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mercredi 6 mai 2026

Exil(s) islandais (E. B. Aegisdottir et J. Loubry)

[...] Nous n’avons rien fait de mal.


Un petit polar à 4 mains entre Lyon et Reykjavík, mais porté par une intrigue suffisamment solide pour faire de ce "coup éditorial" un agréable patchwork tricoté entre deux pays et deux cultures.

  • Un polar de Eva B. Aegisdottir et J. Loubry
  • Deux villes, Lyon et Reyjkavík, deux pays, deux cultures
  • Une intrigue solide qui mêle le passé et le présent.
❤️❤️❤️❤️🤍 

Les auteurs, le livre (192 pages, avril 2026) 

En littérature, les figures imposées sont souvent acrobatiques mais pas toujours très réussies, même lorsque ce sont des auteurs réputés qui s'y collent.
Mais cette fois-ci, l'islandaise Eva Björg Ægisdóttir et le français Jérôme Loubry, tous deux déjà bien connus de nos services, vont nous prouver le contraire.
L'idée de ces Exil(s) islandais est née, avec la complicité de l'éditeur, de leur rencontre au festival lyonnais Quais du Polar pour une partition à quatre mains entre deux auteurs étrangers appartenant à deux régions bien différentes, un peu sous la forme d'un "cadavre exquis" qui se déroulerait entre Lyon et Reykjavík.
La traduction de la partie islandaise est signée par Jean-Christophe Salaün.

Le pitch et les personnages :

Dans leur jeunesse, Vera et son mari Andri ont fait leurs études de droit à Lyon et ils sont désormais devenus des figures politiques bien en vue à Reykjavík.
Au plus mauvais moment, Camille, une journaliste française, débarque en Islande, bien décidée à faire la lumière sur une vieille histoire qui les mettrait en cause ...
L’inspecteur lyonnais Dutrieu se retrouve muté de très mauvaise humeur à Reykjavík (c'est une punition bien pire qu'Hazebrouck) mais son exil sera finalement bien utile lorsque la journaliste française est retrouvée morte en pleine réception à l'ambassade : choc anaphylactique douteux, allergie suspecte, ... 
« – Vera, dit Andri en se redressant et en la regardant droit dans les yeux. Nous n’avons rien fait de mal. Ne raconte pas de bêtises. 
– Que va découvrir la police en enquêtant sur la mort de Camille ? 
– Rien du tout. Ils ne vont rien découvrir du tout. »
L'ambassadeur, un ami de longue date de Vera et Andri, aimerait bien étouffer toute l'affaire mais Dutrieu est toujours d'aussi mauvaise humeur, obstiné et entêté, persuadé que « Reykjavík ne doit pas devenir le tombeau de la vérité »
« – Mais qu’espérez-vous découvrir au final, inspecteur ? l’interrogea Vincent. Vous pensez vraiment que tout cela a une cause… criminelle ?
– Je n’en sais foutrement rien, soupira l’inspecteur. »

♥ On aime bien :

 Ce coup éditorial a la sagesse de se montrer ni ambitieux, ni prétentieux (le bouquin fait moins de 200 pages) et c'est ce qui le sauve. Le lecteur n'a plus qu'à savourer le plaisir de lire deux belles plumes (trois avec celle du traducteur) et se laisser captiver par une intrigue plutôt bien orchestrée.
Les deux auteurs n'ont pas cédé à la facilité de l'exotisme franco-islandais et se sont appliqués à bâtir une histoire digne d'un vrai bon polar.
 Il est vrai que les personnages n'ont pas la profondeur que leur donnerait un auteur travaillant longtemps et seul sur son roman mais le scénario est suffisamment solide pour masquer les coutures de cet agréable patchwork tricoté entre deux pays et deux cultures.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 2 avril 2026

Minjung (Ian Manook)

[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent.


Second épisode des aventures coréennes de l'ex-inspecteur Gangnam au Pays des matins-gueule-de-bois, hérités du système mafieux des dictatures. Au menu touristique : de la violence, pas mal d'humour et une pincée de poésie.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (450 pages, avril 2026) :

Ian Manook compte parmi nos écrivains-voyageurs préférés, un peu comme Caryl Férey, et l'an passé, on avait pu apprécier Gangman qui inaugurait sa nouvelle série coréenne.
C'est en tout cas un auteur très abordable pour qui apprécie les thrillers dits "ethniques" et il sait nous mitonner des plats savoureux qui combinent découverte, suspense et humour.
Il nous balade depuis une dizaine d'années dans diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Désormais Patrick Manoukian (son vrai nom de journaliste au bonnet de Commandant Cousteau) a donc élu domicile en Corée du Sud pour quelques enquêtes de l'inspecteur Gangnam dont voici le second épisode, Minjung.

Le pitch et les personnages :

Bien sûr on a tout le plaisir de retrouver ce sacré duo d'enquêteurs :
  • Gangnam, ancien voyou, ancien flic, qui « s’appelle en réalité Lee Min-ho, comme un trop célèbre acteur », c'est un « cœur de nounours » qui est désormais à la retraite mais qui a conservé ses relations parmi les dragons des clans mafieux de Séoul
  • et puis l'inénarrable inspectrice Park Chin-sun, avec ses tenues fluos improbables et sa Fiat 500 jaune poussin : « plutôt jolie et habillée comme pour un cosplay » une « fille insolente mais talentueuse [...] dans sa tenue Hello Kitty ridicule mais assumée ». Ses collègues la surnomme « Cosplay Cop ». Et quand elle change de poste dans un commissariat, elle ne négocie ni son salaire, ni ses avantages mais la liberté de venir travailler habillée comme elle l'entend ...
Rien que ces deux-là sont déjà une promesse.
Mais en Corée, on ne fait pas que rigoler et ils vont devoir « aller se frotter à ce qui reste du système mafieux et corrompu de la période des dictatures ».
Et puis il y a Jeanine, « une amie française d’origine coréenne, adoptée à l’âge de 6 mois » venue découvrir les secrets de ses origines.
Et l'impitoyable Kimchi, dragon du clan des Quatre Lanternes de Séoul, ancienne relation mafieuse de Gangnam. 
Son surnom, il l'a gagné en enfermant quelques inopportuns dans des jarres de kimchi jusqu'à ce qu'ils s'étouffent avec les gaz dégagés par la fermentation. C'est plus original que d'être balancé à la mer avec les « palmes en béton » traditionnelles mais on retrouve bien la justice efficace et expéditive des clans mafieux de Séoul.
On croisera aussi le sinistre destin de quelques minjungs au passé éprouvant.
Et puis il y a ce mystérieux « évaporé », disparu à la façon des jōhatsu japonais. Il s'appelle peut-être Won Bong, on ne sait pas trop.
Manook va tisser d'étranges et complexes ramifications entre différentes intrigues et on y apprendra au passage beaucoup de choses sur le sombre passé de Gangnam. 
Des choses que, honnêtement, on aurait préféré ne pas savoir.

♥ On aime :

 Après le premier épisode (Gangman) très "touristique", histoire de nous permettre de découvrir Séoul, ses bas-fonds et les dragons des clans de la mafia, Ian Manook adopte cette fois un ton nettement plus sérieux pour nous faire connaître un peu de l'histoire tourmentée de ce pays lointain : « ce pays baptisé par malentendu celui du matin calme au lieu du matin clair, les matins ne sont ni clairs ni calmes et tout n’est que violence »
Un pays coupé en deux après le départ des américains et où le sud fut complaisamment abandonné à des dictatures militaires à répétition dans les années 1960-70 qui laissèrent des traces profondes dans la société sud-coréenne.
 Comme toile de fond pour son intrigue, Manook va s'appuyer sur deux épisodes particulièrement sombres de cette époque.
  • Une terrible affaire d'enfants-volés (notre sinistre mot-clé se retrouve décidément partout de part le monde, d'Amérique Latine au Groenland en passant par les pays d'Europe et donc l'Asie), ce sont les « adoptions forcées d’enfants coréens dans les années sombres », c'est « le scandale des enfants coréens vendus à l’adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999  », autrement dit « un scandale d’État vieux de cinquante ans, voulu et couvert par la dictature de l’époque et étouffé par tous les régimes qui ont suivi ».
  • Et un autre trafic d'êtres humains, les fameux minjungs du titre, des sans abris raflés en masse dans les rues pour être emprisonnés dans de véritables camps de concentration et de travail aux mains de la mafia. Un esclavage moderne sous couvert d'aide sociale largement subventionnée par les institutions : « un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d’aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan ».
« — C’est quoi cette histoire ? C’est pour écrire un roman ?
— L’histoire est si dingue qu’elle ne serait pas crédible. »
 Dans ce dur et terrible paysage coréen, Ian Manook arrive fort heureusement, à préserver quelques instants de poésie, comme suspendus entre deux poursuites, deux meurtres, deux horreurs. 
Dans cet épisode, on pourra savourer la soirée avec l'ancien moine joueur de go dans le « daldongnae, le village de la lune » (un bidonville en français - d'accord c'est moins poétique), soirée au cours de laquelle Gangnam et le lecteur apprendront plein de choses sur le passé de Lee Min-ho.
Ou encore le jour où Gangnam retrouve la trace de l'évaporé autour de « l’ancienne gare de Neungnae ».
Ce sont quelques moments de grâce, de respiration, qui mettent un peu de baume au cœur du lecteur.
 Et puis on sait désormais que Ian Manook est un amoureux de la langue et on pourra apprécier « la forêt décidue » ou les « les frondaisons bigarade » pour n'en citer que deux.
Aaah et chic ! revoici les improbables dictons qui sonnent comme un écho extrêmement oriental à ceux de l'inspecteur Ari du Krummavisur islandais :
« Les écrevisses côtoient le crabe », comme dit le proverbe.
[...] Ce sont les charrettes vides qui font le plus de bruit.
[...] Quand la baleine chahute, les crevettes trinquent. »

Pour celles et ceux qui aiment le pays des matins clairs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 22 janvier 2026

Rose, Marie & Dalida (Catherine Gucher)

[...] Ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs.


Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (240 pages, janvier 2026) :

Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.
Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.
Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.
On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ... 
La liste est effarante et semble sans fin, à tel point que ce blog est même affligé d'un mot-clé sur ce thème sinistre mais hélas bien réel, des enfants volés.

Le pitch et les personnages :

Revenons à Rose, Marie & Dalida.
Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre. 
Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».
Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux :
« Parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »
Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole. 
Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.
« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »
Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu. 
C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.
Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.

♥ On aime :

 On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique. 
Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.
« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude. 
[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »
 C'est une lecture bien éprouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée. 
On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.
 Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.
Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.
On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991. 
Un salutaire devoir de mémoire.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Mot et le Reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapasocontrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

 On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
 On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
 Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
 L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 21 octobre 2024

Les enfants maigres (Tang Loaëc)


[...] Et qui mange les gardes ?

Un roman très court (fort heureusement) sur un sujet terrible : les enfants volés (en Chine) pour travailler clandestinement dans des usines illégales. Un aspect effrayant de notre esclavage moderne.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (90 pages, mars 2024) :

Tang Loaëc est né de mère chinoise et de père breton : un métissage pas banal ! Un tel héritage l'a poussé sur les mers et il partage sa vie entre Paris et Shanghai.
Son bouquin Les enfants maigres s'attaque à un sujet terrible.

Le contexte :

On oublie trop souvent combien nos sociétés sont dures, violentes, impitoyables.
J'ai même ajouté un sinistre mot-clé enfants-volés sur ce blog pour repérer les bouquins qui évoquent de tels sujets !
En Chine, plus de 50.000 enfants sont enlevés à leur famille chaque année et obligés de travailler comme des esclaves clandestins dans des usines illégales. 
Ceux qui tentent de fuir sont bouffés par les chiens, si les gardiens ne les amputent pas d'une jambe ou d'un bras pour les revendre comme mendiants.
Un véritable marché, un trafic innommable mais nécessaire pour produire à bas coût les gadgets dont nous avons besoin.

Les personnages :

Pour ménager quelques respirations, le livre alterne les chapitres qui portent tous les mêmes titres :
 Un père au cœur arraché : le récit d'un père qui depuis huit ans parcours obstinément les villes de Chine (et la Chine c'est grand !) pour tenter de retrouver son fils volé.
[...] Je n’ai pas l’habitude d’être grandiloquent, ni de me prendre pour un philosophe, je ne suis qu’un homme ordinaire.
 Des enfants volés : le récit de l'un de ces enfants volés, devenu esclave dans une usine clandestine.
[...] Ici nous fabriquons vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, des coques de magnésium et de nickel pour des téléphones.

♥ On aime beaucoup :

 Alors même si Tang Loaëc prend soin de nous avertir que cette histoire nous concerne bien tous (les téléphones), faut-il vraiment se plonger cette sordide histoire tandis que nous sommes abreuvés de catastrophes et de mauvaises nouvelles à longueur d'écrans ?
D'abord parce que c'est un ouvrage court (moins de cent pages) qui se lit rapidement avec une fluidité remarquable et un style agréable, on n'est pas chez Dickens. Les faits, rien que les faits, monsieur le juge.
En évitant le reportage, le pamphlet et même le procès uniquement à charge, l'auteur dresse sans voyeurisme excessif, un tableau précis des conditions de travail des enfants, qu'ils soient employés dans un commerce familial, une mine de charbon ou l'une de ces terribles usines.
 Tang Loaëc évite tout misérabilisme complaisant. Le récit du père comme celui de l'enfant (peut-être son fils ?) sont exemplaires. Pour nous faciliter l'approche, l'auteur a fait de son jeune personnage un warrior ou plus exactement un survivor et l'on pense souvent à l'Enragé de Sorj Chalandon
La combativité du gamin nous permet de poursuivre la lecture en nous laissant entrevoir une petite lueur dans cette vie brisée dès la petite enfance.
 Et puis il y a ce très beau dénouement dont l'élégance mérite à elle seule la lecture de ce tout petit roman, presqu'une nouvelle. On ne peut pas vous en dire plus ici mais sachez que ce n'est pas tout à fait un happy end, on reste en Chine et c'est loin de Hollywood.
 En dépit du terrible sujet, c'est une lecture coup de cœur que l'on ne peut que conseiller, histoire d'ouvrir les yeux sur notre monde pendant une heure ou deux.
Ça passe vite et puis ouf, on peut les refermer ensuite sur un bon polar horrifique et bien sanglant pour changer de cauchemars !
[...] Eux ce sont les gras. Le terme désigne tant les chiens que les gardes. Nous avons pour eux le même jargon, la même haine. Certains courent à quatre pattes, d’autres sur deux jambes, c’est toujours après nous. Nous sommes les maigres, ceux qui travaillent du soir au matin – l’équipe paire – ou du matin au soir – l’équipe impaire. Douze heures d’affilée, c’est trop long. Le corps titube, l’esprit se brouille, les mains commencent à commettre des erreurs. C’est peut-être exprès.
[...] Ce n’est pas pour rien que les gras sont gras. Quand un enfant tente de s’enfuir, les gardes lâchent les chiens. On raconte chez les gardes que si les chiens attrapent le maigre ils le mangent, s’ils ne le rattrapent pas ce sont les gardes qui mangent les chiens. Ce sont les gardes qui le disent et les chiens sont gras. « Et qui mange les gardes ? » C’est la question préférée des maigres. En attendant, nous sommes du mauvais côté des crocs.

Pour celles et ceux qui aiment les enfants.
D’autres avis sur Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.
Ma vidéo sur Instagram et sur le Booktok Pal-Pal.

mardi 30 avril 2024

Le dernier festin des vaincus (Estelle Tharreau)


[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon.

L'auteure, le livre (250 pages, novembre 2023) :

Estelle Tharreau est une auteure lyonnaise coutumière des polars appelés à servir une juste cause.
Avec Le dernier festin des vaincus, elle a choisi de nous emmener dans les terres des indiens Innus en Amérique du Nord pour y évoquer un sujet de sinistre réputation : les mauvais traitements (quel euphémisme) infligés aux enfants indiens dans les pensionnats catholiques.
Une violence institutionnelle au service de la purification ethno-culturelle et de la colonisation blanche.
Les excuses et indemnités ne sont arrivées qu'en ... 2021.
[...] « Tu sais que le taux de suicide chez les autochtones est cinq fois supérieur à la moyenne nationale. Que leur taux d’incarcération est plus élevé. Qu’une femme autochtone a dix fois plus de risque de se faire assassiner. Que 1181 d’entre elles ont disparu . 1017 ont été retrouvées mortes et 164 restent introuvables…
– Fiche-moi la paix !
Un thème que l'on avait déjà exploré avec les remarquables romans et nouvelles de Joseph Boyden.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie que l'auteure prenne son temps pour installer les différents personnages d'une petite ville perdue au nord du Québec non loin d'une réserve indienne : le chef de la police indienne, l'animatrice féministe d'une radio locale, le chef de tribu, des familles ravagées par l'alcool et la drogue, quelques blancs aussi, le maire et le flic de la ville, un riche notable propriétaire d'une cabane de chasse, ...
Deux jeunes également (un étudiant blanc à l'enthousiasme naïf et ambitieux, une indienne au passé sombre et mystérieux) qui viennent de la capitale pour réveiller la bourgade étouffée dans ses silences.
Des personnages un peu trop stéréotypés mais c'est nécessaire pour la démonstration.
Les indiens adultes et parents d'aujourd'hui, ce sont les enfants brimés, battus et violés dans les pensionnats catholiques : toute une génération perdue incapable de retrouver une vie familiale et sociale "normale", incapable d'apporter amour et éducation à la génération suivante.
 Une fois que le lecteur a fait la connaissance des forces en présence, il ne manque qu'une ou deux allumettes pour exacerber la tension larvée qui couve sous la neige. Ce sera l'annonce de l'implantation d'une scierie industrielle et la disparition d'une jeune indienne.
 On a beaucoup aimé en dépit de la noirceur des destins que l'on croise ici : une lecture agréable, une intrigue solide, un contexte documenté et bien exploité.

Le canevas :

Dans ce microcosme enneigé, on annonce l'installation d'une grande scierie industrielle qui va bouleverser l'équilibre précaire d'une région déjà meurtrie.
[...] L’âge d’or des scieries familiales était révolu et laissait ces habitants du dernier jalon avant la toundra dans un isolement géographique, économique et social toujours plus profond. Les aides et subventions de la capitale étaient des mesures cosmétiques qui n’empêchaient nullement la lèpre de la pauvreté de se répandre. Les Innus avaient été les premiers à en faire les frais. Les Blancs leur emboîtaient le pas dans la douleur.
Dans le même temps, Naomi, une jeune indienne, est portée disparue.
[...] Une Indienne a disparu la nuit du réveillon. Une ado. La réserve de Meshkanau nous refile l’affaire. C’est une fugueuse bien connue, affublée d’une famille de merde.
[...] L’alcool, la drogue et les violences familiales sont le lot de cette famille bien avant la naissance de la gosse. C’est un miracle que la mère ait encore la garde de sa fille vu les négligences envers elle. Elle n’a pas levé le petit doigt pour signaler sa disparition.
[...] L’indifférence quant au sort d’une gamine qui s’évapore du jour au lendemain dans un environnement qu’on savait si hostile et dangereux pour les adolescentes en errance.
« D’accord , la mère n’est pas inquiète, mais Naomi est quand même mineure et…
– Et quoi ? Tu dois bien te douter que Marie veut instrumentaliser cette disparition pour attirer l’attention des médias sur Meshkanau et en faire une tribune politique contre le projet de scierie et tout le reste.
La police croit bien faire en mettant sur le coup un jeune flic naïf et discret qui devrait permettre d'enterrer l'affaire au plus vite. 
[...] Logan n’aimait pas le zèle, les héros, les justiciers, les coups d’éclat et les grandes gueules. Il n’avait pas un ego surdimensionné, mais suffisamment d’amour-propre pour refuser d’être pris pour une marionnette. Une force tranquille et non un pauvre type. Un gentil, mais pas un naïf. Discret, mais pas insipide. Par-dessus tout, il détestait ceux qui trahissaient leur engagement pour couvrir les notables ou les figures politiques du coin. Ils haïssaient les petits arrangements avec la vérité.
Tout va s'embraser lorsque les tractopelles de la scierie vont déterrer d'effroyables secrets ...
Mais il faudra attendre les derniers mots d'une prophétie indienne pour saisir le sens de ce titre mystérieux, tandis que le fantôme d'un caribou hante les plaines enneigées.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Taurnada.
Mon billet dans le journal 20 Minutes.

samedi 27 avril 2024

La pouponnière d'Himmler (Caroline de Mulder)


[...] Notre religion, c’est notre sang.

L'auteure, le livre (288 pages, mars 2024) :

Caroline de Mulder est l'auteure belge de Manger Bambi (un polar féministe qu'on n'a pas lu ici) qui nous revient avec un titre percutant une fois de plus : La pouponnière d'Himmler.

Le contexte :

Le sujet est connu : c'est le Lebensborn (la fontaine de vie en VO), un programme de nurseries initié par Heinrich Himmler dès 1935 pour peupler le nouveau Reich de bons aryens.
Une trentaine de pouponnières furent ouvertes dans le cadre de ce programme (en Allemagne et en Norvège notamment) et près de 10.000 enfants y naquirent.
Le foyer Heim Hochland où se déroule l'essentiel de l'intrigue du livre, fut la première nurserie créée par Himmler à Steinhöring en Bavière, près de Munich, en 1936.
Le foyer français de Lamorlaye dans l'Oise a également existé.
Un système dont certains aspects font écho à la dystopie de Sophie Loubière : Obsolète, parue récemment.

♥ On aime beaucoup :

 L'auteure a construit son récit sur trois ou quatre points de vue complémentaires, trois ou quatre destins qui se seraient croisés en 1944 au Heim Hochland de Bavière : une jeune française, une infirmière allemande, une mère inconsolable et un prisonnier des camps. 
 Si le sujet n'est pas nouveau et si Caroline de Mulder a choisi de le romancer du point de vue des femmes, elle n'oublie pas pour autant de rappeler soigneusement les faits : son bouquin est très documenté et les faits terribles suffisent amplement à condamner la violence des hommes.
 C'est un roman empreint d'une profonde tristesse, la tristesse de ces femmes aux destins malmenés par la guerre et aux maternités préemptées par le pouvoir nazi. On ne peut même pas le lire d'une seule traite : on a besoin de pauses pour échapper à cette ambiance désespérée et à cette violence sourde. Une violence très institutionnelle ici. 
[...] À la fin quand ils le lui ont pris il ne pesait plus que trois kilos et des poussières. Chaque fois qu’elle soulève un paquet de sucre ou de farine ou n’importe quoi d’autre, elle pense à lui, à ce qu’il pesait dans ses mains et dans ses bras, au ressenti de ce poids-là. Et elle se demande combien il pèse maintenant, que pèse donc ce qu’il reste de lui. Ça l’obsède, elle ne pense qu’à ça et bien sûr elle n’en dit rien à personne.

Le pitch :

Nous voici en 1944, en Bavière, dans un foyer, un "Heim", pour jeunes mères de bons aryens. 
Himmler en personne est venu célébrer la maternité de ces mamans au sang pur et de leurs beaux bébés blonds.
[...] Grâce à vous, chères mères, qui êtes vom besten Blut, du meilleur sang, et avez su choisir un partenaire de valeur supérieure du point de vue racial, il suffira de quelques générations pour faire disparaître de notre Allemagne toute trace de sang impur. Un siècle tout au plus. Nos Heime sont conçus pour qu’y naissent les plus magnifiques éléments de notre race : vos enfants. Notre religion, c’est notre sang. Aussi, je vous remercie, chères mères. La maternité est la plus noble mission des femmes allemandes.
[...] — Nous aurons, d’ici trente ans, six régiments de plus grâce aux Lebensborn. Mais nous ne pouvons pas accélérer le temps.
— Quelle injustice qu’un soldat meure en un instant et mette seize ans à grandir.
Il y a là, Renée, une française, séduite trop jeune par un beau Waffen-SS dans sa campagne normande et qui, une fois enceinte, a dû fuir les revanchards qui l'ont tondue et la ligne de front qui avançait vers l'est.
Helga, la secrétaire allemande, l'assistante du docteur qui dirige cette pouponnière.
Marek, un prisonnier de Dachau qui travaille au domaine et qui est obsédé par la faim qui le tenaille depuis des mois. 
Et l'inconsolable Frau Geertrui qui vient d'accoucher d'un petit Jürgen qui refuse de se nourrir.

Pour celles et ceux qui aiment les nourrissons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon billet dans Benzine et dans 20 Minutes.
  

lundi 19 février 2024

L'Inuite (Mo Malo)


[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland.

L'auteur, le livre (416 pages, avril 2024) :

Mo Malø est le pseudonyme d'un auteur bien de chez nous : Frédéric Ploton ou Frédéric Mars (un autre pseudo encore). 
Un auteur que l'on connait depuis 2018 et sa série de polars qui nous ont transportés régulièrement au ... Groënland (la série des Qaanaaq).
Des polars ethnico-nordiques dans la même veine que ceux d'un autre frenchy, Olivier Truc qui, lui, nous faisait voyager en Laponie.
Mais revenons en Kalaallit Nunaat (la terre des hommes) pour y suivre Paninguaq Madsen, "un prénom purement inuit, un nom de famille danois –  comme la plupart des habitants du pays".
 [...] – Mais tout le monde m’appelle Panik, ajouta‑t‑elle. Elle sourit. 
– Parce que quand on fait appel à moi, en règle générale, c’est plutôt en urgence.
C'est elle L'inuite du titre, une sage-femme itinérante, une sanaji : là-bas, pas question d'aller en urgence à la maternité (ni où que ce soit d'ailleurs).
[...] Elle est une donneuse de souffle. Anirniq. Elle ne le vole pas, ce souffle ; elle l’offre. Elle permet que d’un rien hurlant encore englué de douleur, chose infime, se façonne un destin –  chasseur, pêcheur, chamane ou prince d’une contrée lointaine, peu importe.

Le contexte :

Mo Malø a pris prétexte d'une histoire-vraie pour bâtir son roman : dans les années 50, le gouvernement danois tente une "expérience" (Eksperimentet ce sera le mot officiel) pour une campagne de "danification" de sa colonie.
[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland, c’est ça ?
[...] L’exil forcé d’enfants groenlandais dans les années d’après‑guerre,
[...] Une expérience pilote sur une sélection de petits Groenlandais. Les fameux 22. « L’Expérience ». Tim avait déjà entendu le terme employé au sujet de ces enfants, comme s’il s’agissait de vulgaires souris de laboratoire.
[...] Quand, à cette époque, le gouverneur a décidé d’envoyer vingt‑deux petits Groenlandais pour les « rééduquer » au Danemark, ce sont les pasteurs qui ont servi d’agents recruteurs dans les différents villages concernés.
Il faudra attendre soixante-dix ans pour que la première ministre Mette Frederiksen présente des excuses officielles au nom du gouvernement danois.
Voilà une bien sombre histoire qui rappelle celle des enfants de la Creuse ou encore celle des enfants placés en Suisse pour ne citer que d'autres romans lus récemment, sans parler bien entendu des amérindiens ou des aborigènes.

On aime :

❤️ On apprécie toujours le ton des polars de Mo Malø, jamais horrifiques, toujours documentés et qui, au fil des épisodes, sont de plus en plus ancrés dans la réalité sociale et historique de ce territoire méconnu, plutôt que dans son aimable folklore.
❤️ Évidemment on est ici curieux d'en apprendre plus sur cette "Eksperimentet", cette terrible histoire des enfants du Groënland, symbole de l'attitude coloniale du Danemark envers son territoire d'outre-mer, un territoire qui devra attendre 1979 pour obtenir une relative autonomie par rapport à la Couronne Danoise. 
Cette "expérience" avec les enfants des années 50 va laisser des cicatrices douloureuses qui feront aujourd'hui la trame de ce polar ...
[...] Rien n’a changé dans les rapports entre le Danemark et le Groenland. Nous nous comportons encore et toujours comme des colons avec nos territoires d’outre‑mer. Et surtout, on fait l’impossible, y compris aujourd’hui, pour museler les victimes de nos mauvais comportements.
❤️ On aime l'unité d'ambiance et de ton de cette intrigue qui réserve son lot de fausses pistes et de rebondissements, notamment avec cette étonnante tradition inuite, l'ateq, qu'on ne détaille pas ici pour ne pas divulgâcher mais qui touche à la question du genre très à la mode en ce moment.

Le pitch :

La sage-femme itinérante Paninguaq Madsen, dite Panik, vient d'accoucher une très jeune fille.
Peu après on retrouve Nina Eliassen, la jeune maman, sauvagement égorgée, le bébé confié à des voisins.
Il y a quelques mois déjà, le grand-père Eliassen avait été retrouvé mort, ligoté sous la glace. 
Les Eliassen ont-ils le mauvais œil ? Ou bien est-ce Panik qui accomplit une vengeance venue d'un lointain passé ?
Le flic inuit local, Bjorn Westen, mène l'enquête sans trop se stresser.
[...] Avec ses auxiliaires empotés, ses méthodes d’un autre âge, son absence de rigueur et de moyens techniques décentralisés, il était le représentant d’une police dépassée. D’un ancien monde.
Les autorités danoises, soucieuses d'enfouir tout cela sous la neige, envoient sur place un autre flic, Tim Osterman de la PJ de Copenhague, dans une manœuvre qui ressemble bien à un piège pour éloigner un gratte-papier devenu encombrant et agiter l'épouvantail d'un exil administratif.
[...] – Ils vous ont menacé d’un placard, n’est‑ce pas ? 
– Pardon ? 
– Ça n’a rien de honteux. Ils l’ont fait pour chacun de nous, à l’époque.
Contre toute attente de leur hiérarchie, les deux flics vont finalement former une bonne équipe et mener l'enquête à son terme ou presque, il faut bien que ce pays garde quelques mystères sous la glace.
[...] Sans parler de camaraderie, le climat de défiance avait cédé le pas à une coopération raisonnée. Sans se l’avouer, chacun comptait sur l’autre pour le sortir de l’ornière promise en cas d’échec. Ça n’effaçait pas leurs différences ; cela gommait juste la tension entre eux.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens de traineau.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

jeudi 19 octobre 2023

Le dragon du Muveran (Marc Voltenauer)

[...] L’homme qui n’était pas un meurtrier.

    L'auteur, le livre (608 pages, 2016) :

En 2016, Le dragon de Muveran fut le premier roman de Marc Voltenauer, un auteur suisse francophone au parcours original : une mère suédoise, un père allemand, un grand-père pasteur luthérien et des études de théologie à Genève.
Ce fan de polars nordiques lit les auteurs suédois dans leur langue originale : des intrigues dont il a adopté le style, fausse lenteur et vraie profondeur, pour ses propres romans qu'il situe à Gryon, petit village du canton de Vaud au pied du Grand Muveran et des Alpes suisses.

    On aime un peu :

❤️ On aime bien sûr l'exotisme de la langue de nos voisins, le café renversé, les "faites seulement", quand ça joue ou ça joue pas, ...
❤️ Habituellement on est plutôt allergique au décorum ecclésial mais là, on a pu apprécier la richesse de la symbolique biblique utilisé par le tueur et mise en scène sans prosélytisme par un auteur qui faillit bien être prêtre. Un petit parfum exotique en somme !
[...] Les premiers chrétiens utilisaient un principe appelé isopséphie qui associe les noms et les chiffres. Chaque lettre a une valeur numérique en fonction de sa place dans l'alphabet et le chiffre d'un nom est le total de ses lettres. Le 666 représente l'empereur César Néron qui fut un grand persécuteur de chrétiens.
 Bien sûr, il s'agit d'un premier roman : l'écriture manque encore de régularité, de personnalité et la mise en scène n'échappe pas aux tenaces clichés du genre (le médecin légiste, le whisky et les cigares au coin du feu, ...).
[...] Il savait d’expérience que les premières impressions étaient déterminantes pour la suite de l’enquête. La scène du crime était un livre ouvert. Il fallait l’observer, le lire, l’étudier, l’écouter.
[...] Andreas alluma un cigare, un Robusto de Cohiba. Une marque créée à l’origine pour Fidel Castro et les hauts dignitaires du parti communiste cubain. C’était aujourd’hui devenu un objet de luxe, consommé par les hauts dignitaires du libéralisme. Quelle ironie !
Il faut également un peu de temps pour que les personnages prennent de l'épaisseur au fil de courts chapitres qui retracent l'enquête et les interrogatoires : l'inspecteur Auer et Marc Voltenauer prennent leur temps, sans trop se soucier de la vraisemblance, plus attachés à dresser les portraits successifs des différents habitants du village, tour à tour témoins ou suspects. Paradoxalement, ce sont les héros, les enquêteurs autour d'Auer, un peu stéréotypés, qui semblent les moins bien dessinés.
 Tout cela est évidemment un peu long (600 pages !) et l'on regrette que l'auteur n'ait pas cru bon d'en profiter pour consacrer plus que quelques lignes page 614 à un scandale d'état [clic] qui secoua la Suisse bien-pensante : l'affaire de ces [milliers d'enfants placés de force en Suisse jusque dans les années 1980, auxquels la Confédération a rendu hommage postérieurement en leur présentant ses excuses] ... en 2013, une affaire assez similaire à celle de nos enfants de la Creuse qu'un autre livre évoquait récemment.

      L'intrigue :

Au petit matin, dans le temple protestant du village de Gryon, un cadavre est retrouvé en croix sur l'autel, dénudé, poignardé, énucléé, un verset de la Bible sur la poitrine. 
[...] Sur la table de communion, un cadavre était allongé, nu. Les bras étendus étaient perpendiculaires au corps. Les jambes, attachées ensemble à l'aide d'une corde. C'était l'image du Christ crucifié. Un homme. La cinquantaine probablement. Un énorme couteau était planté dans son coeur. Autour de la plaie, du sang séché formait comme un réseau de ruisseaux du haut de la poitrine jusqu'à son sexe. Ses yeux avaient été enlevés. Les orbites ressemblaient à deux trous noirs. A l'extrémité du couteau, une cordelette avec un morceau de papier.
Voilà de quoi bouleverser la population des lieux jusqu'ici tranquilles et mobiliser la police judiciaire de Lausanne : l'inspecteur Andreas Auer a justement élu domicile dans ce village où il vit avec son compagnon journaliste.
La mise en scène pourrait laisser croire que nous sommes tombés [en plein Da Vinci Code] mais plus prosaïquement, le cadavre était celui d'un agent immobilier connu pour quelques vices et pour tremper dans quelques affaires louches. Mais cela ressemble un peu trop à [un homicide digne d'une série télévisée mêlant pouvoir, argent et sexe - les ingrédients indispensables d'un bon audimat] : la vérité sera plus complexe et il faudra fouiller le passé de ce petit village où tout le monde se connait.
[...] La vengeance. Mais l'histoire n'est pas complète. Il y aura une suite. 
- Reste à savoir qui du meurtrier énigmatique ou de l'inspecteur charismatique écrira la fin de l'histoire !,
Il y aura même quelques petits coups de théâtre pour un dénouement intéressant !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes suisses.
D’autres avis sur Babelio.

mardi 5 septembre 2023

Convoi pour Samarcande (Gouzel Iakhina)

[...] Des enfants ne devraient pas avoir un tel regard.

    L'auteure, le livre (480 pages, 2023) :

Ce Convoi pour Samarcande n'est pas un joli conte des mille et une nuits ni le récit d'une somptueuse caravane que l'on aurait suivie sur les routes de la soie.
Mais c'est une histoire puissante qui va nous être contée par Gouzel Iakhina, née à Kazan en 1977 et qui vit désormais à Moscou.
Attention, dernier appel pour les passagers, il est encore temps pour vous de quitter le train, c'est un roman basé sur des événements hélas très réels.

 Le contexte :

Au début des années 1920, le jeune état soviétique épuisé et désorganisé par la Révolution, la guerre civile et la Première guerre mondiale n'arrive plus à nourrir son peuple. Une terrible famine [clic] ravage l'Ukraine, la Crimée, la Russie et le bassin de la Volga, terre natale de l'auteure.
On n'a pas vu cela depuis le Moyen Âge, des millions de personnes sont condamnées, les cadavres s'entassent dans les rues, c'est le retour de l'anthropophagie.
Alors que l'aide internationale se met difficilement en place, les russes organisent des convois ferroviaires pour acheminer quelques centaines d'enfants vers les contrées plus clémentes du Turkestan qui, à l'époque, englobait notamment l'actuel Ouzbékistan et Samarcande.
[...] En deux semaines, ils arriveraient au Turkestan. Là-bas, ce serait l’éternel été. Un soleil brûlant, des pluies caressantes. Du pain et du riz. Ces merveilleux grains de raisin.
Bien sûr, on sait qu'une dizaine d'années plus tard l'Ukraine connaîtra une autre terrible famine sous la politique de Staline cette fois [clic].

    On aime beaucoup :

❤️ On aime évidemment la formidable Histoire dont s'est emparée Gouzel Iakhina, un sujet très fort qu'elle arrive à nous raconter sans trop tirer sur la corde sensible quand elle évoque le sort de ces enfants mais avec suffisamment d'empathie envers ses personnages de roman pour emporter le lecteur avec elle à bord de ce train de folie.

      L'intrigue :

Le bouquin démarre très très fort et le lecteur va devoir bien s'accrocher le temps de l'impossible sélection des cinq cent enfants (il faut abandonner les grabataires ou les plus petits qui n'arriveront pas vivants au terme du voyage) et de la difficile préparation du convoi (il faut réquisitionner le peu que l'on peut encore trouver dans une Kazan dévastée et abandonnée de tous). C'est plutôt rude.
[...] –  Des enfants, lui avait dit Tchaïanov, le commandant du département des transports, en guise de salutations. Cinq cents. Il faut les convoyer de Kazan à Samarcande. Tu prendras ton mandat et les instructions chez le secrétaire. 
Depuis des années qu’il était dans le transport, Deïev avait convoyé tout ce qui pouvait passer par des rails, du blé et du bétail réquisitionnés jusqu’à la graisse de baleine, que la Norvège, pays ami, envoyait par citernes aux habitants de la   Volga en proie à la famine. Mais jamais des enfants.
[...] Quatre mille kilomètres, c’était exactement la distance qu’allait devoir franchir le train sanitaire de Kazan au Turkestan. Le train lui-même n’existait pas encore  : l’ordre de sa formation avait été signé la veille, le 9 octobre 1923. 
[...] – Je veux convoyer autant d’enfants que possible au Turkestan, mais qu’ils arrivent vivants ! Les grabataires n’arriveront jamais jusque-là, et ne feront qu’encombrer inutilement le wagon.
– Donc, ils n’ont qu’à mourir ici ?
[...] Ce combat incessant pour les poêles, le charbon, le pétrole, l’approvisionnement, les bassines et les louches, les pelles et les seaux, les bandages et les cordes, les sacs, les marmites, la meilleure locomotive du dépôt et le conducteur le moins soûl, tout cela avait été fait et restait derrière lui. La nuit était tombée, la dernière avant le départ.
Dans cette ambiance stressante, on a vraiment hâte de quitter Kazan, que la locomotive siffle, que le convoi s'ébranle enfin sous la conduite du camarade commandant Deïev, que les enfants partent vers le sud accompagnés de la revêche camarade commissaire Blanche, d'un cuistot pas très futé, du vieil infirmier retraité Doug et de quelques paysannes faisant office de nurses. Tous marqués par un trop lourd passé.
[...] –  Tu es médecin  ? 
–  Ichtyologue. 
–  Quoi  ? ahana-t-il, complètement désorienté. 
–  Spécialiste des poissons.
[...] Un vieillard de soixante-dix ans, une volée de vieilles pies et un cuisinier muet et idiot  : c’était là toute la troupe de Deïev.
Enfin. C'est parti pour une épopée de plusieurs milliers de kilomètres de voie ferrée que l'on espère parcourir en deux semaines ... 
Avec à peine trois jours de vivres à bord ... pour un périple qui durera près de deux mois !
[...] Il devait conduire ce chargement vers l’ouest, par les forêts de la Volga, jusqu’à Arzamas. Puis vers le sud et l’est, jusqu’à la mer d’Aral. Puis à nouveau vers le sud  : traversant les déserts de Kyzyl-Koum et de la steppe de la Faim, jusqu’à Tachkent. Puis en repartir vers l’ouest, passer les chaînes du Tchimgan et de Zeravchan, jusqu’à Samarcande.
Dès lors, les épisodes les plus épiques vont s'enchaîner et certains marqueront durablement le lecteur : la Tchéka de Sviajsk, les "excédents" du ravitaillement, la liturgie des cosaques, ... Gouzel Iakhina déroule son scénario entre film d'horreur et cinéma d'aventures.
Un récit ponctué d'anecdotes pleines d'humanité : les "mariages" des enfants, la berceuse du soir chantée par Fatima, les vagabonds de Dongouz, la baignade dans la mer d'Aral, ...
[...] –  Ça te plaît ici, Fatima  ?
Et elle répondait à nouveau comme dans un livre de poésie  : 
–  Je voudrais voyager sans fin dans ce train.
[...] –  Ce n’est pas un train, mais une arche de Noé.
Le bouquin a tous les ingrédients d'un "grand" roman mais souffre de la prose un peu naïve de Gouzel Iakhina (le héros Deïev est un peu cliché), d'une écriture peut-être trop russe pour les lecteurs occidentaux (même si l'on devine une belle traduction), et d'un manque de maîtrise qui laisse filer des passages oniriques un peu lourds et les délires de Deïev trop envahissants.
Mais que cela ne vous empêche surtout pas de découvrir cette très forte histoire venue de la lointaine Tatarie.


Pour celles et ceux qui aiment les trains et les enfants.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Noir sur blanc.

mardi 15 août 2023

L'enragé (Sorj Chalandon)


[...] Un silence résigné, fait de fronts bas et de poings serrés.

    L'auteur, le livre (416 pages, 2023) :

Sorj Chalandon est écrivain et journaliste (Libé, Le Canard Enchaîné).
Avec L'enragé il s'empare d'une histoire vraie : la révolte de 1934 des enfants incarcérés dans une "maison de correction" (bel euphémisme) de Belle-Île-en-Mer (ah, le charme des îles ...), un ancien bagne de communards. Tout un programme.
Ces événements auront d'ailleurs inspiré à Jacques Prévert (qui résidait cet été sur l'île) son poème : Chasse à l'enfant, une poésie de Prévert qu'on n'apprend pas à l'école !
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan ! 
C'est la meute des honnêtes gens 
Qui fait la chasse à l'enfant

    On aime très beaucoup :

❤️ On aime la rage qui anime le héros du livre et qui jaillit de la prose magistrale de l'auteur : on sent bien que tous deux partagent une enfance maltraitée, le mot est faible. De toute évidence, il fallait un Sorj Chalandon pour raconter l'histoire de l'Enragé, [celle d’un enfant battu qui me ressemble] dira l'auteur, et rarement un livre aura aussi bien mérité son titre. Un livre dur et sans pathos.
L'exergue est une dédicace de Jules Vallès (pour son roman L'Enfant) : 
[... ] À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents.
❤️ On aime ce formidable sujet historique que le journaliste réussit à rendre vivant et captivant dans cette France provinciale où s'affrontent communistes au grand cœur et petits fascistes qui déjà attisent la haine.
❤️ On aime les deux temps du roman : la peinture réaliste des conditions effrayantes de détention dans le bagne de Belle-Île, véritable usine à fabriquer des enragés, et celle de la vie des marins pêcheurs qui recueilleront l'évadé en quête d'une difficile rédemption, deux moments différents durant lesquels Sorj Chalandon trouve et garde le ton juste.

      Le contexte :

Le mieux est sans aucun doute de laisser la parole à l'auteur lui-même :
En 1977, alors que je travaillais à Libération, j’ai lu que le Centre d’éducation surveillée de Belle-Île-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs. Entre ses hauts murs, où avaient d’abord été détenus des Communards, ont été « rééduqués » à partir de 1880 les petits voyous des villes, les brigands des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et des orphelins. Les plus jeunes avaient 12 ans. Le soir du 27 août 1934, cinquante-six gamins se sont révoltés et ont fait le mur. Tandis que les fuyards étaient cernés par la mer, les gendarmes offraient une pièce de vingt francs pour chaque enfant capturé. Alors, les braves gens se sont mis en chasse et ont traqué les fugitifs dans les villages, sur les plages, dans les grottes. Tous ont été capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manquait à l’appel. Je me suis glissé dans sa peau et c’est son histoire que je raconte. Celle d’un enfant battu qui me ressemble. La métamorphose d’un fauve né sans amour, d’un enragé, obligé de desserrer les poings pour saisir les mains tendues.

      L'intrigue :

Pour mettre en scène cette histoire et la mutinerie de 1934, Sorj Chalandon imagine le destin d'un jeune orphelin qui se serait évadé avec la cinquantaine de fuyards mais qui, lui, aurait pu échapper à la "chasse".
Le personnage s'appelle Jules Bonneau (comme le célèbre Bonnot de la même époque mais [ça ne s’écrit pas pareil]) également dit "La Teigne".
[...] «  La Teigne  », c’est mon matricule et ma rage.
[...] Savez-vous ce que c’est de voler trois œufs en espérant les gober dans un buisson  ? Que savez-vous de la faim, Messieurs ?
La première partie du bouquin nous fait partager les vies de ces gamins, le plus souvent orphelins ou rejetés par leurs familles, livrés à eux-mêmes et fatalement incarcérés un jour ou l'autre. On découvre également les conditions effrayantes de leur détention à Belle-Île.
Maltraitance, sévices, punitions, coups, faim et soif, c'est une véritable fabrique à créer et former des enragés.
[...] Pour nous inculquer le sentiment de l’honneur ils nous redressent à coups de trique et de talons boueux. Ils nous insultent, ils nous maltraitent, ils nous punissent du cachot.
[...] Un silence résigné, fait de fronts bas et de poings serrés.
[...] À la colonie, je me suis isolé. Je n’ai voulu aucun autre que moi dans mes pas. Seul, Bonneau. Seule, La Teigne. Encaisser les coups, les rendre, tenir jusqu’à demain.
Viendra alors le temps de la mutinerie lorsqu'éclatera cette rage longtemps entretenue, longtemps contenue.
[...] Nous n’avions pas pensé à demain. Nous détruisions l’instant présent avec bonheur et rage.
[...] Frapper ceux qui nous avaient battus, casser les bancs qui blessaient nos chairs, briser les vitres mouchardes, renverser nos écuelles à chien, brûler nos paillasses, enfoncer nos portes, défoncer les murs.
Une poignée d'entre eux tentera l'évasion, sur cette île dont on ne s'échappe pas (ils seront tous rattrapés évidemment, sauf "La Teigne", le personnage du roman).
[...] Avant qu’une poignée d’imbéciles ne se ruent sur les échelles, aucun d’entre nous n’avait même songé à s’évader. Nulle part, ce mot d’ordre. Passer le mur, et puis quoi  ?
[...] Et je les avais suivis. Imbécile. Leur hurlant que s’enfuir ne servait à rien et détalant à leur suite. Je m’en voulais.
Après avoir été recueilli par des marins pêcheurs de l'île, Jules Bonneau cherche à "oublier" La Teigne, et Sorj Chalandon nous offre alors une seconde histoire dans une France provinciale qui va basculer bientôt dans l'horreur d'une nouvelle guerre, une France où s'affrontent déjà les petits fascistes qui attisent la haine et les communistes au grand cœur.

Pour celles et ceux qui aiment les indomptables.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Grasset (SP).

dimanche 2 juillet 2023

Déracinés (Fanny Laurent)

[...] Maman Hoareau l’a vendu à la France.

    L'auteure, le livre (152 pages, 2022) :

Fanny Laurent est une jeune globe-trotteuse dont les multiples voyages nourrissent l'inspiration. 
Après l'Inde ou le Brésil, elle nous emmène avec ce troisième roman, sur l'île de La Réunion où elle brosse quelques portraits pour évoquer la terrible affaire connue comme celle des enfants de la Creuse 

    On aime :

❤️ Un ton factuel qui ne cherche ni la polémique ni le scandale : les faits se suffisent malheureusement à eux-mêmes et nous avons assez de recul (moins de cinquante ans cependant) pour en faire une terrible lecture, c'est d'autant plus efficace.
❤️ Des portraits courts et sans fioritures : au plus proche de l'humain, le coup de crayon dessine des personnages très ordinaires, ni bons, ni mauvais, des gens qui ont cru bien faire ou tout au moins faire de leur mieux, sans tout à fait réaliser que des c'étaient des vies qui étaient ainsi passées au broyeur de notre Histoire.
❤️ Une belle plume élégante mais sans affèterie ni effets, qui donne à savourer notre langue.

      Le contexte :

Dans les années 70-80, plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, ont été arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
[...] Il ne parvient toujours pas à réaliser que Maman Hoareau l’a vendu à la France.
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État reconnaisse sa responsabilité.
[...] Le monde n’est pas tendre avec les délicats et les artistes.

      L'intrigue :

Voici l'histoire du jeune Gabriel qui fut arraché à sa (nombreuse) famille et à sa maman Hoareau pour venir travailler dans une ferme de la Creuse.
Fanny Laurent nous conte cette histoire à travers de courts portraits de ses protagonistes : maman Hoareau et Gabriel bien sûr, mais aussi les paysans de sa famille d'accueil, le gendarme qui accompagnait l'assistante sociale, quelques notables et d'autres encore.
Ce conte est bien triste : il arrivera à ces jeunes ce qui arrive aux plantes déracinées et c'est le portrait de l'infirmier psychiatrique de l'hôpital d'Aubusson qui termine cette sombre galerie d'images d'Epinal qui ne fait guère honneur à notre France d'alors.
[...] Difficile pour eux de tenter d'échapper à leur destinée. Ce dont ils souffrent ? Ce sont des déracinés. En les arrachant à leur terre, en les séparant de leurs proches, en les coupant de leur famille, on a mutilé une partie d'eux-mêmes. 

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France.
D’autres avis sur Babelio et le site de Fanny Laurent.