil de ces trois épisodes pour installer tous ses personnages. Et pour cette troisième enquête ... il se lâche un peu !
On va découvrir avec délectation et jubilation une ambiance, un style, une écriture (très elliptique) qui évoque la folie douce de Fred Vargas et de son commissaire Adamsberg. C'est savoureux.
Alors oui, c'est définitivement confirmé, Davide Longo est bien à la hauteur de sa réputation transalpine et je ne peux que te conseiller de prendre le train pour rejoindre tout le monde à Turin. 

Le canevas :

Ça commence de manière étrange avec une enquête qui n'en est pas vraiment une, des suicidés qui n'en sont peut-être pas, et un commissaire Arcadipane qui ne sait plus trop où il en est. 
Son enquête comme sa vie perso, tout part en sucette ...
[...] Si sa vie ne partait pas à vau-l’eau et cette affaire, en couilles, ce serait vraiment un chouette moment !
Il aura grand besoin de l'aide de Bramard et de la jeune Isa et même d'un ancien flic à moitié barge qui ne s'exprime qu'avec des paraboles bibliques, il faudra toute l'équipe pour venir à bout de ces morts en série qui semblent sorties tout droit d'un jeu de rôle ...

Pour celles et ceux qui aiment les flics.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions JC. Lattès - Le Masque (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

jeudi 18 juillet 2024

La stratégie du lézard (Valerio Varesi)


[...] La ville est corrompue jusqu’à la moelle.

L'auteur, le livre (388 pages, avril 2024, 2014 en VO) :

On a déjà croisé dans les bouquins de Valerio Varesi, le commissaire Soneri, version italienne d'un Maigret. Un flic sombre et taiseux qui officie dans les brumes du Pô et qui a pour habitude de laisser venir à lui les confidences, pas du tout le genre à pourchasser les vilains dans une course-poursuite.
Soneri pourrait être un proche cousin de Brunetti ou d'un Schiavone (ses compatriotes), se rapprocher d’un Adamsberg (en moins fantaisiste) ou encore d’un Erlendur (en plus chaleureux).
Cet hiver, Parme est sous la neige et voici notre commissaire confronté à La stratégie du lézard.

♥ On aime mais de moins en moins :

Un véritable guide touristique digne d'un Michelin puisqu'on s'y régale de déambulations citadines aussi bien que de spécialités culinaires !
Pour visiter Parme et les berges du Pô, notre guide missionné par Valerio Varesi est le commissaire Soneri.
 Malheureusement au fil des ans et des épisodes, les propos de Soneri/Varesi deviennent de plus en plus amers et désabusés. Le commissaire parait dépassé par son époque, ses nouvelles mafias et ses nouveaux bandits. 
Il ne reconnait plus sa bonne ville de Parme, celle qu'on surnommait jadis "le petit Paris de la plaine du Pô" mais qui est aujourd'hui rongée par la corruption et où s'entremêlent le monde des affaires et celui des politiques.
Mais tout comme le lecteur, sa chérie Angela commence à trouver que le bonhomme aigri pousse un peu loin la chansonnette grinçante :
[...] — Tu souffres d’arrogance intellectuelle, la maladie des braves. Par contre, si tu t’obstines, tu vas finir par être aussi borné que les vieux.
[...] Il rétorquait que ça n’était pas lui l’inadapté, plutôt le monde qui allait de plus en plus mal, gâché et déprimant, insupportablement indifférent.
[...] — Arrête un peu de te plaindre, c’est insupportable ! le rabroua Angela.
 D'autant que, tout à sa légitime colère pamphlétaire, Valerio Varesi enfile les perles dans des dialogues taillés à la va-vite :
[...] — Quelque chose brûle en nous.
— Je ne marche pas au même carburant.
— Ce n’est pas le carburant qui compte, ce qui compte, c’est la flamme. La plupart de nos congénères en sont complètement dépourvus. Nous sommes des locomotives, les autres, des wagons.
— Nos directions sont opposées.
— Nous finirons par nous rencontrer. Les locomotives représentent le mouvement.

Le canevas :

Comme dans d'autres aventures du commissaire Soneri, l'intrigue peine à se mettre en place et l'enquête ira lentement au fil des déambulations du commissaire dans les rues de Parme. 
Un commissaire Soneri qui semble désorienté par les événements étranges qui agitent la ville : un téléphone abandonné sur les berges de la Parma, un vieillard mort de froid sur un escalier de secours, deux croque-morts qui se battent pour une dépouille, un prêtre agressé dans son église, des chiens éventrés, ...
[...] Ça fait deux jours que je tourne à vide avec toutes ces histoires bizarres : des téléphones qui sonnent, un vieux qui meurt de froid, une bagarre autour d’un cercueil, l’agression d’un curé…
C'est l'hiver et Parme est couverte de son manteau blanc. Mais visiblement c'est une autre "poudre qui couvre la cité plus copieusement que les chutes de neige".
Face à la corruption et aux trafics en tout genre, la justice aura bien du mal à conclure dans cette affaire aussi brumeuse que les berges du fleuve.
[...] Dans cette histoire, pas d’assassin identifié, juste un ensemble d’individus et de circonstances.
[...] — Une histoire de morts sans assassins… constata Angela. Un mort de froid, un suicidé, une overdose plus que suspecte.
Surtout lorsque le crime adopte la stratégie du lézard et préfère abandonner quelques malfrats et complices, abandonner sa queue pour que la tête échappe au couperet de la justice.

Pour celles et ceux qui aiment les villes italiennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).

jeudi 6 juin 2024

Les jours de la peur (Loriano Macchiavelli)


[...] – Ici voiture 28. Reçu, on y va.

L'auteur, le livre (192 pages, mai 2024, 1974 en VO) :

L'italien Loriano Macchiavelli est aujourd'hui un vieil homme sage de 90 ans. Né en 1934, il fut homme de théâtre et scénariste mais il est surtout connu chez lui comme l'un des pères fondateurs du polar italien : dans les années 80-90 il a beaucoup œuvré pour faire reconnaître chez lui ce genre littéraire et lui donner l'audience qui lui revient aujourd'hui. 
Co-fondateur du Groupe 13 avec Lucarelli et d'autres qui considéraient le roman noir comme un outil de dénonciation des travers de l'Italie.
Son porte-drapeau fut le personnage de Sarti Antonio (sergent Antonio) qui a donné lieu à une suite de nombreuses enquêtes et même une adaptation en série télé.
Si les éditions Métaillié en avait déjà publié quelques épisodes dans les années 2000, il n'est pas trop tard pour découvrir cet auteur avec Les jours de la peur, puisque les éditions du Chemin de fer ont eu la bonne idée de traduire (c'est Laurent Lombard qui s'y colle) la première des enquêtes de Sarti Antonio qui date de ... 1974.
Macchiavelli y va même d'un joli prologue pour accompagner son personnage (qui a donc aujourd'hui cinquante ans de vie éditoriale) dans cette nouvelle aventure en France !
À l'heure où les pays nordiques accaparent peut-être trop souvent l'attention des lecteurs français, il est bon de ne pas oublier l'autre pays du polar.

♥ On aime :

 Comme bien souvent dans les polars, c'est le personnage principal (ou parfois un duo d'enquêteurs) qui fait tout le boulot : imaginez un bon flic et vous aurez sans doute un bon roman. Le généreux Macchiavelli nous offre carrément un trio !
L'agent Cantoni (affligé d'un ulcère), le sergent Sarti Antonio (affligé d'une colite) et ... leur voiture de fonction, la voiture 28 que Cantoni pilote comme un petit bolide dans les rues de Bologne.
[...] Au volant, Felice Cantoni, agent de son état, fume sa première cigarette de la journée. Qui est aussi la dernière : il y a trois semaines, le toubib lui a dit que deux cigarettes par jour c’est déjà trop pour son ulcère. Alors l’agent Felice Cantoni n’en fume qu’une. Une par jour. À bord se trouve aussi Sarti Antonio, sergent de son état. Lui ne fume pas, n’a jamais fumé, mais cumule tout de même colite et ulcère. La colite, surtout, ne le laisse jamais en paix. Y compris maintenant. Il donnerait une heure supplémentaire pour des gogues. Mais où trouve-t-on des gogues à cette heure-ci de la nuit ? Il dit : – Tu peux pas aller plus vite ? Ou bien je dois faire dans la voiture ?
 De prime abord le lecteur est bien tenté de suivre l'inspecteur chef Cesare et de considérer le sergent Sarti Antonio comme un fieffé abruti qui perd son temps et le nôtre en suivant des pistes improbables.
Mais on devine bientôt un obstiné, un rebelle qui n'en fait qu'à son idée en suivant avec entêtement telle piste ou telle autre alors que sa hiérarchie lui demande seulement de clore au plus vite cette enquête sensible, un coupable très approximatif fera très bien l'affaire.
Et si parfois le sergent semble être un peu perdu et s'égarer dans les fausses pistes de l'enquête, c'est qu'il est dépassé par les bouleversements qui commencent à secouer le pays : dérèglement viscéral, la colite chronique de Sarti Antonio est bien le signe d'un dérèglement de la société italienne.
[...] Pour une fois, le sergent Sarti Antonio a vu juste. Je ne dis pas pour une fois histoire de dire que notre sergent est un pauvre crétin qui n’arrive jamais à rien.
[...] – Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à cet enfoiré d’inspecteur-chef... Il lance un regard circulaire et baisse d’un ton.
– Ce qui m’intéresse c’est de faire ravaler à Raimondi Cesare ses sourires compatissants à mon égard, ses théories à la mords-moi le nœud. Tu le vois le truc ? Et je veux qu’il cesse de me regarder comme si j’étais le crétin de service bon pour la camisole...

 1974 c'est donc la publication de cette première enquête de Sarti Antonio : mais 1974, c'est aussi l'une des premières de celles qu'on appellera les années de plomb en Italie. C'est en 1974 qu'a lieu l'attentat du train Italicus, qui sera suivi d'une longue et meurtrière série. Le bouquin de Macchiavelli s'intitule d'ailleurs "La piste de l'attentat" en VO, confirmant ainsi que le polar est bien le reflet de la société qui le voit naître, comme le revendiquaient ceux du Groupe 13.
Et l'auteur ne se prive pas dans son prologue de mettre les points sur les "i" et d'annoncer la couleur politique de ses romans engagés. Son double narrateur se fait également son porte-parole à plusieurs reprises dans le roman en y apportant humour et distance.

[...] Tu as relaté l’histoire d’une ville et, derrière elle, à peine voilée, un pan de l’histoire italienne. Pas l’officielle, avec un grand H. Plutôt l’histoire des paumés, comme toi, qui ne sera jamais écrite, même si c’est celle qui compte parce que c’est la nôtre, c’est notre vie. Cinquante ans d’histoire. [...] Le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque et qui l’ont baptisée “les années de plomb”.

  Malgré le passage des années, l'écriture de Loriano Macchiavelli est restée vive et alerte : l'humour et l'autodérision cachent mal le sérieux du propos quand il s'agit de critiquer les agissements du pouvoir et de brocarder les autorités à la solde des puissants. On respire même dans les rues de Bologne, un petit parfum désuet, une gouaille réjouissante, une volonté sacrilège, ... tout cela est bien plaisant et il faut espérer que d'autres traductions nous viennent bientôt.

Le canevas :

Bologne, celle que les italiens appellent « la dotta, la grassa e la rossa » (la savante, la grasse et la rouge) où les étudiants gauchistes vont s'attaquer à une bourgeoisie corrompue mais bien décidée à défendre ses privilèges. 
Juillet 1974, une bombe fait sauter le centre des communications de l'armée.
Quelques gauchistes sont arrêtés qui feraient d'excellents coupables pour les autorités.
Rosas, un étudiant incarcéré, et la Blondine, une prostituée qui s'est prise d'affectation pour Sarti, aideront notre flic égaré à démêler les fils d'une enquête qui ira de fausse piste en fausse piste au grand désespoir du chef de la police. L'Italie est un pays où il est bien difficile de savoir qui manipule qui ...

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
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Livre lu grâce aux éditions Le chemin de fer (SP).
Ma chronique dans Benzine et dans 20 Minutes.

mardi 2 avril 2024

Les jeunes fauves (Davide Longo)


[...] Et qu'est-ce qui me resterait ?

L'auteur, le livre (288 pages, avril 2024, 2021 en VO) :

On a découvert il y a peu Davide Longo, la nouvelle coqueluche des médias italiens, avec le premier épisode d'une série intitulée Les crimes du Piémont : c'était l'Affaire Bramard, un roman que l'on avait beaucoup aimé.
Cette nouvelle enquête, Les jeunes fauves, vient confirmer que la réputation médiatique de la nouvelle star du polar italien est bien loin d'être usurpée : sa plume est vraiment de grand talent. 

♥ ♥ On aime beaucoup :

 En apparence, la recette parait simple : une attention toute particulière aux personnages et à leurs dialogues et une intrigue solidement ancrée dans le passé. Encore faut-il avoir le tour de main pour que prenne la sauce. 
Et Davide Longo consacre tout son savoir-faire à ses personnages. Même l'intrigue leur est consacrée puisque la découverte des ossements va nous conduire à une ancienne affaire jamais élucidée quand le jeune Corso Bramard faisait ses débuts dans la police. Et le dénouement va même nous éclairer quelques côtés obscurs de la jeune Isa, la geek de service qui ne veut pas qu'on la prenne pour une nouvelle Lisbeth.  
 On est ravi de faire plus ample connaissance avec ce redoutable trio d'enquêteurs : chacun d'eux est vraiment un sacré personnage et leurs rencontres font des étincelles. Avec ce deuxième épisode, le lecteur croit même faire un peu partie de cette équipe. Vivement la suite !
 On va en apprendre plus notamment, sur le commissaire Arcadipane que l'on avait à peine entrevu dans le précédent épisode. Cette fois, c'est lui que l'on va suivre au centre de l'intrigue où il traîne une douloureuse crise de la cinquantaine : seuls quelques bonbons à la réglisse et un chien boiteux arriveront à le sortir de son spleen. Voilà qui nous change des flics habituellement imbibés qui noient leurs états d'âme dans l'alcool.
[...] Il lui a fallu quarante ans pour apprendre à bien faire les deux choses pour lesquelles il avait un peu de talent : son métier de commissaire et son rôle de mari. Et à présent, il ne semble plus y arriver si bien que ça. 
Pour tout le reste : communiquer, s’ouvrir, compatir, bien manger, aimer d’autres femmes, comprendre l’art, se rappeler des films, se faire redresser les dents, trouver les mots justes, se mettre de la crème, apprécier le sauna, le dimanche, la nature et se laver les pieds tous les soirs avant d’aller se coucher, il est désormais trop tard.
Voilà, c’est ça, vieillir : ne plus avoir de temps pour devenir bon à quoi que ce soit.

Le pitch :

Tout commence avec la découverte d'ossements (une douzaine de crânes) au fond d'un chantier. En Italie, on sait qu'il s'agit habituellement d'un charnier datant de la dernière guerre qui fut surtout civile.
[...] C’est des trucs comme celui-là : partisans, fascistes, règlements de comptes pendant ou après la guerre. Il y a sûrement un vieux dans le coin qui sait même qui ils sont et qui les a tués, mais s’il n’a pas parlé jusqu’ici…
[...] Arcadipane regarde les os longs des bras et des jambes disposés par les ouvriers avec le bassin, la colonne vertébrale et le crâne suivant la forme d’un corps. À côté, un tas de petits os qu’ils n’ont pas su placer.
— Ceux-là, c’est comme Andorre ou le Liechtenstein, commente Sarace. À moins de bosser dans la banque, tu ne sais pas où ça se trouve.
Mais quelques doutes tourmentent le commissaire Arcadipane qui n'est pas si certain que les ossements datent vraiment de la guerre. 
Encore une histoire qui ne demande qu'à remonter du passé tourmenté de ce pays.

Pour celles et ceux qui aiment jouer aux osselets.
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Livre lu grâce à 20 Minutes Books, NetGalley et aux éditions JC Lattes Le Masque
Mon billet dans 20 Minutes.

jeudi 28 mars 2024

Sable noir (Cristina Cassar Scalia)


[...] Le cadavre était celui de la prostituée la plus célèbre de Catane.

L'auteure, le livre (400 pages, mars 2024, 2018 en VO) :

Après avoir été ... ophtalmologiste (!) l'italienne Cristina Cassar Scalia est l'auteure d'une série policière avec la commissaire Giovanna Guarrasi dite Vanina pour les intimes, de la brigade criminelle de Catane en Sicile. Une série télé en a été adaptée.
Sable noir est le premier épisode de ce qui s'annonce comme une très bonne série.

♥ On aime beaucoup :

 On aime bien ces intrigues de série télé où le lecteur tente de se faire tout petit dans les couloirs du commissariat, dans les coulisses de l'enquête, essayant de s'intégrer discrètement à l'équipe de la commissaire Vanina Guarrasi. On tient là plusieurs personnages bien dessinés qui nous promettent une belle série policière.
 De sa prose tranquille, ironique et efficace, Cristina Cassar Scalia dissèque tout son petit monde catanais avec d'autant plus d'acuité que l'intrigue remonte aux années 50 ou 60, à une époque où les maisons closes n'avaient pas encore été fermées et où la mafia était encore toute puissante.
 Voilà un policier au dosage fort bien équilibré qui devrait plaire au plus grand nombre : des personnages savoureux et attachants du petit monde sicilien, un récit soigné et dynamique, teinté d'humour et d'autodérision, une intrigue solide qui fouille de manière passionnante dans le passé de l'île, quelques révélations au moment du dénouement, ... 

Le pitch :

Alors que l'Etna (la Muntagna) est une fois de plus en éruption, faisant pleuvoir son sable noir sur Catane et les alentours, voici que l'on découvre par hasard, dans une vieille demeure presque inhabitée, le cadavre d'une femme quasi momifiée dans un placard discret, sans doute enfermée là depuis les années 50 ou 60. 
La commissaire Vanina Guarrasi et son équipe mènent l'enquête.
[...] Quelque chose rendait la découverte de ce cadavre plus intéressante que tous les meurtres dont elle s’était occupée ces derniers temps. C’était peut-être le cadre « sinistre », comme avait dit Adriano, digne d’un film d’horreur.
[...] Le brouillard autour de cette affaire s’épaississait mot après mot, comme la tempête de sable volcanique qui s’abattait sur la ville et ne semblait pas près de finir.
[...] Son instinct lui dirait si le cadavre était celui de la prostituée la plus célèbre de Catane dans l’après-guerre.
[...] Quelque chose ne cadrait pas dans cette histoire, ça faisait plus de cinquante ans qu’il le sentait.
La découverte du cadavre de cette femme va conduire à interroger quelques vieillards, témoins rescapés de cette belle époque et à reconsidérer un autre meurtre qui avait déjà eu lieu dans ces lieux et dont le dossier avait été clos un peu trop rapidement : c'est devenu "l’affaire du double meurtre à la villa Burrano".

Pour celles et ceux qui aiment la Sicile et les pâtisseries.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de L'Archipel.
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vendredi 23 février 2024

L'affaire Bramard (Davide Longo)


[...] Tu as entendu parler des belles ronfleuses ?

L'auteur, le livre (288 pages, février 2024) :

L'italien touche-à-tout (musicien, réalisateur, écrivain, ...) Davide Longo nous est annoncé par les éditeurs et les médias de la Botte comme la nouvelle star du polar italien.
Une promotion marketing bien orchestrée qui suscitait notre défiance maladive ... alors ?

On aime beaucoup :

 Et bien oui, dès les premières pages on devine que l'écriture de Davide Longo sera bien à la hauteur de sa réputation transalpine.
Le polar italien nous a toujours gâté de très belles plumes mais il s'agit souvent de vieux routiers bientôt septuagénaires ! 
Davide Longo n'est plus un gamin (il a dépassé la cinquantaine) mais l'air qui descend de ses montagnes piémontaises est plutôt rafraichissant.
On ne peut que prendre du plaisir à la lecture de cette prose sèche et nerveuse, de ces dialogues savoureux et parfaitement maîtrisés (de véritables gourmandises). 
Mais on réservera notre coup de cœur pour une autre fois parce que ce récit est vraiment un peu trop elliptique, ce qui est habituellement plutôt stimulant mais ce qui là, pourra désarçonner pas mal de lecteurs.
Pour les références littéraires, on a songé à des récits empreints de noirceur et de chagrin contenu comme ceux d'Indridason par exemple. 
 On adore cette ambiance du Piémont italien, un pays de montagnards, des gens de peu de mots, des taiseux. Le récit est tout en ellipses et il semble qu'on démarre avec un lourd passé déjà. Voilà qui nous change des polars trop explicatifs, décortiqués comme des scripts de scénarios formatés pour Hollywood. 
[...] Pendant un long moment, dans la pièce, régna le silence que peuvent produire trois hommes qui ont beaucoup à se dire mais aucune manière qui leur plaise pour le faire.
 On a donc le plaisir de faire la connaissance de ce Corso Bramard, nouveau flic taiseux qui collectionne les livres comme d'autres les vins dans leur cave, et qu'on imagine assez bien siroter un verre de grappa avec le commissaire Rocco Schiavone (celui d'Antonio Manzini), tous deux en train de faire sécher leurs chaussures trempées : les sandales de Corso seront bientôt aussi tendance que les clarks de Rocco !
[...] En sortant ce matin-là, Corso avait fait montre d’un dédain similaire : pas de veste, ni chapeau ni parapluie. Juste une chemise, un pantalon léger et des sandales bien vite trempés.
 On a pu goûter la référence japonisante aux Belles endormies du prix Nobel nippon Yasunari Kawabata, une belle histoire un peu trouble qu'on avait la chance de déjà connaître. Et en relisant nos billets sur cet auteur, on voit bien ce qui a pu séduire l'italien dans l'écriture de Kawabata. 
[...] — Pour moi, c’est de la foutaise, ce truc de vieux qui vont dormir avec des petites filles sans se les taper. Tu y crois, toi ?
— J’y crois parce que c’est déjà arrivé. Tu as lu Kawabata ?
— Qui c’est ?
— Un écrivain japonais.
— C’est toi, l’homme de lettres, râla Isa.
— Bon.
— Bon, quoi ?
— Bon, il est tard, je rentre à la maison.
 On apprécie le soin apporté aux personnages, tout en épaisseur, chacun avec son passé et ses failles. Même cette figure, pourtant bien cliché, de la jeune geek de service, celle au vocabulaire de poissonnière mal embouchée, est dessinée avec application.
[...] — Tu n’as qu’à dormir sur mon canapé, comme ça demain, on ira voir Tabasso, c’est OK pour moi. Du moment que tu ne te la racontes pas. Je ne suis pas Lisbeth Salander, alors ne va pas t’imaginer que je vais me relever en pleine nuit, me foutre à poil et venir te baiser, OK ? 
Corso la fixa, le regard vide. 
— Tu n’as pas lu Larsson ? 
— Non. 
— Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. 
— Non. 
Elle toucha l’anneau à sa narine. 
— Bon, enfin, t’as compris.
 Tout cela pour dire qu'on salive d'avance à l'annonce pour début avril d'un second épisode, déjà traduit en français : ce sera Les jeunes fauves où l'on aura grand plaisir à retrouver ce duo improbable que forment Corso Bramard et la jeune Isa, version transalpine de Lisbeth Salander. On tient certainement là le début d'une nouvelle série pour nourrir notre addiction.

Le pitch :

Corso Bramard est un flic rangé des voitures de police : la faute à un passé douloureux quand un méchant serial-killer lui a ravi ses deux chéries, sa femme et sa fille.
Mais l'affreux jojo, un "saisonnier" surnommé Automnal, n'a jamais été attrapé et continue d'envoyer périodiquement des cartes postales à Corso ...
Pourquoi donc le tueur, amateur de camélias, s'acharne-t-il sur notre héros, ravivant ainsi une plaie jamais refermée, un chagrin toujours pas surmonté ?
Et que viennent faire ici ces étranges amateurs d'art japonais ? 
Avec beaucoup de questions et de mystères, l'Automnal est un cold case qui va en faire ressortir un autre, "une  affaire vieille de quarante ans que personne n’avait envie de rouvrir", l'histoire des "belles ronfleuses" qui seraient comme une déclinaison italienne des Belles endormies du japonais Kawabata.
Comme beaucoup d'autres flics de littérature, Corso se laisse guider par son flair affûté et porter par les évènements d'une intrigue qui va piano jusqu'à un très inattendu dénouement.

Pour celles et ceux qui aiment les flics taiseux.
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Livre lu grâce à 20 Minutes Books et aux éditions JC Lattes Le Masque.
Mon billet dans 20 Minutes.

vendredi 16 février 2024

La douleur fait naître l'hiver (Matteo Porru)


[...] Comment est la neige aujourd’hui ?

●   L'auteur, le livre (176 pages, 2024) :

L’italien Matteo Porru n'est qu'un gamin ! 
Un étudiant en philosophie de seulement 23 ans, mais déjà repéré par les médias italiens comme un jeune prodige.
La douleur fait naître l’hiver est son quatrième roman (!) mais le premier traduit en français.

●   On aime :

❤️ On imagine le devoir de classe de Matteo Porru (il est étudiant en philo !).
"La neige permet-elle de recouvrir les souvenirs de la mémoire jusqu'à l'oubli des plus douloureux ? - vous avez deux heures". 
Et c'est à peu près le temps qu'il nous faut pour lire ce petit conte de moins de 200 pages.
❤️ On est fasciné par le personnage imaginé par l'auteur : à Jievnibirsk, tout là-haut au fin fond de la Russie, dans la région d'Arkangelsk, là où le froid arrête même les montres et où "la mer de Kara est gelée presque toute l’année", Elia Legasov est le dernier "déneigeur" qui parcourt obstinément les routes d'un petit village au volant de son chasse-neige.
On peut revoir quelques images du film Sang froid avec Liam Neeson, mais ce sera l'humour en moins.
[...] À   Jievnibirsk, on parle de la tempête comme du «  ciel qui tombe  »  : la seule chose qui terrifie quotidiennement depuis toujours les habitants. [...] Dès le plus jeune âge, on enseigne même aux enfants à en avoir peur  : ne jamais sortir, sous aucun prétexte, ne jamais aider personne lorsque le ciel tombe.
[...] Durant toutes ces années, entretenir les machines et désencombrer la voie publique ont toujours eu une certaine valeur. C’était une véritable institution. 
❤️ On se laisse emmener par une histoire puissante, une plume furieuse qui emporte tout sur son passage comme la déneigeuse d'Elia Legasov.
❤️ On savoure ce conte philosophique qui nous rappelle que la mémoire de notre cerveau est parfois trompeuse : les souvenirs trop pénibles sont souvent oubliés et les plus douloureux peuvent même être tout simplement "réécrits". 
L'allégorie est claire : la neige qui tombe ici sans cesse recouvre tout. Seul le "déneigeur" a le pouvoir de faire ressurgir les souvenirs du passé. Mais s'agit-il bien de la réalité ou bien de souvenirs qui ont été réécrits ?
[...] –  Comment est la neige aujourd’hui  ? 
–  Il y en a trop, Matvej, comme toujours.
[...] Dans un village où la neige tombe et où tout le monde oublie, les Legasov déblaient et se souviennent.
[...] Là où tombe la neige, nous l’enlevons. Nous faisons ressortir ce que le destin voudrait dissimuler.
[...] L’homme oublie tout. –  Nous, nous déblayons la neige, nous nous souvenons de tout.

●   L'intrigue :

À Jievnibirsk dans la famille Legasov, on est déneigeurs de père en fils pour tenter de maintenir dégagées les routes du village.
Elia, le dernier homme de la famille, le dernier "déneigeur", est un survivant comme tous les habitants de ce village perdu au passé douloureux où "vivent des êtres humains oubliés du monde et du temps".
Ce jour-là vont débarquer quelques géologues venus prospecter des réserves de pétrole : leurs travaux vont exhumer un cadavre et son passé, enfouis jusqu'ici profondément sous les couches de neige.
[...] L’ouvrier qui a découvert le crâne et les morceaux de chair a vomi pendant plusieurs minutes avant de prendre ses jambes à son cou en criant de venir voir, qu’il y avait un truc mort enseveli sous la neige, mais depuis longtemps.
Que s'est-il passé à Jievnibirsk dont personne ne veut se souvenir ?
[...] –  Comment avez-vous su pour la rafle  ? 
–  Le village n’est pas grand, les gens parlent. 
–  Et que disent-ils  ? 
–  Seulement que c’est arrivé, je ne sais rien de plus. 
Dans une ambiance qui rappellerait presque le Rapport de Brodeck, la neige déblayée laissera finalement apparaître quelques pénibles souvenirs. 
Certains si douloureux qu'ils ont même été réécrits et qu'il faudra pelleter encore quelques strates de neige pour approcher de la vérité ... et d'un très beau dénouement.

Pour celles et ceux qui aiment les chasse-neige.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel.
Mon billet dans 20 Minutes.

dimanche 5 novembre 2023

Le tueur au caillou (Alessandro Robecchi)

[...] On dirait un truc de mafia, mais…

    L'auteur, le livre (361 pages, 2023, 2017 en VO) :

Alessandro Robecchi est un journaliste et homme de télé italien, humoriste et auteur de polars, étrange cocktail.
On avait déjà tourné autour de son précédent roman (Ceci n'est pas une chanson d'amour) mais sans franchir le pas, rebuté par le volet "télé" annoncé dans le pitch.
Nous revoici cette fois avec Le tueur au caillou, de celui qu'on surnomme déjà le McBain italien, oui celui de l'inspecteur Carella du 87ème district.

    On aime beaucoup :

❤️ On aime l'écriture sèche, nerveuse, rapide et sans fioritures mais bigrement stylée qui happe le lecteur dès les premières pages. On est à Milan : une élégance toute italienne, sûre de son effet sans qu'il soit besoin de trop en rajouter.
❤️ On s'intéresse à l'arrière-plan politique et social sur lequel l'intrigue est construite. L'Italie a un passé politique pour le moins agité et Milan est une grosse ville qui n'échappe pas au sort de ses consœurs européennes. La cité de San Siro, [la casbah de San Siro], est à la capitale de Lombardie ce que La Courneuve est à Paris ou Molenbeek à Bruxelles [clic] : [vous, les gars du centre, vous venez jusqu’ici dans le Bronx].
[...] La Caserne, c’est ce labyrinthe de bâtiments fatigués, crasseux, mal vieillis, décrépis, qui entoure piazza Selinunte, quartier San Siro, avant-poste de la racaille urbaine, chaud en été, froid en hiver, cages d’escalier au goût de brocoli et curry.
[...] Les tours HLM autour de piazza Selinunte, zone difficile, une concentration de logements à faire pâlir Hong Kong.
[...] Beaucoup de logements sont vides parce qu’ils doivent être rénovés et pour les rénover il n’y a pas d’argent, donc on les ferme…
[...] Le collectif pour le droit au logement, ils doivent être trente ou quarante, presque tous des jeunes qui ont squatté ou qui étaient déjà là… Ce sont les seuls, après avoir squatté, qui le disent, ils font des pancartes, disent qu’eux, ils rénovent.
[...] Les Calabrais. Ils défoncent et installent des gens, entre trois et cinq mille euros, et après c’est difficile de les virer, donc ceux qui entrent savent très bien qu’ils peuvent être tranquilles trois ou quatre ans, minimum, et puis s’ils ont des enfants c’est encore plus compliqué…
❤️ On apprécie l'humour discret dont l'auteur parsème son récit ...
[...] « Un caillou ?, demande-t-il. 
— On dirait un truc de mafia, mais… 
— De mafia de cinéma, dit Carella. 
— Donc on cherche quelqu’un qui a vu Le Parrain. 
— T’as l’air en forme, Selvi, qu’est-ce qu’il y a, le mort assassiné te met en joie ? 
— Non… Mais je suis curieux de savoir qui se promène en butant les bouchers. »
[...] Deux verres opaques de buée arrivent, l’homme en descend un d’une seule gorgée, comme le font les hussards avant la charge à cheval et certaines paysannes ukrainiennes des plaines.
❤️ On savoure une galerie de personnages bien dessinés, même quand il s'agit des seconds rôles.
[...] Il n’y a rien à faire, même s’il est habillé et rasé du jour, on a toujours l’impression qu’il est tombé d’un camion-poubelle, froissé et fatigué.
Les enquêteurs vont même s'installer un moment au domicile de l'un d'entre eux : la maîtresse de maison est ravie de recevoir chez elle cette équipe de flics, c'est encore mieux qu'une série télé !
[...] Madame Rosa feint l’indifférence mais elle boit chaque mot. Ghezzi l’étudie sans qu’elle s’en aperçoive : elle croit être dans une de ses séries, pas au premier rang, cette fois-ci, mais bien dedans.
 On aime moins le personnage récurrent de Monterossi, l'homme de télé cynique, sans aucun doute alter ego ou péché mignon de l'auteur, mais dont les propos acerbes sur la télé-réalité donnent un peu trop dans la facilité de quelqu'un qui crache dans la soupe, façon je t'aime moi non plus. Heureusement dans ce troisième épisode de la série, sa présence se fait suffisamment discrète pour ne pas faire d'ombre à Carella et son équipe d'enquêteurs.

      L'intrigue :

Un notable est retrouvé en bas de chez lui, dans un quartier chic de Milan, troué de deux balles et un beau caillou blanc tout rond posé sur le torse. Et ce n'est que le début ...
[...] Un riche marchand tué dans la rue, c’est déjà un truc qui met en alerte ; deux, c’est une malédiction du Seigneur à faire pâlir les sauterelles.
L'inspecteur Carella (oui, oui) est chargé de l'enquête qui s'oriente assez vite vers une vengeance ou un règlement de comptes, sans doute pour une sombre histoire du passé. Les italiens ont un passé compliqué.
Le dénouement (qui aura lieu dans la cité San Siro) portera un constat désabusé sur la société milanaise, dans une tonalité qui rappelle l'amertume du parmesan Valerio Varesi.

Pour celles et ceux qui aiment Milan.
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lundi 27 mars 2023

Péché mortel (Carlo Lucarelli)

[...] Ce sont des temps difficiles, mon garçon.

    L'auteur, le livre (256 pages, 2023, 2018 en VO) :

On a visiblement de la chance de découvrir Carlo Lucarelli, auteur italien de polars, avec cet excellent Péché mortel qui bénéficie d'une traduction soignée par Serge Quadruppani comme pour d'autres polars italiens.
On commence par le dernier volume de la série publié cette année mais le hasard faisant bien les choses, on est tombé sur le premier épisode chronologique (1943) puisque l'auteur a voulu revenir sur les débuts difficiles de son héros, le commissaire De Luca, dans une Italie confuse et agitée à la fin de la guerre.

    On aime bien :

❤️ Dévaler les rues de Bologne en vélo, la jeune fiancée en amazone sur le guidon, quelques images, quelques pages suffisent, une perquisition de nuit, une baignade du dimanche, et nous voici dans un vieux film italien.
❤️ Le contexte historique de l'Italie de 1943, période incertaine où le pouvoir change de mains. Et plusieurs fois.
❤️ La romance entre la jeune et jolie pharmacienne et le commissaire obsédé par son enquête au point de délaisser sa fiancée : mais tout le monde sait que c'est hélas le lot de celles qui tombent amoureuses d'un bon flic.

      Le contexte :

Été 43, Bologne : les drapeaux rouges ont été ressortis, le fascisme italien est en train de vaciller face aux avancées des Alliés, le pouvoir change de mains. 
Et un petit refrain revient au fil des pages : Ce sont des temps difficiles, et tout peut arriver.
Dans les rues, sur les places, les statues de Mussolini sont abattues et décapitées.

      L'intrigue :

Mais il n'y a pas que la tête du Duce qui roule : lors d'une perquisition nocturne, le commissaire De Luca trébuche sur un corps sans tête. 
[...] - Allez, dit-il, au point où on en est, jetons un coup d’œil. Cherchons une hache et une veste. Et une tête.
Ils ne trouvèrent rien, ni hache, ni veste, ni tête.
Plus tard, De Luca trouvera bien une tête non loin de là ... mais ce ne sera pas la bonne et le voici avec un corps sans tête et une tête sans corps.
Marché noir, drogue, trafics en temps de guerre, alertes aux bombardements, corruption des milices fascistes, revanche des rouges, ... ce sont des temps difficiles pour mener une enquête criminelle tout en naviguant entre les différentes factions, surtout si on s'attaque à de gros poissons.

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio - livre lu grâce à Netgalley.

vendredi 17 mars 2023

Je suis le châtiment (Giancarlo de Cataldo)

[...] Il est le crime. Je suis le châtiment.

      L'auteur, le livre (240 pages, 2023, 2020 en VO) :

On connait Giancarlo de Cataldo depuis longtemps, depuis le célèbre Romanzo Criminale, un auteur qu'on a également apprécié dans le monumental Suburra, bref un coutumier des best-sellers adaptés au cinéma.
Avec Je suis le châtiment, le magistrat inaugure une nouvelle série qui met en scène un procureur atypique Manrico Spinori, grand amateur d'opéras (et d'autres bonnes choses).

      On aime bien :

❤️ La saveur gourmande de cet aimable divertissement : avec ce polar, Giancarlo de Cataldo s'est visiblement amusé comme à la récré.
❤️ Des personnages bien dessinés qui promettent une belle série, à suivre.

      Le contexte :

Rome bien sûr. Un procureur mène l'enquête assisté d'une équipe au féminin.

      L'intrigue :

Le procureur est un beau personnage : un aristocrate déchu (on le surnomme Le petit comte), un amateur de jolies femmes, de chocolat, de whisky ... et de musique qui voit dans les opéras l'explication des crimes et des passions.
[...] Nul n'échappe pas à son destin. Manrico Leopoldo Costante Severo Fruttuoso Spinori della Rocca des comtes d'Albis et Santa Gioconda... allez tenter de vivre avec un nom aussi encombrant.
[...] Son credo était implacable: il n'existe pas d'expérience humaine - crime compris - qui n'ait pas déjà été racontée dans un opéra lyrique. Il suffit de trouver lequel. Et remettre le mélodrame de la réalité au centre de la scène. L'opéra de référence pour la mort de Mario Brans pouvait-il donc être le Don Giovanni ? Et si c'était le cas, y avait-il un Commandeur ?
Le procureur Manrico mène l'enquête sur la mort d'une vedette de la télé, façon StarAcc, accompagné par une équipe de fliquettes, façon Charlie et ses drôles de dames.
Mais si cette fine équipe est affutée, l'enquête tourne bientôt en rond ...
[...] L'enquête ne menait nulle part. Ils avaient mis la main sur une bande d'individus avides et mesquins mais ils ne pouvaient encore accuser aucun d'entre eux d'être un assassin. Ça se passait plutôt mal.
[...] - Je ne suis pas sûr d'aller à l'audience.
- Là tu es fatigué. Mais tu changeras d'avis.
-Je ne suis pas sûr qu'il soit coupable.
- Nous sommes tous coupables et tôt ou tard nous paierons tous pour quelque chose.
C'est Verdi qui délivrera finalement la clé du mystère avec son Rigoletto quand il déclare : Il est le crime. Je suis le châtiment. Mais dans cette affaire, qui donc tient le rôle du châtiment ?

      On aime moins :

 Les amateurs d'intrigues policières alambiquées seront peut-être déçus : le roman se savoure plutôt comme le chocolat dont est friand le procureur, une douceur qui fond tout simplement dans la bouche.
Ce premier carré de chocolat est trop vite dégusté, il faudra y revenir !

Pour celles et ceux qui aiment l'opéra.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio (livre lu grâce à Babelio - Masse Critique).

vendredi 9 septembre 2022

Le destin de l'ours (Dario Correnti)

[...] Et le rugissement déchire le silence. Énorme, terrifiant.

Après La nostalgie du sang et la découverte de Dario Correnti, un pseudo qui cache deux auteurs italiens, on était impatient de retrouver le savoureux duo de personnages au cœur de cette série policière italienne.
Rendez-vous a donc été pris avec Le destin de l'ours.
On retrouve bien sûr Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté a fini par pousser dehors un peu avant la retraite.
Sa jeune complice, c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. 
[...] Besana l’examine. 
« Qu’est-ce que c’est que cette tenue, Morpion ? 
– Quoi ? Tu n’aimes pas ? 
– Tu ressembles à un fauteuil provençal. 
– Merci, Marco. Déjà que je suis gavée d’anxiolytiques, il me manquait juste un peu de soutien moral. »
Et nous suivons les deux complices sur les traces d'un ours amateur de randonneurs.
[...] Son corps a été traîné sur un kilomètre, loin de sa tête et de son sac à dos, puis recouvert de feuilles, en prévision d’une consommation ultérieure. Il était encore en vie au moment de l’attaque de l’ours.
Tout comme dans le premier épisode, on retrouve les traces d'une véritable affaire ancienne : celle d'une empoisonneuse en série, la Vecchia dell'aceto, la Vieille dame au vinaigre, Giovanna Bonanno qui sévissait (ou plutôt qui faisait profiter ses consœurs de ses bons et loyaux services) en Sicile vers 1750.
Mais l'impatience fut sans aucun doute mauvaise conseillère et l'on s'est précipité un peu trop vite sur les traces des deux journalistes : l'intrigue peine franchement à prendre corps (pour un dénouement finalement un peu too much) et les histoires perso de Marco et Ilaria tournent en rond, façon je t'aime moi non plus.
Tout cela sent vraiment le réchauffé de sauce milanaise dilué dans beaucoup d'eau. 
Oui, le verdict est un peu dur et on ne saurait trop vous conseiller de vous ruer sur le premier épisode (et de vous en contenter, pour le moment, en attendant mieux).
Notons quand même quelques passages bienveillants sur les voisins Suisses (qui sont sans doute à l'Italie du Nord ce que les belges sont aux français) :
[...]– Pour ma part, la Suisse ne m’évoque que le chocolat, les montres et ces couteaux de poche rouges avec plein d’outils.
– Tu la sous-évalues, Piatti, dit Marco avant de boire une gorgée de bière locale. Tiens, pense au Velcro. C’est un type du canton de Vaud qui en a eu l’idée en revenant d’une balade dans les bois. Il a dû ôter un tas de fruits de bardane de ses vêtements et du pelage de son chien, tu vois ce que c’est, ces petites boules qui s’agrippent ? Il les a observées au microscope et il a compris qu’il pouvait en faire quelque chose. L’ennui est une source d’inspiration, par ici. 
– D’autres exemples ? 
– Le bouillon cube, inventé par un demi-Italien, Julius Maggi. Ou le cellophane, conçu par un Zurichois. La feuille d’aluminium. Et puis la brosse à dents électrique, tu te rends compte, Piatti ? Née de l’imagination d’un dentiste de Genève. Qui aurait cru qu’un dentiste genevois avait de l’imagination ? » Ilaria rigole. 
« J’ai gardé le meilleur pour la fin : le flacon à tête de canard, qui a révolutionné le nettoyage des cuvettes de chiottes. Eh bien, le premier prototype est né à Zurich dans les années 1980. 
– La vache, ils ont changé le monde ! 
– Tu vois ? Tu es bourrée de préjugés, répond Besana. Hélas, en matière de canards, ils ont aussi commis le pire : l’Ententanz, mieux connue sous le nom de « Danse des canards », est également Swiss made. 
– L’ennui est une chose dangereuse. 
– Ça dépend, reprend Besana. Sans les Suisses, pas d’absinthe, et qui sait si sans elle, Verlaine et Mallarmé auraient écrit des poèmes ? C’est un médecin de Neuchâtel qui l’a créée à des fins thérapeutiques. Ensuite, heureusement, elle a été utilisée à meilleur escient à Paris. 
– C’est vrai ? 
– Même chose pour le LSD, sorti des laboratoires Sandoz de Bâle grâce au grand Albert Hofmann, chimiste de génie qui, soit dit en passant, est mort à l’âge vénérable de cent deux ans. Comme quoi, cette substance n’est pas si néfaste. »

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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