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mercredi 11 février 2026

La correspondante (Virginia Evans)

[...] La correspondance constitue sa façon de vivre.


Succès assuré pour "La correspondante", un roman épistolaire de la veine de "84, Charing Cross road". Une lecture facile et délicieuse, dans un style typiquement anglo-saxon.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (330 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'américaine Virginia Evans fait une entrée remarquée dans le monde littéraire avec ce premier livre, La correspondante, un roman épistolaire qui connait déjà un beau succès.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Leïla Colombier.

Le pitch et les personnages :

Sybil est une vieille dame. Cette ancienne avocate vient d'avoir 73 ans, elle vit seule à Annapolis sur la côte Est des US entre Washington et Baltimore.
Elle a des enfants (adultes), un fils Bruce, une fille Fiona, et même des petits-enfants.
Elle entretient de nombreux échanges épistolaires avec des correspondants de toute sorte : sa famille bien sûr, des ami(e)s, des auteur(e)s de romans (elle lit beaucoup), et même quelques célébrités, ...
« Le lundi, autour de dix heures ou dix heures et demie, Sybil Van Antwerp s’assoit à son bureau. La correspondance constitue sa façon de vivre. »
Les courts chapitres sont faits de ces lettres, celles qu'elle envoie - ou pas, celles qu'elle reçoit, et même quelques emails. On retrouvera même quelques lettres de jeunesse au fond d'une vieille boîte.
Pour cette ancienne avocate, l'important c'est « le mot écrit noir sur blanc. Ce sont les lettres. Les livres. La loi. Tout ça va ensemble. »
Et peut-être puise-t-elle son assurance « derrière le voile que procurent l’encre et la page ».
Les lettres sont l'occasion de partager quelques petits riens de l'ordinaire, ces toutes petites choses dont la vie est faite comme l'écrivait Christine Montalbetti.
« Je vais bien. Nous avons eu un beau printemps. Mes dahlias resplendissent, je suis très contente. Et voilà à quoi j’en suis réduite, une vieille dame en train de faire son rapport de jardinage. »
Mais au fil des échanges qui se croisent, on devine quelques petites intrigues, quelques secrets qui vont se dévoiler peu à peu : le livre est remarquablement construit et se lit comme un récit captivant.
Il y a des lecteurs compulsifs, Sybil est une correspondante assidue : 
« Comment est-ce que je remplissais mes journées ? En lisant, en écrivant des lettres ? Rien d’autre que ça ? »

♥ On aime :

 Qu'est-ce donc qui attire inexorablement les lecteurs (qui nous attire) vers les romans épistolaires ?
Serait-ce parce que le courrier postal est une espèce en voie de disparition à l'heure des réseaux numériques et de l’immédiateté ? Parce que les services postaux vont bientôt s'arrêter ?
Ou parce qu'écrire une lettre est devenu un geste démodé, désormais lourdement chargé de nostalgie, comme le dit si bien l'un des personnages : « je suis curieux de savoir comment, ou pourquoi, vous avez pu garder une habitude si désuète et peu pratique ».
Ou peut-être parce que sous sa forme littéraire (le roman), l'échange épistolaire est une adresse à un correspondant qui n'est que de fiction, et donc finalement plutôt au lecteur lui-même ? Alors le style, la syntaxe, de la lettre répondent à des codes qui interpellent et mobilisent le lecteur, seul réel destinataire de la lettre du roman.
 Quoiqu'il en soit, on ne compte plus les récits épistolaires devenus des best-sellers comme le terrible Inconnu à cette adresse ou le plus sympathique Cercle des  amateurs d'épluchures de patates ou encore le 84, Charing Cross road qui est d'ailleurs cité dans ce roman.
La correspondante partage d'ailleurs pas mal de points communs avec Charing Cross : dans les deux cas, il est question de correspondance bien sûr mais également de livres et de lectures. Les ingrédients essentiels d'une excellente recette qui a fait ses preuves et qui sait toujours régaler ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment recevoir du courrier.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Table Ronde (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 23 août 2023

Le jour et l'heure (Carole Fives)

[...] Regarder la mort en face.

    L'auteure, le livre (144 pages, 2023) :

Attention à ne pas sombrer ici dans le morbide ! Mais après avoir suivi un tendre couple de londoniens qui préparait son double suicide pour s'éviter la déchéance du corps ou de l'esprit (c'était le roman de Lionel Shriver), voici Le jour et l'heure où l'on suit le parcours d'une femme gravement malade qui a choisi la liberté et la Suisse pour une mort volontaire assistée.
Carole Fives est une auteure qui est passée de la peinture à la littérature. Le plus souvent, ses romans tracent de beaux portraits de femmes.

    On aime beaucoup :

❤️ On aime la pudeur et l'intelligence avec lesquelles ce sujet grave est abordé : le ton n'est ni larmoyant (on sourit même souvent) ni pontifiant et l'évocation se fait tout en douceur, dans l'intimité familiale, par la parole donnée aux personnages.
❤️ On aime ce texte qui ose parler d'un sujet tabou dans notre société qui ne veut pas voir la mort en face.

      Le contexte :

Le contexte est bien différent du livre de Lionel Shriver : ici, point d'humour, le sujet est trop sérieux pour prêter à sourire. Il ne s'agit pas moins que d'un vibrant plaidoyer (il est d'ailleurs question d'avocat) pour qu'une loi française permette enfin à ceux qui sont atteints d'une maladie incurable de quitter ce monde de souffrance et d'indignité.
[...] Quand elle a décidé de mourir, elle a assumé sa liberté. Ce n’était pas un acte à la sauvette d’aller en Suisse, non, ce n’était pas un acte de désespoir, c’était le choix d’une femme forte.
[...] C’est dommage de devoir aller jusqu’en Suisse ou en Belgique pour faire ça. On a tout ce qu’il faut en France, les produits, les médecins. Il ne manque que la loi  !
[...] Les gens meurent sans savoir qu’ils meurent, sans jamais être préparés, parce que le mot n’est même jamais prononcé.
[...] Notre société est comme ça, elle ne veut pas regarder la mort en face.

      L'intrigue :

Un beau jour, à l'heure dite, la famille prend place dans la voiture pour gagner la Suisse et accompagner la mère dans sa démarche de mort volontaire assistée
[...] Ne pas penser à Maman. À cette décision qui nous dépasse tous. Mais nous y voilà, nous y sommes. À présent, on a quarante-huit heures devant nous. J – 2.
[...] Maintenant que la voiture est en route, soulagement. De l’action, enfin, après ces interminables mois d’attente.
Au cours du voyage, le lecteur écoutera les voix de ceux qui vont rester : le mari et les enfants, trois sœurs et leur frère, chacun avec sa vie (tous les enfants sont adultes), chacun avec ses pensées, chacun avec ses regrets, ses peines, ses beaux souvenirs, ...
Au fil des rapides monologues de ce très court roman choral, presqu'une pièce de théâtre, se dessineront de beaux portraits de famille : ceux du mari et des enfants mais aussi, en creux, celui de la mère qui souhaite, avant qu'il ne soit trop tard, mettre un terme à l'évolution inexorable d'une maladie dégénérative incurable.

Pour celles et ceux qui aiment les sujets de société.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Un livre lu grâce à Netgalley et aux éditions JC. Lattès.

lundi 24 juillet 2023

À prendre ou à laisser (Lionel Shriver)

[...] Le syndrome de midi moins cinq.

    L'auteure, le livre (269 pages, 2023, 2021 en VO) :

Lionel Shriver, une américaine installée à Londres, est une habituée des provocations, elle qui a commencé par changer de prénom à l'âge de quinze ans !
Ses bouquins sont réputés pour l'humour caustique avec lequel elle dépeint notre société et nos comportements : une fine observation des mœurs de ses contemporains, au ton mordant et au regard incisif.

      Le contexte :

Avec son dernier roman, À prendre ou à laisser (On part ou on reste ? en VO), elle s'attaque à un sujet très à la mode, un sujet qui nous a interpellé : comment quitter dignement ce monde avant l'âge fatidique où la déchéance de notre corps et de notre esprit nous transforme en fardeau pour nous-mêmes, nos proches et la société ?
C'est la question à laquelle vont tenter de répondre Cyril et Kay, un couple de britanniques.

    On aime un peu :

❤️ On aime l'humour acide et sans concession de l'auteure avec lequel elle questionne un sujet grave (elle n'hésite pas à se brocarder elle-même au détour d'une page !).
❤️ On aime la tendresse de ce couple, leur regard ironique sur eux-mêmes, leurs enfants, leurs vies, leur pays.
[...] Il n’arrivait pas à se décider, avait-elle l’air étonnement jeune pour son âge ou ne la voyait-il plus telle que les autres la voyaient ?
Elle, fut une infirmière se rêvant plutôt décoratrice d'intérieur, lui fut un toubib, résolument engagé dans la grande aventure socialiste du NHS, le système de santé d'état britannique que l'on critique tant de ce côté-ci du Channel mais que d'autres ont décrit comme la chose la plus proche d'une religion pour les anglais (Nigel Lawson député tory en 2000).
❤️ On aime l'immersion dans le quotidien ordinaire des britanniques, un quotidien pas si éloigné du nôtre (au NHS près !), finalement pas si différent qu'on veut parfois le croire, même pendant la pandémie.
[...] Ce confinement absurde et profondément contraire au caractère anglais était une période où régnaient recours à outrance à la police, obéissance aveugle, délation et critique permanente.
[...] L’impréparation, l’alarmisme irresponsable des épidémiologistes et l’hystérie disproportionnée du public en partie à l’origine de la débâcle du coronavirus.

      L'intrigue :

Cyril et Kay sont de cette génération (la nôtre) qui est aujourd'hui la première à devoir prendre en charge des parents très âgés, trop âgés lorsque survient la déchéance du corps et de l'esprit, des parents qui n'ont aucunement anticipé leur dernière étape dans la vie.
[...] Une des libérations qu’apportait l’âge était une indifférence aux raisons pour lesquelles tel ou tel mécanisme du corps se mettait à dérailler. Car si l’un ne se détraquait pas, alors c’était au tour d’un autre.
[...] J’ignore ce qui se passe après la mort, mais il est hautement probable qu’il ne se passe rien. L’unique avantage de la mort, c’est qu’elle signe l’arrêt des souffrances.
Soucieux de ne pas infliger cela à leurs propres enfants, ni à eux-mêmes ou à la société, à cinquante ans, Cyril et Kay ont conclu un pacte : lors de leur quatre-vingtième anniversaire, ils se suicideront ensemble pour quitter ce monde dignement, encore sains de corps et d'esprit, pour éviter [le syndrome de midi moins cinq].
[...] — Prenez garde au syndrome de midi moins cinq », tu te rappelles ? Tout le monde fait la même erreur, on ne se rend pas compte que midi moins cinq, c’est midi.
[...] — Tu peux oublier l’idée que des milliers, sinon des millions de tes collègues socialistes utopistes suivraient ton exemple héroïque à quatre-vingts ans et que le sacrifice de masse des vieux pourrait devenir le salut du NHS. Tu crois que je ne sais pas quel genre de fantasmes grandiloquents te passe par la tête ?
[...] — C’est la meilleure façon de tirer sa révérence, martela-t-il. À nos conditions, chez nous, quand nous sommes encore sains d’esprit et capables de nous reconnaître mutuellement, de nous embrasser pour nous dire au revoir. Avant que nous tombions dans la déchéance et l’humiliation.
Depuis cette décision, le temps a filé, il est midi moins une et les voici à la veille de l'échéance. Nous sommes en plein Brexit, l'Empire Britannique tremble sur ses fondations immémoriales et à l'heure même où l'île quitte le continent européen, survient cette pandémie qui fit paniquer et confiner le monde entier. Avouez qu'il y a quand même là de quoi faire vaciller la plus ferme des résolutions ...
[...] Il s’était servi de la diversion du Brexit pour éviter de penser à leur propre sortie – Cyrexit et Kayexit, en quelque sorte.
[...] Éviter une infection mortelle pour être en état de se suicider était pour le moins incohérent.
On pouvait craindre la leçon de vie à la morale pontifiante ...
Mais c'était sans compter sur l'imagination littéraire de dame Shriver !
Sans se départir de sa tendresse pour ce tendre couple vieillissant, l'auteure va imaginer toutes sortes d'issues pour sortir de l'impasse dans laquelle elle s'est engagée avec ses personnages.
Dès lors, il en va de la seconde partie du livre comme de tous les recueils de "nouvelles" : il y a des hauts, il y a des bas. On feuillette rapidement certains scénarios qui tombent dans l'exercice de style un peu trop répétitif mais d'autres sont de véritables fables d'anticipation, de mini contes philosophiques comme celui sur le "Retrogeritox" ou celui sur les migrants.
En dépit de l'effet de répétition parfois un peu longuet, les meilleurs "scénarios" sont savoureux, amusants (avec même des running gags) et souvent très percutants. 
De quoi interpeller, sans trop se prendre au sérieux, tous celles et ceux qui sont en âge de se demander quelle serait [la meilleure façon de tirer sa révérence].

Pour celles et ceux qui aiment les pilules.
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mardi 21 mars 2023

Le chemin de sel (Raynor Winn)

[...] Ce pas, le suivant, et le suivant encore.

      L'auteure, le livre (400 pages, 2023, 2018 en VO) :

Il était une fois Raynor Winn et son mari Moth, qui vivaient au Pays de Galles et qui se retrouvèrent ruinés, les huissiers à la porte, au moment même où ils apprenaient que Moth était atteint d'une maladie cérébrale dégénérative incurable (oui, la cata).
Ils prirent de vieux sacs à dos, une tente d'occasion, quelques rares euros en poche et partirent ... marcher.
Marcher le long du fameux Sentier Littoral du Sud-Ouest des Cornouailles [clic] sans trop connaître, heureusement, sa longueur réelle (un peu plus de 1.000 km). Mais peu importe la destination ... on le sait bien !
[...] Il s’agissait surtout de trouver l’énergie de faire ce premier pas. Impatients, effrayés, sans-abri, menacés par l’embonpoint et la maladie, mais au moins, si nous nous décidions, nous aurions quelque part où aller, nous aurions un but. Et de fait, qu’avions-nous de mieux à faire ce jeudi après-midi-là que de nous lancer dans une marche de mille kilomètres ?
Au bout du voyage, un livre Le chemin de sel, le succès et accessoirement, la rémission de Moth.
C'est un article de L'Obs qui nous a donné envie de lire cette belle histoire, espérant que le bouquin soit à la hauteur du bel argumentaire de vente.

      On aime bien :

❤️ Un récit vrai, les ampoules aux pieds, bien loin des feel good stories habituelles.

      Le récit :

C'est bien là une lecture prenante et éprouvante : souci de vérité oblige, Ray n'épargne rien au lecteur, ni le froid, ni la pluie, ni la maladie, ni les douleurs, ni les ampoules, ni la faim, ni la sueur, ni la crasse, ni surtout le manque d'argent pour ne serait-ce que pour s'acheter une barquette de frites.
[...] La faim était toujours présente, mais tout comme les articulations douloureuses et les ampoules qui durcissaient, c’était davantage un phénomène à observer qu’une sensation à éprouver.
Mal équipés, mal préparés, Ray et son compagnon Moth, vacillent sans cesse sur la ligne jaune qui sépare à peine le Routard Désargenté du Clochard SDF, sur un sentier qui prend souvent des allures de chemin de croix.
[...] On est SDF. On a perdu notre maison et on n’a nulle part où aller, alors marcher droit devant nous a semblé être une bonne idée. » C’était sorti de ma bouche sans que j’y réfléchisse. La vérité. Mais quand j’ai vu le type tendre la main pour rapprocher son gamin de lui et sa femme froncer les sourcils et détourner le regard, j’ai décidé qu’on ne m’y prendrait plus. Il a demandé l’addition et, deux secondes plus tard, ils avaient disparu.
[...] Nous pouvions soit être sans abri – parce que nous avions vendu notre maison et placé l’argent à la banque – et susciter admiration et envie ; soit être sans abri – parce que nous avions perdu notre maison et nous étions retrouvés sur la paille – et devenir des parias de la société. Nous avons choisi la première version. Plus facile à caser dans une petite conversation au passage. Plus facile pour eux, plus facile pour nous.
Mais bien entendu, c'est aussi un récit de marche, de pas, de pieds, l'un devant l'autre, encore et encore.
Et donc des pensées qui accompagnent ce rythme lent et répétitif.
[...] Le Sentier nous avait appris que les kilomètres à pied ne sont pas comme les autres. On connaissait la distance, l’espace à franchir d’un arrêt à l’autre, d’une gorgée d’eau à la suivante, on l’éprouvait dans nos os, comme la crécelle la mesure dans le vent et la souris l’évalue de son regard. Dans une voiture ou un car, les kilomètres ne sont pas affaire de distance. Seulement une question de temps.

      On aime moins :

 Trop long et trop répétitif : bien sûr la marche sur le sentier est à ce prix, longue et répétitive, oui certes, mais l'accumulation finit tout de même par nous décrocher peu à peu du texte, c'est bien dommage, et l'on se surprend à attendre la fin du périple, une fin heureuse on le sait puisqu'on la tient entre les mains.

Pour celles et ceux qui aiment marcher.
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mardi 18 octobre 2016

Nos âmes la nuit (Kent Haruf)

[...] Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters.

[...] Bon, je me lance.
J’écoute, dit Louis.
Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi. 
Avec Nos âmes la nuit, Kent Haruf vise la Une de la blogoboule avec une jolie histoire consensuelle aux saveurs douces amères, façon feel good story.
Ça commence plutôt bien et l'on s'apprêtait même à décerner un coup de cœur à cette surprenante vieille dame qui demande à son tout aussi vieux voisin de venir partager son lit le soir pour discuter ensemble. À soixante-dix ans, nos deux veufs tentent de combler leur solitude, et plus si affinités.
[...] C’est une sorte de mystère. J’aime l’amitié que ça implique. J’aime ces moments ensemble. Être ici au cœur de la nuit. Discuter. T’entendre respirer à côté de moi si je me réveille.
[...] Dans la chambre d’Addie, Louis tendit la main par la fenêtre entrouverte pour recueillir la pluie qui gouttait de l’avant-toit puis, regagnant le lit, il passa sa main mouillée sur la joue veloutée d’Addie.
[...] Et on ne fait même pas ce que les gens s’imaginent qu’on fait. Tu voudrais ? demanda Addie.
Ces échanges nocturnes nous valent quelques beaux dialogues lorsque nos deux veufs racontent chacun leurs souvenirs, les hauts et les bas de leurs vies, leurs regrets et leurs envies, leur simple bonheur de partager tout cela.
[...] Elle l’attendait assise sur la véranda. Elle se leva et, debout sur le perron, elle l’embrassa pour la première fois devant tout le monde. Tu te trompes tellement parfois, dit-elle. Je me demande si tu comprendras un jour. Je ne me croyais pas si lent à la comprenette. Mais je dois l’être. Tu l’es quand il s’agit de moi.
Mais il semble que finalement Kent Haruf n'avait peut-être pas de quoi faire plus qu'une jolie nouvelle et le voici à délayer les épices de sa bonne idée dans une sauce allongée : les déboires de la vive grand-mère avec son petit-fils (et son fils) nous font perdre le fil, même s'ils préparent le dénouement désabusé de cette histoire qui aurait pu se passer de conclusion et aurait gagné à rester concentrée sur le fil ténu qui relie les deux personnages.
On avait déjà un mot-clé 1er roman mais il faudrait peut-être un équivalent pour les dernières livraisons de nos chers disparus : tout comme Henning Mankell avec ses Bottes suédoises, Kent Haruf est décédé juste après avoir écrit ce bouquin.
[...] Seulement deux vieillards qui discutent dans le noir, dit Addie.

Pour celles et ceux qui aiment les jolies histoires.
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lundi 10 octobre 2016

Les bottes suédoises (Henning Mankell)

[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.

C'est évidemment avec un petit pincement au cœur que l'on ouvre le paquet contenant Les bottes suédoises, dernier roman du regretté Henning Mankell disparu fin 2015.
C'est par fidélité au suédois et en souvenir de son très grand roman que furent Les chaussures italiennes, que l'on sort de la boutique avec dans les bras, cette paire de bottes en caoutchouc, clin d’œil amusé de l'auteur à ses fidèles lecteurs.
[...] Cette boucle appartenait à la merveilleuse paire de souliers que m’avait offerte autrefois Giaconelli, l’ami de ma fille, le maître bottier des forêts du Hälsingland. C’est à cet instant que j’ai compris que j’avais réellement tout perdu. De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n’avais plus rien.
Car oui, c'est un peu la suite et l'on y retrouve donc le médecin retraité Fredrik Welin, toujours solitaire sur son île, toujours à se plonger chaque matin dans l'eau glacée, hiver comme été, pour se prouver qu'il est encore vivant.
[...] Ils savent que je me baigne tous les jours dans la mer, y compris en hiver. J’ouvre un trou dans la glace et je m’y plonge sitôt levé chaque matin. Ils voient ça d’un œil très méfiant. Ils pensent que je suis fou. 
Un vieil homme toujours aussi maladroit dans ses relations, notamment avec sa fille.
[...] Je ne la comprenais décidément pas. Pas plus qu’elle ne me comprenait, sans doute. Malgré tous nos efforts, nous semblions condamnés aux malentendus.
[...] Elle avait laissé un mot sur la table. Merci. Tu peux claquer la porte en partant.
[...] Je l'ai suivie vers la caravane, marchant à quelques pas derrière elle, avec la sensation d'être un chien errant dont personne ne voulait.
Un vieil homme que l'on retrouve dans les flammes lorsque sa maison s'embrase : en une nuit, il a tout perdu, il n'a même plus une paire de bottes à se mettre. Que lui reste-t-il à part quelques moments encore à vivre ?
Comme l'auteur, Fredrik Welin a encore vieilli et s'approche lentement mais sûrement de sa fin. De tendance hypocondriaque, le vieil ours bougon est devenu un homme inquiet (rappelez-vous ce polar : L'homme inquiet, lorsque Mankell franchissait le cap de la soixantaine).
[...] J’étais un vieil homme qui avait peur de mourir.
[...] Je ne suis pas hypocondriaque, mais je préfère être tranquille.
Mais disons le franchement, ces bottes suédoises sont d'au moins une ou deux pointures en dessous des désormais célèbres chaussures italiennes, et cette lecture n'aura vraiment de sens que pour les fidèles et les inconditionnels que nous sommes.
Malgré tout on aime bien ce vieil homme ronchon, solitaire, maladroit, pas même vraiment sympathique. Un vieil homme en proie aux doutes et aux angoisses, ceux de la vieillesse et même désormais ceux de la mort.
Autoportrait de Mankell en homme inquiet.
En décor de fond, l'intrigue est presque bâclée (même la virée chez nous à Montparnasse, rue d'Odessa, nous a laissés sur notre faim) et certains paragraphes frisent même l'indigence.
[...] Je suis allé au café du port. Au comptoir j’ai choisi un café et un gâteau à la pâte d’amande et je me suis assis près de la fenêtre. Le gâteau était tout sec. Il s’est émietté quand j’ai voulu le porter à ma bouche.
[...] La proximité de la mort transforme le temps en un élastique tendu dont on craint sans cesse qu’il ne se rompe.
Le feu d'artifice des chaussures italiennes n'est plus qu'un maigre feu de paille. Mais fort heureusement la magie mankellienne opère de temps à autre au détour inattendu d'une page et la dernière partie du bouquin récompensera la fidélité du lecteur.
[...] J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m’embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis.
[...] Je me suis arrêté. J’ai ouvert ma portière avec précaution, comme si je risquais de déranger quelqu’un. Dehors, tout était silencieux. Le vent ne pénétrait pas au cœur de la forêt. J’ai fermé les yeux en pensant que bientôt je ne serais plus là. Il ne me restait que la vieillesse. À la fin, elle cesserait elle aussi et alors il n’y aurait plus rien.
[...] En l’écoutant se plaindre de ses maux imaginaires, j’avais déjà été tenté de prendre un air grave et de lui annoncer qu’il souffrait probablement d’une maladie mortelle. Jusque-là, je ne l’avais pas fait. Mais le moment était peut-être venu. La prochaine fois qu’il s’installerait sur mon banc et se laisserait palper par mes mains de chirurgien, qu’il respectait tellement, je prononcerais son arrêt de mort.
Un dernier clin d’œil du maître du polar nordique, une lecture posthume réservée aux inconditionnels et un ultime rappel pour celles et ceux qui n'auraient pas encore découvert les chaussures italiennes.

Pour celles et ceux qui aiment les chaussures.
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samedi 1 août 2015

Cinq photos de ma femme (Agnès Desarthe)

Le vieil homme et le peintre.

On ne connaissait pas encore Agnès Desarthe et ce premier album qui ne contient pourtant que Cinq photos de ma femme, s'avère très prometteur.
Max a dépassé les 80 balais et s'ennuie un peu depuis qu'il s'est retrouvé veuf, ses deux enfants perdus à l'autre bout du monde.
[...] Max s'était longtemps appelé Mathusalem. C'était le nom que lui avait donné sa mère. Au début, les gens s'étaient moqués, lui disant qu'il était mignon mais un peu ridé. Elle riait avec eux et leur répondait : "Il nous enterrera tous !"
Elle fut la première à vérifier sa prédiction. Une semaine avant les trois ans de Mathusalem, elle mourut d’un empoisonnement du sang.
Obsédé par le souvenir de son épouse, le voici à deux doigts de dialoguer avec son fantôme.
[...] Debout dans sa cuisine, Max saupoudrait sa tranche de colin d’échalotes émincées. « Une pincée de sel, une pincée de poivre, et hop ! On referme la papillote. » Il se rendait compte qu’il parlait tout seul, mais il avait décidé de s’accorder ce droit dans deux circonstances : préparation des repas et bricolage. À chaque fois qu’il devait planter un clou, il s’autorisait un bilan de la situation : « Il va falloir que je trouve une solution. Si je plante trop haut, je serai gêné par le placard ; si je plante trop bas, ça traînera dans l’évier. »
Il ne s’agissait pas de tromper la solitude – Max n’avait jamais souffert de ce mal – mais plutôt de commenter l’action pour lui donner plus de poids, s’assurer qu’on n’oubliait rien.
Max prend le diable à bras par les cornes et, armé de quelques photos de sa défunte (cinq pour ceux qui ont suivi), se met en tête de faire peindre son portrait (décidément, c'est l'année Littérature et Peinture [1] [2]).
Notre ami Max (les présentations faites par Agnès Desarthe auront vite fait de nous transformer en ami de Max), notre ami Max se met donc en quête du peintre qui saura lui restituer le je ne sais quoi du regard de son épouse (un je ne sais quoi que l'on ne voit même pas sur les photos - vous voyez ?).
[...] Il se réjouissait à l’idée de la fixer enfin, de caler son joli visage triangulaire dans un cadre doré et de passer des heures, en son immobile compagnie, à discuter en silence.
En homme consciencieux, Max consultera même plusieurs artistes.
Voilà on vous a tout dit. C'est à dire rien.
Car ce roman d'Agnès Desarthe, ce petit bijou, ne peut guère se résumer.
Il faut, au rythme du vieux Max, se laisser porter par la prose, la presque poésie, de l'auteure : tout cela pétille d'intelligence et de fraîcheur (on dirait du champagne), d'humour et d'auto-dérision.
L'esprit rappelle un peu celui d'Echenoz même si le style est bien différent.
Les chapitres voient défiler les trois ou quatre peintres que Max va consulter, ses cinq photos en poche. Autant d'occasions pour des rencontres insolites, de savoureux dialogues et de pertinentes digressions.
Ce n'est pas une galerie de portraits, mais une galerie de peintres.
On se doute bien que l'on n'obtiendra guère plus que quelques images et quelques souvenirs de l'épouse défunte : on sait bien que ce n'est pas la destination ou le portrait qui importent mais le voyage et les rencontres faites en chemin. Finalement on en apprendra beaucoup plus sur Max que sur sa femme, un Max qui tel Dorian Gray, semble rajeunir au fil des chapitres et de sa quête du portrait idéal.
Les différentes rencontres sont un peu inégales (celle du couple d'étudiants par exemple) mais les derniers chapitres avec la vieille dame (Nina) sont un véritable feu d'artifice : on jubile à la lecture des dialogues entre ces deux vieux philosophes.
[...] Du temps de sa jeunesse à lui, les filles n’arrêtaient pas de tomber enceintes, on hésitait presque à les embrasser. Chaque femme était un ventre, fertile malgré elle. La vie était un accident. C’était embêtant, mais au moins, on avait une chance d’être surpris, dépassé par les événements. Le contrôle des naissances, ce n’était pas rien. Quelle femme, quel homme, en toute conscience, pouvait affirmer vouloir un enfant ? Pour quoi faire ? Le monde est-il si beau ? Pour l’élever comment ? Quel fou aurait l’idée de s’improviser jardinier ? Il faut du savoir-faire, en cela comme en toute chose. Qui peut se considérer digne et capable de cultiver ces fleurs tellement plus vulnérables et dangereuses que les autres ? Max avait soudain l’impression qu’on avait retiré le joker du jeu de cartes. À quoi bon poursuivre si le hasard était exclu de la partie ? Voilà que je me mets à penser, s’étonna le vieil homme. Il s’en voulut aussitôt.


Pour celles et ceux qui aiment les vieux monsieurs.
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lundi 22 juin 2015

L'invité du soir (Fiona McFarlane)

La vieille dame sur la dune
qui avait un tigre dans son salon.

Il ne fallait surtout pas refuser l'invitation de la jeune australienne Fiona McFarlane pour son premier roman : L'invité d'un soir.
Cela commence comme une douce histoire de vieille dame, toutes deux (l'histoire et la vieille dame) pleines de charme, de dignité.
Ses enfants sont partis par delà les mers, son mari est parti au-delà, et Ruth coule une fin de vie paisible, seule dans sa maison sur les dunes, au bord d'une plage d'Australie.
[...] Elle n’était pas vieille… enfin, pas tant que ça, elle n’avait que soixante-quinze ans.
[...] Elle connaissait les limites de son indépendance ; elle savait aussi qu’elle n’était ni en détresse ni particulièrement courageuse, juste entre les deux ; mais elle était encore capable de se débrouiller toute seule.
[...] Depuis quelque temps, elle espérait que sa fin serait aussi extraordinaire que son commencement. Elle savait aussi que c’était peu probable. Elle était veuve et vivait seule.
Et puis un soir, ou plutôt une nuit (Night guest en VO), Ruth entend le feulement d'un tigre dans son salon.
Le lendemain, une grosse dame, Frida, semble débarquer de la plage, tirant sa valise sur le sable et se présente comme aide-ménagère, auxiliaire de vie dit-on désormais.
[...] Ruth s’est tournée vers Frida. « Veuillez m’excuser, mais qu’êtes-vous au juste ? Une infirmière ?
– Une infirmière ? a répété Jeffrey.
– Une aide-ménagère du gouvernement », a indiqué Frida. Ruth préférait cela.
Une relation à la fois douce et étrange va se tisser entre la robuste Frida et la distinguée vieille dame.
[...] – Vous donniez des cours de langue ?
– Pas tout à fait. Il s’agit de l’art de bien s’exprimer. De manière claire et précise, en articulant. La prononciation, la production vocale…
– Vous voulez dire que vous appreniez aux gens à parler comme les riches ? »
Difficile de dire si Frida était dégoûtée, incrédule, ou les deux à la fois. « À parler correctement. Ce n’est pas la même chose.
– Et les gens vous payaient pour ça ?
– En général je donnais des leçons à des enfants dont les parents me payaient. » Frida a secoué la tête comme si elle venait d’entendre une histoire ridicule mais divertissante.
« C’est pour ça qu’on dirait une Anglaise quand vous parlez ?
– Je n’ai pas une prononciation anglaise », a contredit Ruth, qui avait l’habitude d’entendre pareille accusation. Naguère ç’eût été un compliment.
Bien vite, Frida devient indispensable et sa présence se fait tantôt rassurante, tantôt envahissante. Qui est-elle vraiment, d'où vient-elle réellement, que veut-elle finalement ?
Et Ruth, est-ce qu'elle perd un peu la tête, à son âge ce serait bien normal, est-ce que ce sont plutôt les cachets ?
Tout cela se met patiemment en place, on l'a dit la première moitié du bouquin est toute de douceur et de charme. Fiona McFarlane sème sur le sable des indices qui crèvent les yeux, les nôtres mais pas ceux de Ruth, ça se voit gros comme une maison sur la dune, mais on ne veut rien voir.
Non, on voudrait comme Ruth couler des journées paisibles en compagnie de Frida en regardant les surfers sur la plage ou les baleines en mer. Non, on ne veut rien voir et on voudrait presque ne pas avancer dans ce fichu bouquin, ou relire sans cesse le début et seulement rêver du tigre de temps à autre.
[...] « Que diriez-vous si je vous racontais qu’un tigre s’est promené ici, la nuit dernière ?
– Ici ? Vous voulez dire dehors ou à l’intérieur ?
– À l’intérieur.
– Quel genre de tigre ? Un adulte ? Un jeune ?
– Oui.
– Adulte ou jeune ? a répété Frida qui demeurait sensée.
– Un jeune adulte.
– Un tigre de Tasmanie, ou du genre ordinaire ?
– Ordinaire.
– Et qu’est-ce qui vous fait croire qu’on a un tigre dans le secteur ?
– Je pense l’avoir entendu.
– Mais vous l’avez pas vu ?
Mais la jeune auteure ne nous laissera pas nous en tirer à bon compte.
Dès le début on a senti que ça dérapait et que cette Frida n'était pas arrivée tout simplement par la plage, mais on ne voulait pas voir l'évidence, on ne voulait pas voir que tout cela glissait dangereusement dans le sable des dunes. Parti sur une douce histoire de vieille dame qui serait une cousine australienne d'Emily, on sent finalement le vent d'hiver de Laura Kasischke souffler sur la plage.
Un drôle de roman, fort bien écrit, empreint de douceur mais suintant l'angoisse, un cocktail plutôt original.
Comme ce n'est que le premier roman de la jeune australienne, on se dit que voilà une auteure à suivre, même si elle a la tête en bas.

Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames.
D’autres avis sur Babelio.

mercredi 4 mars 2015

Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)


[…] Il pleuvait des oiseaux.

    L'auteure, le livre (179 pages, 2011) :

Très très jolie découverte que ce délicieux petit roman : Il pleuvait des oiseaux.
Jocelyne Saucier est québécoise, plus exactement elle vient de l’Abitibi-Témiscamingue, tout là-haut, une région de forêts marbrées de lacs, entre la baie d’Hudson et les Grands Lacs de l’Ontario.

    On aime :

❤️ Une grande tendresse pour les personnages ce qu’on apprécie beaucoup, tout autant que les talents de conteuse. Frais, tendre et lumineux. Jouissif.
❤️ De belles histoires d’amours, d’amours impossibles, ce sont elles qui font les plus belles histoires.
❤️ Une autre face de ce nature-writing devenu tellement à la mode dans nos vies citadines, une face plus intime, plus chaleureuse.

      Le contexte :

L'auteure part à la recherche des survivants des Grands Feux qui ravagèrent ces régions il y a cent ans et qui firent pleuvoir des oiseaux (qui mourraient asphyxiés en plein vol).
[…] Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

      L'intrigue :

Une histoire de deux ou trois vieux, des marginaux qui ont tout plaqué derrière eux et qui sont partis vivre en forêt, loin de tout et surtout de tous, dans leurs cabanes au Canada(1).
Tom, Charlie vivent là-bas au bord d’un lac. Ted serait mort récemment, nous dit-on.
[…] Il était temps de partir. Je n’avais plus aucune raison de m’attarder. Je me suis quand même informée de la raison du décès.
- Mort de sa mort, m’a répondu Tom, à notre âge, on meurt pas autrement.
Ted, c’est lui le rescapé des Grands Feux, lui qu’était venue chercher une photographe qui collectionne les portraits de ces survivants.
[…] Je suis photographe, ai-je encore dit, je fais des photos des personnes qui ont survécu aux Grands Feux.
[…] J’arrive avec mon barda. Mon trépied, ma Wista à soufflet et mon voile noir. Je fais de la photo à l’ancienne. Pour la précision du grain qui va chercher la lumière dans le creux de la chair et pour la lenteur du cérémonial.
Mon portfolio contient une centaine de photos, des portraits pour la plupart, mais il y a aussi des clichés pris sur le vif avec ma Nikon et qui n’ont d’autre but que d’apprivoiser le sujet à la première rencontre.
Aucune mièvrerie, aucun angélisme dans l’histoire de ces vieux épris de liberté et de fausse solitude qui vieillissent et apprivoisent la mort prochaine. Mais de l’humour, un réalisme parfois cru et beaucoup, beaucoup d’humanité.
[…] Ted était un être brisé. Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu’il est permis de vivre. Une journée après l’autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d’y revenir, aucune autre envie que de se lever le matin avec le sentiment d’avoir une journée bien à eux et personne qui trouve à y redire. […]
Le campement de Charlie était le mieux entretenu. Quatre cabanes. L’une pour y habiter, l’autre pour le bois de chauffage, une chiotte, une remise et rien qui traînait autour. Pas une pelle, pas une hache, rien qui n’était laissé à l’abandon, alors que chez Tom, il fallait lever les yeux vers la cheminée pour deviner sa cabane d’habitation tellement tout était encombré et mal fichu.
Quand à Ted, personne n’avait mis les pieds chez lui.
Autour des vieux, quelques ‘témoins’ : chacun d’eux aura droit à son chapitre et à une brève introduction, procédé insolite de l’auteure pour installer ou mieux, faire entrer en scène ses personnages, et qui nous entraîne avec elle dans un regard à la fois distancié et affectueux.
[…] L’histoire s’installe tranquillement. Rien ne se fait très vite au nord du 49° parallèle.
Au cœur des chapitres, la trame de l’histoire des trois vieux et les souvenirs des Grands Feux. Celui de Timmins (1911), celui de Matheson (1916) et celui de Haileybury (1922).
Parmi ces témoins : notre photographe donc, et puis Bruno, un hippie qui approvisionne les vieux en échange du ‘droit’ à cultiver de la marie-jeanne (!) et puis Steve, le gérant d’un hôtel oublié de tous, qui se charge d’égarer les curieux et de protéger la tranquillité des vieux et de la plantation.
[…] Quelques égarés de la route, des chasseurs, des pêcheurs venaient parfois se perdre à ma porte. Ils cherchaient des espaces vierges, là où aucun homme n’avait posé son pied d’astronaute. Je les envoyait à l’ouest. Il y avait là suffisamment de vieux chemins forestiers pour les occuper tout un après-midi à tourner en rond.
Et puis le clou de l’histoire, la meilleure pour la fin : Marie-Desneige, rescapée et exfiltrée des dortoirs des asiles psy après soixante-six ans d’internement. Donc une vieille, elle-aussi, plus vieille même que les vieux et qui, à quatre-vingt deux ans, ne peut plus dormir seule.
[…] Ils chuchotent plus qu’ils ne parlent. Charlie a sa voix de velours, celle qu’il utilise pour approcher un animal effrayé. Marie-Desneige est plus à son aise. Elle a l’habitude des dortoirs, des confidences qu’on se chuchote d’un lit à l’autre. C’est d’une voix étouffée, à peine audible, qu’elle raconte un peu de sa vie à l’asile avec cette amie qui se prenait pour la reine d’Écosse et qui lui donnait ses bas à laver et ses ourlets à refaire en échange de sa protection.
- Personne n’aurait osé s’en prendre à Ange-Aimée, reine d’Écosse, d’Angleterre, des Carpates et des Nations unies.
- Les Carpates, c’est pas un pays.
- Les Nations unies non plus.
Ils rient.
Mais Marie-Desneige voit des choses qu’on ne voit pas (la survie en asile demande d’être continuellement aux aguets, ça aiguise les sens).
Ted le survivant n’est plus là et n’a laissé derrière lui que des peintures abstraites, des centaines de toiles incompréhensibles et c’est Marie-Desneige qui, de son visage à la peau blanche et parcheminée, éclairera toute cette histoire, l’errance de Ted, les tableaux mystérieux dans sa cabane, la mémoire des Grands Feux.
Bien sûr on pense au Lièvre de Vatanen, en moins facétieux,  au lac Baïkal de Sylvain Tesson, en moins arrogant, aux racontars de Jørn Riel, en moins cocasse, à d’autres encore.
Je vous invite également à découvrir une belle petite interview de cette modeste et charmante dame qu’est Jocelyne Saucier, ne serait-ce que pour son délicieux accent [yakakliker].
C’est déjà son quatrième roman, on en reparlera donc certainement !
(1) - la cabane en forêt est quasiment une institution là-bas, une tradition culturelle qui nous échappe un peu ici, intra-muros !

Pour celles et ceux qui aiment la liberté.
D’autres avis sur Babelio - Livre lu grâce à Masse Critique (SP).

mardi 22 avril 2014

Alice et ses nombreux maris (Francis Dannemark)

Pierre, Vincent, Wilbur, Swami et les autres.

Une histoire belge de l'auteur Francis Dannemark (ah, ah).
L'histoire d'Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un).
L'histoire d'une vieille dame anglaise, de celles qui prennent le thé avec grâce, élégance et raffinement.
L'histoire d'Alice qui, à l'occasion du décès de sa sœur, retrouve son neveu Paul et entreprend de lui raconter sa vie mouvementée, riche en voyages, en anecdotes et en maris.
Au fil de quelques thés et de quelques restos italiens en compagnie de son neveu, la vieille dame très digne défile la pelote de sa vie, de ses voyages (Italie, Canada, Inde, Australie, ...) et donc de ses maris : des maris qui ont une fâcheuse tendance à passer de vie à trépas, alors que notre veuve a une joyeuse tendance à dire ‘oui’ chaque fois qu'on la demande en mariage, toute aussi prompte à oublier son précédent chagrin qu'à s'enthousiasmer pour une nouvelle aventure.
[…] — Quand il a lancé l’idée de se marier, je lui ai dit qu’il fallait que je réfléchisse et il a trouvé que c’était la moindre des choses. Il n’aurait pas dû dire ça si gentiment. J’en ai profité pour ne pas réfléchir du tout et je lui ai dit oui.
— Je n’oserais pas dire que je suis étonné, ai-je dit à Alice
Ou encore :
[…] J’ai eu droit à une séance de massage. Il avait de si grandes mains qu’il a pu me masser la cheville avec l’une et me caresser la nuque avec l’autre. Puis il m’a dit qu’il fallait que je m’allonge un peu et il s’est allongé avec moi… et puis voilà. Nous sommes rentrés à New York ensemble. Il ne m’a pas demandé mon avis. Je me suis laissé faire. C’était bien. Et quand il m’a demandé de devenir sa femme, j’ai dit oui avant qu’il ait fini de poser sa question. Pour ne pas être tentée de réfléchir.
C'est plus facile lorsque l'on vit l'instant présent sans se soucier de ce que nous a donné puis repris le passé, pas plus que de ce que nous réserve l'avenir.
[...] J'avais compris que l'on ne vit qu'un jour à la fois, et plutôt aujourd'hui que demain.
Autant dire que les accidents, les rencontres et les épousailles s'enchaînent pour notre plus grand plaisir !
[…] C’était une citation de Mark Twain : « Let us so live that when we come to die, even the undertaker will be sorry. » Un long silence s’est installé. « Vivons de telle sorte que, lorsque viendra le temps de mourir, même le fossoyeur soit désolé »
Le titre est long mais le petit livre est léger, charmant, divertissant, amusant. En un mot : frivole.
L'écriture de Francis Dannemark est aussi douce et pétillante que sa vieille dame Alice.
Un agréable petit moment de détente qui passe presque trop vite et dont il ne reste peut-être pas grand chose : juste la fugace impression de cette vieille dame aperçue dans le salon d'un grand hôtel de Bruxelles.
À force de légèreté, ce court roman nous a même semblé un peu superficiel.



Pour celles et ceux qui aiment feuilleter les vieux albums photos.
D'autres avis sur Babelio.Yv en parle aussi.

mercredi 12 juin 2013

Et puis Paulette … (Barbara Constantine)

Solidarvioc.

C’est la crise et la feel-good story est à la mode, côté librairie comme côté cinoche.
C’est la crise et le pays vieillit inexorablement poussant devant lui un tas grandissant de vieux jusqu’au gouffre sans fond des caisses de retraite.
Alors voici donc Et puis Paulette … de Barbara Constantine (un bouquin que c’est K. qui nous l’a prêté).
Une histoire sympatoche et franchouillarde à la Gavalda, sans prise de tête où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, même les vieux, même les jeunes et même les jeunes avec les vieux.
Car c’est l’idée de ce petit roman où une ferme qui sent bon le bio mais qui part à l’abandon va retrouver une seconde jeunesse en accueillant des voisins, des vieux et puis des jeunes.
Qui cherchent à partager un toit, une séparation, une allocation chômage (pour les jeunes) ou vieillesse (pour les moins jeunes), un peu de solitude ou seulement quelques légumes.
Alors c’est l’idée de Solidarvioc (puisque y’a même un site après le roman).

[…] Assis côte à côte sur le banc, Ferdinand et Marceline comptent les étoiles. Ou plutôt, ils essayent. Mais bien sûr, c’est impossible, il y en a trop ! Le fond de l’air est frais, Marceline se rapproche. Il ferme les yeux, ravi et, en même temps, intimidé. Un quart d’heure plus tard, elle penche la tête vers son épaule, s’y appuie très légèrement. C’est la première fois. Il frissonne. Elle aussi. Ils ne bougent plus du tout, respirent à peine. Mais ça s’arrête là. Parce que Kim, en caleçon, ouvre la porte de chez lui à la volée - ils sursautent - et court vers eux, affolé.
- Muriel s’est enfermée dans la salle de bains, je crois qu’elle est malade, ça fait une heure qu’elle pleure !
Ils foncent.

Alors c’est sûr, ça dégouline de bons sentiments mais tout aussi sûrement,  ça se laisse lire rapidement et plaisamment. Frais et reposant. Assis sur un banc … ou une banquette de métro.


Pour celles et ceux qui aiment les vieux et les jeunes et les petites histoires sympas.
C’est Calmann-Lévy qui publie ces 306 petites pages qui datent de 2012.
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mardi 20 novembre 2012

Emily ( Stewart O'Nan)

Fin de parcours.

Il s'agit encore d'une douce musique : celle des mots de Stewart O'Nan car le bouquin est fort bien écrit (de cette écriture simple et droite qu'on affectionne chez les états-uniens). La douce musique aussi des dernières années de la vieille dame Emily.
Emily, c'est un peu le contrepoint du Grondement de la montagne du japonais Yasunari Kawabata dont on parlait il y a quelques jours.
Autant les dernières années du japonais étaient amères et désabusées, autant les dernières années d'Emily sont, certes empreintes de nostalgie, mais pleines de vitalité : la vieille dame va même jusqu'à s'acheter une nouvelle voiture (plus maniable que le paquebot que lui a laissé son défunt mari) afin de retrouver son autonomie lorsque son amie Arlène est hospitalisée qui conduisait jusqu'ici pour elles deux. Il vaut mieux d'ailleurs qu'Emily reprenne le volant, vu la conduite acrobatique d'Arlène dans les rues de la banlieue de Pittsburgh.
Les dialogues entre les deux vieilles dames sont savoureux : acides et piquants. C'est la meilleure partie du livre.
[...] Arlene baissa sa vitre de quelques centimètres. « Ça t’ennuie beaucoup si je fume ?
– Je croyais que le médecin t’avait dit d’arrêter.
– C’est ce que je fais. Il m’a mis un patch. » Relevant sa manche de veste, elle montra à Emily un carré couleur chair, puis alluma une cigarette. « Si ça doit arriver, ça n’arrivera pas en un jour. Il le sait.
– Mais tu vas essayer ?
– Je vais essayer.
– C’est courageux de ta part.
– J’imagine que ça va être désagréable pour tout le monde.
– Mais ça en vaudra la peine.
– Tu dis ça maintenant, mais attends de voir.
– Si je peux t’aider.
– Merci. J’aimerais te demander une chose, si c’est possible.
– Tout ce que tu veux.
– S’il te plaît, ne sois pas trop déçue si je n’y arrive pas.
– Promis », dit Emily, pensant néanmoins que ce n’était pas la meilleure façon de commencer. 
Les chapitres avec les enfants sont moins passionnants : Emily n'est pas très heureuse de la tournure prise par sa fille ou son fils, qui ne la visitent guère souvent.
Une belle tranche de vie (même si c'est l'une des dernières tranches du gâteau d'Emily) qui s'écoule, là aussi, au rythme des saisons.
Décidément les parallèles avec le japonais Kawabata sont nombreux, heureux hasard des lectures croisées. 

Pour celles et ceux qui aiment les vieilles dames. 
Un extrait est disponible ici 
Ces 334 pages datent de 2011 en VO et sont traduites de l'américain par Paule Guivarch 
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mardi 6 novembre 2012

Le grondement de la montagne (Yasunari Kawabata)

Fin de parcours zen.

Il lui parut étrange, au matin, ce rêve d’une île où il n’était jamais allé.
Quels délices que l'écriture de Yasunari Kawabata, prix Nobel nippon de littérature, que l'on a déjà croisé ici par deux fois avec Les belles endormies et Pays de neige.
Des trois, c'est Pays de neige qui reste le plus accessible et le moins extrême-oriental. Tandis que Le grondement de la montagne rappelle plutôt les nipponneries des Belles endormies.
Il y est encore question de la solitude(1), de la vieillesse, du regard d'un vieil homme sur de jeunes femmes. Du poids des ans, quand la tête vient à peser trop lourd sur les épaules.
Et de sommeil, le sommeil innocent ou le sommeil éternel(2).
[...] Tout à l’heure, dans le train, je me demandais si on pourrait envoyer sa tête au blanchissage ou la faire réparer. La couper… ce serait peut-être un peu violent. Mais enfin, détacher provisoirement la tête du tronc, en disposer comme de linge sale. À l’Hôpital universitaire, par exemple : « Voulez-vous vous en charger ? » Ils laveraient le cerveau, répareraient les ratés, pendant que le corps dormirait sans rêver ni se retourner. 
Le regard de Kikuko s’assombrit. « Père, vous êtes fatigué ? 
— Oui, répondit-il. Aujourd’hui même, au bureau, je recevais quelqu’un. J’ai tiré une bouffée de ma cigarette, je l’ai posée sur le cendrier, j’en ai allumé une autre et l’ai posée sur le cendrier ; voilà trois cigarettes qui se fumaient toutes seules, en rang, toutes aussi longues les unes que les autres. J’en avais honte ! En effet, dans le train, l’idée de se faire lessiver la tête lui était venue, mais la notion de son corps endormi l’avait séduit plus que celle d’un cerveau mis à neuf. Certes, il était las.
Car Shingo est au bout de son chemin et il entend déjà le grondement de la montagne.
[...] Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne. Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du coeur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors, Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l’heure de sa mort lui avait été révélée.
Comme pour ajouter à l'étrangeté asiatique, les chapitres du livre sont autant d'épisodes parus à l'origine dans des journaux ou magazines nippons : il arrive donc que Kawabata rappelle ce qui s'est passé quelques pages auparavant et répète quelques scènes sous un angle légèrement différent, comme un écho du nouveau chapitre.
On y goûte tout l'art de la contemplation dont savent faire preuve les maîtres zen, et les petites scènes quotidiennes s'alignent, pages après pages, où l'on découvre la vie familiale de ces très lointains japonais.
Shingo a jadis épousé la soeur de celle qu'il convoitait, sa fille est en passe de divorcer et son fils ne rentre pas souvent à la maison où l'attend pourtant sa jeune épouse Kikuko. Une jeune femme délaissée qui allume encore quelque étincelle dans le regard vieillissant de Shingo.
Au fil des pages et des dernières saisons qui passent, le viel homme désabusé et fatigué se demande ce qu'il y a eu de bien dans sa vie, ce qu'il faut en garder.
Il n'y verra finalement que le fait d'avoir traversé la guerre ...
(1) - à seize ans, Kawabata avait déjà perdu parents, soeur et même grands parents .. 
(2) - Kawabata se gavait de somnifères et se suicida au gaz à l'âge de 72 ans

Pour celles et ceux qui aiment le Japon. 
Ces pages datent de 1954 en VO et sont superbement traduites du japonais par Sylvie Regnault-Gatier. 
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mardi 20 avril 2010

Les vies privées de Pippa Lee (Rebecca Miller)

Histoire de femme.

On avait été charmés par le film récent que Rebecca Miller (la fille d'Arthur) avait tiré de son propre livre : Les vies privées de Pippa Lee.
Comme il n'est pas si fréquent de voir un auteur adapter au ciné ses propres romans, on avait eu envie de lire le roman original.
Verdict : plaisir redoublé à la relecture de cette histoire, même quelques semaines seulement après le film.
L'histoire d'une femme qui arrive à la cinquantaine, femme au foyer parfaite, mariée avec Herb Lee, un successfull éditeur ... de trente ans de plus qu'elle.
À l'approche des 80 ans de son mari, ils emménagent dans une banlieue pour personnes âgées (on est aux US) qu'elle surnomme Papyland.
Les premières pages pourraient faire penser à un roman américain gnangnan décrivant avec forces détails (et beaucoup d'humour) la vie des riches.
Mais Rebecca Miller ne s'en contente pas.
Car Pippa Lee tourne en rond dans sa belle maison aux côtés de son mari vieillissant, trop vite ou pas assez, c'est selon. Elle se met à faire des crises de somnambulisme.
Et Rebecca Miller nous emmène alors à la recherche de son passé.
La mère possessive constamment speedée aux amphèt's, le père pasteur, la tante Trish lesbienne et son amie Kat fétichiste, ...

[...] Voilà ce à quoi nous n'avions pas pensé : un après-midi, tante Trish rentra du travail avec la fièvre. Elle fit tourner la clé dans la serrure, entendit Gladys Knight à fond dans sa chambre, entra en toute hâte et me trouva menottée au lit avec la jupe d'une robe à crinoline rose sur la tête, fessée par Shelly sous l'objectif de Kat qui criait « Super ! Recommence. On ne bouge plus. Génial ! Magnifique ! » Tante Trish était là, blême, tremblante et horrifiée, lorsque je me retournais et la vis. Je partis l'après-midi même, pendant que Tante Trish soignait sa grippe en dormant après avoir appelé la police et vu la femme qu'elle aimait fuir son appartement.

La rencontre avec Herb Lee (elle avait vingt ans, lui cinquante), le mariage ...

[...] Ma robe de mariée était rose très pâle. [...] J'avais l'impression d'être une novice qui prononçait ses vœux. Épouser Herb, c'était comme changer de peau, ma dernière chance d'être bonne. Je savais que si je foirais ça, je serais perdue à jamais.

La fréquentation des amis artistes de Herb ...

[...] Eh bien, ils m'incorporèrent, comme des raisins secs dans la recette d'un gâteau qui n'en exige pas mais où ils ne gâcheront rien non plus.

Ensuite jusqu'à Papyland, la boucle est bouclée.
L'écriture est fluide et agréable et Rebecca Miller parsème le parcours de Pippa Lee de petits grains de folies, des petits grains de poivre qui lui donnent moult occasions de très belles pages.
Le papillon Pipa des folles années 70 était rentré trop sagement dans son cocon : la très belle fin de l'histoire lui permettra d'éclore à nouveau.
Un très beau portrait de femme, à l'écran comme sur le papier.
Un livre qui devrait plaire au plus grand nombre et tout autant satisfaire les lecteurs exigeants.
Ceux qui étaient restés sous le charme du film peuvent se replonger confiants dans le bouquin : plaisir garanti.
Les autres ont l'occasion de se rattraper !
Quand à nous, nous voici condamnés à revoir le film qui vient de sortir en DVD !
On vous livre ici les deux pages de la rencontre de Pippa Lee avec la première femme de Herb (Pippa sera la troisième) : un court chapitre qui donne une bonne idée de l'ensemble du bouquin.
Un livre où l'on découvre qu'à cinquante ans on peut encore mettre le bazar dans la classe du cours de poterie de Madame Mankevitz.


Pour celles et ceux qui aiment les femmes.
Le Seuil édite ces 290 pages qui datent de 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Cécile Deniard.
Antigone, Cuné et Cathulu en parlent. D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 23 avril 2008

Les belles endormies (Yasunari Kawabata)

Éros et Thanatos.

On a déjà eu l'occasion de croiser ici Yasunari Kawabata, l'un des deux prix Nobel nippons de littérature (rien que ça), avec l'excellent Pays de neige.
Revoici cette belle écriture venue d'extrême-orient avec Les belles endormies.
Moins accessibles que le Pays de neige, encore plus japonaises, Ces belles endormies nous proposent une bien étrange visite.
Celle d'une maison de «passe». Une maison où l'on «passe» la nuit aux côtés d'une belle.
Aux côtés d'une belle endormie.
Une maison où quelques vieillards avisés, mais plus tout à fait en mesure d'honorer une belle (des «vieillards de tout repos» !), passent une nuit paisible auprès d'une belle, endormie artificiellement.
[...] Et pourtant, pouvait-il exister chose plus horrible qu'un vieillard qui se disposait à coucher une nuit entière aux côtés d'une fille que l'on avait endormie pour tout ce temps et qui n'ouvrait pas l'oeil ?
Comble de l'horreur ou comble du bonheur ?
[...] ... le vieux Kiga, celui qui avait introduit Eguchi, avait dit que c'était comme si «l'on couchait avec un Bouddha caché».
Un bien étrange rituel, très loin de nos fantasmes occidentaux, très proche du shinjû, le double suicide amoureux de l'imaginaire nippon. Car du sommeil tout court au sommeil éternel, il n'y a qu'un pas. Un pas de deux.
En contrepoint des rêveries d'Eguchi, le client que nous suivons au fil des nuits, on savoure les réparties sans réplique de la maîtresse des lieux qui tient sa maison d'une main ferme  :
[...] - De nos clients, aucun ne fait jamais rien. Nous ne recevons que des clients de tout repos.
Ou encore, le lendemain matin :
[...] - Ne pourriez-vous me permettre de rester ici jusqu'à son réveil ? 
- Ça ! cela ne peut se faire ici ! dit la femme d'un ton un peu plus précipité. Même nos clients les plus fidèles ne font pas cela.
Et après une autre nuit :
[...] - J'aurais voulu avoir de la même drogue que la fille. J'avais envie de dormir d'un sommeil pareil au sien. 
- Ça, c'est interdit ! Et d'abord, ce serait dangereux à votre âge ! 
- J'ai le coeur solide rassurez-vous ! Et si par hasard, je m'étais endormi pour l'éternité, ce n'est pas moi qui m'en serais plaint !
Oui, car au-delà de la fascination pour les corps délicats de ces jeunesses endormies, Eguchi le vieillard, est tout autant obsédé par leur sommeil que rien ne vient réveiller. Un sommeil que l'on pourrait croire éternel.
Un sommeil qui sera bientôt le sien, vu son âge avancé.
Dix ans après avoir écrit Les belles endormies, Kawabata se suicidera, un an après le seppuku de son ami Mishima.
Voir aussi Le grondement de la montagne.

Le Livre de Poche édite ces 124 pages traduites du japonais par René Sieffert. 
Pour celles et ceux qui aiment la jeunesse. 
Vaovan en parle (qu'on a découvert grâce à LsF), Jeanne (Nuages et vent) aussi. 
D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 12 mars 2008

Ainsi mentent les hommes (Katherine Kressmann Taylor)

Ce qu’on appelle broder une histoire.

On avait été enthousiasmé, esbrouffé, estomaqué par la puissance d'un petit texte de Katherine Kressmann Taylor : Inconnu à cette adresse, entendu au théâtre puis lu sur papier.
Alors bien sûr on a voulu rempiler avec cette dame à la belle écriture.
Ainsi rêvent les femmes et Ainsi mentent les hommes sont deux recueils de nouvelles.
On a choisi la version au masculin : Ainsi mentent les hommes.
Ainsi «se» mentent les hommes ou les femmes, ce pourrait être le titre de ces quatre nouvelles : Humiliation, Remords, Mélancolie et Solitude, le ton est donné.
Une écriture à l'ancienne (ça date de 1953), à l'anglo-saxonne (la dame est américaine), au charme un peu désuet mais qui cache une terrible violence.
Celle faite aux êtres : la tyrannie d'un père, le sadisme d'un prof, l'étouffement d'une famille, le désespoir de l'âge, ...
Et sous l'apparence anodine de quelques dialogues châtiés, la mort nous frôle à chaque page.
Alors on se réfugie dans le mensonge, seule échappatoire possible.
On est quand même resté un peu sur notre faim, mais il faut avouer qu'il est bien difficile de soutenir la comparaison après l'exceptionnelle correspondance d'Inconnu à cette adresse.
La dernière nouvelle (Solitude) mérite quand même le détour : une vieille dame dans le besoin, son vieux mari est malade, vient faire des ménages chez un couple bourgeois.
La vieille dame se raconte à la maîtresse de maison.
La vieille dame se raconte des histoires sur un passé meilleur.

[...] « Cette année-là, à Aix, nous avons vu Cézanne plusieurs fois. Il paraissait si vieux. Je suis sûre qu'il ne se doutait pas qu'il allait mourir si peu de temps après. Il m'a montré des choses tellement merveilleuses sur les couleurs, et sur les formes aussi. Je peignais, en ce temps-là, voyez-vous. »

Ainsi mentent les hommes pour échapper à leur misérable condition.
Mais est-ce aussi simple que cela ? Non, bien sûr ...


Pour celles et ceux qui aiment les mots et les broderies.
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mercredi 21 mars 2007

Les années douces (Kawakami Hiromi)

Quand on picole gentiment au lieu d'avouer qu'on s'aime ...

[...] Si c'était un grand amour, il était primordial d'en prendre soin, comme d'une plante à qui on donne de l'engrais ou qu'on protège de la neige. S'il s'agissait d'une autre espèce d'amour, inutile de s'inquiéter, il suffisait de le négliger en attendant qu'il se dessèche. 
Une douce promenade dans le Japon moderne que ce roman Les Années Douces de Kawakami Hiromi.
Une femme rencontre par hasard l'un de ses anciens professeurs ("le maître") et nous les suivons ainsi, au fil des soirées, des rencontres, de leurs escales dans les petits troquets de Tokyo où ils picolent pas mal :
[...] Kojima boit tout doucement, à petites gorgées, son bourbon coupé de soda. J'ai pris moi aussi une gorgée du liquide qui se trouve devant moi. C'est un martini, irréprochable lui aussi.
Pour accompagner ces libations (saké chaud, bière, ...) il leur faut des amuse-gueule et donc, comme dans tous les romans asiatiques, on parle beaucoup de cuisine :
[...] Concombres fraîchement cueillis, frappés légèrement au couteau, servis avec de la chair de prune confite au sel. Aubergine fraîches émincées et passées à la poêle, nappées de sauce soja parfumée au gingembre. Feuilles de chou macérées dans du miso.
Il ne se passe pas grand chose dans ce petit roman, mais au fil du bercement des pages et des rencontres et des soirées, on devine peu à peu la relation complexe qui unit ces deux-là.
Une sorte d'amour non dit, où la façon de picoler et grignoter ensemble semble avoir plus d'importance que tout le reste.
Et l'on finit même par se laisser prendre à un presque suspense : comment cela va-t-il finir ?
[...] - Tsukiko-san, comprenez-vous la signification de l'expression tashô no en ? 
- C'est-à-dire qu'il y a un lien, enfin, un petit lien, c'est ça ? ai-je répondu après avoir réfléchi un instant. Les sourcils froncés, le maître a secoué la tête. 
- Mais non, il ne s'agit pas de tashô dans le sens de un peu, c'est l'expression qui veut dire plusieurs vies, vivre en se réincarnant, voyons ! 
Le lien que j'évoquais à l'instant, ce tashô no en, c'est celui qui unit des êtres dans une vie antérieure.
Quelquefois on semble près de basculer dans une rêverie typiquement nippone mais non, on reste toujours sur le fil du rasoir (ou plus exactement sur le fil du couteau à sushis).
Et on se laisse bercer, promener dans les rues et les bars de Tokyo, presque surpris et désolé que tout cela ait une fin.
Une fort belle fin, d'ailleurs.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires d'amour et le saké chaud. 
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Voir aussi La brocante Nakano, lecture suivante.