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mercredi 29 juillet 2026

Lâcher les chiens (Antonin Feurté)

[...] J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé.


Cavale pyrénéenne - Voici l'étonnant premier roman d'un très jeune auteur à la plume rageuse et survoltée. Le récit d'une vie manquée, celle d'un jeune qui a voulu s'échapper de l'enfer industriel et regagner les montagnes de son enfance. Un témoignage implacable de la brutalité sociale de notre quotidien.

  • Premier roman d'un très jeune auteur à la plume étonnante
  • Un jeune violent et colérique vient de péter un câble, le revolver encore chaud.
  • Le GIGN aux trousses, c'est le début d'une cavale en montagne.
  • Quand on entend tourner les hélicos, les souvenirs remontent ...
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, janvier 2026) :

Allez il n'est jamais trop tard, voici encore un bouquin repêché de la précédente rentrée littéraire, celle de l'hiver 2026, avec Lâcher les chiens, premier roman du jeune français Antonin Feurté, paru en janvier aux éditions Paulsen et récompensé un peu plus tard au Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo.
Antonin Feurté n'a que 23 ans, son héros à peine 25.

Le pitch et les personnages :

Valère, 25 ans, vient de péter un câble, sans doute poussé à bout, sans doute un brin parano. 
« Neuf ans que je bosse à l’usine. Cinq ans que le père est parti. Trois ans que le petit est arrivé, trois ans que ça part en vrille.
[...] C’est nous, les victimes. C’est parce qu’ils ne font rien que j’ai dû me faire justice.
[...] Le truc, c’est que j’ai de bonnes raisons de me méfier d’un paquet de gens. »
On ne sait pas encore exactement ce qu'il a fait mais son revolver est encore chaud et il se retrouve en cavale poursuivi par les flics et « même une colonne blanche de 4×4 blindés du GIGN ».
Les chapitres du récit survolté alternent plusieurs timings, à la première personne, celle du “je”. 
Avant, c’est le compte à rebours du burn-out à l’usine qui commence « 06:15 avant impact » quelques heures avant le coup de sang, le coup de chaud, le coup de feu.
Après, c’est l’altimètre qui scande les chapitres de la fuite en montagne qui débute à « 1 250 mètres ».
Il y a aussi les souvenirs de la vie d'avant le drame. L'enfance, les parents disparus, un deuil difficile, une petite-amie et même un tout jeune bébé. 
Le gars est assez ambigu, tantôt jeune énervé plutôt sympathique, tantôt violent et paranoïaque, et le lecteur ne sait pas trop de quel côté va finir par pencher la balance car on découvre les faits par petites touches, par ce que Valère veut bien nous en raconter, au fil de sa cavale dans les montagnes.

♥ On aime :

 Valère on le devine violent, instable, colérique, un peu speedé, il a la haine. Ses pensées sont au diapason de l'écriture hachée, nerveuse, rageuse. 
« J’aurais jamais dû lâcher les chiens. J’ai merdé. »
Mais c'est aussi un jeune blessé, au propre comme au figuré, mal dans sa peau, malmené, humilié. Un jeune homme qui voulait juste vivre ses rêves inaccessibles de vie heureuse, apaisée. Alors nous aussi on a envie de lui dire « Calme-toi, Valère. Respire. ».
Peu à peu, on va cerner le bonhomme au fil de sa cavale en montagne et des souvenirs qui remontent. Jusqu'à ce qu'on sache enfin ce qui s'est passé à l'usine et comment tout cela va finir. Qu'on sache enfin qui se cache derrière le forcené paranoïaque que poursuivent les flics du GIGN.
Quand là-haut, on entend tourner les hélicos, la cavale en montagne devient un sacré moment de nature-writing à la française, teinté de survivalisme, qui peut résonner avec les romans de Pierre Chavagné ou encore celui de l'autrichienne Marlen Haushofer.
➔ Il ne faut pas manquer de souligner le travail et le talent d'un jeune auteur quand son premier roman vient bousculer le paysage littéraire, comme ce fut le cas l'an passé par exemple avec Marius Degardin et ses Mandragores.
Deux très jeunes auteurs qui présentent bien des similitudes tant dans l'écriture que dans les thèmes abordés et deux romans qui laissent des traces profondes chez le lecteur.
Je vous laisse découvrir l'enfer l'usine où travaillait Valère mais sachez que l'auteur a lui aussi travaillé ainsi dans une fabrique d'aliments pour chiens et chats, alors laissons lui le joli mot de la fin, tiré de sa postface :
« Il y a quatre ans encore, je travaillais l’été dans une usine semblable à celle de Valère. Je n’avais pas encore l’écriture pour traduire la fatigue de la tâche, la puanteur et les visages des hommes et des femmes qui résistaient depuis des années dans cet enfer industriel. Collègues d'usine, c'est d'abord à vous que je m'adresse. »

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes auteurs.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Une interview de l'auteur.
Livre lu grâce aux éditions Paulsen (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

mercredi 24 juin 2026

Derrière la chair (Stanislas Petrosky)

[...] Une cinquantaine de corps en tout.


La médecine légale est au cœur de cette intrigue policière imaginée par un ... thanatopracteur ! On y découvre l'existence et le rôle de l'UPIVC dans une intrigue efficace menée sans temps mort.

  • l'UPIVC, l'Unité Police d'Identification des Victimes de Catastrophe
  • une enquête menée sous l'angle de la médecine légale
  • mafias russe et ukrainienne, trafic d'armes, gang de braqueurs
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (223 pages, février 2026) :

Oops, un petit rescapé en retard de la rentrée de cet hiver 2026 : Derrière la chair de Stanislas Petrosky.
Voilà encore un auteur, et donc des polars, un peu surprenants : Sébastien Mousse (c'est son vrai nom) est enseignant en thanatopraxie et s'est lancé depuis quelques années dans l'écriture de romans axés sur l'anthropologie criminelle et la médecine légale.
C'est en quelque sorte un collègue de Frasse Mikardsson qu'on a découvert il y a peu. Alors peut-être faut-il que l'on avoue une certaine fascination pour ... la mort ? les cadavres ? le métier de ceux qui savent faire "parler" les dépouilles ? brrr...
D'autant plus qu'il sera ici question de l'une des unités très spécialisées de nos polices, l'UPIVC, l'Unité Police d'Identification des Victimes de Catastrophe et que cela nous rappelle beaucoup le Surfacing de Cléa Koff (une auteure qui travaille, elle, dans un autre contexte, celui du TPI dans le cadre des génocides). Bon l'affaire est entendue, notre cas est définitivement sans espoir, faut vraiment qu'on se fasse soigner.
Sinon, un lecteur moins atteint pourra aussi prétendre que cette littérature noire lui permet de tenir tout cela à distance. À distance de fiction.

Le pitch et les personnages :

Rachid Kalef travaille donc pour l'UPIVC, l'Unité Police d'Identification des Victimes de Catastrophe. Il est appelé un soir du côté du Havre sur les lieux d'un carambolage très violent entre plusieurs véhicules dont un autocar et un camion citerne. C'est pas beau à voir.
« Il y au moins une cinquantaine de corps en tout…
[...] Une vision apocalyptique, entre Mad Max et The Walking Dead…
Au premier plan des véhicules aux tôles tordues et déchirées, aux vitres éclatées enchevêtrés les uns dans les autres, puis ce furent des carcasses calcinées, encore fumantes par endroit. »
Mais rassurez-vous, on ne va pas passer deux cent pages à farfouiller dans des décombres calcinés : sur place est également présente la commissaire Cécilia Rosen pour le compte de l'office de lutte contre le crime organisé. Le véhicule qui semble à l'origine de l'accident est un gros SUV haut de gamme qui fonçait à toute allure et qui appartenait à un braqueur dans la ligne de mire de l'équipe de la commissaire Rosen. L'affaire s'annonce finalement tout aussi tordue que les tôles des voitures calcinées. Le voyou acoquiné avec les mafias russe et ukrainienne était surnommé le Renard : il s'appelait Lysytsya ce qui veut dire Renard en ukrainien.
« – Je n’en reviens pas, des Russes qui font des braquos avec un Ukrainien comme chef de gang ! »

♥ On aime beaucoup :

 C'est cette UPIVC qui m'avait intrigué. À lui seul, cet intitulé est tout un programme ... Les gars travaillent en deux équipes. L'une, dite post mortem, est sur les lieux de la catastrophe et recueille les indices : photos, empreintes, bijoux, tatouages, et bien sûr ADN. L'autre équipe, ante mortem, officie dans le monde des vivants : photos, dossiers médico-dentaires, et bien sûr ADN. Ensuite on rapproche et on tente de mettre un nom sur chaque dépouille, avant de rendre chaque victime à ses proches. 
« – Nous allons travailler avec deux cellules. La première, que l’on nomme l’ante mortem, se chargera de recueillir tous les éléments d’identification physiques, descriptions, photos, dossiers et d’éventuels éléments d’identification biologiques comme une brosse à dents pour l’ADN. La seconde cellule, celle où je serai en permanence, la post mortem, procédera au relevé des corps et des éléments qui peuvent attester d’une identité, tels que les bijoux, s’ils n’ont pas fondu… »
Stanislas Petrosky a le bon goût de ne pas trop s'appesantir sur les détails macabres mais va tout de même nous apprendre plein de choses sur cette fameuse unité et l'aspect médico-légal d'une enquête. C'est assez passionnant et cela va ravir les fans de Kay Scarpetta, la célèbre héroïne de Patricia Cornwell.
Au passage, on apprendra que le personnage de Rachid Kalef boîte et marche difficilement avec une canne parce qu'autrefois, il a été blessé à la patella. Kesaco ?
Les curieux iront sur internet pour découvrir qu'en 1998 (ça date un peu, on n'est pas vraiment à jour) a été adoptée la TA98, une nouvelle Terminologia Anatomica, une nouvelle nomenclature des os et des muscles du corps humain, principalement en latin pour le côté international. On comprend alors pourquoi il boîte, la patella en vrac (non, je ne vous le dirais pas !).
 Mais comme tout cela ne suffit pas à faire un bon bouquin, l'auteur nous a également concocté une solide intrigue policière avec son gang russo-ukrainien. Le bouquin est court, deux cent pages, et on le dévore à vive allure, curieux de voir jusqu'où va nous mener la double enquête de la commissaire Rosen et du lieutenant Kalef. Tous deux se sont beaucoup fréquentés par le passé et ce n'est pas toujours facile aujourd'hui entre eux, d'autant que Rachid est doué d'une imagination aussi débordante que Stanislas Petrosky ce qui énerve prodigieusement la commissaire.
« – Punaise, mais cette imagination ! Tu sais que je ne plaisante pas quand je te dis de démissionner pour devenir scénariste ou écrivain ?
[...] – Tu m’exaspères, Rachid ! Tu n’imagines même pas comment tu m’exaspères avec tes histoires pour Netflix et consorts ! »

 Tout cela est écrit sagement avec de courts chapitres menés tambour battant. On ne perd pas de temps en digressions oiseuses et l'intrigue, bien tordue, avance rapidement jusqu'aux derniers twists. La prose de Stanislas Petrosky est au standard actuel des polars, sans originalité mais avec efficacité.


Pour celles et ceux qui aiment la médecine légale.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à la Manufacture de Livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 21 avril 2026

Ombres chinoises (Olivier Mas)

[...] Une partie mal engagée.


L'espionnage ordinaire raconté par un ancien de la DGSE. Pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas d'opération commando, mais une partie d'échecs captivante pour tenter d'approcher un espion chinois.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

La fameuse série tv Le bureau des légendes n'en finit pas de faire des petits.
Il y a bien sûr le spin-off littéraire très officiel mené par Thomas Cantaloube : Les mouettes, avec déjà deux épisodes parus chez Fleuve Noir en 2024 (en Lybie) et 2025 (en Iran).
En voici une autre déclinaison, cette fois par un ancien de la DGSE : Olivier Mas, un espion passé de l'autre côté du stylo, il anime d'ailleurs une chaîne youtube (Talks with a Spy).
Ombres chinoises n'est pas son premier roman et va nous emmener en Côte d'Ivoire, comme l'avait déjà fait l'an passé le journaliste Antoine Glaser avec une autre histoire d'espionnage, Sombre lagune (2025 - Fayard).
L'époque de la Françafrique est peut-être révolue, mais les intérêts géopolitique des grandes puissances sur ce continent restent visiblement toujours d'actualité.

Le pitch et les personnages :

Le chef de poste à Abidjan termine ses trois ans sur place et rentre à Paris.
La Direction de la DGSE choisit d'envoyer Solange pour le remplacer.
Sa feuille de route est simple : recruter un espion chinois, Chen, qu'une source locale, Koffi, a déjà pu approcher. 
Nom de code de l'opération, vous l'avez deviné : Ombres chinoises.
« Il avait tenté de s'accrocher à cette opération Ombres chinoises pour retrouver une motivation. Un nom de code prétentieux pour une piste à peine ébauchée. »
Mais dès les premières pages, Olivier Mas nous a prévenus : ça ne va pas se passer si simplement, au point qu'à mi-parcours tout pourrait bien basculer, y compris l'échiquier où se déroule la partie ...
Mais nous sommes persuadés qu'un « bon joueur d’échecs disposait toujours de parades improbables pour renverser une partie mal engagée ».

♥ On aime :

 Allez, disons le tout de go, la très belle couverture du bouquin ne vient pas annoncer le nouveau John Le Carré et la plume d'Olivier Mas ne prétend pas révolutionner le genre. 
Cela reste très classique et ses longues descriptions de personnages tout comme ses photos pittoresques d'Abidjan sentent un peu les figures imposées. Mais ...
 Mais bien vite on va se retrouver complètement captivé par cette immersion dans les coulisses de la DGSE. 
Les intrigues de couloirs, les rivalités entre les bureaux, les tractations entre les différents services (renseignement, contre-terrorisme, civils et militaires, contre-espionnage, bureau Afrique ou Asie, ...), tout cela est rendu avec un réel souci du détail vraisemblable et un sens certain du dialogue argumenté (comme lorsque la voix intérieure du personnage vient parfois expliquer le raisonnement).
Cet angle d'approche, cette vue de l'intérieur, délaisse le côté thriller et le cliché jamesbondien auxquels on pouvait s'attendre pour nous embarquer dans une description minutieuse du travail de renseignement français qui n'est souvent qu'une routine, parfois ingrate.
 À plusieurs reprises, l'auteur et ses personnages évoquent le jeu d'échecs ou le jeu de go. Et c'est bien cette partie en jeu qui nous captive : la cheffe de poste en place à Abidjan et son équipe vont tenter de cerner l'espion chinois. 
Il n'y a là que de l'humain, du psychologique, du relationnel, mais « ces semaines de chasse à l’homme avaient porté tout un groupe d’experts vers les sommets ».
Avec Olivier Mas pas d'effets spéciaux, pas d'expédition commando au fin fond de la brousse, cet auteur a fait de la vraisemblance ordinaire son fonds de commerce en s'appuyant, on l'imagine, sur sa propre expérience du métier.
Et c'est tout simplement passionnant.

Pour celles et ceux qui aiment Le bureau des légendes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 16 avril 2026

Le miroir brisé (Chris Brookmyre)

[...] Ça doit bien vouloir dire quelque chose.


Coup de cœur pour le roman policier le plus original et le plus surprenant du moment : deux enquêteurs que tout oppose - une cousine de Miss Marple et un clone de Harry Bosch - cherchent à élucider des crimes très semblables, en Écosse et en Californie.
Du moins c'est comme ça que ça commence, ensuite ... faudra vous débrouiller !

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (536 pages, mars 2026) :

L'écossais Chris Brookmyre, natif de Glasgow, fait partie du mouvement littéraire Tartan Noir comme ses compatriotes Ian Rankin ou William McIlvaney.
On le découvre ici avec son nouveau et spectaculaire roman : Le miroir brisé paru en mars.
Une intrigue tarabiscotée de celles qui vous font tout reprendre depuis la première page quand vous lu la dernière, qui place ce roman policier sur le podium des plus originaux de l'année.
La traduction de l'anglais (Écosse) est signée de Céline Schwaller.

Le pitch et les personnages :

Penelope Coyne, dite Penny, mène son enquête dans un petit village d'Écosse : c'est une bibliothécaire un peu désuète de plus de 80 ans dont la mémoire commence à vaciller mais encore bien alerte, et « son penchant pour les enquêtes amateur était connu de tous »
À l'autre bout du monde ou presque, nous voici à Los Angeles près des studios d'Hollywood, où le flic Johnny Hawke, 40 ans, enquête sur le vrai-faux suicide d'un scénariste, genre « c’est l’histoire de quelqu’un qui vole un scénario et tue le scénariste ».
Chris Brookmyre va nous balader d'un chapitre à l'autre, d'un enquêteur à l'autre, ...
D'un côté, une vieille dame élégante et compassée, très britannique, qui prend le temps de savourer son thé et pourrait bien être un clone de Miss Marple, celle d'Agatha Christie.
De l'autre, un flic ingérable de L.A. qui carbure au café et qui speede dans les rues d'Hollywood. Lui ce serait plutôt un cousin de Harry Bosch, celui de Michael Connelly.
Mais bien sûr on s'en doute, nos deux héros vont se retrouver (à l'occasion d'un mariage, mais pas le leur, hein !) et Johnny Hawke prend l'avion pour l'Écosse où il aura « l’impression d’avoir non seulement parcouru une longue distance, mais peut-être aussi remonté le temps. ».
« – Ouais, mais quand même : on s’est tous les deux retrouvés à ce mariage à cause du même type. Ça doit bien vouloir dire quelque chose. 
– Et rien de bon, je le crains, répond Penny. »
Ah quel sympathique duo que ces deux-là qui vont nous mener par le bout du nez de surprises en surprises.
« – Vous parlez comme une flic. Quand vous dites que vous êtes bibliothécaire, ça serait pas une sorte de bibliothécaire de la police ? 
– Non.
– Dans ce cas, qu’est-ce que vous faites avec Hawke ? 
– C’est compliqué. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Toute le charme de ce roman réside dans ce duo impossible d'enquêteurs, dont les personnalités sont diamétralement opposées. Cela se reflète jusque dans le style des premiers chapitres alternés, où l'auteur va même jusqu'à exploiter les temps conjugués : le percutant présent d'action pour Johnny, le tranquille passé de narration pour Penny, c'est plutôt savoureux et réalisé de main de maître. On s'en aperçoit à peine tant c'est naturel.
Tout cela aurait pu n'être qu'un brillant exercice de style, une jolie prouesse littéraire, si le génie narratif de Brookmyre, un habitué des entourloupes et des paradoxes, n'avait pas été de la partie.
L'auteur rend même hommage à un roman de l'italien Italo Calvino : Si par une nuit d’hiver un voyageur, « c’était un roman intriguant mais déroutant dans lequel chaque chapitre semblait appartenir à un livre complètement différent ».
Son bouquin est d'ailleurs truffé de références à la littérature anglo-saxonne, de Jane Austen à James Joyce, de quoi inciter le curieux a pianoter régulièrement sur google.
 En Californie comme en Écosse, nous voici dans le monde de l'édition, des livres, des jeux vidéos, des scénarios, ... Bref, des fictions en somme. 
Alors « je vous conseille de ne pas vous laisser distraire par ce qui est étrange au point de perdre de vue ce qui est simple et factuel », car les choses vont se compliquer rapidement et s'emberlificoter à loisir, même si « c’est toujours la même histoire ».
« – Je vous rappelle qu’il faut se méfier des coïncidences étranges , dit-elle. De plus, même quand une coïncidence n’est pas une coïncidence, il ne faut faire aucune supposition concernant ce que vous en déduisez. Est-ce l’histoire qui se répète, ou quelqu’un s’inspire-t-il de l’histoire pour la recréer ? Et si oui, dans quel but ? »
Alors, ça vous aide ? Ok pas vraiment, un autre indice peut-être : « dans les classiques du roman noir, la personne qui engageait le détective privé était en général le meurtrier ». Mouais, pas vraiment mieux ...
C'est donc l'histoire d'un scénario volé, de deux vrais-faux suicides qui se ressemblent beaucoup trop, d'un livre retrouvé trop souvent, de deux énigmes de la chambre close, d'une double enquête qui se reflète en miroir, tout est dans tout et réciproquement, le refrain est connu et le lecteur, ravi, se laisse balader sans n'y rien comprendre (nos deux enquêteurs non plus, je vous rassure) !
 Des livres qui évoquent des livres, des mises en abyme, on en a lus et relus. Mais là, chapeau l'artiste, faut reconnaître qu'avec Chris Brookmyre c'est puissance 4 ! Carrément de la récursivité ! 
Son intrigue est une belle construction intellectuelle (brillamment maîtrisée jusqu'aux toutes dernières pages pour une fin très élégante) et portée par l'humour et le charme de son duo d'enquêteurs vraiment très attachants.
Si bien qu'on voudrait parler pendant des heures de ce roman et de son intrigue, mais justement le paradoxe ultime c'est qu'on ne peut rien en dire ! Ou si peu, sous peine d'en dévoiler les perspectives. 
Alors taisons nous et à vous de jouer !
Bon voyage de l'autre côté du miroir ...

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 14 avril 2026

Indemne (François Rabes)

[...] Un règlement de comptes.


Guerre des gangs à Paris entre le clan des algériens de Montreuil et celui des gitans de la banlieue sud. Au milieu, les flics, le lecteur et un toubib dévasté par le chagrin d'avoir perdu sa chérie dans un règlement de comptes. Une balle perdue qui réclame vengeance.

❤️❤️🤍🤍🤍 

L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

François Rabes a fait ses débuts dans le cinéma aux côtés de Jeunet et Caro dans La cité des enfants perdus
Après un premier polar, Les racines des ombres (Hugo Poche - 2022), Indemne est son deuxième roman.

Le pitch et les personnages :

Sofiane Barkat, 40 ans, est médecin urgentiste. Pour un anniversaire amoureux, il retrouve sa chérie dans un restaurant parisien. Pas de chance, une fusillade éclate et la chérie tombe, victime collatérale de ce règlement de comptes entre clans rivaux.
Sofiane est sorti indemne de ce carnage mais bien évidemment traumatisé, on s'intéresse trop rarement aux « dommages subis par ceux "qui s’en sortent" ».
« Sofiane venait d’être emporté par un tourbillon noir. Celui que la mort abat sur ceux qui restent. »
À Montreuil, règne le gang des algériens : ce sont eux qui étaient ciblés ce soir-là au restaurant où l'un des frères Rahmouni a été abattu.
De l'autre côté, en banlieue sud à Grigny, la cité de La Grande Borne est le fief du clan des gitans mené par Livio Torrès.
« Un règlement de comptes du Milieu. Tels étaient les termes à présent employés par les journalistes pour mettre un nom sur ce carnage. »
« Le gang Torrès venait de sortir du bois en décidant d’éliminer la tête du clan algérien. »
Entre les deux clans, l'équipe de la BRB tente d'éteindre l'incendie.
Mais la vengeance est un plat qui se mange froid après avoir été mijoté longtemps à petit feu : Sofiane va bientôt chercher à s'infiltrer dans le clan des algériens pour venger sa chérie ...
Mais rien ne va se passer comme prévu, bien entendu !, et le livre aurait pu reprendre à son compte le titre du film de Julien Duvivier : « Voici le temps des assassins. C’était le titre de l’œuvre ».

♥ On aime un peu :

 Curieusement, l'écriture, plutôt basique, est assez inégale. On tombe parfois sur quelques passages au français acrobatique qui heurtent un peu la lecture et puis d'autres où ça ronronne, bien en phase avec l'action.
Mais cela ne suffit pas à gâcher l'intérêt de cette guerre des gangs au rythme soutenu : nous sommes plongés dans un monde où les voyous sont trop méchants et les filles trop jolies.
Du côté de Montreuil : le clan des gitans, du côté de la banlieue sud : le gang des algériens. 
Et au milieu : les flics de la BRB.
Ceux qui aiment râler diront que le personnage du toubib, dévasté par le chagrin et qui se transforme en justicier à la Charles Bronson ou à la Liam Neeson (à chacun ses références !), manque un peu de crédibilité, mais il faut reconnaître que c'est le bon prétexte pour promener le lecteur entre les différents clans et dynamiser l'action.
« À ses oreilles, les mots prononcés ne collaient pas dans la bouche de Sofiane. Comme un acteur mal doublé ».
Et puis nous sommes dans un monde de voyous et il semble bien que François Rabes nous ait distribué des cartes truquées ... le dénouement risque bien de nous surprendre !

Pour celles et ceux qui aiment les voyous.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Taurnada (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 31 mars 2026

Vie et mort de Kevin Charon (Frasse Mikardsson)

[...] Sortir les cadavres des placards.


Les amateurs de polars croient tout savoir sur les "morgues" où officient les médecins légistes. Mais ces lecteurs iront de surprise en surprise avec ce bouquin d'un suédois qui ne l'est qu'à moitié, mais qui par contre est bien médecin légiste et qui nous propose une visite guidée "de l'intérieur", en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait parler.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2026) :

Frasse Mikardsson ? Ah non, me dites pas que débarque encore un nouvel auteur de polars nordiques ?!
Non ! Soyez rassurés, l'auteur est franco-français et né à Carcassonne ! 
Enfin, franco-suédois pour être précis puisqu'il a tout de même vécu en Suède et y a même pris la double nationalité ... et ce curieux nom de plume.
Mais le voici de retour chez nous où il a travaillé (sous son vrai nom : Jean-François Michard) à l'IML, le fameux Institut Médico-Légal de Paris, puisqu'il n'est pas seulement écrivain mais également ... médecin légiste !
Ce bouquin : Vie et mort de Kevin Charon, est son quatrième livre et sort pile au moment où une autre experte médico-légale, Kay Scarpetta l’héroïne de Patricia Cornwell, fait parler d'elle avec l'adaptation de ses aventures en série tv.
Un roman que l'on a rangé dans les polars, ce qui est ici plutôt réducteur parce que c'est sans doute le polar le plus original de l'année.

Le pitch et les personnages :

Et ça commence très fort lorsque le ministre en visite à l'IML (l'Institut Médico-Légal) découvre un employé pendu dans une chambre froide. Le gars s'appelle Kevin Charon. 
Le prénom Kevin, on aura l'explication plus tard. 
Le nom, c'est celui de ses parents qui travaillaient tous deux à l'IML, c'est d'ailleurs là qu'ils s'étaient rencontrés. Charon, comme le passeur des enfers évidemment.
Et ce livre, c'est tout simplement le journal laissé par Kevin Charon, où il nous raconte sa vie et celle de l'IML de Paris.
Avec deux moments forts : la canicule d'août 2003 lorsque la morgue parisienne tournait à plein régime, et 2024 juste avant que Charon ne se pende haut et court.
Oui, mais Kevin le pendu est le troisième, après déjà deux morts suspectes sur ce lieu de travail. Alors que se passe-t-il dans les couloirs de l'IML ?

♥ On aime :

 Les amateurs de polars sont bien évidemment familiers des morgues qu'ils fréquentent assidûment (du moins sur papier ou sur écran !). 
C'est généralement là, sur une paillasse, que le médecin légiste découpe le cadavre de la victime avec force descriptions funèbres et grivoises plaisanteries de carabin et où le lecteur essaie de retenir son déjeuner tout comme les flics qui assistent à l'autopsie.
Mais Frasse Mikardson change radicalement notre point de vue : nous ne sommes plus en compagnie de malheureuses victimes d'un meurtrier en série qui roderait dans Paris. 
Nous sommes avec les employés de la morgue et grâce au livre-journal de Kevin Charon, nous allons découvrir, de l'intérieur, la vie et le fonctionnement de cet Institut que l'on croyait si bien connaître.  
 Comme tout carabin, et c'est sans doute une compétence indispensable dans ces métiers, Frasse Mikardsson, ou quelque soit son vrai nom, est doté d'un humour noir redoutable, très second degré. Voir même parfois troisième degré ! 
Il y a des passages que je n'ose même pas reproduire ici, craignant qu'ils soient mal interprétés et par peur de susciter une déferlante de commentaires assassins.
Cet auteur entend rire de tout et de la mort en particulier : le médecin légiste sait de quoi il parle.
 S'il n'y avait que cet humour potache, le livre serait aussi vite oublié que lu. Mais Frasse Mikardsson entend bien profiter de sa couverture policière et humoristique pour délivrer quelques vérités et taper tous azimuts.
Je cite en vrac : les essais nucléaires de « Hirochirac », les faux-électeurs parisiens du 5e arrondissement (on reconnait facilement les époux Tiberi derrière leur pseudo), la franc-maçonnerie dans la police, plusieurs "affaires" autour de l'euthanasie et du droit de mourir, le féminicide de Bertrand Cantat, ...
Mikardsson compte bien « sortir les cadavres des placards ».
 On aura également droit à l'explication du prénom et donc de la naissance du bonhomme. Un moment assez affreux parce que « être noyé par sa mère à la naissance n'est pas la meilleure façon de commencer dans la vie ».
 Et puis on va bientôt se rendre compte que Frasse Mikardsson est un petit malin et qu'il s'est bien joué de nous : nous avons été appâté par son humour, amusé par ses piques, intrigué par les morts suspectes et le suicide de Kevin Charon, bref on se retrouve captivé. 
Alors l'auteur va en profiter pour nous précipiter en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait jaser.
Avec Charon nous allons vivre cet enfer (le mot n'est pas trop fort, je vous assure) de l'intérieur, au sein même de la grande morgue parisienne, au cœur des services funéraires débordés par l'afflux de décès.
C'est terrible, parfois difficilement soutenable puisqu'on a vite compris que dans ce roman tout n'était pas fictif, mais c'est vraiment passionnant, si, si.
« L'Institut recevait habituellement trois cent corps en moyenne par mois. Là, en trois jours, il en avait admis sept cents ».
Les employés de l'IML avaient le sentiment d'être « comme les liquidateurs, ces ouvriers sacrifiés de Tchernobyl »
Et encore, ça c'était juste avant que « les défunts [se mettent] à percoler ».
Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler le récit mais c'est une lecture aussi instructive qu'édifiante.
Évidemment tout cela ne redore pas le blason de nos chères institutions mais on veut croire que les leçons en ont été tirées en prévision de la prochaine catastrophe. Oui, certainement.
Allez, si vous n'avez pas peur de franchir le Styx, suivez Charon jusqu'aux enfers de l'IML parisien ...

Pour celles et ceux qui aiment la viande froide.
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Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 20 mars 2026

Cavillore (Jérémie Claes)

[...] Que se passe-t-il donc à Gourdon ?


Après deux polars aux arrières-plans politiques, Jérémie Claes nous revient avec un livre beaucoup plus personnel, entre roman noir et histoire familiale, aux parfums de Haute-Provence, ses terres d'adoption.

❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (240 pages, février 2026) :

Le belge Jérémie Claes n'est pas inconnu de nos services : on l'avait découvert en 2024 avec L'horloger, un thriller sur fond de complotisme, pas extraordinaire mais de bonne facture et avec des côtés plaisants.
L'individu avait récidivé en 2025 avec Commandant Solane (pas lu ici) toujours sur fond politique.
Et le voici de nouveau pris en flagrant délit avec Cavillore.
Avant de commettre tous ces crimes, le susnommé était un honnête caviste, amateur de cuisine conviviale et du soleil de Provence : c'est là, dans la région de Gourdon, le village de sa grand-mère, qu'il situe habituellement ses intrigues.

Le pitch et les personnages :

Nous sommes en 1993, au pied du plateau de Cavillore qui domine les gorges du Loup. Le village de Gourdon est en émoi après la découverte de charognes déposées chaque jour au petit matin sur la route, non loin de la place.
Certains disent avoir aperçu une grande bête venue déposer les charognes, une énorme chienne, une sorte de Cerbère remonté des abysses du plateau, peut-être de l'aven du Trou-du-Mouton. 
« C'est un chien, mais hors de proportion, un chien de légende. Un machin du Gévaudan. »
Des carcasses d'animaux, chèvres, chiens, ... mais aussi le cadavre d'une jeune femme, une estrangère, une randonneuse : « que se passe-t-il donc à Gourdon ? »
« Les gendarmes n'ont pas rendu leurs conclusions que, déjà, on sait. C'est un meurtre. Le premier en plusieurs décennies. On ne se souvient pas d'ailleurs d'un crime commis dans le coin, et encore moins d'un assassinat. Il arrive que l'un ou l'autre se comporte mal, qu'il fréquente mal, mais jamais au village. »
Les habitants jasent et s'inquiètent. Beaucoup médisent, à propos par exemple de Rémi, l'enfant du village qui a mal tourné, de la « mauvaise engeance  », ou encore contre les Camillieri, cette grande famille de marginaux à demi hippies qui occupent une ferme au-dessus de la petite cité.
Alors « tout le village s'inquiète et certains voient une malédiction dans la découverte successive des cadavres ». Justin, le garde-chasse est chargé de patrouiller dans la garrigue.
Et puis il n'y a pas que des animaux proprement égorgés, il y a « cette fille. Chaque cadavre d'animal découvert rend le décès de cette fille plus mystérieux. Plus inquiétant ».
Alors bientôt « on en a marre de ces histoires de charognes un peu répétitives. Le folklore, ça va deux minutes ».
Plus haut, chez les Camillieri, c'est La Mère, Ariane, qui fait tourner la maison, une véritable cheffe de tribu. Elle accueille même Nico, le parigot revenu au païs.
Cela nous vaut un beau portrait d'une femme forte et bienveillante, et qui entend défendre les siens.
Mais cette année 1993, nous n'aurons que les échos des drames qui se sont déroulés sur le plateau de Cavillore et il nous faudra attendre 2024, un autre moment, une autre époque, pour découvrir toutes les clés de ce qui s'est vraiment joué là-haut. 
Trente ans plus tard, les habitants du village ont beaucoup vieilli, certains ne sont d'ailleurs plus là et ce sont les enfants qui hériteront de ces clés. Des enfants devenus adultes mais qui ont grandi avec tout le poids de ces mystères silencieux.

♥ On aime :

 Jérémie Claes a délaissé son commandant Solane et les arrières-plans très politiques de ses deux premiers polars (qui ne nous avaient pas vraiment conquis) pour nous livrer ici un roman beaucoup plus personnel, et c'est plutôt réussi. 
On sent qu'il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Nico et que ce village de Gourdon lui tient vraiment à cœur. Les amateurs de couleurs et de saveurs locales vont se régaler.
 L'auteur a réussi à équilibrer une intrigue de roman noir (il y a quand même quelques cadavres et pas que des chèvres !) avec une savoureuse galerie de personnages, comme cette belle famille des Camillieri, à qui d'ailleurs il dédicace son roman. 
Si la première partie du récit (1993) est parfois un peu longuette et la prose un peu sèche, la dernière époque (2024) est un véritable régal qui profite de tout ce que l'on a accumulé dans les chapitres précédents.
 Et pour finir, si l'on veut des connexions, des références, on peut penser à la navarraise Dolores Redondo ou mieux, à un natif de Haute-Provence, Pierre Magnan (pas très récent, celui-ci ☺ !). 
Des auteurs qui savent tisser harmonieusement les énigmes d'une intrigue avec les légendes et les superstitions du pays, sans jamais laisser le fantastique prendre le dessus sur le récit.

Pour celles et ceux qui aiment la Haute-Provence.
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Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
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mardi 10 mars 2026

Place de la Victoire, 1936 (Alexandre Courban)

[...] Et puis il y a la vérité.


Troisième épisode des enquêtes du commissaire Bornec du XIIIe arrondissement, chronique sociale du Paris des années 30, les années du Front Populaire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (228 pages, mars 2026) :

Alexandre Courban poursuit sa chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30. 
Après Passage de l'Avenir, 1934 qui nous emmenait visiter la raffinerie de sucre de la gare d'eau de Paris dans le XIII°, après Rue de l'Espérance, 1935 qui nous présentait les efforts de guerre des avionneurs, voici : Place de la Victoire, 1936 avec l'avènement du Front Populaire et cette fois, les usines automobiles, toujours dans le XIII° arrondissement parisien.

Le pitch et les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs des épisodes précédents.
  • Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, un homme « froid, distant, presque antipathique ».
  • Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité (un univers que l'auteur connait bien).
  • Et Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière, devenue photographe.
Ce troisième épisode, cette troisième année, commence au lendemain des élections du printemps 1936 qui ont porté la coalition des partis de gauche au pouvoir : le peuple attend maintenant la nomination par Léon Blum du premier gouvernement du Front Populaire (qui fête ses 90 ans cette année) et les grèves accentuent la pression sur le patronat.
Mais Courban ne délaisse pas ses intrigues policières : un meurtre a été commis et un homme est tombé du toit d'une usine en grève.
La victime c'est Augustin, le concierge dans les usines de La Doyenne, la première usine automobile française, l'usine Panhard-Levassor, avenue d'Ivry, dont quelques bâtiments ont été conservés encore aujourd'hui.
« La mort du gardien de la Doyenne. La chute du concierge avait l’air d’un accident.
[...] L’hypothèse de l’accident est vraisemblable ; celle du meurtre n’est pas exclue pour autant.
[...] Bornec était convaincu d’être confronté à un crime politique. Il avait en tête deux suspects.
[...] Il y a toujours plusieurs versions des faits. Et puis il y a la vérité. »
Et puis il y a « le chien d’Augustin. L’animal avait été spectateur de la chute de son maître et il était le seul témoin qu’on ne pouvait pas interroger. »
Mais le chien d'Augsutin est-il vraiment le seul témoin ?
Pour élucider ces mystères, Alexandre Courban devra nous rappeler l'existence de la colonie pénitentiaire pour enfants de Belle-Île, celle qu'évoquait récemment Sorj Chalandon dont son livre L'enragé (2023 Grasset).

♥ On aime :

 L'intérêt de la série d'Alexandre Courban tient dans la description minutieuse, très documentée, de la vie sociale du petit peuple parisien. Ces années 30 sont celles du Front Populaire, celles des HBM (les Habitations à Bon Marché, l'ancêtre des HLM), mais aussi celles de la montée d'une extrême-droite raciste qui annonce de terribles lendemains ...
 Les intrigues policières de la série ne sont qu'un prétexte, un simple fil rouge qui maintient l'attention du lecteur au long du récit. Mais au contraire des deux précédents bouquins, l'enquête de ce troisième épisode accuse une petite baisse régime. Autour du cadavre du concierge de l'usine automobile, l'intrigue peine un peu à se mettre en place et va s'avérer décevante.
 On a bien aimé le petit clin d’œil littéraire de Courban à ses confrères : « La lecture à haute voix des adresses de garages lui offrait l’occasion de rêver à des destinations lointaines : Garage Pedinielli, rue Massenet à Nice ; Garage Bulteau, boulevard Bugeaud à Alger ; Garage Paulin, avenue des Français à Beyrouth. »
Alexandre Courban se situe effectivement quelque part entre Gwenaël Bulteau pour l'engagement social et Frédéric Paulin pour la rigueur du documentaire historique. Des auteurs qui s'attachent à ressusciter pour nous, des moments parfois mal connus, de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire récente.
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Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
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lundi 2 mars 2026

La musique adoucit les morts (Hugo Paviot)

[...] Mélo connait la musique !


Premier polar d'un auteur mélomane qui préfère les promenades dans Clermont-Ferrand plutôt que les courses poursuites trépidantes. Une enquête sans concession aux standards du genre mais menée au rythme provincial des "territoires" comme on dit désormais.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (264 pages, février 2026) :

Après s'être fait un nom dans le monde du théâtre, après un ou deux romans, Hugo Paviot s'aventure sur le terrain du polar avec La musique adoucit les morts, un titre en trompe-l’œil qu'on croirait tiré de la Série Noire ou de chez Frédéric Dard.

Le pitch et les personnages :

C'est le commissaire Ambroise Lecendre (violoncelliste à ses heures), dit Mélo, qui va nous servir de guide dans la cité auvergnate, celle qui regroupe désormais Clermont et Montferrand. 
Mais si les deux cités sont réunies depuis ... 1630, certains habitants ne s'en sont toujours pas remis !
« Il est fier d'être un Montferrandais de souche. Un mulet blanc, du nom donné aux locaux depuis qu'en 1814, une foule de vignerons portant le traditionnel costume de fête à plastron blanc avaient dételé le carrosse de la duchesse d'Angoulême venue alors en visite royale, et l'avaient tracté à la place des chevaux jusqu'à la mairie de Clermont où l'attendaient le maire et ses adjoints.
Fier de sa grand-mère, plus particulièrement, qui a été rosière avant-guerre. Pauvre, elle avait été couronnée parce que méritante et, il faut bien le dire, parce qu'elle était la plus jolie des pauvres. »
Mélo n'a que peu de temps pour profiter de l'édition 2022 du Festival international du court métrage : le voici déjà appelé sur la scène d'un crime, le quatrième d'une série qui dure maintenant depuis quatre ans.
« La femme est le quatrième cadavre découvert sur le site de l'Ecopôle du Val d'Allier. Sur les trois premiers, les enquêteurs n'ont trouvé aucun ADN véritablement exploitable, mais il faut dire que les corps étaient dans un sale état. Il est certain que les quatre affaires sont liées. La coïncidence, sinon, serait à peine croyable : trois hommes et une femme. Découverts morts sur le même site à quatre ans d'intervalle, avec toujours la même signature christique.  
[...] On tue d'abord le fils d'un affairiste avide d'argent qui vend un terrain à des industriels au lieu de le sanctuariser, puis on élimine un des industriels ayant exploité le sol en causant des dommages à la nature, on trucide ensuite un politique ayant favorisé les transactions, et enfin... on arrive à la galeriste parisienne qui n'a rien à voir avec tout ce bordel. Non, il y a un truc qui cloche. »
Le récit débute donc en 2022, l'année de l'invasion de l'Ukraine, de la dissolution de notre Assemblée, ... le monde va mal et ce fond sonore nous est rappelé régulièrement comme un refrain lancinant. 
Autour du crime : la mouvance de Effondrement-Revirement, qui serait un clone littéraire du vrai mouvement Extinction Rebellion.
Mais les activistes écolos sont-ils vraiment derrière cette série de meurtres ?
Autour de Mélo le solitaire, « un animal sauvage, avec juste la grammaire et la syntaxe en plus » : son adjoint Dupuy et sa petite famille, sa jeune collègue Morgane ou encore une bonne amie d'origine japonaise, Tsukiko, dont le prénom (et la personne) évoque les années douces - celles du roman de Kawakami Hiromi joliment adapté en manga par Jiro Taniguchi

♥ On aime :

 Pour cette première incursion dans le polar, Hugo Paviot a délibérément évité le rythme trépidant du thriller ; il préfère s'attarder longuement pour installer son personnage solitaire, sa ville natale, ses passions pour le septième art et la musique, ses pensées vagabondes, son entourage.
De nombreuses digressions sont l'occasion pour Mélo de réfléchir à ces meurtres et à la marche du monde qui l'entoure.
« Il ressort les dossiers, les relit dans leur intégralité, donne des instructions, tord dix-huit trombones, envoie valser quatre avions en papier dans la corbeille, avale deux thermos de citron gingembre, oublie de déjeuner, rumine encore et encore pour en venir à la conclusion que le monde est réellement devenu fou. »
Le récit et l'enquête vont s'étendre sur près de trois ans, ce qui laisse à Paviot et Mélo, tout le loisir de s'indigner de la montée de l'extrême droite, du second mandat de Trump, de l'invasion de l'Ukraine ou encore des turpitudes de l'abbé Pierre, entre autres sujets médiatiques qui ont émaillé la période 2022-2024 !
 Tant et si bien que même si tous ces crimes semblent manifestement rattachés au lieu où l'on a retrouvé les cadavres (le parc Ecopôle), aucune piste solide ne montre le bout de son nez et l'enquête traîne en longueur, au grand désespoir des autorités. 
« - Le ministère nous met une pression pas possible. Mélo connaît la musique, non ?
- C'est une menace ?
- Prends ça comme un soutien. Bon, sinon, à part ça, ça va ? » 
Hugo Paviot ne fait guère de concessions aux standards habituels du roman policier : voici un auteur qui a plutôt envie de nous raconter une histoire, et même des histoires, de nous parler d'art, de musique, de patrimoine, et de plein d'autres choses. Et il ne s'en prive pas, avis aux amateurs !
 Avouons qu'on a eu un petit peur tout au long de ce bouquin, non pas à cause des crimes commis☺, mais parce que Mélo menace plusieurs fois de prendre sa retraite après avoir élucidé cette dernière affaire. 
Allez, pour une fois on va spoiler sans vergogne : soyez rassurés, Mélo va bien rempiler quelques années, de quoi nous assurer une suite, en tout cas on espère !
 J'en profite pour un petit aparté sémantique : le mot "province", sans doute jugé trop péjoratif, est désormais banni des discours institutionnels. On parle désormais de "territoires", éventuellement de "régions", comme si changer de mot suffisait à changer (ou seulement masquer ?) la réalité et ses disparités (cf. un petit article de Radio France à lire ici ou même les préoccupations de l'Académie Française !).
Mais Hugo Paviot et Mélo s'en foutent totalement : à Clermont-Ferrand, ils sont chez eux, tout simplement !

Pour celles et ceux qui aiment l'aligot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
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mercredi 18 février 2026

L'affaire de la rue Transnonain (Jérôme Chantreau)

[...] Transnonain est un crime d’État.


Visite immersive du Paris des années 1830, une ville dont les rues étroites, propices aux barricades ouvrières et aux miasmes putrides, n'ont pas encore été transformées par le baron Haussmann. Dans ce décor à la Jérôme Bosch, Jérôme Chantreau enquête sur le massacre des innocents de la rue Transnonain.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (468 pages, février 2025) :

Avec L'affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau s'empare d'un fait divers de 1834, une "bavure" sanglante des autorités de l'époque, pour nous plonger dans une période trouble et mal connue de notre histoire.
À l'heure où polices et milices osent s'affranchir de tout contrôle, il n'est peut-être pas inutile de réviser notre histoire, même un peu ancienne.

Le pitch et les personnages :

Le 14 avril 1834, pendant les barricades, un massacre est perpétré par la troupe au « numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg, à Paris ». Parmi la douzaine de victimes, aucun insurgé mais des commerçants, des artisans, des femmes, des enfants.
« - Vous ne pouviez pas faire ça proprement ? Pourquoi des femmes, des enfants, des vieillards ? [...] 
- Il y a des morts, inévitablement. Il faut être un journaliste républicain pour ne pas le comprendre ! »
La période est troublée mais l'événement ne pourra pas être passé sous silence : le célèbre caricaturiste Daumier en tire un dessin qui aura du succès, l'avocat Alexandre Ledru-Rollin s'empare de l'affaire, ...
« Ledru-Rollin affirme que Transnonain est un crime d’État. »
« Les républicains vitupèrent. Ils inventent un mot, transnonade, pour dire boucherie, tuerie, massacre. »
« Ces imbéciles du 35e de ligne sont allés jusqu’à tuer une femme et blesser plusieurs enfants. Cela choque l’opinion publique, qui a oublié le prix de la paix. Et voilà qu’avec cette fichue liberté de la presse, nous sommes obligés de nous justifier de nos actes. C’est le monde à l’envers. »
D'autant que cette sanglante "bavure" fait suite à un autre épisode qui s'était déroulé à Lyon très peu de temps auparavant, pendant la révolte des Canuts : le 12 avril 1834, un immeuble de la rue Projetée du quartier de Vaise est investi par la troupe qui fera 16 victimes dont femmes et enfants.
L'époque est agitée : la classe ouvrière revendique des droits et des salaires décents. Les syndicats sont interdits mais les employés se regroupent dans les sections mutualistes de la Société des droits de l’homme, une organisation qui est vite devenue la bête noire des autorités.
Le pouvoir est aux mains des Philippards, l'opposition est républicaine et le roman est traversé de personnalités de l'époque : le sinistre Adolphe Thiers qui n'était encore que ministre et son non moins sinistre homme de main le Général Bugeaud.
« — N’ayez pas d’inquiétude, monsieur. Nous passerons pour des massacreurs, le premier jour, pour des sauveurs, le lendemain. Et c’est à ce prix que vous aurez la paix. »
On croisera également le Père Enfantin et les Saint-Simoniens, ou encore la journaliste féministe Claire Démar, féministe avant l'heure, qui menait « combat à la société, à la propriété bourgeoise, à l’asservissement des femmes » et bien d'autres encore comme cet étonnant Père Louis-Edouard Cestac.
On apercevra même l'ombre d'Eugène-François Vidocq, le célèbre flique aux méthodes quelque peu contestables. Une belle galerie de portraits d'époque !  
Pour les besoins de son récit, l'auteur va nous inviter à suivre Annette, une jeune femme, une orpheline, qui vivait tant que bien que mal de prostitution dans les mauvais quartiers de Paris.
« On m’a expliqué que ma mère avait été emportée par la syphilis. Je pensais que c’était le nom d’un bateau. » 
Annette fréquentait l'un des habitants de l'immeuble, celui qui, du moins selon la version officielle, est supposé avoir mis leu feu aux poudres en tirant sur les soldats.
Après elle, un flique au passé douteux, « méthode Vidocq », qui est chargé d'enquêter sur cette affaire qui fait beaucoup de bruit et gêne les autorités : l'affaire est plutôt délicate, mais bientôt c'est le flique lui-même qui commence à déranger.

♥ On aime :

 Les bavures policières ou militaires ne datent pas d'aujourd'hui et Jérôme Chantreau nous décrit la situation sociale de l'époque de manière précise, détaillée, très documentée.
Autant vous dire que l'époque est rude, le récit est âpre et la lecture aussi instructive qu'inconfortable. 
D'autant que le bouquin est un petit peu longuet par moments et que l'auteur nous détaille le passé et le parcours des deux personnages principaux, la trop jolie rousse et le flique douteux.
 Mais ce livre est également une véritable immersion dans un Paris populaire, miséreux, indigent, où le lecteur devra se boucher le nez pour ne pas respirer « une âcreté toute particulière à Paris où se mêlent le crottin, l’odeur du pain cuit, la viande avariée ». Les rues sont étroites, ce qui est propice aux barricades et aux miasmes pestilentiels, et les parisiens commencent seulement à découvrir les « trottoirs à l’anglaise » : notre capitale n'a pas encore été transformée par le baron Haussmann.
 C'est une prose très riche au vocabulaire érudit (l'auteur fut prof de français !), l'ambiance est parfois sordide, digne d'un tableau de Jheronimus Bosch, et tout cela pourrait rappeler un peu le 1793 du suédois Niklas Natt och Dag, mais en plus accessible, rassurez-vous.

Pour celles et ceux qui aiment Paris.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Tribu (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
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mercredi 11 février 2026

La correspondante (Virginia Evans)

[...] La correspondance constitue sa façon de vivre.


Succès assuré pour "La correspondante", un roman épistolaire de la veine de "84, Charing Cross road". Une lecture facile et délicieuse, dans un style typiquement anglo-saxon.

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L'auteure, le livre (330 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'américaine Virginia Evans fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec ce premier livre, La correspondante, un roman épistolaire qui connait déjà un beau succès.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Leïla Colombier.

Le pitch et les personnages :

Sybil est une vieille dame. Cette ancienne avocate vient d'avoir 73 ans, elle vit seule à Annapolis sur la côte Est des US entre Washington et Baltimore.
Elle a des enfants (adultes), un fils Bruce, une fille Fiona, et même des petits-enfants.
Elle entretient de nombreux échanges épistolaires avec des correspondants de toute sorte : sa famille bien sûr, des ami(e)s, des auteur(e)s de romans (elle lit beaucoup), et même quelques célébrités, ...
« Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. »
Les courts chapitres sont faits de ces lettres, celles qu'elle envoie - ou pas, celles qu'elle reçoit, et même quelques emails. On retrouvera même quelques lettres de jeunesse au fond d'une vieille boîte.
Pour cette ancienne avocate, l'important c'est « le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. »
Et peut-être puise-t-elle son assurance « derrière le voile que procurent l’encre et la page ».
Les lettres sont l'occasion de partager quelques petits riens de l'ordinaire, ces toutes petites choses dont la vie est faite comme l'écrivait Christine Montalbetti.
« Je vais bien. Nous avons eu un beau printemps. Mes dahlias resplendissent, je suis très contente. Et voilà à quoi j’en suis réduite, une vieille dame en train de faire son rapport de jardinage. »
Mais au fil des échanges qui se croisent, on devine quelques petites intrigues, quelques secrets qui vont se dévoiler peu à peu : le livre est remarquablement construit et se lit comme un récit captivant.
Il y a des lecteurs compulsifs, Sybil est une correspondante assidue : 
« Comment est-ce que je remplissais mes journées ? En lisant, en écrivant des lettres ? Rien d’autre que ça ? »

♥ On aime :

 Qu'est-ce donc qui attire inexorablement les lecteurs (qui nous attire) vers les romans épistolaires ?
Serait-ce parce que le courrier postal est une espèce en voie de disparition à l'heure des réseaux numériques et de l’immédiateté ? Parce que les services postaux vont bientôt s'arrêter ?
Ou parce qu'écrire une lettre est devenu un geste démodé, désormais lourdement chargé de nostalgie, comme le dit si bien l'un des personnages : « je suis curieux de savoir comment, ou pourquoi, vous avez pu garder une habitude si désuète et peu pratique ».
Ou peut-être parce que sous sa forme littéraire (le roman), l'échange épistolaire est une adresse à un correspondant qui n'est que de fiction, et donc finalement plutôt au lecteur lui-même ? Alors le style, la syntaxe, de la lettre répondent à des codes qui interpellent et mobilisent le lecteur, seul réel destinataire de la lettre du roman.
 Quoiqu'il en soit, on ne compte plus les récits épistolaires devenus des best-sellers comme le terrible Inconnu à cette adresse ou le plus sympathique Cercle des  amateurs d'épluchures de patates ou encore le 84, Charing Cross road qui est d'ailleurs cité dans ce roman.
La correspondante partage d'ailleurs pas mal de points communs avec Charing Cross : dans les deux cas, il est question de correspondance bien sûr mais également de livres et de lectures. Les ingrédients essentiels d'une excellente recette qui a fait ses preuves et qui sait toujours régaler ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment recevoir du courrier.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.