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vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

 Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
 Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
 Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
 Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 5 novembre 2025

Rockabilly (Rodolphe et Dubois)

[...] Tu prends un flingue ou une guitare.


L'Amérique rurale et profonde, celle de Steinbeck ou de Faulkner, où il ne fait pas bon vivre mais où, dans les années 50, le rock'n roll apporte quelques lueurs d'espoir. Le "nature-writing" des Appalaches en images.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (104 pages, septembre 2025) :

Au scénario, le prolixe Rodolphe (Rodolphe Daniel Jacquette) que l'on vient de croiser récemment sur Pump et qui lorgne souvent du côté de l'ouest et qui est fan de rock'n roll (il a même écrit un livre sur les artistes des années 50). 
On apprécie pas toujours ses histoires mais ici, il a parfaitement réussi son coup.
Aux pinceaux (c'est le cas de le dire, les planches sont réalisées en couleurs directes), on découvre le jurassien Christophe Dubois.
Avec l'un des personnages de cet album, les deux compères partagent une même passion : la guitare.

Le canevas et les personnages :

Dans les années 50, un petit village au pied des Appalaches : Barbie (un joli brin de fille) débarque à Hazard après avoir marié Bram, un gars du coin.
« - Hazard, c'est le trou du cul du monde ! Enfin, du monde civilisé ...
C'est nulle part, c'est chaud, c'est moche, il s'y passe jamais rien !
Dis, je peux te poser une question ?
Pourquoi t'es venue te paumer chez nous ?
- Parce que d'où je viens, c'est encore pire. »
Il y a donc à la ferme des Wayne :
  • Le mari « Bram, le bras protecteur et le sourire niais, couvant sa nouvelle acquisition façon heureux propriétaire ».
  • Hank, celui qui est venu chercher Barbie à la gare, qui gratte un peu sa guitare pour jouer « un peu de tout : Jimmie Rodgers, Hank Williams ... du rock'n roll aussi ». Bref, tout ce qui plait bien à Barbie.
  • Le père « balançant à la môme un maximum d'histoires salaces soulignées de regards lubriques ».
  • L'autre frère Eddie « faisant son numéro de beau ténébreux : oeil de velours et sourire entendu ».  
  • Et le plus jeune Zach, toujours prêt à « plonger sous la table et zyeuter sous les jupes de la belle ».
Avec la jeune Evy, mutique et sujette à des crises hystériques, vous avez là toute la famille Wayne (la mère est partie, dit-on) : selon le toubib local, « dans le coin, ils sont tous assez bizarres, mais ceux-là ont le pompon ! ».
Si on ajoute que la famille Wayne est régulièrement visitée par les gens du shérif et même les agents du FBI pour ses divers petits trafics, on pourrait penser que tous les ingrédients d'un roman bien noir sont alors réunis. Et on aurait bien raison ... 
Mais « on était ni au bout de nos surprises, ni de nos peines ! ».
Dans ce village perdu de fermiers « quand t'en peux plus, tu prends un flingue ou une guitare »
Rodolphe et Dubois ont choisi pour nous : ce sera la guitare.

♥ On aime :

 Barbie est trop jolie et Hank le beau-frère trop sympa, ...
Oui, l'histoire est plutôt simple mais cette simplicité apparente en fait ici toute sa force et sa réussite. 
Barbie et Hank deviennent vite attachants et les personnages de la famille Wayne sont suffisamment complexes pour ne pas tomber dans la caricature. 
Et puis ce refrain, cette belle idée, comme quoi la guitare, le rock'n roll, viendra peut-être vous sortir d'une bien vilaine ornière. 
Oui, la musique adoucit les mœurs et il fallait bien cette bouffée d'air frais, pour le lecteur comme pour les personnages, dans cette campagne qui suffoque sous la détresse, la chaleur et la misère.
Les Appalaches sont une région qui a inspiré le nature-writing de nombreux auteurs (Chris OffutRon Rash, ... ) : un style qu'il n'est pas fréquent de "voir" en images. 
 L'illustration de Dubois est superbe, avec de beaux contrastes de lumière, des cadrages serrés sur les visages et des vues larges sur le paysage rural.
Et puis bien sûr, il y a la sensualité de Barbie qui illumine de nombreuses cases car elle est de presque toutes les planches : un beau portrait de dame.


Pour celles et ceux qui aiment le rockabilly.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 23 août 2025

Abena (Pierre Chavagné)


[...] C’est un foutu western.

Pierre Chavagné c'est le nature-writing à la française sur fond de survivalisme et Abena pourrait bien être la digne fille de "La femme Paradis".

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2025) :

On avait découvert Pierre Chavagné avec La femme paradis en 2023, une lecture marquante qui nous a incités à suivre aujourd'hui sa nouvelle héroïne : Abena.

Le pitch et les personnages :

Chavagné nous emmène en montagne sur les traces de Kofi et Abena, deux jeunes érythréens qui tentent de franchir les Alpes, poursuivis par des chasseurs de migrants : « impossible de rebrousser chemin, des hommes les pourchassent ».
À près de 3.000 mètres d'altitude ils pourraient se croire seuls, perdus au milieu de nulle part. 
Il n'en est rien et les deux jeunes gens vont être pris en charge par d'autres exclus du monde, qui vivent en ermites tout là-haut.
Il y a là Jo, dite la Vieille, Rob son aveugle de mari, Caïn le taiseux et Pavel, leur plus "proche" voisin,  « un ancien soldat ukrainien ou biélorusse, elle n’a jamais vraiment su. Huit heures de crapahutage et trois cols à passer, a résumé Jo. »
Ils vivent là-haut, loin d'un monde qui semble partir en sucette : il y a des bruits et des rumeurs de guerre dans le monde d'en-bas, « des événements graves sont advenus dans le pays. L’État n’existe probablement plus »
Au plus près des sommets, des sommets qui seront toujours là bien longtemps après la fin de l'humanité, chacun apprend à « se dépouiller de ses réflexes, de ses souvenirs », à faire le «  désapprentissage de la modernité ».

♥ On aime :

 On retrouve ici l'empreinte forte des romans noirs de Pierre Chavagné, celle qui nous avait déjà marqués dans La femme paradis : un authentique nature-writing à la française, des personnages féminins puissants, quelques envolées éco-lyriques, un zeste de survivalisme et une pincée de mystères, le tout peint sur une toile de fond où l'on peut deviner la fin de notre monde perdu.
Abena est dédié à Cormac McCarthy, un hommage que l'on devine sincère car avec Chavagné également, notre monde s'éteint et une poignée de survivants tente de fuir cette fin inéluctable... ou simplement de terminer autrement. 
Et tout comme sur La route, seuls les plus jeunes seront porteurs d'un espoir de renouveau.
« [...] Que faisons-nous ici ?
Il s’absorbe dans une longue méditation et mûrit sa réponse : 
– Nous nous soignons de l’humanité. 
Ou bien : – Nous vivons la dernière aventure. »
 L'éclat de la neige et le soleil des montagnes cachent ici un roman noir bien sombre : « c'est un foutu western » nous dit même un des personnages de Chavagné dont le « but dans ce roman était de mettre en contact des gens de tous horizons qui ne se comprennent pas et n’ont pas les mêmes désirs et ambitions. La disparité et le dénuement de cette communauté permettent de mettre en relief l’absurdité de la vie ».
C'est sans doute ce qui explique pourquoi cette Abena n'a pas tout à fait la force de La femme paradis qui, elle, avait l'avantage de se focaliser sur un ou deux personnages. On pinaille.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le mot et le reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 juillet 2025

Sarek (Ulf Kvensler)


[...] Quel enfer, cette putain de montagne !

Dans ce thriller psychologique, on sait dès le début que cette stupide randonnée dans un parc national de Suède va très mal finir. Mais bon public, on écoute Anna nous raconter comment tout cela s'est (mal) goupillé et comment les catastrophes sont arrivées l'une après l'autre.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (504 pages, 2023, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé et s'est lancé dans l'écriture de thrillers psychologiques.
On avait commencé par son second roman, Au nom du père, qu'on n'avait pas trop aimé.
On lui laisse aujourd'hui une seconde chance avec son premier bouquin : Sarek, du nom d'un massif montagneux du nord de la Suède.
Un bouquin qui devrait être conseillé comme lecture salutaire par temps de canicule puisque le Sarek semble nous dire : « Bienvenus ici. Mais attendez-vous à avoir froid comme vous n’avez jamais eu froid. »
La traduction est signée Rémi Cassaigne.

Le canevas et les personnages :

Trois amis de la bonne et chic société suédoise (des avocats, ...) décident de partir en rando dans le parc national du Sarek, là-haut, tout au nord de la Suède, près de la Norvège.
Le couple d'Henrik et Anna bat un peu de l'aile. Et au dernier moment Milena, l'amie de Anna, invite une pièce rapportée, Jacob, son nouveau petit ami. Finalement tous quatre prennent leurs sacs à dos et partent pour le Norrland.
Dès le début, on sait que la rando va très mal se terminer parce que le récit est construit sur des flash-back au rythme de chapitres qui alternent l'après et l'avant. 
Après, c'est la police qui interroge Anna que les secours viennent de retrouver, salement amochée, au retour de cette rando catastrophique. Que s'est-il passé ? Que sont devenus les trois autres ?
Avant, c'est Anna qui revient sur ces événements pour raconter comment tout cela s'est organisé et faire part de ses doutes quant à la trouble personnalité de ce fameux Jacob qui semble tout avoir du pervers narcissique.
« [...] De nouveaux sommets. Et derrière, encore d’autres montagnes. Le Sarek était si terriblement vaste, et si terriblement silencieux. Terrible, au sens propre : qui inspire la terreur. Et nous allions continuer à nous enfoncer dans ces terres sauvages. »

On aime un peu :

 Ces thrillers psychologiques fonctionnent souvent de la même façon : on a envie de hurler au personnage principal, mais bon sang, arrête ! fais demi-tour ! tu vois pas où ça va te mener ? laisse tomber ! 
Et puis bientôt - assez vite en fait ! - on a envie de lui filer des baffes tellement son entêtement, son aveuglement nous fait criser.
Mais voilà on est bon public alors on la suit, cette Anna, sur les chemins dangereux du Sarek et on accuse le coup à chaque erreur commise : « C’était une mauvaise décision, nous aurions dû tout de suite redescendre ensemble. Mais il est facile d’avoir raison après coup. »
Jusqu'à ce qu'un refrain lancinant vienne bientôt scander chaque nouvelle catastrophe : « Quel enfer, cette putain de montagne ! ».
 Alors oui, il est question de grands espaces naturels et sauvages mais c'est pas de la grande littérature et on n'est assez loin de ce qu'auraient pu nous donner un Ian Manook, un Olivier Norek ou même un Franck Thilliez pour ne citer que des lectures récentes dans la neige. 
Mais ça marche quand même, il faut bien le reconnaître et l'on suit cette stupide équipée, on se laisse prendre, pour bientôt tourner les pages de plus en plus vite et savoir enfin ce que nous a réservé le suédois.
Et on ne sera pas déçus : ils sont partis tous les quatre ... mais est-ce que l'énigmatique Jacob était vraiment le plus dangereux de toute l'équipe ?
Finalement ce premier roman nous aura paru plus abouti que le suivant (Au nom du père), avec quelques degrés en moins dans le "too much". 
Et puis la neige, la pluie, le vent, la glace, c'est rafraîchissant !

Pour celles et ceux qui aiment la rando.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Ma chronique dans le revue Actualitté.

lundi 26 mai 2025

Oldforest (Pierre-Yves Touzot)


[...] Il se passe des choses étranges à Oldforest.

Une traque pleine de dangers, un "nature-writing" efficace dans le froid et la neige d'une forêt primaire en plein hiver, quand le blizzard souffle une légende indienne qui a tout de la fable philosophique.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (391 pages, avril 2025) :

Écrivain-voyageur, Pierre-Yves Touzot est né au Québec (à Sherbrooke en 1967) et vit désormais en France. C'est un touche-à-tout : il est également scénariste-réalisateur et a fait le tour du monde en solo.
Oldforest est de ces récits qui nous transportent loin, vers les étendues septentrionales, dans un monde de givre et de neige.
Un écrivain peu connu pour un roman surprenant qui se révèle être une agréable découverte.
Le bouquin est annoncé comme le début d'une trilogie mais il peut se lire seul.
Il vient d'obtenir le prix Sable noir 2025 et Pierre-Yves Touzot nous annonce la suite pour la fin d'année.

Le canevas et les personnages :

Nous voici au pied des Rocheuses, côté ouest en Colombie-Britannique, non loin de la Fraser River, à l'orée de l'une de ces "forêts primaires" qui deviennent de plus en plus rares sur notre planète : ces « forêts originelles, ces lieux privilégiés où la nature évolue à sa manière depuis la nuit des temps sans être souillée par l’intervention de l’homme »
Anton revient à Hell Town, sur les lieux du drame de sa vie, dix ans après : un accident de voiture où Déborah, sa chérie perdit la vie. Un voyage-souvenir aux allures de pèlerinage : « dix années d’échec. Anton espérait que ce retour sur les lieux du drame l’aiderait à faire définitivement le deuil, mais maintenant qu’il est sur place, il n’est plus très sûr que ce voyage aura le moindre effet bénéfique. »
Mais on est en plein hiver, la saison touristique est déjà loin, Hell Town est couverte de neige et tout y est fermé : la ville et ses rares habitants ne sont guère accueillants. 
C'est « une tradition très forte à Hell Town : ne rien faire qui puisse inciter les étrangers à rester en ville lorsque le parc est fermé. La tranquillité de leur petite communauté isolée est à ce prix »
Une petite ville où l'on « considère ces gens de passage comme des touristes en été et comme des étrangers en hiver »
À bon entendeur ...
Et voilà que, noyé dans son chagrin et la neige, il aperçoit furtivement le visage de Déborah dans une rue de la ville ! Hallucination ? Apparition ? Illusion ?
« [...] Il repense à la jeune femme qu’il a vue entrer dans le restaurant, toujours aussi troublé par sa ressemblance avec Déborah. Pourtant, il s’agissait d’une autre femme. Dix ans plus tôt, la voiture avait brûlé. Déborah avait trouvé la mort, ce soir-là. »
La mise en place est un peu longue, laborieuse, capillotractée (pas facile de nous faire croire à ce fantôme) et l'on se demande bien qu'est-ce que c'est que cette histoire ? 
D'autant plus que Anton rencontre une autre jeune femme au prénom prédestiné : c'est Alaska qui se propose de le guider dans la forêt pour retrouver Déborah.
« [...] — Alaska Stockton, dit-elle en lui tendant la main. 
— Anton Reed. Enchanté.
— Elle est morte, et vous l’avez revue ? C’est impossible !
— Je suis bien d’accord avec vous, mais je l’ai vue. Enfin, j’ai vu une femme qui lui ressemblait. »
Une rencontre qui tombe à pic puisque Anton est, comme par hasard, « un ancien membre des forces spéciales de l’armée anglaise spécialisé dans les opérations en milieu naturel hostile » !
Non mais franchement ? 
Le gars chagrin qui voit réapparaître sa chérie morte et enterrée ?
Le gars qui est un ancien GI Joe ? Et la petite Alaska bien sympa qu'est là ?
On se croirait dans un mauvais Harlan Coben !
Mais ... 

♥ On aime :

 Mais voilà ! En pleine tempête de neige, Anton et Alaska s'aventurent dans les bois. Touzot maîtrise l'art de captiver son lecteur, l'entraîne sur leurs traces, alors qu'ils sont poursuivis par les sombres et énigmatiques résidents de Hell Town.
En fin de compte, on se fiche un peu de l'intrigue tarabiscotée, passionnés que nous sommes par cette rando en milieu hostile, on s'y croirait et l'auteur sait s'y prendre pour nous faire partager la course, la neige, la traque, le froid, ...
 Dès que le lecteur s'aventure sur ce sentier dangereux, happé par la traque au cœur d'une forêt pétrifiée par le froid, il devient une proie facile pour Pierre-Yves Touzot qui peut tranquillement dérouler son récit.
Quelque chose entre un conte mystérieux, une légende indienne et une fable philosophique, quand un loup ou un élan vous indique le chemin à suivre ...
Un auteur plus malin qu'on ne le pensait : son intrigue n'est guère crédible mais suffisamment intéressante pour exciter notre curiosité. Il ne nous demande pas de le croire mais seulement d'être suffisamment curieux pour le suivre. Ce qui nous va très bien.
 Finalement, la « Forêt Interdite d’Oldforest » va livrer une partie de ses secrets.
« [...] — Comment avez-vous commencé à comprendre qu’il se passait des phénomènes étranges à Hell Town ? demande-t-il pour l’aider à chasser ses pensées sombres.
— Les enfants, répond Alaska sans réfléchir. 
— Les enfants ?
« [...]  — Je crois qu’il y a quelque chose d’autre derrière tout ça. 
— Quoi ? 
— Je l’ignore encore. Mais tout est lié. Et l’explication est dans cette forêt.
— Pourquoi ? 
— Les habitants de Hell Town ont tous une connexion très forte avec cette forêt. Ils en parlent toujours avec déférence, comme si elle était le centre de leur existence. 
— Comme les Indiens ? 
— Comme les Indiens. Je n’y avais jamais pensé en ces termes, mais c’est exactement ça. Comme les Indiens. »
Et la forêt va effectivement finir par dévoiler (une partie de) ses secrets :
« [...] — Tout ceci est nouveau pour vous, mais maintenant que vous connaissez notre secret, vous devez vous demander ce qui se passerait si le monde le découvrait ? »

Pour celles et ceux qui aiment les sapins et la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 22 avril 2025

Débâcle (Ian Manook)


[...] Ni camarades ni chamanes.

Ian Manook est de retour en Asie centrale avec cette équipée sauvage au fin fond de la Sibérie. Un véritable récit d'aventures en compagnie d'une petite troupe bigarrée de personnages singuliers et attachants.

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L'auteur, le livre (373 pages, mars 2025) :

Ian Manook : revoici notre écrivain globe-trotter préféré, c'est celui qui, il y a dix ans, avait signé Yeruldelgger dans les steppes mongoles et qui relançait le genre dit du polar ethnique.
Ian Manook c'est l'un des nombreux pseudos de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit notamment sous le nom de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Après quelques escapades en Islande (avec le Krummavisur notamment), Ian Manook est de retour en Asie centrale avec cette Débâcle.

Une Débâcle qui sera peut-être bien l'occasion de (re)découvrir un autre récit qui semble sorti du même tonneau mais qui était un peu passé en-dessous de nos radars : Ravage
C'était en 2023 chez Paulsen également et ça se passait au Canada.

Le canevas :

Mais revenons en Russie pour ce noël 1991 : le Soviet Suprême dissout l'Union Soviétique. Les différentes républiques gagnent leur indépendance mais c'est le chaos qui règne à l'heure de la débâcle de l'empire.
Au milieu du chaos, de la confusion et de l'incertitude, Piotr, un ancien agent kagébiste, se voit confier une mission dans les profondeurs de la Sibérie, à Oïmiakon, pour « effacer les traces » (autrement dit : le dernier témoin) d'une ancienne déportation au goulag, celle de Boris Poliakov.
[...] - Oïmiakon ?
- Sibérie. Cinq mille kilomètres à l’est de Moscou, sept cent cinquante kilomètres au nord de Iakoutsk, aux portes du cercle polaire. Le cul-de-basse-fosse de l’empire. Moins soixante-sept degrés les mauvais jours d’hiver, trente-cinq en été, et sous un mètre de neige deux cents jours par an. 
Piotr va donc atterrir au fin fond de nulle part, un trou perdu à des milliers de kilomètres de tout, en pleine débâcle, mais cette fois c'est bien celle des fleuves glacés qui se dégèlent et inondent tout.
Avec quelques âmes perdues, dont une jeune femme qui va lui servir de guide, il part plus encore vers le nord, à la recherche de celui qu'on lui a désigné comme cible.
Et nous voici partis pour une équipée sauvage à travers les plaines glacées de Sibérie.
Pourquoi Piotr ? Pourquoi Boris ? ... Manook et la taïga nous réservent évidemment quelques surprises.

Les personnages :

Il y a donc là Piotr chargé d'éliminer le zek dénommé Boris Poliakov, sur l'ordre d'un mystérieux et dangereux Vladimir Platov que l'on ne rencontrera pas (vaut mieux pas) mais dont l'ombre plane sur la forêt. 
En Sibérie, Piotr fera la rencontre de l'inoubliable Liouba. Elle n'est âgée que de quinze ans. Enfin, quinze ans et trois ours pour être précis. Avec ce personnage, Manook a déniché une pépite dans le permafrost et c'est elle qui nous servira de guide pour traverser la taïga qu'elle connait comme sa propre main.
Il y aura là aussi, Vassili le pilote d'hélico, et même un enfant Sacha, ainsi que la trop jeune Yuliana qui n'est hélas, déjà plus une enfant.
Ah j'allais oublier Jaune, le chien jaune.
C'est cette bande hétéroclite, cet équipage improbable que nous allons accompagner dans les forêts glacées et "cette marche ne sera pas une promenade de santé", on s'en doute.
En chemin nous ferons la connaissance de Fiodor qui, comme beaucoup d'autres, vit quasiment en ermite au fin fond de cette dangereuse taïga. 
Quelque part entre écologie, décroissance et survivalisme, Fiodor et Liouba, en harmonie avec leur milieu naturel, sont à l'opposé de Piotr, le fonctionnaire venu de la ville.
[...] — La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l’avant-garde de l’avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs , des braconniers, des fugitifs, des autochtones, des vieux-croyants, des ermites.

♥ On aime :

 Cette histoire est un roman d'aventures à part entière, une virée sauvage au sein d'une nature grandiose et spectaculaire. 
On oublie assez vite le contexte soviétique, point de départ de cette aventure, pourtant l'ombre du goulag se cache derrière chaque arbre de cette odyssée.
Nous voici au cœur de la forêt de tous les dangers : l'ours bien sûr, c'est son royaume. 
Mais dès qu'elle en repère un, Liouba veille sur nous : "fais le mort, sinon tu le seras bientôt".
D'autres dangers encore : la débâcle et les eaux qui bouillonnent d'être enfin libérées, les terribles incendies qui avancent beaucoup trop vite, la sournoise dermite des apiacées qui brûle la peau, et même les fous de dieux qui ne sont pas les moins dangereux.
 Le récit est également imprégné d'un léger parfum de chamanisme, un mélange savoureux qui reste parfaitement maîtrisé. Les rêves qui viennent hanter les personnages sont utilisés pour faire avancer l'intrigue ou en expliquer certaines parts cachées. C'est la part spirituelle de ce récit.
 Et puis Manook est un gourmand de notre langue savoureuse et là, il s'est un peu lâché ! 
L'équipée est le prétexte pour nous faire découvrir tout un riche vocabulaire. On pourra souffrir d'anhédonie ou même d'alexithymie, subir la prépotence, rencontrer le maral, découvrir une diffluence. Tout cela va nous sabouler intelligemment l'esprit et l'encyclopédie devra rester à portée de main !
L'écrivain reprend d'ailleurs un truc utilisé dans le Krummavisur (son roman précédent, rappelez-vous l'impayable inspecteur Ari) avec ici encore des proverbes à la noix débités cette fois par Vassili, le pilote d'hélico :
[...] Poulaga dans la taïga agace le renégat.
Hommes à vodka, hommes à tracas.
L’homme fatigué ne passera pas le gué !
L’homme fourbu est un héros vaincu.
La chance sourit aux chanceux.
Sagesse de vieux n’est que vieille sagesse.
Et il y en aura bien d'autres encore, comme le poétique "Quidam ou chamane, donne de la petite marie-jeanne à ton âme".
Et pour faire bonne mesure, le lecteur aura droit également aux règles de survie dans la taïga, édictées par la jeune Liouba :
[...] Règle taïga : mieux vaut suivre qu’être suivi.
Règle taïga : tout prédateur devient un jour la proie d’un autre. 
Règle taïga : chaque proie rend le chasseur plus intelligent.
Règle taïga : nos bruits renseignent les autres.
Règle taïga : ne souille pas le feu qui te chauffe et te nourrit.
Et pour conclure ce florilège : "Dans la taïga, ne pense qu'à la taïga" !
À savourer sans modération.

La curiosité du jour :

Au cours de cette randonnée sauvage, le lecteur curieux fera également la rencontre d'un curieux coléoptère pyrophile.
Un insecte qui n'annonce rien de bon pour nous parce que ce gros bourdon détecte les incendies de forêt et fonce à tout allure au cœur du brasier (nous, on file de l'autre côté et vite fait) : "On dit que le mangeur de feu détecte un incendie à plus de cent kilomètres.
Cette espèce de scarabée recherche les feux de forêt parce qu’elle pond ses œufs dans du bois tout juste brûlé et encore chaud." 

Pour celles et ceux qui aiment les randonnées en forêt.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Paulsen (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

vendredi 10 janvier 2025

Les saules (Mathilde Beaussault)


[...] Une petite bête sauvage.

Une affaire criminelle sordide dans un village agricole de Bretagne englué dans sa misère sociale ou familiale. Une peinture digne de Jérôme Bosch.

❤️🤍🤍🤍🤍

L'auteure, le livre (272 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Voici un "premier roman", celui de Mathilde Beaussault : Les saules.
Un roman noir au cœur des sombres terres agricoles de Bretagne, du nature-writing à la française.

Les personnages, le canevas :

Comme dans tout bon roman noir, on commence par la découverte d'un cadavre, une jeune fille de préférence : ce sera Marie, étranglée au bord de la petite rivière bordée de saules, en contre-bas du village.
Marie était bientôt une jeune femme, un peu trop délurée et bien trop court vêtue. On dira donc qu'elle l'a bien cherché.
C'est Marguerite, l'idiote du village, qui fera cette macabre découverte. La petite est simplette et quasi abandonnée par ses parents.
[...] On la touche tellement pas cette gamine qu’elle s’élève toute seule comme une petite bête. Une petite bête sauvage.
Marguerite est quasiment mutique ce qui ne va pas faciliter l'enquête des gendarmes, d'autant que les autres habitants ne sont guère plus bavards : ce sont des paysans taiseux, parfaitement rodés au silence quand il s'agit de taire ce qui dérange.
[...] On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n’est pas feignant et on creuse profondément leur tombe.
Dans ces pages et dans les locaux de la gendarmerie, nous allons voir défiler presque tout le village. 
Les parents de la pauvre Marie : Gilles le père pharmacien, un notable et Elisabeth la mère qui n'avait que sa fille comme raison de vivre. 
Paulette, leur femme de ménage, qui n'est ménagée ni par ses employeurs arrogants, ni par son beauf de mari. 
Et puis Damien, Caroline et d'autres amis de Marie.
Et enfin les paysans d'en-bas qui peinent à maintenir à flot leur élevage de porcs : les parents et la tante de Marguerite, les voisins.
L'enquête piétine menée par André le gendarme du coin et son impassible collègue Arlette venue de la ville.
[...] – Il y a forcément quelqu’un qui a vu ou qui sait quelque chose bon Dieu.
– Mais il semble que soit on n’a pas mis la main dessus, soit il cache suffisamment bien son jeu pour nous échapper.

On n'aime pas trop :

 Dans le sombre registre de la misère paysanne, Mathilde Beaussault n'y va pas avec le dos de la main morte. Du sordide, du crasseux, en veux-tu en voilà, comme dans les extraits ci-dessous.
[...] La soupe fume encore dans la cocotte. On a ajouté de l’eau pour l’allonger et satisfaire les estomacs. La télévision gueule à plein régime des informations que le père écoute d’une oreille tout en fixant son assiette, sa bedaine en accordéon posée contre ses cuisses.
[...] Caroline, qui n’a pas été épargnée par les bruits de couloir, apprend à détester sa mère un peu plus chaque jour. Jocelyne, seule, éponge les factures à la sueur de son front et fait bonne figure avant d’écraser le soir venant, des sanglots animaux dans le creux de son oreiller.
Bien sûr, on sait que la vie rurale n'a pas toujours été rose avec des mères épuisées qui ne peuvent guère s'occuper de leurs enfants ou bien des pères qui s'occupent un peu trop des leurs.
Mais la prose de l'auteure se complaît beaucoup trop facilement dans ce contexte envahissant. 
À force d'écœurer ainsi son lecteur, Mathilde Beaussault manque sa cible.
D'autant que d'autres auteurs ont déjà montré la voie d'une plume plus efficace parce que plus sèche : R.J. Ellory, Marie Vingtras ou encore Delperdange, pour ne citer que quelques-uns des dénonciateurs de la violence rurale, sociale ou familiale.
Las, le récit explicatif et descriptif manque ici de retenue, et l'exagération de Mathilde Beaussault est plutôt à ranger aux côtés de celle de Rebecca Lighieri ou Marion Brunet par exemple : une peinture sociale aux couleurs beaucoup trop criardes, une profusion de clichés faciles et des personnages aux traits grossiers qui frisent la caricature.
 Bien sûr ces personnages existent sûrement dans la vraie vie : on picole, on est trop seul, on est trop gros, on bouffe n'importe comment, on couche avec n'importe qui, on ne dit jamais rien, on cogne trop fort, ... 
Mais, à part Marguerite, pas un seul des personnages de ce roman n'arrive à susciter notre empathie ou même notre compassion.
Car la seule description d'âmes perdues ne suffit pas à faire un bon bouquin, il faut aussi donner un sens à l'intrigue.
Et ce sens, on ne l'a pas trouvé.
[...] C’était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n’est pas la première fille qui s’abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. Ce que je veux dire ? C’est qu’elle était malheureuse comme les pierres.
[...] Parfois ce qu’ils veulent, c’est juste une oreille ou un regard qui ne les évite pas. La solitude ici fait des ravages. On n’en parle pas parce que les bonhommes ont leur fierté campée dans leurs bottes.

Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique parue dans Benzine.  

lundi 2 décembre 2024

Le prêtre et le braconnier (Benjamin Myers)


[...] Amen, dit le prêtre.

La campagne britannique n'est pas toujours riante : la voici qui sert de décor à un conte noir aux accents gothiques, une scène de chasse où le gibier est une jeune femme et le chasseur un prêtre diabolique.
Mais ce sera un tableau plus proche de Jérôme Bosch que de John Constable.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (288 pages, octobre 2024, 2014 en VO) :

L'anglais Benjamin Myers n'en est pas à son coup d'essai et semble s'être fait une spécialité de romans noirs qui prennent place dans la campagne britannique.
On le découvre ici avec sa toute dernière histoire traduite en français : Le prêtre et le braconnier.
Ça s'appelle Beastings en VO : tout un programme pour cette traque lugubre dans un décor vénéneux (comme les champignons), aux couleurs de la fin sinon du monde, du moins de l'humanité.

Les personnages :

Ils n'ont pas de nom : la jeune fille, le bébé, le prêtre et le braconnier, voici les protagonistes de la chasse à la femme qui est lancée dans les landes de Cumbrie, aux frontières de l'Ecosse.

Le canevas :

La jeune fille, sans doute muette et un peu simplette, s'enfuit de la maison où elle avait été placée par le curé qui gère un orphelinat. Dans sa fuite, elle emporte avec elle le bébé de la famille.
On devine un passé lourd de maltraitances (très lourd) : le prêtre est connu pour être un peu trop proche de ses brebis.
Le père de famille demande au curé de lui ramener son enfant. Le berger entend bien récupérer la brebis égarée de son cheptel et, pour la traquer dans les landes, il va se faire aider par un braconnier.
[...] Je retrouverai votre enfant monsieur Hinckley. Et je retrouverai la fille mais dans quel état je ne saurais le dire. Morts ou vifs ce sera la volonté de Dieu.
Une chasse à la femme qui va durer plus longtemps que ne le pensait le braconnier ...
[...] Ça fait des jours qu’on est partis. Qu’on crève à moitié de faim et qu’on sent mauvais. Tout ça pour une petite idiote qui n’est pas aussi idiote qu’elle y paraît.
Mais le prêtre est tenace et s'obstine dans sa traque.
[...] Impressionné par la rapidité et l’endurance du Prêtre. Cet homme semblait doué d’une volonté surnaturelle. Mû par une force intérieure. Dieu supposa le Braconnier.
Dieu ... et peut-être aussi un peu de coke. Pour aider.
Le dénouement sera à la hauteur de cette traque “infernale” (au sens propre du terme) : les banshees, créatures mythologiques celtes, seront même invoquées ...

♥ On aime un peu :

 Benjamin Myers fait preuve d'une écriture saisissante, ses phrases courtes et brutales, dépourvues de virgules, dessinent une prose aux accents gothiques, aussi rugueuse que la laine épaisse dont il faut se vêtir dans ces terres froides et humides. 
Ça gratte et ça démange : on a les pieds dans la gadoue, on est mouillé, on a froid, on bouffe ce qu'on peut, les conserves à même la boîte, on fait ses besoins quand on peut, on se lave encore moins souvent, on crève de soif et de faim, on sue et on pue, on souffre et on survit ... 
Voilà une écriture au plus près des corps et de la terre, servie par une belle traduction de Clément Baude : une prose qui rappelle parfois celle de Terres promises de Bénédicte Dupré la Tour, paru cette automne également.
Ici les protagonistes n'ont même pas de nom, peut-être parce que le véritable personnage de ce roman pourrait bien être la campagne anglaise elle-même, encore plus sauvage que ceux qui l'habitent.
 La violence est très présente, fortement ressentie mais, paradoxalement elle n'est qu'à peine évoquée : on devine, plus qu'on apprend, le passé terrible de la jeune fille, un calvaire indicible, ce qui nous laisse imaginer le pire.
Et même pour le dénouement, le lecteur n'arrivera que trop tard, condamné à deviner ce qui a bien pu se passer ... 
On est finalement terrifié, non pas par ce que nous décrit Benjamin Myers, mais par ce qu'il nous donne à imaginer. Voilà un auteur bien retors.
 Les esprits chagrins pourront regretter que les personnages soient proches de la caricature. C'est plus un conte, une fable, qu'un véritable roman noir. Comme si l'auteur voulait préserver son lecteur et instaurer une distance salutaire avec cette sinistre histoire.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes plus que les prêtres.
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Livre lu grâce aux éditions Seuil/Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 15 octobre 2024

Avec toi je ne crains rien (Alexandre Duyck)


[...] Il faut se méfier de la montagne à tout moment.

Une histoire vraie, un fait divers du Valaisan, racontée dans un beau roman porté par une plume ample et généreuse. Une histoire triste mais une belle histoire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (208 pages, avril 2024) :

Alexandre Duyck est un reporter et journaliste français qui pour son roman, Avec toi je ne crains rien, s'est inspiré d'un fait divers suisse, dans le canton du Valais : la disparition en montagne du couple Dumoulin en 1942, dont les corps ne seront retrouvés qu'en 2017.
[...] La presse du monde entier se passionne pour cette tragédie familiale devenue fait divers.
[...] L’histoire des Héritier. Il la connaît par cœur, comme tout le monde par ici. Les deux parents, le 15 août 1942, les vaches, le glacier, les enfants devenus orphelins en un claquement de doigts, la famille explosée.

Le canevas :

C'est donc une histoire vraie que nous raconte Alexandre Duyck. Celle d'un couple disparu en montagne : Francine et Marcelin Dumoulin dans la vraie vie, Louise et Joseph Héritier dans le livre.
Un couple suisse de montagnards valaisans partis à l'alpage surveiller quelques vaches. Ils partent pour deux jours laissant leurs quatre enfants aux bons soins de leur fille aînée et d'une voisine.
Ce matin du 15 août 1942, ils partent un peu tard et Louise ralentit le pas de son colosse de mari (d'habitude il monte seul, elle a insisté pour l'accompagner).
[...] — C’est dangereux, très dangereux.
— Avec toi je ne crains rien. Tout ira bien, ne t’inquiète pas.
Une bonne montée (2.500 mètres tout de même) avec la traversée du glacier des Diablerets à près de 3.000 mètres, avant de redescendre sur l'alpage. 
Ils partent un peu tard et le mauvais temps va se lever trop vite. L'orage et la neige les prendront au milieu de la dangereuse traversée du glacier.
On ne les reverra jamais. Les secours ne retrouveront personne là-haut.
[...] Nous quittons définitivement le glacier meurtrier, tentés de le maudire, si désormais, il ne servait de tombeau à deux excellents chrétiens. L’impossible ayant été tenté pour retrouver leur dépouille, il nous reste à prier pour eux et, à ceux qui généreusement vont se charger de l’éducation de leurs enfants.
Le doute même s'installera au fil des mois et des années : auraient-ils choisi de laisser sur place les dettes et les enfants d'une vie trop rude pour partir aux Amériques ou ailleurs ?
[...] Tous ont grandi accompagnés de cette musique lancinante de l’abandon, à l’école surtout, les fameuses dettes jetées au fond du glacier, l’Argentine…
À l'été 2017 (ah vive le réchauffement climatique !) le glacier des Diablerets rend les corps momifiés par le gel. Des quatre enfants, il ne reste alors plus que les deux filles, deux petites vieilles qui ont maintenant dépassé les quatre-vingts ans et qui peuvent, enfin, faire le deuil de leurs parents. Des parents dont les corps ont la moitié de leur âge.
[...] La vraie disparition, c’est ne pas savoir ce qu’il s’est passé et moi, ça, je l’ai connu, nous l’avons connu et nous avons dû grandir avec ça. Et c’est terrible.

Les personnages :

On aime le portrait très fouillé que l'auteur dresse de cette famille de montagnards sur près de trois générations. Un tableau avec les femmes debout au premier plan.
La grand-mère Ernestine, celle qu'on appelle l'américaine, celle qui a quitté une vie trop dure pour partir en Californie vers une vie peut-être encore plus dure, au début du siècle, à l'époque des chercheurs d'or.
Elle reviendra dans la vallée avec dans ses bagages quelques dollars et une fille, Louise.
Cette Louise c'est la mère, que le père Joseph est venu chercher jusque dans son village.
[...] Il est allé la chercher en 1929 au loin, dans un autre village, plus fou encore, dans une autre vallée. Ce sont des choses qui ne se font pas.
Joseph aurait pu être bûcheron, il fut cordonnier. Louise, instruite par sa mère Ernestine, sera l'institutrice du village, la seule à savoir la langue, à parler sans fautes et sans patois.
Et les enfants, Marguerite l'aînée, à qui Louise transmet le flambeau de l'instruction, puis Suzanne et enfin les deux jumeaux André et Jean.
En 1942, voici quatre orphelins, séparés brutalement et placés dans des familles comme valets dans les fermes ou servantes dans les maisons. Adieu l'instruction et les projets d'avenir.

♥ On aime :

 On aime le portrait panoramique de cette famille sur près d'un siècle et trois générations avec les femmes campées au premier plan. Une histoire "rurale" de montagnards à la vie rude.
 On aime la prose ample et généreuse d'Alexandre Duyck. De la belle langue, à l'ancienne, aux mots choisis et aux tournures classiques. Une véritable logorrhée qui coule comme un torrent de montagne, un flot continu de mots, un flow musical de phrases, et qui pourra peut-être dérouter quelques lecteurs. Mais le bouquin est court et se dévore très vite, au rythme de la marche puissante de Joseph en montagne.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues 20 Minutes, Benzine et ActuaLitté.
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jeudi 15 août 2024

Écume (Patrick K. Dewdney)


[...] La mer le tuera avant quoi que ce soit d’autre.

L'histoire d'un père, d'un fils et de la mer. Un texte étonnant, particulièrement riche, qui enchantera les passionnés de la langue écrite mais qui pourra aussi ne pas plaire à tout le monde.

L'auteur, le livre (176 pages, 2019) :

Patrick K. Dewdney est un auteur britannique de poésie et de fantasy. 
Il vit en Limousin et écrit en français. Après Crocs (pas lu ici), Écume est son second "roman noir" paru initialement en 2017 et ré-édité en 2019 : une histoire de mer, de père et de fils, servie par une prose remarquable.
Ce livre fut couronné du prix Virilo en 2017 (un prix qui voulait parodier le Femina).

Le canevas :

Le quotidien de deux pêcheurs bretons aux prises avec la furie des flots. Le Père et le Fils (ils n'auront pas d'autres noms). La Mère est morte. 
Le Père est s'enfermé dans son mutisme et ne reprend vie qu'à la barre de son bateau face à la démence des tempêtes. Le Fils supporte mal et son sort et l'emprise de ce père à demi fou.
Mais la pêche ne nourrit plus son marin et tous deux survivent en transportant quelques migrants en Angleterre.
[...] Ils vont tous deux en file indienne. Le père marche à l’avant. Son pas est rapide, pressé par l’appel de l’écume. Le fils traîne sur ses talons.
[...] Devant, le père force l’allure et le fils peine à suivre. Le fils a beau dépasser le père d’une tête, la vigueur du père est telle qu’on le croirait surgi de l’âge antique.
[...] Les frasques du père font jaser depuis longtemps. En conséquence, le fils traîne une réputation de tête brûlée qu’il n’a pas vraiment méritée.
Comment font ces deux hommes (le fils est dans la trentaine) pour supporter leur dure condition de marins pêcheurs et pour se supporter l'un l'autre ? Pour affronter sans cesse la violence assourdissante de la mer comme la fureur silencieuse de leurs rapports ? Comment fait le fils pour endurer le vacarme de la pêche comme le mutisme buté de son père ?
[...] Il ne faut pas regarder en arrière. Si le père est balayé par la furie des vagues, s’il part à l’eau cette nuit, le fils a décidé qu’il ne le verrait pas.

♥ On aime beaucoup :

 Lorsque le lecteur embarque à bord de ce roman de mer puissant, cette dure histoire de marins, c'est d'abord le choc de la houle marine.
Et puis très vite celui de la prose elle-même qui déferle écumante, le vocabulaire bouillonnant qui submerge le lecteur, phrase après phrase, vague après vague.
 Après la violence de la mer et de la prose, viendra celle des rapports entre ces deux hommes. Un père quasi dément qui, tel un nouvel Achab, ne vit que dans les risques insensés pris face à la tempête, un fils qui ronge son frein, remonte inlassablement les lignes et les hameçons, attend le point de non retour, mais tout de même qui suit, quoiqu'il advienne.
 Et puis surviendra le drame, promesse de tout bon roman noir. Pas celui que le lecteur attendait mais un enchaînement encore bien plus épouvantable. Face à l'impitoyable dureté du monde, une noirceur terrible baigne ce roman, une noirceur sans fond comme les flots insondables, une noirceur poisseuse comme l'humidité de la timonerie. Mais le lecteur, emporté par le flot, est désormais fermement accroché à l'hameçon et ne pourra plus refermer le bouquin jusqu'au final, remarquable.
[...] On n'oblige pas Charon à faire demi-tour.
[...] Vieux fou, pense-t-il. Le temps qu’il t’aura fallu pour devenir taré ne reviendra pas. Ça a tué ma mère. Ça me tuera aussi, sans doute.
Ouf, quel voyage ! Un voyage où le sang des hommes et des poissons coule ... à flots.

Pour celles et ceux qui aiment la mer qui prend l'homme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté et Benzine.

vendredi 7 juin 2024

Aliène (Phoebe Hadjimarkos Clarke)


[...] Faut tout maîtriser, faut rien laisser à la sauvagerie.

Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.

L'auteure, le livre (288 pages, janvier 2024) :

Le jury du cinquantième prix du Livre Inter, présidé par Isabelle Huppert vient de couronner Phoebe Hadjimarkos Clarke pour son second roman Aliène.
De quoi redonner un nouvel éclairage à ce formidable roman, puissant et dérangeant, qui était paru en janvier 2024.
Un poème dédié à notre part sauvage qui retentit comme un écho littéraire au film de Thomas Cailley, Le règne animal, tandis que le style et le profil de l'auteure rappellent la violence écrite au féminin du roman Solak de la jeune bretonne Caroline Hinault.

♥ On aime :

 Tous les ingrédients d'un roman noir sont là pour ce qui pourrait être un nature-writing moderne et féminin, revisité à la française, un peu dans la veine de La femme paradis de Pierre Chavagné parue l'an passé.
Mais non, la prose envahissante de cette surprenante auteure déferle et emporte tout sur son passage, empêchant le bouquin de se couler gentiment dans le moule habituel du roman rural.
 Si la plume de Phoebe Hadjimarkos Clarke est résolument moderne et en prise avec notre temps, elle est surtout féroce, acérée, violente. Mordante pour faire un mauvais jeu de mots.
Une plume capable de nous faire partager avec la même puissance la campagne boueuse, les séquelles des violences policières dans une manif, un bad trip en pleine forêt ou la peur d'une horde de chasseurs.    
Une plume qui n'a pas peur des mots et qui appelle un chien un chien, un sexe un sexe. Ça pue, ça dégouline, ça souffle, ça transpire, ça pourrit, ça suinte. Ça répond à l'appel de la forêt même si l'on est bien loin du classicisme d'un Jack London.
Une nature vaguement inquiétante, étrange, qui lorgne du côté du fantastique quand est invoqué le mythe des chasses sauvages rappelant les armées furieuses de  Fred Vargas.
L'auteure vient avec force questionner notre monde où "c’est plus possible, faut tout maîtriser, faut rien laisser au hasard ou à la sauvagerie".
 Fauvel. C'est le prénom de l'héroïne. Un prénom qu'elle s'est choisi elle-même et dans lequel on devine du sauvage, et du "elle" aussi, un prénom qui flirte dangereusement avec l'idée de prédateur.
Le prénom d'une héroïne cabossée (elle a perdu un oeil par un tir de flash-ball dans une manif).
[...] Luc a remarqué ses ongles salement rongés sur des doigts rougeauds et courts, les mèches molles rangées derrière les oreilles trop grandes. Et surtout l’œil crevé, depuis peu. Mado lui a parlé de cette mésaventure avec la police, d’une blessure aux effets secrets et terribles. [...] D'ailleurs elle n’a réussi à rien dans la vie.
 Un bouquin qui dérangera quelques uns (comme le film déjà cité) notamment quand les délires oniriques (on fume toutes sortes de substances dans le coin !) se font un peu trop envahissants.
Et un roman qui ratisse large : répression policière, chasseurs bas du front, écologie, thriller horrifique, violences masculines, et même télé-réalité (un clin d’œil de l'auteure à son premier roman Tabor).
Véritable "zadiste" littéraire, Phoebe Hadjimarkos Clarke fait feu de tout bois dans sa forêt. Mais ça passe car on évite soigneusement la thèse prosélyte pour suivre avec angoisse et appréhension les peurs de Fauvel. On est bousculé mais fasciné, on lit ça d'une traite.
[...] De la transpiration qui jaillit pour un oui ou pour un non sous les bras, entre les fesses ; qui coule le long de la peau en chair de poule, qui macère dans les poils et qui pue. La peur fait puer, la peur empeste. Elle est infamante, elle empêche bien des choses.

Le canevas :

Une jeune femme seule un peu perdue dans une campagne vaguement inquiétante. Un gros chien étrange (cloné dans un labo US !). Des chasseurs gonflés à la testostérone et armés jusqu'aux dents. Un brouillard épais et persistant. Le grondement lointain d'une usine qui pompe l'eau phréatique. La rumeur d'une bête qui s'en prend aux troupeaux ... 
Qui donc massacre les bêtes ? Un ours ? Un extra-terrestre ? Un chasseur lycanthrope ? Ou peut-être même la chienne clonée de Fauvel ? Qui donc est l'aliène ?

Pour celles et ceux qui aiment les chiens.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Sous-Sol (Seuil) (SP)
Mon article dans les magazines Benzine et Actualitté et dans 20 Minutes.

vendredi 17 novembre 2023

La femme paradis (Pierre Chavagné)

[...] Le temps de raconter est venu.

●   L'auteur, le livre (156 pages, 2023) :

Pierre Chavagné a planté sa tente dans la région gardoise d'Uzès (l'Uzège) : nous sommes presque voisins !
Et c'est aussi dans cette région qu'il plante le décor de son histoire, celle de La femme Paradis.
Un roman noir très réussi qui s'ouvre sur une belle dédicace : À toutes les femmes qui, chaque jour, guérissent le monde.

●   L'intrigue :

Une femme vit seule dans la forêt au pied du causse. C'est une ermite, une sauvageonne, tourmentée par un passé douloureux et mystérieux dans lequel elle a laissé les siens. 
[...] J’ignore ce qui l’a tué. J’ignore comment tout a commencé.
Depuis des années elle a appris à vivre en harmonie avec un milieu qui n'était pas le sien : c'est rude, sauvage.
[...] Elle se lève et regarde avec tendresse la maison troglodyte, la première victoire dans sa vie d’après.
[...] Je prélève ma part, ni plus ni moins. Je tue pour vivre, pour ma sécurité et ma nourriture.
[...] L’intransigeance est la clef. Tout débute par une planification stricte des journées et des objectifs : le travail pour sa subsistance, le guet pour sa sécurité, le rêve et l’écriture pour son humanité.
Elle est prête à défendre chèrement son territoire mais un beau jour elle entend un coup de fusil : le signe d'une présence étrangère qui s'approche dangereusement de son repaire. Or chacun sait que le passé finit toujours par nous rattraper ...
[...] On peut changer de vie mais pas de souvenirs. Mon histoire est venue me chercher jusqu’au fond de la forêt.

●  On aime beaucoup :

❤️ On aime ce court roman fait d'une histoire coup de poing. L'histoire de cette femme est rude comme la forêt, sauvage comme la nature qui l'entoure.
❤️ On aime la prose, sèche, sobre, directe, de l'auteur qui réussit à nous faire partager la vie quotidienne de son héroïne mystérieuse qui se cache en pleine nature : même si l'on n'évite pas quelques envolées un peu sentencieuses, le propos écolo reste subtilement dosé et pourrait résonner avec quelques accents du film récent Le règne animal.
❤️ On est aussi bien curieux des mystères qui entourent l'intrigue : qui est cette femme, quelle était sa vie d'avant, que lui est-il arrivé, et qu'est donc devenu notre monde qui semble lui aussi, avoir basculé dans l'horreur ... ?

Au détour d'un chapitre, on aura même droit à une belle histoire, sorte de cerise sur le gâteau, l'histoire du vieil homme et la mort :
[...] - Que faites-vous là ? ai-je demandé d’une voix étranglée qui m’a effrayée. 
- J’attends la mort. 
- Et ? 
- Elle ne vient pas. 
Lui avait parlé d’une voix posée et calme. Elle sonnait comme les fables que me racontait ma grand-mère, la profondeur et le débit envoûtaient. Il m’a expliqué qu’il était un trop vieil homme pour le monde moderne et aussi trop vieux pour le monde sauvage. Il avait cru qu’il pourrait échapper au désastre en venant ici mais les forces lui manquaient pour vivre dignement. Il n’y avait plus d’endroit sur la terre pour prendre soin de sa carcasse. La mort était trop occupée ailleurs, elle l’avait oublié.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes mystérieuses.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.

mardi 21 mars 2023

Le chemin de sel (Raynor Winn)

[...] Ce pas, le suivant, et le suivant encore.

      L'auteure, le livre (400 pages, 2023, 2018 en VO) :

Il était une fois Raynor Winn et son mari Moth, qui vivaient au Pays de Galles et qui se retrouvèrent ruinés, les huissiers à la porte, au moment même où ils apprenaient que Moth était atteint d'une maladie cérébrale dégénérative incurable (oui, la cata).
Ils prirent de vieux sacs à dos, une tente d'occasion, quelques rares euros en poche et partirent ... marcher.
Marcher le long du fameux Sentier Littoral du Sud-Ouest des Cornouailles [clic] sans trop connaître, heureusement, sa longueur réelle (un peu plus de 1.000 km). Mais peu importe la destination ... on le sait bien !
[...] Il s’agissait surtout de trouver l’énergie de faire ce premier pas. Impatients, effrayés, sans-abri, menacés par l’embonpoint et la maladie, mais au moins, si nous nous décidions, nous aurions quelque part où aller, nous aurions un but. Et de fait, qu’avions-nous de mieux à faire ce jeudi après-midi-là que de nous lancer dans une marche de mille kilomètres ?
Au bout du voyage, un livre Le chemin de sel, le succès et accessoirement, la rémission de Moth.
C'est un article de L'Obs qui nous a donné envie de lire cette belle histoire, espérant que le bouquin soit à la hauteur du bel argumentaire de vente.

      On aime bien :

❤️ Un récit vrai, les ampoules aux pieds, bien loin des feel good stories habituelles.

      Le récit :

C'est bien là une lecture prenante et éprouvante : souci de vérité oblige, Ray n'épargne rien au lecteur, ni le froid, ni la pluie, ni la maladie, ni les douleurs, ni les ampoules, ni la faim, ni la sueur, ni la crasse, ni surtout le manque d'argent pour ne serait-ce que pour s'acheter une barquette de frites.
[...] La faim était toujours présente, mais tout comme les articulations douloureuses et les ampoules qui durcissaient, c’était davantage un phénomène à observer qu’une sensation à éprouver.
Mal équipés, mal préparés, Ray et son compagnon Moth, vacillent sans cesse sur la ligne jaune qui sépare à peine le Routard Désargenté du Clochard SDF, sur un sentier qui prend souvent des allures de chemin de croix.
[...] On est SDF. On a perdu notre maison et on n’a nulle part où aller, alors marcher droit devant nous a semblé être une bonne idée. » C’était sorti de ma bouche sans que j’y réfléchisse. La vérité. Mais quand j’ai vu le type tendre la main pour rapprocher son gamin de lui et sa femme froncer les sourcils et détourner le regard, j’ai décidé qu’on ne m’y prendrait plus. Il a demandé l’addition et, deux secondes plus tard, ils avaient disparu.
[...] Nous pouvions soit être sans abri – parce que nous avions vendu notre maison et placé l’argent à la banque – et susciter admiration et envie ; soit être sans abri – parce que nous avions perdu notre maison et nous étions retrouvés sur la paille – et devenir des parias de la société. Nous avons choisi la première version. Plus facile à caser dans une petite conversation au passage. Plus facile pour eux, plus facile pour nous.
Mais bien entendu, c'est aussi un récit de marche, de pas, de pieds, l'un devant l'autre, encore et encore.
Et donc des pensées qui accompagnent ce rythme lent et répétitif.
[...] Le Sentier nous avait appris que les kilomètres à pied ne sont pas comme les autres. On connaissait la distance, l’espace à franchir d’un arrêt à l’autre, d’une gorgée d’eau à la suivante, on l’éprouvait dans nos os, comme la crécelle la mesure dans le vent et la souris l’évalue de son regard. Dans une voiture ou un car, les kilomètres ne sont pas affaire de distance. Seulement une question de temps.

      On aime moins :

 Trop long et trop répétitif : bien sûr la marche sur le sentier est à ce prix, longue et répétitive, oui certes, mais l'accumulation finit tout de même par nous décrocher peu à peu du texte, c'est bien dommage, et l'on se surprend à attendre la fin du périple, une fin heureuse on le sait puisqu'on la tient entre les mains.

Pour celles et ceux qui aiment marcher.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mercredi 1 mars 2023

Simple mortelle (Lilian Bathelot)

[...] Ils ont fabriqué un coupable.

    L'auteur, le livre (448 pages, 2018) :

L'aveyronnais Lilian Bathelot a vécu plusieurs vies et connu toutes sortes de métiers avant de venir sur le tard à l'écriture. 
Simple mortelle est l'un de ses derniers romans, un roman noir qui vient comme en écho au bouquin de Thierry Brun lu récemment, Ce qui reste de candeur : les garrigues de l'Occitanie, un ancien baroudeur, une jolie fille, ...

      On aime :

❤️ La construction d'un récit qui s'affranchit subtilement de la chronologie pour composer par touches successives un tableau d'ensemble que le lecteur découvre peu à peu : des époques différentes, des ellipses temporelles, des personnages que l'on ne croise que pour quelques pages ou plus, ... Une construction savante qui s'avère étonnamment fluide et rythmée ce qui rend la lecture très prenante puisque le suspense s'installe rapidement, façon chronique d'un drame déjà annoncé.
❤️ Une belle histoire d'amour entre une institutrice enfin libérée de ses obligations familiales et un vieux baroudeur des maquis des Corbières, quelques beaux portraits de femmes.
❤️ Du nature-writing régional à la française et un message écolo discret qui évite le pamphlet.
[...] Pourquoi dérouler le fil des événements qui m'ont conduite où j'en suis aujourd'hui ? Pour justifier aux yeux de mes frères humains ce que je suis en train de faire de mes jours et de mes nuits ? Ai-je tant à justifier ? 

      Le contexte :

Dans le massif audois des Corbières, la construction d'un barrage qui ne fait pas l'unanimité auprès de la population locale. 

      L'intrigue :

Une nouvelle institutrice débarque au village. Elle fait la connaissance d'un homme au passé trouble, un ancien chien de guerre, un ex-légionnaire réformé du Zaïre. 
Gendarmes, barbouzes et RG s'activent pour éviter la naissance d'une nouvelle ZAD ...
Tous semblent réunis ici pour que ça finisse mal. 
[...] En surface, Louis Lacan pourrait passer pour un homme tranquille vivant sans histoire à Malissègre, un petit village isolé des montagnes du département de l'Aude où il travaille à l'occasion en tant que vacataire... Rien que de très ordinaire, donc, en apparence tout au moins.
Mais dès que l'on gratte un peu sous ces apparences, on découvre vite les côtés plus obscurs du personnage. Le premier point qui fait de lui un suspect particulièrement dangereux, c'est que cet homme a été soldat.
[...] Mouillé avec l'extrême droite d'un côté, l'autre, avec les altermondialistes de l'autre, dans des attentats, des sabotages. Personne n'aura à cœur de lever le petit doigt pour le défendre. Ni à droite ni à gauche. Ni au village. Voilà. C'est ça. Maintenant, c'est clair dans sa tête. Ils ont fabriqué un coupable.

     On aime moins :

Quelques pages, peu nombreuses fort heureusement, où jaillit une grossièreté inutile, si ce n'est pour souligner la bêtise de certains pandores, ce qu'on sait tous déjà.
Quelques envolées lyriques, un peu mélo, pas très utiles non plus, dans cette belle histoire qui aurait encore gagné à être racontée d'une plume plus sèche, plus rude, à l'image de cette région des Corbières.

Pour celles et ceux qui aiment les légionnaires et les institutrices.
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