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vendredi 4 septembre 2026

SexOD (Patrick Collignon)

[...] - Vous êtes sérieux ?


Premier polar d'un auteur belge qui flirte avec le thriller érotique et nous emmène à Stockholm pour un été très chaud avec ce cluedo où, sans chandelier ni poignard, le sexe est l'arme même du crime.

  • le polar nordique revisité par un auteur belge
  • une ministre suédoise retrouvée morte dans sa chambre close
  • un thriller érotique à ne pas mettre entre toutes les mains
  • où le sexe devient l'arme même du crime
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (368 pages, juin 2026) :

Si vous connaissez déjà le belge Patrick Collignon, c'est sans doute comme coach spécialiste du comportement, et comme auteur de nombreux ouvrages sur ce thème. Peut-être aussi comme éditeur chez Eyrolles ou même comme fondateur de sa propre maison d'édition Patchenco Éditions. Mais jusqu'ici, vous ne l'aviez certainement pas repéré comme auteur de thrillers ...
Et bien voilà, c'est chose faite, et tant qu'à se lancer dans le polar, il n'a pas fait les choses à moitié : son premier thriller SexOD s'ouvre sur une scène particulièrement chaude et rend hommage aux polars nordiques qui nous font frémir depuis quelques années (l'auteur a vécu plusieurs années avec une Scandinave et avoue être fan de Jo Nesbo, Camilla Läckberg ou Jussi Adler-Olsen, on ne peut pas vraiment lui en tenir rigueur !) - voir l'interview.
Alors thriller érotique à ne pas mettre entre toutes les mains ? Un peu mais pas que ...

Le pitch et les personnages :

De nos jours dans un quartier chic de Stockholm, la ministre suédoise de la Santé, « sociale-démocrate engagée », est retrouvée morte en petite tenue dans sa chambre, au lendemain de ce qui a tout l'air d'une nuit vraiment torride. La veille, on lui avait livré une mallette mystérieuse ... toute aussi mystérieusement disparue le lendemain matin. Ses gardes du corps n'ont rien vu et on n'est pas loin du mystère de la chambre close. Son mari, « un industriel réputé, habitué du pouvoir, qui croule sous le fric », n'était pas là mais ne parait guère bouleversé. Que s'est-il passé ? Un lobbyiste du Big Pharma, un rival politique ?
« Sex OD, overdose de sexe [...]
— Vous êtes sérieux ? C’est dans le rapport du légiste ? 
— Dans la dernière version que j’ai eue en main, oui. Dans la version finale, je ne sais pas… »
Faute d'indices et de pistes valables, la brigade de flics patauge un peu mais s'avère bien sympathique : le jeune Tyko Törnqvist est motivé pour élucider sa première grosse affaire. Il fait équipe avec la grande Gabriella Ekdhal « trente-huit ans, une pomme à la bouche et un dossier sous le bras » et le polisassistent Valdemar Schneider, le geek de service qui dort sur place au commissariat. Quant à leur patron, le commissaire Klas Söderlund, « un air de Droopy marqué par des yeux tristes lourdement cernés de gris », il va devoir gérer les pressions politiques de toutes sortes, à commencer par celles de la SÄPO, la Säkerhetspolisen, la sécurité d'état chargée de la protection des dignitaires qui n'est pas la seule à vouloir étouffer toute l'affaire.
« Il y avait forcément une solution. Quelqu’un, quelque part, connaissait le fin mot de l’histoire. Les circonstances de la mort de la ministre n’avaient rien de naturel. Sa mort n’avait rien de naturel. »

♥ J'aime parce que ...

⋯  parce que Patrick Collignon maintient son cap sans jamais faillir, aligne les scènes les plus "hot" sans faillir non plus et flirte avec le thriller érotique sans jamais vraiment franchir la ligne rouge. Et pourtant, ouh là là, sexe et yoga suédois, réalité virtuelle et drogues réelles, nanotechnologies et réalité augmentée, thriller dystopique et théorie du complot (international tant qu'à faire) ... tout semblait réuni pour faire de ce polar un mauvais roman de gare à la SAS, et j'avoue avoir même un peu hésité avant d'embarquer pour Stockholm. 
⋯  parce que ses personnages de flics sont bien dessinés et surtout suffisamment sympathiques pour nous embarquer avec eux dans leur enquête au cœur d'une intrigue soutenue qui évoque les failles de nos sociétés, la corruption de nos élites, les dangers qui guettent nos institutions et nos libertés, ...
« Tu vires parano ! Tu t’obstines dans une théorie complotiste, alors que le procureur a estimé préférable de donner une réponse réaliste au public. Franchement, je pense qu’il a eu raison. Nous n’avons rien de concret, juste des suppositions, des hypothèses bancales et aucune preuve directe de quoi que ce soit. »
⋯  parce que l'écriture est nerveuse, sèche, résolument moderne voire branchée, et parsemée de touches d'humour bienvenues. Compte tenu des
enjeux sociétaux abordés, le dénouement en demi-teinte de ce polar très maîtrisé - qui n'est pourtant que le premier de l'auteur - ne sera pas tout à fait un happy-end.
Mais la vraie question est de savoir si "vous" pourrez « résister à l’appel du SexOD » ?!
⋯  parce qu'on ne craint pas de devenir accro : Patrick Collignon nous prépare une autre petite dose de thriller. Un roman qui devrait sortir l'an prochain (2027) peut-être sous le titre POLMAR puisque qu'il s'est inspiré du naufrage de l'Erika (encore quelques scandales et manipulations en perspective ...).

Pour celles et ceux qui aiment se faire plaisir.
D’autres avis sur Babelio et l'excellente critique du Monde du Polar.
Livre lu grâce aux éditions Patchenco (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté et une interview de l'auteur.

mercredi 29 juillet 2026

Lâcher les chiens (Antonin Feurté)

[...] J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé.


Cavale pyrénéenne - Voici l'étonnant premier roman d'un très jeune auteur à la plume rageuse et survoltée. Le récit d'une vie manquée, celle d'un jeune qui a voulu s'échapper de l'enfer industriel et regagner les montagnes de son enfance. Un témoignage implacable de la brutalité sociale de notre quotidien.

  • Premier roman d'un très jeune auteur à la plume étonnante
  • Un jeune violent et colérique vient de péter un câble, le revolver encore chaud.
  • Le GIGN aux trousses, c'est le début d'une cavale en montagne.
  • Quand on entend tourner les hélicos, les souvenirs remontent ...
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, janvier 2026) :

Allez il n'est jamais trop tard, voici encore un bouquin repêché de la précédente rentrée littéraire, celle de l'hiver 2026, avec Lâcher les chiens, premier roman du jeune français Antonin Feurté, paru en janvier aux éditions Paulsen et récompensé un peu plus tard au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo.
Antonin Feurté n'a que 23 ans, son héros à peine 25.

Le pitch et les personnages :

Valère, 25 ans, vient de péter un câble, sans doute poussé à bout, sans doute un brin parano. 
« Neuf ans que je bosse à l’usine. Cinq ans que le père est parti. Trois ans que le petit est arrivé, trois ans que ça part en vrille.
[...] C’est nous, les victimes. C’est parce qu’ils ne font rien que j’ai dû me faire justice.
[...] Le truc, c’est que j’ai de bonnes raisons de me méfier d’un paquet de gens. »
On ne sait pas encore exactement ce qu'il a fait mais son revolver est encore chaud et il se retrouve en cavale poursuivi par les flics et « même une colonne blanche de 4×4 blindés du GIGN ».
Les chapitres du récit survolté alternent plusieurs timings, à la première personne, celle du “je”. 
Avant, c’est le compte à rebours du burn-out à l’usine qui commence « 06:15 avant impact » quelques heures avant le coup de sang, le coup de chaud, le coup de feu.
Après, c’est l’altimètre qui scande les chapitres de la fuite en montagne qui débute à « 1 250 mètres ».
Il y a aussi les souvenirs de la vie d'avant le drame. L'enfance, les parents disparus, un deuil difficile, une petite-amie et même un tout jeune bébé. 
Le gars est assez ambigu, tantôt jeune énervé plutôt sympathique, tantôt violent et paranoïaque, et le lecteur ne sait pas trop de quel côté va finir par pencher la balance car on découvre les faits par petites touches, par ce que Valère veut bien nous en raconter, au fil de sa cavale dans les montagnes.

♥ On aime :

➔ Valère on le devine violent, instable, colérique, un peu speedé, il a la haine. Ses pensées sont au diapason de l'écriture hachée, nerveuse, rageuse. 
« J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé. »
Mais c'est aussi un jeune blessé, au propre comme au figuré, mal dans sa peau, malmené, humilié. Un jeune homme qui voulait juste vivre ses rêves inaccessibles de vie heureuse, apaisée. Alors nous aussi on a envie de lui dire « Calme-toi, Valère. Respire. ».
Peu à peu, on va cerner le bonhomme au fil de sa cavale en montagne et des souvenirs qui remontent. Jusqu'à ce qu'on sache enfin ce qui s'est passé à l'usine et comment tout cela va finir. Qu'on sache enfin qui se cache derrière le forcené paranoïaque que poursuivent les flics du GIGN.
➔ Quand là-haut, on entend tourner les hélicos, la cavale en montagne devient un sacré moment de nature-writing à la française, teinté de survivalisme, qui peut résonner avec les romans de Pierre Chavagné ou encore celui de l'autrichienne Marlen Haushofer.
➔ Il ne faut pas manquer de souligner le travail et le talent d'un jeune auteur quand son premier roman vient bousculer le paysage littéraire, comme ce fut le cas l'an passé par exemple avec Marius Degardin et ses Mandragores.
Deux très jeunes auteurs qui présentent bien des similitudes tant dans l'écriture que dans les thèmes abordés et deux romans qui laissent des traces profondes chez le lecteur.
➔ Je vous laisse découvrir l'enfer l'usine où travaillait Valère mais sachez que l'auteur a lui aussi travaillé ainsi dans une fabrique d'aliments pour chiens et chats, alors laissons lui le joli mot de la fin, tiré de sa postface :
« Il y a quatre ans encore, je travaillais l’été dans une usine semblable à celle de Valère. Je n’avais pas encore l’écriture pour traduire la fatigue de la tâche, la puanteur et les visages des hommes et des femmes qui résistaient depuis des années dans cet enfer industriel. Collègues d'usine, c'est d'abord à vous que je m'adresse. »

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes auteurs.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Une interview de l'auteur.
Livre lu grâce aux éditions Paulsen (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

jeudi 18 juin 2026

Délivrez-nous du bien (Joan Samson)

[...] Mais rien n’arriva.


Une fable aussi étrange qu'effrayante sur l'air du joueur de flûte de Hamelin. L'unique roman de Joan Samson est une histoire puissante qui va prendre la tête du lecteur et ne pas la lâcher facilement. Un roman qui a tout pour devenir un livre culte.

  • une histoire incroyable qui a tout d’une fable
  • un récit diabolique, très psychologique 
  • un premier roman écrit d'une main très sûre
  • l’unique roman de Joan Samson est plus redoutable que de nombreux thrillers
  • et il a tout pour devenir un livre-culte
❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteure, le livre (344 pages, avril 2026) :

L'étasunienne Joan Samson aurait pu n'être qu'une "femme de" : l'écrivain de la famille, c'était son époux, bibliothécaire, professeur de lettres. Jusqu'à ce qu'il eut la bonne idée de l'encourager à écrire ce roman à partir d'une petite nouvelle qui lui était passée par la tête.
Las, ce sera le seul roman de la brève carrière littéraire de Joan : elle décédera prématurément, très peu de temps après la publication de son livre en 1975.
Un bouquin au parcours décidément étonnant puisqu'il faudra attendre ... 2024 (et cette ré-édition 2026), pour que les éditions bordelaises Monsieur Toussaint Louverture le traduisent en France : alors oui, toutes ces péripéties mises bout à bout me font dire qu'on a dans les mains quelque chose de l'ordre du petit miracle. Il n'est pas si courant qu'un livre possède sa propre histoire en plus de celle qu'il raconte.
La traduction de l'anglais est signée par Laurent Vannini et le titre original était The Auctioneer, le commissaire-priseur.

Le pitch et les personnages :

Dans les années 60-70, Harlowe est une petite ville rurale du New Hampshire où vivent paisiblement quelques petits fermiers. Des gens simples comme la famille Moore : John, sa femme Mim, sa vieille mère Ma, et la petite Hildie, avec quelques vaches et guère plus de poules.
Tout allait tranquillement jusqu'à ce qu'un commissaire-priseur (Perly Dunsmore) s'installe en ville, s’accoquine avec le shérif (Bob Gore) et que tous deux se mettent en tête d'organiser chaque semaine une vente aux enchères : nous ne sommes pas loin de Boston, et les citadins, « les gens de l’été et les étrangers », sont bien entendus friands d'acquérir à bas pris quelques antiquités de la campagne, histoire d'accrocher une roue de charrette au plafond comme nouveau lustre du salon, très authentique.
Et forcément, une famille de paysans a toujours quelques vieilleries poussiéreuses qui traînent depuis trop longtemps dans la grange.
« Vous pouvez donner un petit quelque chose cette semaine, un petit peu peut-être la semaine prochaine … »
Alors tous les jeudis, Perly et Bob passent chez les Moore et leurs voisins : 
« Qu'est-ce qu'on va pouvoir donner cette semaine ? »
« Qu'est-ce qu'on va donner ? demanda-t-elle de nouveau. »
Alors on donne, on donne d'abord quelques rebuts inutiles, puis bientôt un meuble un peu abîmé, et maintenant quelques vaisselles, et puis le vaisselier puisqu'on a presque plus de vaisselle, et puis ... et puis ...
« Ça ne me dérangeait pas le moins du monde d’avoir la grange et la cave vidées. Il faut simplement fixer des limites… »
« Quelqu’un… une tête pensante quelque part va forcément piger et mettre le holà à tout ce bazar. »
Jusqu'où cela va-t-il aller ? Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et il ne semble y avoir aucune limite à la folie qui s'est emparée de la petite ville d'Harlowe ...
« Mais rien n’arriva. Même la neige ne tomba pas. »
« Et rien ne fut tiré au clair. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Cette histoire incroyable a tout d'une fable. Du moins c'est à cette idée que va se raccrocher le lecteur complètement possédé par cette intrigue diabolique où les habitants de Harlowe se laissent peu à peu, déposséder de tout. De tout et sans broncher.
Une fable où le commissaire-priseur endosse le costume du joueur de pipeau de Hamelin quand toute la ville « s’est mise à danser après lui comme s’il était le joueur de flûte ». 
Les habitants restent sidérés, paralysés, sans réaction, si bien que le priseur Dunsmore pourra dire : « tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire ».
➔ Comment toute une collectivité peut-elle se laisser bercer, berner, par les jolies phrases du priseur ? Comment les habitants peuvent-ils assister ainsi à leur propre déchéance sans plus réagir ? Comment peut-on aller aussi loin ? Car tout cela va aller trop loin, on l'a vite compris. Malheureusement, le lecteur sait bien que tout cela est évidemment possible, l'Histoire l'a montré cent fois, et l'auteure va enfermer tout son monde, ses personnages comme son lecteur, peu à peu, lentement, dans une spirale infernale qui ne lâchera plus personne. Joan Simson se montre bien plus redoutable que la plupart des auteurs de thrillers qui cherchent à nous effrayer et nous prendre la tête.
➔ Ce petit récit diabolique, plus psychologique que terrifique, est écrit d'une main très sûre et lorsqu'on tournera la dernière page, on aura bien du mal à quitter Harlowe, on restera estomaqué encore longtemps, on se souviendra durablement de la folie (hélas, si humaine) qui s'était emparée de cette petite ville et finalement, on regrettera que Joan Samson n'ait pas eu le temps de nous conter encore quelques autres histoires.
Espérons que l'on retienne au moins la leçon de celle-ci.

Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce Monsieur Toussaint Louverture (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 28 mai 2026

Je pleure encore la beauté du monde (Charlotte McConaghy)

[...] J’ai vu des loups modifier le cours des rivières.


Charlotte McConaghy, c'est l'Australienne pour qui le mot "nature-writing" a sans doute été inventé. Avant le phénomène 2026 des "Fantômes de Shearwater", revenons à son premier roman qui nous emmenait (en 2024) en Écosse sur les traces d'une meute de loups.

  • une enquête policière dans les Highlands écossais,
  • l'écologie de la réintroduction des loups dans les écosystèmes,
  • un roman noir sur fond de violences faites aux femmes,
  • une histoire forte, une écriture puissante et physique. 
❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (372 pages, 2024, 2022 en VO) :

On avait découvert l'Australienne Charlotte McConaghy en ce tout début d'année avec Les fantômes de Shearwater. Une grande claque littéraire, un coup de cœur pour ce récit hybride qui transportait (c'est le mot) qui transportait le lecteur très loin et qu'on pouvait lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux. 

J'étais donc très tenté de partir à la découverte du précédent ouvrage de cette auteure : Je pleure encore la beauté du monde, paru en 2024.
Mais avec un peu d'appréhension tout de même. Le précédent bouquin avait certes eu bonne presse à sa sortie mais à la suite du succès retentissant de Shearwater, le premier roman de la dame pouvait s'avérer une déception.
Finalement j'ai très bien fait : ne passez surtout pas à côté de l'écriture originale de cette Australienne.
Faut dire que la traduction était déjà signée Marie Chabin : c'était de bon augure. 

Le pitch et les personnages :

L'Australienne nous transporte cette fois en Écosse, dans la « forêt d’Abernethy, l’un des derniers vestiges de la forêt calédonienne » au pied de la chaîne de montagnes des Cairngorms, là où « se niche le cœur sauvage des Highlands ». Une région d'éleveurs de moutons.
Quelques écolos y ont entrepris un « processus de réintroduction des loups en Écosse. À ce moment-là seulement, la forêt reprendra vie » pour « évaluer l’impact concret des loups sur la régénération de l’environnement ». 
« Leur réintroduction modifiera le paysage de manière positive : la faune sauvage disposera d’un nombre croissant d’habitats, la nature du sol sera de meilleure qualité, il y aura moins de crues et d’inondations, les émissions de CO2 seront neutralisées. »
Bien évidemment, les éleveurs de moutons ne sont pas ravis de voir débarquer quelques prédateurs ...
L'héroïne est une biologiste, Inti « une Australienne soupe au lait un brin méprisante », accompagnée de sa soeur, Aggie, et de ses collègues écolos Niels, Evan et Amelia, la vétérinaire.
Face à eux, « des membres du syndicat des éleveurs-agriculteurs, du syndicat des gardes-chasses et du groupe de randonneurs Hillwalkers, plus des dizaines de propriétaires terriens implantés dans toute la région des Cairngorms – tous opposés [au] projet ».
Heureusement, Inti n'a pas l'intention de se laisser marcher sur les pieds et elle a de la répartie :
« - Je vais dire aux habitants du village d’enfermer leurs femmes et leurs filles. Les grands méchants loups seront bientôt lâchés.
Je rencontre son regard.
- À votre place, j’aurais plutôt peur que les femmes et les filles aient envie de s’enfuir avec les loups. »
Inti est inséparable de sa soeur jumelle, Aggie, qui est lourdement handicapée quand elles arrivent en Écosse : on nous laisse deviner un drame passé, un drame violent, ...
Toutes les deux sont de sacrés phénomènes, deux « forces de la nature », deux beaux personnages, qui soutiennent sans peine la comparaison avec Fen, la fille de Shearwater qui dormait avec les otaries sur la plage !

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Je dois avouer que l'écologie ne me passionne pas vraiment et que je porte habituellement un regard très sceptique sur les pamphlets qui brodent sur ce sujet à la mode.
Mais là vraiment, je vous invite à lire les quelques pages de cette auteure qui, au début du livre, nous explique les enjeux de la réintroduction des prédateurs dans l'écosystème. Honnêtement, c'est brillant, intelligent et bluffant, car le commun des mortels n'a qu'une très vague idée de ces enjeux. 
L'auteure a même cette très belle phrase : « J’ai vu des loups modifier le cours de certaines rivières » qui, bien expliquée, vaut vraiment son pesant de cacahuètes.
Elle s'appuie en partie sur une expérience réussie de "réensauvagement" effectuée dans les années 2000 avec des loups également, dans le Parc de Yellowstone, avec des études d'impacts de plusieurs années sur la flore, la faune et donc sur les paysages.
➔ Des paysages sauvages, des éleveurs de moutons, des jeunes femmes, des loups ... on comprend vite que tout est réuni pour un roman noir des plus sombres dans lequel l'auteure va tisser et entremêler plusieurs fils narratifs (comme celui de la gémellité par exemple) jusqu'à un dénouement cathartique et libérateur. 
Sans qu'on sache qui, du loup ou de l'homme, dissimule la plus grande sauvagerie : « la deuxième attaque est bien pire que la première ».
➔ Charlotte McConaghy a le don de savoir mélanger des ingrédients aussi improbables qu'inattendus au cœur de ses récits.
Un peu d'écologie (beaucoup même !), une nature sauvage, une bonne part d'ombre (celle des bons romans noirs), des histoires de familles dysfonctionnelles, des drames domestiques et des violences faites aux femmes, des énigmes policières, et puis une forte dose de sensations physiques car les mots de Charlotte McConaghy sont de ceux qui font parler les corps et les émotions. 
Ce mélange détonnant, déjà découvert sur l'île de Shearwater, on le retrouve à nouveau ici au cœur de l'Écosse - dans d'autres registres bien sûr car l'auteure ne se répète pas vraiment et c'est heureux - mais toujours avec la même force, la même puissance littéraire.
➔ Pour l'anecdote sylvestre, le roman Shearwater nous avait permis de découvrir le Pin de Wollemi, l'arbre le plus secret et le plus rare du monde, et cet épisode-ci nous propose de faire la connaissance du Pando, le géant tremblant, une colonie d'arbres encore plus étonnante (située dans l'Utah aux US).
➔ Autre curiosité (mais le bouquin en fourmille !) avec cette affection neurologique : la synesthésie visuo-tactile dont souffre (?) le personnage de Inti. L'écrivaine Siri Hustvedt également, pour la petite histoire.
C'est ce qui arrive lorsque le « cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens ».
Pour le lecteur de Charlotte McConaghy, ce sera de la synesthésie littéraire : quand je lis, je ressens.

Pour celles et ceux qui aiment les mystères de la nature.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 20 mai 2026

Morts à l'appel (Denis Dommel)

[...] L'histoire des téléphones tueurs.


Un premier thriller assez réussi avec pas mal d'humour, une curieuse intrigue et quelques personnages bien sympathiques. Cette « histoire de téléphones tueurs » pourrait bien vous guérir de votre addiction à votre smartphone.

  • Un premier roman et un techno-thriller bien ficelé
  • Une histoire de "téléphones tueurs" façon Mossad
  • Des personnages sympas et un humour acide
  • Un polar pas prise de tête ... enfin si, justement, mais seulement celles des victimes !
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, avril 2026) :

La collection Noire des éditions de L'Aube s'y entend pour débusquer de nouveaux talents du polar un peu partout dans le monde mais chez nous aussi.
Morts à l'appel est le premier roman du français Denis Dommel, jusqu'ici réalisateur de documentaires.

Si je vous en parle c'est parce que j'aime bien découvrir de nouveaux auteurs et que Denis Dommel signe là un techno-thriller plein d'humour qui, en quelques pages seulement, va vous faire passer définitivement votre nomophobie.
Un bouquin pas prise de tête ... mais une histoire de prise de têtes, une « histoire de téléphones tueurs ». 

Le pitch et les personnages :

En région parisienne de nos jours, quelques assassinats ciblés à la méthode peu classique : les cibles répondent à la sonnerie de leur smartphone ... et se font exploser la cervelle. 
Tiens, un air de déjà vu ?
« Vous vous rappelez des portables que le Mossad avait refilés aux types du Hamas ? Grosse opé, des dizaines de victimes. Et tout ça commandé à distance et déclenché en même temps. »
Les (premières) victimes : un chasseur sachant chasser, une patronne du CAC 40, un lobbyiste professionnel, ... bon d'accord, ce ne sont pas des types très sympas mais de là à les trucider ?
Les moyens mis en oeuvre semblent bien trop sophistiqués pour des activistes écolos de l'ultragauche, alors ?
Du côté des flics, on mobilise une équipe pluridisciplinaire : un commandant de la section cybercriminalité, un major de gendarmerie, un commissaire de la PJ, ...
« Les ministres, le gouvernement, le CAC 40, tout le monde commençait à se mêler de cette affaire, et ça n'augurait rien de bon. 
[...] Quand Sallers s'engagea dans le long couloir ministériel qui succédait directement à l'escalier monumental, il sentit de très loin l'odeur du gratin qui l'attendait de pied ferme. »
Au milieu de ce jeu de quilles affolées, notre héroïne Rebecca, journaliste sur le retour, vient d'être contactée par un mystérieux correspondant anonyme.
« Pourquoi cherchait-il à impliquer la presse ? Et quelle presse : une journaliste exilée depuis des lustres avec une réputation pas si terrible que ça et des états de service antédiluviens. Il devait forcément y avoir quelque chose d'autre. »
Chaque jour un nouveau smartphone se met à sonner et exploser à l'oreille de son correspondant, au point que l'opération des flics est baptisée « prise de têtes », mais le lecteur n'a absolument aucune piste ... pas plus que les enquêteurs ou la journaleuse.
« La DGSI et la DGSE penchaient pour des services organisés, peut-être étrangers mais disposant d'une logistique conséquente. À part ça, ce qui rapprochait les victimes entre elles restait un mystère. » 
Et chaque jour le téléphone sonne sans laisser aucun répit pour personne, car il s'agit de « stopper un psychopathe technophile sur le point d'assassiner trois cents personnes ».

♥ On aime :

➔ C'est ce qu'on peut appeler un polar sympathique : de l'humour (on ne se prend pas trop au sérieux), une intrigue intrigante, une écriture fluide et quelques personnages agréables, ...
➔ Certes ce n'est "que" un premier roman, certes Denis Dommel ne prétend pas goncourir, mais il sait écrire et sa lecture est agréable. On lui pardonne volontiers quelques tics de langage et les chapitres très courts permettent de passer rapidement d'un personnage à un autre sans jamais nous ennuyer entre deux péripéties, tout en nous laissant savourer ici ou là, quelques bons moments dans les rues de Paris.
« Le commandant pénétra enfin dans la chaleur ouatée de la brasserie qui, étrangement, sentait toujours le tabac froid plusieurs années après son interdiction en ces lieux. Il s'installa à une table en s'écrasant sur la banquette en skaï aux ressorts fatigués, pensa-t-il, par des millions de paire de fesses avant les siennes. Il n'était pas revenu dans le quartier depuis longtemps. »
➔ Juste un (tout petit) bémol pour le personnage de Rebecca, la journaliste, dont le genre féminin ne m'a pas semblé très affirmé : plusieurs passages la concernant pourraient tout aussi bien être inter-changés avec un vieux briscard des salles de rédaction, imbibé au whisky. Mais ce n'est qu'une petite remarque du grincheux, en passant, qui a cru voir là, sans doute à tort, un rhabillage féminin un peu trop marketing.

Pour celles et ceux qui aiment leur smartphone.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube Noire (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 28 avril 2026

Le sang des collines (Scott Preston)

[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable.


Rescapé de la rentrée 2025, ce premier roman est un gros coup de cœur et une totale immersion dans la vie pluvieuse des éleveurs de moutons de Cumbrie. Du nature-writing comme on en lit trop rarement, du rural et du social à la Ken Loach.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (400 pages, octobre 2025, 2024 en VO) :

On a bien failli passer à côté de ce rescapé de la rentrée littéraire de l'automne 2025 et c'eut été vraiment dommage, car c'était l'un des meilleurs du lot !
Fort heureusement, il n'est jamais trop tard pour se rattraper !
Scott Preston est natif de la Cumbrie, au nord de l'Angleterre, une région perdue mais connue pour son Lake District et ses moutons, juste en-dessous de l'Écosse.
Cet auteur a peut-être fait des études universitaires de philosophie avant de devenir publicitaire (!) mais il plonge ses bottes et sa plume dans la gadoue des pâtures à moutons.
Et tenez-vous bien, Le sang des collines n'est "que" son premier roman !
La traduction (remarquable) de l’anglais est signée par Paul Matthieu.

Le pitch et les personnages :

Celui qui nous raconte l'histoire, c'est Steve qui conduit tantôt des camions, tantôt des troupeaux de moutons.
Son pays c'est la Cumbrie, au nord de Liverpool et Manchester, juste avant l'Écosse, que seuls les touristes connaissent pour les randonnées au cœur du Lake District.
Un région de « montagnes mangées de nuages qu’on appelle les fells », une contrée pluvieuse où l'on trouve encore quelques rares fermes occupées par des éleveurs de moutons.
C'est là que vit Steve : « la ferme se trouvait dans l’un des quatorze déserts humides [...] où la saison des pluies dure douze mois par an » et où l'écriteau annonce que « les chiens non tenus en laisse seront abattus ».
C'est un pays de taiseux pas vraiment commodes.
« Si vous connaissez la Cumbrie, alors vous savez que ça aime pleuvoir là-bas. Si vous ne connaissez pas, eh bien certains jours c'est si vert que vous en avez mal aux yeux, et ce n'est pas à cause du bleu du ciel.
[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable et deux paires de paupières, comme les truites.
[...] Le gars avait toujours été un peu fêlé. La vérité, c’est qu’on l’est tous un peu par ici.
[...] Les gens des fells sont aimables comme pas deux. Tellement aimables que s'ils aperçoivent votre maison au détour dune paroi rocheuse, ils feront en sorte de construire la leur suffisamment loin pour que vous ne puissiez pas les voir vous non plus. Des kilomètres de rien, ça fait des murs épais.
[...] La fin de l'année est la période la plus calme sur une ferme d'élevage, et certains jours il règne un tel silence que vous finissez par vous parler à vous-même pour vérifier que vous n'êtes pas devenu sourd. »
Ouais on est bien d'accord, ça donne pas vraiment envie d'y aller rejoindre Steve et ses troupeaux.
Steve et ses mauvaises fréquentations, comme William Herne et son fils Danny ou encore Colin Tinley. 
Des types peu recommandables mais toujours plus sympas que Georges ou Bog qui sont bien pires. 
Sinon, il y a les moutons, des centaines de moutons, « des herdwicks, une race qu’on n’élève nulle part ailleurs dans le monde » et bientôt vous allez tout savoir sur les « bédigues, berques, brebis, béliers et autres blins ».
Nous sommes début 2001 et « pour commencer il faut que je vous parle de la fièvre aphteuse. La plupart des gens ne veulent pas en parler, de peur que ça la fasse revenir ».
Alors les troupeaux sont abattus (quelles images !) et ces éleveurs - qui ne sont que de simples métayers pour la plupart - vont se retrouver encore plus démunis et la région encore plus déshéritée.
De quoi attiser l'appât d'un maigre gain et l'inévitable violence qui l'accompagne.

Petite curiosité littéraire :
Les titres des chapitres correspondent à des chiffres dans l’un des dialectes utilisés jadis en Cumbrie par les bergers pour compter les moutons de leurs troupeaux : Yan : un ; Taen : deux ; Tedderte : trois ; ... 
Ce système reste encore employé par certains éleveurs de la région.
En cas d'insomnie, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Accrochez-vous, ça va dévaler des collines : et pas que des centaines de moutons, mais aussi une faconde étourdissante, intarissable, pittoresque. Un texte doué d'une énergie sauvage, bagarreuse, tout à l'image de ces hommes perdus dans une nature vraiment très rude. 
Du nature-writing comme on a trop rarement l'occasion d'en lire.
Le lecteur est rapidement estomaqué et se demande bien où ce publicitaire philosophe est allé tremper sa plume (et rappelons-le, ce n'est que son premier roman).
Ce qui nous accroche d'emblée dans ce roman (et c'est plutôt rare) c'est la prose, la langue, et il faut sans doute remercier le traducteur (Paul Matthieu) d'avoir su nous faire "passer" tout cela.
J'ai souvent pensé à un autre premier roman, Terres promises de Bénédicte Dupré-la-Tour (2024 - éditions Le Panseur) et d'ailleurs le bouquin de Scott Preston est sans doute plus proche d'un néo-western que d'un roman noir au sens habituel.
Mais dire que cet auteur a le sens de la formule n'est pas vraiment lui rendre justice : les formules, les perles, il les alignent à longueur de page et très vite le surligneur ne sait plus où donner de la tête.
« Une brebis gestante, c'est à peu près aussi docile que n'importe quelle bonne femme en cloque. » 
[Bon désolé, mais celle-là, je pouvais pas la laisser passer - et lui non plus d'ailleurs !]
➔ Dans cette région défavorisée, la nature ne fait pas de cadeaux et les hommes ne s'en font pas non plus. On se chamaille, on se cherche (et on se trouve souvent), à coups de mots quand tout va bien, à coups de poings quand ça dégénère. Une virilité bravache et rageuse.
Jamais tenté par le misérabilisme, Scott Preston donne dans le rural et le social et son histoire de moutons évoque inévitablement le Raining stones de Ken Loach.
➔ Comment expliquer que ce bouquin se révèle si prenant alors qu'il ne s'y passe pas grand chose : quelques bagarres, quelques cadavres aussi tout de même (et pas que des moutons), une très vague histoire d'amour qui ne dit pas son nom, ...
Alors comment se fait-il qu'on reste comme prisonnier de ce récit, qu'on aimerait que jamais il ne s'arrête ?
Parce qu'on est littéralement embarqué aux côtés de Steve et de ses bêtes, on bosse avec lui, on souffre avec lui, on roule avec lui, on est épuisé avec lui, on fréquente les mêmes mauvais gars, on se réveille avec la même gueule de bois, on a froid, on renifle les mêmes odeurs, on a les vêtements trempés et les pieds boueux, ...
L'immersion est complète dans cet univers de bergers : une vie que vous ne souhaiterez pas à votre pire ennemi mais un livre que vous aimerez offrir à vos amis.

Pour celles et ceux qui aiment les moutons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 23 mars 2026

La condamnation des vivants (Marco de Franchi)

[...] L’enquête sur l’Homme qui sourit.


Ce premier roman d'un ancien du FBI italien, est un thriller original et de très bonne facture qui revisite avec intelligence les clairs-obscurs de la peinture du Caravage.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (576 pages, juin 2025, 2022 en VO) :

On a bien failli passer à côté de l'arrivée (l'an passé) d'un nouvel auteur de la scène du polar italien !
Voici Marco De Franchi qui nous dit avoir toujours rêvé d'être à la fois flic et écrivain.
Et bien c'est chose faite : il a eu « la chance de travailler au SCO pendant près de six ans », le Servizio Centrale Operativo (SCO), l'équivalent italien du FBI, et La condamnation des vivants est son premier roman. 
Si vous êtes amateurs de thrillers originaux et de peinture italienne, cette fois, ne passez pas à côté !
Oui la peinture italienne, parce Marco de Franchi a « reçu l’amour de l’art en héritage de [son] père, un professeur de lycée à l’ancienne ».
La traduction de l'italien est signée par Françoise Bouillot.

Le pitch et les personnages :

La Toscane est célèbre pour ses paysages paisibles et sereins, mais le lecteur n'aura guère le loisir de les contempler : l'intrigue nous emmène directement sur plusieurs scènes de crime - des enlèvements d'enfants. « C’est un sacré bordel. Un ravisseur d’enfants en série et un homicide. Le cauchemar de tout policier. »
Fabio Costa est le commissaire local, un ancien du SCO lui aussi, mais il est en disgrâce, quasiment en exil dans cette province, et traîne apparemment un sombre et inquiétant passé derrière lui, une « vilaine histoire qui avait éloigné le policier de Rome ».
Sur ces affaires, les autorités italiennes mobilisent leurs meilleurs éléments : juges, procureurs, commissaires et enquêteurs locaux, police scientifique, et donc ce fameux SCO, le FBI italien, « le service le plus prestigieux de la police », conduit par la commissaire Valentina Medici « qui est arrivée de Rome avec son assistant, Angelo Zucca ».
« À trente-deux ans, elle avait une carrière assurée, un brillant avenir dans la police et aucune charge de famille ». 
Le groupe d'enquête est une véritable ruche, agitée d'égos, de jalousies et de vieilles rancœurs. Marco de Franchi, familier des arcanes de la police italienne, se plait à nous immerger au sein de ces rivalités intestines.
D'autant que les choses vont encore se compliquer : « cette affaire était décidément plus complexe qu'un simple cas de pédocriminalité. Elle semblait en dissimuler une autre, plus vaste et plus obscure, et sans doute plus terrifiante ».
Le criminel sera vite surnommé « l'homme qui sourit » à cause d'une malformation du visage, puis bientôt « le collectionneur de visages ».

♥ On aime beaucoup :

➔ L'intrigue à double fond est plutôt originale et l'enquête réellement captivante. Ce thriller brillant ne laissera guère de répit au lecteur qui pourra approfondir sa culture artistique concernant les tableaux du Caravage (le baroque réaliste du début du XVIIe) : Les musiciens, Judith et Holopherne, Sainte Catherine d'Alexandrie, ...
➔ Les presque 600 pages défilent sans temps mort et l'auteur utilise habilement son duo de flics, la belle Valentina et le sombre Fabio, chacun avec sa propre personnalité et ses propres talents, ce qui autorise à mener plusieurs investigations en parallèle, en Toscane ou à Rome, ...
Les interrogatoires menés par Fabio Costa auprès de différents témoins sont de savoureuses perles d'intelligence humaine et si, théoriquement c'est bien Valentina l'héroïne qui dirige l'enquête, c'est assurément Fabio qui cache la personnalité la plus captivante.
➔ Mais tout cela va beaucoup trop vite et page 312, à mi-parcours, tout est déjà bouclé !
Le Caravage était connu comme le maître du clair-obscur alors que se passe-t-il ? Que nous a caché Marco de Franchi ?
Pas mal de choses et « même un flic chevronné n’aurait jamais dû voir ce qu’il s’apprêtait à affronter ».
➔ Si l'on veut des références, on pourrait situer cet italien quelque part entre un Franck Thilliez (celui de La faille par exemple pour faire un peu écho à la plastination dont il est question ici) et un Bernard Minier (celui de Glacé par exemple, pour les décors de montagne et la galerie des horreurs).

Pour celles et ceux qui aiment la peinture baroque.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 9 février 2026

Sécher tes larmes (Meï Lepage)

[...] Rien ne s’est jamais passé comme il le fallait.


Premier polar d'une jeune lyonnaise. Une intrigue sacrément tordue qui évoque les violences faites aux jeunes femmes et la première enquête d'Emma Fauvel, une jeune fliquette au passé traumatisant et au parler cash.

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L'auteure, le livre (432 pages, 2026) :

Ah c'est toujours un plaisir un peu particulier que de découvrir un premier roman : cette nouvelle plume, c'est Meï Lepage, une jeune femme d'à peine trente ans.
Une jeune femme de la génération Z au parcours pour le moins inhabituel : après une formation et des débuts dans le graphisme et le cinéma d'animation (un de ses personnages s'appelle Henri Langlois !), la jeune femme choisira finalement d'intégrer les rangs de la police de terrain à Lyon !
Son premier roman, Sécher tes larmes, prend pour décor la ville d'Annemasse (où l'auteure a été affectée quelques temps) et inaugure la série des enquêtes de Emma Fauvel, son héroïne.

Le pitch et les personnages :

Annemasse 2024, c'est l'été des JO de Paris. Une jeune femme disparaît, enlevée en pleine rue, un peu avant minuit.
Le plus incroyable - si je puis dire - c'est que cette même jeune femme, Adèle, avait déjà été enlevée sept ans plus tôt ! Un remake !
« — C’était le 23 mars 2017, il y a sept ans. Quel lien avec l’enlèvement actuel ? 
— Attends, tu vas voir. [...] Le nouvel extrait date du 8 août 2024 à 23 h 50 ; autrement dit, de jeudi dernier. La rue est filmée avec la même caméra de surveillance. 
[...] — Adèle a été enlevée au même endroit, de la même façon ? dis-je, sidérée.
— Oui. On a affaire à un enlèvement copié-collé, sur la même victime, sept ans après. Elle avait seize ans la première fois, elle en a désormais vingt-trois.
— C’est une mauvaise blague ?
— J’aurais préféré, soupire-t-elle. »
Mais attention lecteur, c'est bien pire que ce que tu imagines : « Adèle n’est que la partie émergée de l’iceberg » et chaque personnage cache soigneusement sa part d'ombre.

♥ On aime :

➔ Voici un polar écrit dans un style plutôt réaliste et - privilège de la jeunesse ? - ni l'auteure, ni son héroïne, ne mâchent leurs mots bien longtemps.
Emma Fauvel, quand il s'agit de donner son avis sur un(e) collègue :
« On est tous le con d’un autre, mais je ne peux m’empêcher de penser que certains le sont plus que d’autres – et, très souvent, plus que moi. »
Meï Lepage, quand il s'agit de nous plonger dans l'ambiance de cette ville frontalière, lieu de tous les trafics :
« Annemasse est la banlieue française de Genève. Les plus fortunés côtoient les délinquants en surnombre. C’est un cocktail explosif, agrémenté d’un trafic de stupéfiants bien implanté. La frontière suisse a des atouts, que les activités soient légales ou non, ce qui donne une sacrée dose de boulot aux effectifs de police locale. »
On imagine volontiers l'adjoint au tourisme de la municipalité piquer une crise en découvrant ce récit !
➔ L'ambiance sous tension de ce polar avec sa fliquette borderline au passé traumatisant, fait indubitablement penser au style de Franck Thilliez et sa série des Sharko/Hennebelle : il y a des comparaisons moins flatteuses !
➔ Avec son dénouement à tiroirs, l'affaire va se révéler sacrément complexe, tordue, voire même un peu capillotractée diront certains, mais on devine que c'est pour mieux noircir le tableau car selon Meï Lepage, « le monde n’est ni tout noir ni tout blanc, mais plutôt une insondable grisaille » et parce que bien évidemment, « rien ne s’est jamais passé comme il le fallait, en définitive ».
➔ Mais ce n'est encore qu'un premier roman, ce qui explique sans doute quelques maladresses comme les inserts répétés sur le calvaire de la victime, martyrisée dans la cave du méchant.
Heureusement, Meï Lepage ne s'y attarde pas trop, évite même le voyeurisme complaisant, mais vraiment, c'est un "motif" usé, typique de beaucoup de romans policiers, un "truc" tant lu et trop relu, dont on aimerait sincèrement être débarrassé. Il faudra trouver autre chose désormais pour évoquer les violences infligées aux femmes et souvent, ce qui est suggéré sans être explicité s'avère tout aussi terrifiant dans l'imagination du lecteur.

Pour celles et ceux qui aiment les coups tordus.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 décembre 2025

Underdog (Bruno Marsan)

[...] Délires de vieux con.


Une idée de départ originale et captivante (la relecture du film Rocky et de la carrière de Stallone) qui se prend les pieds dans le tapis d'un délire nauséabond. On n'a sans doute pas tout compris !

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L'auteur, le livre (576 pages, janvier 2026) :

Les éditions Séguier nous ont déniché : Underdog, le premier roman d'un auteur autodidacte venu du sud-ouest, Bruno Marsan.

Le pitch et les personnages :

Underdog désigne le perdant d'un combat de chiens, celui qu'on donnait perdant d'avance dans les paris.
Le mot désigne donc des individus méprisés, insignifiants qui se trouvent dans une situation difficile. 
Chien battu, outsider, tocard, loser, ... 
Les histoires ne manquent pas et Bruno Marsan va nous mettre en perspective celle d'un acteur de second plan, un dénommé Sylvester Stallone qui écrivit le scénario du film Rocky en 1976.
Un film qui raconte le combat de boxe entre un champion du ring et un outsider (Rocky) interprété par un autre tocard, celui qui se faisait appeler Sly pour contourner son prénom qui rappelait trop, à l'époque, le loser de Titi et Grosminet : depuis son enfance, Sylvester se faisait malmener, à cause de ses handicaps, quelques difficultés scolaires et d'élocution ainsi qu'une déformation faciale dues à une naissance difficile.
De l'autre côté du ring, Bruno Marsan évoque ce qui ressemble bien à sa propre histoire familiale : celle de Richard, un enfant du sud-ouest, né dans les montagnes du fin fond du Béarn, un orphelin élevé par sa grand-mère. 
« La vie était rude, et je ne le savais pas ; elle était heureuse, mais je m’en doutais. Il ne me venait pas à l’esprit qu’elle ne le serait pas toujours. »
Richard Moreira partira vers l'ouest, rejoindre une Amérique mythique sur les traces de Rocky. Il y connaîtra plusieurs vies.

♥ On n'aime pas vraiment :

➔ On aime redécouvrir Rocky, son auteur et interprète : Bruno Marsan nous propose sa relecture du film et des débuts de Stallone, jusque dans les coulisses du tournage, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il réussit à nous donner une furieuse envie de le revoir, ce film. C'est sans doute le point fort (poing ?) du livre.
➔ Ce roman janusien (l'américain Stallone et le français Richard) est original et captivant. Dans ce parallèle, Stallone est à la fois un modèle et un miroir pour le petit frenchy descendu de ses montagnes béarnaises pour traverser l'Atlantique. D'autant plus que tout laisse penser que le parcours de Richard est en bonne partie autobiographique.
➔ Cette double biographie était la bonne idée du livre mais la carrière de businessman de Richard prend de plus en plus de place jusqu'à envahir le bouquin au fil des digressions. Et il faut dire qu'on a pas vraiment apprécié les diatribes féroces mais bien trop convenues de Marsan contre les bobos, les bullshit jobs, le complotisme woke et l'ultra-libéralisme étasunien. Cette tranche de vie de Richard Moreira (sa 'réussite' sociale), amère et cynique, n'est certainement pas la partie la plus intéressante du bouquin. 
« Mais voilà que je reprends mes délires de vieux con, dont j’ai déjà encombré ces pages et l’esprit du lecteur. »
Et dans ce même registre new-yorkais, on n'a pas trop compris pourquoi l'auteur usait et abusait de l'américain sous-titré : cette afféterie inutile rend la lecture beaucoup moins fluide et c'est dommage. 
Dommage que l'auteur se soit laissé aller, au lieu de s'en tenir à son excellente idée de départ, la relecture de Rocky.
« Je ne croyais pas un seul instant que les femmes, les homos, les Noirs puissent faire mieux que les vieux hétéros blancs. Pas du tout. Mais il était naturel qu’ils exercent ce pouvoir à leur tour ; qu’ils créent, eux aussi, de la richesse et de la beauté.
[...] Oui, pour le moment, tout était un peu sale, infantile, ridicule, agressif ou violent, comme dans toute libération. Ils déboulonnaient ; ils étaient nihilistes par balbutiements, par hésitation ; ils ne savaient encore où aller ; ils étaient en transition – comme disaient ceux qui changeaient de sexe. Mais certains y arriveraient. »
Et puis sur la fin, ça se lâche vraiment pour devenir presque nauséabond. Voici quelques extraits qu'on ose à peine citer :
« La France a élevé des ponts, des lycées, des boulevards en Algérie ; les anciens colonisés s’en servent toujours , ça n’empêche pas les immigrés de reprocher encore à la France de les avoir asservis. Les hommes ont inventé la courtoisie, et célébré la beauté féminine dans la peinture, le cinéma et la littérature ; ça n’empêche pas les femmes de ne retenir que la réification dont elles ont été les victimes. Elles ont de bonnes raisons de dénoncer la domination masculine, comme les anciens colonisés la domination coloniale, même si tous le font avec anachronisme. »
« Si intelligente qu’elle soit, une femme amoureuse se transforme toujours plus ou moins en idiote. Elle s’entête et refuse de comprendre. »
Le lecteur s'affole un peu, se dit qu'il ne faut pas confondre l'auteur et son personnage, bla bla bla, se dit qu'il n'a pas tout compris, qu'il y a du second degré quelque part, et on finit par parcourir les derniers chapitres en diagonale, pressé d'arriver à un retournement explicatif, à une conclusion salvatrice ...
Et bien non.

Pour celles et ceux qui aiment les perdants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Séguier (SP).  

jeudi 4 septembre 2025

Les 8 vies d'une mangeuse de terre (Mirinae Lee)

[...] J’ai l’impression d’avoir mille ans déjà.


L'Histoire tourmentée de la Corée à travers l'histoire d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages : un parcours horrifique et incroyable.
Premier gros coup de cœur de cette rentrée littéraire 2025.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (420 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

Mirinae Lee est née en Corée du Sud et vit aujourd’hui à Hong Kong.
Son premier roman, Les 8 vies d'une mangeuse de terre, s’inspire - très librement - du parcours de de sa grand-tante qui, comme la femme du roman, a réussi à fuir la Corée du Nord.
La traduction de l'anglais (Corée) est signée par Lou Gonse.

Le pitch et les personnages :

L'employée d'une maison de retraite de Corée du sud, se met en tête de recueillir les confidences des pensionnaires pour rédiger leur nécrologie, à partir de quelques mots-clés.
« – Alors, quels sont vos huit mots, madame Mook ? demandai-je, remarquant le retour de son sourire insolent. 
– Esclave. Reine de l’évasion. Meurtrière. Terroriste. Espionne. Amante. Et mère.
– Ça fait sept. Pas huit, fis-je observer. 
– Vous avez donc vraiment écouté. Son sourire insolent s’élargit. »
L'histoire que va nous raconter la vieille Madame Mook est véritablement hallucinante et nous allons parcourir toute l'histoire récente de la Corée et de ses guerres, la colonisation japonaise du début du siècle, la guerre du Pacifique et la seconde guerre mondiale, la partition du pays en 1953 et la période communiste en Corée du nord.
Chacun des chapitres va retracer une étape du parcours dantesque d'une femme insaisissable aux multiples noms et visages.
En 1961, Vierge fantôme à la frontière nord-coréenne.
En 1938, Quand j’ai arrêté de manger de la terre.
En 1950, Mettez le feu.
En 1942, Conteuse.
En 1955, Pour un grain de beauté.
En 2005, L’espionne qui écrit en jaune.
En 2006, Confessions d'un couple ordinaire.

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ L'histoire qui nous est contée est tout à fait épouvantable : les temps de guerre ne sont pas vraiment cléments envers les femmes et notre héroïne affrontera le pire, l'esclavage comme femme de réconfort pour les troupes japonaises ou comme fille à soldats pour les GI, entre autres vicissitudes.
Alors qu'est-ce qui fait qu'on ne peut plus lâcher cet effroyable récit, une fois que la vieille dame Mook a pris la parole et se met à nous raconter sa vie, aussi tragique qu'incroyable ?
C'est sans aucun doute le talent de conteuse de Mirinae Lee, un don qu'elle partage volontiers avec Madame Mook : un chapitre est même intitulé Conteuse, et l'on sait depuis Shéhérazade que c'est un talent utile à la survie des femmes. Mais ces contes ne sont pas des histoires à raconter aux enfants.
« Tu me demandais de te raconter les mêmes histoires encore et encore, même si tu en connaissais les moindres détails, chaque boulon de leurs structures narratives, chaque virgule et chaque soupir, simplement parce que c’étaient tes préférées. »
➔ Au fil des multiples 'vies' qu'elle a traversées, des apparences qu'elle a adoptées et des identités qu'elle a empruntées, Madame Mook, ou quelque soit son véritable nom, va se révéler insaisissable et experte en manipulation, mensonge et mystification. Le prix de sa survie car « parfois un mensonge n’est pas un moyen de blesser les autres, mais simplement une tentative de survie. Une tentative pour rester sain d’esprit. »
➔ Cette héroïne énigmatique va permettre à Mirinae Lee de jongler avec les époques, de jouer habilement avec le lecteur et de le mener par le bout du nez depuis les horreurs indicibles de la guerre jusqu'à la douce subtilité d'un grain de beauté. Puisque tout cela n'est peut-être qu' « une illusion. Penser que l’on connaît vraiment quelqu’un. »
Chaque chapitre, chaque période, est le prétexte pour une histoire à part entière (d'ailleurs certaines sont parues initialement sous forme de nouvelles), des histoires qui vont s'entre-croiser les unes avec les autres tissant chaque facette, chaque 'vie' de cette mangeuse de terre avec son lot de mystères et de secrets. 
Un éclairage, une explication, apparaîtra parfois beaucoup plus loin, dans une autre 'vie', un autre chapitre.
➔ Avec ce premier roman, maîtrisé de bout en bout, Mirinae Lee nous livre ici une formidable histoire dont le personnage géophage est une femme tout aussi incroyable : « Après avoir vu ce que j’ai vu, avoir fait ce que j’ai fait, j’ai l’impression d’avoir mille ans déjà. »

Pour celles et ceux qui aiment la Corée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Phébus (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 septembre 2025

Nulle part où revenir (Henry Wise)


[...] La parole rageuse de Dieu.

Pour son premier livre, Henry Wise s'inscrit avec efficacité dans la mouvance de ces romans noirs étasuniens, tout imprégnés de la moiteur tropicale et raciste du Southside. Ou quand le rêve américain tourne au cauchemar.

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L'auteur, le livre (544 pages, août 2025, 2024 en VO) :

L'éditeur Sonatine nous fait remarquer qu'en ces temps troublés, de nouveaux auteurs étasuniens de romans noirs suivent une boussole qui pointe au sud vers le Southside : Shawn Cosby, David Joy, ... pour n'en citer que quelques uns qu'on a eu le plaisir de découvrir ici. 
Henry Wise revendique cette même filiation et on le découvre ici avec son premier roman : Nulle part où revenir qui est peut-être bien "LE" roman américain de cette rentrée 2025.
La traduction (américain) est de Julie Sibony.

Le pitch et les personnages :

Will Seems revient au pays où il a grandi, dans une petite ville de Virginie non loin de Richmond, après dix ans d'absence (on apprendra plus tard pourquoi). 
Il est embauché comme adjoint au shérif dans ce comté où la seule radio captée diffuse « la parole rageuse de Dieu hurlée par un prédicateur furibond ».
Lorsqu'un incendie ravage l'une des maisons du comté, Will réussit à en sortir un cadavre visiblement assassiné, celui de Tom, un ami d'enfance.
Pris en train de fuir les lieux, un vieil homme, un voisin, un noir, est le suspect idéal : Zeke Hathom.
Pour compliquer les choses, Will l'adjoint du shérif a grandi jadis dans la famille de Zeke. Il cache même chez lui, le fils de Zeke, un jeune homme qui a plutôt mal tourné : ils sont tous deux « prisonniers d’un même passé ».
Quand Will doit annoncer la mort de Tom à sa mère Claudette, on tient là une scène particulièrement forte, lourde de tensions et de non-dits :
« – Paraît que t’as arrêté Zeke Hathom. Fiston, t’as pas une dette envers cette famille ? 
– Il y avait des signes qui menaient jusqu’à Zeke, madame. 
– Qu’est-ce que t’y connais en signes ? Je vais te dire un truc : tu peux voir les signes, les signes peuvent être là, mais si tu sais pas les lire, ça sert à rien ni à personne. 
– On n’avait pas d’autre choix que de l’arrêter, persista Will. 
– C’est faux, et tu le sais. »
Quand à la scène de l'enterrement (enfin, le premier enterrement) de Tom, la victime  : « Alléluia ! », je vous laisse la surprise !
Pris entre les communautés noire et blanche, empêtré dans ses contradictions et l'histoire de sa propre famille, Will Seems qui « voulait croire que le passé ne déterminait pas forcément l’avenir », va devoir affronter les fantômes de son histoire ... Et ils sont nombreux : « une armée d'ombres ».
« – Vous savez quoi, shérif ? Les preuves, c’est pas toujours le plus important. Y a aussi ce qu’on peut pas voir. Y a ce qu’on croit. La confiance dans la loi à cause de la justice qu’elle représente. »
Comme nul ne semble pressé d'innocenter Zeke Hathom et de dénicher le vrai coupable, les familles noires vont embaucher une enquêtrice venue de Richmond : Bennico Watts. 
Ce qui ne va pas vraiment arranger la situation déjà difficile de notre shérif adjoint Will Seems qui va devoir aller chercher la vérité au cœur des marais du Snakefoot.
« – Le Snakefoot ?
– On appelle ça le marais du Snakefoot. En gros, c’est le trou du cul oublié au fin fond de ce comté oublié, un endroit où cohabitent des descendants d’esclaves évadés et le pire de la misère blanche. »

♥ On aime beaucoup :

➔ Ce premier roman de Henry Wise pointe une fois de plus le pêché originel, la maladie infantile des États-Unis : cet esclavage sudiste dont découle un racisme toujours profondément ancré dans le pays.
L'approche de Henry Wise est cependant un peu différente de celle de ses collègues : Wise s'intéresse moins au racisme proprement dit qu'à la malédiction qui pèse désormais sur les habitants, blancs comme noirs, de ces états du sud, ces états qui furent à la fois traîtres et patriotiques. 
En dépit de l'anachronisme, je pourrais même reprendre la prophétie du grand maître des Templiers, plutôt bien vue dans le contexte : « Soyez tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races ! ».
➔ Chacun des personnages est empêtré dans son passé comme dans la boue des marais de Virginie, sans pouvoir ni revenir sur ce qui a été fait, ni sur ce qui aurait dû l'être, ni même influer sur ce qui va sans doute arriver. Car c'est « que du malheur ici, dans le Snakefoot ».
« C’est après moi que tu cours, ou après toi-même, pour ce que t’as fait ou que t’as pas fait ? »
➔ L'atmosphère de ce roman très sombre est donc lourde et pesante, d'autant que Henry Wise, qui est également poète à ses heures, y va de ses douloureuses envolées lyriques pour déplorer « la facilité qu’il y avait à détruire et la difficulté à faire pousser quelque chose. La justice ne pouvait remplacer les morts. Voilà ce que les gens n’avaient pas l’air de comprendre : la justice du présent ne rachetait pas les crimes du passé. »
Et cet esprit poète sait aussi faire naître de bien belles formules :
« Le monde ne s’était jamais arrêté assez longtemps pour qu’il puisse y trouver sa place. »
« [...] Tu sais, je commence à me demander : si Dieu a fait l’homme à son image, est-ce qu’on ne devrait pas avoir peur de Dieu lui-même ? »
« [...] La plupart des femmes avaient en elles quelque chose qui rendait la divination possible, mais elles ne savaient tout simplement pas s’en servir. Il fallait un enseignement pour comprendre que c’était là, et de la sagesse pour s’en emparer, or les enseignants étaient rares et la sagesse difficile à atteindre. »
➔ Pour finir, qu'on me permette de citer l'éditeur Sonatine qui pointe exactement l'intérêt pour nous, de ces romans noirs étasuniens : « plus que toute autre, la terre du Sud cristallise ce qui fait des États-Unis un pays en crise : l’héritage colonialiste et les traces des traumatismes passés ; un fossé social et économique qui reproduit les injustices d’hier et les transmet de génération en génération ; les ravages de la violence et des drogues, autant de rappels que le rêve américain a bel et bien sombré corps et âme. »

Pour celles et ceux qui aiment le Sud.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 30 août 2025

Hiver à Sokcho (Élisa Shua Dusapin)


[...] Sokcho, une destination balnéaire.

En plein hiver dans une station balnéaire de Corée (du Sud) la brève rencontre d'un dessinateur français et d'une jeune coréenne. Ambiance douce et zen pour ce très court récit d'une amourette qui n'a pas eu lieu.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteure, le livre (144 pages, 2016) :

Voilà une lecture pour le moins "internationale" : Élisa Shua Dusapin est né en 1992 d'un père français et d'une mère coréenne. Elle même partage sa vie entre la Suisse et la France !
En 2016, elle publie son premier roman, un succès, Hiver à Sokcho, récompensé par le prix Régine Deforges à Limoges en 2017 et qui a été joliment adapté au cinéma en 2024 par Koya Kamura, un réalisateur ... franco-japonais !
Film et livre sont au programme du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025, ce qui motive cette année notre lecture tardive.

Le pitch et les personnages :

Un français Yan Kerrand, un normand, débarque en plein hiver dans un hôtel pas trop glamour de Sokcho, petite ville provinciale sur la côte nord-est de la Corée du Sud, tout près de la frontière avec celle du Nord. « Sokcho, une destination balnéaire. Qu’il soit prévenu, il n’y avait pas grand-chose à faire en hiver. Les clients étaient rares à cette période. » 
Kerrand est un bédéiste, un dessinateur, venu chercher inspiration et décors exotiques pour de futurs albums. Il trouve que Sokcho ressemble au « monde Playmobil » et voudra visiter les montagnes du Seoraksan et la DMZ (c'est tout de même la frontière la plus infranchissable de la planète et le plus ancien "mur" de notre époque éclairée).
La réceptionniste de l'hôtel est elle-même métissée (de père français) et son visage fait se retourner ses compatriotes sur son passage. Sa mère travaille comme poissonnière au port et voudrait voir sa fille de 25 ans déjà mariée. Maman sait préparer le fugu, ce fameux poisson aux viscères toxiques, « seule poissonnière de la ville à posséder la licence qui lui permettait d’en cuisiner, ma mère en préparait chaque fois qu’elle voulait briller ».

♥ On aime :

➔ Voilà un court récit, celui d'un arrêt sur image dans cette station balnéaire déserte. Tout est comme suspendu ici : la ville de mer entre deux saisons, le français entre deux avions ou deux albums, la coréenne entre deux amours. 
Une ambiance douce, rêveuse, zen, qui nous évoque les BD japonaises de Jiro Taniguchi ou Frédéric Boilet ou même peut-être le récent Jour de ressac de Maylis de Kerangal au Havre.
L'ambiance qui convient à cette très petite chronique d'une amourette qui n'a pas eu lieu.
Une carte postale, la photo d'une promenade sur une plage battue par les vents et la mer d'hiver.
➔ Une petite écriture sèche et factuelle (c'est elle qui raconte) qui laisse au lecteur tout le soin (et le plaisir) d'imaginer les sentiments au-delà des gestes.
Avec tout un tas de petites infos sur la vie coréenne, les bains, la chirurgie esthétique (« la chirurgie t’aiderait peut-être à trouver un meilleur emploi »), le froid de l'hiver, et bien entendu la cuisine, ...
En prime, quelques jolies pages sur le dessin puisque le héros est bédéiste.

Pour celles et ceux qui aiment la Corée.
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Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.