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lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 24 novembre 2025

Hildur (Satu Rämö)

[...] Le secret des pulls islandais.


Le polar islandais compte encore une nouvelle voix : mais celle-ci cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö a vite appris à maîtriser les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et nous emmène visiter son île d'adoption en ouvrant une nouvelle série avec une fliquette sympathique.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (404 pages, 2024 et 2022 en VOs) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise. 
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande ! 
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot ! 
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : Hildur est son premier, le premier d'une série.
Un polar islandais écrit par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... si c'est pas le summum du polar nordique, ça !
Il vient d'être ré-édité en poche (septembre 2025) à l'occasion de la sortie du second épisode : Rósa & Björk, dont on parlera bientôt.
Et c'est Aleksi Moine qui assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

Ísafjörður est une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande.
L'héroïne de la série, Hildur Rúnarsdóttir, est une jeune femme bien sympathique et le lecteur sait déjà qu'il aura plaisir à la retrouver dans les prochains épisodes.
Habillez-vous d'un pull bien chaud : Hildur pratique le surf dans les vagues glacées qui baignent son île ! 
Parait qu'elles sont meilleures l'hiver ...
« Elle occupait le poste de cheffe de l’unité des enfants disparus dans les régions peu habitées et celui de détective de la brigade criminelle du district d’Ísafjörður. Elle était la seule détective des Fjords de l’Ouest. »
Et puis il y ce personnage qui l'accompagne : Jakob qui lui, vient de ... Finlande !
Jakob est un grand ... amateur de tricot ! Tiens, tiens !
« – Je suis policier. Je fais mes études en Finlande et je viens ici pour un échange.
– À Ísafjörður ? Même la plupart des Islandais ne savent pas placer la ville sur une carte. Pourquoi ?
Jakob n’était pas sûr de savoir comment répondre. »
Ce « tricoteur énigmatique venu de Finlande » est un flic stagiaire, venu acquérir de l'expérience dans ce coin perdu des fjords de l'ouest où il ne se passe pas grand chose.
Jusqu'à ce que l'on découvre un cadavre assassiné dans les décombres laissée par une avalanche.

♥ On aime :

 Très vite, le lecteur va comprendre que la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais, celle que nous avait fait découvrir le réputé Indridason il y a une vingtaine d'années maintenant et sur laquelle surfent plusieurs de ses compatriotes.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, le microcosme de ces quelques humains perdus sur une petite île où tout le monde se connait, les drames qui plongent de profondes racines dans un passé lointain, les sombres histoires de famille, tout y est !
Et pour son premier polar islandais, Satu Rämö a même préparé un bel hommage au maître du genre avec une intrigue qui fait écho à l'un des premiers romans de notre ami Indridason : La cité des jarres, mais on n'en dit pas plus ici pour ne pas divulgâcher.
 Le décor est cependant moins lugubre que celui des enquêtes d'Erlendur : Satu Rämö ne cache pas son plaisir de nous faire (re)découvrir son île d'adoption et son duo d'enquêteurs est bien le tandem idéal pour nous faire partager la vie quotidienne d'une bourgade provinciale, à l'écart de Reykjavík, où régnait jusqu'ici une atmosphère plutôt tranquille entre deux avalanches.
Le lecteur y apprendra plein de choses sur la vie islandaise et se retrouvera un peu comme dans une série tv, avec les parcours des personnages (Hildur et Jakob traînent tous deux des passés compliqués), la routine du poste de police et la vie de ce village isolé, ... Le lecteur sera accompagné tantôt par le regard de l'islandaise Hildur et tantôt par celui du finlandais Jakob, voilà deux guides intéressants.
« Quand deux Islandais qui ne se connaissent pas se rencontrent, ils commencent par chercher les liens qui les unissent. La famille éloignée, les écoles, les jobs d’été. On trouve toujours un lien, grâce auquel cet étranger inconnu devient quelqu’un de familier. L’un d’entre nous. Cela crée un contexte partagé où les deux peuvent se sentir chez soi. »
 L'intrigue policière est menée à un rythme tranquille mais ne décevra pas les habitués.
« L'écheveau sur lequel ils enquêtaient était trop emmêlé pour être quelque chose d'ordinaire comme un meurtre dû à des dettes non réglées ou des problèmes de drogue. »
Satu Rämö en profite pour placer le décor de l'épisode suivant : quand elle était enfant, son héroïne Hildur a perdu ses deux jeunes sœurs, Rósa et Björk, qui ont disparu mystérieusement sur le chemin de l'école (oui, on est bien en Islande ...). 

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 13 octobre 2025

Groenland, le pays qui n'était pas à vendre (Mo Malø)

[...] Avait-on bien compris ?


Pour être sûr que tout le monde a bien compris, même ceux dont la peau vire à l'orange, Mo Malø y va d'une petite fable, en forme de mini-thriller, pour rappeler à tous que le Groenland (pas plus que d'autres pays) n'est à vendre. Une petite leçon salutaire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (175 pages, octobre 2025) :

Mo Malø est le pseudonyme exotique d'un auteur bien de chez nous : Frédéric Ploton ou Frédéric Mars (un autre pseudo encore). Un auteur que l'on connait depuis sa série de polars qui nous ont transportés régulièrement au Groenland (la série des Qaanaaq). 
Des polars ethnico-nordiques dans la même veine que ceux d'un autre frenchy, Olivier Truc qui, lui, nous faisait voyager en Laponie.

Le pitch et les personnages :

Cette fois-ci, Mo Malø, aiguillonné par son éditeur, nous plonge dans une dystopie, une anticipation de quelques années où le Groenland est devenu indépendant du Danemark.
Mais ça ne s'arrête pas là : le Premier Ministre vient de se faire kidnapper et ses ravisseurs l'obligent à ... vendre le Groenland aux enchères !
Toute ressemblance etc ... et le lecteur pourra évaluer si l'anticipation se compte en mois ou en années et si la dystopie est vraiment si "dys" que cela ...
Une situation plutôt paradoxale pour ce pays où « de tout temps, la terre n’avait jamais appartenu à qui que ce soit en particulier, mais à la nation dans son ensemble. La notion de propriété individuelle y était inconnue. »

♥ On aime 

 Dis donc ! Cette année Mo Malø n'a pas fait dans la dentelle et son thriller démarre à toute allure en nous laissant un peu pantois au départ : le dirigeant, qui vient tout juste de mener son île à l'indépendance, se voit contraint de vendre son pays aux enchères
Avouons tout de même que c'est un peu fort de café ! « Même Hollywood n’aurait pas pu scénariser un truc pareil. »
Les enchères sont diffusées sur internet et organisées par de mystérieux hacktivistes pour trois "grands" (Chine, Russie, États-Unis) et un "petit", le Danemark : « toutes les grandes chaînes d’information étrangères, de CNN à Al Jazzera . Toutes diffusaient sans relâche cet improbable spectacle : la vente aux enchères d’un état souverain. Une tragédie aussi inédite que fascinante, il fallait l’avouer. »
Mais ok, admettons les bases de cette comédie satirique : le lecteur confiant se doute bien que Mo Malø ne va pas se contenter de nous trumper en surfant sur l'actualité mais va plutôt en profiter pour nous instruire des enjeux géopolitiques de la région.
« Ressources naturelles à foison, position géostratégique cruciale, voies navigables dans l’Arctique, espaces infinis, réserves en eau douce… Les motifs d’intérêt ne manquaient pas. »
Effectivement, Mo Malø va nous apprendre à évaluer le "prix", ou plutôt la valeur d'un pays, une valeur qui dans le cas d'un petit pays comme le Groenland, flirte avec celle des plus grandes entreprises comme Toyota ou Nestlé, c'est-à-dire des multinationales aussi puissantes que des états.
 Le bouquin est court, une fable, presque une nouvelle et d'ailleurs ne vaut que pour la chute, soigneusement préparée et orchestrée : « Le camouflet était tel, la démonstration si probante, qu’un ange survola la planète tout entière. Avait-on bien compris ? »
 Alors, après ce rappel salutaire de Mo Malø, a-t-on bien compris les propos du premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, qui se tenait fin avril de cette année, devant la presse aux côtés de la cheffe du gouvernement danois, Mette Frederiksen, pour rappeler que : « nous ne serons jamais, au grand jamais, une propriété que quiconque peut acheter et c'est le message qu'il me semble le plus important de comprendre ».

Pour celles et ceux qui aiment leur indépendance.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Martinière (SP via NetGalley).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 juillet 2025

Sarek (Ulf Kvensler)


[...] Quel enfer, cette putain de montagne !

Dans ce thriller psychologique, on sait dès le début que cette stupide randonnée dans un parc national de Suède va très mal finir. Mais bon public, on écoute Anna nous raconter comment tout cela s'est (mal) goupillé et comment les catastrophes sont arrivées l'une après l'autre.

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L'auteur, le livre (504 pages, 2023, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé et s'est lancé dans l'écriture de thrillers psychologiques.
On avait commencé par son second roman, Au nom du père, qu'on n'avait pas trop aimé.
On lui laisse aujourd'hui une seconde chance avec son premier bouquin : Sarek, du nom d'un massif montagneux du nord de la Suède.
Un bouquin qui devrait être conseillé comme lecture salutaire par temps de canicule puisque le Sarek semble nous dire : « Bienvenus ici. Mais attendez-vous à avoir froid comme vous n’avez jamais eu froid. »
La traduction est signée Rémi Cassaigne.

Le canevas et les personnages :

Trois amis de la bonne et chic société suédoise (des avocats, ...) décident de partir en rando dans le parc national du Sarek, là-haut, tout au nord de la Suède, près de la Norvège.
Le couple d'Henrik et Anna bat un peu de l'aile. Et au dernier moment Milena, l'amie de Anna, invite une pièce rapportée, Jacob, son nouveau petit ami. Finalement tous quatre prennent leurs sacs à dos et partent pour le Norrland.
Dès le début, on sait que la rando va très mal se terminer parce que le récit est construit sur des flash-back au rythme de chapitres qui alternent l'après et l'avant. 
Après, c'est la police qui interroge Anna que les secours viennent de retrouver, salement amochée, au retour de cette rando catastrophique. Que s'est-il passé ? Que sont devenus les trois autres ?
Avant, c'est Anna qui revient sur ces événements pour raconter comment tout cela s'est organisé et faire part de ses doutes quant à la trouble personnalité de ce fameux Jacob qui semble tout avoir du pervers narcissique.
« [...] De nouveaux sommets. Et derrière, encore d’autres montagnes. Le Sarek était si terriblement vaste, et si terriblement silencieux. Terrible, au sens propre : qui inspire la terreur. Et nous allions continuer à nous enfoncer dans ces terres sauvages. »

On aime un peu :

 Ces thrillers psychologiques fonctionnent souvent de la même façon : on a envie de hurler au personnage principal, mais bon sang, arrête ! fais demi-tour ! tu vois pas où ça va te mener ? laisse tomber ! 
Et puis bientôt - assez vite en fait ! - on a envie de lui filer des baffes tellement son entêtement, son aveuglement nous fait criser.
Mais voilà on est bon public alors on la suit, cette Anna, sur les chemins dangereux du Sarek et on accuse le coup à chaque erreur commise : « C’était une mauvaise décision, nous aurions dû tout de suite redescendre ensemble. Mais il est facile d’avoir raison après coup. »
Jusqu'à ce qu'un refrain lancinant vienne bientôt scander chaque nouvelle catastrophe : « Quel enfer, cette putain de montagne ! ».
 Alors oui, il est question de grands espaces naturels et sauvages mais c'est pas de la grande littérature et on n'est assez loin de ce qu'auraient pu nous donner un Ian Manook, un Olivier Norek ou même un Franck Thilliez pour ne citer que des lectures récentes dans la neige. 
Mais ça marche quand même, il faut bien le reconnaître et l'on suit cette stupide équipée, on se laisse prendre, pour bientôt tourner les pages de plus en plus vite et savoir enfin ce que nous a réservé le suédois.
Et on ne sera pas déçus : ils sont partis tous les quatre ... mais est-ce que l'énigmatique Jacob était vraiment le plus dangereux de toute l'équipe ?
Finalement ce premier roman nous aura paru plus abouti que le suivant (Au nom du père), avec quelques degrés en moins dans le "too much". 
Et puis la neige, la pluie, le vent, la glace, c'est rafraîchissant !

Pour celles et ceux qui aiment la rando.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Ma chronique dans le revue Actualitté.

mercredi 11 juin 2025

Les lendemains qui chantent (Arnaldur Indridason)


[...] Si seulement la réponse était simple.

Un Indridason bon cru où l'insupportable Konrad s'obstine encore et toujours à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour établir un lien entre des événements antédiluviens qui n'en ont apparemment aucun.

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L'auteur, le livre (336 pages, février 2025, 2023 en VO) :

Lors de l'épisode précédent de la série "Kónrað" (Les parias), le lecteur avait pratiquement obtenu la clé de pas mal de mystères et s'était dit un peu vite qu'il s'agissait peut-être du dernier de cette série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique et à moitié escroc.
Mais c'était compter sans la persévérance de Arnaldur Indriðason et sans l'obstination de son héros, le fameux Kónrað, Konni pour les intimes.
Alors, après Les parias, voici donc Les lendemains qui chantent, un roman où Indriðason affûte encore son regard sur l'Histoire de son île, une histoire faite de compromissions, de corruptions et d'égarements.

Le canevas et les personnages :

Et bien non, Konni, le flic à la retraite, n'en a pas fini avec les mystères du passé.
Dans les années 70, un homosexuel a été assassiné : son corps n'a pas été retrouvé mais un homme, Natan, a été arrêté et a fini par avouer le meurtre. Natan est mort en prison.
La victime c'était Skafti, « Skafti Timoteus Hallgrimsson, dont on pensait qu’il avait été assassiné à Reykjavik dans les années 70 ».
Dans les années 80, toujours en pleine guerre froide, c'est le propriétaire d'un pressing qui disparaît sans laisser de traces et « la police n’avait jamais su ce qu’était devenu Pétur Jonsson . Les recherches de grandes envergures engagées n’avaient jamais abouti. ».
Nous voici en 2019 : le corps de Skafti vient d'être retrouvé, mais pas vraiment là où on l'attendait. 
Dans le même temps, c'est le cadavre de Franklin, un ami de Pétur, qui est retrouvé assassiné au bord d'un lac.
Est-ce qu' « il y aurait un rapport entre la mort de Franklin aujourd’hui et la disparition de Pétur il y a des dizaines d’années ? ».
Kónrað, le flic retraité au passé douteux (... de vieilles affaires bâclées), va reprendre du service, recommencer à creuser dans le passé de l'île, harceler ses concitoyens ou même interroger ses proches.
D'autant plus que c'est son ami Leo qui, à l'époque, avait mené l'enquête et inculpé le meurtrier de Skafti tandis qu'aujourd'hui « les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été autant bâclée. ».
« [...] – Qu’est-ce que vous avez foutu quand vous avez arrêté Natan ? demanda-t-elle d’un ton accusateur. Comment vous avez pu bâcler l’enquête à ce point ? 
– Comment on a pu ? soupira Konrad. Si seulement la réponse était simple. »
Kónrað et le lecteur auront bien du mal à démêler les fils du passé et l'aide de son amie Eyglo avec ses séances de spiritisme ne sera pas de trop.

♥ On aime :

 L'intrigue est longue et lente à se mettre en place : l'insupportable Konrad s'obstine à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour trouver un lien entre des événements qui n'en ont visiblement aucun. 
Tel un jouet mécanique infatigable, il fonce, pose des questions, dérange, blesse, perturbe, et puis se heurte finalement à un mur de silence. Alors il repart sur une autre piste, fouine, pose ses questions, irrite, vexe, et puis bute à nouveau ...
« [...] – J’avais oublié ce détail.
– Lequel ?
– À quel point vous êtes insupportable, répondit Dagmar en se levant pour lui indiquer la sortie. Mais maintenant je m’en souviens. Vous passiez votre temps à poser des questions sans intérêt. Et à fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas. Je vois que ça n’a pas beaucoup changé.
[...] – Vous cherchez quoi, au juste ? demanda Sveinb-jörn.
– Un mensonge, répondit Konrad sans hésiter. Je cherche un mensonge. Il y a forcément des gens qui ont menti dès le début dans cette enquête.
[...] – J’ai préféré attendre.
– Vous avez peut-être attendu assez longtemps.
– Peut-être, répondit Ivan. J’ai peut-être attendu assez longtemps… »
 Le lecteur fidèle va retrouver là tous les thèmes récurrents de cet auteur, c'est un véritable festival et le passé dans lequel farfouille Konrad est celui de la guerre froide. 
Il y a donc l'insupportable présence américaine sur l'île.
« [...] À cause de l’armée. Des troupes américaines. Je les détestais. Je ne supportais pas leur présence en Islande. J’ai grandi dans cette haine. Dans cette hostilité. On m’a toujours dit qu’on devait s’opposer à la présence des soldats américains. »
Il y a l’espionnite à laquelle se livrent soviétiques et américains, utilisant les islandais comme des pions sur l'échiquier mondial, à l'époque où certains « avaient tourné le dos au socialisme après leur séjour au pays des lendemains qui chantent ».
« [...] – Vous devriez aller discuter avec le Comité d’exportation du hareng, avait conseillé le fonctionnaire des Affaires étrangères lorsqu’ils s’étaient séparés à la Bibliothèque nationale.
– Le Comité d’exportation du hareng ? s’était étonné Konrad.
– À mon avis, c’est une bonne idée. Ce comité était le seul organisme islandais à se rendre régulièrement à Moscou pour signer des accords concernant le hareng avec les Russes. Si j’enquêtais sur une affaire d’espionnage dans notre camp, je commencerais par là. »

Je vous parle d'un temps où l'on roulait en Lada et où les chalutiers russes croisaient au large de Reykjavík. 

Il y a ces pesantes histoires de famille, lourdes de secrets et de non-dits, là où se nouent la plupart des drames.
« [...] Il pensait à ces secrets inavouables, à cette tragédie familiale, à toute cette dissimulation et aux fausses accusations proférées.
[...] Tu l’as tué pour le faire taire. Vous avez beaucoup de mal avec la vérité dans cette famille. »
 Et puis il y a bien entendu ces fameuses « disparitions islandaises » que Indridason a rendues célèbres au fil de ses bouquins et sans lesquelles un polar islandais n'en serait pas vraiment un, au point d'en faire presque un running-gag (si tant est que l'on puisse parler de gag ici, mais on peut, puisque l'auteur lui-même s'autorise un peu d'autodérision à ce sujet) : « j’espérais que l’enquête conclurait à une disparition typiquement islandaise. »
« [...] On entendait très souvent parler aux informations de touristes qui trouvaient la mort dans des accidents sur le réseau routier islandais de piètre qualité, qui s’égaraient et s’épuisaient loin dans les hautes terres inhabitées, qui tombaient d’une falaise, se noyaient dans la mer ou dans les lacs, ou qu’on retrouvait morts dans leurs chambres d’hôtel. La sécurité civile n’avait jamais eu autant de travail que depuis l’essor de l’industrie touristique.»
 Vous l'avez compris, après des débuts compliqués, la suite du roman tient toutes ses promesses et c'est un excellent Indridason qui ne décevra ni les fans de cet auteur ni les habitués de la série Konrad. 
Tant que vous n'avez pas lu Indridason, vous ne savez pas ce que c'est qu'un cold case.
Une fois n'est pas coutume, l'obstiné Konrad finira, à force d'entêtement, par déterrer les cadavres disparus et démêler les fils du passé, mais cette fois on se gardera bien de dire que, après les mystères résolus, c'est peut-être le dernier épisode de la série ! 
On a appris à tenir compte de la ténacité de l'écrivain et de l'acharnement de son héros : pas dit qu'ils aient sorti tous les squelettes des placards islandais ! Peut-être aurons-nous encore le plaisir de retrouver ce Konrad, le flic le plus insupportable du rayon polars avec ses « questions insistantes ».

La curiosité du jour :

Petite curiosité historique, au détour d'une page, Indriðason évoque le mouvement des « chaussettes rouges » et le combat des femmes de l'île pour gagner une place plus digne dans la société islandaise jusqu'à la fameuse grève du 24 octobre 1975 : la journée sans femmes lorsque 90% des islandaises ont cessé toutes leurs activités.

Pour celles et ceux qui aiment Konni.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 28 avril 2025

De pierre et d'os (BD de Jean-Paul Krassinsky)


[...] Chasser avec eux.

Les superbes aquarelles de Krassinsky nous invitent à un beau voyage initiatique en pleine nuit arctique. Un régal pour les yeux et les esprits des vents et des glaces.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (208 pages, avril 2025) :

Jean-Paul Krassinsky (né en 1972) est un auteur de BD connu pour quelques belles aquarelles.
Ce dessinateur réputé adapte ici un roman (sorti en 2019) de Bérengère Cournut : De pierre et d'os, une fable initiatique qui suit le parcours d'une jeune inuite au pays des glaces.

Le canevas :

Uqsuralik est encore une jeune fille et l'album s'ouvre avec l'apparition de ses premières règles.
Elle va se faire surprendre par la banquise qui se brise et l'éloigne de l'igloo familial. Elle se retrouve seule, séparée des siens, en pleine nuit arctique.
Elle n'a pour compagnons que quelques chiens et il va lui falloir "chasser avec eux, apprendre d'eux, ou bien mourir par eux, il n'y a pas d'autre choix possible".
Après plusieurs jours de marche et de survie difficile, elle rencontre un autre groupe d'humains, plusieurs familles à géométrie variable comme le veut la coutume, mais avec des "femmes mal tatouées et des chasseurs maladroits".
Ils l'accueillent car "quiconque peuple la banquise par une telle nuit est le bienvenu" et ils vont l'appeler Arnaautuq ce qui veut dire "garçon manqué". Elle n'est pas forcément la bienvenue, c'est une bouche de plus à nourrir et l'un des hommes va même la "couper en deux".

♥ On aime beaucoup :

 L'album est précédé de la réputation du roman bien sûr (prix du roman Fnac 2019), mais ce sont surtout les superbes aquarelles de Krassinsky qui vont appâter l'amateur de BD. De véritables peintures qui se déploient sur de grandes pages (au format presque carré) avec des tableaux tantôt grandioses, tantôt intimes.
On passe de la nuit étoilée sur la banquise glacée à la floraison de la toundra verdoyante au printemps.
Ces magnifiques dessins comptent pour beaucoup dans le charme envoûtant de cette aventure écrite au féminin.
 Au cours de ce grand voyage initiatique, la jeune fille deviendra femme, mère, chasseuse et même chamane. La survie de ces nomades est réglée sur les saisons, la chasse et la pêche. 
Et là-bas on est obligé de compter les bouches à nourrir avant l'hiver aussi précisément que les réserves de gibier.
L'album est généreux (200 pages) et le lecteur verra défiler les saisons puis les années, les générations. À travers le périple d'Uqsuralik et ses multiples rencontres, le texte, adapté fidèlement du livre de Bérengère Cournut, va nous permettre de découvrir les coutumes, les traditions, les chants et les superstitions du peuple de l'arctique. 
C'est un très beau voyage, éprouvant, émouvant, et une belle adaptation.

Pour celles et ceux qui aiment l'arctique.
D’autres avis sur BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Dupuis.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

jeudi 13 février 2025

Le dossier 1569 (Jorn Lier Horst)


[...] Quand on rouvre des affaires anciennes.

Écrivain de qualité constante, le norvégien Jørn Lier Horst nous propose une intrigue complexe aux multiples ramifications. Cette fois ce sont des lettres anonymes qui vont conduire la police à rouvrir un 'cold case' et suivre de nouvelles pistes.
Alors qui manipule qui autour du dossier 1569 ?

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (448 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On a déjà dit et répété ici tout le bien que l'on pensait de l'écrivain norvégien Jørn Lier Horst.
Son succès tient notamment à l'excellente régularité de sa série "Wisting", avec ses personnages qui nous sont devenus familiers comme le flic William Wisting et sa fille journaliste Line, et avec des polars qui font la part belle au travail ingrat et méticuleux d'enquête de police.
C'est donc en toute confiance que l'on peut ouvrir Le dossier 1569 et lui épingler un "coup de cœur" pour l'ensemble de son oeuvre et cet épisode en particulier !

Les personnages :

On retrouve bien sûr ces personnages qui nous sont devenus familiers au fil des épisodes : l'inspecteur William Wisting, le veuf tranquille et patient ou Line, sa journaliste de fille. Tous deux se retrouvent souvent sur les enquêtes, chacun à sa manière, le flic et la journaliste. 
Mais pour cette fois, sa fille journaliste restera à l'écart de l'affaire.
Bien sûr, Wisting a pris de l'âge, il est devenu grand-père, sa prostate le fait souffrir et l'heure de la retraite approche (mais nous faisons confiance à Jørn Lier Horst pour ne pas s'arrêter en si bon chemin !).  

Le canevas :

Wisting est en vacances. Du moins jusqu'à ce qu'une lettre anonyme lui parvienne à son chalet au bord du fjord et lui suggère de rouvrir un vieux dossier, le dossier 1569 : une affaire qui date de vingt ans, qui concernait la disparition et le meurtre d'une jeune fille et pour laquelle le meurtrier avait été condamné. 
Le coupable a même été libéré récemment après avoir purgé sa peine. 
Un cold case qui ne dit pas tout à fait son nom.
Qui donc envoie ces lettres anonymes à Wisting ? Le meurtrier de 1999 qui clamait son innocence et veut obtenir justice ? Quelqu'un qui veut discréditer les enquêteurs de l'époque ? Une journaliste qui rôde autour de cette affaire ?
[...] - Il a fait en sorte de mobiliser votre pleine attention et il a obtenu que vous et moi ayons des doutes sur la procédure judiciaire qui a conduit à sa condamnation. Parlez de manipulation si vous voulez, mais il a réussi son coup. »
Wisting acquiesça, son raisonnement avait été le même.
[...] - Quand on rouvre des affaires anciennes, il se passe toujours des choses imprévues ».
Alors qui manipule qui autour du dossier 1569 ?

♥ On aime beaucoup :

 On retrouve avec plaisir le soin apporté par cet auteur à la construction de ses polars. Au fil des chapitres, nous suivrons le procès de 1999, les tâtonnements de Wisting et de ses collègues dans la réouverture du dossier 1569 et même d'autres affaires qui gravitent autour de ce même dossier.
Difficile de retrouver les protagonistes de l'époque, de les faire parler à nouveau, de raviver des souvenirs confus et de démêler le vrai du faux, plus de vingt ans après.  
 On retrouve ici le rythme tranquille des polars de Horst et Wisting. Avec eux, pas de folle course-poursuite, pas de super-flics alcoolisés, pas d'affreux serial-killer qui rode le soir autour de la maison. Police business as usual, c'est le lent, fastidieux, patient travail d'enquête qui nous est donné à voir. 
Alors comment fait Jørn Lier Horst pour nous captiver ainsi, nous faire enchaîner chapitre après chapitre, sans qu'on puisse lâcher le bouquin comme s'il s'agissait du dernier thriller ?
La magie sans aucun doute de son écriture fluide et agréable, d'un sens certain du timing, d'une intrigue soigneusement construite qui ne laisse deviner que peu à peu des strates insoupçonnées et des ramifications complexes, ...
Et puis peut-être aussi un peu de cette ambiance provinciale du comté de Vestfold, faite de bonhomie et de bienveillance que le lecteur retrouve comme un vieux fauteuil confortable, assuré d'y passer un très agréable moment.
Ce lecteur, Horst ne lui demande pas vraiment de trouver l'assassin façon whodunit, non il lui faudra plutôt se laisser porter par l'enquête et suivre avec intelligence le raisonnement patient de Wisting qui finira bien par soulever les derniers voiles de la toujours complexe vérité.
Dans les toutes dernières pages.

La curiosité du jour :

Les norvégiens ont désormais des compteurs électriques 'intelligents' et connectés, équivalents nordiques de nos fameux Linky : voilà qui ouvre de nouvelles perspectives aux investigations policières !
[...] « À 19 heures, on a un pic de consommation. D'abord 2 200 watts, puis encore 1 000 watts de plus, et ça retombe. Cela concorde avec l'explication d'Erik Roll selon laquelle il aurait fait cuire une pizza surgelée pendant qu'Agnete se douchait. C'est la consommation du four, puis le chauffe-eau qui s'y ajoute.
— Des traces électroniques, commenta Hammer. Littéralement. »

Pour celles et ceux qui aiment les investigations.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

jeudi 12 septembre 2024

Le premier renne (Olivier Truc)


[...] Tu vois ces montagnes ? Nos morts marchent dessous.

C'est sans doute l'épisode le plus abouti de la série (mais il peut se lire seul) qui vous plaira si vous voulez voyager, découvrir des cultures différentes, faire plus ample connaissance avec le dernier peuple autochtone d'Europe, suivre les nomades et leurs troupeaux de rennes, comprendre les enjeux géostratégiques autour des gisements de terres rares, et tout ça sans quitter votre fauteuil en feuilletant un bon bouquin doté d'une intrigue solide.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024) :

Olivier Truc c'est notre frenchy devenu l'ami des rennes et des lapons : il vit depuis de nombreuses années en Suède, à Stockholm, où il a été correspondant pour Le Monde
C'est la série "La police des rennes" (une sorte de police rurale de l'ethnie Sami) qui a placé cet écrivain en haut de nos étagères de polars.
Aujourd'hui sur les traces de ce Premier renneOlivier Truc nous emmène à Kiruna, la plus grande mine d'Europe.
En chemin, Olivier Truc fera référence à un autre de ses bouquins : Le cartographe des Indes boréales qui conte l'histoire d'un basque parti cartographier les mines d'argent de Scandinavie au XVII° : les ennuis du peuple Sami ne datent pas d'hier.

Le contexte :

Après Franck Thilliez qui nous emmenait au nord du Québec (Norferville, mai 2024), dans les mines de la Fosse du Labrador, c'est au tour d'Olivier Truc de nous faire visiter la mine de Kiruna, "la plus grosse mine de fer souterraine au monde et la plus grosse mine d'Europe", tout au nord de la Suède, en Laponie (Sápmi en VO), à quelques heures de quad (ou de motoneige selon la saison) de la Norvège et de la Finlande, au cœur du territoire des éleveurs Sami de rennes.
➔ Une mine autrefois à ciel ouvert qui s'enfonce désormais à plusieurs milliers de mètres sous terre et sur plusieurs centaines de kilomètres de galeries.
Pour le rappel historique, c'est avec cette mine que les suédois alimentaient le Reich nazi en acier pendant la guerre, via le port de Narvik en Norvège notamment.
Pour info, cette région et les Sami sont également mis en images dans la série tv Jour Polaire (Midnight Sun en VO), dont le scénario montre comment les immenses galeries creusées sous terre menacent la stabilité de la ville qui est obligée de "déménager" un peu plus loin.
Le travail à la mine LKAB permet à certains éleveurs de compléter les maigres revenus qu'ils tirent de leurs bêtes mais l'extension des forages (on vient d'y découvrir de ces terres rares indispensables à notre industrie écologique) menace également leurs troupeaux.
[...] C’est le minerai que tu aides à extraire de cette mine qui vous rend tous aveugles et qui tue nos rennes ! Et tu n’as pas encore compris que les terres rares qu’ils ont trouvées, c’est en plein sur nos pâturages ?
[...] On est, comment on dit à Stockholm, une variable d’ajustement, c’est ça ? Il suffit de nous indemniser, et notre silence sera acheté. On devrait être déjà bien content que l’État nous indemnise, pas vrai ?

♥ On aime beaucoup :

 La plume d'Olivier Truc s'affirme au fil des ans, elle gagne en puissance et le texte devient moins explicatif, plus elliptique, pour gagner en profondeur. Le volet folklorique ou touristique de ses polars s'est peu à peu effacé au profit d'une analyse sociale plus fouillée du nord de la Scandinavie, là où vivent ces fameux Sami avec leurs rennes, ceux que l'on appelait les Lapons il y a quelques années, ceux qui sont peut-être plus proches des aborigènes australiens que des indiens du Canada.
[...] – Les Sami.
– Ah, on m’avait dit les Lapons, parce que c’est comme les Indiens.
– On dit les Sami, pas les Lapons, et c’est pas comme les Indiens.
 On peut dire qu'Olivier Truc a fait son job pour nous faire partager un peu de la culture et des enjeux du dernier peuple autochtone d'Europe, en nous évoquant le minerai de Kiruna, le centre d'essais automobiles d'Arjeplog, l'histoire de la colonisation suédoise, l'élevage des rennes et les dégâts causés par les prédateurs (loups et gloutons), ... tout y est.
Ce qui nous vaut quelques belles pages sur la croyance Sami qui veut que les morts marchent sous terre et que l'ombre des vivants rampe sur le sol pour communiquer avec les ancêtres.
[...] Klemet se demanda jusqu’où s’enfonçait son ombre. Il n’oubliait jamais que les âmes des morts vivaient là-dessous. C’est peut-être à ça que servait l’ombre, collée au sol, s’infiltrant à son insu dans les roches et le lichen, trouvant son chemin dans la carapace de la toundra pour saluer les âmes des défunts, en prendre des nouvelles. C’était la part de lui-même qui partait à la rencontre des morts.
 On se prend d'empathie pour le beau personnage de la jeune Sami, Anja Heagga, "véritable bombe à retardement, une enragée", qui entend "dynamiter l'histoire" et sauver sa culture. Elle donnera une belle conclusion à ce drame, sans doute trop optimiste, même si comme l'auteur on aimerait bien y croire.
[...] Notre peuple est piégé. Notre histoire est écrite par d’autres, et ils ont déjà écrit la fin du récit.
 On sait bien que les loups (une espèce protégée) font parfois des ravages dans les troupeaux, un drame pour les bergers. Les éleveurs Sami et leurs rennes ne font pas exception, d'autant que là-haut le loup n'est pas le seul prédateur : le glouton (le carcajou, alias wolverine en anglais) rode également autour des troupeaux de rennes.
Sur ce thème, l'auteur va même nous surprendre avec une petite fantaisie puisqu'il met en parallèle son histoire de rennes et de "lapons" avec une intrigue secondaire dans les Alpes de Provence autour de bergers et de leurs brebis : le loup sévit partout.
[...] Si tu veux tout savoir, j’en ai abattu trois, des loups. Et quelques gloutons aussi. C’est pas pour ça que je me sens mieux.
➔ Quelques liens intéressants :
- le centre d'essais automobiles d'Arjeplog
- la colonisation des Sami par les suédois (évangélisation, acculturation, éducation forcée, ...)
- on peut aussi regarder quelques vidéos sur le marquage des rennes que le bouquin décrit fidèlement.

Le canevas :

Cet été aux environs de la Saint-Jean, après la fête de MidSommar, la "journée la plus alcoolisée de l'année en Suède", les éleveurs Sami regroupent leurs troupeaux pour le marquage des jeunes faons de l'année : autour de Kiruna, ils vont rassembler plus de six mille rennes.
Malgré la fête, les relations sont toujours tendues avec les autorités suédoises, avec l'industrie minière, et même parfois entre éleveurs. Les loups et les gloutons rodent autour des troupeaux.
Et puis c'est le drame : un train géant de la mine LKAB percute un troupeau de plusieurs dizaines de bêtes.
[...] Un troupeau de rennes avait été percuté de plein fouet par un train minéralier, un de ces convois de minerai de fer immense et incapable de s’arrêter en cas d’urgence immédiate.
Olivier Truc prend tout son temps pour installer soigneusement son décor et le bouquin est construit comme tout bon roman noir : une situation paroxystique (MidSommar et le marquage des rennes, ...), des conflits larvés (l'extension de la mine, les rivalités entre éleveurs, le racisme, ...), quelques personnages borderline (l'indomptable Anja, Joseph le berger français venu régler ses comptes avec la gente carnivore, ...) et quelques incidents bien sûr pour mettre le feu aux poudres.
Et dans les mines, on sait que poudre il y a ...

Les acteurs :

Il y a là Nina et son collègue Klemet de la police des rennes : ils vont mener l'enquête.
Il y a là Joseph, un berger français obsédé par la chasse au loup, qui pourrait être un lointain petit-cousin montagnard du Capitaine Achab.
Et surtout deux jeunes Sami, Aaron et sa sœur Anja, qui luttent pour se faire une place dans le cercle très fermé des éleveurs, le sameby, où les licences sont contingentées et régulées par la loi, la coutume et les liens familiaux dans un écosystème complexe qui réglemente les troupeaux, les pâturages, la chasse et la pêche.
En toute illégalité, Anja exerce parfois ses talents de sniper contre les loups ou les gloutons, à la demande très discrète de certains éleveurs.

Pour celles et ceux qui aiment les rennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 29 février 2024

Au nom du père (Ulf Kvensler)


[...] J’ai été aussi cinglé que lui.

L'auteur, le livre (448 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé.
Au nom du père est son deuxième roman (après Sarek, pas lu ici) : des romans noirs à classer dans les thrillers psychologiques.

On n'a pas trop aimé :

😕 Le grincheux a eu beaucoup de mal à entrer dans le jeu de ces deux personnages, ni très crédibles ni très sympathiques et placés dans une situation trop artificielle : un père aux allures de riche artiste parvenu qui essaie de racheter (dans tous les sens du terme) sa conduite passée envers son fils, un jeune homme faible et irrésolu.
Ce n'est que dans le dernier quart du bouquin que, après quelques twists, la tension latente éclate enfin dans un psycho-dénouement qui fait penser aux romans américains de la même veine.
[...] Papa m’avait déjà acheté une fois, et il était sur le point de recommencer. Bordel, ce que j’étais faible. Mais quatre millions, c’était vraiment une putain de montagne de fric.

Le pitch :

Ce récit assez déroutant nous fait passer sans transition d'un souvenir d'enfance à un rêve étrange ou une hallucination, d'une vie de couple presque normale à une cellule de prison ou d'asile psychiatrique : on tourne autour du personnage d'Isak pour découvrir peu à peu un homme tourmenté au passé douloureux et mystérieux. 
On comprend vite que, tout petit, il a perdu sa sœur et sa mère carbonisées dans un terrible incendie. Le père n'a ni su ni pu s'occuper de lui et c'est le grand-père maternel qui a élevé Isak. 
Un père menaçant dont le fantôme resurgit tout à coup des années plus tard.
[...] Papa m’avait contacté pour la première fois depuis douze ans.[...] J’ai réfléchi à comment faire avec Papa. Il n’y avait pas trente‑six solutions : le rappeler, ou non. Mais même si je ne le rappelais pas, tout n’allait pas pour autant continuer comme si de rien n’était. Il m’avait contacté, il voulait me dire quelque chose. Si je ne le rappelais pas, j’allais continuer à me demander ce qu’il voulait. Il m’obligeait à choisir, aucune des deux options ne me disait rien qui vaille.
[...] Je ne pouvais pas lui dire que Papa avait appelé. Pour une très simple raison. J’avais raconté à Madde que Maman et Papa étaient morts dans un incendie quand j’étais petit.
Isak et Madde, sa fiancée, sont invités sur l'île de Gotland où le père, peintre contemporain richissime mais atteint d'un cancer avancé, possède une superbe maison d'architecte vaguement menaçante.

Pour celles et ceux qui aiment les fils à papa.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière.

lundi 19 février 2024

L'Inuite (Mo Malo)


[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland.

L'auteur, le livre (416 pages, avril 2024) :

Mo Malø est le pseudonyme d'un auteur bien de chez nous : Frédéric Ploton ou Frédéric Mars (un autre pseudo encore). 
Un auteur que l'on connait depuis 2018 et sa série de polars qui nous ont transportés régulièrement au ... Groënland (la série des Qaanaaq).
Des polars ethnico-nordiques dans la même veine que ceux d'un autre frenchy, Olivier Truc qui, lui, nous faisait voyager en Laponie.
Mais revenons en Kalaallit Nunaat (la terre des hommes) pour y suivre Paninguaq Madsen, "un prénom purement inuit, un nom de famille danois –  comme la plupart des habitants du pays".
 [...] – Mais tout le monde m’appelle Panik, ajouta‑t‑elle. Elle sourit. 
– Parce que quand on fait appel à moi, en règle générale, c’est plutôt en urgence.
C'est elle L'inuite du titre, une sage-femme itinérante, une sanaji : là-bas, pas question d'aller en urgence à la maternité (ni où que ce soit d'ailleurs).
[...] Elle est une donneuse de souffle. Anirniq. Elle ne le vole pas, ce souffle ; elle l’offre. Elle permet que d’un rien hurlant encore englué de douleur, chose infime, se façonne un destin –  chasseur, pêcheur, chamane ou prince d’une contrée lointaine, peu importe.

Le contexte :

Mo Malø a pris prétexte d'une histoire-vraie pour bâtir son roman : dans les années 50, le gouvernement danois tente une "expérience" (Eksperimentet ce sera le mot officiel) pour une campagne de "danification" de sa colonie.
[...] L’histoire des enfants‑cobayes du Groenland, c’est ça ?
[...] L’exil forcé d’enfants groenlandais dans les années d’après‑guerre,
[...] Une expérience pilote sur une sélection de petits Groenlandais. Les fameux 22. « L’Expérience ». Tim avait déjà entendu le terme employé au sujet de ces enfants, comme s’il s’agissait de vulgaires souris de laboratoire.
[...] Quand, à cette époque, le gouverneur a décidé d’envoyer vingt‑deux petits Groenlandais pour les « rééduquer » au Danemark, ce sont les pasteurs qui ont servi d’agents recruteurs dans les différents villages concernés.
Il faudra attendre soixante-dix ans pour que la première ministre Mette Frederiksen présente des excuses officielles au nom du gouvernement danois.
Voilà une bien sombre histoire qui rappelle celle des enfants de la Creuse ou encore celle des enfants placés en Suisse pour ne citer que d'autres romans lus récemment, sans parler bien entendu des amérindiens ou des aborigènes.

On aime :

❤️ On apprécie toujours le ton des polars de Mo Malø, jamais horrifiques, toujours documentés et qui, au fil des épisodes, sont de plus en plus ancrés dans la réalité sociale et historique de ce territoire méconnu, plutôt que dans son aimable folklore.
❤️ Évidemment on est ici curieux d'en apprendre plus sur cette "Eksperimentet", cette terrible histoire des enfants du Groënland, symbole de l'attitude coloniale du Danemark envers son territoire d'outre-mer, un territoire qui devra attendre 1979 pour obtenir une relative autonomie par rapport à la Couronne Danoise. 
Cette "expérience" avec les enfants des années 50 va laisser des cicatrices douloureuses qui feront aujourd'hui la trame de ce polar ...
[...] Rien n’a changé dans les rapports entre le Danemark et le Groenland. Nous nous comportons encore et toujours comme des colons avec nos territoires d’outre‑mer. Et surtout, on fait l’impossible, y compris aujourd’hui, pour museler les victimes de nos mauvais comportements.
❤️ On aime l'unité d'ambiance et de ton de cette intrigue qui réserve son lot de fausses pistes et de rebondissements, notamment avec cette étonnante tradition inuite, l'ateq, qu'on ne détaille pas ici pour ne pas divulgâcher mais qui touche à la question du genre très à la mode en ce moment.

Le pitch :

La sage-femme itinérante Paninguaq Madsen, dite Panik, vient d'accoucher une très jeune fille.
Peu après on retrouve Nina Eliassen, la jeune maman, sauvagement égorgée, le bébé confié à des voisins.
Il y a quelques mois déjà, le grand-père Eliassen avait été retrouvé mort, ligoté sous la glace. 
Les Eliassen ont-ils le mauvais œil ? Ou bien est-ce Panik qui accomplit une vengeance venue d'un lointain passé ?
Le flic inuit local, Bjorn Westen, mène l'enquête sans trop se stresser.
[...] Avec ses auxiliaires empotés, ses méthodes d’un autre âge, son absence de rigueur et de moyens techniques décentralisés, il était le représentant d’une police dépassée. D’un ancien monde.
Les autorités danoises, soucieuses d'enfouir tout cela sous la neige, envoient sur place un autre flic, Tim Osterman de la PJ de Copenhague, dans une manœuvre qui ressemble bien à un piège pour éloigner un gratte-papier devenu encombrant et agiter l'épouvantail d'un exil administratif.
[...] – Ils vous ont menacé d’un placard, n’est‑ce pas ? 
– Pardon ? 
– Ça n’a rien de honteux. Ils l’ont fait pour chacun de nous, à l’époque.
Contre toute attente de leur hiérarchie, les deux flics vont finalement former une bonne équipe et mener l'enquête à son terme ou presque, il faut bien que ce pays garde quelques mystères sous la glace.
[...] Sans parler de camaraderie, le climat de défiance avait cédé le pas à une coopération raisonnée. Sans se l’avouer, chacun comptait sur l’autre pour le sortir de l’ornière promise en cas d’échec. Ça n’effaçait pas leurs différences ; cela gommait juste la tension entre eux.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens de traineau.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

mercredi 14 février 2024

Le serment (Arttu Tuominen)


[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.

●   L'auteur, le livre (456 pages, 2021, 2019 en VO) :

Le filon des polars nordiques ne semble pas prêt de se tarir, il continue d'alimenter nos étagères et les éditeurs raclent le fond de la mine à la recherche de nouvelles pépites.
L'arrivée d'une nouvelle plume est donc à saluer, surtout si elle vient de Finlande, un pays sous-représenté dans nos bibliothèques.
Il s'agit d'Arttu Tuominen avec Le serment, son premier roman paru en français.
Verivelka : la dette de sang en VO.

●   On aime :

❤️ On savoure bien sûr l'exotisme finnois : des noms aux consonnances étranges, des us et coutumes venus du froid, ... tout là-haut, la terre et le ciel sont plutôt rudes, comme le sont les hommes qui vivent au pays des 200.000 lacs. Arttu Tuominen nous brosse un tableau plutôt sombre de son pays.
😕 Le grincheux a trouvé les digressions "adolescentes" sur l'enfance des garçons un peu répétitives et longuettes : ces flash-back cassent un peu le rythme de l'enquête, même si bien sûr on comprend que c'est dans ce passé que s'est enraciné le drame d'aujourd'hui.
Un bouquin dont la construction rappelle celui de son homologue suédois Christoffer Carlson (Le syndrome du pire, lu en 2015).

●   L'intrigue :

À l'occasion d'une beuverie dont semblent coutumiers les compatriotes de Arttu Tuominen (on passe la semaine dans un chalet à se saouler et plus si affinités), un homme (Rami) meurt poignardé. Un autre homme (Antti) s'enfuit, couvert de sang, dans la tempête de neige.
[...] Le meurtre avait été précédé d’une longue beuverie à laquelle avait participé une bande de fêtards hétéroclite. Beaucoup d’allées et venues, de l’alcool et de la drogue.
[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.
[...] Le mobile de la plupart des meurtres, en Finlande, était totalement futile. Le plus souvent, quelqu'un avait bu dans la mauvaise bouteille ou pris, son tour venu, une trop longue gorgée de celle qui circulait.
Les témoignages des fêtards alcoolisés du chalet sont très confus : Antti fait-il un suspect trop évident ? est-ce réellement lui qui a poignardé Rami avant de courir pieds nus pour s'effondrer dans la neige ? Et pourquoi ?
Mais le flic Jari Paloviita qui mène l'enquête connaissait les deux personnages depuis l'enfance : Antti Mielonen fut jadis son meilleur ami et Rami Nieminen, plus âgé, était leur bête noire.
Que se sont juré Jari et Antti quand ils étaient à peine adolescents ? Quelle fut leur promesse ? Qu'ont-ils fait ? Quel secret partagent-ils depuis bientôt trente ans ?
[...] On va se le promettre, et on ne doit jamais trahir ses promesses.
[...] Rouvrir de vieilles tombes n’était pas facile. Il y avait des choses qu’il valait mieux laisser enterrées.
[...] Le jour viendrait-il jamais où le sujet serait abordé ? Sans doute pas. Il y avait dans le monde des choses si dures que même la dent du temps ne pouvait les entamer. Des choses auxquelles il valait mieux ne pas toucher.
Les chapitres vont alterner l'enquête avec les souvenirs du passé et l'enfance des trois protagonistes.
[...] Les adultes ne sont finalement pas si différents des enfants. Ils obéissent tous à la même loi de la violence.
[...] Il vaut parfois mieux laisser le passé où il est. Vous êtes encore jeune, mais plus vous prendrez de l’âge, plus vous accorderez de valeur au temps. C’est comme la vase qui s’accumule au fond d’un fleuve. Ça ne sert à rien de la remuer, parce qu’il peut, avec elle, remonter à la surface des choses qui mettront des années à se redéposer. 
[...] Hélas, tout cela n’était qu’un mensonge. Le poids de la culpabilité l’écrasait.
[...] Il le savait depuis le début. Sa vie entière était un énorme mensonge.

Pour celles et ceux qui aiment les secrets du passé.
D’autres avis sur Babelio et sur Bibliosurf.

mardi 30 janvier 2024

Les parias (Arnaldur Indridason)


[...] Il valait mieux garder le silence.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2022 en VO) :

Il n'est sans doute plus très utile de présenter Arnaldur Indriðason, l'islandais devenu un véritable phénomène littéraire, qui fit connaitre au continent le polar nordique et découvrir la passion de ses concitoyens pour la littérature.
La veine de la série "Erlendur" s'est tarie au fil des années et la série des "Kónrað" a pris la relève : une série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique, violent et à moitié escroc.
Voici un nouvel épisode, Les parias qui s'annonce peut-être comme le dernier de cette série puisque les mystères y sont enfin dévoilés : un épisode très proche et dans le ton du précédent (Le mur des silences) qu'il faut avoir lu avant.
Le titre de celui-ci en VO, c'est Kyrrþey, soit quelque chose comme "garder le silence", tout un programme dans le monde d'Indriðason ...
[...] Au fil du temps, Kónrað avait compris qu’il valait mieux garder le silence.

●   On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, un flic à la retraite pétri de contradictions, rarement sympathique, ayant à son passif quelques faits d'armes peu glorieux, tout autant dans sa vie privée (il a trompé sa femme hospitalisée, ...) que dans sa vie professionnelle (il a trempé dans un trafic de ripoux, ...). Son père n'était qu'un petit escroc qui a fini assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace, une faim qu'il lui faut nourrir sans fin, quitte à harceler tout son entourage pour remuer les souvenirs.
❤️ De même, on finit par s'intéresser au curieux personnage de Eyglo, la médium qui "voit" les esprits des morts venus solliciter les vivants : la frontière entre ce monde-ci et l'au-delà a toujours été un sujet récurrent des histoires d'Indriðason et la série des "Kónrað" explore cette limite de plus en plus ténue au fil des épisodes.
❤️ Ainsi il aura fallu de la persévérance au lecteur pour fréquenter cet insupportable Kónrað, accepter d'être obnubilé par les obsessions de son passé. L'épisode précédent (Le mur des silences) nous a facilité ce premier pas difficile pour mieux apprécier celui-ci, très réussi, dans toute sa sombre complexité.

●   L'intrigue :

La découverte bien tardive d'une arme ancienne (un Lüger) va raviver d'anciennes histoires non élucidées : l'arme est identifiée comme ayant servi lors d'un meurtre en 1955 dans les bas quartiers de la capitale.
Une arme en tous points identique à celle que possédait Seppi, le père de Kónrað.
[...] –  Nous avons retrouvé l’arme du crime commis en 1955. Tu te souviens ? Un homme tué d’une balle tirée à bout portant dans la tête, à Mulahverfi. 
–  Quoi ? Vous avez trouvé l’arme ? 
–  Eh oui. 
–  Et c’est un Luger ?!
Il n'en faut évidemment pas plus pour relancer Kónrað sur la piste de ce qui est arrivé à son père.
[...] Dans sa carrière, il ne s’était jamais intéressé aux enquêtes irrésolues, mais depuis qu’il était à la retraite et qu’il cherchait à savoir ce qui était arrivé à son père, il était obsédé par ces vieilles histoires.
[...] –  Pourquoi remuer cette histoire ? Ça remonte à tellement loin. 
–  C’est que j’aimerais bien en avoir le fin mot un jour. 
–  Elle te pèse ? 
–  Oui, et depuis longtemps, avoua Kónrað. Peut-être plus encore que je n’en ai conscience.
D'autant que son amie Eyglo (celle qui a un don de médium) continue d'avoir des "visions" et d'entrevoir des morts venus du passé pour questionner les vivants, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni.
[...] Elles avaient l’air tellement réelles qu’Eyglo avait cru un instant qu’elles faisaient partie des invités, puis elle avait compris qu’il n’en était rien. Elles n’étaient pas de ce monde. Elles venaient d’un autre espace, d’une autre époque.
Connaissant les thèmes chers à l'auteur, on devine que c'est un passé bien trouble et bien nauséabond que va remuer Kónrað alors que la tempête de neige s'acharne sur Reykjavik ...
[...] Toute cette boue. Autrefois, c’était une vraie plaie en Islande. Ces ignominies étaient une vraie plaie et personne ne réagissait. 
[...] –  Ce n’était vraiment pas joli. Surtout pour son petit frère. On les avait séparés, Gardar avait été envoyé ailleurs et le frère était resté là-bas. Un homme venait à l’institution, il y en a même sans doute eu plusieurs, je ne m’en souviens pas vraiment, en tout cas il emmenait le gamin et quand il le ramenait… Il lui avait fait du mal, si vous voyez ce que je veux dire.
[...] Personne ne réagissait face à ces choses-là à l’époque. Personne ne trouvait gênant que des hommes viennent chercher des gamins vulnérables pour leur faire du mal.
Le passé qui remonte à la surface est celui d'une époque où les pédocriminels étaient rarement inquiétés ... à la différence des homosexuels.
[...] La vie de paria des homosexuels à Reykjavik dans les années 60, une époque où ils n’osaient pas avouer qu’ils aimaient les hommes. Ils vivaient cachés, se rencontraient en secret et n’avaient nulle part où se retrouver sauf les uns chez les autres, ils vivaient dans la honte et la peur d’être démasqués comme des criminels.
À force de remuer passé boueux et souvenirs nauséabonds, Kónrað ne se fait pas que des amis et réussit à se faire détester de tous.
[...] Tu n’es qu’un pauvre crétin, Konrad. Nom de Dieu, tu as vraiment un sacré problème !
Mais son entêtement obstiné finira par porter ses fruits et on aura enfin le fin mot de toutes ces histoires ...
[...] Il se sentit libéré d’un poids. Il savait qui avait tué son père et la réponse à sa question n’était pas celle qu’il avait le plus redoutée.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié.

samedi 13 janvier 2024

Le clan Snæberg (Eva Björg Aegisdottir)


[...] — C’était un accident, pas vrai ?

●   L'auteure, le livre (416 pages, 2024, 2021 en VO) :

Eva Björg Aegisdóttir fait partie de l'équipe qui prend la relève du polar islandais après le passage du phénomène Indridason.
Depuis la série des épisodes "Elma" cette auteure n'est plus tout à fait une inconnue pour nous.
La revoici avec ce qui s'apparente à un "hors-série" : Le clan Snæberg, ou plutôt un "préquel" comme on dit, qui (petit clin d'œil aux lecteurs) dans les toutes dernières pages annonce justement l'arrivée de Elma dans la brigade de la petite ville d'Akranes.

●    L'intrigue :

Pour un week-end, la riche famille des Snæberg (ils ont fait fortune dans les pêcheries bien sûr) a loué tout un hôtel de luxe dans la péninsule de Snæfellsnes, celle du célèbre glacier Snæfellsjökull au nord d'Akranes, ville fétiche de l'auteure.
Randonnée, excursion en bateau, bonne chère et alcools forts sont au programme de ce rendez-vous façon "4 générations sous un même toit" ou plutôt "Cluedo" !
[...] Ce n’est pas une famille ordinaire. Les Snæberg font partie des gens les plus riches et influents d’Islande.
[...] Il n’y a rien de plus intéressant qu’une famille, ce rassemblement de gens qui passent du temps ensemble uniquement parce que le même sang coule dans leurs veines. C’est fascinant, à bien y réfléchir, ce qui relie des individus entre eux, et jusqu’où ils sont prêts à aller à cause de ces liens.
Tout le monde sait que les réunions de famille sont rarement de tout repos et dès les premières pages on sait déjà que le week-end s'est mal terminé : la police vient de retrouver un corps au pied des falaises. 
De qui s'agit-il ? Meurtre, suicide, accident, que s'est-il passé ? 
Bon sang, pourtant chacun sait bien qu'en Islande, il ne faut jamais aller se promener seul dans la lande !
[...] La météo pouvait être très mauvaise et les voyageurs se perdaient souvent, sans se rendre compte qu’il y avait un précipice.
[...] Les secours avaient été envoyés sur place durant la nuit pour retrouver un client de l’hôtel disparu dans la tempête, et au petit matin, ils avaient informé la police de la découverte d’un corps.
[...] Baissant la voix, je m’efforce de paraître calme :
— Dis-moi la vérité, Viktor. Pourquoi mentir, hein ? C’était un accident, non ?
Viktor s’humecte les lèvres mais garde le silence.
— C’était un accident, pas vrai ? 
À ce stade, le lecteur n'en saura pas plus et une très longue exposition va nous faire revivre le déroulé du week-end et approcher d'un peu plus près les membres du clan Snæberg : lentement, peu à peu, on devine que chacun cache quelque chose, un affreux mensonge, un sombre passé, un terrible secret, une douloureuse faille, un coupable silence, ...
[...] Porter un secret n’est pas de tout repos. Depuis des années, ce fardeau m’empoisonne, affectant ma relation avec ma famille et mes amis.
[...] Un secret qui pèse sur mes épaules depuis des années et a ruiné tant de choses.

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime la prose soignée de cette auteure, constante au fil de ses ouvrages. Avec sans doute une belle traduction, c'est toujours un plaisir que de découvrir chacun de ses bouquins, tous très bien écrits et d'une lecture fluide et agréable. Il faut le souligner.
Des intrigues solides et sans violence : du polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ On aime découvrir avec elle les différentes facettes de la vie actuelle et moderne des habitants de l'île, c'est une autre constante de ses romans avec la description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
Bon d'accord, avec cet épisode, c'est plutôt la vie des riches !
❤️ Et puis on est admiratif de la construction de ce bouquin : durant plus de la moitié du bouquin, le lecteur est dans l'attente. Certes on découvre peu à peu les différents membres du "clan", mais bon sang, que s'est-il passé ce week-end ? Qui donc gît au pied de la falaise ? Où veut nous emmener l'auteure ? À quoi rime tout cela ?
Et puis tout d'un coup, on sent les fils se resserrer et le drame se nouer : il devient impossible de lâcher le livre avant l'explication finale. 
Les nombreux indices semés adroitement ici ou là (on n'a rien vu venir !) prennent leur place dans le puzzle complexe dessiné par Eva Björg Aegisdóttir.
[...] Les fragments de souvenir s’assemblent comme un puzzle, chaque pièce prend enfin sa place.
Disons qu'on tient peut-être là le meilleur bouquin de l'auteure.

PS : on regrette juste que l'éditeur n'ait pas placé un arbre généalogique du "clan" comme celui qu'on a dû établir ici pour s'y retrouver plus facilement dans tous ces noms aux consonnances étranges et ambiguës.

Pour celles et ceux qui aiment les réunions de famille.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.