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lundi 1 juillet 2024

Le masque de Dimitrios (Eric Ambler)


[...] Dimitrios était intelligent et dangereux.

Une oeuvre emblématique, mythique peut-être : l'archétype du roman d'espionnage moderne.

L'auteur, le livre (320 pages, février 2024, 1939 en VO) :

La mode est aux rééditions de romans capables de traverser les années et les Éditions de l'Olivier ont eu la très bonne idée de nous ressortir Le masque de Dimitrios d'Eric Ambler (ainsi que Je ne suis pas un héros).
Un bouquin qui date de 1939, à une époque où Eric Clifford Ambler avait décidé de secouer un peu le monde élégant et très fermé du roman d'espionnage britannique en mettant en scène des anti-héros, des hommes ordinaires devenus espions malgré eux dans une ambiance qui rappelle un peu Graham Greene.
Rien à voir avec les super héros comme 007 même si Ian Fleming lui rend hommage dans l'une de ses aventures :
[...] James Bond détacha sa ceinture, alluma une cigarette et sortit de son élégant attaché-case un exemplaire du Masque de Dimitrios.
Quelques petits mots qui contribuèrent certainement à la légende forgée autour de cet auteur que John Le Carré considérait comme [leur] maître à tous, qui traversa tout le siècle (1909-1998) et qui publia ses premiers romans dans les années 30, en pleine montée du nazisme. Mais un auteur finalement assez peu connu chez nous.

♥ On aime :

 On est curieux de l'aura qui entoure cet ouvrage emblématique, cet archétype du roman d'espionnage. Le britannique Eric Ambler serait un peu à la figure de l'espion ce qu'un Chandler est à celle du détective.
 On apprécie le charme suranné de cette écriture, mélange subtil d'humour et d'élégance so british, dans une traduction modernisée, à déguster avec une tasse de thé ou un verre de whisky en main.
 On suit avec patience la quête obsessionnelle de Latimer à la recherche de ce mystérieux et insaisissable Dimitrios sur les traces de ceux qui l'ont croisé : une bulgare tenancière de boîte de nuit, un étrange danois, un maquereau hollandais, une duchesse russe, un espion polonais, …

Le canevas :

Charles Latimer n'est qu'un petit écrivaillon de romans policiers. De passage à Istanbul, il est invité à la morgue pour y découvrir un "vrai cadavre" repêché dans le Bosphore.
[...] – Je n’ai jamais vu de cadavre ni de morgue, mentit Latimer. Je pense que c’est du devoir d’un auteur de romans policiers d’en voir.
Le cadavre est celui de Dimitrios Makropoulos, un aventurier escroc aux personnalités multiples et au parcours étonnant, de Smyrne à Paris en passant par Sofia, Athènes, Genève ou Belgrade. 
De quoi fasciner l'écrivain Latimer qui se fait alors détective amateur et part sur les traces du fantôme de Dimitrios pour interroger ceux qui l'ont connu ou du moins ceux qui ont cru connaître ce personnage interlope et insaisissable.
[...] La justification de ses recherches, après tout, était de faire une expérience d’enquête criminelle. Il ne fallait pas que cette expérience devienne une obsession.
[...] Latimer contemplait le corps. Ainsi, c’était Dimitrios. L’homme qui avait peut être égorgé Sholem, le Juif converti. L’homme qui avait trempé dans des assassinats politiques, espionné pour la France. L’homme qui avait été à la tête d’un trafic de stupéfiants, qui avait fourni un pistolet au terroriste croate, et était finalement mort de mort violente.
Pour nous c'est aussi l'occasion de (re-)découvrir une période troublée entre deux guerres, une géopolitique complexe, l'Histoire des années 1920 : l'incendie de Smyrne de 1922, l'assassinat en 1923 du ministre bulgare Alexandre Stamboliyski, l'attentat manqué de 1926 contre Mustafa Kemal, ... Une période où se mêlaient trop étroitement espions et mafieux, politique et finance, ...

Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Olivier (SP)
Mon billet dans Actualitté, dans 20 Minutes et dans Benzine.

vendredi 14 juin 2024

L'assassin eighteen (John Brownlow)


[...] J’attends que quelqu’un vienne me tuer.

L'auteur, le livre (594 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Le britannique John Brownlow naviguait jusqu'ici sous les radars mais il vient de lancer une nouvelle série de romans d'espionnage : les aventures de l'agent Seventeen, puisque nous sommes dans le monde de James Bond et de Jason Bourne, un monde où les tueurs portent des numéros, un monde où se font et se défont les légendes.
On a commencé par le deuxième épisode : L'assassin Eighteen qui peut se lire indépendamment du précédent (L'agent Seventeen) mais si vous prévoyez de rester longtemps sur la plage, prenez les deux.

♥ On aime un peu :

 Ce gros pavé fait partie de ces romans où l'on peut laisser sans stress tomber le héros du haut du quarantième étage en nous racontant quelques anecdotes, aller piquer une petite tête rafraîchissante dans l'eau, revenir pour quelques pages où le héros continue sa chute vertigineuse agrémentée d'autres histoires, aller se chercher un cocktail au bar, et revenir juste à temps pour la chute qui verra le héros invincible se relever, son costume à peine froissé, et repartir à l'assaut des méchants qui l'ont précipité dans le vide.
Voilà, vous venez de lire le résumé des chapitres 74 à 76.
 Généreux, John Brownlow nous replace tous les trucs qui nourrissent les romans d'espionnage en ce moment : les Tigres d'Arkan de Serbie [1], les manœuvres de l'Otan de novembre 83 [2], la station d'écoute du Svalbard, ... tout y passe, l'auteur a bien fait son job.
 Autant dire que si la prose reste agréable à lire, elle ne revendique évidemment pas les prix qu'on court et ne tente même pas de rivaliser avec un John Le Carré.
Pour tout dire, le divertissement serait tout à fait agréable si l'auteur (qui est aussi scénariste et réalisateur) ne se croyait pas obligé d'enchaîner les cascades incroyables et les combats épiques qui sont du meilleur effet au cinéma mais qui, sur le papier, tombent quand même un peu à plat et finissent par lasser. 

Le canevas :

L'agent Seventeen est en pleine déprime. Fatigué et désabusé après ses aventures précédentes, il attend son heure ou plutôt celle de Eighteen qui ne va pas tarder.
Mais surprise ! Le sniper qui lui tire dessus est ... une fillette de neuf ans ! 
Et sa propre fille semble-t-il ! Pour faire bonne mesure, on apprend bientôt qu'un complot planétaire est lancé pour mettre la main sur une faille informatique zero-day qui menace de déclencher un holocauste nucléaire. 
Ouf, Seventeen reprend du service pour retrouver la gamine, le code informatique vérolé et les affreux jojos qui voulaient tout ça.
[...] « C’est quoi le plan ? hurle-t-elle en retour.
— Tu les tiens à distance jusqu’à ce que j’en trouve un. »

Pour celles et ceux qui aiment les bagarres.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans 20 Minutes.

lundi 6 mai 2024

Après minuit (Gillian McAllister)


[...] Je passe une drôle de journée, c’est tout.

L'auteure, le livre (400 pages, avril 2024, 2021 en VO) :

Gillian McAllister est une auteure britannique de polars à succès, des psycho-thrillers, connue pour son premier roman Jusqu'à ce que la vérité nous sépare qui date de 2017, 2018 en VF.
Elle vit à Birmingham où elle est avocate, tout comme son héroïne.
Après minuit (Wrong place, wrong time en VO) s'annonce comme un étrange roman à énigme où le temps s'écoule de façon curieuse, un peu à la manière de un jour sans fin ...
Gillian McAllister a écrit son roman pendant le Grand Confinement et dit avoir été initialement inspirée par une série de 2019 : Poupée russe. Elle a voulu écrire "un roman policier où l’on doit empêcher la fin, et raconté à reculons".

Le canevas :

Jen, une maman de Liverpool aperçoit un soir à sa fenêtre son grand fils Todd rentrer à la maison et ... poignarder un inconnu dans la rue ! Sans raisons, ni explications.
[...] – J’étais obligé », répète Todd, plus insistant.
Après une nuit éprouvante au commissariat, Jen se réveille ... la veille du jour fatal ! 
Le surlendemain, elle se réveille ... l'avant-veille ! Et ainsi de suite, jour après jour, perdue dans une boucle temporelle, la maman du fils assassin remonte le temps. Alors que personne ne la croit (évidemment) et que chaque "jour" précédent défait ce qu'elle a pu assembler et qui n'est donc pas encore arrivé (une Pénélope du temps), pourra-t-elle éviter le drame qui attend son fils dans quelques jours ?
[...] Sauf erreur de sa part, demain sera mercredi. Puis ce sera mardi. Et ensuite ? Un retour en arrière perpétuel ? Elle vomit encore , cette fois dans l’évier de la cuisine, le café noir sucré, toute la panique et l’incompréhension.
[...] Ce n’est pas comme ça que se passe dans les films ? Les protagonistes interviennent dans l’histoire. Ils ne peuvent pas y résister, ils deviennent gourmands, ils jouent à la loterie, ils assassinent Hitler.

On aime :

 Ô lecteur, sache bien que tu auras vraiment beaucoup de mal à rentrer dans l'histoire invraisemblable imaginée par l'auteure ! Tout comme Jen l'héroïne d'ailleurs. Pourquoi donc Gillian McAllister s'est-elle embarquée dans un pareil scénario ?! Et toi, qu'es-tu venu faire ici ? Où tout cela va-t-il te mener, si cela mène bien quelque part ? Tu te retrouveras partagé entre le doute raisonnable du sceptique et l'envie furieuse de connaître le fin mot de cette histoire de la marmotte revisitée à rebrousse-poil.
 Mais peu à peu, cette surprenante intrigue trouvera son rythme et toi aussi, lecteur : finalement Gillian McAllister maîtrise bien son coup (te voilà rassuré !) et c'est un peu comme une enquête policière montée à l'envers. Tu penseras peut-être à des histoires vues à l'écran comme Memento, Vortex, 13 reasons why, Poupée russe, Plan B, ... 
Et chaque jour "passé" sera l'occasion pour l'héroïne Jen de rebondir sur une nouvelle piste et pour toi d'explorer une nouvelle explication du pourquoi du comment ...
 Dans ce psycho-thriller domestique au montage original mais qui s'avère plus classique qu'il n'y paraissait, tu ne pourras que prendre fait et cause pour Jen, cette femme de Liverpool qui fait de son mieux, dans son rôle d'épouse et mère comme dans son rôle d'apprentie voyageuse temporelle. Ce roman, plus classique qu'il n'y parait, est également le portrait d'une femme attachante.
[...] Elle a fait de son mieux. Et même quand elle n’y est pas arrivée, son sentiment de culpabilité est une preuve comme une autre : elle a voulu faire de son mieux pour lui, pour son petit garçon.

Pour celles et ceux qui aiment retourner vers le futur.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Mon billet dans 20 Minutes.

samedi 23 mars 2024

Au nord de la frontière (Roger Jon Ellory)


[...] Vous m’avez vraiment concocté une histoire triste, pas vrai ?

L'auteur, le livre (496 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Ah! Retrouver Roger Jon Ellory s'annonce toujours comme un grand plaisir de lecture et Au nord de la frontière tient ses promesses. 
Cette frontière, c'est celle qui sépare le nord de la Géorgie des Appalaches, région de montagnards taiseux et sauvages (c'est la région de Délivrance) qui fait depuis longtemps le bonheur de nombreux romanciers US … et de leurs lecteurs.
Il n'est donc pas inutile de rappeler que R. J. Ellory n'est pas plus américain que vous et moi : c'est un pur  British de Birmingham ! 

♥ ♥ On aime beaucoup :

 On aime un romancier qui prend tout son temps pour installer son décor, son intrigue et ses personnages.
R. J. Ellory laisse mijoter tout cela à feu doux, la double enquête piétine et le lecteur a tout le loisir de faire ample connaissance avec les uns et avec les autres.
Aux deux tiers du bouquin, le lecteur fait déjà presque partie de la famille lorsque l'intrigue va se nouer, noire et serrée : la balade touristique dans les Appalaches se transforme alors en une redoutable nuit blanche pour terminer ce page-turner.
 Avec R. J. Ellory on sait qu'il faut s'attendre à une histoire d'une grande tristesse et d'une profonde noirceur. Fort heureusement quelques figures féminines lumineuses tentent d'éclairer un peu le sombre ciel de Géorgie : la patience bienveillante d'Eleanor, la femme du frère, ou les réparties redoutables de Barbara, l'assistante du bureau du shérif. 
 Et puis surtout l'obstination têtue de la petite Jenna, la nièce, archétype des personnages de R. J. Ellory dont la résilience leur permet d'échapper aux traumatismes que la vie leur a destinés. 
On la voit peu dans le livre mais ce pourrait bien être elle la véritable héroïne ici : les histoires d'Ellory sont à l'opposé des tragédies antiques peuplées de héros victimes de la fatalité.
 Mais on n'est pas au bout de nos surprises : R. J. Ellory emmènera ses personnages et son lecteur très loin, au-delà de la frontière. Une frontière qui ne sépare pas uniquement la Géorgie du Tennessee mais qui est aussi la frontière entre le bien et le mal, la frontière entre certaines lois et une certaine idée de la justice.
[...] – Bon sang, Victor, vous m’avez vraiment concocté une histoire triste, pas vrai ?
– Je suppose.
[...] Les répercussions vont être considérables. Ne vous attendez pas à mener une vie paisible dans un avenir proche. La presse va se ruer sur cette affaire . Il va falloir limiter les dégâts… Bon sang, je ne sais même pas à quoi comparer ça.

Le pitch :

Il y a Victor Landis, le shérif d'une petite ville du nord de la Géorgie où il cultive sa solitude comme d'autres les orchidées. Un taiseux sombre et solitaire qui s'est soigneusement coupé du monde.
[...] Les événements récents avaient souligné à quel point il était isolé. Pas de parents, pas de femme, pas d’enfants, et désormais pas de frère.
[...] La solitude était une façade qu’il arborait – feignant l’indépendance ou une autosuffisance résolue –tout en se persuadant que c’était le monde qui était responsable. Mais c’était un ramassis de conneries. Il avait fabriqué ça tout seul.
Il y a le frère, Franck Landis, avec qui Victor est définitivement brouillé depuis des années.
Franck est shérif lui aussi et vit au nord, de l'autre côté, au Tennessee.
Enfin, il vivait car il vient de se faire écraser. 
Et comme on lui a roulé dessus à plusieurs reprises, on peut dire que ça ne ressemble pas à un accident.
[...] Frank ne lui avait pas manqué pendant toutes ces années, et maintenant qu’il était mort il n’y avait aucune raison qu’il en aille autrement. Deux heures de route les avaient séparés, mais il aurait tout aussi bien pu se trouver à l’autre bout du monde.
[...] Frank et Victor Landis descendaient d’une lignée de personnes dures et laconiques. Leurs ancêtres se méfiaient des mots qui excédaient trois syllabes.
[...] Sale affaire. C’était un type bien, un bon shérif. 
– Une idée de qui il aurait pu se mettre à dos ? demanda Landis. Il est clair que quelqu’un le voulait mort une bonne fois pour toutes.
Avec qui fricotait Franck pour qu'on veuille l'écrabouiller avec une telle application ?
Mais Victor n'est guère motivé pour enquêter sur la mort de son frère haï : il est surchargé de boulot avec des cadavres de jeunes filles qui refont surface dans la région. 
[...] – J’aurais cru que vous aviez assez à faire sans ces trois ados mortes sur les bras.
– Peut-être que je ne veux pas découvrir la vérité sur Frank. Mon instinct me dit que ça ne va pas être joli, et je ne veux pas avoir raison.
– L’intuition, c’est pas des faits, Victor.
– Je le sais, George.
– Il me semble que le fardeau de ne pas savoir serait plus lourd.
– Oui, acquiesça Landis. Je suppose. »
[...] Des rumeurs, des déductions, une personne qui disait une chose, une autre qui en disait une autre , tout cela donnait une montagne de rien, et pourtant il en sentait le poids sur ses épaules. Quelqu’un connaissait la vérité sur son frère. Quelqu’un savait ce qui était arrivé à ces trois filles. Des gens avaient la réponse à toutes ces questions, et il devait les trouver.
Quel lien peut-il bien y avoir entre ces deux histoires où l'on croise trop souvent ces deux affreux jojos, les frères Russell ?
[...] – Vous voulez un conseil ? Quitte à en tuer un, autant les tuer tous les deux. Et tuez-les deux fois, juste histoire d’être sûr. »

Pour celles et ceux qui aiment les shérifs.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine.
Mon billet dans 20 Minutes.
À noter que Fabrice Pointeau, le traducteur attitré de R.J. Ellory, vient tout juste de décéder un peu trop tôt ...

mercredi 31 janvier 2024

Quand le chat n'est pas là (M. J. Arlidge)


[...] Elle avait un assassin à ses trousses.

●  L'auteur, le livre (512 pages, 2024, 2023 en VO) :

Le britannique Matthew Arlidge fut scénariste et producteur d'une série policière (Cape Wrath) avant d'écrire une suite de polars qui mettent en scène Helen Grace, à Southampton.
Quand le chat n'est pas là ... est le onzième épisode.

●   On n'aime pas trop :

😕 Le grincheux n'a pas trop aimé ce thriller qui ressemble vraiment trop à une série télé policière de TF1, avec tous les clichés qui vont avec et des personnages dessinés à l'emporte pièce. Et la prose simpliste de M. J. Arlidge ne réhausse pas vraiment le niveau.
Bref, il ne nous reste qu'une intrigue un peu originale pour agrémenter un voyage TGV par exemple.

●   L'intrigue :

À Southampton, un affreux jojo s'introduit dans les belles maisons des quartiers chics et massacre les occupantes solitaires à coups de hache.
L'équipe des homicides est mobilisée sous la conduite de la commandante Helen Grace, increvable et insubmersible, qui ne reculera devant rien (poursuite en moto, plongeon dans le port glacé, courses et bagarres diverses et variées, ...) et surtout pas devant sa hiérarchie qui trouve qu'elle accapare un peu trop la vedette.
[...] Elle était devenue trop importante. Trop puissante, trop gâtée, trop convaincue d’avoir raison, à diriger la brigade criminelle comme son fief personnel.
D'autant plus que Helen est en pleine parano depuis que le méchant Blythe lui a échappé lors d'une précédente enquête et a juré de lui faire la peau.
[...] Certes, elle avait réussi à mettre fin à une vague de crimes sans précédent, résolu le mystère derrière une série de meurtres déroutants, mais le coupable lui avait échappé. Surtout, il avait crié vengeance et juré à Helen qu’un tueur anonyme viendrait lui régler son compte quand elle s’y attendrait le moins.
[...] Elle ne se sentait en sécurité que lorsqu’elle avalait le bitume sur sa bécane.
À mi-parcours on croit tenir le coupable des intrusions nocturnes dans les beaux quartiers mais dans la seconde partie du bouquin l'enquête va s'avérer bien plus compliquée et dans l'attente, la ville de Southampton est terrorisée.
[...] Tant que les médias clameraient qu’un forcené armé d’une hache était en liberté dans Southampton, la ville serait terrorisée.
[...] Elle avait un assassin à ses trousses, un patron qui voulait sa tête, un tueur sadique qui continuait de leur échapper, un fantôme qui entrait et sortait de domiciles privés avec une facilité déconcertante.

Pour celles et ceux qui aiment les motardes ou les séries télé.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Les Escales.

lundi 24 juillet 2023

À prendre ou à laisser (Lionel Shriver)

[...] Le syndrome de midi moins cinq.

    L'auteure, le livre (269 pages, 2023, 2021 en VO) :

Lionel Shriver, une américaine installée à Londres, est une habituée des provocations, elle qui a commencé par changer de prénom à l'âge de quinze ans !
Ses bouquins sont réputés pour l'humour caustique avec lequel elle dépeint notre société et nos comportements : une fine observation des mœurs de ses contemporains, au ton mordant et au regard incisif.

      Le contexte :

Avec son dernier roman, À prendre ou à laisser (On part ou on reste ? en VO), elle s'attaque à un sujet très à la mode, un sujet qui nous a interpellé : comment quitter dignement ce monde avant l'âge fatidique où la déchéance de notre corps et de notre esprit nous transforme en fardeau pour nous-mêmes, nos proches et la société ?
C'est la question à laquelle vont tenter de répondre Cyril et Kay, un couple de britanniques.

    On aime un peu :

❤️ On aime l'humour acide et sans concession de l'auteure avec lequel elle questionne un sujet grave (elle n'hésite pas à se brocarder elle-même au détour d'une page !).
❤️ On aime la tendresse de ce couple, leur regard ironique sur eux-mêmes, leurs enfants, leurs vies, leur pays.
[...] Il n’arrivait pas à se décider, avait-elle l’air étonnement jeune pour son âge ou ne la voyait-il plus telle que les autres la voyaient ?
Elle, fut une infirmière se rêvant plutôt décoratrice d'intérieur, lui fut un toubib, résolument engagé dans la grande aventure socialiste du NHS, le système de santé d'état britannique que l'on critique tant de ce côté-ci du Channel mais que d'autres ont décrit comme la chose la plus proche d'une religion pour les anglais (Nigel Lawson député tory en 2000).
❤️ On aime l'immersion dans le quotidien ordinaire des britanniques, un quotidien pas si éloigné du nôtre (au NHS près !), finalement pas si différent qu'on veut parfois le croire, même pendant la pandémie.
[...] Ce confinement absurde et profondément contraire au caractère anglais était une période où régnaient recours à outrance à la police, obéissance aveugle, délation et critique permanente.
[...] L’impréparation, l’alarmisme irresponsable des épidémiologistes et l’hystérie disproportionnée du public en partie à l’origine de la débâcle du coronavirus.

      L'intrigue :

Cyril et Kay sont de cette génération (la nôtre) qui est aujourd'hui la première à devoir prendre en charge des parents très âgés, trop âgés lorsque survient la déchéance du corps et de l'esprit, des parents qui n'ont aucunement anticipé leur dernière étape dans la vie.
[...] Une des libérations qu’apportait l’âge était une indifférence aux raisons pour lesquelles tel ou tel mécanisme du corps se mettait à dérailler. Car si l’un ne se détraquait pas, alors c’était au tour d’un autre.
[...] J’ignore ce qui se passe après la mort, mais il est hautement probable qu’il ne se passe rien. L’unique avantage de la mort, c’est qu’elle signe l’arrêt des souffrances.
Soucieux de ne pas infliger cela à leurs propres enfants, ni à eux-mêmes ou à la société, à cinquante ans, Cyril et Kay ont conclu un pacte : lors de leur quatre-vingtième anniversaire, ils se suicideront ensemble pour quitter ce monde dignement, encore sains de corps et d'esprit, pour éviter [le syndrome de midi moins cinq].
[...] — Prenez garde au syndrome de midi moins cinq », tu te rappelles ? Tout le monde fait la même erreur, on ne se rend pas compte que midi moins cinq, c’est midi.
[...] — Tu peux oublier l’idée que des milliers, sinon des millions de tes collègues socialistes utopistes suivraient ton exemple héroïque à quatre-vingts ans et que le sacrifice de masse des vieux pourrait devenir le salut du NHS. Tu crois que je ne sais pas quel genre de fantasmes grandiloquents te passe par la tête ?
[...] — C’est la meilleure façon de tirer sa révérence, martela-t-il. À nos conditions, chez nous, quand nous sommes encore sains d’esprit et capables de nous reconnaître mutuellement, de nous embrasser pour nous dire au revoir. Avant que nous tombions dans la déchéance et l’humiliation.
Depuis cette décision, le temps a filé, il est midi moins une et les voici à la veille de l'échéance. Nous sommes en plein Brexit, l'Empire Britannique tremble sur ses fondations immémoriales et à l'heure même où l'île quitte le continent européen, survient cette pandémie qui fit paniquer et confiner le monde entier. Avouez qu'il y a quand même là de quoi faire vaciller la plus ferme des résolutions ...
[...] Il s’était servi de la diversion du Brexit pour éviter de penser à leur propre sortie – Cyrexit et Kayexit, en quelque sorte.
[...] Éviter une infection mortelle pour être en état de se suicider était pour le moins incohérent.
On pouvait craindre la leçon de vie à la morale pontifiante ...
Mais c'était sans compter sur l'imagination littéraire de dame Shriver !
Sans se départir de sa tendresse pour ce tendre couple vieillissant, l'auteure va imaginer toutes sortes d'issues pour sortir de l'impasse dans laquelle elle s'est engagée avec ses personnages.
Dès lors, il en va de la seconde partie du livre comme de tous les recueils de "nouvelles" : il y a des hauts, il y a des bas. On feuillette rapidement certains scénarios qui tombent dans l'exercice de style un peu trop répétitif mais d'autres sont de véritables fables d'anticipation, de mini contes philosophiques comme celui sur le "Retrogeritox" ou celui sur les migrants.
En dépit de l'effet de répétition parfois un peu longuet, les meilleurs "scénarios" sont savoureux, amusants (avec même des running gags) et souvent très percutants. 
De quoi interpeller, sans trop se prendre au sérieux, tous celles et ceux qui sont en âge de se demander quelle serait [la meilleure façon de tirer sa révérence].

Pour celles et ceux qui aiment les pilules.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 21 mars 2023

Le chemin de sel (Raynor Winn)

[...] Ce pas, le suivant, et le suivant encore.

      L'auteure, le livre (400 pages, 2023, 2018 en VO) :

Il était une fois Raynor Winn et son mari Moth, qui vivaient au Pays de Galles et qui se retrouvèrent ruinés, les huissiers à la porte, au moment même où ils apprenaient que Moth était atteint d'une maladie cérébrale dégénérative incurable (oui, la cata).
Ils prirent de vieux sacs à dos, une tente d'occasion, quelques rares euros en poche et partirent ... marcher.
Marcher le long du fameux Sentier Littoral du Sud-Ouest des Cornouailles [clic] sans trop connaître, heureusement, sa longueur réelle (un peu plus de 1.000 km). Mais peu importe la destination ... on le sait bien !
[...] Il s’agissait surtout de trouver l’énergie de faire ce premier pas. Impatients, effrayés, sans-abri, menacés par l’embonpoint et la maladie, mais au moins, si nous nous décidions, nous aurions quelque part où aller, nous aurions un but. Et de fait, qu’avions-nous de mieux à faire ce jeudi après-midi-là que de nous lancer dans une marche de mille kilomètres ?
Au bout du voyage, un livre Le chemin de sel, le succès et accessoirement, la rémission de Moth.
C'est un article de L'Obs qui nous a donné envie de lire cette belle histoire, espérant que le bouquin soit à la hauteur du bel argumentaire de vente.

      On aime bien :

❤️ Un récit vrai, les ampoules aux pieds, bien loin des feel good stories habituelles.

      Le récit :

C'est bien là une lecture prenante et éprouvante : souci de vérité oblige, Ray n'épargne rien au lecteur, ni le froid, ni la pluie, ni la maladie, ni les douleurs, ni les ampoules, ni la faim, ni la sueur, ni la crasse, ni surtout le manque d'argent pour ne serait-ce que pour s'acheter une barquette de frites.
[...] La faim était toujours présente, mais tout comme les articulations douloureuses et les ampoules qui durcissaient, c’était davantage un phénomène à observer qu’une sensation à éprouver.
Mal équipés, mal préparés, Ray et son compagnon Moth, vacillent sans cesse sur la ligne jaune qui sépare à peine le Routard Désargenté du Clochard SDF, sur un sentier qui prend souvent des allures de chemin de croix.
[...] On est SDF. On a perdu notre maison et on n’a nulle part où aller, alors marcher droit devant nous a semblé être une bonne idée. » C’était sorti de ma bouche sans que j’y réfléchisse. La vérité. Mais quand j’ai vu le type tendre la main pour rapprocher son gamin de lui et sa femme froncer les sourcils et détourner le regard, j’ai décidé qu’on ne m’y prendrait plus. Il a demandé l’addition et, deux secondes plus tard, ils avaient disparu.
[...] Nous pouvions soit être sans abri – parce que nous avions vendu notre maison et placé l’argent à la banque – et susciter admiration et envie ; soit être sans abri – parce que nous avions perdu notre maison et nous étions retrouvés sur la paille – et devenir des parias de la société. Nous avons choisi la première version. Plus facile à caser dans une petite conversation au passage. Plus facile pour eux, plus facile pour nous.
Mais bien entendu, c'est aussi un récit de marche, de pas, de pieds, l'un devant l'autre, encore et encore.
Et donc des pensées qui accompagnent ce rythme lent et répétitif.
[...] Le Sentier nous avait appris que les kilomètres à pied ne sont pas comme les autres. On connaissait la distance, l’espace à franchir d’un arrêt à l’autre, d’une gorgée d’eau à la suivante, on l’éprouvait dans nos os, comme la crécelle la mesure dans le vent et la souris l’évalue de son regard. Dans une voiture ou un car, les kilomètres ne sont pas affaire de distance. Seulement une question de temps.

      On aime moins :

 Trop long et trop répétitif : bien sûr la marche sur le sentier est à ce prix, longue et répétitive, oui certes, mais l'accumulation finit tout de même par nous décrocher peu à peu du texte, c'est bien dommage, et l'on se surprend à attendre la fin du périple, une fin heureuse on le sait puisqu'on la tient entre les mains.

Pour celles et ceux qui aiment marcher.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mercredi 1 mars 2023

Le soleil rouge de l'Assam (Abir Mukherjee)

[...] J’ai croisé un fantôme, un mort.

      L'auteur, le livre (416 pages, 2023) :

L'écossais d'origine indienne Abir Mukherjee n'est pas un inconnu [clic], et le revoici avec son quatrième épisode du cycle des aventures du flic anglais opiomane Sam Wyndham et de son collègue hindou, le brahmane Sat.

      On aime (mais on préfère les précédents) :

❤️ Un regard caustique, acerbe, presque cynique sur le racisme arrogant des britanniques, que ce soit envers les juifs londoniens au début du siècle quand ils fuyaient la Russie ou quelques années plus tard envers les indiens des colonies.

      Le contexte :

L'Inde, son ambiance surannée des années 20, les intrigues policières à la Agatha Christie.
L'Angleterre du début du siècle et les faubourgs miséreux de Londres, façon Jacques l'Éventreur (mais en plus cool quand même).
L'empire colonial britannique qui vacille avant son effondrement, tout un contexte social et historique mal connu à (re-)découvrir grâce à la visite guidée proposée par l'auteur.

      L'intrigue :

Le britannique opiomane Sam entreprend d'en finir avec son addiction et commence son sevrage par une retraite dans un ashram.
En chemin il aperçoit une silhouette fugitive qui le ramène vingt ans en arrière, à l'époque où il n'était encore qu'un simple flic dans les faubourgs de Londres.
[...] J’ai croisé un fantôme, un mort, un homme que j’ai vu pour la dernière fois il y a presque vingt ans. [...] Il est difficile d’oublier le visage de l’homme qui a essayé de vous tuer.
En alternant les chapitres, Mukherjee nous entraîne dans une double histoire : une enquête menée au début du siècle par le policeman londonien et vingt ans plus tard, son difficile sevrage de la drogue en Inde.

    On aime moins :

Une première partie qui tarde un peu à se mettre en place, détaillant à loisir les souffrances de Sam dans son ashram entre deux tisanes vomitives.
L'alternance des chapitres qui nous baladent entre deux époques et deux pays sans qu'on ait vraiment le temps de s'imprégner de l'un ou de l'autre : on préférait le charme des romans précédents, beaucoup plus "indiens".
Visiblement après deux premiers épisodes flamboyants, la série accuse une baisse de régime, mais que cela ne vous empêche pas de découvrir ces enquêtes.
Reste intact, l'inimitable humour finaud de Mukherjee, so british :
[...] S’attarder sur des histoires d’amour, comme admettre aimer la cuisine française, est une faiblesse plutôt répugnante et résolument non anglaise.
Ou à propos d'une jolie dame :
[...] Nous sommes peut-être tous créés à l’image de la divinité, mais certains sont visiblement plus proches de l’original que d’autres.

Pour celles et ceux qui aiment l'opium.
D’autres avis sur Bibliosurf, Babelio et un article de Telerama.

samedi 23 janvier 2021

De cendre et d'os (John Harvey)

[...] Un bon flic malgré tout.

On connaissait déjà le britannique John Harvey avec la série réputée qui mettait en scène Charles Resnick le flic polonais de Nottingham dans les Midlands [clic].
Il y a quelques années, l'auteur entamait une nouvelle série avec un autre inspecteur : Frank Elder.
Une trilogie qu'on attaque aujourd'hui par le deuxième épisode : De cendre et d'os, sans avoir lu le premier, De chair et de sang, mais avant le suivant, D'ombre et de lumière. Mais ça peut se lire dans l'ordre aussi !
À première vue, la prose de John Harvey ne semble pas sortir du lot habituel, mais au fil des pages la qualité de son bouquin et de son écriture nous accroche solidement.
Une trame classique (des meurtres, le boulot des enquêteurs, ...) soutenue par de courts chapitres bien rythmés. 
La description soignée et vivante du travail et des procédures de la police britannique, bien éloignés du tape à l'œil des thrillers habituels. 
Des personnages bien campés autour d'un héros presque ordinaire, un flic à la retraite qui traîne un passé familial dévasté par de précédentes enquêtes, mais qui se contente chaque soir d'une dose assez raisonnable de whisky.
Un peu d'humour distillé lui aussi, d'ailleurs l'auteur s'autorise même une petite coquetterie pour faire se rencontrer ses deux héros, Frank Elder et Charles Resnick !
[...] Elder n'avait revu Resnick qu'une seule fois au cours des quatre années précédentes, et brièvement.
Sa réputation était celle d'un vieux schnock, mais bon flic malgré tout.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, un peu dans le style du suédois Henning Mankel et surtout de son presque compatriote l'écossais Ian Rankin, John Harvey dépeint au fil de ses romans noirs, une société anglaise contemporaine bien sombre et guère réjouissante : l'intrigue va mêler des affaires de police peu ragoûtantes et des "hommes qui n'aiment pas les femmes" pour pasticher une autre célèbre série. 
Sous le regard de John Harvey, tous les personnages apparaissent bien solitaires dans un Londres surpeuplé et l'english way of life ne fait plus rêver. 
[...] La bouteille de Jameson's était dans le placard.
Cela ne changerait rien, il le savait, mais qu'était-il censé faire d'autre ?

Pour celles et ceux qui aiment les enquêteurs de police.
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mardi 19 janvier 2021

Cette nuit la liberté (Dominique Lapierre & Larry Collins)

[...] L'âge de l'impérialisme était mort.

On ne présente plus le tandem Dominique Lapierre et Larry Collins.
Le duo franco-américain s'était attaqué dans les années 70 à un gros morceau : Cette nuit la liberté est le récit de l'indépendance et de la douloureuse partition des Indes avec la création du Pakistan.
À l'issue de la seconde guerre mondiale, la Grande Bretagne se réveille exsangue et n'a plus les moyens de ses ambitions coloniales.
[...] Elle payait maintenant le prix exorbitant de cette victoire. Son industrie était paralysée et ses coffres étaient vides.
Le rêve colonial est terminé et avec lui le temps de fastes impériaux qui rivalisaient avec ceux de Versailles et de Louis XIV.
[...] Jardiniers, chambellans, cuisiniers, écuyers, gardes, toute la domesticité de cette forteresse féodale égarée dans les temps modernes préparait fébrilement l'intronisation du dernier vice-roi des Indes.
Lord Mountbatten est nommé vice-roi des Indes avec la mission de liquider le fleuron de l'empire britannique, le joyau de la couronne, et donc de sonner l'heure de la décolonisation dans le monde.
[...] D'une façon irrévocable, définitive, l'indépendance de l'Inde mettrait fin à un chapitre de l'histoire de l'humanité.
Quelques mois plus tard, en août 1947, l'Inde devient indépendante, le Pakistan voit le jour.
Les auteurs nous font vivre ces quelques mois, aux côtés du vice-roi et de son épouse, du prophète Mohandas Karamchand Gandhi, du leader musulman Muhammad Ali Jinnah et de l'homme politique indien Jawaharlal Nehru, chacun empêtré dans ses préjugés mais chacun tenant son rôle en train d'écrire l'Histoire moderne.
Les colons anglais, toujours imbus de leur supériorité raciale, nés pour soumettre et gouverner, doivent renoncer rapidement à leurs privilèges et à leur vie de château, abandonner le concept victorien de la prééminence de l'homme blanc et laisser les indiens construire leur nation.
Ou plutôt leurs nations, puisqu'en l'absence de l'arbitre anglais, les musulmans et les hindous ne pourront rester unis au sein d'une Inde (re-)dessinée par les colons : ce sera un bain de sang, des centaines de milliers de personnes massacrées, des dizaines de millions de personnes déplacées. 
[...] Ce devait être un véritable cataclysme. [...] Il périrait autant d'Indiens dans cette brève et monstrueuse tuerie que de Français au cours de la Seconde Guerre Mondiale.
L'Inde est indépendante, le Pakistan est né et quelques semaines plus tard le Cachemire est envahi et, à son tour, partagé en deux : ce seront les lignes de partage des rivalités actuelles. 
Très actuelles : c'est d'ailleurs tout l'intérêt du bouquin que de nous faire connaître les fondations d'une géopolitique qui fait toujours l'actualité soixante-dix ans après.
Bien sûr, la prose de Lapierre et Collins est toujours aussi fluide et agréable, fleurie d'anecdotes et de petites histoires, portée par le souffle épique de la grande Histoire ... tout cela est passionnant et instructif.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire avec un grand H.
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samedi 5 décembre 2020

Une histoire birmane (George Orwell)

[...] Tout est une question de prestige.

Cette année policière et pandémique aura été propice à la (re)lecture de quelques grands auteurs classiques comme Camus ou ici George Orwell.
Après les incontournables comme 1984 ou La ferme des animaux, on s'attaque à un tout autre bouquin, un des premiers romans de l'auteur : Une histoire birmane (Burmese days en VO).
Eric Arthur Blair (le vrai nom d'Orwell) est né aux Indes britanniques et il arrivera à Katha en Birmanie dans les années 1920 en tant qu'officier de la police impériale, à une époque où l'Empire se fissure de toutes parts.
Ce roman est évidemment tiré de cette immersion dans le camp des colons de la couronne où la suffisance et la médiocrité le disputent au racisme, une expérience qui le marquera beaucoup.
La saveur épicée du récit vient de l'amitié entre un entrepreneur anglais, Mr. Flory (qui tient des propos 'bolcheviques' selon ses pairs !) et un médecin indien.
[...] C'était le monde renversé, car l'Anglais se montrait violemment anti-anglais et l'Indien farouchement loyaliste.
Les propos de Flory-Orwell sur ses compatriotes sont en effet sans appel.
[...] - Quel mensonge , mon cher ami ?
- Mais, voyons, celui qui consiste à prétendre que nous sommes ici pour le plus grand bien de nos frères de couleur alors que nous sommes ici pour les dépouiller, un point c'est tout.
[...] C'est pourtant très simple. Le fonctionnaire maintient le Birman à terre tandis que l'homme d'affaires lui fait les poches.
[...] L'Empire britannique est tout bonnement un moyen de donner le monopole du commerce aux Anglais.
Le charme de ce roman, façon 'un anglais sous les tropiques', tient aussi dans cette description bienveillante et presque naïve de la vie quotidienne aux Indes qui témoigne de l'attrait de ce pays aux yeux d'Orwell.
[...] Les Birmans, en prenant de l'âge, ne deviennent pas flasques et ventrus à l'instar des Blancs : ils s'arrondissent de partout à la fois, tel un fruit en train de mûrir.
[...] J'aimerais que vous veniez dans la véranda voir mes orchidées. J'en ai à vous montrer qui ressemblent à des clochettes d'or - on dirait vraiment de l'or. Et elles ont un parfum de miel, presque trop violent. C'est à peu près le seul mérite de ce sale pays : il est bon pour les fleurs. J'espère que vous aimez le jardinage ? C'est notre grande consolation ici.
Il y a même un suspens quasi policier lorsqu'un vieux notable birman corrompu se met à intriguer et comploter au sein du microcosme qu'est la petite ville de garnison.
Et cette petite fable laissera finalement un arrière-goût très amer.

Pour celles et ceux qui aiment les indigènes.
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lundi 22 octobre 2018

L'héritage des espions (John Le Carré)


[...] Nous n'étions pas sans pitié.

Un John Le Carré on ne peut plus classique que cet Héritage des espions.
Un peu comme si l'auteur commençait à vouloir préciser le sien d'héritage, tout commence par la fin : de nos jours, un espion rangé des voitures est (re-)mis sur la sellette par de jeunes collègues aux dents longues, chargés de faire toute la lumière sur d'anciens épisodes de la guerre froide, souci du politiquement correct et obligation moderne de transparence obligent.
Voilà un registre dans lequel John Le Carré est tout à fait à l'aise pour nous livrer une sorte d'épilogue à L'espion qui venait du froid.
[...] Quand la vérité vous rattrape, ne jouez pas les héros, filez.
[...] Du moment qu’on se soucie de la fin et pas trop des moyens.
[...] Je suis mon propre conseil d’être prodigue en menus détails. Garde le reste bien verrouillé dans ta mémoire et jette la clé.
[...] Était-ce au nom du capitalisme, tout ça ? Dieu nous en préserve.
On retrouve dans ce roman ce qui, depuis plus de 20 romans et plus de 85 printemps, passionne toujours autant l'auteur et des lecteurs : manipulations et traîtrises, lâchetés et mensonges. Bref, le petit monde de l'espionnage, ou le monde tout court peut-être.
Et ce langage châtié, cette ironie désabusée so british, ce ton nostalgique, cette distanciation des personnages, qui sont sa marque de fabrique.
On reconnaîtra quand même avoir été un peu déçus par une fin en demi-teinte, une fin qui n'en est pas une, comme si l'auteur avait finalement du mal à terminer son testament.
On avait déjà lu : Une vérité si délicate et Un traître à notre goût, et vu au cinoche : Un homme très recherché et Un traître idéal.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
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vendredi 11 novembre 2016

Les anges sans visage (Tony Parsons)

[...] Les Wood ont été assassinés parce qu’ils étaient heureux.

On a eu un petit peu de mal à entrer dans le bouquin de Tony Parsons : Les anges sans visage (ce sont les statues de pierre d'un cimetière londonien).
Son style n'est pas des plus fluides et sa prose est truffée de sigles qui décrivent l'organigramme des polices britanniques sans rien apporter de vraiment instructif.
[...] Les polices du monde entier sont accros aux sigles.
Reste que son polar démarre très fort avec le massacre d'une riche et belle famille, massacre non pas à la tronçonneuse mais au pistolet d'abattage, version moderne du merlin.
[...] Quel meurtrier se sert d’un pistolet d’abattage ?
Pour faire bonne mesure Parsons y ajoute un enlèvement : le petit dernier de la famille ne fait pas partie des cadavres.
[...] Les tueurs à gages ne kidnappent pas les enfants. Elle marqua une pause, releva ses lunettes sur son nez, plongée dans ses réflexions. – Qui peut tuer quatre personnes et kidnapper un enfant ? Pourquoi on décide de kidnapper un enfant ?
[...] Quelle espèce particulière de psychopathe était l’auteur du carnage dont nous avions été témoins ?
Vengeance, serial-killer, règlement de comptes, sombre histoire de famille, ...
Qui donc en voulait à la famille Wood ?
[...] Vous ne comprenez pas ? Les Wood ont été assassinés parce qu’ils étaient heureux.
Le reste du bouquin se maintiendra à la hauteur et Parsons ratisse large en agençant plutôt habilement plusieurs thèmes souvent violents, parfois un peu racoleurs : immigrés roms, drogue du viol, prostitution, trafic d'enfants, ...
On sent la patte du journaliste enclin à la controverse qu'est Tony Parsons.
Mais finalement, les Wood étaient-ils donc si heureux que ce que les apparences laissaient croire ?
Qu'est-il advenu du petit disparu ?
[...] Les familles désespérées veulent croire au miracle – et je comprenais pourquoi.
Moi aussi, j’aurais voulu y croire.
La campagne de promotion nous vantait le renouveau du polar britannique : il nous faut reconnaître qu'il y a bien là un ton pas ordinaire, mais l'ensemble ne nous a guère convaincu et l'on a du mal à s'accrocher aux personnages et au flic Max Wolfe, divorcé et père d'une fillette, en dépit des efforts louables de l'auteur.
[...] J’observai le visage ensommeillé de Scout et m’émerveillai d’avoir en partie contribué à créer le plus bel enfant du monde. Je sais que tous les parents éprouvent la même sensation. La différence, c’est que ma fille est vraiment le plus bel enfant du monde.
On pourra lire également une autre enquête celle menée par Velda sur l'auteur et journaliste Tony Parsons.

Pour celles et ceux qui aiment les flics célibataires.
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samedi 20 août 2016

Le livre des âmes (James Oswald)

[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit !

Cet été sera pour nous celui des séries écossaises post-Rankin : celle (excellente) de Gordon Ferris et de son journaliste-détective d'après-guerre, et celle (plus étrange) de James Oswald, à la fois éleveur de moutons et auteur ayant fait ses débuts dans le fantastique avant de s'attaquer au rayon polar.
Après une savoureuse Mort naturelle, voici la nouvelle enquête de l'inspecteur Tony McLean : Le livre des âmes ... tout un programme !
Ça commence plutôt bien avec l'enterrement d'un tueur en série, trucidé en prison après avoir été coffré par McLean il y a quelques années. Celui qu'on surnommait Le tueur de Noël repose désormais six pieds sous terre. De quoi se réjouir.
Sauf que ...
[...] — Tu m’écoutes ?
— Excuse-moi, Emma… J’essaie juste de reprendre mes esprits. Tu disais ? Ah, oui ! Pourquoi tes collègues me haïraient-ils ?
— Parce que c’est le soir de Noël. En principe, il est interdit de découvrir des crimes ce jour-là. C’est une règle non écrite…
[...] Enlevée, séquestrée durant environ une semaine, violée et enfin égorgée avec un couteau bien aiguisé. Le cadavre lavé, puis placé dans l’eau sous un pont…
De nouveaux meurtres sont commis, similaires en tous points ...
[...] — Vous allez bien, Tony ? On dirait que vous venez de voir un fantôme.
[...] — Le Tueur de Noël…, lâcha-t-il soudain.
— C’est impossible, Bob. Il est mort. Je viens d’assister à ses funérailles.
Vraiment ? Si fou que ce fût, McLean avait comme un doute… 
Le tueur de Noël est-il vraiment mort et enterré ? A-t-il fait un adepte ? Était-il finalement innocent ?
Ou bien serait-ce ce sulfureux Livre des âmes, le liber animorum qui aurait pris possession d'un nouveau serial-killer ?
[...] — Le livre ? C’est de lui que tu parles ? L’ouvrage que mentionnait Anderson ? Le Livre des Âmes ?
[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit ! Il soupèse votre âme et, s’il lui trouve des défauts, il la dévore. Ce qui reste ensuite, c’est le mal à l’état pur. Une personne insensible aux remords.
Je ne sais si c'est imputable au manque d'attention des lectures estivales, mais cet épisode m'a paru plus pesant que le précédent : l'intrigue principale tarde à se structurer et surtout, les démêlés de l'inspecteur McLean avec sa hiérarchie se font un peu trop insistants.
Même le petit côté fantastique, marque de fabrique de l'auteur, semble moins subtilement dosé que dans Mort naturelle, comme si Oswald lui-même n'y croyait qu'à moitié.

Pour celles et ceux qui aiment les grimoires.
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vendredi 5 août 2016

Les justiciers de Glasgow (Gordon Ferris)

[...] Qui serait le prochain ?

Après La cabane des pendus, retrouvons à nouveau l'écossais Gordon Ferris pour un nouvel épisode des aventures et enquêtes de Douglas Brodie, mi-journaliste mi-détective privé.
Avec toujours cette ambiance très particulière (et fort bien décrite), d'un passé pas si lointain, dans l'immédiat après-guerre, lorsque la Grande-Bretagne se remet à peine de ses blessures et que les valeureux soldats de Sa Majesté retrouvent un pays qui n'a plus grand chose à leur offrir.
Dans ce Glasgow post-industriel qui se relève à peine des bouleversements de la guerre - celle qui apporta richesse pour quelques uns et misère pour beaucoup d'autres - une étrange épidémie frappe la ville ...
[...] La peste bubonique commence par une piqûre de puce. La grippe espagnole par un éternuement. À Glasgow, la vague de meurtres et de mutilations commença de façon assez banale et, à l’instar d’une piqûre de puce, fut à peine remarquée sur le moment.
[...] Ces lettres, cet avertissement… vous pensez qu’on devrait prendre ça au sérieux ? Que j’aurais intérêt à creuser la question ?
– Oui. Il se passe quelque chose. Peut-être même quelque chose de gros.
[...] Elles ne semblaient viser que des ordures notoires, ce qui les rendait populaires – sauf dans le camp de ceux qui en faisaient les frais.
[...] On parlait de plus en plus des agressions. D’autres crapules furent rouées de coups. Apparemment, le passe-montagne faisait fureur.
[...] Des individus avaient décidé de contourner l’usante bureaucratie des tribunaux pour châtier directement les malfaisants.
[...] Se faire justice soi-même était mal. Sauf quand cela apparaissait comme la meilleure solution.
Un petit gang cagoulé joue les Robins des bois écossais et signe ses forfaits salutaires Les marshalls de Glasgow.
Au cœur de  l'enquête on retrouve donc l'ex-flic Brodie, mi-journaliste, mi-détective, accompagné de son amie avocate Samantha.
L'impertinent Brodie mène l'enquête avec une longueur d'avance sur les flics : Les justiciers de Glasgow utilisent le journaliste comme tribune publique.
[...] Vous êtes d’une insolence rare, Brodie. Elle vous tuera un jour.
[...] Vous ne seriez pas un genre de doublure de la Faucheuse, Brodie ? Partout où la mort frappe, hop ! vous apparaissez.
[...] « On dirait que vous avez le don de vous attirer des ennuis, Brodie. » À force de me l’entendre répéter, j’allais finir par y croire.
 [...] En fait, vous avez réussi à énerver tout le monde, Brodie. À ce point-là, ça confine au génie.
Mais tout cela n'est pas aussi simple qu'il y paraît et il ne suffit pas de laisser les Marshalls nettoyer la ville de sa pègre. Brodie se retrouve bientôt embringué dans une affaire qui sent la corruption à plein nez.
[...] À Glasgow – où des décennies de surpopulation avaient donné naissance aux pires quartiers de taudis de l’Europe –, les pères de la ville nourrissaient des rêves grandioses. Ayant entendu dire que les Français avaient du style, ils voulaient rendre hommage au Corbusier ici, dans le Nord.
[...] On va transformer cette ville en paradis des travailleurs. On va raser les taudis et construire des appartements ultra-modernes.
Cette série d'enquêtes de Gordon Ferris est sans hésitation notre préférée du moment.
Le décor d'après-guerre, la description de l'Écosse, l'ambiance journalistique, l'arrière-plan social, font de ces polars des bouquins diablement intéressants.
La plume de Ferris (manieur de mots et visiblement frère d'encre de son héros) est toujours aussi vive, mordante, fluide et c'est un plaisir de lire sa prose qui prend parfois des accents naïfs de Rouletabille pour citer ensuite les poètes écossais.
Une série à découvrir sans tarder et sans hésiter, à savourer dans l'ordre, de préférence, car même si les histoires sont indépendantes, l'évolution des personnages et notamment celle des relations complexes entre Sam et Brodie y gagne en épaisseur.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

lundi 1 août 2016

Scalpel (John Harvey)

[...]  Quand poser les questions et quand écouter.

Troisième épisode de la série Charles Resnick du britannique John Harvey (série qu'on avait débutée il y a quelques mois avec les Cœurs solitaires puis Les étrangers dans la maison).
On connait désormais bien l'inspecteur Charles Resnick de Nottingham, ses origines polonaises, ses vinyles de jazz, ses sandwiches et ses aristo-chats, un inspecteur qui aurait comme des airs de Colombo ...
[...] Lui en tenue de ville, avec son pantalon trop serré à la taille et légèrement en accordéon sur ses chaussures, sa veste dont il ne parvenait à fermer qu’un seul bouton.
[...] – Derek vous a décrit comme un gros, fagoté comme l’as de pique et frisant la cinquantaine.
– Normal que vous ne m’ayez pas reconnu tout de suite.
– C’est parce que vous n’êtes pas vraiment gros.
– Merci.
[...] Resnick avait appris quand poser les questions et quand écouter. Il attendit.
La recette est également connue : une intrigue policière minimaliste, une écriture fluide et bien travaillée et surtout une attention toute particulière portée aux différents personnages, flics et civils, gentils et moins gentils, héros principaux et figurants secondaires.
[...] Quelquefois, Resnick se disait qu’il devait forcément exister sur terre des gens pour qui une sonnerie de téléphone au beau milieu de la nuit ne signifie pas obligatoirement une mauvaise nouvelle.
Avec ce Scalpel, toubibs et infirmières semblent se faire poignarder un peu plus souvent qu'à leur tour ...
De quoi donner du piment à l'intrigue policière puisque cela ressemble bien à un serial-killer !
Comme d'habitude, plusieurs histoires (et donc autant de personnages) vont se croiser et s'entremêler pour notre plus grand plaisir, jusqu'au dénouement des toutes dernières pages.
L'air de rien, John Harvey nous a même pondu là une histoire des plus glaçantes, digne des thrillers les plus angoissants : une histoire qui changera à jamais votre regard sur les salles d'opération !
À ne surtout pas lire avant une intervention bénigne !

Pour celles et ceux qui aiment les toubibs.
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mercredi 6 juillet 2016

De mort naturelle (James Oswald)

[...] Les démons existent peut-être, au fond.

À l'heure où l’Écosse quitte le continent un peu contre son gré, il semblerait que les voix littéraires s'y fassent entendre de plus en plus nombreuses.
Ian Rankin n'y prêche plus seul et après Gordon Ferris, voici donc James Oswald.
Un auteur qui sait saluer ses pairs :
[...] Assis sur une chaise en plastique inconfortable, un agent en uniforme montait la garde devant la porte d'une chambre. Histoire de tuer le temps, il lisait un roman de Ian Rankin.
Selon son éditeur : James Oswald est un auteur pas comme les autres. Fermier le jour, écrivain la nuit, il élève des vaches et des moutons en Écosse. D’abord autopublié, il a connu un succès fulgurant dès ses débuts. De mort naturelle est la première enquête de l’inspecteur McLean.
Depuis des années, les auteurs de polars nous ont habitués aux intrigues policières minces et épurées, préférant se consacrer tantôt aux personnages, tantôt aux ambiances sociales ou historiques. C'est devenu la mode pour le genre noir.
Avec cette Mort naturelle au contraire, James Oswald a délaissé ses moutons pour nous concocter un riche polar où s'entremêlent non pas une mais bien plusieurs énigmes policières.
La momie poussiéreuse d'un sale meurtre des années 40, une série de cambriolages, la cohorte des victimes d'un serial-killer (ou d'une série de killers ?) et même les histoires personnelles de l'inspecteur McLean que l'on cherche visiblement à compromettre :
[...] — On dirait bien de la cocaïne, monsieur… Pour être sûr, il faudrait un kit d’analyse, mais si vous ne gardez pas votre talc dans la chasse, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Et ça représente du fric ! Quelque chose comme dix mille livres. Qui peut investir ça pour vous compromettre ?
Tout ce montage savant et complexe finira par s'imbriquer étroitement et s'expliquer habilement mais commence par une découverte macabre ...
[...] — Vous avez découvert un cadavre dans la maison ? s’écria soudain Emily Johnson, qui venait de comprendre.
— Désolé de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Mais oui, c’est ça. Une jeune femme, cachée dans une pièce murée de la cave. Tuée après la fin de la guerre, d’après nous.
— Tout ce temps… soupira Mme Johnson.
[...]— Comment est morte cette femme ?
— Contentons-nous de dire qu’elle a été assassinée, et oublions les détails…
Le lecteur, moins chanceux que Mme Johnson, aura eu droit aux détails ... qui ouvrent le bouquin de façon plutôt brutale.
Il aura même droit à un zeste de fantastique particulièrement bien géré et maîtrisé (pourtant on n'est pas trop fan) jusqu'à un dénouement plutôt original.
Sûr de son coup et maîtrisant parfaitement son bouquin, James Oswald se paie même le luxe de donner à ce lecteur quelques (toutes petites) longueurs d'avance sur le flic : la lecture en devient vraiment savoureuse.

Pour celles et ceux qui aiment les diseuses de bonne aventure.
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dimanche 3 juillet 2016

Les étrangers dans la maison (John Harvey)

[...]  Il y avait chez cet homme quelque chose de spécial.

À l'heure où Nottingham, comme beaucoup d'autres villes anglaises, vient de voter en faveur du Brexit, il est temps de retrouver le second épisode de la série Charles Resnick du britannique John Harvey (série qu'on avait débutée il y a quelques mois avec les Cœurs solitaires).
Ironie de la géopolitique, l'inspecteur Charles Resnick de Nottingham n'est certainement pas plombier mais il est bien d'origine ... polonaise !
On le retrouve donc avec plaisir, lui, ses chats et ses disques de jazz.
Côté intrigue policière de ces Étrangers dans la maison, rien de bien  transcendant :  quelques petits trafics donneront le prétexte à une visite guidée des villes de province anglaise et de l'england way of life.
Si l'on vient ici c'est plutôt pour la prose de toujours aussi soignée, fluide, intelligente, très agréable à lire, ...
Et peut-être encore plus que dans le premier opus, l'auteur montre ici qu'il s'intéresse d'abord et avant tout à ses personnages. À tous ses personnages : les malfrats, les collègues, les seconds rôles, les femmes qui tournent autour de Resnick, tous sont denses, fouillés.
La mise en scène soignée et détaillée donne richesse et épaisseur à chacun de ces personnages et leur laisse toute la place nécessaire sans se polariser sur le héros (pas si glorieux) ou le méchant (pas si terrible).
Tout cela confirme qu'on tient là une excellente (et longue) série à suivre.
On retrouve et on retrouvera donc avec plaisir l'inspecteur Resnick, ses chats, ses disques de jazz et ses sandwiches et l'humour so british de John Harvey :
[..] En fait, dit-il à Resnick en lui proposant le sachet de friandises, ce que vous me demandez c’est de balancer un petit peu.
– Tout de suite les grands mots, dit Resnick en refusant les chips.
– Donner des informations sur des types avec qui j’aurais prétendument été en cheville, vous appelez ça comment, vous ?
– Coopérer. Faire ton devoir d’honnête citoyen.
– Vous êtes drôle. Je débute seulement, moi, dans l’honnêteté.
L'intrigue se met lentement en place :
[...] Le cambriolage, laissa calmement tomber Resnick. Pourquoi ne pas commencer par là ? Et puis on en viendra au reste au fur et à mesure.
– D’accord, finit par dire Harold. Je vais commencer par le début.
Nous laissant tout le loisir de nous intéresser aux personnages et notamment le couple victime du premier cambriolage, une bourgeoise délaissée alcoolique et un type du showbiz survolté qui part(ent) en vrille :
[...] Certains hommes dans sa situation avaient quelque part où trouver refuge, quelqu’un pour leur apporter réconfort, compréhension, leur servir une vodka et mettre du baume sur leurs blessures. Lui n’avait qu’une épouse aigrie en pleine redécouverte de sa sexualité avec un voleur professionnel atteint du syndrome de Priape. Et un dealer haineux qui n’attendait qu’une occasion pour lui ouvrir la tronche au rasoir.

Pour celles et ceux qui aiment cette île désormais plus lointaine : l'Angleterre.
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dimanche 29 mai 2016

La cabane des pendus (Gordon Ferris)

[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Jusqu'ici, le seul kilt à émerger des brumes pluvieuses de Calédonie lorsqu'on évoquait le polar écossais, était celui de Ian Rankin.
Il faudra compter désormais avec les couleurs du tartan de Gordon Ferris.
La cabane des pendus est une fort agréable découverte.
Peut-être d'abord parce que l'on plonge dans un passé pas si lointain, en Grande-Bretagne, dans l'immédiat après-guerre, lorsque le pays et ses hommes se remettent à grand peine de leurs blessures.
[...] Après dix-neuf opérations des mains et du visage, il avait encore l’air d’un ouvrage assemblé par une couturière manchote.
[...] Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais fatigué à ce point. Fatigué de la guerre et de l’amertume qui avait suivi. Fatigué de Londres et de la colère sans visage d’une ville dévastée, rationnée en nourriture et en espoir.
[...] Cela rappelait de manière inquiétante les années 30, la Dépression et les marches de la faim. Où étaient les lauriers et les fruits de la victoire ?
Une Grande-Bretagne à la Dickens.
Bonne surprise encore, parce que le style renoue avec celui en vogue à l'époque, celui des privés.
Ici notre héros est un ancien flic, un bientôt journaliste, et l'écriture a ce petit parfum délicieusement rétro, où le 'je' met en scène ce détective un peu tête brûlée, un peu inconscient, un peu naïf, toujours prêt à prendre des coups, ceux des malfrats comme ceux des flics, et bien sûr à sauver la blonde qui va avec l'histoire.
Des détectives qui ont un don inné pour s'attirer les pires emmerdes, n'écoutant que leur conscience irréprochable ou presque et leur cœur immense ou presque, des chevaliers en quelque sorte.
Dans la même veine détective+rétro, on se rappelle le québécois Maxime Houde lu tout récemment.
[...] J’avais secoué le nid de frelons, il en résulterait quelque chose qui jouerait peut-être en ma faveur. D’un autre côté, je pouvais tout aussi bien me faire piquer. À mort.
[...] Vous avez tiré sur un homme !
— Dans son pied.
— Vous avez tiré sur lui. Vous avez ensuite traîné dehors par la peau du cou le plus gros gangster de Glasgow, en le menaçant d’une arme ! Et vous l’avez réduit à vous implorer de le laisser en vie ! Tous les criminels, meurtriers, trafiquants de drogue et Dieu sait quoi d’autre de la ville sont en ce moment à votre recherche ! Pour vous écorcher vif et planter votre tête sur une pique dans Trongate !
[...] Je haussai les épaules et souris aussi humblement que possible.
[...] Rétrospectivement, c’était en effet pure idiotie de ma part. Le genre de conduite qui vous vaut la croix de guerre. À titre posthume.
Bonne surprise toujours, avec une intrigue habilement construite : un tueur pédophile en série, Hugh l'ami de Brodie, accusé trop facilement et pendu encore plus rapidement, une enquête qui va rebondir après l'exécution de l'innocent, des malfrats, des puissants corrompus et peut-être même l'ombre de l'IRA ...
[...] Cinq enfants avaient disparu l’année d’avant, trois dans l’East End, deux dans les Gorbals. Seul le dernier avait été retrouvé. On avait découvert Rory, le fils de Fiona, dans une cave à charbon, derrière des immeubles anciens. Nu et mort.
[...] On l’avait violé, Dieu lui vienne en aide ! Le lendemain matin, la police avait arrêté Hugh Donovan dans sa chambre des Gorbals.
[...] — Ecoute, il vaut mieux que je te raconte ce qui s’est passé ces derniers mois. Comment je suis retombé sur Fiona.
 [...] Pourquoi ferais-je ça pour toi ? me demandai-je. Il devina mes pensées.
— Le fais pas pour moi, Douglas Brodie. Ni même pour Rory. Même si ce serait déjà beaucoup. Mais un malade comme ce type recommencera. Il tuera un autre gosse…
Je quittai le parloir, laissant Hugh hocher la tête et se tordre les mains. Il m’avait flanqué un lourd fardeau sur le dos et j’étais résolu à m’en débarrasser.
Enfin, cerise sur le pudding écossais, une belle plume, très soignée, pleine d'humour et d'intelligence, pour nous faire découvrir cette époque et cette région.
Et bien sûr, une belle avocate (la blonde de l'histoire).
[...] Elle ne fit pas l’amour comme une avocate. Il n’y eut pas de calculs froids, de montée progressive et d’exposition calme des éléments du dossier. Ce fut une affaire criminelle, contenue et violente, avec de merveilleux dommages corporels. Chacun commit des délits sur le corps de l’autre, pétrissant, mordant, se livrant à de délicieuses voies de fait.
Bref un excellent épisode dans la série détective, un polar soigneusement construit et écrit.
Et une histoire malheureusement en phase avec l'actualité du moment, lorsque le pape donne l'absolution à Mgr. Barbarin :
[...] La souillure était donc partout ? J’avais cru pouvoir lui faire confiance quand j’avais fait sa connaissance. J’avais apparemment perdu ma capacité à juger les gens.
[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Pour celles et ceux qui aiment les privés et pas les curés.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.