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lundi 5 octobre 2026

L'envers d'une photo (Phil Casoar & Eszter Balázs)

[...] Inconnus, mais célèbres.


Un véritable polar photographique qui met en scène les journalistes mais aussi en filigrane les insurgés hongrois de 1956 : tous ont été les témoins d'événements historiques qui ont façonné notre monde
. Mais cette enquête (trop) minutieuse finit par lasser.

❤️🤍🤍🤍🤍 

Les auteurs, le livre (480 pages, septembre 2026) :

J'avoue un penchant coupable pour les photos qui ont une histoire derrière elles.
Alors quand Phil Casoar (alias Philippe Guesdon), un journaliste très engagé politiquement, et Eszter Balázs une historienne hongroise, sont partis à la recherche des héros de Budapest pour questionner L'envers d'une photo, je ne pouvais que les suivre.


Ils avaient déjà publié un premier livre en 2006, Les Héros de Budapest, qui donnait enfin le nom de Jutka, l’insurgée blessée au visage. Mais le garçon à ses côtés demeurait toujours inconnu. Vingt ans plus tard, les deux auteurs sont enfin parvenus à mettre un nom sur le visage du jeune homme, celui avec cette « belle petite gueule de James Dean magyar » et ils nous livrent aujourd'hui une version enrichie de leur enquête : non seulement la photo avait une histoire mais le livre également !
Sachez aussi que cette photo de légende est même affichée au mur dans le décor d'un film de Jean-Luc Godard (Petit soldat) !

L'époque et le décor :

La photo de ces deux insurgés de la Révolution Hongroise de 1956 avait été publiée le 10 novembre dans Paris Match et longtemps attribuée au reporter du magazine, Jean-Pierre Pedrazzini. Devenue mondialement célèbre, la photo donnait un (double) visage à l'insurrection hongroise à la veille d'une répression sanglante : « en 1956, la télévision était encore balbutiante, et le photojournalisme à son apogée ». 
Mais qui donc étaient ces deux jeunes gens, « qui était ce couple promu au rang d’icône révolutionnaire ? Ces deux anonymes [...] devenus des inconnus célèbres » ? 
« [...] Ce sont les visages de la Révolution hongroise, voilà ce que c’était. »
Et qui était donc ce photographe qui avait réussi à saisir dans sa boîte ce moment privilégié où « ce matin du 30 octobre 1956, le jour où la photo de Match a été prise, les combattants de la liberté étaient convaincus d’avoir remporté la victoire. C’est ce qui explique cette étincelle dans le regard de nos deux jeunes insurgés ».

♥ J'aime parce que ...

⋯ j'aime parce que la recherche des deux jeunes gens de la photo de Paris Match (et du photographe) est un véritable polar avec des fausses pistes, des témoins, des rebondissements, du suspense (soigneusement entretenu par les auteurs) et même quelques morts car le temps a passé hélas, depuis 1956 : dès les premières pages le lecteur est captivé et suit pas à pas les progrès, souvent difficiles, des deux enquêteurs,
⋯ mais j'aime moins parce que dans un louable souci de véracité, de précision et d'exhaustivité, nos deux historiens laissent leur enquête de près de 500 pages, véritable « travail de fourmi dans les archives » de plusieurs pays de la Suisse à l'Australie, se perdre et s'enliser dans beaucoup trop de détails qui vont bientôt ennuyer certains lecteurs, comme si Phil Casoar et Eszter Balázs n'avaient pas voulu tirer de leur ouvrage historique la matière romanesque d'un livre grand public,
⋯ alors laissons leur le mot de la fin :
« Au cours des six années passées à rassembler les pièces de ce puzzle, nous avons appris à quel point il est difficile d’enquêter sur la vie des humbles et des anonymes qui font l’Histoire. »

Pour celles et ceux qui aiment la photo et l'Histoire.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de la Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 21 septembre 2026

L'odyssée tragique du MC Ruby (Broussard, Pendanx, Morvan)

[...] Il ne faut pas que nous ayons des clandestins à bord !


Une histoire vraie adaptée d'un reportage du journaliste Philippe Broussard, couronné du Prix Albert Londres en 1993. L'enquête sur un groupe de migrants africains jetés par-dessus bord au large du Portugal par l'équipage d'un porte-conteneurs ...

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (120 pages, septembre 2026) :

Les événements retracés ici datent de 1992 à une époque où "les migrants" ne se noyaient pas encore par centaines dans notre Méditerranée (plus de 2.000 en 2025). En ce temps-là, la crise migratoire ne s'appelait pas encore ainsi et c'est tout l'intérêt de convoquer à nouveau cette tragédie maritime pour en rappeler les tout débuts. D'autant que l'album retrace également un travail journalistique exemplaire, l'enquête menée à l'époque par Philippe Broussard, alors jeune journaliste au Monde. Un travail qui lui valut le Prix Albert Londres en 1993.
C'est Jean-David Morvan, celui de Sillage mais habitué également des enquêtes historiques, qui s'est chargé d'adapter le reportage en scénario et Jean-Denis Pendanx qui s'est mis à la planche à dessin. Pendanx on l'a croisé il y a peu sur un autre album qui évoquait aussi l'Afrique : Les poissons, eux, ne pleurent pas.
À noter : cet album parait chez Dupuis sous le label Air Libre dans la collection Prix Albert Londres, une thématique qui regroupent différents grands reportages retranscrits en romans graphiques.

L'époque et le décor :

1992, le porte-conteneurs MC Ruby accoste au Havre. Il vient de Takoradi au Ghana, l'équipage est ukrainien. 
« Propriété d'une société installée à Gibraltar, filiale du groupe monégasque Vlasov, exploité par une agence chypriote, ce navire de 150 mètres battant pavillon des Bahamas, était alors affrété par la Camship qui l'utilisait régulièrement sur la ligne Afrique de l'Ouest/Europe. »

Le pitch et les personnages :

Lors de l'escale dans le port du Havre, un passager clandestin s'échappe et se livre spontanément à la police :  Kingsley Ofusu est ghanéen et c'est le seul survivant d'un groupe de neuf migrants. Les autres africains ont été jetés par-dessus bord par l'équipage ukrainien au large du Portugal. Les autorités françaises prendront l'affaire en mains et organiseront le procès des deux commandants et d'une partie de l'équipage.
Les compagnons de Kingsley, candidats à l'Eldorado européen reposent au fond de l'océan.
« - Si ça se trouve on se goure totalement. L'Europe, ce n'est peut-être pas le paradis ...
- Allons, toutes les voitures sont rutilantes, toutes les femmes sont belles, et les hommes bien habillés avec des costumes cintrés et des montres en or ! Mais OK, OK, admettons que ce soit un peu décevant, ce sera toujours mille fois mieux qu'ici ! »

Les images :

On retrouve ici ce qui nous avait plu dans Les poissons, eux, ne pleurent pas : Pendanx possède un joli coup de pinceau, on dirait parfois des aquarelles et le dessinateur accorde beaucoup d'importance aux portraits de ses personnages, à l'expression de leurs visages. Broussard a mené une longue enquête, rencontré les familles et les proches des acteurs du drame, aussi bien à Takoradi au Ghana qu'à Odessa en Ukraine, et tout cela est particulièrement bien rendu.
En prime, il nous offre quelques grandes planches : le décor s'y prête puisque nous sommes à bord d'un bateau qui fait escale de port en port.

♥ J'aime beaucoup parce que :

⋯ parce que c'est une histoire vraie, un peu oubliée aujourd'hui et pourtant toujours d'actualité sous une forme ou une autre, une tragédie maritime et humaine. Quand les marins découvrent les clandestins à bord, ils craignent surtout les tracasseries, les amendes et les pénalités ... Des tragédies de ce type, il y en a tous les jours, les dizaines de clandestins jetés chaque année par-dessus de bord ne sont jamais comptabilisés ... Mais cette année-là, le MC Ruby n'a pas échappé à la justice.
« - Il ne faut pas que nous ayons des clandestins à bord !
- N'en dites pas plus  ... je m'occupe de tout. » 
⋯ parce que l'album tente d'expliquer ce qui s'est passé bien sûr mais se concentre surtout sur l'enquête du journaliste : ses échanges avec Kingsley, le rescapé du drame, ses voyages au Ghana, en Ukraine et ses rencontres avec les familles et les proches, des deux camps, celui de ceux qu'on considère comme les "gentils", tout comme celui des "méchants" ...
⋯ parce que l'usage au journal Le Monde veut qu'un journaliste ayant traité une affaire ne couvre pas le procès, mais pour ne pas nous laisser sur notre faim, l'album est agrémenté d'un dossier sur le procès et l'après : beaucoup plus tard, pour préparer la BD, Philippe Broussard va rencontrer les juges et les avocats et son dossier va nous instruire de ce procès, de la suite, de ce que sont devenus les uns et les autres, ...

Pour celles et ceux qui aiment la marine marchande.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Dupuis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 7 septembre 2026

Amériques (Esther Gil et Laurent Paturaud)

[...] La guerre forgeait les hommes.


Rentrée des classes avec une leçon d'Histoire sur la guerre d'indépendance des États-Unis et la toute première expédition du très jeune La Fayette outre-Atlantique.

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (96 pages, août 2026) :

C'est la rentrée littéraire bien sûr, mais c'est aussi la rentrée des classes : la scénariste Esther Gil et le dessinateur Gilles Paturaud (complices depuis leur Mata Hari et leur Victor Hugo) nous proposent de réviser une autre leçon d'Histoire à l'occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis : l'Histoire des Amériques avec le premier voyage de La Fayette en compagnie du chevalier Charles-François du Buysson.

L'époque et le décor :

Un peu avant 1780, la France de Louis XV a été défaite par les Anglais au cours de la Guerre de sept ans, mais quelques uns intriguent toujours en secret et continuent la lutte sous Louis XVI. De l'autre côté de l'Atlantique, les colons se rebellent contre les taxes imposées par la tutelle anglaise et prennent les armes au nom de valeurs qui préfigurent celles de la prochaine Révolution française. Il n'en faut pas plus pour motiver quelques jeunes nobles désœuvrés avides d'aventures ou de gloire.

Le pitch et les personnages :

Peu avant de rejoindre les Amériques à bord de la célèbre Hermione avec son escadre, le très jeune La Fayette avait déjà embarqué pour une première expédition en 1777 sur un autre navire, La Victoire. 
Parmi les aventuriers qui l'accompagnèrent et prirent la mer au secours des insurgés américains (les Insurgents), un autre jeune homme : Charles-François du Buysson.
L'album met en images cette aventure, le départ des jeunes officiers français (réunis en secret lors du Souper de Metz), leur arrivée aux Amériques, leur engagement auprès de Georges Washington, jusqu'à la bataille de Camden. 
[...] On m'avait dit que la guerre forgeait les hommes. Il n'en est rien. Elle ne fait que les dévorer.

Les images :

Le dessin de Paturaud est de la même veine que celui de François Bourgeon (Les passagers du vent) et il fait partie de ces artistes qui privilégient la minutie de la reconstitution historique, un voyage en costumes et en navires, dans le temps et dans l'espace. Le récit étouffe un peu le dessin qui n'arrive à se déployer véritablement que dans quelques planches.
Ce n'est clairement pas mon école préférée, mais Paturaud s'est mis honnêtement au service de l'histoire (de l'Histoire !) en faisant revivre les détails des bateaux, des paysages, des costumes, ...

♥ J'aime un peu parce que :

⋯ parce que finalement, en dehors de quelques figures emblématiques comme celle de La Fayette, on connait assez mal les détails de cette époque et parce que l'album prend tout son temps pour nous expliquer avec précision les tenants et les aboutissants de cette expédition : le texte prend beaucoup de place, les aventures un peu moins,
⋯ parce que c'est presque un manuel d'Histoire et donc une agréable occasion de réviser nos maigres connaissances sur cette époque, comme le contexte du côté français au départ de l'aventure avec le fameux Souper de Metz et l'importance de politiques comme le comte de Broglie ou le comte de Vergennes tandis que Louis XVI affiche une pseudo-neutralité,
⋯ parce que le récit cède un peu à la facilité en idéalisant la conquête américaine d'indépendance et de liberté (les valeurs qui ensemenceront la Révolution française) et en mettant en scène quelques figures féminines outre-Atlantique
⋯ parce que l'album se termine sur un cahier historique très documenté qui évoque entre autres, la curieuse Société des Cincinnati, toujours active aujourd'hui.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur BD Gest et ActuaBD.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).

mercredi 19 août 2026

Maman, le loup m'emporte (Florence Medina)

[...] C’est une véritable attraction.


C'est un terrible assassinat de l'an 1840 qui fait la "Une" du troisième numéro de la série "L'affaire qui ..." aux éditions de L'Aube. Florence Medina interroge le profil de ce féminicide avant l'heure tout comme ses propres motivations et peut-être les nôtres à nous passionner ainsi pour l'affaire de l'enfant de la Villette.

  • 3ème ouvrage de la série "L'affaire qui ..." aux éditions de L'Aube
  • L'affaire de l'enfant de la Villette sauvagement assassiné en mars 1840
  • Un triple meurtre, un féminicide avant l'heure
  • L'assassin était un lettré qui étudia à ... Bétharram !
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (128 pages, août 2026) :

Voici le troisième ouvrage de la série L'affaire qui ... dirigée par Michèle Pedinielli aux éditions de L'Aube, après Les abandonnés de l'île Saint-Paul et Violette Nozière.
Une série qui flirte un petit peu avec la mode du true-crime et qui reprend des faits divers tirés du passé et qui analyse le traitement que les journaux et l'opinion ont pu faire de cet événement à l'époque. Une série où, grâce au fonds documentaire Retronews de la BNF, chaque ouvrage est agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
Cette fois c'est l'affaire de l'enfant de la Villette qui a été confiée à la plume de Florence Medina (l'auteure de 17 millimètres) sous un titre inspiré d'un cri tout droit sorti des confessions écrites de l'assassin : « Maman, le loup m'emporte ».

Le pitch et les personnages :

Le 13 mars 1840, un jeune garçon fut découvert à la Villette près de Paris, dans un état de mutilation si atroce que les autorités firent appel à un taxidermiste pour l'embaumer avant de pouvoir présenter sa dépouille. Quelque temps plus tard, dans le Sud-Ouest, Pierre-Vincent Eliçabide est rattrapé par la justice pour le double assassinat de Marie Anizat et de sa fille Mathilde. Le meurtrier avouera par la suite avoir également tué le petit Joseph Anizat, le frère de Mathilde, révélant ainsi le massacre d'une mère et de ses deux enfants. L'assassin sera finalement raccourci à Bordeaux, place d’Aquitaine, le 3 novembre à 7h20, devant trente mille personnes : son procès avait attiré les foules.

♥ On aime beaucoup :

➔ Au début du XIXe siècle, la morgue parisienne est librement ouverte au public, officiellement à des fins d'identification des victimes, même si les badauds viennent surtout s'y rincer l’œil ou jouer à se faire peur. Ils viennent morguer les cadavres comme on disait, « c’est une véritable attraction » et en mars 1840, « devant celui que la presse surnomme l’enfant de la Villette, des hommes ôtent leur chapeau, des femmes se signent, parfois tirent leur mouchoir ». 
➔ Dans cette "affaire", Florence Medina va adopter un ton moins journalistique et beaucoup plus personnel : pour approcher et cerner la personnalité de l'assassin, elle va jusqu'à le tutoyer, comme si elle lui écrivait une lettre à travers les âges (lui-même était un lettré et avait laissé derrière lui pas mal de correspondance).
Ce positionnement original donne un tour plus personnel au récit d'autant que l'auteure va découvrir en chemin quelques liens inattendus entre son histoire personnelle (ou plutôt celle de ses parents) et cette affaire du XIXe siècle. Mais à vouloir trop s'approcher du mal ... 
« J’ai été prétentieuse de penser que je pouvais m’approcher de toi à ce point, de croire que c’était inoffensif, que ça ne ferait pas mal, que tu ne me toucherais pas. Puisque tu es mort. J’ai fait ma maligne, j’ai fait du sentimentalisme, et soudain, tu es trop près. C’est à mon tour de crier « Maman, le loup m’emporte !  »
➔ D'une jolie plume élégante et soignée, Florence Medina ira même jusqu'à questionner ses propres motivations (et peut-être les nôtres ?) à faire tourner ainsi sa « machine à produire du monstre et à s’en délecter ». 
« Un type qui a fracassé, égorgé, mutilé, trois personnes. De quoi s’agit-il ? De bidouiller du frisson un peu crade, de l’épate-bourgeois à bon marché, sans trop me salir les mains ? De m’approcher du croque-mitaine ? Ouais, bof. Petit bras, vu la distance. D’explorer ma part d’ombre ? Je me sens ridicule, rien que de le dire. De sonder l’âme humaine ? Comment ça se la raconte ! »
➔ Alors, avec l'auteure on arrivera effectivement à mieux connaître ce sinistre personnage, un lettré, un érudit, qui étudia philosophie et théologie ... à Bétharram (!) d'où le bonhomme fut d'ailleurs viré parce qu'il battait les enfants paresseux, ça ne s'invente pas ! Alors ses motivations pour ce triple assassinat ? On vous laisse les deviner au travers de la quête menée par l'auteure qui tourne autour de ce jeune homme qui semblait porter un lourd fardeau sur ses épaules.
Elle évoquera même l'affaire du faux médecin Jean-Claude Romand en 1993 qui présentera un profil assez similaire à celui du sieur Eliçabide.
➔ Florence Medina tentera de « démêler le vrai du feint » et mettra finalement un mot sur ce crime, un mot qui n'existait pas encore en 1840 : féminicide.
« Je ne crois pas qu’il me reste grand-chose à en dire, ou alors si, mais beaucoup trop, et j’ai promis que je ferai du tri. Je m’y efforce. »

Pour celles et ceux qui aiment les faits divers.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 11 juin 2026

Violette Nozière, icône et criminelle (Jérôme Leroy)

[...] Le monstre en jupons.


Avec ce portrait de la célèbre parricide, le texte de Jérôme Leroy, éclairé par une prose lumineuse et très documentée, nous offre une immersion glaçante dans la société bougeoise des années 30. Tout un programme !

  • Une des figures criminelles les plus célèbres, réhabilitée
  • Inspiratrice de Claude Chabrol, égérie des Surréalistes
  • Une lecture glaçante de la presse patriarcale des années 30
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (128 pages, juin 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de courts romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque : L'affaire qui ... est le nom de cette collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds documentaire Retronews de la BNF, chaque ouvrage est agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
Valentine Imhof avait ouvert le bal historique début 2026 avec l'incroyable aventure des Abandonnés de l'île Saint-Paul. 
Pour le second ouvrage de cette très intéressante série, l'histoire de Violette Nozière, icône et criminelle a été confiée à Jérôme Leroy, celui de La petite fasciste, un écrivain habitué des romans noirs et des intrigues policières et un connaisseur des dérives droitières de notre pays.
Pour ceux qui croyaient tout savoir sur Violette Nozière, je vais reprendre les bons mots d'un autre auteur, Laurent-Frédéric Bollée :
« C'est une idée reçue de croire que, parce qu'on connait la fin d'une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ». 

Le pitch et les personnages :

Violette Nozière, parricide qui empoisonna son père et faillit tuer sa mère, figure en bonne place parmi les icônes criminelles légendaires.
Claude Chabrol (en 1977) et surtout les Surréalistes menés par André Breton (dans les années 30 puis 50) firent d'elle une égérie sulfureuse, un ange noir dressé contre la société bourgeoise et patriarcale de l'époque.
Une jeune femme « contemporaine de Simone de Beauvoir » (mais pas de la même classe sociale ...) qui « aspire de manière informulée à une émancipation, à une libération ».
Wikipédia nous dit presque tout sur la trajectoire de cette toute jeune fille (« on a tendance à oublier quelque chose : elle n’a jamais que dix-huit ans, Violette ») qui fut condamnée à mort (en 1934), puis graciée par De Gaulle (en 1945) et finalement réhabilitée (en 1963).
Lors de son procès, elle fut (mal) défendue par Henri Guéraud, « l’homme qui a réussi à faire acquitter Raoul Villain, l’assassin de Jaurès ». Un autre épisode historique que l'on vient de croiser dans le bouquins d'Amos Reichman.

♥ On aime beaucoup :

➔ Le véritable intérêt de la série des éditions de l'Aube, ce n'est pas tant l'histoire vraie elle-même, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais plutôt ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse qu'aujourd'hui on peut en faire. 
Le traitement que firent les médias et l'opinion du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque.
Jérôme Leroy nous le rappelle sans détours : « le fait divers : il est toujours révélateur de la société qui le produit, de ses contradictions, de ses injustices, de sa bêtise ».
L'époque n'était pas encore celle des écrans et des smartphones, l'information c'était « la presse. Elle a ses titres phares, à scandale, qui tirent quotidiennement à des millions d’exemplaires. Les journaux sont des outils d’influence de l’opinion, comparables aujourd’hui à la télé ou aux réseaux sociaux ».
➔ D'emblée on comprend que l'auteur va prendre fait et cause pour Violette, jeune fille victime des viols à répétition perpétrés par son père. Et peut-être couverts par sa mère.
Mais voilà, « c’est ennuyeux, cette histoire. C’est Violette Nozière, la coupable. Pas la famille, qui est la première pierre de l’ordre social ».
Baptiste Nozière était justement un bon père de famille, figure emblématique d'une « classe sociale, qui croit au travail, au mérite, à l’ascenseur républicain dans une France qui se vit encore, plus pour très longtemps, comme la première puissance mondiale avec le Royaume-Uni ».
Alors comme Jérôme Leroy, on s'intéresse moins à l'aspect policier ou judiciaire, mais bien plus à l'enjeu social, voire sociétal, et c'est ce qui rend cet ouvrage intéressant aujourd'hui.
➔ Le portrait que tire Leroy de la jeune Violette est celui d'une femme pétrie de contradictions : « Violette, c’est Meursault au féminin [...] un véritable oxymore sur pattes ».
Mais pour la presse de l'époque, il n'y a pas photo (enfin si justement, photos il y aura, bien sûr) : dans un « mélange de sensationnalisme et de misogynie », les journaux vont faire leurs choux gras du « monstre en jupons. Cela, c’est bon pour Paris-soir, le journal populaire qui tire à un million d’exemplaires et qui appelle ainsi Violette Nozière, dans son édition du 1er septembre 1933, une dizaine de jours après les faits ».
➔ Éclairé par une prose lumineuse (et très documentée, on le voit bien), le texte de Jérôme Leroy nous offre une immersion glaçante dans la société patriarcale des années 30.
Une époque où une femme ne votait pas encore (1945) et où une épouse n'avait pas le droit d'ouvrir un compte en banque, ni même simplement de travailler, sans l'accord de son mari (1965).
« En cette fin d’année 1933. Violette est déjà entrée dans l’imaginaire collectif de tout un pays, de toute une époque, et cela va perdurer jusqu’à aujourd’hui ».

Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 23 avril 2026

Victor Hugo - La bouche d'ombre (Rodolphe & Olivier Roman)

[...] Les tables tournantes.


Le scénariste Rodolphe convoque le grand Victor Hugo pour une curiosité historico-littéraire où il sera question de spiritisme.

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➔ Ma chronique complète a été publiée le 4 avril dans la revue ActuaBD.

Pour celles et ceux qui aiment les guéridons.
Album lu grâce aux éditions Anspach (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaBD.  

jeudi 9 avril 2026

Le visage du créateur (LF. Bollée & C. Spadoni)

[...] Teacher in space.


Le 28 janvier 1986, la navette Challenger explose en plein vol, quelques secondes après son décollage, en direct sur les télévisions du monde entier.
LF. Bollée & C. Spadoni nous invitent à passer un moment en compagnie des sept astronautes disparus à bord, dont deux femmes et deux civils. Voici leur histoire.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (264 pages, février 2026) :

Le journaliste Laurent-Frédéric Bollée s'est fait un nom dans l'univers de la BD avec l'album magistral, La bombe (Glénat 2020) et l'épopée de la première bombe atomique. 
Après l'explosion de Hiroshima, Le visage du créateur raconte lui aussi une histoire dont chacun connait parfaitement le sinistre dénouement : le 28 janvier 1986 la navette spatiale Challenger se désintègre en direct, quelques secondes après son décollage de Cap Canaveral. 
On peut reprendre les mots de LF. Bollée lui-même :
« C'est une idée reçue de croire que, parce qu'on connait la fin d'une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ». 
Le dessinateur Cristiano Spadoni est connu pour avoir travaillé sur les costumes du film Marie-Antoinette (celui de Sofia Coppola) mais c'est aussi un complice de longue date de LF. Bollée.
Quant au titre de l'album, il est tiré du discours de Ronald Reagan, prononcé à la tv quelques heures après l'explosion de la navette :
« Nous ne les oublierons jamais, eux qui ce matin se préparaient à s'envoler et rompre leur lien difficile avec la Terre pour toucher le visage du Créateur. »
Des mots empruntés à un poème d'un pilote américain, John Gillepsie Magee Jr.

Le canevas et les personnages :

Après le succès du programme Apollo vers la Lune, l'intérêt du public est en baisse et la Nasa cherche à redorer son blason (et regonfler ses subventions) : d'où les navettes, la première est même baptisée Enterprise, l'embauche à la communication de Nichelle Nichols (actrice black de Star Trek) et le recrutement de civils dont une professeure, Christa McAuliffe, qui doit donner un cours depuis l'espace. 
« Envoyer deux civils dans l'espace, dont une femme, est l'opération de communication la plus importante de la NASA depuis ces dix dernières années ». 
La pression politique et médiatique est énorme et les difficultés techniques balayées rapidement.
Trop rapidement.
Cet album revient sur les tout débuts de la genèse de ce vol et lance le compte-à-rebours ... plus de dix-huit ans avant la désintégration. Un décompte qui va rythmer les chapitres jusqu'au 28 janvier 86.

♥ On aime beaucoup :

➔ LF. Bollée et son dessinateur C. Spadoni ont choisi de retracer toute l'histoire de ce vol, ses motivations, son recrutement, ses difficultés et sa longue préparation. 
Les auteurs ont choisi d'en faire un véritable hommage aux sept astronautes disparus dans la catastrophe.
Cet angle d'approche souligne le côté humain de ces conquérants de l'espace avec, pour la première fois, la présence de "civils" à bord de la navette.
Les dernières secondes du compte-à-rebours (10, 9, 8, ...) qui se reflètent dans chacun des visages présents ce jour-là à Cap Canaveral, est une planche particulièrement émouvante.
➔ Mais LF. Bollée est un journaliste réputé pour son sérieux documentaire : l'émotion est peut-être celle du lecteur mais le scénario, lui, ne romance pas, ne mélodramatise pas, et ne retrace que des faits.
Même la petite surprise finale des toutes dernières pages n'est pas de fiction. Ou si peu.
➔ On s'attendait peut-être à des couleurs rutilantes pour cette épopée spatiale mais on ne sera pas déçu par ce noir et blanc (encore un très beau noir et blanc) et un dessin d'apparence très simplifié, entre croquis pris sur le vif et story-board, qui vient donner un petit côté journalistique à cette enquête.
➔ Cette lecture est vraiment édifiante, notamment dans les implications politiques ou symboliques de ce vol Challenger : 
  • l'actrice Nichelle Nichols de Star Trek fut, en 1968, la première femme noire à embrasser un acteur blanc à la télévision (le capitaine Kirk interprété par William Shatner)
  • l'enseignante Christa McAuliffe fut recrutée par la NASA (et Nichelle Nichols) dans le cadre du programme "teacher in space" lancé par Ronald Reagan pour assurer la promotion de l'enseignement des sciences
Mais c'est aussi une
lecture éclairante sur les origines techniques, politiques et financières de cette catastrophe. Pour éviter de gâcher le plaisir de la lecture (même si tout est déjà écrit sur le web ou dans le rapport de la commission d'enquête Rogers), disons simplement que c'est une histoire affligeante qui laissera certainement le lecteur sans voix.
➔ Quelques jours après cette lecture, on se surprend à repenser à ces femmes et ces hommes, on se revoit assis à discuter avec eux pendant de longs moments et là on se dit que Bollée et Spadoni ont bien réussi leur coup.


Pour celles et ceux qui préfèrent (malgré tout) lever la tête vers les étoiles.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque, ActuaBD et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Rue de Sèvres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 18 février 2026

L'affaire de la rue Transnonain (Jérôme Chantreau)

[...] Transnonain est un crime d’État.


Visite immersive du Paris des années 1830, une ville dont les rues étroites, propices aux barricades ouvrières et aux miasmes putrides, n'ont pas encore été transformées par le baron Haussmann. Dans ce décor à la Jérôme Bosch, Jérôme Chantreau enquête sur le massacre des innocents de la rue Transnonain.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (468 pages, février 2025) :

Avec L'affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau s'empare d'un fait divers de 1834, une "bavure" sanglante des autorités de l'époque, pour nous plonger dans une période trouble et mal connue de notre histoire.
À l'heure où polices et milices osent s'affranchir de tout contrôle, il n'est peut-être pas inutile de réviser notre histoire, même un peu ancienne.

Le pitch et les personnages :

Le 14 avril 1834, pendant les barricades, un massacre est perpétré par la troupe au « numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg, à Paris ». Parmi la douzaine de victimes, aucun insurgé mais des commerçants, des artisans, des femmes, des enfants.
« - Vous ne pouviez pas faire ça proprement ? Pourquoi des femmes, des enfants, des vieillards ? [...] 
- Il y a des morts, inévitablement. Il faut être un journaliste républicain pour ne pas le comprendre ! »
La période est troublée mais l'événement ne pourra pas être passé sous silence : le célèbre caricaturiste Daumier en tire un dessin qui aura du succès, l'avocat Alexandre Ledru-Rollin s'empare de l'affaire, ...
« Ledru-Rollin affirme que Transnonain est un crime d’État. »
« Les républicains vitupèrent. Ils inventent un mot, transnonade, pour dire boucherie, tuerie, massacre. »
« Ces imbéciles du 35e de ligne sont allés jusqu’à tuer une femme et blesser plusieurs enfants. Cela choque l’opinion publique, qui a oublié le prix de la paix. Et voilà qu’avec cette fichue liberté de la presse, nous sommes obligés de nous justifier de nos actes. C’est le monde à l’envers. »
D'autant que cette sanglante "bavure" fait suite à un autre épisode qui s'était déroulé à Lyon très peu de temps auparavant, pendant la révolte des Canuts : le 12 avril 1834, un immeuble de la rue Projetée du quartier de Vaise est investi par la troupe qui fera 16 victimes dont femmes et enfants.
L'époque est agitée : la classe ouvrière revendique des droits et des salaires décents. Les syndicats sont interdits mais les employés se regroupent dans les sections mutualistes de la Société des droits de l’homme, une organisation qui est vite devenue la bête noire des autorités.
Le pouvoir est aux mains des Philippards, l'opposition est républicaine et le roman est traversé de personnalités de l'époque : le sinistre Adolphe Thiers qui n'était encore que ministre et son non moins sinistre homme de main le Général Bugeaud.
« — N’ayez pas d’inquiétude, monsieur. Nous passerons pour des massacreurs, le premier jour, pour des sauveurs, le lendemain. Et c’est à ce prix que vous aurez la paix. »
On croisera également le Père Enfantin et les Saint-Simoniens, ou encore la journaliste féministe Claire Démar, féministe avant l'heure, qui menait « combat à la société, à la propriété bourgeoise, à l’asservissement des femmes » et bien d'autres encore comme cet étonnant Père Louis-Edouard Cestac.
On apercevra même l'ombre d'Eugène-François Vidocq, le célèbre flique aux méthodes quelque peu contestables. Une belle galerie de portraits d'époque !  
Pour les besoins de son récit, l'auteur va nous inviter à suivre Annette, une jeune femme, une orpheline, qui vivait tant que bien que mal de prostitution dans les mauvais quartiers de Paris.
« On m’a expliqué que ma mère avait été emportée par la syphilis. Je pensais que c’était le nom d’un bateau. » 
Annette fréquentait l'un des habitants de l'immeuble, celui qui, du moins selon la version officielle, est supposé avoir mis leu feu aux poudres en tirant sur les soldats.
Après elle, un flique au passé douteux, « méthode Vidocq », qui est chargé d'enquêter sur cette affaire qui fait beaucoup de bruit et gêne les autorités : l'affaire est plutôt délicate, mais bientôt c'est le flique lui-même qui commence à déranger.

♥ On aime :

➔ Les bavures policières ou militaires ne datent pas d'aujourd'hui et Jérôme Chantreau nous décrit la situation sociale de l'époque de manière précise, détaillée, très documentée.
Autant vous dire que l'époque est rude, le récit est âpre et la lecture aussi instructive qu'inconfortable. 
D'autant que le bouquin est un petit peu longuet par moments et que l'auteur nous détaille le passé et le parcours des deux personnages principaux, la trop jolie rousse et le flique douteux.
➔ Mais ce livre est également une véritable immersion dans un Paris populaire, miséreux, indigent, où le lecteur devra se boucher le nez pour ne pas respirer « une âcreté toute particulière à Paris où se mêlent le crottin, l’odeur du pain cuit, la viande avariée ». Les rues sont étroites, ce qui est propice aux barricades et aux miasmes pestilentiels, et les parisiens commencent seulement à découvrir les « trottoirs à l’anglaise » : notre capitale n'a pas encore été transformée par le baron Haussmann.
➔ C'est une prose très riche au vocabulaire érudit (l'auteur fut prof de français !), l'ambiance est parfois sordide, digne d'un tableau de Jheronimus Bosch, et tout cela pourrait rappeler un peu le 1793 du suédois Niklas Natt och Dag, mais en plus accessible, rassurez-vous.

Pour celles et ceux qui aiment Paris.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Tribu (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 16 février 2026

Rainmaker (Rodolphe, Griffo)

[...] Je ne suis nullement sorcier.


L'histoire étonnante mais vraie de Charles Hatfield, un "faiseur de pluie" du début du XXème siècle. Alors : doux rêveur, charlatan retors, escroc habile, chimiste amateur, à chacun de se faire son idée !

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Les auteurs, l'album (46 pages, janvier 2026) :

Avec ce Rainmaker nous allons découvrir l'histoire tout à fait vraie mais tout à fait méconnue de l'américain Charles Hatfield (1875-1958) qui, au tout début du XXème siècle, faisait la pluie (mais pas le beau temps) dans une Californie en pleine sécheresse.
C'est le prolixe Rodolphe qui nous a sorti ce petit scénario de son chapeau de magicien et Griffo qui nous a dessiné de bien jolies planches.

Le canevas et les personnages :

Ce petit album (une quarantaine de pages, l'équivalent d'une nouvelle) est le récit de la vie étonnante de Charles Hatfield.
Un faiseur de pluie du début du XXème siècle, aux US, juste avant la crise de 29.
Pour maintenir notre curiosité, le récit alterne trois époques : l'enfance de Charles et son appétence pour la météorologie, sa période faste de rainmaker dans une Californie victime de sécheresses à répétitions et puis sa retraite lorsqu'un écrivain vient enregistrer ses "mémoires" pour écrire un livre.
Hatfield envoyait de gros pétards dans les nuages, chargés de produits chimiques de sa fabrication (un secret bien gardé) et son entreprise était souvent couronnée de succès : la pluie tombait.
« Non, je ne suis nullement sorcier. Un scientifique, un météorologue ... un peu chimiste aussi ».
Les affaires d'Hatfield marchaient plutôt bien, du moins jusqu'à l'épisode de San Diego début 1916 : à la demande de la ville asséchée, il lance ses fusées dans le ciel et la pluie arrive enfin pour remplir les réservoirs.
Mais ça continue, le déluge ne s'arrête plus et c'est bientôt la rupture des barrages, les inondations deviennent incontrôlables : une véritable catastrophe pour la ville et sa région avec plusieurs victimes.
« J'imagine que certains m'en veulent encore. En tout cas, je n'ai pas laissé que des bons souvenirs ... »
Alors cet apprenti météorologue, ce chimiste amateur, n'était-il finalement qu'un escroc plus ou moins bien avisé, un charlatan habile, ou tout simplement un doux rêveur, la tête dans les nuages ?
L'histoire ne tranche pas mais sachez tout de même qu'il pleuvait le jour de son enterrement ! 

♥ On aime :

➔ En ces temps de bouleversements climatiques, à l'heure où certains états se targuent de pouvoir manipuler le ciel et faire la pluie ou le beau temps, il n'est peut-être pas inutile de se rappeler les boires et les déboires de cet apprenti sorcier !
➔ Le scénario est simple et court et cet album tient plus de la "nouvelle" plutôt que d'un ample récit. Mais c'est tout à fait le format qui convient à cette petite légende, qui n'en est pas une puisque l'histoire est bel et bien vraie. Une curiosité historique en quelque sorte, mais qui résonne avec notre actualité climatique.
➔ Côté graphismes, c'est plutôt sage avec une ligne claire bien dessinée mais Griffo s'en donne à cœur joie entre les reconstitutions historiques des différentes époques (costumes, décors, autos, ...), les plaines asséchées de Californie ou les débordements des inondations.

Pour celles et ceux qui aiment la pluie.
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Album lu grâce aux éditions Anpasch (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

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L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
➔ Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
➔ Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

➔ Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
➔ Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
➔ Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 26 novembre 2025

Artifices (Mariolle et Ribas)

[...] La face sombre de la colonisation.


La surprenante histoire vraie de Robert-Houdin, l'illusionniste français que l'armée de Napoléon III envoya en Algérie en 1856 pour contrer les marabouts soufis de la rébellion.
Un petit tour de passe-passe en images dans les coulisses de notre histoire coloniale.

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Les auteurs, l'album (112 pages, septembre 2025) :

Tout le monde connait Robert-Houdin, le célèbre illusionniste.
Ah oui, le roi de l'évasion des coffres fermés avec chaînes et cadenas ...
Et bien non c'est pas lui. Robert-Houdin était franco-français et a vécu un peu avant le Houdini qui lui a, en quelque sorte, volé la vedette.
Et l'on sait encore moins que notre Robert-Houdin national fut envoyé en Algérie pour 'pacifier' (c'est comme ça qu'on disait à l'époque, encore un tour de passe-passe) pour 'pacifier' les populations rebelles à la civilisation ?
Et c'est cette histoire-vraie sur fond d'Histoire tout court, qu'est allé chercher le scénariste Mathieu Mariolle, féru d'histoire et de BD. Il est accompagné de l'aquarelliste basque Julen Ribas pour signer cet album : Artifices.

Le contexte :

Robert-Houdin c'est l'illusionniste français dont l'américain Ehrich Weisz empruntera plus tard le nom pour devenir le fameux Houdini, roi de l'évasion (on confond souvent les deux).
Mais revenons un peu plus tôt, aux débuts de ce XIXe, à notre français Jean-Eugène Robert-Houdin qui a donné ses lettres de noblesse à la prestidigitation, à l’illusionnisme, et relégué aux oubliettes les charlatans de foire. 
Le XIXe est le siècle du progrès, des expositions universelles, de la fée électricité et des sciences capables de miracles rationnels. 
L'horloger Robert-Houdin était passionné de « mécanique merveilleuse, de physique amusante, de magie scientifique ». Ses tournées émerveilleront l'Europe avec des tours qui reposent pourtant sur une vérité très simple : « ce que nous voyons n'est pas toujours réel ». Il voulait « tromper pour émerveiller, et non pour nuire ».
Épuisé par ses tournées, Robert-Houdin est à la retraite, chez lui à Blois, en 1856 lorsque l'État Français de Napoléon III, empêtré dans une guerre coloniale qui dure un peu trop, vient le chercher pour une curieuse mission : « on lui demande de 'pacifier les esprits', d'utiliser ses talents de prestidigitateur pour ébranler les croyances populaires. L'objectif : briser l'autorité symbolique des chefs religieux kabyles », les fameux marabouts.
Une surprenante mission qui fera dire à Baudelaire : « il appartenait à une société d'incrédules d'envoyer Robert-Houdin chez les Arabes pour les détourner des miracles ».

L'album et les personnages :

Robert-Houdin vieillissant et usé, espère peut-être sauver quelques vies en acceptant à contre cœur la mission que l'armée veut lui confier.
Dès son arrivée à Alger, les marabouts et la secte des Aïssaoua, menés par l'influent maître soufi Sidi Tahar Bou Tayeb, voient en lui une incarnation de Sheitan.
Le personnage féminin de Nélia est librement inspiré de Lalla Fatma N'Soumer, héroïne de la résistance algérienne à la colonisation française : le dossier qui complète l'album met en avant le rôle des femmes dans la résistance.

♥ On aime :

➔ Ce sont les aspects historiques et culturels qui font tout l'attrait de cet album : ils sont soigneusement développés dans le dossier très complet qui termine l'album.
Le scénario est somme toute assez simple : le personnage de Robert-Houdin est un esprit pacifiste pris entre deux feux, celui de la rébellion algérienne et celui des appétits colonialistes de l'armée française. 
Mais en filigrane, les auteurs nous laissent deviner le tableau d'une guerre coloniale féroce, sanglante et qui durera plus d'un demi-siècle.
Salutaire, est ce rappel historique d'une guerre qui sera éclipsée par la suivante.
➔ Côté graphismes, les aquarelles de Julen Ribas dessinent une Algérie attachante, baignée de tons ocres et lumineux.
Mais la conclusion de Robert-Houdin à la fin de son voyage sera bien amère :
« J'avais découvert la face sombre de la colonisation, celle qui permettait à tous mes compatriotes de vivre de manière aisée ».

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
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Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 29 octobre 2025

Un jour, ça finira mal (Valentin Gendrot)

[...] Les signaux faibles du drame.


En 2021, Jérôme a tué Magali à coups de batte de base-ball.
Le meurtrier se suicidera avant son procès et c'est Valentin Gendrot qui va nous faire le récit (incroyable) de l'histoire vraie de son cousin Jérôme.

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L'auteur, le livre (320 pages, septembre 2025) :

Le journaliste Valentin Gendrot cède à son tour aux sirènes de la mouvance littéraire française d'aujourd'hui qui veut qu'un bon auteur écrive sur sa vie, sa mère, son père, sa famille.
Mais après la lecture de son récit, il y aura largement de quoi lui pardonner d'avoir écrit sur son cousin : Un jour, ça finira mal est sous-titré Jérôme a tué Magali car il faut bien appeler un chat, un chat et un féminicide, un meurtre.

Le pitch et les personnages :

Ce n'est pas vraiment un pitch ni même un résumé, plutôt une brève d'actualités [clic] ...
En février 2021 près de Rennes, Magali Blandin, mère de quatre enfants, est tuée à coups de batte de base-ball par son mari Jérôme Gaillard, parce qu’elle l’avait quitté.
Jusque là ..., mais c'est pas tout.
Les parents de Jérôme, Jean et Monique, avaient prêté une belle somme d'argent à leur fils pour acheter les services d'un petit gang de géorgiens. Les voyous sont partis avec le fric et le pauvre Jérôme a dû s'occuper lui-même de Magali.
Jusque là ..., mais c'est toujours pas fini.
Jérôme va se suicider en prison avant son procès.
Ses parents, inculpés comme complices, vont également se suicider rapidement. Il n'y aura donc pas de procès.
Et si ça ne vous suffit toujours pas, sachez également que Franck, le frère de Jérôme, second fils de Jean et Monique, s'était suicidé lui aussi quelques années auparavant : poussé à bout parce que sa chérie le quittait (faut dire qu'il la cognait un peu aussi).
De la famille Gaillard, deux parents, deux frères, il ne reste donc plus personne.
Si c'est pas une famille dysfonctionnelle ça !
S'il ne s'agissait pas d'une histoire 100% vraie, on aurait pu se dire que Valentin Gendrot poussait vraiment le bouchon un peu loin et en faisait un peu trop.
Son éditeur avait même quelques appréhensions : « Éviter les additions d’horreurs, un conseil de mon éditrice. Je le note, promets d’essayer. »
Mais non, les faits, rien que les faits : Monique était la sœur de son père, Franck et Jérôme ses cousins, l'écrivain se contente de raconter l'histoire d'une branche de sa famille, « la branche pourrie de [son] arbre généalogique. » 
« Mon grand- père cognait ma grand- mère. Jean cognait Monique. Franck cognait sa femme. Jérôme a tué Magali.
[...] Une longue liste de violences conjugales, un terme souvent mal choisi car il devient impossible d’en connaître l’auteur et la victime. Ici , le schéma se répétera, encore et encore, et toujours dans le même sens.
[...] Je suis le cousin de l’assassin. Je suis le neveu des complices. »

♥ On aime mais c'est rude :

➔ On peut supposer que Valentin Gendrot a longtemps hésité avant de se lancer dans ce récit.
« Je pose une question. Pourquoi écrire sur ce sujet ? Et mes réponses, courtes, de s’enchaîner. Pour la gravité des faits. Pour raconter ce monde que beaucoup croient enfoui. Parce que l’histoire familiale est dingue. Pour documenter les raisons d’un féminicide. Ce qui pousse un homme à tuer sa femme, à y entraîner ses parents. »
Le journaliste documente ici un monde rural qu'il connait bien « pour l’avoir souvent subi. [...] Les idéaux de la propriété : la femme, la terre, la maison. »
Le messager se doit de porter la parole, raconter « l'histoire de ces coupables qui ne seront jamais jugés, de ce clan ».
Et puis en filigrane, tenter de répondre à cette puissante question : « celle de ne pas avoir décelé les signaux faibles du drame », de ne pas avoir imaginé, ou du moins pas assez clairement, que « un jour ça finira mal ».
➔ Autant vous prévenir, Valentin Gendrot ne fait vraiment aucun effort pour rendre son histoire attrayante ou la lecture agréable. Aucun effort car « nous ne sommes pas dans un polar, où la vérité, rien que la vérité, éclate à la fin du texte ».
Les faits rien que les faits, bruts, sidérants, d'une horreur indicible à vous en faire lâcher le bouquin.
L'homme insondable, masculinité toxique, instinct de propriété, à vous faire désespérer du genre humain.
Voilà une lecture absolument nécessaire mais particulièrement éprouvante : Magali fut la « vingt-troisième victime de féminicide de l’année 2021 ».

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Stock (SP).
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vendredi 26 septembre 2025

Les morts de Raoul Villain (Amos Reichman)

[...] Ils ont tué Jaurès !


Vie et morts de l'assassin de Jean Jaurès, celui qui a précipité les peuples dans l'horreur de la guerre et qui fut ... acquitté lors de son procès !
Une première partie passionnante (parce que historique) et une fin un peu longuette (la faute au "héros" pas très charismatique).

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L'auteur, le livre (256 pages, septembre 2025) :

Le 31 juillet 1914 au soir, dans un café du centre de Paris, rue Montmartre, « une femme hurle : « Ils ont tué Jaurès ! ».
'Ils' c'est Raoul Villain qui « revolver en main, aura rejoint Charlotte Corday et François Ravaillac ».
Il vient de tirer une balle en pleine tête du dirigeant socialiste, fondateur du journal L'Humanité, qui militait pour le pacifisme et voulait éviter la guerre en Europe, « l’un des plus grands destins français, une conscience du siècle qui aurait pu empêcher la tragédie ».
On peut imaginer que Jaurès et ses camarades de l'Internationale, les britanniques, les russes, ... seraient peut-être parvenus à faire entendre la voix du peuple pacifiste plus haut et plus fort que celle des marchands de canons, mais « la guerre va donc avoir lieu. Plus personne ne l’empêchera. Son dernier rempart est mort ».
Alors on peut aussi imaginer que Raoul Villain fut ainsi le déclencheur de cette première guerre mondiale et que c'est lui qui a bouleversé ce siècle, qui l'a précipité dans l'horreur et les guerres à répétition, qui a accéléré la fin du monde.
On peut.
Mais il vaut mieux laisser l'écrivain et historien Amos Reichman nous raconter cet épisode historique avec le sérieux et la minutie qui conviennent, nous raconter Les morts de Raoul Villain.

♥ On aime :

➔ Amos Reichman nous emmène très loin, dans une France que l'on peine à imaginer : celle de la fin du XIXe siècle, un passé oublié, une période antique pour nous aujourd'hui. On se dit même que ce XIXe siècle ne s'est pas terminé le 31 décembre 1899 à minuit, mais plus tardivement : il s'est prolongé jusqu'au 31 juillet 1914 lorsque Jaurès est assassiné. La guerre fut déclarée le 3 août.
« La guerre que Raoul Villain a achevé de rendre possible, la grande guerre du XXe siècle qu’il a précipitée sans la faire ».
C'est une histoire, une bio, qu'Amos Reichman va nous conter en trois épisodes.
➔ Premier épisode : pour faire court on pourrait avec l'auteur, dépeindre l'insaisissable Raoul Villain comme une personnalité agitée, solitaire, embrumée, indécise, fuyante, tourmentée, déséquilibrée, mais il n'a rien d'un fou furieux ni même d'un grand exalté.
Il vient de Reims et comme Jeanne d'Arc, il entend « ses voix intérieures ».
L'indécis qui ne fera jamais grand chose dans sa vie (sauf ce fameux 31 juillet 1914) précisera aux médecins que « la base de toute sa vie avait été l’idée de sacrifice, qu’il avait toujours été prêt à se sacrifier pour une idée, et qu’il avait souvent désiré avec ferveur accomplir un acte utile à la justice divine et humaine ».
Avec l'historien, on se demande « pourquoi a-t-il tué Jean Jaurès ? Parce qu’il croyait que son meurtre était nécessaire pour la guerre, parce qu’il avait tellement peur de la faire qu’il préférait la passer en prison. Parce que le bruit du temps était incrusté dans ses oreilles. Parce qu’il était seul et cherchait un sens à sa vie après la mort de sa grand-mère . Parce qu’il était manipulé, parce qu’il était fou. Parce qu’il était d’extrême droite, nationaliste à en devenir un assassin ».
Bien malin celui qui détiendrait les clés de cette personnalité fuyante que l'on qualifiait de « minable ». 
➔ Le second épisode est sans aucun doute le plus surprenant, parce que si l'on se rappelle bien de l'assassinat, on a bien sûr oublié la suite.
L'assassin fut, certes, emprisonné mais ne sera jugé qu'en 1919, à la fin de la guerre, une guerre que la France avait victorieusement gagnée (mais à quel prix !!!).
En 1914, le président René Viviani était pourtant clair : « "L’assassin est arrêté, il sera châtié", a proclamé le président du Conseil. À la fin de la guerre, Raoul Villain sera acquitté ».
Lors du procès, l'on invoqua « un crime passionnel » et l'on demanda même « l’indulgence des juges » !!!
« Entre le crime de Raoul Villain, fin juillet 1914, et son jugement, en mars 1919 , le monde a basculé. Jean Jaurès voulait la paix, mais la France a gagné la guerre. Il n’y a plus à discuter du passé.
Depuis, « il y a eu la victoire ».
« Il a été acquitté du crime qu’il revendiquait.
Pourquoi fut-il acquitté ? Parce que trop de temps avait passé, parce que le jury était réactionnaire. Parce qu’il n’était pas responsable, parce qu’il avait déjà payé. Parce qu’il fallait oublier, parce que le pays avait mauvaise mémoire. Parce que ses avocats étaient les plus habiles. Parce que la justice est imparfaite ».
➔ Le dernier épisode de la saga Raoul Villain va nous emmener jusqu'en 1936, à l'aube d'une nouvelle guerre mondiale, alors que le sang coule déjà en Espagne.
Après des années d'errance chaotique, l'assassin s'est réfugié aux Baléares, sur l'île d'Ibiza, loin des regards de ceux qui lui en veulent toujours.
Mais s'il a été acquitté en 1919 par la justice française, celle des hommes va le rattraper en 1936.  
Les témoins ne sont plus là, les mémoires se perdent, les avis divergent, et bien malin celui qui se rappellerait « ce qu’il s’est effectivement passé en septembre 1936 à la Cala de San Vicente ».
Selon les uns ou selon les autres, Raoul Villain a pu connaître bien des morts différentes ...
Chacun pourra imaginer celle qu'il lui souhaite.
« Raoul Villain n’a pas été lynché par les habitants du village, mais fusillé par des membres du Front populaire venus de Barcelone ».
Ou bien « les assassins [sont] sans doute des pillards déguisés en Républicains ».
Ou même « ses meurtriers ne savaient sans doute pas qu’ils venaient de tuer l’assassin de Jean Jaurès ».
➔ Si la première partie du bouquin est captivante et a le mérite de nous faire revivre ces événements d'un passé devenu lointain, il faut bien avouer que le ci-devant Raoul Villain n'est pas un héros très charismatique. Ni très sympa bien sûr.
Amos Reichman a beau faire tout ce qu'il peut pour nous intéresser à sa cavale depuis le procès en 1919 jusqu'à l'assassinat de l'assassin en 1936, cette dernière partie n'est guère convaincante et se montre un peu longuette.
La faute au Villain, assassiné à la veille d'une guerre, « lui qui avait assassiné un homme la veille de la précédente ».

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Livre lu grâce aux éditions Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.