Affichage des articles dont le libellé est famille. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est famille. Afficher tous les articles

vendredi 20 mars 2026

Cavillore (Jérémie Claes)

[...] Que se passe-t-il donc à Gourdon ?


Après deux polars aux arrières-plans politiques, Jérémie Claes nous revient avec un livre beaucoup plus personnel, entre roman noir et histoire familiale, aux parfums de Haute-Provence, ses terres d'adoption.

❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (240 pages, février 2026) :

Le belge Jérémie Claes n'est pas inconnu de nos services : on l'avait découvert en 2024 avec L'horloger, un thriller sur fond de complotisme, pas extraordinaire mais de bonne facture et avec des côtés plaisants.
L'individu avait récidivé en 2025 avec Commandant Solane (pas lu ici) toujours sur fond politique.
Et le voici de nouveau pris en flagrant délit avec Cavillore.
Avant de commettre tous ces crimes, le susnommé était un honnête caviste, amateur de cuisine conviviale et du soleil de Provence : c'est là, dans la région de Gourdon, le village de sa grand-mère, qu'il situe habituellement ses intrigues.

Le pitch et les personnages :

Nous sommes en 1993, au pied du plateau de Cavillore qui domine les gorges du Loup. Le village de Gourdon est en émoi après la découverte de charognes déposées chaque jour au petit matin sur la route, non loin de la place.
Certains disent avoir aperçu une grande bête venue déposer les charognes, une énorme chienne, une sorte de Cerbère remonté des abysses du plateau, peut-être de l'aven du Trou-du-Mouton. 
« C'est un chien, mais hors de proportion, un chien de légende. Un machin du Gévaudan. »
Des carcasses d'animaux, chèvres, chiens, ... mais aussi le cadavre d'une jeune femme, une estrangère, une randonneuse : « que se passe-t-il donc à Gourdon ? »
« Les gendarmes n'ont pas rendu leurs conclusions que, déjà, on sait. C'est un meurtre. Le premier en plusieurs décennies. On ne se souvient pas d'ailleurs d'un crime commis dans le coin, et encore moins d'un assassinat. Il arrive que l'un ou l'autre se comporte mal, qu'il fréquente mal, mais jamais au village. »
Les habitants jasent et s'inquiètent. Beaucoup médisent, à propos par exemple de Rémi, l'enfant du village qui a mal tourné, de la « mauvaise engeance  », ou encore contre les Camillieri, cette grande famille de marginaux à demi hippies qui occupent une ferme au-dessus de la petite cité.
Alors « tout le village s'inquiète et certains voient une malédiction dans la découverte successive des cadavres ». Justin, le garde-chasse est chargé de patrouiller dans la garrigue.
Et puis il n'y a pas que des animaux proprement égorgés, il y a « cette fille. Chaque cadavre d'animal découvert rend le décès de cette fille plus mystérieux. Plus inquiétant ».
Alors bientôt « on en a marre de ces histoires de charognes un peu répétitives. Le folklore, ça va deux minutes ».
Plus haut, chez les Camillieri, c'est La Mère, Ariane, qui fait tourner la maison, une véritable cheffe de tribu. Elle accueille même Nico, le parigot revenu au païs.
Cela nous vaut un beau portrait d'une femme forte et bienveillante, et qui entend défendre les siens.
Mais cette année 1993, nous n'aurons que les échos des drames qui se sont déroulés sur le plateau de Cavillore et il nous faudra attendre 2024, un autre moment, une autre époque, pour découvrir toutes les clés de ce qui s'est vraiment joué là-haut. 
Trente ans plus tard, les habitants du village ont beaucoup vieilli, certains ne sont d'ailleurs plus là et ce sont les enfants qui hériteront de ces clés. Des enfants devenus adultes mais qui ont grandi avec tout le poids de ces mystères silencieux.

♥ On aime :

 Jérémie Claes a délaissé son commandant Solane et les arrières-plans très politiques de ses deux premiers polars (qui ne nous avaient pas vraiment conquis) pour nous livrer ici un roman beaucoup plus personnel, et c'est plutôt réussi. 
On sent qu'il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Nico et que ce village de Gourdon lui tient vraiment à cœur. Les amateurs de couleurs et de saveurs locales vont se régaler.
 L'auteur a réussi à équilibrer une intrigue de roman noir (il y a quand même quelques cadavres et pas que des chèvres !) avec une savoureuse galerie de personnages, comme cette belle famille des Camillieri, à qui d'ailleurs il dédicace son roman. 
Si la première partie du récit (1993) est parfois un peu longuette et la prose un peu sèche, la dernière époque (2024) est un véritable régal qui profite de tout ce que l'on a accumulé dans les chapitres précédents.
 Et pour finir, si l'on veut des connexions, des références, on peut penser à la navarraise Dolores Redondo ou mieux, à un natif de Haute-Provence, Pierre Magnan (pas très récent, celui-ci ☺ !). 
Des auteurs qui savent tisser harmonieusement les énigmes d'une intrigue avec les légendes et les superstitions du pays, sans jamais laisser le fantastique prendre le dessus sur le récit.

Pour celles et ceux qui aiment la Haute-Provence.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 22 janvier 2026

Rose, Marie & Dalida (Catherine Gucher)

[...] Ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs.


Une lecture éprouvante, à l'image du destin de Rose, mais un salutaire devoir de mémoire avec le rappel de l'histoire récente de l'île de La Réunion et de la sinistre affaire des "enfants de la Creuse".

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (240 pages, janvier 2026) :

Catherine Gucher est sociologue et son travail nourrit ses livres, très engagés.
Avec Rose, Marie & Dalida, elle nous brosse un portrait peu reluisant de la néo-colonisation de l'île de La Réunion, avec au premier plan, la sinistre histoire dite des "enfants de la Creuse", quand l'état français organisait à grande échelle, la déportation d'enfants réunionnais pour fournir de la main d'oeuvre aux régions de métropole.
Dans les années 70-80, ce seront plusieurs milliers d'enfants de La Réunion, alors en pleine expansion démographique, qui seront arrachés à leur île (et beaucoup à leur famille pas très clairement consentante) pour repeupler les départements de métropole désertés par l'exode rural, la Creuse notamment.
« On a encore un peu de temps car on va entrer dans la saison d’hiver, il y aura moins de travail dans les fermes. Mais la pénurie de main-d’œuvre est terrible en Creuse, il faudra que tout soit prêt pour le printemps. Le ministre a été formel. »
Cette véritable déportation organisée par Michel Debré et les institutions françaises (BUMIDOM, DDASS, ...) permettait de "régler" deux problèmes d'un coup : la pression sociale sur l'île et le besoin de main d'œuvre de campagnes françaises désertées.
Il faudra attendre 2014 pour que l'État français reconnaisse enfin sa responsabilité.
On sait désormais que beaucoup d'autres pays se livrèrent (récemment) au trafic d'enfants : pas seulement le Canada avec les enfants de tribus indiennes, l'Espagne franquiste avec ceux de mères républicaines ou l'Australie avec les jeunes aborigènes mais aussi le Danemark avec les inuits, l'Irlande avec les Magdalene Laundries, ou même la Suisse qui prit modèle sur nous dans les années 80 ... 
La liste est effarante et semble sans fin, à tel point que ce blog est même affligé d'un mot-clé sur ce thème sinistre mais hélas bien réel, des enfants volés.

Le pitch et les personnages :

Revenons à Rose, Marie & Dalida.
Rose, c'est Rose Lankrane qui habite une cabane sur l'île de La Réunion, entre sa mère et son mari, elle n'a choisi ni l'une ni l'autre. 
Dans les années 70, elle survit avec ses enfants, qu'elle n'a pas choisis non plus, entre le dernier cyclone et la prochaine éruption du volcan, « en grattant la terre pour faire sortir trois feuilles de brèdes, quatre patates douces et un peu de manioc ».
Rose a la peau sombre et « l’esprit un peu mêlé », c'est une proie facile pour les services sociaux :
« Parce que ma mère ne m’avait pas fait les bras assez longs pour serrer les enfants contre moi. »
Des services sociaux qui vont la convaincre, comme beaucoup d'autres mères sur l'île, qu'elle a trop d'enfants, qu'elle ne sait pas les éduquer correctement, qu'ils vont mal tourner ici et qu'il vaut mieux leur en confier un (le garçon a l'air costaud) pour qu'ils puissent lui offrir un avenir meilleur en métropole. 
Elle n'a qu'à signer en bas de la feuille, là, ses initiales R.L. si elle peut, ce serait parfait, ou même une simple croix, ça suffira.
« Elle n’a pas le courage. C’est peut-être la paresse, ou la résignation, ou encore l’esprit qui n’est pas assez fort. »
Marie, c'est la vierge, toute vêtue de bleu. 
C'est la confidente de Rose car elle aussi, elle a offert son fils en sacrifice.
Dalida, toute vêtue de brillant, c'est bien sûr la chanteuse, celle qui faisait rêver Rose à la radio ou à la télé.

♥ On aime :

 On se souvient d'un autre roman qui évoquait cette sombre page de notre Histoire : Déracinés de Fanny Laurent (2022). Curieusement, dans chacun de ces deux livres, les deux enfants déracinés portent le même prénom : Gabriel, et les deux récits convergent vers l'asile psychiatrique. 
Ces déportations, ces abandons, ces arrachements, sont des blessures terribles, de celles dont ne guérissent ni la mère, ni l'enfant.
« Elle a tellement perdu pendant toutes ces années que le deuil et la séparation sont devenus comme une sorte d’habitude. 
[...] Elle ne savait pas qu’un jour, elle n’aurait plus de larmes pour pleurer, qu’elle n’aurait même plus de chagrin. »
 C'est une lecture bien éprouvante et on regrette un peu que Catherine Gucher ait grossi le trait pour son portrait de Rose. Née d'une mère peu aimante, c'est rien de le dire, la pauvre femme n'est gâtée ni par sa naissance, ni par sa famille, ni bien sûr par sa destinée. 
On veut bien croire que ce fut le cas de plusieurs femmes réunionnaises, on comprend aussi qu'elle représente ainsi le profil idéal pour les services sociaux, mais pour autant cet acharnement du destin littéraire nuit quelque peu à la force et à la subtilité de la démonstration.
 Mais ce roman a le grand mérite de nous rappeler, une fois de plus, une sombre page de l'histoire coloniale de l'état Français. Une page récente, il faut le rappeler : on parle des années 60-70.
Et l'auteure profite de son récit pour faire défiler également toute l'histoire récente de l'île de La Réunion et les personnalités qui ont marqué l'île ces dernières années : des hommes et des femmes totalement méconnus chez nous.
On croisera rapidement Isnelle Amelin, une militante féministe et communiste, Paul Vergès, le fondateur du parti communiste réunionnais et le frère du célèbre avocat, ou encore le docteur Camille Sudre, qui anima Radio Free Dom, dont la saisie des émetteurs mit le feu aux poudres des événements dits du Chaudron en 1991. 
Un salutaire devoir de mémoire.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Mot et le Reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 29 octobre 2025

Un jour, ça finira mal (Valentin Gendrot)

[...] Les signaux faibles du drame.


En 2021, Jérôme a tué Magali à coups de batte de base-ball.
Le meurtrier se suicidera avant son procès et c'est Valentin Gendrot qui va nous faire le récit (incroyable) de l'histoire vraie de son cousin Jérôme.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, septembre 2025) :

Le journaliste Valentin Gendrot cède à son tour aux sirènes de la mouvance littéraire française d'aujourd'hui qui veut qu'un bon auteur écrive sur sa vie, sa mère, son père, sa famille.
Mais après la lecture de son récit, il y aura largement de quoi lui pardonner d'avoir écrit sur son cousin : Un jour, ça finira mal est sous-titré Jérôme a tué Magali car il faut bien appeler un chat, un chat et un féminicide, un meurtre.

Le pitch et les personnages :

Ce n'est pas vraiment un pitch ni même un résumé, plutôt une brève d'actualités [clic] ...
En février 2021 près de Rennes, Magali Blandin, mère de quatre enfants, est tuée à coups de batte de base-ball par son mari Jérôme Gaillard, parce qu’elle l’avait quitté.
Jusque là ..., mais c'est pas tout.
Les parents de Jérôme, Jean et Monique, avaient prêté une belle somme d'argent à leur fils pour acheter les services d'un petit gang de géorgiens. Les voyous sont partis avec le fric et le pauvre Jérôme a dû s'occuper lui-même de Magali.
Jusque là ..., mais c'est toujours pas fini.
Jérôme va se suicider en prison avant son procès.
Ses parents, inculpés comme complices, vont également se suicider rapidement. Il n'y aura donc pas de procès.
Et si ça ne vous suffit toujours pas, sachez également que Franck, le frère de Jérôme, second fils de Jean et Monique, s'était suicidé lui aussi quelques années auparavant : poussé à bout parce que sa chérie le quittait (faut dire qu'il la cognait un peu aussi).
De la famille Gaillard, deux parents, deux frères, il ne reste donc plus personne.
Si c'est pas une famille dysfonctionnelle ça !
S'il ne s'agissait pas d'une histoire 100% vraie, on aurait pu se dire que Valentin Gendrot poussait vraiment le bouchon un peu loin et en faisait un peu trop.
Son éditeur avait même quelques appréhensions : « Éviter les additions d’horreurs, un conseil de mon éditrice. Je le note, promets d’essayer. »
Mais non, les faits, rien que les faits : Monique était la sœur de son père, Franck et Jérôme ses cousins, l'écrivain se contente de raconter l'histoire d'une branche de sa famille, « la branche pourrie de [son] arbre généalogique. » 
« Mon grand- père cognait ma grand- mère. Jean cognait Monique. Franck cognait sa femme. Jérôme a tué Magali.
[...] Une longue liste de violences conjugales, un terme souvent mal choisi car il devient impossible d’en connaître l’auteur et la victime. Ici , le schéma se répétera, encore et encore, et toujours dans le même sens.
[...] Je suis le cousin de l’assassin. Je suis le neveu des complices. »

♥ On aime mais c'est rude :

 On peut supposer que Valentin Gendrot a longtemps hésité avant de se lancer dans ce récit.
« Je pose une question. Pourquoi écrire sur ce sujet ? Et mes réponses, courtes, de s’enchaîner. Pour la gravité des faits. Pour raconter ce monde que beaucoup croient enfoui. Parce que l’histoire familiale est dingue. Pour documenter les raisons d’un féminicide. Ce qui pousse un homme à tuer sa femme, à y entraîner ses parents. »
Le journaliste documente ici un monde rural qu'il connait bien « pour l’avoir souvent subi. [...] Les idéaux de la propriété : la femme, la terre, la maison. »
Le messager se doit de porter la parole, raconter « l'histoire de ces coupables qui ne seront jamais jugés, de ce clan ».
Et puis en filigrane, tenter de répondre à cette puissante question : « celle de ne pas avoir décelé les signaux faibles du drame », de ne pas avoir imaginé, ou du moins pas assez clairement, que « un jour ça finira mal ».
 Autant vous prévenir, Valentin Gendrot ne fait vraiment aucun effort pour rendre son histoire attrayante ou la lecture agréable. Aucun effort car « nous ne sommes pas dans un polar, où la vérité, rien que la vérité, éclate à la fin du texte ».
Les faits rien que les faits, bruts, sidérants, d'une horreur indicible à vous en faire lâcher le bouquin.
L'homme insondable, masculinité toxique, instinct de propriété, à vous faire désespérer du genre humain.
Voilà une lecture absolument nécessaire mais particulièrement éprouvante : Magali fut la « vingt-troisième victime de féminicide de l’année 2021 ».

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Stock (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 22 août 2025

Les adversaires (Michael Crummey)


[...] - Ça va mal, ça va mal, murmura-t-elle.

Un récit truculent et plein de verve pour ce roman très noir : dans un petit village de pêcheurs de Terre Neuve au XIXe, l'affrontement terrible d'un frère et d'une sœur pour le contrôle du commerce et de la pêche.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (368 pages, août 2025, 2023 en VO) :

Michael Crummey est un auteur canadien anglophone déjà bien connu chez lui.
Son roman Les adversaires était paru en 2024 chez Phébus et le voici ré-édité en petit format chez Libretto pour la rentrée littéraire 2025.

Le pitch et les personnages :

Mockbeggar, un petit village de pêcheurs, un simple poste de pêche, un « coin reculé du Royaume de Dieu », sur la côte Est de Terre-Neuve (aujourd'hui un quartier de Bonavista).
Au début du XIXe, c'est là que quelques colons protestants venus d'Angleterre, une poignée de catholiques irlandais et quelques austères quakers, affrontent une nature rude et sauvage dans l'espoir d'une bonne fortune ou l'oubli d'un sombre passé. 
Une terrible épidémie vient de décimer la petite communauté et de rebattre les cartes parmi ceux qui entendaient dominer le commerce de la région. Un frère et une sœur se retrouvent à la tête de deux compagnies de pêche concurrentes : la désormais riche Veuve Gaines, intrigante et manipulatrice, et le rustre Abe Strapp, violent et mal dégrossi.
« [...] – Tu souhaites ma mort, pas vrai ? demanda-t-il en lui jetant un sourire. 
– De tout mon cœur. 
– Moi, vois-tu, je souhaite pas la tienne, dit-il en se dirigeant vers la porte. Il posa une main dessus avant d’ajouter : J’espère que tu vivras longtemps. Et que chaque instant sera pour toi un tourment aussi noir que ce que tu vis maintenant. »
Mockbeggar va devenir le théâtre de leur affrontement et sur ce petit échiquier, les habitants ne sont que des pions manipulés par l'une ou par l'autre dans cette lutte incessante. Un plateau de jeu que les tempêtes, les flibustiers, les famines, les caprices de la mer ou les glaces du Labrador, viennent régulièrement renverser pour relancer la partie.
Leurs deux intendants, le sacristain Abraham Clinch pour Abe Strapp et Aubrey Picco pour la Veuve Caines, essaient tant bien que mal d'endiguer le chaos.
« [...] Le Sacristain ne tolérait pas les commérages au sein de son équipage, mais hors de portée de ses oreilles, le meurtre de Dallen Lambe et la noyade de Seamus Fleet le jour de la Saint-Patrick furent amplement commentés. Tout comme la Veuve Caines et l’accoutrement répréhensible qu’elle avait adopté depuis la mort de son mari, ainsi que le fléau sans pitié qui avait ravagé la côte et pris trois d’entre eux. En mettant bout à bout tous ces signes et ces épreuves, les marins en vinrent à la conclusion qu’ils assistaient probablement à la fin des temps dont il était question dans le Livre de l’Apocalypse. »

♥ On aime :

 Voilà un roman truculent, haut en couleur, plein de pittoresque et de vigueur. Le canadien est très en verve et sa faconde élégante manie la langue avec brio pour nous brosser une fresque digne des plus sombres naturalistes flamands : né à Terre-Neuve où il vit toujours, cet écrivain a des récits captivants à partager sur sa terre natale.
 Avec ce presque huis-clos (le lecteur ne quittera pas le village et ne prendra même pas la mer) l'auteur nous fait partager la vie de ces exilés qui affrontaient une nature rude et impitoyable, dans un lieu et une époque où il ne faisait pas vraiment bon vivre.
Michael Crummey a réussi à donner vie à une sacrée galerie de personnages d'où émerge l'énigmatique figure de la Veuve Caines, une femme qui s'habille en homme et pour laquelle le lecteur, partagé entre fascination et suspicion, hésite à prendre fait et cause, instinctivement poussé à se méfier d'elle autant que du diable en personne.
La prose éloquente et l'humour féroce cachent un roman très noir, où l'on ne sait trop si le chaos va naître de la folie des hommes ou de celle de la nature.

Pour celles et ceux qui aiment la pêche à la morue.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Libretto (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 18 août 2025

Les mandragores (Marius Degardin)


[...] - Encore en vie ?

Un premier roman percutant signé par un très jeune auteur : l'histoire d'une fratrie abandonnée par les parents. Marius Degardin ose se faire une place sur la scène littéraire.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (312 pages, août 2025) :

On sait depuis Corneille, que la valeur n'attend pas le nombre des années. En voici encore la preuve avec ce premier roman Les mandragores, du très jeune (22 ans !) Marius Degardin.
Notre record était détenu à 23 ans par l'italien Matteo Porru avec La douleur fait naître l'hiver.
C'est toujours un grand plaisir et une grande satisfaction que de découvrir une nouvelle plume, une nouvelle voix qui, même noyée dans le bruyant tumulte d'une rentrée littéraire, reste assez forte pour se faire entendre et captiver l'attention de ses lecteurs.
L'an passé, les éditions Le Panseur nous avait proposé le premier roman de Bénédicte Dupré La Tour (Terres promises), une sacrée lecture, qui était monté sur notre podium 2024 et c'est encore une bonne pioche cette année avec ces Mandragores.
Les mandragores a été sélectionné cette année pour le Prix Fnac et le Prix Envoyé par la Poste.

Le pitch et les personnages :

Ce jeune auteur nous invite au restaurant à Paris, entre Bastille et République, un établissement à l'enseigne prometteuse « Amore e Gusto »
Mais ne salivez pas trop vite : le resto a été abandonné par les tenanciers italiens Silvio Cipriani et Giuletta Umiliani.
Abandonné, tout comme les quatre enfants qui vivotent dans le resto de leurs parents qui leur ont laissé « juste un grand vide au fond du bide ».
Et c'est donc l'histoire de cette fratrie, quatre enfants d'immigrés italiens, les quatre Cipriani littéralement abandonnés par leurs parents : « quelques photos, des lettres, un portefeuille troué avec quelques lires dedans, et un carnet. On avait plus que ça des parents. Ça et des souvenirs qu’on aurait préféré enterrer. ».
L’aîné c'est Primo, la colère incarnée, c'est lui qui organise tous les mois un « dîner de famille » où ils se retrouvent tous les quatre, pour boire plus que pour manger, peut-être parce que « c’est seulement quand on a le ventre rassasié qu’on sait si on est vraiment malheureux. ».
Piero, c'est l'aveugle qui picole et « il tapait fort dans l'éthanol ».
La fille c'est Chiara, une jeune sage-femme affligée d'un bec de lièvre ce qui lui donne parfois un « beau sourire vertical ». Elle, c'est une révoltée.
« [...] « Sages le jour, femmes la nuit » : c’était la devise qu’elles avaient brodé sur leur veste en cuir. Le collectif se retrouvait toujours en tête de cordon les jours de manif. Drapeau rouge sur l’épaule , foulard sur le nez et pavé dans la gueule des CRS, c’était le même refrain : ma sœur revenait toujours amochée de ses entrevues avec le pouvoir. »
Le petit dernier de la fratrie, c'est lui qui raconte. Il se fait appeler Benoît car il aime pas trop le prénom sous lequel il a été déclaré par son père : Benito ... en l'honneur du Duce.
« [...] Une fratrie d’Italiens qui pieute dans une brasserie de ritals en perdition, ça n’avait choqué personne dans le quartier. Une fois nos parents partis, on avait même gagné la pitié des concierges voisins. Ça se traduisait par des petits sourires et des invitations qu’on déclinait toujours en regrettant, le ventre vide, mais fiers. »

♥ On aime beaucoup :

 Ces quatre-là sont nés de parents plus que toxiques, délétères, dangereux, les mots ne sont pas assez forts, et ils ont vécu des histoires vraiment pas possibles. Et encore, j'ai pas mal édulcoré la présentation. 
Heureusement, le roman navigue bien au large de l'écueil du misérabilisme complaisant. 
Bien au contraire, c'est la rage qui domine ce récit. Une rage nourrie par une injustice implacable et une rage de (sur-)vivre et de s'en sortir, coûte que coûte. 
S'il fallait une référence, le ton serait un peu celui de L'enragé de Sorj Chalandon.
 La première partie du bouquin où Benito/Benoît nous présente sa fratrie est une véritable claque littéraire. Ça fuse de toutes parts et Marius Degardin tape fort à coups de bonnes formules sur le thème "familles, je vous hais".
« [...] Je farfouille dans les chips mais je trouve pas le goût que je cherche. Poulet, barbecue, moutarde, ils ont de tout mais pas « retrouvailles heureuses en famille ». Merde alors !
[...] Un curé en fin de carrière. Il a visiblement pas trop suivi l’histoire puisqu’il a parlé d’une famille aimante qui se retrouvera dans l’au-delà. Je suis bien content que ce dernier n’existe pas. »
Marius/Benito, « la rage au ventre et les tripes tordues », tape, cogne, comme un boxeur sur son sac de frappe, soufflant à grand bruit de han ! et de han ! qui viennent déranger quiétude et silence car chacun sait que « les histoires de famille ont la très mauvaise habitude de se consumer dans un odieux silence » .
Mais cette furie est aussi « une invitation au courage, le refus de la passivité angoissée ».
 Un peu plus loin, la furie devient folie furieuse, et au sens propre, puisque nous voici enfermés à Sainte-Anne : si le titre évoque la floraison des mandragores, c'est que les pendus ne sont pas bien loin.
Ce n'est qu'un premier roman et l'on sent là que Marius Degardin ne maîtrise pas toujours sa plume et se laisse parfois emporter par la véhémence de son personnage, et il y a de quoi.
 Au fond de nous, on préfère ne pas savoir ce que l'auteur partage avec ses personnages, mais visiblement Marius Degardin est quelqu'un qui a quelque chose à dire. 
Un premier roman percutant signé par un auteur bien jeune qu'il va falloir suivre de près.

Ce livre fait partie de la sélection du prix Envoyé par la Poste qui récompense les jeunes talents ayant transmis par voie postale leur manuscrit à un éditeur.
Il est également retenu dans la sélection du Prix Fnac 2025.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Panseur (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 27 juin 2025

La colline qui travaille (Philippe Manevy)


[...] Parce qu’ils sont ordinaires et uniques.

Plus qu'une autobiographie, Philippe Manevy nous propose une "biographie généalogique" avec l'histoire de ses grands-parents, ouvriers de la soie à Lyon au siècle dernier. Devoir de mémoire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (369 pages, janvier 2025) :

Le français Philippe Manevy a posé ses valises au Québec il y a belle lurette. L'abandon de ses racines l'a finalement poussé à écrire sur sa famille, peut-être sur une idée de sa mère : « Et ma mère de conclure la soirée : « Toi qui aimes écrire, tu pourrais raconter tout ça, un jour. ».
Un bouquin dont les thèmes (filiation et classe sociale) sont à rapprocher de ceux abordés, par exemple, par José Enrique Bortoluci dans son livre Ce qui m'appartient, ou encore par Annie Ernaux à qui Manevy consacre tout un chapitre.
Un ouvrage qui fait partie de ceux qui « me font traverser des périodes de l'Histoire que je n'ai pas vécues, m'aident à comprendre des réalités sociales dont j'ignore tout. ».

♥ On aime :

 Voici encore un auteur qui semble, du moins en premier abord, s'inscrire dans le mouvement très tendance de ces écrivains français qui considèrent que le meilleur roman est encore celui de leur propre vie. 
Ou plus exactement ici, le roman de leur propre famille puisque Philippe Manevy va nous raconter l'histoire de ses grands-parents (lui-même est né en 1980, ses grands-parents dans les années 1900).
Manevy parvient néanmoins à prendre du recul et à offrir un regard suffisamment distancié sur ce récit comme lorsqu'il écrit que « la famille [...] n’a jamais autant fasciné que dans les dernières décennies. Tout le monde ou presque, moi compris, est tenté de raconter son histoire. On pourrait mettre cela sur le compte d’un narcissisme typique de notre époque : valorisation des blessures intimes au détriment des luttes collectives. »
S'il sera ici toujours question du "je", pour autant il s'agira plutôt de biographie généalogique.
Et si ce bouquin arrive à se distinguer du flot des autofictions qui inondent nos librairies, c'est parce que Philippe Manevy s'intéresse finalement un peu moins à lui-même qu'à sa famille et surtout à ses grands-parents : « je les raconte parce qu’ils sont ordinaires et uniques. Parce que je me cherche en eux, et dans notre passé disparu. Parce que, me cherchant, j’espère bien trouver autre chose. ».
➔ Ce qui rend également ce roman captivant, c'est son enracinement dans le "social". Le titre provient d'une bonne formule que connaissent tous les lyonnais dont la bonne ville est ancrée à la confluence de deux fleuves et aux pieds de deux collines : la colline de Fourvière où trône, majestueuse, la basilique du même nom et à l'ombre de laquelle prospèrent les bons bourgeois, et la colline de la Croix-Rousse dont les pentes abritèrent longtemps les fameux canuts, ces ouvriers de la soie qui furent à l'avant-garde des révoltes ouvrières du XIXe. 
Les lyonnais vivent donc entre la colline qui prie et la colline qui travaille« deux buttes jumelles et ennemies, se faisant face. ».
Comme le suggère le titre du livre, c'est sur cette dernière qu'a pris racine la famille de l'auteur et son grand-père maternel est « l'anticlérical, l'ouvrier, le syndicaliste de toujours ».
« [...] Ces canuts ne correspondaient pas à l'image que je m'étais faite du prolétaire d'après "Germinal" : propriétaires de leurs métiers à tisser, ils devaient avoir des connaissances techniques assez poussées pour les faire fonctionner, les réparer, les perfectionner au besoin.
Éduqués, tenant leur propre journal et se réunissant régulièrement, ils n'avaient pas besoin qu'un chef venu d'ailleurs les secoue pour prendre conscience de l'injustice. Leurs revendications, exprimées haut et fort, menaçaient le pouvoir en place. »
 À la fin de cette lecture à plusieurs niveaux (famille, histoire, Lyon, besoin d'écriture, ancrage social, ...), une question demeure, presque un regret : pourquoi nous, nous n'avons pas transcrit la mémoire de nos grands parents ? 
Sans prétendre au roman bien sûr, mais au moins dans le but de coucher sur le papier ce qui a déjà disparu ... Étions nous donc si pressés de tourner la page du siècle passé ?
On a presque tous connu, même brièvement, un grand-père ou une grand-mère, mais quels sont les métiers que cet aïeul a exercés, les chemins qu'il a suivis, les différents lieux où il a vécu, les difficultés qu'il a surmontées, les événements qui l'ont façonné, les gens qu'il a aimés, les blessures dont il a souffert, ... ? 
Et puis, est-ce que cette mémoire perdue manquera aux générations futures ?

Les personnages :

Philippe Manevy est né en 1980, ses grands-parents dans les années 1900.
Son grand-père maternel, René, appartenait à l'élite de la classe ouvrière, les ouvriers du livre : il travaillait à la linotype dans les journaux lyonnais et « l'orthographe était pour lui la forme typographique de l'élégance vestimentaire ».
Alice, son épouse, tirait les fils de soie dans les ateliers de tissage.
Dans ce récit de leur histoire, l'auteur se fait souvent très didactique comme, par exemple, lorsqu'il explique la chanson Nini Peau de Chien : peut-être pour son public québécois ou des français trop jeunes qui ne maîtriseraient pas nécessairement toutes les références de ce passé populaire.

Pour celles et ceux qui aiment les canuts de Lyon.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le bruit du monde (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 20 juin 2025

Un perdant magnifique (Florence Seyvos)


[...] Le sentiment de vivre avec un fou.

Portrait de famille recomposée : une mère et ses deux filles fascinées par un beau-père mythomane.
Florence Seyvos décortique avec soin et délicatesse, les relations subtiles et complexes de ces trois femmes prises tour à tour dans le tourbillon d'une folie douce.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (144 pages, janvier 2025) :

Florence Seyvos, née en 1967, n'a pas volé son succès et a déjà raflé plusieurs prix, notamment pour Le garçon incassable (2014).
Avec Un perdant magnifique (déjà couronné du Prix Livre Inter 2025 et d'autres encore), elle s'inscrit dans le mouvement très tendance de ces auteurs français pour qui le meilleur roman est celui de leur propre vie. 
Cette autofiction qui a envahi nos librairies, on aime ou on n'aime pas c'est selon, mais indéniablement Florence Seyvos se distingue du lot grâce à son travail sur l'écriture et peut-être aussi parce qu'elle a su mettre un peu moins d'auto et beaucoup plus de fiction dans sa recette : un mélange plutôt réussi.

Les personnages et le canevas :

Les années 80 (avec plein de petits détails amusants qui datent !). 
Une mère, Maud, deux filles d'un premier mariage, Irène et Anna (la narratrice), et un beau-père, Jacques.
Une famille en plein tourbillon, mère et filles habitent au Havre, de retour d'Abidjan où Jacques travaille toujours. Il revient les voir régulièrement, disparaît, réapparaît, tel le lapin d'un prestidigitateur.
Magicien, il l'est, assurément. Il sait comment hypnotiser son public, sa famille assise au premier rang. Le lecteur juste derrière.
« [...] Nous ne parlions pas du fait que nous avions le sentiment de vivre avec un fou. Pourtant depuis des années, le soir, sous nos yeux, Jacques allait se coucher, une carabine à l’épaule. Parce qu’il était persuadé que des gens pouvaient venir nous attaquer la nuit. »

♥ On aime :

 Le beau-père Jacques, c'est lui Le perdant magnifique. Il est dépensier, instable, impatient, inconséquent, égoïste, autoritaire, imprévisible, irresponsable, ...
Mais il est aussi, flamboyant, fascinant, affectueux, gentleman, héroïque, joyeux, charmeur, ...
Les deux listes pourraient s'allonger encore et encore et même se mélanger car quand on est un peu l'un, on est aussi un peu l'autre.
Aucune violence dans cet homme (c'est pourtant très tendance, ça aussi) même s'il est incroyablement toxique et si ses magnificences causent pas mal de dommages collatéraux.
Ce perdant magnifique on va le découvrir par les yeux des femmes de sa vie : Anna, sa sœur et leur mère.
 Plus qu'au bonhomme, le roman s'intéresse plutôt aux trois femmes que Jacques subjugue et tient sous son charme. Mais il ne s'agit pas d'une fascination naïve et béate. La relation de ces quatre-là est bien plus subtile, ambiguë et compliquée que cela. On n'en dévoile pas plus mais c'est assez passionnant et l'on dévore ce petit bouquin, avide de comprendre ... si tant est que l'on puisse comprendre.
 Et puis bien sûr, il y a la prose de Florence Seyvos. Factuelle, simple, anecdotique, quasiment dépourvue d'introspection, de sentiments. C'est toute la puissance de ce roman qui laisse au lecteur le soin d'imaginer (sans gros effort : les faits relatés sont transparents) d'imaginer les sentiments de ces trois femmes prises tour à tour dans la tourmente de ce magnifique perdant.
« [...] Nous nous étranglons de rire en silence pour ne pas que notre mère nous entende, nous rions comme des hyènes en frappant la table, nous en tombons presque de nos chaises, nos larmes ruissellent. »
Au lecteur le soin de juger si ces larmes sont de joie ou de désespoir. Ou d'un peu des deux.
Voilà un portrait de famille tendre et attachant (tiens, on serait pas fasciné, nous aussi ?).

Pour celles et ceux qui aiment la famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 9 décembre 2024

La propagandiste (Cécile Desprairies)


[...] Elles avaient su « se débrouiller ».

Pendant l'Occupation, le monde des collabos antisémites décrypté de l'intérieur : dans ce roman autobiographique, l'historienne Cécile Desprairies dresse un captivant portrait intime de son passé familial. Pour mieux s'en libérer.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (216 pages, août 2023) :

Cécile Desprairies est historienne, spécialiste des années d'occupation et de collaboration, une période sur laquelle elle a écrit plusieurs ouvrages très sérieux.
On la découvre ici avec son seul roman, très autobiographique, La propagandiste, un roman de 2023 qui vient de sortir en poche : un de nos derniers coups de cœur de l'année !

Les personnages :

La propagandiste dont il est question, c'est Lucie, nom de code dans le roman pour sa maman. 
La vocation d'historienne de Cécile Desprairies pour l'occupation et la collaboration s'explique alors : elle est née dedans ! 
Ou plus exactement elle est née après (une fois sa mère remariée), mais dans une famille de collabos antisémites qui n'a jamais tourné la page : dans les années 40, maman s'efforce de "traduire" et promouvoir en France la propagande allemande et l'idéologie nazie. Et elle est plutôt douée, “elle est même qualifiée de « Leni Riefenstahl de l’affiche » !”.
[...] Les Allemands ont surnommé la jeune femme “Die Propagandistin”, la propagandiste. Son esprit pragmatique et son sens des priorités la guident.
Elle a épousé en premières noces Friedrich, un nazi bon teint, un biologiste passionné par les théories des gènes et des races.
Il y en aura d'autres, un second époux (le père de l'auteure), et puis des tantes, des oncles, ... tous ont trempé dans la collaboration et se sont enrichis par spoliation et usucapion.

♥ On aime très beaucoup :

 Il est facile de dépeindre les collabos de l'époque comme d'affreux méchants : ils font d'excellents salauds dans de nombreuses histoires. 
Mais Cécile Desprairies réussit là un tout autre exercice : en tirer un portrait (difficile puisqu'il s'agit "des siens"), un portrait qui ne tombe pas dans la caricature, un portrait qui nous éclaire et nous aide à comprendre.
Avec un courage remarquable, elle nous dévoile les secrets de sa famille, nous offrant un aperçu intime de son passé, maintenant que ses parents ne sont plus là.
 La première partie de la vie de Lucie est une “belle histoire d’amour, certes nazie, mais d’amour tout de même”. C'est ce qui fait tout le charme et l’ambiguïté de cette femme, jeune et belle, vive et intelligente : elle est fascinante. Des collabos il y en a eu d'autres, et ce n'était certainement pas la pire. 
Mais Lucie restera éternellement prisonnière de son passé, incapable de laisser derrière elle son ancienne gloire et son premier amour. Elle passera les trois quarts de son existence dans le déni de la réalité car “seul le déni lui reste. Se mentir rend les choses plus supportables”.
[...] Vivre dans le monde d’aujourd’hui, voilà ce qu’elles ne savaient pas faire.
C'est ainsi que l'auteure va grandir dans le mensonge, le déni et le non-dit.
Depuis son enfance Cécile Desprairies cherche à décrypter dans son histoire familiale, le sens réel que peuvent cacher des mots comme occupation ou collaboration. La voici contrainte de jouer à un terrible “Jeu des Sept Familles. On ferait comme si, dans la famille nazie, je demandais le père savant fou, la mère collabo, la grand-mère morphinomane, la fillette perturbée”.
De toute évidence, cette quête a nourri ses ouvrages historiques tout comme ce roman. 
Alors si vous pensiez connaître des parents toxiques, découvrez l'enfance de Cécile Desprairies ! 

Le canevas :

“La petite” Coline (nom de code de l'auteure dans le roman) a grandi à Paris entourée de femmes pieds-noirs.
[...] Le matin, dans l’appartement de mes parents, lorsque la parentèle féminine – mère, tante, cousine, grand-mère – s’y retrouvait, dans une ambiance de gynécée. C’était un club de femmes « à l’italienne ».
[...] Avant neuf heures du matin, elles étaient toutes déjà là. Il allait y avoir des cris et du mouvement, car la paix n’était pas leur fort.
[...] Le cirque des femmes se mettait en branle. Elles jouaient indéfiniment la même pièce, avec variantes mineures.
[...] Et parce qu’il n’y a pas de spectacle sans spectateur, j’étais le témoin muet, « la petite ».
Ces pages sont savoureuses et auraient pu faire un beau roman de famille mais hélas, il nous faut aller au-delà des apparences, des non-dits et fouiller dans le passé de “Lucie”.
[...] Quand elles étaient plus calmes, ma mère et ma tante évoquaient une époque qui leur avait été favorable, juste rétribution du temps où elles avaient « trimé dur pour s’en sortir ». Elles avaient su « se débrouiller ». À les écouter, le monde de « l’Occupation » avait été une sorte de conte de fées. Elles répétaient de façon énigmatique : « On n’est pas passées à côté. » J’ai mis des années à comprendre ce que signifiait cette expression.
Pour comprendre ces femmes, il faut remonter jusqu'à cet hiver 1940 au cours duquel la jeune Lucie qui a tout juste vingt ans, va faire la connaissance d'un alsacien étudiant en médecine.
Lucie et Friedrich, unis dans leur quête d'un monde nouveau et plus pur, filent le parfait amour. Lui, plongé dans la biologie, elle, dans la propagande anti-juive, tous deux œuvrent avec ardeur à façonner cet avenir qu'on leur promet.
À Paris, “le logement du couple a été fourni par le Commissariat général aux questions juives, qui a constaté que le locataire en était « parti »”.
Ils fréquentent Céline (l'écrivain) et Philippe Henriot, “le Goebbels français”, ils participent aux “conférences de l’Institut d’étude des questions juives. L’IEQJ est une sorte d’institut d’opinion sur la « question juive » (c’est le temps où la question n’a pas encore trouvé sa Solution).”
Mais après la Libération, sa mère ne pourra jamais tourner la page et regrettera toujours et son premier amour et cette belle époque où tout lui souriait, où tout lui semblait possible. 

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma vidéo sur facebook et ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 21 octobre 2024

Les enfants maigres (Tang Loaëc)


[...] Et qui mange les gardes ?

Un roman très court (fort heureusement) sur un sujet terrible : les enfants volés (en Chine) pour travailler clandestinement dans des usines illégales. Un aspect effrayant de notre esclavage moderne.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (90 pages, mars 2024) :

Tang Loaëc est né de mère chinoise et de père breton : un métissage pas banal ! Un tel héritage l'a poussé sur les mers et il partage sa vie entre Paris et Shanghai.
Son bouquin Les enfants maigres s'attaque à un sujet terrible.

Le contexte :

On oublie trop souvent combien nos sociétés sont dures, violentes, impitoyables.
J'ai même ajouté un sinistre mot-clé enfants-volés sur ce blog pour repérer les bouquins qui évoquent de tels sujets !
En Chine, plus de 50.000 enfants sont enlevés à leur famille chaque année et obligés de travailler comme des esclaves clandestins dans des usines illégales. 
Ceux qui tentent de fuir sont bouffés par les chiens, si les gardiens ne les amputent pas d'une jambe ou d'un bras pour les revendre comme mendiants.
Un véritable marché, un trafic innommable mais nécessaire pour produire à bas coût les gadgets dont nous avons besoin.

Les personnages :

Pour ménager quelques respirations, le livre alterne les chapitres qui portent tous les mêmes titres :
 Un père au cœur arraché : le récit d'un père qui depuis huit ans parcours obstinément les villes de Chine (et la Chine c'est grand !) pour tenter de retrouver son fils volé.
[...] Je n’ai pas l’habitude d’être grandiloquent, ni de me prendre pour un philosophe, je ne suis qu’un homme ordinaire.
 Des enfants volés : le récit de l'un de ces enfants volés, devenu esclave dans une usine clandestine.
[...] Ici nous fabriquons vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, des coques de magnésium et de nickel pour des téléphones.

♥ On aime beaucoup :

 Alors même si Tang Loaëc prend soin de nous avertir que cette histoire nous concerne bien tous (les téléphones), faut-il vraiment se plonger cette sordide histoire tandis que nous sommes abreuvés de catastrophes et de mauvaises nouvelles à longueur d'écrans ?
D'abord parce que c'est un ouvrage court (moins de cent pages) qui se lit rapidement avec une fluidité remarquable et un style agréable, on n'est pas chez Dickens. Les faits, rien que les faits, monsieur le juge.
En évitant le reportage, le pamphlet et même le procès uniquement à charge, l'auteur dresse sans voyeurisme excessif, un tableau précis des conditions de travail des enfants, qu'ils soient employés dans un commerce familial, une mine de charbon ou l'une de ces terribles usines.
 Tang Loaëc évite tout misérabilisme complaisant. Le récit du père comme celui de l'enfant (peut-être son fils ?) sont exemplaires. Pour nous faciliter l'approche, l'auteur a fait de son jeune personnage un warrior ou plus exactement un survivor et l'on pense souvent à l'Enragé de Sorj Chalandon
La combativité du gamin nous permet de poursuivre la lecture en nous laissant entrevoir une petite lueur dans cette vie brisée dès la petite enfance.
 Et puis il y a ce très beau dénouement dont l'élégance mérite à elle seule la lecture de ce tout petit roman, presqu'une nouvelle. On ne peut pas vous en dire plus ici mais sachez que ce n'est pas tout à fait un happy end, on reste en Chine et c'est loin de Hollywood.
 En dépit du terrible sujet, c'est une lecture coup de cœur que l'on ne peut que conseiller, histoire d'ouvrir les yeux sur notre monde pendant une heure ou deux.
Ça passe vite et puis ouf, on peut les refermer ensuite sur un bon polar horrifique et bien sanglant pour changer de cauchemars !
[...] Eux ce sont les gras. Le terme désigne tant les chiens que les gardes. Nous avons pour eux le même jargon, la même haine. Certains courent à quatre pattes, d’autres sur deux jambes, c’est toujours après nous. Nous sommes les maigres, ceux qui travaillent du soir au matin – l’équipe paire – ou du matin au soir – l’équipe impaire. Douze heures d’affilée, c’est trop long. Le corps titube, l’esprit se brouille, les mains commencent à commettre des erreurs. C’est peut-être exprès.
[...] Ce n’est pas pour rien que les gras sont gras. Quand un enfant tente de s’enfuir, les gardes lâchent les chiens. On raconte chez les gardes que si les chiens attrapent le maigre ils le mangent, s’ils ne le rattrapent pas ce sont les gardes qui mangent les chiens. Ce sont les gardes qui le disent et les chiens sont gras. « Et qui mange les gardes ? » C’est la question préférée des maigres. En attendant, nous sommes du mauvais côté des crocs.

Pour celles et ceux qui aiment les enfants.
D’autres avis sur Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.
Ma vidéo sur Instagram et sur le Booktok Pal-Pal.

mardi 15 octobre 2024

Avec toi je ne crains rien (Alexandre Duyck)


[...] Il faut se méfier de la montagne à tout moment.

Une histoire vraie, un fait divers du Valaisan, racontée dans un beau roman porté par une plume ample et généreuse. Une histoire triste mais une belle histoire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (208 pages, avril 2024) :

Alexandre Duyck est un reporter et journaliste français qui pour son roman, Avec toi je ne crains rien, s'est inspiré d'un fait divers suisse, dans le canton du Valais : la disparition en montagne du couple Dumoulin en 1942, dont les corps ne seront retrouvés qu'en 2017.
[...] La presse du monde entier se passionne pour cette tragédie familiale devenue fait divers.
[...] L’histoire des Héritier. Il la connaît par cœur, comme tout le monde par ici. Les deux parents, le 15 août 1942, les vaches, le glacier, les enfants devenus orphelins en un claquement de doigts, la famille explosée.

Le canevas :

C'est donc une histoire vraie que nous raconte Alexandre Duyck. Celle d'un couple disparu en montagne : Francine et Marcelin Dumoulin dans la vraie vie, Louise et Joseph Héritier dans le livre.
Un couple suisse de montagnards valaisans partis à l'alpage surveiller quelques vaches. Ils partent pour deux jours laissant leurs quatre enfants aux bons soins de leur fille aînée et d'une voisine.
Ce matin du 15 août 1942, ils partent un peu tard et Louise ralentit le pas de son colosse de mari (d'habitude il monte seul, elle a insisté pour l'accompagner).
[...] — C’est dangereux, très dangereux.
— Avec toi je ne crains rien. Tout ira bien, ne t’inquiète pas.
Une bonne montée (2.500 mètres tout de même) avec la traversée du glacier des Diablerets à près de 3.000 mètres, avant de redescendre sur l'alpage. 
Ils partent un peu tard et le mauvais temps va se lever trop vite. L'orage et la neige les prendront au milieu de la dangereuse traversée du glacier.
On ne les reverra jamais. Les secours ne retrouveront personne là-haut.
[...] Nous quittons définitivement le glacier meurtrier, tentés de le maudire, si désormais, il ne servait de tombeau à deux excellents chrétiens. L’impossible ayant été tenté pour retrouver leur dépouille, il nous reste à prier pour eux et, à ceux qui généreusement vont se charger de l’éducation de leurs enfants.
Le doute même s'installera au fil des mois et des années : auraient-ils choisi de laisser sur place les dettes et les enfants d'une vie trop rude pour partir aux Amériques ou ailleurs ?
[...] Tous ont grandi accompagnés de cette musique lancinante de l’abandon, à l’école surtout, les fameuses dettes jetées au fond du glacier, l’Argentine…
À l'été 2017 (ah vive le réchauffement climatique !) le glacier des Diablerets rend les corps momifiés par le gel. Des quatre enfants, il ne reste alors plus que les deux filles, deux petites vieilles qui ont maintenant dépassé les quatre-vingts ans et qui peuvent, enfin, faire le deuil de leurs parents. Des parents dont les corps ont la moitié de leur âge.
[...] La vraie disparition, c’est ne pas savoir ce qu’il s’est passé et moi, ça, je l’ai connu, nous l’avons connu et nous avons dû grandir avec ça. Et c’est terrible.

Les personnages :

On aime le portrait très fouillé que l'auteur dresse de cette famille de montagnards sur près de trois générations. Un tableau avec les femmes debout au premier plan.
La grand-mère Ernestine, celle qu'on appelle l'américaine, celle qui a quitté une vie trop dure pour partir en Californie vers une vie peut-être encore plus dure, au début du siècle, à l'époque des chercheurs d'or.
Elle reviendra dans la vallée avec dans ses bagages quelques dollars et une fille, Louise.
Cette Louise c'est la mère, que le père Joseph est venu chercher jusque dans son village.
[...] Il est allé la chercher en 1929 au loin, dans un autre village, plus fou encore, dans une autre vallée. Ce sont des choses qui ne se font pas.
Joseph aurait pu être bûcheron, il fut cordonnier. Louise, instruite par sa mère Ernestine, sera l'institutrice du village, la seule à savoir la langue, à parler sans fautes et sans patois.
Et les enfants, Marguerite l'aînée, à qui Louise transmet le flambeau de l'instruction, puis Suzanne et enfin les deux jumeaux André et Jean.
En 1942, voici quatre orphelins, séparés brutalement et placés dans des familles comme valets dans les fermes ou servantes dans les maisons. Adieu l'instruction et les projets d'avenir.

♥ On aime :

 On aime le portrait panoramique de cette famille sur près d'un siècle et trois générations avec les femmes campées au premier plan. Une histoire "rurale" de montagnards à la vie rude.
 On aime la prose ample et généreuse d'Alexandre Duyck. De la belle langue, à l'ancienne, aux mots choisis et aux tournures classiques. Une véritable logorrhée qui coule comme un torrent de montagne, un flot continu de mots, un flow musical de phrases, et qui pourra peut-être dérouter quelques lecteurs. Mais le bouquin est court et se dévore très vite, au rythme de la marche puissante de Joseph en montagne.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues 20 Minutes, Benzine et ActuaLitté.
Ma vidéo sur Instagram et sur le Booktok Pal-Pal.

mercredi 25 septembre 2024

Mater Dolorosa (Jurica Pavicic)


[...] Car c’est ce que font les mères.

Un roman noir fataliste au cœur d'une Croatie meurtrie : restons fidèle aux histoires tristes du croate Jurica Pavičić qui poursuit sa description désabusée d'un pays toujours tourmenté par les souvenirs de l'époque socialiste et les traumatismes d'une guerre encore récente.

L'auteur, le livre (395 pages, septembre 2024, 2022 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Le croate Jurica Pavičić est né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
Mater Dolorosa est déjà son quatrième roman paru en français et les trois précédents, on s'en souvient, furent de sacrées bonnes lectures.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie toujours autant ce conteur désabusé d'histoires tristes, rythmées par les vents des Balkans, le jugo et la bora. Ses bouquins valent vraiment le détour et ses textes elliptiques, tout en non-dits lourds de sens et d'histoire, marquent fortement le lecteur avec la peinture fataliste d'un pays aux couleurs des vestiges d'un socialisme passé et des traumatismes d'une guerre plus récente. 
Entre la maladie de l'amiante, la pollution des usines désaffectées ou les tragédies récentes comme l'opération Oluja (1995), Split est une ville qui "craque sous le poids de son propre désordre".
[...] Split – cette ville dure et exigeante, chaque jour plus rude et plus laide. Une ville, comprend-elle, qu’elle n’aime pas autant qu’elle l’imaginait.
 La noirceur un peu désespérée du propos est balancée par l'humanité des personnages et la profonde empathie de l'auteur pour ses créatures.
Le récit très factuel est bâti de petites phrases courtes et sèches qui laissent entendre de lourds silences entre les acteurs.
 Trois récits vont s'entrecroiser au fil des chapitres : la mère Katja, la fille Ines et le flic Zvone, vont traverser ces événements jusqu'à une fin peu commune pour un roman noir mais bien dans le ton désabusé qui est celui de Jurica Pavičić.
[...] — Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Ah non ?
— Je n’ai rien à vous dire. Vous pouvez vous en aller maintenant.
— Je peux m’en aller ?
— C’est ça.
— Je vais vous dire. Moi je peux m’en aller. Mais… tout ça, ça ne va pas s’en aller comme ça. Vous le savez. À la fin, tout ça va ressortir.

Le canevas :

Il y a là Katja, la mère, dévastée par l'accident qui a transformé sa vie et qui se réfugie à l'église sans trop y croire, Mario, le fils, qui ne lâche guère les manettes de sa console de jeux, et puis Ines, la fille, qui tente de s'en sortir en bossant dans l'hôtel dont le patron est aussi son amant.
Entre eux trois, règne le silence le plus épais, celui des familles où l'on ne parle pas.
[...] Elle cherche un moyen d’entamer cette discussion. Mais elle n’ose pas. Car cela pourrait les conduire à un endroit où elle ne veut pas aller.
[...] Elle a besoin de paix. L’église lui fait du bien, comme une boîte de silence. Elle est assise et contemple un autel sur le côté, le plus proche d’elle. Sur cet autel, il y a Notre- Dame des Sept Douleurs. [...] Mater Dolorosa. Mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici, comme moi, pense souvent Katja.
Mais un séisme va secouer la famille Runjić quand une jeune fille de très bonne famille est retrouvée assassinée dans la vieille usine désaffectée après une soirée alcoolisée dans une boîte à danser.
Alors il y a là Zvone, le flic, qui, tout comme le lecteur, devine bien vite qui suspecter au vu des indices laissés sur les lieux du crime.
Et il y a là encore deux autres flics, Krivić et Tomaš, qui vont préférer suivre la piste d'un violeur récidiviste que tout le monde verrait bien retourner en prison.
[...] Si la police fait fausse route, cela repousse d’autant la confrontation. Chaque jour nouveau est un jour gagné avant que leur vie ne soit emportée par un cataclysme. Mais il est tout le temps clair aux yeux d’Ines que cette histoire ne peut pas bien se terminer.

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et 20 Minutes.