Affichage des articles dont le libellé est ukraine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ukraine. Afficher tous les articles

mercredi 26 février 2025

Wagner (B. Roger et M. Olivier, T. Chavant)


[...] Tout ça, c'est du business !

Du Donbass au Sahel, deux journalistes de Jeune Afrique nous livrent un reportage en images sur la fameuse milice Wagner : l'histoire secrète des mercenaires de Poutine après 3 ans d'enquête.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (173 pages, février 2024) :

On a entendu beaucoup de choses et leurs contraires sur la tristement fameuse milice russe Wagner qu'il était bien commode de diaboliser autour de son patron Evgueni Prigojine, mais qui lui survit sans problème depuis sa mort en août 2023.
Benjamin Roger et Mathieu Olivier sont tous deux journalistes : autant dire que cette BD n'est pas un album d'aventures de guerre mais une très sérieuse BD-reportage. 
Ils ont travaillé tous deux pour le magazine Jeune Afrique et connaissent donc parfaitement leur sujet.
Thierry Chavant s'est engagé à leurs côtés pour illustrer cette enquête qui s'étend sur plusieurs années et plus d'un continent. 

♥ On aime :

➔ Cette bande dessinée est une façon bien commode d'améliorer sa connaissance du sujet : l'ascension du groupe Wagner, les exactions commises, les enjeux financiers, la géopolitique africaine, ... 
Le récit est très documenté : basé sur les investigations des deux journalistes et les témoignages recueillis, c'est un gros travail de plusieurs années qui nous est résumé dans ces planches.
[...] Nous ne sommes pas des soldats, juste des mercenaires Wagner.
[...] On n'est pas ici pour les médailles ou vaincre les nazis, juste pour toucher la solde et rentrer en un seul morceau.
[...] On est des mercenaires, pas des soldats ! Tout ça, c'est du business !
➔ Simple et sans fioritures, le dessin de Thierry Chavant est tout au service du texte et il sait même s'estomper ou s'éloigner quand les horreurs sont trop dures pour notre regard.
➔ L'album, très pédagogique, use de la voix off, de témoignages et de dialogues entre personnages de fiction. 
Le récit est découpé en plusieurs mouvements (tel un drame lyrique wagnérien !) et n'hésite pas à faire des aller-retour entre les époques et les lieux pour nous brosser un tableau aussi intelligible que possible.

Les personnages :

Cet album est aussi le portrait des principaux dirigeants de Wagner : le fameux oligarque Evgueni Prigojine qui fit d'abord fortune dans la restauration (!) avant de s'associer avec un mercenaire expérimenté, Dimitri Outkine, qui sera le commandant opérationnel de Wagner, Prigojine restant le grand chef et le grand financier. 
Mais en bons journalistes, les auteurs ne se contentent pas des leaders médiatiques et nous avons droit à tous les principaux acteurs du groupe Wagner et quelques personnages de fiction pour fluidifier le récit.
On retrouve même quelques figures de la diplomatie française ... qui ne sort pas vraiment grandie de ce tableau.

Le scénario :

Après quelques faits d'armes au Donbass en Ukraine en 2014 ou en Syrie en 2016, la "compagnie" (c'est le surnom interne de Wagner) se déploie à Bangui en CentrAfrique (sous la coupe de Bokassa jusqu'en 1996) et bientôt au Mali.
Dans chaque pays, un scénario bien éprouvé se répète : corruption des dirigeants locaux, élimination des gêneurs, déploiement de mercenaires, formation de troupes locales, propagande anti-française et ... surexploitation des ressources minières (de l'or, notamment) qui sont exportées à l'étranger en toute illégalité, une contrebande source de gigantesques profits pour Wagner et la Russie.
La diplomatie française sous-estimera l'influence grandissante de Wagner et des russes jusqu'à ce qu'il soit trop tard. 
Dans le centre du Mali, en mars 2022, le village peul de Moura est le lieu d'un massacre perpétré au nom de la lutte anti-terroriste : plus de 500 victimes ... dont à peine une trentaine de djihadistes.
Mais au plan militaire et face aux rebelles, les mercenaires de Wagner ne sont finalement pas beaucoup plus efficaces que leurs prédécesseurs européens ou américains : "l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS), la filiale sahélienne de l'État Islamique, a repris progressivement pied".  
Bientôt la folle guerre d'Ukraine vient de nouveau brasser les cartes : le groupe Wagner y rapatrie le gros de ses troupes, dépense des millions de dollars et envoie au casse-pipe des dizaines de milliers de "volontaires" dont les fameux prisonniers de droit commun. 
Mais rapidement le torchon brûle entre Wagner et le Kremlin : en juin 2023, un convoi de mercenaires roule vers Moscou et il faudra la médiation du biélorusse Alexandre Loukachenko pour éteindre ce début d'incendie.
Hélas, Prigogine et Outkine ont oublié que "Vladimir Poutine ne pardonne jamais la traîtrise. Le maître du Kremlin n'oublie jamais rien". C'est lui dont l'ombre menaçante et inquiétante clôture l'album !

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Babelio.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 17 octobre 2023

Les fantômes de Kiev (Cédric Bannel)

[...] C’était terrifiant de se retrouver sur la kill list du Kremlin.

    L'auteur, le livre (512 pages, 2023) :

Les fantômes de Kiev : on se méfiait un peu d'un roman d'espionnage qui semblait surfer sur le conflit en Ukraine, mais on a tout de même décidé de faire confiance à l'un de nos auteurs préférés : Cédric Bannel qui nous a déjà emmené en Afghanistan à plusieurs reprises.
L'auteur poursuit le virage amorcé dans les derniers bouquins sur l'Afghanistan (notamment l'excellent Espion français) avec la mise en scène des aventures d'un espion de l'équipe Sigma de la DGSE du Boulevard Mortier. 

      Le contexte :

Cette fois, nous partons pour l'Europe centrale en Roumanie, en Ukraine, dans le Donbass, sur les traces d'un [complot du Kremlin contre la France. Une opération qui, selon ce qu’il lui avait annoncé, aurait pour nom de code « Ouragan de feu ». Personne n’avait jamais entendu parler de ce truc avant.] Une attaque préparée de longue date parce que [la vengeance du prezident Poutine se mange toujours glacée.] 
[...] Sans l’OTAN, le drapeau russe flotterait déjà sur Kiev. Maintenant, il est acculé, donc il se venge et lâche ses coups. Trois pays sont plus particulièrement dans sa ligne de mire : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Le premier est loin, le second une île. Nous sommes les plus faciles à frapper. Il va recommencer.

    On aime bien :

❤️ On aime le scénario digne d'un James Bond. La première partie du livre se met en place lentement pour laisser le temps à l'auteur de nous expliquer sa géopolitique et tout ce qu'il a appris sur les services secrets spéciaux des différents pays protagonistes (France, Roumanie, Russie). Puis vient le temps de la course folle à travers le Donbass en guerre et on ne lâche plus le bouquin, véritable page-turner.
❤️ On apprécie le travail de documentation et une intrigue certes romancée, mais assemblée à partir d'événements bien réels : la Norvège a effectivement fourni des missiles français Mistral à l'Ukraine, la prison Isolatsia de sinistre réputation existe bel et bien dans le Donbass, les bidonvilles de Ferentari et Rahova sont bien des plaies ouvertes dans la cité de Bucarest, ...
[...] Même dans les quartiers les plus déshérités de Kaboul, jamais Edgar n’avait été confronté à une telle misère humaine.
[...] Des générations dans des taudis, la banalisation de la pauvreté et de la mendicité, l’absence d’éducation et de formation, après cinquante ans de communisme percutés par trente ans de capitalisme sauvage, avaient créé une trappe sociale dans laquelle beaucoup étaient aspirés. Il en était sorti une version du lumpenprolétariat du XXIe siècle assez proche, finalement, de celle que décrivait Karl Marx à la fin du XIXe.
▼ Mais tout cela n'a plus le charme exotique des précédentes histoires afghanes auxquelles nous avait habitués Cédric Bannel et le manque d'originalité de cet épisode le place nettement en-dessous du précédent : L'espion français. Reste tout de même un bon thriller d'espionnage raconté par un pro et situé au cœur de l'actualité.

      L'intrigue :

La DGSE est informée de la préparation d'une attaque russe sur le sol français : un attentat digne du 11 septembre. L'agent spécial Edgar est envoyé en Roumanie puis en Ukraine, jusque dans le Donbass, pour retrouver l'informateur mystérieux et déjouer le complot.
Pour couvrir leur implication, les russes n'ont pas hésité à manipuler des islamistes installés en France.
[...] — La France est la cible parfaite, reprit-il. C’est le petit Satan. Elle empêche nos sœurs de s’habiller dignement, leurs filles de porter le voile à l’école. Elle laisse des infidèles caricaturer notre Prophète et insulter notre Livre sacré. Elle permet à des hommes de se marier entre eux, infamie suprême ! Quand des croyants se rebellent contre ces horreurs, elle les envoie croupir en prison au nom d’une prétendue liberté d’expression, qui ne marche que dans un sens. Aujourd’hui, ses troupes sont partout en terre d’islam, au Maghreb, en Afrique, pour lutter contre nos frères en religion.
Des péripéties et un montage très classiques, tout à fait dans les standards (et les clichés ...) de ce type de roman d'espionnage.

Pour celles et ceux qui aiment les espions français.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.

lundi 21 février 2022

La neuvième cible (Pavel Kreniev)

[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population.

Honte à tous ceux qui comme nous, ne savaient guère il y a quelques semaines, où situer la Transnistrie, un nom qui évoque tout au plus un vague souvenir d'Hergé et Tintin.
Le russe Pavel Kreniev remet les pendules de la géopolitique à l'heure avec son livre La neuvième cible dont la traduction en français arrive au cœur de l'actualité.
La Transnistrie donc, c'est une petite région qui borde le Dniestr (d'où son nom) entre l'ouest de l'Ukraine et la Moldavie et encore un peu plus loin à l'ouest la Roumanie.
Au XXI° siècle, il existe encore aux confins de l'Europe, des pays sans statut, des nations ignorées, des poudrières qui ne demandent qu'à s'enflammer : la Transnistrie est en effet un "pays" auto-proclamé, reconnu à peu près par personne, surtout pas par ses voisins et même pas par l'ONU.
C'est en fait la Moldavie voisine (très proche de la Roumanie) qui revendique ce territoire où la plupart des habitants souhaiteraient plutôt être rattachés à la Russie (en bons camarades, ils opteraient même pour la regrettée URSS si elle existait encore).
Il est donc vivement conseillé de parcourir wikipédia et quelques cartes avant d'ouvrir le livre !
Un bouquin décapant, bienvenu en ces temps d'abondante propagande occidentale : Pavel Kreniev affiche en effet clairement ses opinions pro-russes et ce gradé de l'ex-KGB (oui, oui) considère même Boris Eltsine comme un pantin à la solde des américains ! Autant dire que son bouquin penche d'un côté très inhabituel pour nous !
Nous voici donc dans les années 90 au cœur du conflit qui opposa la Transnistrie au reste de la Moldavie lorsque le roumain (et l'alphabet latin) devint la seule langue officielle ce qui provoqua l'indépendance auto-proclamée de la Transnistrie russophone et cyrillique (résumé un peu court).
Depuis ces quelques années de guerre, la présence de troupes russes à Tiraspol (capitale officieuse de la Transnistrie) maintient le statu quo.
Toute ressemblance avec le Donbass tout proche serait évidemment coïncidence purement fortuite.
L'histoire commence avec un sniper moldave qui terrorise la population.
[...] Comment se fait-il que, sur le territoire confié à l’armée, des tireurs d’élite opèrent impunément ? Pas plus tard qu’hier, veille de mon arrivée, on a abattu trois personnes en plein centre-ville. Parmi elles, un de nos soldats.
[...] Ces tireurs d’élite sèment la panique dans la population. Nous sommes au bord d’une explosion sociale. Les gens voient que nous sommes incapables de régler les problèmes les plus élémentaires, de leur garantir la sécurité la plus minime.
[...] Cela pousserait les gens vers un rattachement de la Transnistrie à la Moldavie. Il fallait créer une tension sociale. Le tireur d’élite comprenait très bien la tâche qu’on lui confiait. 
Un autre tireur d'élite est envoyé en mission par l'armée russe, pour mettre fin au carnage : sniper contre sniper, c'est le sous-titre du livre.
Mais un sniper peut en cacher un autre et avec ce jeu de cache-cache, le colonel Kreniev nous conte une belle fable où l'amour et la guerre s'entremêlent.
Parfois sa prose part en vrille de manière un peu ampoulée et on sent la traduction un peu rapide. Mais rien qui empêche d'apprécier cette histoire déployée sur un fond historique et géopolitique très intéressant.
[...] Ce jeu à plusieurs coups indéchiffrable et sans règles, lutte mortelle, au bout de laquelle l’un des deux protagonistes doit périr.
[...] – D’après le décompte, avec ce tireur d’élite, combien en a-t-il liquidé ?
– C’est le neuvième, camarade général.
– Il a joué de malchance avec ce neuvième.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf.

lundi 9 mars 2020

Donbass (Benoit Vitkine)

[...] Le quartier était rempli de ces veuves impassibles.

Le Donbass c’est le bassin minier à l’est de l’Ukraine, l’ancienne Ruhr soviétique (un mot-valise issu de Donetski kamennoougol’ny basseïn en russe).
Depuis 2014 et la révolution ukrainienne du Maïdan, c’est une zone de guerre civile et de conflit larvé entre les pro-occidentaux de Kiev et les pro-russes soutenus par Moscou (rappelez-vous le vol Malaysian abattu en juillet 2014, dont le procès s'ouvre justement aujourd'hui).
Même encore aujourd’hui alors qu’un processus de paix est soi-disant enclenché.
Une région sinistrée comme partout (Syrie, Palestine, ...) où les grandes puissances n’osent passer à l’offensive directe et installent un chaos soigneusement entretenu de part et d’autre d’une ligne de front mouvante et instable.
[...] Tant que le nombre de morts restait limité, personne n’était prêt à des concessions. Et les Occidentaux pouvaient oublier cette demi-guerre sur laquelle ils n’avaient aucune prise.
❤️ Le journaliste du Monde, Benoit Vitkine, y a réalisé quelques enquêtes qui lui ont valu le prix Albert-Londres et qui lui ont inspiré ce livre, un roman.
L’intrigue policière du bouquin est ténue : un cadavre d’enfant poignardé émeut la population et les autorités pourtant habituées à voir les cadavres pleuvoir comme les bombes. Mais le petit n’a pas six ans et sa mort n’a rien à voir avec la guerre.
Un vieux flic désabusé, vétéran d’Afghanistan, se charge d’une enquête lente et difficile.
Le prétexte pour Benoit Vitkine de nous intéresser à la vie quotidienne des oubliés de ce conflit : les milliers de civils qui vivent de part et d’autre de la ligne de front, dans le dénuement le plus complet et qui rentrent la tête dans les épaules chaque jour quand tonnent les canons et les mortiers.
[...] Tout le monde continuait à parler de « cessez-le-feu fragile », passant par pertes et profits le million de personnes qui, selon les décomptes officiels, habitaient à moins de cinq kilomètres de part et d’autre de la ligne de front. 
En bon journaliste ‘objectif’, Vitkine se garde bien de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux camps : d’ailleurs familles et proches gardent le contact par delà le no man’s land qui traverse la région.
En bon écrivain, Vitkine se garde également de nous asséner un pensum historico-politique sur les origines du conflit ou les avancées de telle ou telle armée.

Le contexte géopolitique est esquissé par petites touches, la prose est fluide et agréable, et on tient donc là un excellent roman, noir comme le charbon du Donbass, où l’auteur tente de nous faire partager quelques tranches de ces vies broyées par ce conflit auquel nous évitons de penser.
[...] Ici, les gens sont vivants. La guerre les a mis à nu, on voit tout de suite ceux qui sont bons et ceux qui sont mauvais. Et ceux qui sont bons me donnent une furieuse envie de rester. 
Une fois le livre refermé, on oubliera sans doute trop vite ce conflit méconnu mais on gardera certainement en mémoire les babouchka de Vitkine.
[...] Elles étaient des survivantes. Le quartier était rempli de ces veuves impassibles. Le pays pouvait bien s’étriper, elles continueraient à fabriquer des confitures et à mariner des champignons. 
À noter : ce sont les mineurs du Donbass qui ont été appelés à la rescousse en 1986 lors de la catastrophe de Chernobyl (c’est presque à côté) et Vitkine place en exergue de son livre une magnifique citation de la série de HBO :
– Vous avez déjà rencontré des mineurs ?
 – Non.
 – Je vous conseille de dire la vérité. Ces hommes travaillent dans le noir, ils voient tout.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire contemporaine.
D’autres avis sur Bibliosurf.