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jeudi 6 mars 2025

L'énigme Modigliani (Eric Mercier)


[...] Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?

Un petit polar sympa qui même habilement histoire de l'art et intrigue policière.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, février 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On est friand de ces romans qui nous amènent la Kulture sur un plateau : le nancéien Eric Mercier est passionné d'art et, dans ses polars érudits, il entremêle enquête policière et histoire de la peinture.
Les enquêtes précédentes (pas lues ici) évoquaient Bernard Buffet, Van Gogh ou encore les Fauves, une façon agréable de (re)découvrir la peinture, et on fait sa connaissance ici avec le cinquième épisode : L'énigme Modigliani.

Les personnages :

Il y a là le commandant de police Frédéric Vicaux et son équipe du Bastion (depuis que la DPJ parisienne a quitté le fameux 36 Quai des Orfèvres), une équipe où les femmes tiennent leur place.
Et sa compagne Anne Naudin, historienne de l'art, dont la "vocation est d’obtenir la restitution à leurs propriétaires légitimes des biens spoliés par les nazis avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale".
Et puis bien sûr Amedeo Modigliani et ses belles (un passé que l'on revit grâce à quelques retours sur les années 20).

Le canevas :

Comme dans tout bon polar, on commence par la découverte d'un corps non loin de Paris : un homme pendu après avoir été ébouillanté. Le châtiment qui était jadis réservé aux faussaires.
[...] – Et pourquoi l’a-t-il ébouillanté ?
– C’était le châtiment réservé aux faussaires sous l’Ancien Régime, affirme Laetitia. La Révolution française l’a aboli.
[...] La pratique de l’ébouillantage est attestée depuis le XIIe siècle par un règlement royal qui stipule que les faux-monnayeurs devront être « suffoqués et bouillis en eau et huile ».
Le supplicié s'avère effectivement être un faussaire, peintre réputé, récemment sorti de prison. Jusque là tout va bien, si je puis dire. 
Pendant ce temps, Anne Naudin, l'historienne de l'art, essaye de retrouver les propriétaires légitimes du portrait d'une jeune femme, Aliza, peint par Modigliani. Sans doute une amante du temps où il écumait les cafés branchés de Paris vers 1920.
[...] Modigliani est l’un des peintres les plus contrefaits. Amedeo Modigliani, l’Italien à la gueule d’ange, possédait de grands talents de séducteur. Aliza serait-elle l’une des nombreuses femmes ayant pimenté l’existence du peintre ?
Bien sûr "il est étrange de trouver ainsi à chaque fois Modigliani sur [la] route", mais au-delà du contexte pictural, quel peut bien être le lien entre ces deux enquêtes ? 

♥ On aime un peu :

 On aime évidemment que toute l'intrigue tourne autour de la peinture en général et de Modigliani en particulier. L'enquête policière du commandant Vicaux après la découverte du corps supplicié tout comme les investigations historiques de sa compagne Anne autour du tableau de Modigliani. 
Ces deux intrigues sont pour le lecteur, l'occasion d'apprendre tout plein de choses intéressantes autour de la peinture, des artistes et des marchands de tableaux.
Un petit policier sympathique et instructif.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley aux éditions de La Martinière (SP)

jeudi 21 septembre 2023

Perspectives (Laurent Binet)

[...] La scène, qui est à Florence, en 1557.

    L'auteur, le livre (304 pages, 2023) :

Laurent Binet est un "lettré" au sens noble du terme, déjà récompensé de plusieurs prix. Il nous invite ici à voyager dans la Florence des arts du XVI° avec Perspective(s), un bouquin annoncé comme un polar historique et épistolaire ... mais qui pourrait tout aussi bien n'être qu'une bête à prix qu'on court habilement calibrée, alors qu'en est-il ?

    Le contexte :

Italie 1557. Sous le Pape Paul IV, c'est [le retour de l’Inquisition romaine], un fanatisme [pour qui toute représentation du corps humain est une offense faite à Dieu] ... alors que la chapelle Sixtine vient d'être ornée par Michel Ange. 
Botticelli apportera lui-même ses peintures de nus sur le bûcher des vanités érigé par le prédicateur Savonarole. Et [qui sait jusqu’où ira le Concile de Trente dans le fanatisme borné  ?]
Mais si Florence a donné naissance à de nombreux génies, c'est aussi un joyau convoité par les couronnes de France et d'Espagne, et c'est aussi la patrie de Machiavel et des intrigants Médicis : un décor idéal pour un crime perpétré sur fond d'intégrisme religieux, de jalousies artistiques et de conflits géopolitiques dans une ville qui est la proie [des sodomites et des sorcières et des juifs et même des luthériens].

    On aimera ou pas :

❤️ On aimera cette idée de départ pour le moins originale : sur fond d'Histoire vraie, Laurent Binet brode un polar sous forme d'échanges de lettres et de courriers entre les protagonistes de l'époque (peintres et apprentis, princes et ducs, nonnes et papes ...).
❤️ On aimera (re-)découvrir ce pan méconnu de l'histoire de l'art (et de l'Histoire tout court) : l'Italie du XVI°. L'environnement religieux et politique dans lequel se déploient ces artistes est particulièrement bien rendu et, satisfait, on referme le livre en se croyant plus intelligent.
❤️ On aimera le petit lexique des protagonistes que nous offre l'auteur en début de livre, même s'il nous faudra tout de même quelques wiki-clics pour découvrir qui était le luxurieux Aretin, comprendre la révolte des Ciompi (en 1378) ou encore se remémorer les prêches du moine Savonarole : mais précisément, c'est bien pour cela qu'on a ouvert ce bouquin, pour grimper quelques échelons de plus sur la grande échelle de la Kulture. 
Fort heureusement la lecture reste fluide et Laurent Binet a la bonté d'être suffisamment explicatif dans ses "lettres" pour nous aider à situer et resituer la plupart des personnages au fil des courts chapitres.
Hélas comme on pouvait le craindre, l'exercice de style d'un auteur érudit fera long feu, la prose faussement ancienne finira par lasser le lecteur, l'intrigue piétinera trop longtemps et les personnages historiques resteront à distance, posant pour le peintre académique dans leurs costumes officiels ... 
Déception pour ce livre sans doute trop attendu.

      L'intrigue :

[...] Laissons le rideau s’ouvrir sur la scène, qui est à Florence, en 1557.
Comme dans tout bon polar, même si celui-ci est construit sur une correspondance épistolaire, tout commence par la découverte d'un corps : celui de Jacopo Pontormo poignardé au pied des fresques qu'il était en train de peindre dans la chapelle San Lorenzo de Florence, rivalisant avec les chefs d'œuvre romains de Michel Ange.
[...] Je le sus au premier regard  : Florence avait désormais sa Sixtine.
Dans le même temps, un tableau du même Pontormo disparait : il représentait une scène religieuse un peu trop licencieuse peinte avec le visage de la fille des Médicis ...
Et ce n'est que le début des péripéties de cette intrigue mouvementée ...
[...] Tu m’as ramené ma fille, tu as retrouvé le tableau qui était une offense sans seconde faite à ma famille, tu as trouvé le voleur, tu as mis au jour plusieurs complots contre le duché de Toscane, arraisonné les bonnes sœurs savonarolistes, étouffé une sédition de nouveaux Ciompi, et même occis un assassin envoyé par mes ennemis.
Pour la petite histoire, les fameuses fresques du Pontormo dont il est question ici seront perdues deux cents ans plus tard vers 1740 lors d'une réfection de la basilique. Il n'en reste que quelques croquis (dont certains dans les collections du Louvre).
[...] J’ai passé onze ans de ma vie à décorer son église. Lui n’en mettra pas deux avant de tout démolir, j’en jurerais, ou si ce n’est lui, ses descendants s’en chargeront.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de l'art.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Grasset (SP).

dimanche 16 avril 2023

Les irascibles (Cédric Bru)

[...] Une nouvelle peinture, appelée « expressionnisme abstrait ».

    L'auteur, le livre (384 pages, 2023) :

C'est une lecture pas facile mais enrichissante que nous propose Cédric Bru journaliste, écrivain, et chroniqueur de diverses revues (dont Rock&Folk), avec Les irascibles : un livre bourré de culture qui mêle fiction et quasi-biographies pour nous dépeindre la naissance d'un mouvement artistique à New-York dans les années 50, quand prenait forme l'expressionisme abstrait sous les pinceaux des Pollock, Rothko, de Kooning et consorts à qui l'on pouvait acheter une toile pour quelques centaines de dollars (aujourd'hui certaines toiles de Pollock valent plusieurs centaines de millions de dollars).

    On aime ... ou pas :

C'est un peu comme si Cédric Bru nous invitait à un vernissage dans une galerie d'art de la 57e rue  mais oubliait un peu de faire les présentations et nous laissait en plan, un verre à la main. Tout autour de nous [quelques habitués bien éméchés, un couple ou deux], chaque invité ressemble à un [intellectuel reconnu, juif farouchement new-yorkais]. Il y a bien quelques figures que l'on connait : Peggy Guggenheim qui passe là-bas près du buffet, Mark Rothko et Willem de Kooning qui discourent sur la terrasse, et n'est-ce pas Jackson Pollock là-bas qui s'agite, un peu ivre ? 
Mais qui sont donc tous les autres invités que l'on ne connait pas : ce Robert Motherwell dont tout le monde parle, ce Barnett Newman autour de qui tournent ces dames, et ce Clyfford Still, et ces galeristes, et ces critiques d'art, et Arshile Gorky et Adolph Gottlieb, ... ?
Ouf, on n'en peut plus, vexé de notre ignorance crasse de ce petit milieu de l'art moderne new-yorkais, et on finit donc par sortir notre smartphone et pêcher sur le web quelques images des œuvres de l'un et de l'autre, comme pour participer au jeu de qui a peint quoi ?
Après quelques verres et quelques chapitres bien déroutants, on finira par s'habituer au style elliptique de l'auteur, à sa chronologie chahutée, à ses portraits esquissés peu à peu, quelques touches ici sur de Kooning, quelques couleurs là-bas sur Pollock, la silhouette de Motherwell, et revenons à de Kooning, et puis Pollock encore, et puis ... 
Finalement, c'est un véritable traité de l'histoire de la peinture moderne que l'on tient entre les mains et notre persévérance sera bientôt récompensée : découvrir ce mouvement en train de naître sous nos yeux, cette [nouvelle peinture, communément appelée « expressionnisme abstrait »][une peinture moderne américaine dégagée du cubisme analytique ou du surréalisme].

      Le contexte :

L'effervescence d'une bande d'artistes [supposément communistes, ou tout au moins proches de ces idées progressistes], même si [depuis un certain temps, il n’était plus vraiment question d’engagement politique parmi les peintres] : [ville monde, ville monstre, New York, désormais, donnait le la de l’art moderne, reléguant Paris au niveau d’une belle ville secondaire.] 
Par [le foisonnement hypercréatif de leurs peintures gestuelles], les américains [étaient en train de surmonter le complexe d’infériorité qu’ils nourrissaient de longue date à l’égard des artistes européens]. [Il n’y avait qu’à Paris qu’on finissait les toiles. Ici, on remettait son sort entre les griffes de l’œuvre, qui décidait ou non si elle avait tout dit].
Mais ce sont les années 50, celles de la guerre froide qui paralyse le monde, celles du maccarthysme qui empoisonne les États-Unis et à NY, deux musées s'opposent : à ma gauche, Rockefeller et son MoMA [qui à l’inverse du Met accueillait depuis longtemps déjà des œuvres de Pollock, Gorky ou De Kooning]. À ma droite, le MET, le Metropolitan Museum of Art, et ses dirigeants [bien décidés à mener, et contre l’air du temps, ce qui apparaissait désormais comme un combat d’arrière-garde]

      L'intrigue :

Les boires (beaucoup de boire !) et les déboires de ces artistes (typiques du milieu intellectuel juif new-yorkais) qui dans les années 40-50 peinaient à atteindre la reconnaissance et la célébrité jusqu'à ce que l'instable génie Jackson Pollock brise enfin la glace et consacre une nouvelle peinture abstraite qui voulait s'affranchir du cubisme et du surréalisme, son héritage européen.
La fronde contestataire des fameux "Irascibles", leur lettre ouverte au MET et la photo de couverture n'occupent finalement qu'une petite part du bouquin plutôt consacré à la carrière de Pollock et de ses collègues.

      On aime moins :

Une construction plutôt déroutante avec de nombreux allers-retours entre les personnages ou les années qui provoquent longueurs et répétitions. C'est une lecture difficile, exigeante où il faut vraiment avoir soif de connaissance et être passionné de peinture pour persévérer et profiter ainsi de la grande culture de Cédric Bru qui nous fera mieux comprendre et apprécier le travail de ces peintres.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de la peinture moderne.
D’autres avis sur Babelio. Livre lu grâce à Netgalley.
Chronique reprise par 20 Minutes.

vendredi 31 mars 2023

Le gardien de Téhéran (Stéphanie Perez)

[...] Mais l'Iran danse sur un volcan.

    L'auteure, le livre (240 pages, 2023) :

Stéphanie Perez est une journaliste, née avec le choc pétrolier de 1973 (le destin ?), une de ces grands reporters qui ont couvert les conflits du Moyen-Orient : elle connait donc bien l'Iran. C'est son premier roman, plutôt convaincant.
Son Gardien de Téhéran n'est pas un Gardien de la Révolution, loin s'en faut, mais plus modestement le gardien du musée d'art moderne de la capitale iranienne, un musée créé par Farah Diba, l'épouse du Shah, juste avant la révolution des mollahs guidés par Khomeini.

    On aime beaucoup :

❤️ réviser notre histoire contemporaine avec notre guide, Stéphanie Perez, qui nous brosse un tableau éclairant de ces quelques années (des années que l'on idéalise aujourd'hui, mais qui avaient leur face sombre elles-aussi)
❤️ partager l'enthousiasme de Cyrus, le gardien du musée, lorsqu'arrivent les tableaux achetés grâce à l'argent du pétrole, partager sa fébrilité avant la cérémonie d'ouverture, partager son admiration pour la belle et jeune impératrice
❤️ plus tard, déambuler avec lui dans les sous-sols déserts du musée et partager sa crainte de voir les intégristes détruire ces tableaux jugés "décadents".

      Le contexte :

Quelle histoire incroyable que celle de cette collection de tableaux ! 
Après la crise économique et énergétique des années 70, l'argent du pétrole coule à flots en Iran et la Shahbanou dispose de fonds illimités pour offrir à son pays une vitrine sur ce que l'art occidental compte de meilleur : Monet, Gauguin, Picasso, Warhol, Rothko, Pollock, ... rien n'est assez beau, rien n'est trop cher, c'est [une chasse aux trésors effrénée, vertigineuse, sans limites de budget. C'est l'argent du pétrole qui paie].
L'inauguration du musée en 1977 est l'événement où se presse tout ce qui compte (aux sens propre et figuré) dans le monde de l'art et la jet-set occidentale, un succès retentissant qui consacre l'entrée du pays dans la cour des grands et dans le monde occidental, la jeune et belle Farah Diba est vite surnommée [l'impératrice des arts].
Mais [les folies précèdent toujours les grandes catastrophes] et bientôt, le peuple ne supporte plus ni l'absolutisme de l'empereur Reza Pahlavi, ni les exactions de sa police secrète (la SAVAK), ni les dérives de l'occidentalisation forcée de la société iranienne, ni l'arrogance décadente des classes aisées, ni l'absence de "ruissellement" de la manne pétrolière : les mollahs chiites prennent le pouvoir en 1979 et brûlent tout ce qui rappelle l'occident : [la collection de l'impératrice, unique au Moyen-Orient, est considérée comme impie aux yeux des nouveaux maîtres du pays].

      L'intrigue :

C'est l'histoire du gardien du musée qui nous est contée, une histoire qui épouse celle du pays : un jeune et modeste chauffeur (son nom a été changé pour le roman mais Stéphanie Perez l'a bel et bien rencontré), qui ne sait rien de l'Art mais qui va connaître un destin incroyable puisqu'il va veiller durant toutes les sombres années de l'intégrisme chiite sur une collection exceptionnelle qui vaudra bientôt plusieurs milliards de dollars (oui, vous avez bien lu).

      On aime moins :

 Le ton un peu "nunuche" utilisé pour nous décrire la vie personnelle du gardien dans son quartier et sa famille : c'est la partie romancée du bouquin (le reste est rigoureusement vrai), un volet nécessaire pour nous faire vivre ce que traverse la société iranienne. On se demande même comment ce bonhomme a bien pu faire pour survivre à tout cela dans la vraie vie, mais dans le bouquin, c'est un peu Oui-Oui au pays des mollahs (bon d'accord, on est un peu sévère).

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire de l'art.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio - livre lu grâce à Netgalley.
Chronique reprise par 20 Minutes

mercredi 8 mars 2023

À l'origine, la femme derrière le tableau (Cécile Cerf)

[...] Je vois une scène interdite et je suis interdit.

      L'auteure, le livre (300 pages, 2022) :

Cécile Cerf est agrégée de lettres : il n'en fallait sans doute pas moins pour oser s'atteler à l'histoire du légendaire tableau de Courbet, L'origine du monde [clic].
Son enquête historique nous permet de découvrir À l'origine, La femme derrière le tableau.

      On aime un peu :

❤️ L'histoire passionnante de ce tableau mythique et sulfureux que ses propriétaires gardaient secret (la couverture du livre en témoigne !) et dont on perdit la trace pendant plus d'un siècle.
❤️ Le point de vue résolument féminin ou féministe de l'auteure (nous sommes le 8 mars !).

      Le contexte :

L'histoire vraie du célèbre tableau du jurassien et athée Gustave Courbet : L'origine du monde.
À la fin du XIX°, Courbet est le chef de file des peintres Réalistes, exclus des salons parisiens encore confits dans l'académisme romantique tandis que Paris se remet difficilement de La Commune, celle des pétroleuses.
[...] Cette Commune voudrait tout détruire et revenir à cela. Et Courbet, qui proclame partout qu'il en a assez du marbre et des Aphrodite polies.
Le tableau fut commandé par un diplomate d'origine turque, Khalil Bey et l'on veut croire que le modèle (dont on ne voit pas le visage) était peut-être sa maîtresse, Constance Quéniaux, une danseuse.
[...] Ce Paris insouciant d'avant la Commune où un ambassadeur de la Sublime Porte pouvait entretenir une demoiselle de l'Opéra et faire portraiturer son intimité par un Jurassien athée.
Khalil Bey, ruiné, fut bientôt obligé de vendre ses collections, et l'on perdit la trace de ce petit tableau sulfureux pendant plus d'un siècle jusqu'à ce que le psychanalyste Lacan en fasse l'acquisition et que ses héritiers le cèdent finalement au musée d'Orsay.

      L'intrigue :

La crudité réaliste du sexe peint en gros plan déchaina les passions, à l'époque tout comme encore aujourd'hui : en 2013 même, une nouvelle affaire défraya la chronique des arts.
Cécile Cerf se régale (et nous avec) à rapporter les propos particulièrement féroces des bourgeois phallocrates du XIX° et l'intelligentsia parisienne ne ressort pas vraiment grandie de ces pages, c'est le moins qu'on puisse dire : les Alexandre Dumas (fils), Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Maxime du Camp,...  se déchainent avec une rare violence contre Courbet en particulier et les femmes en général.
[...] Aujourd'hui la sauvagerie revient, par les femmes, encore et toujours. Le peuple redevient horde, la femme redevient une femelle.
[...] La Commune et la peinture réaliste de Courbet sont les deux faces d'un même phénomène : ces hommes impuissants, ces femmes qui veulent la toute-puissance, qui veulent voter, faire la guerre, décider de tout, mènent Paris au bûcher. Voilà la famille moderne.
Le narrateur (Maxime du Camp) mène l'enquête pour enfin savoir quelle était donc cette femme qui avait osé poser pour Courbet : le prétexte à visiter et "interviewer" ce qui compte dans le Tout-Paris de l'époque.
[...] Ne trouvez-vous pas plaisant qu'il ait choisi une artiste pour modèle, et précisément une danseuse, et qu'il lui ait coupé la tête et les jambes, alors que chez une ballerine, on vante le cou-de-pied et le port de tête ?

      On aime moins :

 Le bouquin nous donne quelques belles pages (édifiantes !) sur les danseuses de l'Opéra dont Constance faisait partie : c'est le sujet de prédilection de l'auteure qui veut nous faire partager sa passion. Mais ces digressions sont un peu trop nombreuses et envahissantes au point que souvent, le tableau de Courbet passe au second plan.
On aime moins aussi les derniers chapitres sur Charcot et la Salpêtrière : ces pages féministes sont peut-être salutaires et nécessaires, bien sûr, mais flirtent un peu trop avec le guide touristique wikipédia.
On regrette aussi un peu que le roman se cantonne à son titre, son époque et son sujet (l'origine du tableau) sans aller plus loin pour retracer toute l'histoire mystérieuse et mouvementée de cette peinture jusqu'au musée d'Orsay.

Pour celles et ceux qui aiment les dessous (de la peinture).
D’autres avis sur Babelio (livre lu grâce à Babelio - Masse Critique)

vendredi 31 décembre 2021

Inavouable (Zygmunt Miłoszewski)

[...] Y' a un truc qui cloche, dit-elle.

Le polonais au nom imprononçable, Zygmunt Miłoszewski, est de retour avec une nouvelle série, un peu plus thriller et un peu moins polar que celle que l'on avait découverte avec le procureur Teodore Szacki il y a déjà quelques années [clic].
Nous faisons donc connaissance avec le docteur Zofia Lorentz, docteur en histoire de l'art, spécialisée dans la récupération d'œuvres "égarées" qu'elle se charge de réintègrer au patrimoine national.
[...] Le docteur Lorentz était une personne querelleuse, intransigeante, dotée d’une intelligence pernicieuse et incapable de compromis.
Avec Inavouable, elle part en quête du célèbre portrait de jeune homme peint vers 1515 par Raphaël, tableau réputé pour être l'équivalent masculin de la Joconde.
Une (vraie) peinture conservée au musée de Cracovie jusqu'en 1939 avant l'arrivée des nazis, perdue depuis, mais sans doute pas pour tout le monde : toutes les hypothèses sont permises et l'auteur entend bien avancer la sienne !
Depuis ses débuts, Miloszewski n'a rien perdu de sa liberté de ton : ses propos iconoclastes et ses saillies mordantes font toujours mouche, n'épargnant personne et surtout pas ses propres compatriotes, même lorsqu'il s'attaque à des sujets sensibles comme ceux de la dernière guerre.
[...] C’était dommage qu’ils soient nés dans ce pays qui n’avait jamais eu de bol. Vraiment, on avait de la peine à croire qu’ils avaient vécu ici toutes ces années en compagnie des Juifs. Les deux peuples les plus malchanceux du monde côte à côte, comme dans une putain de réserve naturelle de perdants.
[...] Pour les marchands d’art d’Amsterdam et de Paris, ce fut la meilleure période de l’histoire. Quand les Américains ont chassé les Allemands, tout le monde les pleurait à grosses larmes.
— Vous plaisantez ?
— Pas le moins du monde.
Une fine équipe accompagne le docteur Lorentz dans sa quête : un espion qui cache ses talents de Tom Cruise derrière un look d'inspecteur des finances, une voleuse suédoise au sang chaud - sorte de Fantomas des galeries d'art, et l'ex du docteur Lorentz - un dandy marchand d'art ...
Leur mission s'apparente à celle des célèbres Monuments Men de Eisenhower et le récit de Miloszewski est monté comme un film hollywoodien : avec ce scénario Spielberg pourrait sans problème tourner Les aventuriers de la Peinture Perdue.
Bien entendu, la mission de "sécurisation" du tableau ne se déroulera absolument pas comme prévu car attention, une peinture peut en cacher une autre ...
[...] Tout le monde n’a pas à approuver notre mission, ni la manière dont nous allons l’exécuter.
[...] — Y' a un truc qui cloche, dit-elle.
Humour, suspense, histoire, aventures, le cocktail est plutôt réussi, le style de Miloszewski est toujours aussi décapant voire dérangeant, et l'on apprend plein de choses sur le marché de l'art et ses trafics (et pas seulement ceux des nazis).
Le bouquin est un peu long (quelques voyages en Europe rallonge inutilement la sauce) mais le final est aussi intéressant que surprenant.

Pour celles et ceux qui aiment les peintures.
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mardi 30 novembre 2021

La femme au manteau bleu (Deon Meyer)

[...] Vous avez déjà entendu parler de Rembrandt ?

Avec ses gros thrillers, Deon Meyer est une valeur sûre du roman sudaf et plus largement du rayon polar.
Le voici qui nous offre un petit (moins de 200 pages) interlude.
La femme au manteau bleu nous emmène toujours en Afrique du Sud, au Cap, où le duo d'enquêteurs habituels, les "Hawks" Cupido et Griessel, hérite du cadavre d'une femme blanche retrouvée nue au bord d'une route et lavée à l'eau de Javel.
Les premiers éléments de l'enquête montre que la dame était une britannique, spécialiste du marché de l'art, venue au Cap pour un tableau d'un peintre hollandais du XVII°, Carel Fabritius, élève de Rembrandt et plus tard maître de Vermeer, le peintre du célèbre Chardonneret (oui, celui de Donna Tartt).
[...] - Qui ? demande Cipido.
- Fabritius, dit le professeur, légèrement déçu.
- Nous ne savons pas de qui il s'agit, reconnaît Griessel.
- Le Chardonneret ?" insiste Wilke encore plein d'espoir.
Ils secouent la tête.
"Donna Tartt ?" murmure le professeur, dont le ton suggère qu'il s'attend à leur réaction.
Leurs visages indiquent que ce nom ne leur dit rien.
"Vous avez déjà entendu parler de Rembrandt ?
- Naturellement." La mine de Cupido s'éclaire. "Tout le monde connaît Rembrandt.
- Eh bien ! Carel Fabritius était un de ses élèves. A vrai dire, c'est le seul de ses élèves à avoir développé un style propre. Si vous me posez la question, je vous dirais que c'était le meilleur des élèves de Rembrandt.
Les héros de Deon Meyer, Cupido et Griessel, étaient plutôt coutumiers jusqu'ici des luttes fratricides et des corruptions galopantes qui gangrènent la nouvelle nation arc-en-ciel d'aujourd'hui : le monde de l'art n'est pas vraiment leur tasse de thé, l'histoire des colons hollandais non plus mais une enquête reste une enquête et ils mèneront rapidement celle-ci à son terme.
Deon Meyer s'offre une petite récréation sympathique et sans prétention.

Pour celles et ceux qui aiment la peinture hollandaise.
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samedi 5 octobre 2019

Torrentius (Pierre Colin-Thibert)

[...] Une discrète manufacture d’images licencieuses.

Pierre Colin-Thibert, auteur de polars et amateur de peinture, entreprend de nous raconter, de nous romancer plutôt, la vie du peintre flamand Johannes Symonsz van der Beeck, alias Torrentius.
L’homme fut suspecté d’être un Rose-Croix et comme on ne plaisantait pas avec les hérésies dans la Hollande rigoriste du XVII°, il fut ‘questionné’ et emprisonné, ses œuvres détruites.
[...] Avec quelques amis, nous nous intéressons aux travaux de Paracelse. À nos yeux, il est l’égal d’un Avicenne ou d’un Averroès. 
Un seul de ses tableaux nous est donc parvenu : une nature morte, mais Colin Thibert nous le décrit comme un libre penseur amateur de bonne chère et de bonne chair qui, pour financer ses excès, dessinait en douce des gravures érotiques fort réalistes et fort prisées.
Il signait ses natures mortes officielles du pseudonyme Torrentius alors que ses initiales (VDB) marquaient ses autres natures bien vivantes.
[...] Étrange personnage qui signe une œuvre inavouable de ses propres initiales et use d’un pseudonyme pour vendre sa peinture. 

Colin Thibert se montre érudit mais modeste et discret et son petit bouquin est fort bien écrit, moderne et enlevé, parsemé d’humour et d’anachronismes savoureux, égratignant les bientôt célèbres contemporains de Torrentius et surtout les prédicants calvinistes, des intégristes dont l’inquisition et l’hypocrisie n’avaient rien à envier à celles des catholiques hispaniques.
[...] Ce Rembrandt a la réputation d’être perpétuellement à court d’argent, une discrète manufacture d’images licencieuses lui assurerait un complément de revenus. Si ce Rembrandt survit aux excès de table, de boisson et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il laissera derrière lui une œuvre considérable.


Pour celles et ceux qui aiment la peinture.
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dimanche 30 décembre 2018

Le dernier bain (Gwenaëlle Robert)

[...] – Le citoyen Marat est mort.

On ne sait trop quoi penser du bouquin de Gwenaëlle Robert sur l'assassinat de Marat : Le dernier bain.
Ou plus exactement sur le célèbre tableau de David, puisque c'est le thème de cette collection qui nous fait entrer dans les coulisses d'une peinture.
L'idée est particulièrement intéressante et on se rappelle La jeune fille à la perle ou encore Les heures silencieuses.
Dans la même veine, Gwenaëlle Robert  nous fait habilement partager le quotidien parisien de ces heures agitées de la Révolution et nous voici dans l'entourage immédiat de Marat, à quelques heures de son assassinat et de la peinture qui s'ensuivit.
[...] Il faut que la postérité retienne son nom. Elle veut que l’on écrive dans les récits qui forgeront sa légende : « Elle s’appelait Marie Anne Charlotte de Corday d’Armont. »
[...] Une voix très grave, emplie de solennité : — Le citoyen Marat est mort.
[...] Une femme en bonnet hurle. — Justice ! Justice ! On a tué Marat !
[...] Ce procès n’est pas comme les autres. L’accusée est une jeune fille, âgée de vingt-cinq ans à peine, venue de Normandie, qui a assassiné le député Marat, de sang-froid, dans sa baignoire.
L'exercice historique et pictural est habile, l'écriture est fluide et riche (en évitant le gnangnan historique), mais le lecteur reste tout de même un peu sur sa faim ou plutôt sur sa soif d'apprendre.
Gwenaëlle Robert ouvre pourtant plusieurs pistes : le procès expéditif de cette énigmatique bonne femme qu'était Charlotte Corday dont tous les écoliers ont retenu le nom, la dévotion et la haine suscitées par cet étrange 'monstre' que fut Marat, à moitié médecin, à moitié journaliste, souffrant d'une maladie peau (d'où ses bains de souffre dans sa fameuse baignoire), la vie quotidienne des parisien(ne)s sous la Révolution ou la fin de Marie-Antoinette, ... mais aucune n'est vraiment explorée suffisamment et le lecteur se retrouve à compléter ou rafraîchir ses connaissances sur Wikipedia ... un comble !
Comme si l'auteure avait voulu tourner autour de l'obstacle, finalement effrayée d'avoir trop vite convoqué deux si énormes légendes de l'Histoire.
À lire [ici] un extrait du bouquin de l'historien Guillaume Mazeau sur cet épisode controversé.


Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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samedi 1 août 2015

Cinq photos de ma femme (Agnès Desarthe)

Le vieil homme et le peintre.

On ne connaissait pas encore Agnès Desarthe et ce premier album qui ne contient pourtant que Cinq photos de ma femme, s'avère très prometteur.
Max a dépassé les 80 balais et s'ennuie un peu depuis qu'il s'est retrouvé veuf, ses deux enfants perdus à l'autre bout du monde.
[...] Max s'était longtemps appelé Mathusalem. C'était le nom que lui avait donné sa mère. Au début, les gens s'étaient moqués, lui disant qu'il était mignon mais un peu ridé. Elle riait avec eux et leur répondait : "Il nous enterrera tous !"
Elle fut la première à vérifier sa prédiction. Une semaine avant les trois ans de Mathusalem, elle mourut d’un empoisonnement du sang.
Obsédé par le souvenir de son épouse, le voici à deux doigts de dialoguer avec son fantôme.
[...] Debout dans sa cuisine, Max saupoudrait sa tranche de colin d’échalotes émincées. « Une pincée de sel, une pincée de poivre, et hop ! On referme la papillote. » Il se rendait compte qu’il parlait tout seul, mais il avait décidé de s’accorder ce droit dans deux circonstances : préparation des repas et bricolage. À chaque fois qu’il devait planter un clou, il s’autorisait un bilan de la situation : « Il va falloir que je trouve une solution. Si je plante trop haut, je serai gêné par le placard ; si je plante trop bas, ça traînera dans l’évier. »
Il ne s’agissait pas de tromper la solitude – Max n’avait jamais souffert de ce mal – mais plutôt de commenter l’action pour lui donner plus de poids, s’assurer qu’on n’oubliait rien.
Max prend le diable à bras par les cornes et, armé de quelques photos de sa défunte (cinq pour ceux qui ont suivi), se met en tête de faire peindre son portrait (décidément, c'est l'année Littérature et Peinture [1] [2]).
Notre ami Max (les présentations faites par Agnès Desarthe auront vite fait de nous transformer en ami de Max), notre ami Max se met donc en quête du peintre qui saura lui restituer le je ne sais quoi du regard de son épouse (un je ne sais quoi que l'on ne voit même pas sur les photos - vous voyez ?).
[...] Il se réjouissait à l’idée de la fixer enfin, de caler son joli visage triangulaire dans un cadre doré et de passer des heures, en son immobile compagnie, à discuter en silence.
En homme consciencieux, Max consultera même plusieurs artistes.
Voilà on vous a tout dit. C'est à dire rien.
Car ce roman d'Agnès Desarthe, ce petit bijou, ne peut guère se résumer.
Il faut, au rythme du vieux Max, se laisser porter par la prose, la presque poésie, de l'auteure : tout cela pétille d'intelligence et de fraîcheur (on dirait du champagne), d'humour et d'auto-dérision.
L'esprit rappelle un peu celui d'Echenoz même si le style est bien différent.
Les chapitres voient défiler les trois ou quatre peintres que Max va consulter, ses cinq photos en poche. Autant d'occasions pour des rencontres insolites, de savoureux dialogues et de pertinentes digressions.
Ce n'est pas une galerie de portraits, mais une galerie de peintres.
On se doute bien que l'on n'obtiendra guère plus que quelques images et quelques souvenirs de l'épouse défunte : on sait bien que ce n'est pas la destination ou le portrait qui importent mais le voyage et les rencontres faites en chemin. Finalement on en apprendra beaucoup plus sur Max que sur sa femme, un Max qui tel Dorian Gray, semble rajeunir au fil des chapitres et de sa quête du portrait idéal.
Les différentes rencontres sont un peu inégales (celle du couple d'étudiants par exemple) mais les derniers chapitres avec la vieille dame (Nina) sont un véritable feu d'artifice : on jubile à la lecture des dialogues entre ces deux vieux philosophes.
[...] Du temps de sa jeunesse à lui, les filles n’arrêtaient pas de tomber enceintes, on hésitait presque à les embrasser. Chaque femme était un ventre, fertile malgré elle. La vie était un accident. C’était embêtant, mais au moins, on avait une chance d’être surpris, dépassé par les événements. Le contrôle des naissances, ce n’était pas rien. Quelle femme, quel homme, en toute conscience, pouvait affirmer vouloir un enfant ? Pour quoi faire ? Le monde est-il si beau ? Pour l’élever comment ? Quel fou aurait l’idée de s’improviser jardinier ? Il faut du savoir-faire, en cela comme en toute chose. Qui peut se considérer digne et capable de cultiver ces fleurs tellement plus vulnérables et dangereuses que les autres ? Max avait soudain l’impression qu’on avait retiré le joker du jeu de cartes. À quoi bon poursuivre si le hasard était exclu de la partie ? Voilà que je me mets à penser, s’étonna le vieil homme. Il s’en voulut aussitôt.


Pour celles et ceux qui aiment les vieux monsieurs.
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samedi 4 juillet 2015

La jeune fille à la perle (Tracy Chevalier)


La jeune fille et le peintre.

On avait eu un coup de cœur pour Les prodigieuses créatures de Tracy Chevalier (c'était en 2010).
Plus récemment, on avait bien aimé Les heures silencieuses de Gaëlle Josse qui contemplait un portrait flamand peint par De Witt à Delft au XVII.
Alors bien sûr on a été accroché par cette histoire qui met en scène, cette fois, le tableau de Johannes Vermeer, toujours à Delft, toujours au XVII : La jeune fille à la perle.
Bingo !
Ce bouquin réunit effectivement les plaisirs des deux précédents : la saveur d'une très belle écriture, le plaisir d'une très belle histoire de femme en avance sur son Histoire et ce jeu subtil entre peinture célèbre et réalité ordinaire.
Bien sûr cette histoire de servante devenue modèle d'un tableau désormais mondialement réputé (la Joconde du nord) est tout à fait imaginaire (d'autres hypothèses pencheraient plutôt pour l'une des filles du peintre, quant aux relations que l'auteure leur prête ...).
Mais qu'importe, avec une facilité déconcertante, Tracy Chevalier nous emporte corps et âme dans ce XVII° siècle hollandais, entre papistes et calvinistes, entre servantes et bourgeois, entre conventions sociales et religieuses. Pour autant, elle ne néglige pas la 'vraie' peinture : les couleurs et pigments utilisés par Vermeer, le fameux turban (le tableau s'est longtemps intitulé : La jeune fille au turban), l'éclairage de la perle tout aussi fameuse,voici autant de prétextes à développer de passionnants chapitres.
C'est très simple : la dernière page lue, on n'a qu'une seule envie, celle de courir à La Haye (re-)découvrir la peinture flamande de Vermeer ... qui jusqu'ici nous laissait plutôt indifférent, c'est le moins que l'on puisse dire. Il n'y a pas de plus beau compliment à faire à notre 'guide'.
Mais ce n'est pas tout !
On retrouve également tout l'esprit subtilement féminin (féministe ?) qui caractérise Tracy Chevalier et cette servante huguenote s'avère bien une autre créature prodigieuse : la jeune Griet imaginée se montre trop fine pour son époque, jusqu'à attirer l’œil et l'intérêt (et peut-être plus) d'un peintre aussi exigeant que Vermeer. La petite servante qui sait à peine lire, possède un œil magique qui lui permet de décrypter les tableaux du peintre mieux que le maître lui-même et de lui préparer ses couleurs.
[...] Lorsque Catharina ouvrit la porte de l'atelier, je lui demandai si je devrais faire les vitres. « Et pourquoi pas ? me répondit-elle sèchement. Veuillez ne pas m'importuner avec des questions sans importance.
– C'est à cause de la lumière, Madame, expliquai-je. Si je les lavais, cela pourrait changer tout le tableau. Vous voyez ? » Non, elle ne voyait pas.
[...] Vous vous apercevrez qu'il n'y a que peu de vrai blanc dans les nuages et pourtant on dit qu'ils sont blancs. Alors, comprenez-vous pourquoi je n'ai pas besoin de bleu pour le moment ?
– Oui, Monsieur. » Je ne comprenais pas réellement, mais je ne voulais pas l'admettre. J'avais l'impression de presque savoir.
[...] J'aimais broyer les ingrédients qu'il rapportait de chez l'apothicaire, des os, de la céruse, du massicot, admirant l'éclat et la pureté des couleurs que j'obtenais ainsi. J'appris que plus les matériaux étaient finement broyés, plus la couleur était intense. À partir de grains rugueux et ternes, la garance devenait une belle poudre rouge vif puis, mélangée à de l'huile de lin, elle se transformait en une peinture étincelante. Préparer ces couleurs tenait de la magie.
Enfin, cerise sur le gâteau ou plutôt : perle sur le tableau, ce roman couve une douce mais puissante sensualité qui flirte avec l'érotisme comme le modèle flirte avec son peintre.
Ah ces cheveux échappés de la coiffe, ah ces oreilles qui n'avaient jamais été percées, ...
Superbe.
[...] Les femmes qu'il peint deviennent prisonnières de son monde. Vous pourriez vous y perdre.
Tout comme avec Ses prodigieuses créatures, Tracy Chevalier nous donne une histoire empreinte de douceur et d'intelligence avec de multiples niveaux de lecture, servie par une plume très riche (on s'y habitue après quelques pages, c'est peu commun de nos jours).

Pour celles et ceux qui aiment les peintres et leurs modèles.
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vendredi 8 mai 2015

Bleu catacombes (Gilda Piersanti)

Polar saphique.

Tout à notre obsession de délaisser les rivages septentrionaux du polar nordique, tout enthousiasmé par notre exploration assez récente des côtes italiennes [1] [2] [3] [4] [5], on a bien failli tomber dans un piège mortel ...
Gilda Piersanti (une italienne installée en France) nous proposait une balade Bleu catacombes.
Celles de Rome bien sûr, qui ont une Histoire bien différente de celles de la place Denfert (1).
Le voyage avait l'air prometteur.
Il y a des livres qui dès les premières phrases, dès les premiers mots, vous accrochent et ne vous lâchent plus.
Et puis parfois, pas souvent heureusement, on tombe sur un livre comme celui-ci où, une fois lu le premier chapitre, on se dit : mais bon sang ! qu'est-ce que c'est que ce truc ? chez qui on est tombé ? c'est quoi cette arnaque ?
Comme bien souvent, ce premier chapitre s'ouvre ici sur la scène même du crime : ce sera là du grand guignol, bâclé et vulgaire, digne d'une partouze dans un club échangiste de province.
Miraculeusement, les quelques lignes suivantes auront sauvé la mise : il y est tout de suite question de Judith et d'Holopherne.
Longtemps le tableau de Gustav Klimt avait orné un mur de notre salon.
Intrigué, on poursuit alors quelques lignes. Finalement, les références à la peinture nous entraîneront plutôt du côté d'Artemisia Gentileschi dont le tableau est plus approprié à un polar sanglant que celui du père de la Sécession Viennoise.
Mais revenons au bouquin.
Un polar au féminin. Et c'est rien de le dire, vous allez voir.
C'est écrit par une dame, ça on avait vu.
Le flic est une fliquette.
Son adjointe est aussi une fliquette ... adepte des amours saphiques.
Du côté des victimes et des assassins ... vous verrez bien.
On a aussi noté les références au mythe de Judith et de sa servante : des féministes avant l'heure, qui trucidèrent Holopherne victime de son désir aveugle de mâle.
Et parmi toutes les peintures qui empruntèrent cette mythologie, l'auteure a retenu le tableau d'Artemisia Gentileschi qui est ... une peintresse(2).
Plus féminin que tout ça, tu meurs.
Si l'on écarte l'innommable premier chapitre (le premier crime), tout commence par la découverte d'une tête coupée (Judith, Holopherne, vous y êtes ?) dans les catacombes où les touristes viennent quêter un peu de fraîcheur en pleine canicule estivale.

[...] L’enquête débutait relativement à l’abri des pressions pour une affaire aussi extraordinaire que la découverte, à quelques dizaines de kilomètres de distance, de deux têtes coupées, dans des lieux aussi improbables que la cabine de plage d’un établissement chic de bord de mer et une galerie de catacombes fréquentée par les touristes.

Et comme on a affaire à des assassins ‘redoutables’, d'autres têtes vont encore tomber tout au long du bouquin !

[...] La seule pitié que nous pouvons vous accorder, c’est de vous laisser le choix de l’endroit où vous voulez qu’on retrouve votre tête. L’aquarium ? La terrasse ? Le congélateur de votre cuisine ? Je ne peux plus vous proposer les catacombes car ces derniers temps elles sont excessivement bien protégées par notre police nationale.

Quant à la morale de l'histoire, je répète pour ceux qui, endormis par la chaleur caniculaire, n'ont toujours pas compris :

[...] Elle avait probablement séduit Max dans le seul but de le décapiter, comme toutes ces Judith qu’il avait filmées des années durant. Max avait mis tant de Judith dans son lit qu’il avait fini un jour par rencontrer la vraie.

Alors, aiguillonné par ces histoires d'artistes maudits et de Judith(s), on continue cette lecture improbable d'un roman de série Z qui finalement, en dépit ou à cause de ses prétentions, ne rend guère honneur aux plaisirs saphiques et à la gente féminine.
Jugez plutôt du niveau où la prose de dame Piersanti tombe parfois :

[...] Mariella privilégiait surtout les nouveautés en matière de lingerie fine ; elle aimait les soutien-gorge en mousseline de soie, organdi, satin, tulle illusion ou gaze impalpable, bordés de dentelles Chantilly, brodés de valenciennes ou semés de plumetis, mais elle ne méprisait ni le coton ni le lycra stretch.

Ooops !
Et encore, le pire est à venir :

[...] Dans le domaine sexuel, chacun a le droit de désirer qui il veut. Quant à l’objet du désir, je n’ai en fait que deux interdits majeurs : les enfants et la famille. Et les animaux, bien sûr !

Aaargh. Voilà bien une sentence dont tous les mots ont été soigneusement pesés et qui va certainement ouvrir grand les esprits et faire progresser les mœurs.
Finalement, au fil des pages, porté par l'intrigue artistico-policière, on finit par prendre tout cela au second degré, on s'amuse des maladresses répétées et insistantes de dame Piersanti pour instiller des évocations sulfureuses dans son bouquin. Ce n'est pas très gentil pour cette auteure qui ne nous voulait pas de mal (elle aime les animaux, on l'a vu) mais c'est bien hélas, la seule façon de cuisiner ce navet à la sauce italienne.
Un bouquin que vous pourrez donc abandonner sur les plages cet été.

(1) - même si un téléfilm français avec Patrick Chesnay a été adapté du roman et transposé dans les sous-sols parisiens
(2) - à qui il est arrivé des trucs pas cools : n'allez pas voir tout de suite sur gougoule, attendez un peu d'être arrivé à mi-parcours du bouquin.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes qui aiment les femmes.
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lundi 9 mars 2015

Les heures silencieuses (Gaëlle Josse)

Portrait flamand. Dame vue de dos.

On avait été quelque peu déçus par le bouquin de Gaëlle Josse sur Le dernier gardien d'Ellis Island mais cette auteure française a eu droit à une séance de rattrapage.
Ce sera Les heures silencieuses.
À partir d'un tableau du peintre flamand Emanuel De Witte, Gaëlle Josse nous emmène dans cet intérieur hollandais, au XVII° siècle, aux temps de la splendeur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

[...] Nous sommes les commerçants les plus puissants en ce monde. Qui ne se sentirait plein d'orgueil, sachant la part qu'il y prend ? C'est sur mer que notre domination s'est établie, car nous y sommes habiles.

Pour une fois, on regrette presque le format électronique du ebook tant on aimerait retourner de temps à autre sur la couverture où la toile peinte par De Witte est reproduite. C'est à partir de cette peinture, que Gaëlle Josse imagine toute la vie de la dame qui y est peinte de dos. Toute la vie quotidienne des riches marchands de Delft vers 1670, à travers le journal intime de cette dame vue de dos.

Elle  imagine même les voisines et amies en train de se faire tirer le portrait par Veermer (de vrais tableaux de Veermer : [clic] ).
Le procédé est intéressant, original et bien mené.
D'une belle écriture aux tournures du passé, Gaëlle Josse met en scène cette femme de riche marchand, armateur de bateaux, et toute une vie d'espoirs et de déceptions, un beau portrait de femme (même vue de dos).
Depuis les souvenirs d'enfance avec son père dont elle était la fille aînée mais qui n'avait pas eu de garçon pour prendre sa succession. Elle bénéficiera de ses conseils avisés pour se faire une petite place dans un rude monde d'hommes.

[...] Le négoce est chose parfois difficile. Gardez la douceur de vos sentiments pour ceux de votre sang, et votre considération pour ceux de votre rang.

Sa découverte de la traite des noirs, quand les épices ne ramenaient plus assez d'or dans les coffres.

[...] Ce sont des hommes que l'Amsterdam convoyait à destination des plantations espagnoles d'Amérique.
Je ne sais si cela est juste de transporter des êtres semblables à nous, tels des sacs de noix de muscade ou des tonneaux de cannelle.
Nos voyageurs rapportent qu'en ces endroits, les femmes enfantent de la même façon que nous, dans le scris et dans le sang. Leurs nouveaux-nés ressemblent aux nôtres, exception faite de leur couleur, et elles les nourrissent avec grand soin, paraît-il.

Et puis les maternités qui épuisent, la vieillesse qui s'installe (à 36 ans), la sagesse qui vient ...

[...] À ne plus être désirée, ai-je encore un visage ?

La peinture flamande est réputée pour la lumière qu'elle laisse tomber sur les visages : Gaëlle Josse a choisit peut-être le seul tableau de cette époque qui présente une femme de dos et elle réussit à lui redonner vie et visage !
Un tout petit bouquin pour un beau portrait flamand de dame.

[...] Le moment de la remise du journal de bord, où tous les faits et incidents du voyage, intempéries, maladies à bord, réparations, courants marins, forme des rivages abordés, animaux ou oiseaux rencontrés, sont consignés.
On y trouve parfois des dessins qui montrent ce qui est difficile à expliquer, ou la description de mœurs étranges, bien éloignées des nôtres.
[...] Que d'heures ai-je passées dans ces carnets, à m'en brûler les yeux et à en perdre le sommeil, transportée en des lieux que de ma vie, je ne connaîtrai. Dans ces moments-là, ai-je assez maudit le sort de m'avoir fait fille !

Pour celles et ceux qui aiment la peinture flamande.
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vendredi 6 mars 2009

Tout ce que j’aimais (Siri Hustvedt)

Le mal du siècle

Après l'Élégie pour un américain, nous nous sommes de nouveau invités chez Siri Hustvedt, l'épouse de Paul Auster, celle qu'on surnommait dans notre précédent billet, la voisine de Woody Allen (l'humour en moins).
Dans cet autre ouvrage (antérieur), Tout ce que j'aimais, il était d'ailleurs déjà question d'élégie :

[...] Il avait besoin de ces enfants pour sa propre santé mentale et, grâce à eux, il allait composer une élégie à ce qu'ont perdu tous ceux d'entre nous qui vivent assez longtemps - leur enfance.

Une histoire de couples, new-yorkais, en partie juifs, intellectuels ou artistes : nous habitons toujours sur le même palier que Woody Allen et il ne faut pas être allergique !
Ce qui sauve les romans de Siri Hustvedt, c'est sa plume : remarquable d'élégance et de justesse.
Même réticent dans les premiers chapitres, on finit par se laisser doucement bercer par ces lamentations d'intellos.
Au fil de ce bouquin foisonnant, on glanera d'ailleurs quelques belles pages (et passionnantes) sur l'anorexie et l'hystérie, maladies féminines des expériences du professeur Charcot à la Salpêtrière : les expériences de ces médecins du XIX° auraient-elles fini par créer de toutes pièces malades et maladies ?
D'autres pages également sur l'art et la peinture (perso, on a moins aimé).
Mais le véritable sujet de ce roman (presque un essai), c'est la perte de l'enfant et la perte de l'enfance.
La perte de l'innocence en somme.
Deux couples (environ : chez ces gens-là, rien n'est jamais aussi simple bien sûr !), en route pour les sommets de la réussite et de la liberté (artistes à New-York !), mais malmenés par la vie.
C'est la mort qui emportera le fils du premier couple : avec lui, ils perdront cette innocence de l'enfant et leur propre innocence de croire en un monde possible.
L'autre couple ne s'en tirera guère mieux : ce sera le mensonge, l'argent, le sexe, ... qui emporteront également l'innocence de leur enfant et leur croyance en un monde meilleur.
Car Siri Hustvedt revisite ici le mythe d'Icare :

[...] Dédale, le grand architecte et magicien, avait fabriqué ces ailes afin que son fils et lui puissent s'échapper de la tour où ils étaient prisonniers. Il avait averti Icare du danger de voler trop près du soleil, mais le garçon, faute de l'avoir écouté, avait plongé dans la mer. Dédale, n'est pas une figure innocente, néanmoins, dans cette légende. Il a risqué trop gros pour sa liberté et, à cause de cela, il a perdu son fils.

Ceux qui ont ou ont eu des ados y trouveront quelques échos.
La plupart des lecteurs-blogueurs ont préféré Tout ce que j'aimais à l'Élégie pour un américain, mais pour notre part, notre cœur balance ...


Pour celles et ceux qui aiment l'art, les tourments et les ados.
Babel édite en poche ces 453 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'américain par Christine Le Boeuf.
MyLou, Anne, Florinette, Camille, en parlent. D'autres avis sur Critiques libres.