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lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
 Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
 Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

 Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
 Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
 Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 10 décembre 2025

Danser avec le vent (Emmanuel lepage)

[...] On ne guérit pas des terres australes.


En 2010, Emmanuel Lepage embarquait à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes. Douze ans plus tard, il remet ça mais cette fois pour un plus long séjour sur place, sur l'île de Kerguelen.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, l'album (224 pages, novembre 2025) :

Emmanuel Lepage que l'on connait depuis son remarquable Tchernobyl, est une sorte de cousin-voyageur ou cousin-reporter de Etienne Davodeau.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, Lepage publiait le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes (un album que l'on vient de relire pour l'occasion) et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage effectué en 2022, tout là-bas au bout du bout du monde.

Le canevas :

Après son premier voyage de 2010 (qui n'était qu'un "bref" aller/retour), l'auteur a longtemps hésité avant de reprendre la mer : « Que pouvais-je vraiment dire de plus ou de différent. Revenir au même endroit une seconde fois n'aurait pas la puissance et la magie de la découverte ».
Heureusement pour nous, Lepage a fini par embarquer de nouveau sur le mythique Marion Dufresne, le bateau ravitailleur des TAAF, qui navigue désormais pour le compte de l'IFREMER. 
Il accompagne une mission popéleph concernant la population des éléphants de mer avec une équipe chargée d'un reportage tv et compte rester quelque temps sur l'île : un mois seulement, et en été !
Sur le bateau, sur les îles, il retrouve des anciennes connaissances et fait de nouvelles rencontres : de nombreux scientifiques de toutes sortes, des logisticiens, des ouvriers, des militaires, des marins, ... chacun avec son histoire, son chemin, sa quête. 
C'est ce microcosme qui va nourrir son ouvrage et notre lecture : « J'ai envie de raconter les personnes que je rencontre, dans leur complexité »
Des rencontres, des gens « qui donnent foi en l'humanité » : et en ces temps troublés, ce sont quelques images (et quelques mots) qui font du bien.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Certes la magie de la découverte n'est plus là mais elle a été remplacée par une sorte de familiarité : nous ne sommes jamais allé là-bas, du moins pas 'en vrai', mais le premier album nous avait y avait emmenés déjà, laissé une forte empreinte sur nous et cette fois on y retourne, toujours avec plaisir, on s'y retrouve presque en terrain familier et du coup, moins étonnés, plus attentifs.
Le côté humain, pourtant déjà bien présent dans le premier épisode, prend ici toute son importance, toute sa valeur.
 Aujourd'hui l'homme essaye de réduire son empreinte sur ces réserves naturelles et les équipes luttent contre les espèces (végétales ou animales) qui ont été introduites par le passé, et qui ont proliféré et mis en péril le fragile écosystème de l'archipel.
 Et que dire des dessins ?! Le premier album était superbe mais celui-ci est encore plus beau et nous permet de voir l'évolution du trait du dessinateur qui a beaucoup mûri et de ses aquarelles qui ont gagné en puissance évocatrice. 
La mousse de l'écume de mer est rendue (à la brosse à dents !) avec un mélange de réalisme et de poésie.
Les verts des paysages, terres, landes, mousses, ... les bleus sombres de l'eau ou de la nuit, ...
Il y a encore un peu plus de magie dans le crayon et le pinceau de Lepage, et voilà deux albums dans lesquels se plonger, se perdre, encore et encore.
 Quand ses compagnons lui demandent pourquoi il fait des livres, des albums, Emmanuel Lepage ne sait trop quoi répondre. C'est compliqué. On le harcèle, on lui repose cette question.
« Je fais des livres pour être un peu moins con », finit-il par lâcher.
Voilà, on sait ce qu'il nous reste à faire ! Le lire !

Pour celles et ceux qui aiment le bout du monde.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 9 décembre 2025

Voyage aux îles de la Désolation (Emmanuel Lepage)

[...] Le monde du bout du monde.


En 2010, Emmanuel Lepage embarque à bord du Marion Dufresne pour un magnifique voyage vers les Terres Australes et Kerguelen. Il en a tiré ce magnifique carnet de voyage où la chaleur et l'humanité des scientifiques isolés là-bas, luttent contre la violence des éléments naturels de ces terres inhospitalières.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, l'album (158 pages, 2011) :

Emmanuel Lepage que l'on connait depuis son remarquable Tchernobyl, est une sorte de cousin-voyageur ou cousin-reporter de Etienne Davodeau.
Chacun signe scénario et dessins de ses albums, et tous deux excellent dans l'art de tracer le portrait des 'gens' qui nourrissent leurs rencontres.
En 2011, cet auteur a publié le carnet de bord d'un premier voyage dans les Terres Australes et il vient tout juste de sortir un nouvel album à l'occasion d'un second voyage tout là-bas au bout du monde.
Avant de reprendre la mer avec lui, il me fallait d'abord revivre ce premier épisode ...
Et je reparle du suivant très vite !

Le canevas :

L'auteur embarque sur le ravitailleur Marion Dufresne pour une 'rotation' avec les chercheurs de l'IPEV, l'Institut Paul Emile Victor, l'institut polaire français, quelques cinéastes et photographes.
Et le lecteur prend la mer avec lui pour « les Terres Australes : Crozet, Amsterdam, Saint-Paul ... Kerguelen. Enfin jadis surnommées les Îles de la Désolation ».
« Ker-gue-len un mot qui racle la gorge, un nom breton égaré en Antarctique. C'était le monde du bout du monde. »
« La réserve naturelle des TAAF. Créée en 2006, elle est de loin la plus grande du territoire français 
[...] C'est la plus forte concentration d'oiseaux marins de la planète ».  
Plus d'un million de kilomètres carrés.
Lepage s'en donne à cœur joie une fois embarqué à bord du Marion Dufresne (le bateau ravitailleur des TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises).
Le 'journal de bord' d'Emmanuel Lepage est au choix : une aventure, un voyage, un poème, un livre d'images, une expérience, ...
« Ce qui est étrange avec le voyage, c'est qu'on ne comprend qu'après, et encore pas toujours, ce qu'on est allé chercher ».

♥ On aime :

 C'est un reportage en très belles images dans ces mers et îles polaires, le mode de vie de ces marins, militaires et scientifiques, le travail titanesque du bateau ravitailleur qui fait périodiquement la liaison entre La Réunion et ces îles perdues (Kerguelen bien sûr, mais aussi Crozet, Saint-Paul ou Amsterdam). 
Et le vent rugissant et omniprésent : sur ces îles, les mouches n'ont plus d'ailes, elles sont devenues inutiles.
« - Ah, la fameuse mouche de Kerguelen !
- Oui, la mouche sans ailes !
- Le vent est si violent qu'elles ne peuvent voler. Mais elles se déplacent néanmoins grâce à lui. »
Un bel album de voyage où l'on découvre l'histoire de ces TAAF et la vie sur ces îles.
 Des dessins crayonnés de portraits comme de larges aquarelles de paysage : avec ses crayons comme avec ses pinceaux, Lepage n'est pas un manchot (ah, ah !) et ses dessins sont de toute beauté.
Ce carnet de voyage est une merveille graphique bien sûr, mais humaine également.  
Lepage a une haute conscience de son travail de dessinateur, de portraitiste, de photographe de papier et son texte est bien à la hauteur de ses images.
« - Vous allez nous dessiner ?
Le dessin inspire la bienveillance. C'est un sésame incroyable qui déverrouille les hiérarchies, les classes et les âges.  Dessiner c'est mas façon d'être au monde. 
[...] Personne n'a peur du dessin. On aime le voir en train de se faire. On s'en approche spontanément. Il renvoie à l'enfance. Et puis, c’est un moyen de rencontres et de complicités qui se passent de mots. »
« Je ne fais que passer. J'envie ces hivernants qui sillonnent cette île pas après pas, jour après jour. »

Pour celles et ceux qui aiment le bout du monde.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

samedi 26 avril 2025

Le murmure des hakapiks (Roxanne Bouchard)


[...] Un murmure, et le loup meurt.

Une histoire québécoise de chasse au loup marin en Gaspésie avec tout le charme des récits dépaysants de cette auteure.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (304 pages, septembre 2024) :

On a découvert il y a peu la québécoise Roxanne Bouchard avec Nous étions le sel de la mer, un joli titre pour un polar agréable et dépaysant, tout empreint de l'atmosphère maritime de cette Gaspésie où vivent nos lointains cousins. 
Voici Le murmure des hakapiks, troisième épisode (on a sauté le n° 2) des enquêtes de Joaquin Morales, le flic mexicain venu au Québec par amour. 
Les hakapiks ce sont ces bâtons traditionnellement utilisés pour la chasse au loup marin, autrement dit au phoque : "les hakapiks, ces longs bâtons de bois, ornés d’une tête de marteau et d’un crochet, conçus expressément pour la chasse au loup marin".
"L’élan de l’hakapik est discret. L’arme fend l’air dans un chuchotement et la masse métallique s’abat sur la bête. Un murmure, et le loup meurt".

Le canevas :

C'est donc une histoire de chasse au loup marin, au phoque. La saison se termine, les tempêtes approchent mais un dernier équipage prend la mer. À bord, quatre petits voyous, quatre "crottés" comme on dit là-bas, qui pensent bien toucher le jackpot avec cette dernière chasse. 
Mais ont-ils pris la mer uniquement pour les phoques ?
Le lecteur monte à bord pas vraiment rassuré car le crabier Jean-Mathieu a également embarqué ... une femme ! 
Seule en pleine mer avec ces quatre affreux, dans la promiscuité du bateau !
"Ce n'est pas la première fois que des hommes rechignent à prendre une femme à bord" parce que chacun sait bien que "les femmes, ça n'avait pas d'affaire sur un bateau d'hommes".
Cette femme c'est Simone Lord, l'agente fédérale de l'organisme Pêches et Océans Canada, qui est chargée de "watcher" la chasse, étiqueter les fourrures, compter les quotas, surveiller les chasseurs et l'abattage des bêtes. Une chasse sous haute surveillance, d'autant plus que les "hosties d'animalistes" ne sont pas loin.
L'agente fédérale n'est donc pas la bienvenue à bord et "quand Simone Lord se pointe, en début d’après-midi, sur le quai du Jean-Mathieu, le capitaine Bernard Chevrier a le pressentiment que le voyage va mal virer".
De son côté, Joaquin Morales se remet difficilement de son divorce (le flic mexicain était venu au Québec par amour, mais il se retrouve tout seul en Gaspésie !) et tente de se distraire le temps d'une croisière sur le Saint Laurent. Une croisière où il n'aura pas le temps de s'amuser.

♥ On aime beaucoup :

 On retrouve bien là tout le charme des récits dépaysants de cette auteure. En quelques pages, Roxanne Bouchard nous transporte tout là-bas dans un autre univers, grâce à une plume québécoise riche en senteurs inédites, en expressions suggestives et en saveurs nouvelles.
Étonnamment tout cela reste bien lisible pour nous-autres qui avons l'accent pointu, mais bien vite un charme captivant nous enveloppe, nous colle à la peau des personnages et nous plonge au cœur de leurs émotions, même lorsque les mots, justement, viennent à manquer. Car la Gaspésie est un pays de taiseux où les sentiments se vivent souvent dans le silence.
 Et pour ce troisième épisode, l'intrigue policière va passer la vitesse supérieure : ça se met en place lentement (la vie en Gaspésie n'est pas vraiment trépidante) mais à mi-parcours tout s'emballe, la virée en mer tourne au cauchemar, on avait pourtant vu venir la tempête, et l'on se prend à frémir pour nos héros et à tourner les pages de plus en plus vite.

Pour celles et ceux qui aiment la chasse au phoque.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et Actualitté.

mardi 4 mars 2025

Submersion (Iwan Lépingle)


[...] La mer nous a poussés loin du rivage.

Polar celtique et familial à l'époque où bientôt les 'méga marées' repousseront les habitants loin du rivage. Avec de beaux dessins d'architecture 'brutaliste'.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, l'album (128 pages, octobre 2024) :

On ne connaissait pas encore Iwan Lépingle qui signe le scénario et les dessins de cet album : Submersion publié chez Sarbacane
Un autodidacte qui a commencé sa carrière chez les Humanoïdes Associés et qui est surtout un amateur de grands espaces et de voyages.
Cette fois il ne nous emmène pas très loin, tout au nord de l'Écosse mais à une époque (vers 2045) où les marées géantes auront commencé à noyer les côtes.

♥ On aime :

Quelques bonnes raisons de découvrir cet album ?
 Pour l'ambiance de ce petit polar celtique dans un décor qui paraît presque normal. Presque.
Si le scénario évoque bien des 'méga marées', ce n'est pourtant pas un récit post-apocalyptique, encore moins un film catastrophe. De temps à autre apparaît ici ou là, un bâtiment déserté, une zone inondée, des bungalows que l'on recule un peu plus loin, des pêcheurs qui sont devenus cultivateurs d'algues, ... Bref, les changements futurs qui nous attendent sûrement, patiemment et sans esbroufe.  
 Pour le dessin qui s'apparente à la ligne claire franco-belge avec des aplats de couleurs aux teintes orangées, aux ombres bleutées. Des personnages dont les visages sont parfois taillés au couteau. Et puis surtout ces bâtiments, cette architecture brutaliste (c'est à la mode en ce moment !), ces belles perspectives fuyantes (Iwan Lépingle dessine tout cela sans assistance logiciel).
 Pour l'intrigue enfin de cet agréable roman policier qui fait la part belle aux histoires de famille.

Les personnages :

Non loin d'Inverness, il y a là les trois frères Calloway. 
En fait, il n'en reste plus que deux : Wyatt, le plus jeune, c'est tué en voiture il y a 6 mois sur une grande ligne droite, peut-être après avoir bu une pinte de trop. 
Badger et Travis ont un peu de mal à s'en remettre, Travis est persuadé que ce n'était pas un banal accident.
Il y a là aussi Jenny, la femme de Wyatt, et leur fils Kyle.
Et puis un black, Joseph, un garagiste à la réputation de ... garagiste, donc pas très apprécié de ses clients.
Lors d'une soirée chez des amis, "Travis a entendu le petit truc qu'il attendait, la petite info qu'il lui fallait pour démarrer la machine à embrouilles".

Le canevas :

Vers 2045, la mer a repoussé les habitants loin du rivage. La pêche ne donne plus rien et il faut se contenter de cultiver et ramasser des algues. Il faut rehausser régulièrement les digues et déménager les baraquements toujours plus loin.
[...] La mer nous a poussés loin du rivage. Nous lui avons abandonné nos maisons. Nous avons vidé les lieux. Quand elle a monté et monté encore, elle a léché les murs qui nous avaient vu grandir. Elle les a grignotés méthodiquement, comme une bête affamée qui serait venue se délecter de nos vies d'avant et les engloutir à jamais.
Travis reste accroché obstinément au passé : il n'arrive pas à faire le deuil de son frère Wyatt, tout comme il n'arrive pas à s'habituer à la nouvelle vie que la mer envahissante impose aux habitants, à un littoral qui devient inhabitable, recule d'année en année et redevient sauvage. 
Travis s'emporte un peu trop rapidement, mais ne dit-on pas que ce n'est qu'après la colère que vient l'acceptation ?

Pour celles et ceux qui aiment la mer, même lorsqu'elle devient envahissante.
D’autres avis sur Babelio ou la BDThèque.
Livre lu grâce aux éditions Sarbacane (SP) avec quelques planches.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.
La Mouette Hurlante a interviewé Iwan Lépingle à propos de cet album.

mercredi 29 janvier 2025

Les routes de la soif (Cédric Gras)


[...] Le Tchernobyl de l’Asie centrale.

La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ? Cédric Gras nous invite à un périple extraordinaire, des étendues arides de la Mer d'Aral jusqu'aux glaciers du Pamir, source de l'Amou-Daria, un fleuve chargé d'histoire. 
Un écrivain-voyageur passionné et un récit captivant.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (220 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Cédric Gras c'est cet écrivain voyageur qui s'est fait une réputation dans la "non fiction narrative". 
Après nous avoir encordés avec les Alpinistes de Staline puis les Alpinistes de Mao, il poursuit son exploration et de l'Histoire et de l'Asie Centrale avec ce nouveau récit captivant Les routes de la soif
Un titre choc pour ce voyage aux sources de ce qui fut la Mer d'Aral. 
Une mer endoréique qui continue de s'évaporer à mesure que la folie des hommes épuise les eaux des fleuves mythiques de nos leçons d'histoire : l'Amou-Daria et le Syr-Daria qui dévalent depuis les montagnes du Pamir et qui constituaient jadis des obstacles presque infranchissables pour les armées d'Alexandre le Grand. 
Une mer qui fut deux fois plus vaste que la Belgique et dont il ne reste quasiment plus rien. 
La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ?

Le canevas :

Pour les besoins d'un reportage, Cédric Gras va accompagner un photographe-cameraman (Christophe Reylat) au cours d'un hasardeux trajet depuis les berges d'une Mer d'Aral asséchée, sur les rives du fameux fleuve Amou-Daria, et jusqu'au gigantesque glacier du Pamir où le fleuve prend sa source.
[...] Nous avions décidé de remonter l’Amou-Daria, véritable Nil de l’Asie centrale.
Encore aujourd'hui, le fleuve est surexploité pour l'irrigation : dans les années 60, les soviétiques avaient accélérer le mouvement pour transformer la région en grenier à coton, une forme moderne et socialiste de colonisation, tendance esclavagisme.
Après l'Ouzbékistan, c'est au tour de l'Afghanistan et du Turkménistan de construire ou d'agrandir des canaux gigantesques (le canal du Karakoum est le plus long du monde avec près de 1.400 km), des canaux qui pompent sans fin l'eau du fleuve pour irriguer indéfiniment ces régions désertiques.
Plus à l'est, aux sources glaciaires, le Kirghizistan n'a rien à irriguer et édifie des barrages hydro-électriques pour revendre l'énergie à ses voisins : chaque pays riverain cherche à tirer le maximum de profits de ce fleuve, "véritable Nil de l’Asie centrale".
C'est ce périple au long des anciennes Routes de la Soie qui nous est conté ici d'une plume passionnée et passionnante car si Cédric Gras est voyageur, c'est aussi un excellent écrivain qui ne va pas se contenter des superbes images de son compagnon de voyage.
[...] Passée de la tradition orale à l’imprimerie, l’humanité s’en remet désormais à l’image, une nouvelle ère. Pour protester, je prends des notes à la dérobée sur un petit carnet.
Au cours des temps géologiques, les forces naturelles ont modifié plusieurs fois le cours de l'Amou-Daria. Mais jamais l'impact des hommes n'a été aussi grand sur le fleuve et sa région.
[...] L’assèchement de l’Aral est le Tchernobyl de l’Asie centrale.
[... à propos d'un berger ...] Les rares touristes forment aujourd’hui son unique bétail.
— Les eaux reculent chaque année d’une centaine de mètres. Je déplace mes yourtes pour suivre le retrait.
[...] Chacun sait que la mer ne reviendra plus. La Banque mondiale elle-même a cessé de financer les projets visant à sa renaissance.
[...] Le fleuve se retire aussi, lui et la mer s’éloignent irrémédiablement l’un de l’autre. "L’Aral c’est foutu, maintenant c’est l’Amou-Daria qui est en péril".
[...] Entre surirrigation, barrages vertigineux, canaux de détournement, explosion démographique, une guerre de l’eau s’annonce-t-elle sur les vieilles routes de la soie ?
Le voyage prendra fin au cœur du Pamir dans le glacier, le plus long du monde, une façon pour l'auteur de boucler la boucle puisqu'il y retrouve les sommets que gravirent les Alpinistes de Staline qui faisaient l'objet d'un précédent roman de sa part.

♥ On aime :

 La chanson est hélas bien connue et bien sûr Cédric Gras évoque le fleuve surexploité, la mer disparue, la guerre de l'eau qui oppose les pays riverains, mais cet écrivain-voyageur, sait aussi nous faire partager ses rencontres et sa passion pour la géopolitique.
Et même si l'on connait déjà la fin de l'histoire, son récit est captivant et passionnant.
[...] L’épouse d’Ali apporte le thé façon karakalpake. Il ne s’agit pas d’avoir soif mais simplement d’honorer la coutume et de trouver des raisons de se taire en buvant à petites gorgées.
[...] Sa femme, telle une ombre, se cantonne aux pièces attenantes après nous avoir timidement salués. Les traditions reviennent au galop dans les steppes. L’épouse ne peut être admise à la table familiale en présence d’hôtes. Le fils roi s’attable en revanche à la droite du père et nous mitraille de questions.
[...] Il paraît que la plupart des citadins de ce monde n’ont jamais contemplé la Voie lactée à cause des lampadaires. Quelle misère. Ici le ciel n’est pas pollué par les lumières, de ce côté-là tout va bien. C’est la mer qui est malade, la mer que les enfants du coin n’ont jamais aperçue.

La curiosité du jour :

L'Amou-Daria c'était l'Oxus des anciens, du temps où la région s'appelait la Transoxiane. À l'époque le fleuve n'était pas encore domestiqué et les armées d'Alexandre eurent bien de la peine à le franchir, face aux armées de l'empire Achéménide de Darius.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire-géo.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Stock (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 27 janvier 2025

Nous étions le sel de la mer (Roxanne Bouchard)


[...] Ce qui se passe sur l’eau, ça reste sur l’eau.

Le charme des histoires de pêche où l'on enjolive ce qui n'est peut-être même pas arrivé et où l'on tait ce qui ne doit pas être rapporté car "ce qui se passe sur l'eau, ça reste sur l'eau". Une histoire entre mer et fille.
Roxanne Bouchard a le don d'écrire des dialogues savoureux qui font mouche et qui touchent.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (336 pages, août 2022, 2014 au Québec) :

C'est avec beaucoup de retard que nous découvrons Roxanne Bouchard, et que nous prenons la mer pour la Gaspésie, cette région du Québec qui borde l'estuaire du Saint Laurent et l'Atlantique. 
Ce premier épisode d'une série policière porte un bien joli titre : Nous étions le sel de la mer (tout à fait dans l'esprit du bouquin) et il nous permet de faire connaissance avec le flic récurrent de la série, Joaquin Moralès. 
Originaire du Mexique, il était venu jadis s'installer près de Montréal par amour pour sa blonde.
Deux autres épisodes ont déjà vu le jour, nous y reviendrons plus tard !

♥ On aime beaucoup :

 Quelques lignes, quelques pages et Roxanne Bouchard nous emporte tout là-bas avec une prose québécoise pleine de senteurs inédites, d'expressions suggestives et de saveurs nouvelles. 
Étonnamment tout cela reste bien lisible pour nous, les cousins de France à l'accent pointu (je rappelle, à toutes fins utiles, que c'est bien nous qui avons un accent quand nous parlons un français pointu !). 
Mais attention, ce n'est pas du folklore pour touristes en mal de dépaysement, ce serait trop facile. 
Le charme puissant de ce roman, la magie envoûtante de ses mots, c'est bien plus leur capacité à coller au plus près de la peau de ses personnages, à nous plonger au cœur de leurs émotions, et cela même lorsque les mots, justement, viennent à manquer. Car en Gaspésie, les sentiments se vivent souvent dans le silence et "les Gaspésiens ne diront que ce qu’ils veulent" parce que "ce qui se passe sur l’eau, ça reste sur l’eau".
 Roxanne Bouchard a un don certain pour nous concocter des dialogues qui font mouche et qui touchent parce qu'ils arrivent à nous rapprocher du plus intime des personnages. De véritables dialogues de film. 
Il y en a qui seraient prêts à tuer pour savoir écrire comme ça.
[...] — Vous consultez un psychologue ?
— Non. J’aimerais pas ça, je pense. J’ai des amis. Je veux pas être obligée de payer pour jaser. »
— Dans ce temps-là, vous pouvez vous coucher au sol, les jambes remontées contre un mur. Ça ira mieux.
— Et pour le reste qu’est-ce que je fais ?
— Le reste ?
— Oui, les nouvelles d’horreur à la télé, la mort de ma mère, les plantes qui fleurissent pas l’hiver, la météo de merde, les humoristes pas drôles, les pubs obligatoires, les politiques niaiseuses, les films qui se tirent dessus, le ménage pas fait, la poussière des jours, le lit froissé et les restants réchauffés qui collent au fond de la poêle – je fais quoi avec ça ? »
 Et puis il y a la Gaspésie et la mer. C'est bien plus qu'un simple décor, c'est le cœur même du roman. L'auteure arrive à nous en faire ressentir l'emprise sur les personnages, à nous en faire adopter le rythme lent et taiseux. Rarement un roman nous aura autant dépaysé, bien au-delà d'un exotisme convenu.
[...] — J’ai peur de trouver le temps long… »
Les hommes ont ri, comme si j’avais manqué une marche d’escalier avec des talons hauts.
« Saint- Ciboire de Câlisse !... Y’a juste ça, en Gaspésie, du temps long !
— C’est si plate que ça ?
— Plate, non. C’est autrement. La Gaspésie, c’est un pays arrêté, une terre qui bouge pus.
— Si tu veux de l’aventure, faut aller à Walt Disney. Icitte, on a rien d’excitant. On a rien, à part la mer. On vit arrêté. On a même arrêté de vouloir. Des fois, on veut tellement rien que le temps finit par nous devancer !
[...] Ici, le temps tourne autrement. Pour beaucoup d’hommes, l’éternité ne peut pas être plus longue qu’un été sans poisson.
 Marie Garant est décédée noyée (dans des circonstances qui restent à élucider, nous dit-on), son portrait va donc se dessiner en négatif, en creux, en contrepoint des portraits des vivants que va nous peindre Roxanne Bouchard. C'est tout le charme de ce bouquin, écrit au féminin, que de nous faire deviner cette femme trop aventureuse, trop libre, trop indépendante, trop aimée, trop insaisissable, trop quoi !
Et la fille semble faite du même bois à construire des bateaux ...
[...] Personne vous dira la vérité au sujet de Marie Garant.
[...] « Je pensais qu’elle reviendrait jamais. J’imagine que tous ceux qui attendent une femme pensent la même affaire. Mais quand celle que t’aimes est en mer, c’est pire. »
[...] Aimer une femme de mer, c’est peut-être impossible. Il y a des femmes qui ne se demandent pas en mariage.
[...] « Vous ressemblez à votre mère, mademoiselle Garant !
— C’est un compliment ?
— Elle aurait répondu la même phrase. »
[...] — T’es forte comme ta mère, fille Garant. Une lignée de femmes à briser le cœur des hommes !
— On fait pas exprès.

Les personnages :

Il y a là un cadavre comme trop souvent ramené par la mer : une noyée que l'on reconnait comme Marie Garant, une femme au passé sulfureux et mystérieux, et que visiblement le village n'appréciait guère. 
C'est Vital le pêcheur malchanceux qui la découvre dans son filet avec Victor son acolyte bègue. 
Et il y a donc le chagrin de Cyril, celui à la respiration sifflante. Jadis il était en amour de cette Marie Garant. Dès lors, les placotages vont bon train au café du port tenu par Renaud Boissoneau.
Et enfin il y a nos deux héros, nos deux guides dans ce village.
Aucun des deux n'est vraiment le bienvenu à Caplan, ce petit port de pêche niché au bord de la Baie des Chaleurs.
L'enquêteur Joaquin Moralès parce que c'est un flic venu de la banlieue de Montréal, peut-être même du Mexique on dirait bien.
Et la jeune et jolie Catherine Day que l'on prend pour une touriste venue chercher on ne sait quoi - même elle ne semble pas trop le savoir. 
Et d'ailleurs s'appelle-t-elle vraiment Catherine Day ? Ne serait-elle pas plutôt Catherine Garant ? 
Personne ne savait que Marie avait une fille quelque part.

Le canevas :

Le flic Joaquin Moralès est venu en éclaireur pour installer sa famille en Gaspésie. Mais visiblement sa blonde, Sarah, n'est pas pressée de le suivre et il se retrouve tout seul, d'autant plus qu'il n'est pas trop le bienvenu ici. Du coup "il a les blues, la vague impression d’être vieux et… comment dire ?".
Mais la noyée ramenée au port ne va guère lui laisser le temps de s'apitoyer sur son sort et ses collègues jasent dans son dos :
[...] « Y’est arrivé quand ?
— Cette semaine. »
— Hum.
— Y vient de déménager.
— Tout seul ?
— Sa femme est censée venir le rejoindre.
— Viendra pas.
— Hum. »
[...] Mauvaise journée. Moralès l’ignore encore, mais il n’a pas fini de s’en prendre plein la gueule avec la Gaspésie.
Et puis du mystère tout de même : Marie Garant et son voilier étaient jadis connus pour quelques trafics, quelques contrebandes, ... Le village ne l'aimait guère mais pourquoi ?
Et cette fille qui débarque soudain alors que personne n'était au courant ...
La vie conjugale de Moralès part en sucette et l'enquête ne s'annonce pas mieux.
[...] Il n’y a même pas de suspects, dans cette foutue affaire ! Moralès rit tout seul. Comme d’habitude, il enquête sur la mort d’une femme qui n’a pas pu avoir d’accident, qui ne s’est pas suicidée et que personne n’a tuée.
[...] Joaquin Moralès reprend soudain son souffle avec l’impression que toute l’enquête lui a échappé, qu’il a laissé filer des infos importantes, qu’il a omis des interrogatoires, qu’il a bâclé l’affaire tel un enquêteur fatigué.
[...] Faudrait tout revoir. Repenser l’enquête depuis le début, scruter ça de nouveau : le continent et la mer, les hommes, leurs secrets, leurs défaites. Et les affronter.

La curiosité du jour :

Une entrevue bien épatante de l'auteure sur RFI, rien que pour l'accent, ça vaut le détour avec la lecture par l'auteure elle-même d'un extrait à la vingtième minute. 

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

 

lundi 21 octobre 2024

Indio (Cesare Battisti)


[...] Réécrire l’histoire de la conquête du Brésil.

Un roman à l'ambiance singulière (et réussie), dans un village perdu au bord des lagunes atlantiques au sud de São Paulo, où l'ex des Brigades Rouges italiennes se fait écrivain voyageur et revisite l'histoire de la conquête du Brésil.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (256 pages, avril 2020) :

Cesare Battisti (oui, "LE" Cesare Battisti, il n'y en n'a qu'un, celui des Années de plomb italiennes) fut aussi écrivain.
Au cours de sa longue cavale pour échapper à l'extradition vers l'Italie, il passe plusieurs années au Brésil : c'est là-bas que prend place Indio, un roman original qui se démarque des polars habituels de cet auteur sulfureux devenu écrivain voyageur.
Un bouquin étrange, inclassable, quelque part entre histoire à énigme et roman d'aventure.

Le canevas :

Le Gringo arrive à Cananéia (au sud de São Paulo) pour l'enterrement d'un ami qu'il a finalement peu connu : Indio Fernandes Pessoa, qui serait mort noyé dans un accident de plongée. Que cherchait Indio ? Un trésor englouti ?
Le pêcheur Preto connaissait bien Indio mais il meurt également, et lui c'est clairement un assassinat.
Le Gringo hérite d'un tas de paperasse abandonnées par Indio : il était sur les traces des premiers explorateurs européens, Barberousse et le Bacharel, débarqués bien avant les soutanes de l'histoire officielle de l'Église et des couronnes catholiques.
Mais est-ce qu'aujourd'hui on assassine encore pour de vieilles légendes ?
À la faveur des manuscrits laissés par Indio, quelques chapitres nous envoient promener dans un XV° siècle qui serait celui d'un Aguirre avant que la colère de Dieu ne s'abattent sur les indiens, "bien avant que vos prêtres plantent leurs croix sur nos terres et leurs épieux dans nos poitrines".

Les personnages :

Il y a là le Gringo : on ne connaîtra pas son nom, peut-être s'appelle-t-il Battisti, c'est lui qui vient à Cananéia poser ses questions de gringo à toute une galerie de personnages aussi excentriques que baroques, chacun plus singulier que le précédent.
[...] Tu vis à côté de la plaque. Tu ne te demandes pas pourquoi cet Indio vient justement te chercher avant de venir crever ici ; ensuite, tu débarques après des années et te promènes dans Cananéia comme un touriste quelconque. Tout en posant des questions qui tuent.
Indio Fernandes Pessoa : un personnage mystérieux, tout à la fois artiste, cycliste et plongeur ; c'est après lui que court le Gringo pour éclaircir les circonstances de sa noyade.
Baiano, le Bahianais : un ami commun, un Nordestino, c'est lui qui hébergeait Indio.
Preto : un pêcheur qui connaissait Indio mais qui disparaît peu après lui.
Taio : une mystérieuse jeune femme guarani.
Et puis surtout, le fameux Mestre Cosme Fernandes dit le Bacharel, qui débarqua en ces lieux vers 1494 avec son ami le navigateur Hayreddin Barberousse : quand "le savoir d’un scientifique juif portugais rencontre l’ambition d’un amiral aventurier ottoman".

♥ On aime :

 Dès les premières pages, dans ce village de Cananéia perdu dans les lagunes de l'Atlantique, au sud de São Paulo, Battisti arrive à nous envelopper d'une langueur tropicale, paisible et nonchalante, dans une ambiance de bout du monde, une escale de fin de voyage à la Kerouac. 
Ici on prend tout son temps, on ne répond pas souvent aux questions, ou alors peut-être plus tard, quelques pages plus loin.
Le village, surnommé Kilomètre zéro, est considéré comme le point de départ de la colonisation brésilienne, car c'est là que les premiers Européens auraient débarqué.
 Et puis au détour d'un chapitre, le récit s'empare de vraies-fausses légendes pour devenir roman d'aventures et nous conter celles du fameux Bacharel et de l'amiral Barberousse qui auraient donc débarqué ici bien avant les conquistadors et les évangélistes des églises et des couronnes catholiques : "le savoir d’un scientifique juif portugais" et "l’ambition d’un amiral aventurier ottoman" auraient de quoi bouleverser l'histoire officielle.
Mais "on ne tue pas un homme parce qu’il prétend réécrire l’histoire de la conquête du Brésil. Tu ne penses pas ?".
 Ainsi ira le roman, entre aventures historiques (celles de Bacharel et de Barberousse), intrigue à énigme (les morts d'Indio et de Preto) et divagations au bord de la lagune (Gringo, Baiano, Taio et d'autres). Curieusement cette sauce improbable réussit à prendre et s'avère goûteuse : le cuistot n'est pas manchot et la magie du lieu doit y être aussi pour quelque chose.

Pour celles et ceux qui aiment les cartes au trésor.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mercredi 16 octobre 2024

Le voyage du Salem (Pascal Janovjak)


[...] Le XXe siècle fut fécond en escroqueries.

Une escroquerie maritime incroyable mais vraie : en 1980 un pétrolier géant disparaît avec sa cargaison au large de l'Afrique ! 200.000 tonnes de pétrole et 50 millions de dollars noyés en mer !

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (208 pages, 2024) :

Pascal Janovjak est un écrivain franco-suisse qui a pas mal bourlingué du Bengladesh à la Palestine.
C'est à Dahka qu'il a découvert chez un bouquiniste l'histoire du Salem.
Mais c'est près de Rome où il vit désormais qu'il a écrit son bouquin, Le voyage du Salem, en 2020 dans une Italie confinée.

Le contexte :

Difficile de ne pas s'enthousiasmer pour cette histoire incroyable mais vraie : l'histoire d'un pétrolier géant (vraiment géant : 5 fois la taille du tristement célèbre Erika !), le Salem, sorti des chantiers navals de Malmö en Suède dix ans plus tôt. 
En janvier 1980, parti du Koweit pour l'Europe sous pavillon du Liberia, le pétrolier fait naufrage au large des côtes du Sénégal. On redoute évidemment une terrible et gigantesque marée noire. 
Mais non, rien. Nada. Le pétrolier était vide : où donc étaient passées les 200.000 tonnes de pétrole d'une valeur d'environ 50 millions de dollars ?!
[...] Trop lourd pour emprunter le canal de Suez, le Salem entame le tour de l’Afrique, pour livrer sa cargaison en Europe. Il n’y parviendra jamais. Au large du Sénégal, la salle des machines prend l’eau, des courts- circuits provoquent un incendie. L’équipage est contraint d’abandonner le pétrolier qui, dévoré par les flammes, menace d’exploser.
Était-ce l'escroquerie du siècle comme on a bien voulu le croire ?
[...] Les journaux de l’époque eurent tôt fait de baptiser cette affaire l’escroquerie du siècle. Cette éminente désignation était sans doute exagérée : avec l’avènement du capitalisme et la multiplication des échanges, le XXe siècle fut particulièrement fécond en escroqueries.
Dans cette partie de poker menteur, il y eut pas moins de 13 enquêtes couvrant 25 pays différents sur les 4 continents !
Une histoire de très gros sous qui dévoile les moyens utilisés pour contourner l'embargo des livraisons de pétrole à l'Afrique du Sud.

Les acteurs :

À l'origine de cette affaire, un libano-américain Fred Soudan. L'auteur aurait bien "envie d'en faire l'Arsène Lupin de l'histoire".
Un capitaine grec, Dimitrios Georgoulis, déjà recherché par la police pour divers détournements.
Le chef mécanicien est grec lui aussi, Antonios Kalomiropoulos, et il connait bien les machines comme les explosifs.
Un trafiquant hollandais, Antonin Reidel, qui pourrait bien être le cerveau de l'affaire.
L'équipage tunisien, Wassim, Idris, Bilal, Onas, ..., des matelots avec leurs croyances, leurs histoires et leurs superstitions.
Au passage, on notera que Pascal Janovjak se montre plutôt habile de sa plume :
[...] Wassim est maître d’équipage mais il veut aussi s’occuper de nos âmes. Il ne voit que d’un œil. L’autre est tout blanc, la pupille tournée vers le haut. Peut- être que cet œil-là voit Dieu, pendant que l’autre œil nous surveille.

♥ On aime :

 Même si l'aventure est condamnable, on avoue avoir bien du mal à ne pas prendre parti pour cette équipe de malfrats qui avaient les yeux plus grands que le portefeuille : après tout, plaie d'argent n'est pas mortelle et les bandits n'ont grugé que d'autres profiteurs. Certains ont été emprisonnés, les simples matelots libérés mais d'autres courent encore.
 Pour autant on a eu l'impression que l'auteur hésitait sur la façon de mener son récit : le vrai-faux journal d'un tunisien du bord ? la description de sa propre solitude d'écrivain confiné en Italie ? ou le compte-rendu des enquêtes ? Tout cela se mêle plutôt habilement mais casse un peu l'élan de l'épopée et ne réussit pas à vraiment emporter le lecteur dans ce qui aurait pu être véritable un scénario pour Hollywood.  
 Entre deux escales, Pascal Janovjak nous rappelle une autre escroquerie qui nous avait également bluffé quand on avait lu le bouquin des deux journalistes : la course en solitaire en 1969 de Donald Crowhurst qui ne fit jamais le tour du monde pour le Golden Globe.
Une autre mystification maritime où il n'était pas question d'argent (ou si peu) mais qui utilisait la même astuce du double journal de bord.
[...] En sombrant, le Salem subissait une transmutation, il accédait à une autre dimension, il devenait récit. Contrairement aux milliers de navires que l’on échoue sur les plages d’Asie. [...] Le Salem rejoignait la caste des navires immortels, des Titanic et des Hollandais volant.
[...] C’est au moment où les aventures s’achèvent que commencent les histoires.
Un résumé de toute l'affaire avec cartes et photos : [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les hold-up et les bateaux.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

vendredi 11 octobre 2024

À la recherche du vivant (Iida Turpeinen)


[...] En finnois, on parle d'« absence de la famille ».

Un récit captivant qui mêle habilement aventures maritimes, histoire coloniale, réflexion sur l'évolution des espèces, et qui questionne avec acuité notre relation au vivant et à notre environnement.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (304 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Iida Turpeinen est finlandaise et elle écrit donc en finnois : rien que cet exotisme nordique aurait suffit à nous motiver pour découvrir son bouquin (traduit en français par Sébastien Cagnoli), tant on a rarement l'occasion de lire des auteurs finlandais [clic] ! 
D'autant plus que À la recherche du vivant est son premier roman (elle a écrit plusieurs nouvelles).
C'est sans doute le dernier coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 pourtant déjà riche en belles trouvailles.

Le contexte :

Vers 1740 l'allemand Georg Wilhlem Steller"naturaliste, docteur en théologie et drôle de personnage", rejoint une grande expédition Russe menée par le capitaine danois Vitus Béring pour tenter de relier l'Amérique à l'Asie. Au retour du Golfe d'Alaska, les marins s'échoueront sur une île près du Kamtchaka, qui s'appelle désormais l'île de Béring tout comme le détroit homonyme, une île déserte où quelques rescapés survivront durant près d'un an avant de pouvoir rejoindre le continent.
[...] Les jeunes hommes rêvent des richesses de de pays inconnus, des iles, baies et montagnes auxquelles ils donneront leurs noms, ils imaginent l'admiration et le respect dans les yeux des filles d'aristocrates lorsqu'ils raconteront leurs aventures, voire dans ceux de l'impératrice en personne ; mais Béring repense à la monotonie des journées à venir, aux vivres qui s'épuiseront et aux nuits de tempête où ils prieront pour se préserver d'un naufrage apparemment inévitable.
Au cours de ce voyage, Georg Wilhelm Steller découvrira une très grosse bestiole marine à laquelle il donnera son nom : la Rhytine de Steller, un mammifère colossal (8 mètres, 10 tonnes), une vache de mer, une sorte de dugong géant de l'ordre des siréniens. 
Malheureusement, cette créature majestueuse et paisible disparaîtra complètement après quelques années seulement, victime d'une chasse impitoyable pour sa graisse : c'est un triste record de "durée de vie" (vint-cinq ans à peu près) et c'est justement l'objet du bouquin de la finlandaise.
On peut penser également à la fable (moins réussie) de Sybille Grimbert : Le dernier des siens qui évoquait la disparition rapide (quelques années vers 1830-1840) des "grands pingouins".
Pour nous situer au milieu du XVIII° : c'est l'âge d'or de l'Empire Russe, celui de Pierre le Grand et de Catherine II, et l'Alaska restera une colonie russe jusqu'en 1867 après la guerre de Crimée. 
C'est aussi l'époque de Bougainville et de son naturaliste Philibert Commerson, tandis que Darwin n'embarquera sur le Beagle qu'un siècle plus tard.
[...] La vache de mer combine un mythe avec un animal réel : impossible d'en parler sans évoquer les sirènes. Ce lien est si fort que l'ordre biologique a reçu leur nom: c'est celui des siréniens. On a formulé l'hypothèse que ces animaux avaient pu être considérés comme des humains de mer en raison de leur façon d'observer le monde au-dessus de la surface : ils flottent en position verticale, sortent la tête de l'eau mais ne peuvent la tourner sur les côtés. Faisant ce constat, les marins ont compris qu'il ne pouvait s'agir d'un poisson ou d'un cétacé, ni d'un pinnipède au museau proéminent ; vue de loin parmi les vagues, la tête de l'animal ressemblait à celle d'un humain plus qu'à celle d'une créature marine. A cette époque, les navigateurs n'avaient jamais vu de lamantins ni de vaches de mer, mais ils connaissaient les légendes de femmes aquatiques à queue de poisson, ce qui explique le rapprochement entre ces deux notions. La première mention écrite relative aux siréniens figure dans le journal de Christophe Colomb.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 Iida Trupeinen nous livre un récit captivant qui mêle habilement aventures et explorations maritimes, histoire coloniale de l'Alaska, histoire des sciences et de l'évolution des espèces, et réflexion écologique ou environnementale : ce curieux mélange fonctionne parfaitement grâce à la belle plume de l'auteure qui sait se faire tantôt épique quand il faut prendre la mer, tantôt poétique quand on retrouve le squelette de cette grosse bête disparue trop vite.
 Sans jamais se montrer pontifiante ou moraliste, sans jamais s'engager dans le pamphlet polémique, et surtout sans jamais ralentir le rythme épique de son récit d'aventures, la finlandaise réussit à nous faire passer pas mal de messages écologiques, naturalistes ou scientifiques. Vers les pages 50, un chapitre nous brosse même en quelques pages, un accéléré panoramique de la théorie de l'évolution, depuis les unicellulaires marins jusqu'aux espèces actuelles : instructif et passionnant.
➔ Si aujourd'hui l'extinction d'une espèce nous est hélas, devenue familière, à l'époque du XVIII°, cette notion était encore novatrice et derrière cette idée taboue se cachait alors une interrogation théologique : si une espèce pouvait disparaître à cause d'une météorite ou d'une glaciation, cela voulait dire que quelque chose pouvait venir bouleverser l'ordre divin. 
À cette époque toujours, on pourchassait le mammouth à travers les steppes pour tenter de dénicher les troupeaux de ces éléphants laineux dont on ne retrouvait malencontreusement que des squelettes enfouis sous terre.
[...] En anglais et en français, on dit que l'espèce « s'éteint », la vie a fini de briller, elle s'étiole et disparaît ; en suédois les espèces sont « éradiquées », arrachées au monde comme une mauvaise herbe dans un jardin ; mais en finnois, on parle littéralement d'« absence de la famille », ce qui n'implique pas la mort de tous les individus. La dernière vache de mer qui flotte en mer est déjà frappée par l'absence de sa famille. Le sang circule encore dans ses veines, son système nerveux envoie toujours des messages électriques à ses membres ; mais, tandis qu'elle circule d'une anse à l'autre à la recherche de ses congénères, elle est déjà frappée par la plus profonde solitude possible, l'absence de sa famille, et son espèce est éteinte avant même qu'une balle n'ait pénétré son oeil.
 En guise de conclusion un peu triste et nostalgique, laissons les derniers mots à la belle prose de la finlandaise :
[...] Personne n'a pu observer l'animal assez longtemps pour voir grandir les petits. La rencontre entre l'homme et la vache de mer est brève et fugitive, et aucun des jeunes individus vus par Steller n'est mort de vieillesse.
Alors quand viendra l'habituel chapitre des remerciements, Iida Turpeinen dédiera son livre aux "trois cent soixante-quatorze autres êtres vivants classés disparus au cours de la rédaction de cet ouvrage".

Les acteurs :

Dans ce récit d'aventures on pourra croiser, bien sûr le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller et ses compagnons de voyage autour du capitaine danois Vitus Bering. 
Le gouverneur russe en Alaska, Hampus Furuhjelm et son épouse Anna.
Les professeurs Julius Bonsdorff et Alexander von Nordmann de l'Université Impériale et la dessinatrice Hilda Olson.
Et enfin, John Grönvall, collectionneur d’œufs, qui sera chargé de la restauration du squelette.

Le canevas :

Ce passionnant récit aux allures de journal de bord, s'étire sur plus de deux cents ans, depuis le départ de la Grande Expédition Boréale en 1741 jusqu'aux années 1950 au cours desquelles le squelette d'Helsinki sera restauré, en passant par les années 1860 qui seront celles de la colonisation russe en Alaska puis de la cession de la région aux États-Unis et enfin de l'arrivée d'un squelette de l'animal dans les collections d'histoire naturelle de la Finlande.
Car de ces troupeaux de vaches géantes marines qui broutaient paisiblement les algues des hauts-fonds du Détroit de Béring, il ne reste aujourd'hui que "trois squelettes complets, un à Kiev, un à Moscou, et le troisième à Helsinki".

Pour celles et ceux qui aiment les bestioles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Babelio (SP Masse Critique) et aux éditions Autrement.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 15 août 2024

Écume (Patrick K. Dewdney)


[...] La mer le tuera avant quoi que ce soit d’autre.

L'histoire d'un père, d'un fils et de la mer. Un texte étonnant, particulièrement riche, qui enchantera les passionnés de la langue écrite mais qui pourra aussi ne pas plaire à tout le monde.

L'auteur, le livre (176 pages, 2019) :

Patrick K. Dewdney est un auteur britannique de poésie et de fantasy. 
Il vit en Limousin et écrit en français. Après Crocs (pas lu ici), Écume est son second "roman noir" paru initialement en 2017 et ré-édité en 2019 : une histoire de mer, de père et de fils, servie par une prose remarquable.
Ce livre fut couronné du prix Virilo en 2017 (un prix qui voulait parodier le Femina).

Le canevas :

Le quotidien de deux pêcheurs bretons aux prises avec la furie des flots. Le Père et le Fils (ils n'auront pas d'autres noms). La Mère est morte. 
Le Père est s'enfermé dans son mutisme et ne reprend vie qu'à la barre de son bateau face à la démence des tempêtes. Le Fils supporte mal et son sort et l'emprise de ce père à demi fou.
Mais la pêche ne nourrit plus son marin et tous deux survivent en transportant quelques migrants en Angleterre.
[...] Ils vont tous deux en file indienne. Le père marche à l’avant. Son pas est rapide, pressé par l’appel de l’écume. Le fils traîne sur ses talons.
[...] Devant, le père force l’allure et le fils peine à suivre. Le fils a beau dépasser le père d’une tête, la vigueur du père est telle qu’on le croirait surgi de l’âge antique.
[...] Les frasques du père font jaser depuis longtemps. En conséquence, le fils traîne une réputation de tête brûlée qu’il n’a pas vraiment méritée.
Comment font ces deux hommes (le fils est dans la trentaine) pour supporter leur dure condition de marins pêcheurs et pour se supporter l'un l'autre ? Pour affronter sans cesse la violence assourdissante de la mer comme la fureur silencieuse de leurs rapports ? Comment fait le fils pour endurer le vacarme de la pêche comme le mutisme buté de son père ?
[...] Il ne faut pas regarder en arrière. Si le père est balayé par la furie des vagues, s’il part à l’eau cette nuit, le fils a décidé qu’il ne le verrait pas.

♥ On aime beaucoup :

 Lorsque le lecteur embarque à bord de ce roman de mer puissant, cette dure histoire de marins, c'est d'abord le choc de la houle marine.
Et puis très vite celui de la prose elle-même qui déferle écumante, le vocabulaire bouillonnant qui submerge le lecteur, phrase après phrase, vague après vague.
 Après la violence de la mer et de la prose, viendra celle des rapports entre ces deux hommes. Un père quasi dément qui, tel un nouvel Achab, ne vit que dans les risques insensés pris face à la tempête, un fils qui ronge son frein, remonte inlassablement les lignes et les hameçons, attend le point de non retour, mais tout de même qui suit, quoiqu'il advienne.
 Et puis surviendra le drame, promesse de tout bon roman noir. Pas celui que le lecteur attendait mais un enchaînement encore bien plus épouvantable. Face à l'impitoyable dureté du monde, une noirceur terrible baigne ce roman, une noirceur sans fond comme les flots insondables, une noirceur poisseuse comme l'humidité de la timonerie. Mais le lecteur, emporté par le flot, est désormais fermement accroché à l'hameçon et ne pourra plus refermer le bouquin jusqu'au final, remarquable.
[...] On n'oblige pas Charon à faire demi-tour.
[...] Vieux fou, pense-t-il. Le temps qu’il t’aura fallu pour devenir taré ne reviendra pas. Ça a tué ma mère. Ça me tuera aussi, sans doute.
Ouf, quel voyage ! Un voyage où le sang des hommes et des poissons coule ... à flots.

Pour celles et ceux qui aiment la mer qui prend l'homme.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les magazines ActuaLitté et Benzine.

dimanche 7 janvier 2024

Le tour du monde en 72 jours (Nellie Bly)


[...] Faire le tour du monde en moins de quatre-vingts jours.

●    L'auteure, le livre (216 pages, 2017, 1890 en VO) :

L'américaine Elizabeth Jane Cochrane (Nellie Bly sera son nom de plume) est née en 1864 en Pennsylvanie. Ce fut une journaliste d'investigation intrépide, réputée pour ses reportages "immersifs" : elle travaillait "infiltrée" là où il ne fallait pas mettre son joli petit nez, dans une usine de conserve où les femmes étaient exploitées par exemple. À 23 ans, elle se fit même passer pour folle pour les besoins d'un reportage sur les conditions effroyables d'un asile d'aliénées. Reportage qui fit grand bruit à l'époque et dont on parle aujourd'hui encore : Virginie Ollagnier en a même tiré une BD : Dans l'antre de la folie.
Entre deux missions sous couverture, en guise de vacances !, la jeune femme de 25 ans se lance dans un tour du monde en 72 jours, histoire de battre le record virtuel de Phileas Fogg, le héros de Jules Verne.

●    On aime :

❤️ Les amateurs d'aventure seront sans doute déçus : la jeune américaine voyage en première classe sur de beaux vapeurs affrétés à coup de dollars par son journal.
Son principal exploit aura été de faire tenir dans un seul sac de voyage tous ses effets dont une seule robe taillée sur mesure.
Alors quel peut donc être l'intérêt de son journal de bord ?
D'abord la personnalité de son auteure : une toute jeune femme (elle n'a que vingt-cinq ans !), intrépide et sûre d'elle-même, qui voyage seule dans un monde d'hommes qui laissait peu de place aux dames, même aussi mignonnes.
On apprécie cette immersion rétro (Nellie a une jolie plume) dans le charme désuet d'une époque bien révolue. 
On s'intéresse à son regard porté sur le monde qu'elle parcourt : la jeune américaine émancipée voyage en compagnie des maîtres des mers, ces britanniques un peu coincés : le contraste est savoureux.
[...] L’amour indéfectible des Anglais pour leur reine m’impressionnait beaucoup. Même moi, fervente Américaine, convaincue que l’homme est caractérisé par ce qu’ il devient, et non par sa naissance, je ne pus m’empêcher d’admirer leur dévotion pour la famille royale.
Et puis surtout, étonnant et très instructif, il y a ce doux et innocent racisme qui n'a rien à envier à l'arrogance coloniale des anglais.
En bateau :
[...] La douce mélodie des chansons de nègres entonnées par les hommes dans le fumoir.
Au Moyen-Orient :
[...] Le requin n’attaque pas l’homme noir, m’expliqua-t-on. Une fois que j’eus senti l’odeur de la graisse dont ils s’enduisaient le corps, je compris pourquoi ce prédateur se tient éloigné.
En Asie :
[...] Les coolies ont la désagréable manie de grogner comme des cochons. Je ne saurais dire si leurs bruits ont une signification particulière.
[...] Ce coolie était de plus assez farouche - il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux.
Au Japon :
[...] Le personnel « jap », si alerte, discret et bienveillant, est en tout point supérieur à nos domestiques. Avec leurs collants bleus et leurs tuniques blanches, ils sont aussi plus élégants.

●      L'intrigue :

Rien de bien extraordinaire on l'a dit, dans la relation de ce voyage.
Il y eut bien sûr quelques tempêtes dans le Pacifique (et d'autres de neige dans le train depuis San Francisco).
[...] - Si j’échoue, je ne remettrai plus jamais les pieds à New York, me lamentai-je un jour. Je préférerais encore arriver morte mais victorieuse que vivante et en retard. 
- Ne dites pas ça, mon enfant, répondit Mr Allen, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous conduire à la victoire. J’ai poussé les machines au maximum.
On notera juste que la demoiselle s'est payée le luxe d'aller rencontrer Jules Verne lui-même à Amiens : il la félicitera d'ailleurs chaleureusement, une fois l'exploit accompli et le record de Phileas Fogg battu.
[...] Monsieur et Madame Jules Verne adressent leurs sincères félicitations à la jeune et intrépide Miss Nellie Bly.
Mais le passage le plus émouvant est sans nul doute l'accueil triomphal de son retour en Amérique, "parmi les siens".
[...] Un orchestre s’était déplacé pour moi mais, dans l’excitation, les musiciens avaient oublié de jouer.
[...] Mes compatriotes étaient très fiers que ce fut une des leurs qui ait relevé pareil défi, quant à moi je me félicitais que ce fut une femme qui ait réalisé cet exploit.

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes femmes intrépides.
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