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jeudi 14 décembre 2023

Le mur invisible (Marlen Haushofer)

[...] Ce sera le seul récit que je laisserai.

●  L'auteure, le livre (256 pages, 1988, 1963 en VO) :

Une fois n'est pas coutume, voilà qu'on ressort un vieux bouquin : l'édition originale date de 1963 (!) et on a lu une première fois la version française en 2015, mais sans la chroniquer. Une relecture s'imposait donc pour réparer cet oubli.
Marlen Haushofer (décédée en 1970) est une autrichienne qui dut traverser une époque difficile. 
Le mur invisible est son ouvrage le plus célèbre, devenu culte pour l'écoféminisme.
Écriture et sujet sont intemporels, universels : c'est ce qu'on peut appeler un grand roman, sans doute en train de devenir un véritable classique. Un film en a été tiré en 2013.
Hasard de l'agenda de nos lectures, les parallèles sont nombreux avec La femme paradis (du français Pierre Chavagné) que l'actualité littéraire vient tout juste de mettre entre nos mains.

●   L'intrigue :

Une femme dont on ignore presque tout, se réveille seule dans un chalet de montagne, séparée du reste du monde par un mystérieux mur transparent au-delà duquel toute vie a été pétrifiée.
Les amis d'hier ne sont pas rentrés, sa seule compagnie est celle d'un chien, d'un chat et d'une vache.
C'est son journal que nous lisons, un récit qui se situe quelque part entre une robinsonnade, un conte philosophique, un survivalisme post-apocalyptique et la réflexion solitaire d'une ermite.
[...] Ce qui importe c’est d’écrire et puisqu’il n’y a plus de conversation possible, je dois m’efforcer de continuer ce monologue sans fin. Ce sera le seul récit que je laisserai.
[...] Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je n’ai personne ici qui puisse réfléchir à ma place ou prendre soin de moi. Je suis seule et je dois essayer de survivre aux longs et sombres mois d’hiver. Il est peu probable que ces lignes soient un jour découvertes.
[...] Depuis quelques jours, il m’est apparu clairement que j’espère que quelqu’un lira ce récit. Je ne sais pas pourquoi je le souhaite, ça ne fera en effet aucune différence. Mais mon cœur bat plus vite quand je me représente que des yeux humains se poseront sur ces lignes et que des mains humaines tourneront ces pages. Il est plus probable que ce seront les souris qui dévoreront cette histoire.
[...] C’est un sentiment bizarre que celui d’écrire pour des souris. Parfois je dois faire semblant d’écrire pour des hommes, ça me devient alors plus facile.
Comme tout bon survivant post-apocalypse, elle passe le temps au rythme des tâches nécessaires à sa survie et celle de ses animaux.
[...] Je n’ai jamais perdu certaines habitudes. Je fais ma toilette tous les jours, me brosse les dents, lave mon linge et nettoie la maison. Je ne sais pas pourquoi je le fais, j’obéis à une sorte d’exigence intérieure. Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles.
[...] Je possédais encore dix boîtes d’allumettes, environ quatre mille. D’après mes calculs, elles devraient suffire pour cinq ans. Je sais aujourd’hui que mon calcul a été à peu près juste. La réserve durera encore deux ans et demi si je fais très attention.

●   On aime vraiment beaucoup :

❤️ La prose de Marlen Haushofer est élégante et soignée mais suffisamment intemporelle ou étonnamment moderne pour n'avoir pas pris une seule ride depuis soixante ans.
Même si de nombreuses réflexions psycho-philosophiques émaillent le roman, ce n'est jamais pontifiant, mais toujours pertinent et l'auteure ne s'éloigne jamais bien longtemps du récit de la vie de cette femme isolée du monde : on reste captivé d'un bout à l'autre et si un vague mystère entoure bien sûr l'origine de ce mur, on l'oublie rapidement et on s'intéresse bien plus à la survie de cette ermite malgré elle.
On s'inquiète avec elle pour la future récolte de pommes de terre, pour la hauteur du tas de bois, pour la quantité de foin rentré avant l'hiver, ... 
Le récit est habilement dosé et, tout comme La femme paradis mais en plus "classique", on tient là une histoire forte, prenante qui laisse une empreinte durable sur le lecteur.
❤️ Et puis il y a le propos féminin ou féministe quand reviennent les souvenirs de cette femme et de sa vie d'avant. 
[...] Je ressemble davantage à un arbre qu’à un être humain, une souche brune et coriace qui a besoin de toute sa force pour survivre. Quand je me remémore la femme que j’ai été, la femme au léger double menton qui se donnait beaucoup de mal pour paraître plus jeune que son âge, j’éprouve pour elle peu de sympathie. Mais je ne voudrais pas la juger trop sévèrement. Il ne lui a jamais été donné de prendre sa vie en main.
[...] Encore jeune fille, elle se chargea en toute inconscience d’un lourd fardeau et fonda une famille, après quoi elle ne cessa plus d’être accablée par un nombre écrasant de devoirs et de soucis. Seule une géante aurait pu se libérer et elle était loin d’être une géante, juste une femme surmenée, à l’intelligence moyenne, condamnée à vivre dans un monde hostile aux femmes, un monde qui lui parut toujours étranger et inquiétant.
❤️ On aime bien aussi suivre cette femme solitaire entourée de ses rares animaux (un chien, un chat, une vache) qui deviennent peu à peu de vrais personnages du roman.
[...] Je me retrouvais seule dans la forêt avec une vache, un chien et un chat, privée de tout ce qui avait été ma vie pendant quarante ans.
[...] Je ne sais pas comment j’ai réussi à survivre à cette période. Je ne sais vraiment pas. Je n’ai dû y parvenir que parce que je me l’étais fourré dans la tête et parce qu’il fallait bien que je prenne soin des trois animaux.
[...] Je ne sais pas ce qu’il serait arrivé si la responsabilité de mes bêtes ne m’avait pas obligée à accomplir au moins les gestes indispensables.
[...] Mon imagination n’était plus alimentée de l’extérieur et les désirs s’apaisaient lentement. J’étais déjà bien contente quand nous étions rassasiées, moi et mes bêtes, et quand nous n’avions pas à souffrir de la faim. Même le sucre me manquait à peine.
[...] J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me mis à dépendre entièrement d’elles, tout devint différent.
❤️ On aime bien aussi terminer sur une fin très élégante que l'on ne vous dévoilera pas mais qui reste bien dans le ton de ce très curieux roman.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens et les animaux.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 3 septembre 2012

Requins d’eau douce (Heinrich Steinfest)

Dandy-polar.

Ah, voilà un moment qu'on attendait une bonne surprise au rayon polar.
Merci donc à Mr. Heinrich Steinfest pour son roman étrange : Requins d'eau douce et bravo à MAM pour sa bonne pioche.
Et si le roman relève du décalé, Heinrich Steinfest ne l'est pas moins : le bonhomme est d'origine autrichienne (son roman se passe à Vienne) mais il est né en Australie (d'où sont les requins) et il vit désormais en Allemagne(1) ...
Jugez un peu : l'histoire commence avec la découverte d'un cadavre à moitié bouffé par un requin, un cadavre qui flotte dans une piscine sur le toit d'une résidence du centre de Vienne ... un requin égaré loin de la Gold Coast ?

[...] Quand on rencontre un plongeur, on a souvent l'impression d'avoir affaire à un astronaute débile, qui aurait passé trop de temps dans l'espace. Non, quand on a toute sa tête, on craint l'eau, on craint les poissons, les petits comme les grands. Et surtout on craint l'obscurité, qui gouverne les eaux. Plonger la tête sous l'eau dans sa baignoire, c'est déjà bien assez. Personne ne peut supporter ça longtemps, et je ne vous parle même pas de la respiration.

Le reste du bouquin et toute sa cohorte de personnages sont à la hauteur de cette entrée en matière un peu déjantée, en équilibre instable (mais parfaitement maîtrisé) sur la frontière ténue entre réalisme cru, insolite déluré et nonsense so british so germanique.
Quel plaisir que cette lecture où la kulture est évidente sans se prendre au sérieux(2), portée par l'humour pince sans rire et les associations d'idées, où le sel de l'esprit est si savoureux et si impertinent qu'on se dépêche de passer les détails de l'intrigue policière(3) dans la hâte de se perdre dans une nouvelle digression à demi philosophique.
Une lecture où l'on retrouve un peu d'une ambiance entre l'inspecteur Derrick et Fred Vargas.
L'inspecteur Lukastik est misanthrope, obsessionnel, impertinent, prétentieux et arrogant, un vrai parisien(4).

[...] - Vous ne changeriez jamais d'endroit ?
- Pas pour tout l'or du monde. Ma détresse ou ma haine à l'égard de mes compatriotes ne seront jamais assez grandes pour m'inciter à me livrer à l'étranger. Et par étranger, j'entends tout ce qui est situé hors de Vienne.

Accessoirement il mange la soupe tous les soirs avec ses père et mère et il a couché avec sa sœur. Vraiment un personnage ambigu. Et passionnant. Une sorte de dandy-policier.
Délicieux, savoureux. Epicé et relevé, salé comme la soupe du père.
Pour finir on citera l'un des aphorismes du Tractatus Logico-philosophicus du penseur et logicien autrichien Ludwig Wittgenstein, abondamment utilisé par l'inspecteur Lukastik au fil de son enquête : Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Alors taisons nous et découvrez vite ce nouvel inspecteur venu d'Autriche !

(1) - tiens ? après Sebastian Fitzek encore l'Allemagne ? nouvelle mode du polar in France après la vague, que dis-je : le tsunami, venu(e) des pays nordiques ?
(2) - mais cet étalage pourtant modéré agace visiblement les amateurs de thrillers tgv
(3) - purement décorative, amateurs de polars trépidants, contournez l'Autriche !
(4) - on notera avec amusement la suffisance viennoise vis-à-vis de la proche banlieue autrichienne, et l'on imagine sans peine l'inspecteur Lukastik franchir le périph' avec appréhension (on se rappellera aussi la jalousie de Bergen vis à vis d'Oslo, toujours au rayon polars) - manifestement, Paris a beau être la plus belle ville du monde, elle n'a pas le monopole de l'arrogance


Pour celles et ceux qui aiment la plongée.
Curieusement les avis sont assez négatifs, ici ou là. Sans doute parce que le livre est déroutant : c'est ce qui nous a plus, tout comme à Yan.

mardi 1 juin 2010

Brève histoire de pêche à la mouche (Paulus Hochgatterer)

Mon truc en plume.

Après avoir lu et aimé les polars de William G. Tapply avec son pêcheur à la mouche amnésique (le pêcheur, pas la mouche), on ne pouvait que tomber en arrêt, comme le chien Ralph, devant ce titre évocateur : Brève histoire de pêche à la mouche.
Un titre tout à fait capable d'appâter le pêcheur émérite que je serai dans une vie prochaine.
D'autant que Decitre - comprenant enfin que, pour lutter contre les amazones des blogs, il faut convaincre que les libraires sont d'abord des lecteurs - y allait de son petit billet personnalisé et signé : J'ai aimé patati patata ...
Mais la comparaison avec les pêches de Stoney Calhoun s'arrête au titre évocateur.
Parce qu'on n'est ni dans le Maine, ni au rayon polars. Du tout.
À dire vrai, il a fallu feuilleter quelques pages dans la librairie pour se convaincre de la justesse et de la précision de l'écriture et contrebalancer l'effroyable "pitch de la quatrième de couv'" : trois psy prennent la route pour une partie de pêche à la mouche, le réalisme vibrant plonge le lecteur dans les eaux troubles et sombre de l'inconscient et ferre la part d'ombre qui est en chacun de nous (fin de citation).
Promis, juré, craché, dans une vie prochaine - celle après ma vie de pêcheur à la mouche - je rédigerai tout plein de quatrièmes de couv'.
Une histoire de psy écrite par Paulus Hochgatterer un ... psy autrichien, ben oui, un viennois forcément ! Une sorte de Woody Allen tyrolien. Vite, fuyons.
Non, restons ! Restons ! Car, on l'a dit, quelques pages lues de ci de là ont eu vite fait de nous harponner (ah, ah, mais c'est pas au harpon qu'on attrape les truites).
Au gré des savoureux dialogues entre les trois pêcheurs, une belle écriture fait virevolter les associations d'idées mais sans que le tyrolien ne se prenne trop au sérieux. On évite donc les effets de plume (ah, ah) qui aurait pu agacer le lecteur, comme la mouche agace le poisson.

[...] - Le nombre d'éoliennes est toujours proportionnel à celui des néonazis, dit l'Irlandais, troisième principe.
" De quoi ?" je demande.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
"Troisième principe de quoi ? De la thermodynamique ?"
"Troisième principe, c'est tout."
Julian s'inquiète. " Aujourd'hui, pas de politique, s'il vous plaît."

Pouce levé Pour BMR qui n'a dû tenir une canne à pêche que deux ou trois fois et encore, avant l'âge de 12 ans, il est absolument fascinant de voir ces gars se prendre le chou pour des hameçons en plume : Munro killer, Red butcher, Egg-sucking leech, Streamer, Grey fox, Rusty rat, Sunray, Culs-de-canards, Nymphes scud, Adams, ...
Pouce baissé MAM confirme deux points :
- la pêche à la mouche est une affaire de mecs
     - ce bouquin est un délire masculin cérébral.
L'auteur en convient lui-même :

[...] Il me vient à l'esprit que Lea a dit une fois que, pour elle, la pêche à la mouche n'est rien d'autre que de la masturbation masculine en bande, mais je m'abstiens de parler de ça.

Outre les rares évocations d'épouses, le seul élément féminin du récit sera la rencontre d'une jeune serveuse sur la route que les trois compères emmèneront "virtuellement" avec eux .
Au plan du fantasme partagé, dirait l'un des psys.
Un livre où l'on découvre quelques trucs en plume ...


Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la mouche.
Les éditions Quidam publient ces 111 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites de l'autrichien par Françoise Kenk.
Bien sûr un blog de pêcheur à la mouche.

vendredi 18 mai 2007

36 boulevard Yalta (Olen Steinhauer)

De quoi changer un peu des enquêtes policières, voici un roman d'espionnage d'Olen Steinhauer, un américain qui a vécu dans les pays de l'est (Hongrie, ...).
Le 36, boulevard Yalta, c'est le siège de l'équivalent du KGB d'un pays de l'est, quelque part entre la Tchécoslovaquie et la Roumanie.
Nous voici donc plongés en pleine guerre froide de l'autre côté du rideau de fer où nous suivons les péripéties de l'agent Brano Sev.
La première partie du bouquin est particulièrement intéressante qui dépeint une petite ville de campagne : les habitants, leurs habitudes locales, la famille du major Sev (qui d'ailleurs ne voit pas sa profession d'un très bon oeil), ...
On passe ensuite à l'ouest et l'aventure se poursuit à Vienne de manière plus classique : on navigue dans le microcosme des espions de tout bord, en essayant de deviner qui cache son jeu (allez, un indice : en fait, à peu près tout le monde !).
Au fil des pages, nous voici, comme le héros Brano Sev, manipulé et retourné en tous sens jusqu'au dénouement final, un peu convenu il faut le reconnaître.
On finit par se prendre de compassion pour le major Sev qui se fait régulièrement rossé et malmené, ainsi que pour sa petite amie, transfuge Yougoslave, mais on a du mal à se passionner pour les autres personnages, exceptée peut-être la mère de Sev dans son village de campagne ...
Hormis cette première partie déjà évoquée avec son atmosphère dépaysante, il faut avouer qu'on est resté un peu sur notre faim ... juste de quoi avoir envie de découvrir peut-être les autres romans d'Olen Steinhauer (Cher camarade, Niet camarade) qui décrivent la vie policière dans les pays de l'est.
[...] Ce qu'il avait donné comme explication à Jan - qu'il se sentait utilisé - prenait soudain un poids nouveau. Cerny lui mettait la pression, soit pour obtenir des résultats, soit pour l'obliger à fuir. Mais comment savoir ? Il n'y avait aucune réponse toute prête au pourquoi du piège tendu par Jast comme au pourquoi des coups de téléphone de Cerny.

D'autres critiques ici ou là.