La grande évasion.
Avec
Les évadés de Santiago, la
journaliste
Anne Proenza (journaliste à
Courrier International, notre hebdo préféré) et le
chilien
Teo Saavedra nous racontent l'évasion spectaculaire d'une cinquantaine de prisonniers politiques de la prison centrale de Santiago du Chili.
C'était le 29 janvier 1990. Le Chili s'acheminait très lentement sur
la voie de la démocratie, Pinochet n'était plus chef de l'état mais
restait toujours aux commandes de l'armée et tirait encore
les ficelles du pays.
Pour l'essentiel, les prisonniers venaient du Frente Patriotico (“Le
Front”), le bras armé du Parti Communiste aux heures les plus sombres
de la dictature. Certains d'entre eux avaient été
capturés après l'attentat manqué contre Pinochet
(1).
Même si l'on en connaît la fin, le bouquin est agencé comme un véritable polar, et même un double suspense.
Les chapitres alternent entre, d'un côté, les longs préparatifs de l'évasion
(2) :
[...] - J'ai un plan. Un tunnel. Nous sommes à trente mètres de la
rue, nous pouvons avancer d'un mètre et demi par jour. Si nous sommes
six personnes à travailler, en un an, au pire en deux,
nous sommes sortis.
et de l'autre côté, à rebours, les progrès de l'enquête du juge
chargé, après les événements, de tirer au clair cette affaire et les
éventuelles complicités dont auraient pu bénéficier les
“terroristes” évadés :
[...] « Nous allons marcher sur des oeufs
pourris, monsieur le juge », ne put s'empêcher de murmurer le secrétaire
d'Amaya , d'habitude plus réservé, après avoir lu
le document officiel définissant leurs nouvelles responsabilités.
Cette construction mêle habilement les événements, les points de vue, tout en ménageant suspense et intérêt.
Ce livre est aussi l'occasion de voir ou réviser notre histoire
contemporaine du Chili, de vivre ou revivre ces événements qui auront
marqué beaucoup de français (les liens étaient étroits entre
nos deux pays).
De découvrir ou re-découvrir certains aspects de la dictature “du
Vieux” et de réaliser que, bien avant que la Grèce ne devienne le
terrain de jeux de la banque Goldman Sachs, le Chili avait déjà
servi de laboratoire d'expérience aux économistes ultra-libéraux :
c'étaient l'époque des
Chicago Boys
de Milton Friedman.
Mais surtout, ce bouquin détaille le quotidien des prisonniers
politiques : même mêlés aux détenus de droit commun, ils refusent leur
situation et leur statut.
Ils ne sont pas là pour “purger une peine” mais revendiquent d'être
toujours en lutte contre le pouvoir et l'oppression, même depuis leur
cellule.
Ils refusent la discipline carcérale, ils réclament (et obtiennent !) leurs droits à force de grèves de la faim.
Et bien sûr ils préparent leur évasion, réalisant en cela leur devoir de militants, prêts à reprendre la lutte.
Impressionnante (vraiment impressionnante) est la force collective de ces hommes torturés
(3), brimés, bafoués, emprisonnés, qui passeront outre les
peurs, les egos et les querelles de chapelle.
Une belle leçon d'histoire, d'engagement politique et de courage collectif.
Plus de vingt ans après, le contexte politique a beaucoup changé,
c'est le moins qu'on puisse dire, mais comme ce récit est tout sauf un
plaidoyer nostalgique à la gloire des valeureux militants,
on tient là un très bon roman.
Une lecture qui nous fait paraître plus intelligent.
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(1) : le 7 septembre 1986, le
lance-roquettes embusqué aura le temps de tirer deux charges. Deux
voitures seront pulvérisées. Pinochet se trouvait dans la troisième
...
(2) : les prisonniers mettront un an et demi à creuser leur tunnel !
(3) : le livre a su trouvé le juste
chemin pour évoquer le chapitre de la torture sans aucun voyeurisme
complaisant, faisant sans doute écho à la pudeur qui empêche ces
hommes de trop parler des moments inhumains vécus ainsi.
Pour celles et ceux qui aiment les évasions.
Le Seuil édite ces 300 pages parues en 2010.
Une interview de Teo Saavedra.