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jeudi 10 septembre 2026

Jakob (Satu Rämö)

[...] Que diable se passait-il dans les élevages du pays ?


Ce troisième épisode de la série finno-islandaise de Satu Rämö nous emmène d'Islande en Finlande et en Norvège où l'on découvrira les secrets de Jakob mais aussi les horreurs pratiquées dans les fermes-vampires.

❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteure et le livre (464 pages, septembre 2026) :

Revoici Satu Rämö la Finlandaise qui nous tricote ses polars depuis son île d'adoption, l'Islande. 
Elle nous livre le troisième épisode de sa série Hildur où l'on découvrira enfin les secrets de Jakob, c'est le titre, mais aussi la face cachée des "fermes vampires" où l'on élève des chevaux …
Nous avions découvert sa fliquette Hildur (paru en 2025), puis l'enfance difficile de ses deux sœurs Rósa & Björk, et voici la suite où nous allons en apprendre un peu plus sur Jakob, le flic stagiaire venu de Finlande. Pour une fois, il est préférable de lire ces épisodes dans l'ordre pour mieux profiter de la découverte progressive des personnages, même si les intrigues policières sont indépendantes.
La traduction du finnois est d'Aleksi Moine.

L'époque et le décor :

L’Islande de nos jours.
Les élevages du pays avec les fermes de saumons et les fermes de chevaux.

Le pitch et les personnages :

L'enquêtrice Hildur Rúnarsdóttir, adepte du surf, est basée dans les fjords du nord-ouest. Son collègue, Jakob, est venu de Finlande pour un stage de coopération entre polices et c'est lui qui est fan de tricot : on devine bien sûr que c'est un peu l'avatar de l'auteure.
Tous deux vont enquêter sur une série d'agressions qui semblent viser des personnes engagées pour la protection des animaux. Le méchant s'inspire d'une comptine islandaise qui raconte qu'avant Noël, une douzaine de lutins descendent des montagnes pour faire des farces aux humains. Ici, les farces sont bien sinistres puisque le premier cadavre va être retrouvé dans une cage d'une ferme de saumons (à vous dégoûter du saumon d'élevage si ce n'est pas déjà fait).
Que se passe-t-il dans les fermes d’élevage ? Que cachent ces “fermes-vampires” ?
Hildur et son stagiaire Jakob mènent leur enquête. On en saura plus également sur le passé et les secrets de Jakob, le finlandais toujours empêtré dans ses démêlés avec son ex, la norvégienne Lena.

♥ J'aime parce que ...

⋯ Satu Rämö est d'origine finlandaise (comme son personnage Jakob) et grâce à son regard d'étrangère, on en apprend plus avec elle sur la vie quotidienne des islandais qu'avec tous les Indridason et autres qu'on a pu lire jusqu'ici. Jusqu'aux horaires d'ouverture des piscines municipales ! C'est l'un des points forts de ses bouquins que de nous immerger dans le quotidien de la campagne islandaise
⋯ chaque enquête policière est le prétexte pour explorer un pan de la vie islandaise et cette fois il sera question d'élevages (saumons, chevaux, …) où l'on découvrira que certaines grosses entreprises norvégiennes viennent installer leur business en Islande pour échapper aux réglementations contraignantes de leur pays d'origine 
⋯ la découverte des fermes-vampires est un moment fort, âmes sensibles s'abstenir !
⋯ le récit est entrecoupé de longues digressions où Jakob revient sur son passé chaotique avec son ex et leur fils. Le lecteur pourrait se dire que certes, l'auteure en profite pour tirer quelques fils avec la Finlande et la Norvège, mais que cela n'apporte pas grand chose à l'enquête policière. Mais l'intrigue complexe que Satu Rämö a tissé entre l'Islande et les autres pays nordiques réserve encore bien des surprises.  
⋯ c'est ce qui plaira aux amateurs de séries télé où chaque épisode est l'occasion de découvrir le passé et la personnalité de tel ou tel personnage. Cette fois, c'est donc au tour d'un Jakob bien compliqué … et d'une Rósa bien mystérieuse. 

PS : Satu Rämö nous parle des chevaux des fermes-vampires et c'est assez terrible. Mais saviez-vous qu'il existe ailleurs également des labos-vampires où l'on pompe le sang bleu des limules (une cousine du crabe) ? Décidément il y a quelque chose qui ne tourne pas rond sur cette Terre ...

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

jeudi 19 mars 2026

Mort blanche (Toussaint & Holgado)

[...] Les comptes de ses cibles.


Un récit de guerre inspiré par deux histoires vraies mais qui souffre beaucoup de l'ombre portée par le roman d'Olivier Norek (Les guerriers de l'hiver).

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (60 pages, février 2026) :

Au dessin, le basque Iñaki Holgado est un habitué des récits de guerre, comme la série Verdun par exemple.
Au scénario, le belge Kid Toussaint s'est inspiré de deux incroyables histoires.
Celle du japonais Hirō Onoda, ce fameux soldat nippon oublié sur une île des Philippines avec trois autres camarades et qui refusait de croire à la fin de la guerre : il ne fut retrouvé qu'en 1974, près de trente ans après la défaite japonaise.
L'autre récit historique est celui du sniper finlandais Simo Häyhä qu'Olivier Norek vient de rendre célèbre avec son livre Les guerriers de l'hiver, un de nos meilleurs bouquins de l'année 2024.
À partir de ces deux histoires vraies, les auteurs ont bâti un récit de fiction, conservant le surnom donné par les soviétiques au sniper finlandais : la Mort blanche, mais s'écartant librement de la biographique historique en le baptisant Riku.

Le canevas et les personnages :

Le petit Riku Virtnanen de cette BD a une enfance difficile, c'était le mal aimé de sa famille. 
Mais en 1939 dans la petite Finlande, l'immense Armée Rouge arrive et l'hiver aussi. La mobilisation finlandaise est générale, ses frères sont rapidement tués et le courageux Riku reste seul sur le front à tendre des embuscades aux soviétiques. 
Le soldat Riku s'aguerrit et devient un terrible sniper, du genre à mâcher de la neige pour ne pas trahir sa position par la vapeur de son souffle.
Les planches de la BD affichent le score de ses tirs au but : 6, 11, 27, 88, 200, ... 
« Ses frères d'armes tiennent les comptes de ses cibles.
Et on peut dire qu'il fait des dégâts.
Les soviétiques l'ont surnommé "mort blanche".
Ils ont mis sa tête à prix, et ont même formé un escadron pour l'arrêter. »
Étrangement, le décompte des morts avait commencé à ... 2.
Mais on ne reste pas indemne quand on accumule ainsi les cadavres sur ses traces, alors les saisons passent, les années bientôt et Riku est devenu Mort Blanche, un fantôme dans les forêts enneigées de Finlande, un fantôme hanté par ses cadavres et ses souvenirs ...

♥ On aime un peu :

 Après le formidable récit d'Olivier Norek, on ne peut qu'être déçu par cette BD qui ne prétend d'ailleurs pas en être une adaptation. Mais voilà, le bouquin de Norek, Les guerriers de l'hiver, nous a déjà fait découvrir l'histoire du sniper finlandais, nous a déjà enthousiasmés aux côtés de La Mort Blanche, nous a déjà frigorifiés pendant des heures d'attente en embuscade dans la neige et le froid, alors il ne reste plus beaucoup d'intérêt à suivre l'histoire de Riku, même si la fin du dernier soldat japonais vient prendre le relais dans la dernière partie de l'album.
 Un album qui ne fait qu'une soixantaine de pages et qui traite beaucoup trop rapidement et de la guerre contre les russes, et de la fin tragique d'un sniper hanté par ses fantômes.
Alors on se dit que le succès du roman de Norek est peut-être une formidable publicité pour cet album mais que c'est aussi un parrainage tragique qui fait beaucoup d'ombre à cette bande dessinée.
 Le dessin aurait pu sauver la mise mais on regrette que Iñaki Holgado ne soit pas plus lâché dans les paysages blancs de neige, pourtant réputés très graphiques : la mise en case est trop sage et les planches enneigées trop rares.

Pour celles et ceux qui aiment les forêts enneigées.
D’autres avis sur BD Gest, ActuaBD et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 24 novembre 2025

Hildur (Satu Rämö)

[...] Le secret des pulls islandais.


Le polar islandais compte encore une nouvelle voix : mais celle-ci cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö a vite appris à maîtriser les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et nous emmène visiter son île d'adoption en ouvrant une nouvelle série avec une fliquette sympathique.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (404 pages, 2024 et 2022 en VOs) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise. 
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande ! 
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot ! 
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : Hildur est son premier, le premier d'une série.
Un polar islandais écrit par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... si c'est pas le summum du polar nordique, ça !
Il vient d'être ré-édité en poche (septembre 2025) à l'occasion de la sortie du second épisode : Rósa & Björk, dont on parlera bientôt.
Et c'est Aleksi Moine qui assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

Ísafjörður est une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande.
L'héroïne de la série, Hildur Rúnarsdóttir, est une jeune femme bien sympathique et le lecteur sait déjà qu'il aura plaisir à la retrouver dans les prochains épisodes.
Habillez-vous d'un pull bien chaud : Hildur pratique le surf dans les vagues glacées qui baignent son île ! 
Parait qu'elles sont meilleures l'hiver ...
« Elle occupait le poste de cheffe de l’unité des enfants disparus dans les régions peu habitées et celui de détective de la brigade criminelle du district d’Ísafjörður. Elle était la seule détective des Fjords de l’Ouest. »
Et puis il y ce personnage qui l'accompagne : Jakob qui lui, vient de ... Finlande !
Jakob est un grand ... amateur de tricot ! Tiens, tiens !
« – Je suis policier. Je fais mes études en Finlande et je viens ici pour un échange.
– À Ísafjörður ? Même la plupart des Islandais ne savent pas placer la ville sur une carte. Pourquoi ?
Jakob n’était pas sûr de savoir comment répondre. »
Ce « tricoteur énigmatique venu de Finlande » est un flic stagiaire, venu acquérir de l'expérience dans ce coin perdu des fjords de l'ouest où il ne se passe pas grand chose.
Jusqu'à ce que l'on découvre un cadavre assassiné dans les décombres laissée par une avalanche.

♥ On aime :

 Très vite, le lecteur va comprendre que la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais, celle que nous avait fait découvrir le réputé Indridason il y a une vingtaine d'années maintenant et sur laquelle surfent plusieurs de ses compatriotes.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, le microcosme de ces quelques humains perdus sur une petite île où tout le monde se connait, les drames qui plongent de profondes racines dans un passé lointain, les sombres histoires de famille, tout y est !
Et pour son premier polar islandais, Satu Rämö a même préparé un bel hommage au maître du genre avec une intrigue qui fait écho à l'un des premiers romans de notre ami Indridason : La cité des jarres, mais on n'en dit pas plus ici pour ne pas divulgâcher.
 Le décor est cependant moins lugubre que celui des enquêtes d'Erlendur : Satu Rämö ne cache pas son plaisir de nous faire (re)découvrir son île d'adoption et son duo d'enquêteurs est bien le tandem idéal pour nous faire partager la vie quotidienne d'une bourgade provinciale, à l'écart de Reykjavík, où régnait jusqu'ici une atmosphère plutôt tranquille entre deux avalanches.
Le lecteur y apprendra plein de choses sur la vie islandaise et se retrouvera un peu comme dans une série tv, avec les parcours des personnages (Hildur et Jakob traînent tous deux des passés compliqués), la routine du poste de police et la vie de ce village isolé, ... Le lecteur sera accompagné tantôt par le regard de l'islandaise Hildur et tantôt par celui du finlandais Jakob, voilà deux guides intéressants.
« Quand deux Islandais qui ne se connaissent pas se rencontrent, ils commencent par chercher les liens qui les unissent. La famille éloignée, les écoles, les jobs d’été. On trouve toujours un lien, grâce auquel cet étranger inconnu devient quelqu’un de familier. L’un d’entre nous. Cela crée un contexte partagé où les deux peuvent se sentir chez soi. »
 L'intrigue policière est menée à un rythme tranquille mais ne décevra pas les habitués.
« L'écheveau sur lequel ils enquêtaient était trop emmêlé pour être quelque chose d'ordinaire comme un meurtre dû à des dettes non réglées ou des problèmes de drogue. »
Satu Rämö en profite pour placer le décor de l'épisode suivant : quand elle était enfant, son héroïne Hildur a perdu ses deux jeunes sœurs, Rósa et Björk, qui ont disparu mystérieusement sur le chemin de l'école (oui, on est bien en Islande ...). 

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 11 octobre 2024

À la recherche du vivant (Iida Turpeinen)


[...] En finnois, on parle d'« absence de la famille ».

Un récit captivant qui mêle habilement aventures maritimes, histoire coloniale, réflexion sur l'évolution des espèces, et qui questionne avec acuité notre relation au vivant et à notre environnement.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (304 pages, août 2024, 2023 en VO) :

Iida Turpeinen est finlandaise et elle écrit donc en finnois : rien que cet exotisme nordique aurait suffit à nous motiver pour découvrir son bouquin (traduit en français par Sébastien Cagnoli), tant on a rarement l'occasion de lire des auteurs finlandais [clic] ! 
D'autant plus que À la recherche du vivant est son premier roman (elle a écrit plusieurs nouvelles).
C'est sans doute le dernier coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 pourtant déjà riche en belles trouvailles.

Le contexte :

Vers 1740 l'allemand Georg Wilhlem Steller"naturaliste, docteur en théologie et drôle de personnage", rejoint une grande expédition Russe menée par le capitaine danois Vitus Béring pour tenter de relier l'Amérique à l'Asie. Au retour du Golfe d'Alaska, les marins s'échoueront sur une île près du Kamtchaka, qui s'appelle désormais l'île de Béring tout comme le détroit homonyme, une île déserte où quelques rescapés survivront durant près d'un an avant de pouvoir rejoindre le continent.
[...] Les jeunes hommes rêvent des richesses de de pays inconnus, des iles, baies et montagnes auxquelles ils donneront leurs noms, ils imaginent l'admiration et le respect dans les yeux des filles d'aristocrates lorsqu'ils raconteront leurs aventures, voire dans ceux de l'impératrice en personne ; mais Béring repense à la monotonie des journées à venir, aux vivres qui s'épuiseront et aux nuits de tempête où ils prieront pour se préserver d'un naufrage apparemment inévitable.
Au cours de ce voyage, Georg Wilhelm Steller découvrira une très grosse bestiole marine à laquelle il donnera son nom : la Rhytine de Steller, un mammifère colossal (8 mètres, 10 tonnes), une vache de mer, une sorte de dugong géant de l'ordre des siréniens. 
Malheureusement, cette créature majestueuse et paisible disparaîtra complètement après quelques années seulement, victime d'une chasse impitoyable pour sa graisse : c'est un triste record de "durée de vie" (vint-cinq ans à peu près) et c'est justement l'objet du bouquin de la finlandaise.
On peut penser également à la fable (moins réussie) de Sybille Grimbert : Le dernier des siens qui évoquait la disparition rapide (quelques années vers 1830-1840) des "grands pingouins".
Pour nous situer au milieu du XVIII° : c'est l'âge d'or de l'Empire Russe, celui de Pierre le Grand et de Catherine II, et l'Alaska restera une colonie russe jusqu'en 1867 après la guerre de Crimée. 
C'est aussi l'époque de Bougainville et de son naturaliste Philibert Commerson, tandis que Darwin n'embarquera sur le Beagle qu'un siècle plus tard.
[...] La vache de mer combine un mythe avec un animal réel : impossible d'en parler sans évoquer les sirènes. Ce lien est si fort que l'ordre biologique a reçu leur nom: c'est celui des siréniens. On a formulé l'hypothèse que ces animaux avaient pu être considérés comme des humains de mer en raison de leur façon d'observer le monde au-dessus de la surface : ils flottent en position verticale, sortent la tête de l'eau mais ne peuvent la tourner sur les côtés. Faisant ce constat, les marins ont compris qu'il ne pouvait s'agir d'un poisson ou d'un cétacé, ni d'un pinnipède au museau proéminent ; vue de loin parmi les vagues, la tête de l'animal ressemblait à celle d'un humain plus qu'à celle d'une créature marine. A cette époque, les navigateurs n'avaient jamais vu de lamantins ni de vaches de mer, mais ils connaissaient les légendes de femmes aquatiques à queue de poisson, ce qui explique le rapprochement entre ces deux notions. La première mention écrite relative aux siréniens figure dans le journal de Christophe Colomb.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 Iida Trupeinen nous livre un récit captivant qui mêle habilement aventures et explorations maritimes, histoire coloniale de l'Alaska, histoire des sciences et de l'évolution des espèces, et réflexion écologique ou environnementale : ce curieux mélange fonctionne parfaitement grâce à la belle plume de l'auteure qui sait se faire tantôt épique quand il faut prendre la mer, tantôt poétique quand on retrouve le squelette de cette grosse bête disparue trop vite.
 Sans jamais se montrer pontifiante ou moraliste, sans jamais s'engager dans le pamphlet polémique, et surtout sans jamais ralentir le rythme épique de son récit d'aventures, la finlandaise réussit à nous faire passer pas mal de messages écologiques, naturalistes ou scientifiques. Vers les pages 50, un chapitre nous brosse même en quelques pages, un accéléré panoramique de la théorie de l'évolution, depuis les unicellulaires marins jusqu'aux espèces actuelles : instructif et passionnant.
➔ Si aujourd'hui l'extinction d'une espèce nous est hélas, devenue familière, à l'époque du XVIII°, cette notion était encore novatrice et derrière cette idée taboue se cachait alors une interrogation théologique : si une espèce pouvait disparaître à cause d'une météorite ou d'une glaciation, cela voulait dire que quelque chose pouvait venir bouleverser l'ordre divin. 
À cette époque toujours, on pourchassait le mammouth à travers les steppes pour tenter de dénicher les troupeaux de ces éléphants laineux dont on ne retrouvait malencontreusement que des squelettes enfouis sous terre.
[...] En anglais et en français, on dit que l'espèce « s'éteint », la vie a fini de briller, elle s'étiole et disparaît ; en suédois les espèces sont « éradiquées », arrachées au monde comme une mauvaise herbe dans un jardin ; mais en finnois, on parle littéralement d'« absence de la famille », ce qui n'implique pas la mort de tous les individus. La dernière vache de mer qui flotte en mer est déjà frappée par l'absence de sa famille. Le sang circule encore dans ses veines, son système nerveux envoie toujours des messages électriques à ses membres ; mais, tandis qu'elle circule d'une anse à l'autre à la recherche de ses congénères, elle est déjà frappée par la plus profonde solitude possible, l'absence de sa famille, et son espèce est éteinte avant même qu'une balle n'ait pénétré son oeil.
 En guise de conclusion un peu triste et nostalgique, laissons les derniers mots à la belle prose de la finlandaise :
[...] Personne n'a pu observer l'animal assez longtemps pour voir grandir les petits. La rencontre entre l'homme et la vache de mer est brève et fugitive, et aucun des jeunes individus vus par Steller n'est mort de vieillesse.
Alors quand viendra l'habituel chapitre des remerciements, Iida Turpeinen dédiera son livre aux "trois cent soixante-quatorze autres êtres vivants classés disparus au cours de la rédaction de cet ouvrage".

Les acteurs :

Dans ce récit d'aventures on pourra croiser, bien sûr le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller et ses compagnons de voyage autour du capitaine danois Vitus Bering. 
Le gouverneur russe en Alaska, Hampus Furuhjelm et son épouse Anna.
Les professeurs Julius Bonsdorff et Alexander von Nordmann de l'Université Impériale et la dessinatrice Hilda Olson.
Et enfin, John Grönvall, collectionneur d’œufs, qui sera chargé de la restauration du squelette.

Le canevas :

Ce passionnant récit aux allures de journal de bord, s'étire sur plus de deux cents ans, depuis le départ de la Grande Expédition Boréale en 1741 jusqu'aux années 1950 au cours desquelles le squelette d'Helsinki sera restauré, en passant par les années 1860 qui seront celles de la colonisation russe en Alaska puis de la cession de la région aux États-Unis et enfin de l'arrivée d'un squelette de l'animal dans les collections d'histoire naturelle de la Finlande.
Car de ces troupeaux de vaches géantes marines qui broutaient paisiblement les algues des hauts-fonds du Détroit de Béring, il ne reste aujourd'hui que "trois squelettes complets, un à Kiev, un à Moscou, et le troisième à Helsinki".

Pour celles et ceux qui aiment les bestioles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Babelio (SP Masse Critique) et aux éditions Autrement.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

jeudi 12 septembre 2024

Le premier renne (Olivier Truc)


[...] Tu vois ces montagnes ? Nos morts marchent dessous.

C'est sans doute l'épisode le plus abouti de la série (mais il peut se lire seul) qui vous plaira si vous voulez voyager, découvrir des cultures différentes, faire plus ample connaissance avec le dernier peuple autochtone d'Europe, suivre les nomades et leurs troupeaux de rennes, comprendre les enjeux géostratégiques autour des gisements de terres rares, et tout ça sans quitter votre fauteuil en feuilletant un bon bouquin doté d'une intrigue solide.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024) :

Olivier Truc c'est notre frenchy devenu l'ami des rennes et des lapons : il vit depuis de nombreuses années en Suède, à Stockholm, où il a été correspondant pour Le Monde
C'est la série "La police des rennes" (une sorte de police rurale de l'ethnie Sami) qui a placé cet écrivain en haut de nos étagères de polars.
Aujourd'hui sur les traces de ce Premier renneOlivier Truc nous emmène à Kiruna, la plus grande mine d'Europe.
En chemin, Olivier Truc fera référence à un autre de ses bouquins : Le cartographe des Indes boréales qui conte l'histoire d'un basque parti cartographier les mines d'argent de Scandinavie au XVII° : les ennuis du peuple Sami ne datent pas d'hier.

Le contexte :

Après Franck Thilliez qui nous emmenait au nord du Québec (Norferville, mai 2024), dans les mines de la Fosse du Labrador, c'est au tour d'Olivier Truc de nous faire visiter la mine de Kiruna, "la plus grosse mine de fer souterraine au monde et la plus grosse mine d'Europe", tout au nord de la Suède, en Laponie (Sápmi en VO), à quelques heures de quad (ou de motoneige selon la saison) de la Norvège et de la Finlande, au cœur du territoire des éleveurs Sami de rennes.
➔ Une mine autrefois à ciel ouvert qui s'enfonce désormais à plusieurs milliers de mètres sous terre et sur plusieurs centaines de kilomètres de galeries.
Pour le rappel historique, c'est avec cette mine que les suédois alimentaient le Reich nazi en acier pendant la guerre, via le port de Narvik en Norvège notamment.
Pour info, cette région et les Sami sont également mis en images dans la série tv Jour Polaire (Midnight Sun en VO), dont le scénario montre comment les immenses galeries creusées sous terre menacent la stabilité de la ville qui est obligée de "déménager" un peu plus loin.
Le travail à la mine LKAB permet à certains éleveurs de compléter les maigres revenus qu'ils tirent de leurs bêtes mais l'extension des forages (on vient d'y découvrir de ces terres rares indispensables à notre industrie écologique) menace également leurs troupeaux.
[...] C’est le minerai que tu aides à extraire de cette mine qui vous rend tous aveugles et qui tue nos rennes ! Et tu n’as pas encore compris que les terres rares qu’ils ont trouvées, c’est en plein sur nos pâturages ?
[...] On est, comment on dit à Stockholm, une variable d’ajustement, c’est ça ? Il suffit de nous indemniser, et notre silence sera acheté. On devrait être déjà bien content que l’État nous indemnise, pas vrai ?

♥ On aime beaucoup :

 La plume d'Olivier Truc s'affirme au fil des ans, elle gagne en puissance et le texte devient moins explicatif, plus elliptique, pour gagner en profondeur. Le volet folklorique ou touristique de ses polars s'est peu à peu effacé au profit d'une analyse sociale plus fouillée du nord de la Scandinavie, là où vivent ces fameux Sami avec leurs rennes, ceux que l'on appelait les Lapons il y a quelques années, ceux qui sont peut-être plus proches des aborigènes australiens que des indiens du Canada.
[...] – Les Sami.
– Ah, on m’avait dit les Lapons, parce que c’est comme les Indiens.
– On dit les Sami, pas les Lapons, et c’est pas comme les Indiens.
 On peut dire qu'Olivier Truc a fait son job pour nous faire partager un peu de la culture et des enjeux du dernier peuple autochtone d'Europe, en nous évoquant le minerai de Kiruna, le centre d'essais automobiles d'Arjeplog, l'histoire de la colonisation suédoise, l'élevage des rennes et les dégâts causés par les prédateurs (loups et gloutons), ... tout y est.
Ce qui nous vaut quelques belles pages sur la croyance Sami qui veut que les morts marchent sous terre et que l'ombre des vivants rampe sur le sol pour communiquer avec les ancêtres.
[...] Klemet se demanda jusqu’où s’enfonçait son ombre. Il n’oubliait jamais que les âmes des morts vivaient là-dessous. C’est peut-être à ça que servait l’ombre, collée au sol, s’infiltrant à son insu dans les roches et le lichen, trouvant son chemin dans la carapace de la toundra pour saluer les âmes des défunts, en prendre des nouvelles. C’était la part de lui-même qui partait à la rencontre des morts.
 On se prend d'empathie pour le beau personnage de la jeune Sami, Anja Heagga, "véritable bombe à retardement, une enragée", qui entend "dynamiter l'histoire" et sauver sa culture. Elle donnera une belle conclusion à ce drame, sans doute trop optimiste, même si comme l'auteur on aimerait bien y croire.
[...] Notre peuple est piégé. Notre histoire est écrite par d’autres, et ils ont déjà écrit la fin du récit.
 On sait bien que les loups (une espèce protégée) font parfois des ravages dans les troupeaux, un drame pour les bergers. Les éleveurs Sami et leurs rennes ne font pas exception, d'autant que là-haut le loup n'est pas le seul prédateur : le glouton (le carcajou, alias wolverine en anglais) rode également autour des troupeaux de rennes.
Sur ce thème, l'auteur va même nous surprendre avec une petite fantaisie puisqu'il met en parallèle son histoire de rennes et de "lapons" avec une intrigue secondaire dans les Alpes de Provence autour de bergers et de leurs brebis : le loup sévit partout.
[...] Si tu veux tout savoir, j’en ai abattu trois, des loups. Et quelques gloutons aussi. C’est pas pour ça que je me sens mieux.
➔ Quelques liens intéressants :
- le centre d'essais automobiles d'Arjeplog
- la colonisation des Sami par les suédois (évangélisation, acculturation, éducation forcée, ...)
- on peut aussi regarder quelques vidéos sur le marquage des rennes que le bouquin décrit fidèlement.

Le canevas :

Cet été aux environs de la Saint-Jean, après la fête de MidSommar, la "journée la plus alcoolisée de l'année en Suède", les éleveurs Sami regroupent leurs troupeaux pour le marquage des jeunes faons de l'année : autour de Kiruna, ils vont rassembler plus de six mille rennes.
Malgré la fête, les relations sont toujours tendues avec les autorités suédoises, avec l'industrie minière, et même parfois entre éleveurs. Les loups et les gloutons rodent autour des troupeaux.
Et puis c'est le drame : un train géant de la mine LKAB percute un troupeau de plusieurs dizaines de bêtes.
[...] Un troupeau de rennes avait été percuté de plein fouet par un train minéralier, un de ces convois de minerai de fer immense et incapable de s’arrêter en cas d’urgence immédiate.
Olivier Truc prend tout son temps pour installer soigneusement son décor et le bouquin est construit comme tout bon roman noir : une situation paroxystique (MidSommar et le marquage des rennes, ...), des conflits larvés (l'extension de la mine, les rivalités entre éleveurs, le racisme, ...), quelques personnages borderline (l'indomptable Anja, Joseph le berger français venu régler ses comptes avec la gente carnivore, ...) et quelques incidents bien sûr pour mettre le feu aux poudres.
Et dans les mines, on sait que poudre il y a ...

Les acteurs :

Il y a là Nina et son collègue Klemet de la police des rennes : ils vont mener l'enquête.
Il y a là Joseph, un berger français obsédé par la chasse au loup, qui pourrait être un lointain petit-cousin montagnard du Capitaine Achab.
Et surtout deux jeunes Sami, Aaron et sa sœur Anja, qui luttent pour se faire une place dans le cercle très fermé des éleveurs, le sameby, où les licences sont contingentées et régulées par la loi, la coutume et les liens familiaux dans un écosystème complexe qui réglemente les troupeaux, les pâturages, la chasse et la pêche.
En toute illégalité, Anja exerce parfois ses talents de sniper contre les loups ou les gloutons, à la demande très discrète de certains éleveurs.

Pour celles et ceux qui aiment les rennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté, 20 Minutes et Benzine.

lundi 26 août 2024

Les guerriers de l'hiver (Olivier Norek)


[...] Tu as sûrement entendu parler des Enfers ?

Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour nous raconter cette histoire vraie, celle de La Mort Blanche, le plus grand (mais aussi le plus petit !) sniper de l'Histoire. Simo Häyhä était finlandais et terrorisa l'Armée Rouge en 1939.

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

L'histoire (vraie) de Simo Häyhä, le légendaire sniper que l'on surnomma La Mort Blanche, est de ces histoires qui viennent hanter les muses de la littérature jusqu'à trouver un écrivain qui leur permette de (re)naître enfin dans un roman. Olivier Norek fut celui-là avec Les guerriers de l'hiver.
[...] Certaines histoires vous rencontrent et ne vous laissent pas le choix. J’ai croisé celle de Simo Häyhä il y a une dizaine d’années, et j’ai toujours su que je partirais, un jour, sur ses pas.
Après un patient travail de documentation et d'investigation (le récit est assorti de cartes et de photos), le recueil de témoignages, une immersion en pleine forêt lapone, on a le plaisir de retrouver ici la plume très professionnelle d'Olivier Norek pour un roman de guerre bien éloigné des polars auxquels il nous avait habitués : une découverte enrichissante. 
Bien évidemment, cet épisode méconnu de l'Histoire récente européenne résonne aujourd'hui étrangement avec ce que l'on sait de la guerre d'Ukraine, même si l'auteur se garde bien de tracer lui-même le parallèle.

Le contexte :

Staline craint que les nazis attaquent l'empire soviétique par l'isthme de Carélie.
Au début de l'hiver 1939, les négociations traînent depuis plus d'un an entre les Soviétiques et les Finlandais qui veulent bien céder une partie de leur territoire mais surtout pas leur port sur la Baltique. 
Inquiète de la tournure des pourparlers, la Finlande décrète la mobilisation sous couvert d'un exercice général.
[...] Un tiers des chevaux de toute la Finlande fut donc réquisitionné. [...] Et les femmes qui restaient à l’arrière fronçaient déjà les sourcils. Le village avait perdu ses forces vives, et désormais sans bêtes, elles savaient qui, le temps que dureraient ces manœuvres spéciales, allait tirer la charrue, à la seule force de leurs jambes et de leurs épaules.
Fin novembre, comme rien ne semble bouger, les soviétiques mettent eux-mêmes en scène une provocation à la frontière et la Guerre d'Hiver est déclarée. 
Le 7 décembre débute, au nord de Leningrad, la bataille de Kollaa qui durera jusqu'en mars alors que les russes prévoyaient d'envahir le pays en dix jours tout au plus : "l'une des plus grandes puissances militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète". Une nation qui ne disposait que d'une "armée de bouts de ficelle, mal équipée, peu nombreuse et à l’entraînement inégal".
Mais "un mois plus tard, à l’approche de Noël, les premiers doutes commençaient à s’installer dans les lignes" russes.
➔ En 1939, la Finlande est un tout jeune pays de 22 ans qui ne s'est émancipé difficilement qu'en 1917 après des années de tutelle suédoise puis russe. Un âge bien trop jeune pour voir déferler la puissante et redoutable Armée Rouge.
[...] Longtemps, la Finlande appartint à d’autres. Pendant des siècles, elle fut une partie du royaume de Suède. Et pour un siècle encore, elle passa sous la souveraineté de la Russie. Elle dut attendre 1917 pour gagner son indépendance. En 1939, ce pays avait donc vingt-deux ans. Mais vingt-deux ans ne font pas un homme, encore moins une nation.
C'est son père qui avait fait du "petit" (1m52 !) Simo Häyhä un sacré chasseur avant qu'il devienne tireur d'élite de l'armée finlandaise. Il n'utilisait pas de lunette de visée pour éviter toute réflexion du soleil. Il mâchait de la neige pour éviter la vapeur de sa respiration. Il était capable de rester des heures par -40° enfoui sous la neige dans sa combinaison blanche.
La Mort Blanche terrorisait les soldats russes chez qui Simo fera plus de 500 victimes, un triste record qui va faire de lui le plus grand sniper de toute l'Histoire.
[...] Il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Dans sa déroute, l'Armée Rouge découvre alors la guerre de harcèlement et la guérilla : les forêts marécageuses de Carélie s'y prêtent tout autant que les rues d'une grande ville. Un enseignement que les russes mettront à profit quelques temps plus tard lorsque les nazis arriveront à Stalingrad.
➔ Pour la petite histoire, notre seul "souvenir" de cette guerre méconnue était le surnom que les finlandais donnèrent au fameux cocktail Molotov (la bombe incendiaire créée pendant la Guerre d'Espagne), un hommage ironique à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique de l'époque, qu'ils utilisèrent contre les chars de l'Armée Rouge - les rares lance-missiles anti-char des finlandais furent ... ceux piqués aux russes, qui en avaient apportés avec eux, ignorant que l'armée finlandaise n'avait pas de tanks !

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 On dévore littéralement ce roman de guerre, plein de bruit et de fureur. Plein de l'absurdité de cette autre "drôle de guerre" que fut ce conflit russo-finlandais - que Charles Maurras qualifia de "Thermopyles du Nord". 
Mais une histoire également pleine de l'élan patriotique de ces petites nations dont les habitants sont appelés à défendre chèrement leurs terres, leurs villages, leurs familles et leurs amis.
 On est captivé par les nombreuses anecdotes, toutes véridiques, soigneusement documentées, rassemblées par Norek. C'est savoureux, malgré les horreurs guerrières décrites, et cela lui permet de croquer des personnages particulièrement attachants en évitant le piège du livre d'Histoire ou du journal de guerre. 
 On est bien sûr curieux de découvrir ce conflit méconnu dans un pays à l'histoire méconnue et on l'a dit, cet épisode du passé a quelques échos qui résonnent aujourd'hui encore ...
 Malgré le sérieux apporté au récit des faits, Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour retranscrire cette histoire et nous faire partager le courage et le patriotisme des soldats blancs. Peut-être, au cours de l'un de ses séjours sur place, a-t-il été inspiré par le fameux "Sisu" finlandais ?
Un mot, un concept, étrange dont on dit qu'il faudrait un livre pour l'expliquer ou le traduire.
Et bien le voilà peut-être, ce livre.
[dialogue entre deux généraux russes]
– Nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu.

Le canevas :

Fin 1939, la Finlande mobilise sa population pour faire face à l'invasion imminente de l'Armée Rouge.
Dans le petit village de Rautjärvi, Simo (le meilleur tireur du pays) et ses amis, Toivo, Onni, Pietari, préparent leur paquetage et leurs skis avant de rejoindre la ligne de défense le long de la Kollaa.
Ils savent que tous ne reviendront pas.
« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu'il se passe ici. »
Le long de la frontière commence une guerre d'attrition, une bataille de tranchées qui dura plusieurs mois avant de se conclure sans vainqueur ni vaincu.
Le récit fourmille de personnages, de faits d'armes et d'anecdotes tous plus incroyables les uns que les autres.
[...] Ceci est un roman. Cependant, les dialogues proviennent souvent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens. Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote. Aucun acte de bravoure n’a été exagéré. Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde. La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Livre lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

mercredi 14 février 2024

Le serment (Arttu Tuominen)


[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.

●   L'auteur, le livre (456 pages, 2021, 2019 en VO) :

Le filon des polars nordiques ne semble pas prêt de se tarir, il continue d'alimenter nos étagères et les éditeurs raclent le fond de la mine à la recherche de nouvelles pépites.
L'arrivée d'une nouvelle plume est donc à saluer, surtout si elle vient de Finlande, un pays sous-représenté dans nos bibliothèques.
Il s'agit d'Arttu Tuominen avec Le serment, son premier roman paru en français.
Verivelka : la dette de sang en VO.

●   On aime :

❤️ On savoure bien sûr l'exotisme finnois : des noms aux consonnances étranges, des us et coutumes venus du froid, ... tout là-haut, la terre et le ciel sont plutôt rudes, comme le sont les hommes qui vivent au pays des 200.000 lacs. Arttu Tuominen nous brosse un tableau plutôt sombre de son pays.
😕 Le grincheux a trouvé les digressions "adolescentes" sur l'enfance des garçons un peu répétitives et longuettes : ces flash-back cassent un peu le rythme de l'enquête, même si bien sûr on comprend que c'est dans ce passé que s'est enraciné le drame d'aujourd'hui.
Un bouquin dont la construction rappelle celui de son homologue suédois Christoffer Carlson (Le syndrome du pire, lu en 2015).

●   L'intrigue :

À l'occasion d'une beuverie dont semblent coutumiers les compatriotes de Arttu Tuominen (on passe la semaine dans un chalet à se saouler et plus si affinités), un homme (Rami) meurt poignardé. Un autre homme (Antti) s'enfuit, couvert de sang, dans la tempête de neige.
[...] Le meurtre avait été précédé d’une longue beuverie à laquelle avait participé une bande de fêtards hétéroclite. Beaucoup d’allées et venues, de l’alcool et de la drogue.
[...] Il s’agissait d’un crime finlandais classique.
[...] Le mobile de la plupart des meurtres, en Finlande, était totalement futile. Le plus souvent, quelqu'un avait bu dans la mauvaise bouteille ou pris, son tour venu, une trop longue gorgée de celle qui circulait.
Les témoignages des fêtards alcoolisés du chalet sont très confus : Antti fait-il un suspect trop évident ? est-ce réellement lui qui a poignardé Rami avant de courir pieds nus pour s'effondrer dans la neige ? Et pourquoi ?
Mais le flic Jari Paloviita qui mène l'enquête connaissait les deux personnages depuis l'enfance : Antti Mielonen fut jadis son meilleur ami et Rami Nieminen, plus âgé, était leur bête noire.
Que se sont juré Jari et Antti quand ils étaient à peine adolescents ? Quelle fut leur promesse ? Qu'ont-ils fait ? Quel secret partagent-ils depuis bientôt trente ans ?
[...] On va se le promettre, et on ne doit jamais trahir ses promesses.
[...] Rouvrir de vieilles tombes n’était pas facile. Il y avait des choses qu’il valait mieux laisser enterrées.
[...] Le jour viendrait-il jamais où le sujet serait abordé ? Sans doute pas. Il y avait dans le monde des choses si dures que même la dent du temps ne pouvait les entamer. Des choses auxquelles il valait mieux ne pas toucher.
Les chapitres vont alterner l'enquête avec les souvenirs du passé et l'enfance des trois protagonistes.
[...] Les adultes ne sont finalement pas si différents des enfants. Ils obéissent tous à la même loi de la violence.
[...] Il vaut parfois mieux laisser le passé où il est. Vous êtes encore jeune, mais plus vous prendrez de l’âge, plus vous accorderez de valeur au temps. C’est comme la vase qui s’accumule au fond d’un fleuve. Ça ne sert à rien de la remuer, parce qu’il peut, avec elle, remonter à la surface des choses qui mettront des années à se redéposer. 
[...] Hélas, tout cela n’était qu’un mensonge. Le poids de la culpabilité l’écrasait.
[...] Il le savait depuis le début. Sa vie entière était un énorme mensonge.

Pour celles et ceux qui aiment les secrets du passé.
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mercredi 21 janvier 2015

Le livre d’un été (Tove Jansson)

Les feux de la Saint-Jean

Tove Jansson n’était pas connue de nos services mais plutôt des enfants finlandais et scandinaves pour lesquels elle avait crée les Moomins.
On serait bien en peine de retrouver comment Le livre d’un été est arrivé dans notre liseuse.
Ce livre est celui des souvenirs d’une petite-fille perdue avec sa grand-mère (et son père) sur une petite île perdue d’un archipel perdu au fin fond du Nyland oriental dans le golfe de Finlande.
Autant dire, le bout du monde.

[…] On ne le répètera jamais assez – à quel point la mousse est fragile. On marche dessus une fois et elle se redresse à la première pluie. La deuxième fois, elle ne se redresse plus. La troisième, elle meurt. Il en est de même avec les eiders, la troisième fois qu’on les fait fuir de leur nid, ils ne reviennent jamais.

Sans trop de préliminaires ni d’explications, les courts chapitres s’enchaînent comme autant de micro-nouvelles.
Et les souvenirs défilent : la tempête, la pose des filets, la baignade, la petite fille de l’île voisine, la Saint-Jean (of course), …
On suit le passage des saisons.

[…] La grand-mère avait mal aux jambes, peut-être à cause de la pluie, et elle ne pouvait pas se promener sur l’île autant qu’elle le désirait. Mais elle marchait un petit peu chaque jour avant la nuit et nettoyait le sol. Elle supprimait toutes les traces des hommes. Elle ramassait des clous, des morceaux de papier, de chiffon, ou de plastique, des bouts de bois tachés de goudron, un couvercle ou un autre, puis elle descendait jusqu’au rivage et brûlait tout ce qui pouvait se consumer. La grand-mère sentait que plus l’île devenait propre, plus elle devenait étrangère et distante. « Elle se libère de nous, pensait-elle, bientôt elle sera déserte. Presque déserte. »

Fantasques, excentriques, la grand-mère et sa petite-fille ont un grain, un petit grain pour la petite-fille, un plus gros pour la grand-mère. Ce petit bouquin un peu décalé nous épargne toute mièvrerie ‘infantile’ et nous gratifie de quelques illuminations poétiques.

[…] Ma grand-mère disait toujours que lorsque les cousins dansent et qu’il y a la pleine lune, il faut faire attention.
— Pourquoi ? demanda Sophie.
— C’est le grand jour de l’accouplement, et alors rien n’est sûr. Il faut prendre bien garde à ne pas provoquer le sort. À ne pas renverser de sel, et à ne pas casser de miroirs. Et si les hirondelles quittent la maison, il est préférable de déménager le soir même. Tout ça est très compliqué.
— Comment est-ce que ta grand-mère pouvait avoir des idées aussi ridicules ? demanda Sophie étonnée.
— Ma grand-mère était superstitieuse.

Et puis la figure muette du mystérieux papa, à la fois proche et lointain.
Le temps de ces quelques pages pleines de tendre poésie, on partage l’été d’une drôle de famille.


Pour celles et ceux qui aiment les feux de la Saint-Jean
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mardi 17 décembre 2013

L’armoire des robes oubliées (Rikka Pulkkinen)


Il n'y a pas que des polars en Scandinavie.

Non, il n’y a pas que des polars en littérature nordique.
On connaissait déjà la norvégienne Anna B. Ragde ou la suédoise Katarina Mazetti, voici maintenant, la jeune finnoise Riikka Pulkkinen qui sait nous raconter, elle aussi, de belles histoires.
L’histoire d’une famille finlandaise.
Il y a Elsa, la grand-mère. Il y a Martti le grand-père.
Il y a Eleonoora leur fille et ses filles à elle (aujourd’hui majeures et vaccinées) : Maria et Anna.
Et il y a les pièces rapportées comme dans n'importe quelle famille.
Elsa était une psychologue réputée, une sorte de Françoise Dolto finlandaise si l'on veut.
Elsa a soixante-dix ans et un cancer.
[...] Grand-mère à l'air content.
- Bien. Tout est prêt. Il y aussi de la tarte à l'oignon, dit-elle fièrement. Je l'ai faite hier, quand je me suis lassée d'avoir le cancer.
De quoi brasser un peu l'air appesanti et secouer la poussière qui s'est déposée sur les vieux meubles, les vieilles armoires comme L'armoire des robes oubliées.
[...] Dans l'armoire, de vieilles vestes, des robes, deux ou trois chemises d'homme. La robe de Bianca est noire et blanche, elle est pendue à un cintre. Anna ne la prend pas, elle veut quelque chose d'autre.
Elle parcourt du regard les robes, les caresse l'une après l'autre : des décennies accrochées aux cintres. elle ouvre la porte de la deuxième armoire. Qui grince et résiste. Les vêtements ont l'air vieux, ils traînent ici depuis une éternité.
Elle en sort un qu'elle ne se souvient pas avoir jamais vu. La robe claire, largement évasée, date peut-être des années cinquante.
[...] Anna ôte son chemisier et son jean, enfile sans difficulté la robe. Elle lui serre un peu la poitrine.
[...] - Où l'as-tu trouvée ?
Grand-mère est à la porte.
- Elle était là, dans l'armoire. Ce n'est pas ta robe des années cinquante ?
Grand-mère jette un regard sur le vêtement.
- Prends-là.
[...] - En fait ce n'est pas la mienne.
- Comment ça ?
- C'est celle d'Eeva. J'ignorais qu'elle était restée dans le placard toutes ces années. J'ai été surprise de la voir sur toi.
- C'est la robe de qui ? demande Anna.
- Celle d'Eeva, répète grand-mère.
Une histoire de famille donc avec ses non-dits, ses secrets, ses silences qui vont sortir de l’armoire oubliée.
[…] Il n’avait jamais réussi à en parler. […] Personne n’avait jamais non plus interdit qu’on en parle. mais il avait toujours su qu’il fallait protéger toute la scène et la douleur du souvenir en restant muet.
[...] À quel moment les membres de votre famille deviennent-ils un miroir douloureux à regarder ?
Une écriture un peu incisive, un peu hachée : au début cela ajoute à l’exotisme finnois mais à la longue tout cela fait qu’on n’accroche guère et qu’on n’arrive pas à faire partie de la famille.
On passe d’un personnage à un autre, d’une femme à une autre, d’un regret à un autre, dans une atmosphère peu réjouissante et avouons qu’on a eu du mal à terminer ce livre. Petite déception.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
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mardi 18 décembre 2012

Le dernier lapon (Olivier Truc)


Vive le vent d'hiver.

Allez, c'est la saison.
Voici Le dernier lapon d'Olivier Truc, tout récemment paru chez Métailié, histoire de finir l'année littéraire de manière bien sympathique.
Polar ethnique(1), thriller nordique, la bande annonce est alléchante, d'autant que le réalisateur, Olivier Truc, est un journaliste français correspondant du Monde à Stockholm.
Abreuvés que nous sommes de littérature nordique depuis plusieurs années, on sait qu'il ne faut plus parler des lapons mais des sames ou des samis (voir Kerstin Ekman par exemple) et que ces gens peu frileux constituent la dernière population aborigène d'Europe.
Olivier Truc nous emmène sur les traces des ski-doo de deux flics de la Brigade des rennes, là haut, tout en haut, à Kaütokeino, là où Norvège, Suède et Finlande(2) s'enchevêtrent par dessus ce qui était la Laponie, là où chaque année le soleil disparaît pendant quelques semaines.
[...] Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre. Et, le jour d'après, il conserverait son ombre quarante-deux minutes de plus. Quand le soleil s'y mettait, ça allait vite.
[...] Un jour, il avait emmené Aslak au sommet d'une montagne. Elle n'était pas très haute. Son sommet était plat. Mais, d'en haut, on pouvait voir les autres montagnes, à perte de vue. Aslak avait appris à aimer ces montagnes ce jour-là quand son grand-père lui avait dit : "Tu vois Aslak, ces montagnes, elles se respectent les unes les autres. Aucune n'essaye de monter plus haut que l'autre pour lui faire de l'ombre ou pour la cacher ou pour lui dire qu'elle est plus belle. On peut toutes les voir d'ici. Si tu vas sur la montagne là-bas, ce sera pareil, tu verras toutes les autres montagnes autour." Jamais son grand-père n'avait autant parlé. Sa voix était calme, comme toujours. Un peu triste peut-être. "Les hommes devraient faire comme les montagnes", avait dit le vieil homme. Aslak ne disait rien.
Klemet est same et connaît bien les éleveurs de la région. Nina est une jeune fliquette blonde fraîchement débarquée du sud(3). Elle n'en connaît pas beaucoup plus que nous sur les lapons, ce qui permet à Olivier Truc de déployer beaucoup de pédagogie pour nous instruire sur les us et coutumes de ce peuple. Un peu trop de pédagogie d'ailleurs, c'est dommage, ce qui, avec l'écriture très standard, fait de ce bouquin, certes un livre passionnant et instructif mais pas encore de la bonne et belle littérature.
À Kaütokeino, un tambour sacré est dérobé dans un musée local. Un de ces tambours que dans les années 1700, les pasteurs évangéliques s'évertuaient à brûler (parfois avec les chamanes tant qu'à faire) pour éradiquer la sauvagerie et le paganisme(4).
[...] Pendant des décennies, les pasteurs suédois, danois et norvégiens nous ont pourchassés pour confisquer et brûler les tambours des chamans. Ça leur faisait peur. Pensez donc, on pouvait parler avec les morts ou guérir. Ils en ont brûlé des centaines, des tambours. Il en reste à peine plus d'une cinquantaine dans le monde, dans des musées à Stockholm ou ailleurs en Europe. Et même chez des collectionneurs. Mais aucun chez nous, sur notre propre terre. Incroyable non ! ? Et là, enfin, ce premier tambour était revenu. Et on le vole ? C'est de la provocation !
[...] Vous savez que ce tambour est spécial, c'était le premier à revenir de façon permanente en Laponie. Je ne suis pas lapon mais, pour les Lapons, c'est apparemment important. C'est important pour toi, Klemet ? Tu es le seul Lapon ici.
- J'imagine, oui. Enfin je sais pas, dit-il, l'air un peu gêné.
- En tout cas, ça fait un sacré ramdam. Les Lapons crient qu'on leur vole à nouveau leur identité, qu'on les discrimine encore et toujours, etc. À Oslo, ça les énerve, évidemment, surtout qu'une conférence importante de l'ONU sur les populations autochtones se tient dans trois semaines et que nos amis lapons sont comme vous le savez tous par cœur notre chère population autochtone à nous. On t'a appris ça à l'école de police, Nina ? Ça m'étonnerait. Bref, ça les rend nerveux nos amis d'Oslo, ils aiment bien passer pour des premiers de la classe à l'ONU, surtout avec tout le pognon qu'on leur file, et ils ne voudraient pas se faire taper sur les doigts pour une histoire de tambour.
Puis c'est le cadavre d'un éleveur de rennes que l'on retrouve avec les oreilles découpées (comme celles des bêtes que les éleveurs se volent entre eux et dont il faut faire disparaître les marquages).
Malédiction ancestrale qui planerait encore sur ce tambour sacré ? Exaspération socio-politique dans cette région où, malgré le froid, fermente le racisme envers les autochtones ? Règlement de comptes entre éleveurs dans cette toundra où il devient de plus en plus difficile de vivre ? Appât du gain à l'heure où les grandes compagnies minières voudraient bien faire main basse sur un sous-sol prometteur ?
[...] - Tu as entendu à la radio nationale ? Ils disent que ça pourrait être l'extrême droite, voire même des laestadiens d'ici. Ils disent que l'extrême droite veut empêcher les Lapons de renforcer leur identité avec le tambour, et les laestadiens veulent empêcher que les Lapons soient à nouveau tentés par leur ancienne religion.
- Je sais. Cela fait des motifs, pas des preuves.
- C'est quoi ces laestadiens ? Nous n'en avons pas dans le Sud.
L'air très détendu, Klemet leva son verre en direction de Nina.
- Santé.
- Santé, dit Nina.
- C'est une secte luthérienne. Le milieu dont je suis originaire.
Autant de pistes à explorer, où tous ces éléments de contexte sont minutieusement décrits par Olivier Truc et, on l'a dit, c'est passionnant et instructif.
Bref, un demi-coup de coeur : pas pour le côté littéraire (l'écriture est trop standard), pas pour le côté polar (l'enquête n'est qu'un prétexte), mais pour le volet ethno-socio-géo-politique. À lire comme un avant-goût de voyage et qui sait, peut-être qu'un jour nous aurons assez de courage pour aller passer quelques semaines au coeur de l'hiver lapon.
(1) - bien sûr il y a les incontournables navajos du regretté Tony Hillerman, mais également les mongols de Sarah Dars par exemple
(2) - et Russie aussi, mais là la communication passe encore mal
(3) - du sud de la Norvège hein,  faut relativiser, mais là-haut ça suffit et cette jeune et blonde fliquette [mais futée quand même, hein] fournit à Olivier Truc le regard extérieur (le sien, le nôtre) dont il a besoin pour nous promener chez les lapons
(4) - toute ressemblance avec d'autres colonisations où l'Eglise fut le bras armé de la couronne serait purement fortuite

Pour celles et ceux qui aiment les polars ethniques.C'est Métailié qui édite cet ouvrage qui date de 2012.D'autres avis sur Babelio et celui d'Hannibal.

jeudi 22 mai 2008

La forêt des renards pendus (Arto Paasilinna)

Amusant et rusé renard.

Depuis Le lièvre de Vatanen, nous suivons Arto Paasilinna et ses animaux dans ses promenades parmi les sapins lapons.
La recette est un peu toujours la même : quelques personnages hauts en couleurs se perdent en pleine nature nordique, ce qui fournit prétexte à leçons de vie, d'humour et de philosophie.
Cette fois c'est dans La forêt des renards pendus.
Mais la recette sent désormais un peu le réchauffé : on est loin de la fraîcheur du Lièvre ou du western ("northern" ?) d'Un homme heureux.
Les deux personnages en fuite au fond de la forêt des renards sont finalement assez peu crédibles : un gangster qui a chipé les lingots à ses complices et un major de l'armée défroqué.
Il faudra attendre la moitié du bouquin pour que les rejoignent une vieille grand-mère Skolte qui refuse l'hospice et deux jeunes femmes de peu de vertu venues de Stockholm.
L'arrivée de cette gente féminine fait que l'histoire décolle enfin et que la sauce aux myrtilles arrive à prendre.
Saluons quand même au passage l'humour de Paasilinna qui, entre autres facéties, parsème tous ses bouquins (voir aussi Un homme heureux) d'allusions au Lièvre, un peu comme le père Hitchcock s'amusait à traverser discrètement ses propres films :

[...] Ce qui semblait le plus étrange était qu'elle était accompagnée d'un chat.
D'habitude, les gens ne voyagent pas avec des animaux domestiques, pas même les Skolts, sans doute. La femme se rappelait bien avoir entendu parler d'un homme qui s'était baladé à travers tout le pays en compagnie d'un lièvre, mais cette fois, il s'agissait bien d'autre chose.
« Un lièvre, ça peut encore se comprendre, mais un chat ! »


Folio édite en poche ces 262 pages traduites du finnois par Anne Colin du Terrail.
Pour celles et ceux qui aiment la vie dans les sapins.
D'autres avis sur Critiques Libres et celui d'InFolio.

vendredi 4 mai 2007

Un homme heureux (Arto Paasilinna)

Enchantés par Le lièvre de Vatanen, nous avons suivi Arto Paasilinna dans une autre aventure : celle de Jaatinen, Un homme heureux, un ingénieur des ponts et chaussées parti construire un pont dans un village de Laponie.
Victime des jalousies et rivalités des gens du cru, il ira jusqu'au bout de sa vengeance à coups de pelleteuses, de grues et de grands travaux.
On retrouve bien sûr la verve ironique de Paasilinna sans toutefois le souffle épique et poétique qui portait Le Lièvre de Vatanen, auquel il se permet même de faire allusion (lorsque Jaatinen séjourne dans un hôtel de Leningrad) :
[...] Le personnel de l'Astor s'habitua si bien à Jaatinen qu'il finit par se sentir un peu chez lui. Un jour, le maître d'hôtel, un homme au demeurant sympathique et intéressant, lui parla d'un Finlandais qui avait séjourné dans l'établissement l'année précédente. 
« Vous n'imaginez pas, Jaatinen, quel client agréable c'était ! Il avait un nom un peu comme le vôtre, Vatanen, je crois. Vraiment quelqu'un de bien ! Il voyageait en compagnie d'un authentique lièvre finlandais. Nous étions tous aux petits soins pour cet animal si amusant et si discret, et parfaitement apprivoisé. Quand ce Vatanen a dû repartir en Finlande avec son lièvre, nous en avons presque pleuré ! »
L'histoire de la vengeance de Jaatinen pourrait presque se dérouler au Far-West et l'ambiance de cette invraisemblable fable sociale rappelle celle du Groenland de la Maison des célibataires de Jorn Riel dont on a parlé très récemment.
Grâce à la plume acérée et ironique de Paasilinna qui brocarde la vie de ses compatriotes, on savoure moult détails sur la vie des autochtones finnois : les anciennes rivalités entre rouges et blancs, la vie sociale et associative, la trop forte présence de l'église, ... (on pense d'ailleurs à un autre bouquin finlandais lu récemment : Horreur boréale).
Il y a presque du Don Camillo dans ce petit monde-là ...

C'est sorti en poche Folio et d'autres blogs en parlent sur Critico-blog.

jeudi 29 mars 2007

Harjunpää et le prêtre du mal (Matti Yrjana Joensuu)

On avait déjà cité Matti Yrjänä Joensuu dans un billet il y a quelque temps.
Le voici de retour avec un nouveau roman traduit en français : Harjunpää et le prêtre du mal, qui met en piste une nouvelle fois son inspecteur fétiche : Timo Harjunpää (les épisodes précédents sont en poche).
Joensuu (qui est, « pour de vrai » dans la vraie vie, inspecteur à la crim' d'Helsinki) est certainement l'un des auteurs polaires les plus sombres qu'on ait lus.
Il est passé maître dans l'art d'explorer les méandres des esprits torturés de ses personnages et d'alterner les chapitres qui nous font passer de l'un à l'autre, de l'inspecteur à la victime, ou de la victime au serial-killer.
Décryptant peu à peu des traumatismes insurmontables.
[...] Car on ne se rendait pas à l'improviste chez père et mère - on y était convié. Pour être tout à fait sincère on recevait l'ordre de venir : «tu passeras prendre le café demain à quatorze heures.» Et Mikko n'avait jamais été capable de refuser. Tout au plus, lui était-il arrivé de prétexter vaguement une autre obligation, en pure perte. À l'heure dite, il s'était toujours trouvé sur place.
Ça, c'était la partie cool de l'histoire de Mikko et la décence nous empêche de vous raconter le reste.
Pendant une bonne partie du livre l'intrigue importe peu et l'enquête n'avance guère : on va de personnage en personnage, le temps de s'imprégner des odeurs des tunnels du métro d'Helsinki.
Joensuu distille ainsi une ambiance malsaine qui, sournoisement, finit par nous cerner au fil des pages.
Un peu à la manière de certains thrillers américains (et "Le silence des agneaux" est d'ailleurs cité page 288). Cauchemards garantis.
On vous aura prévenus !
[...] À l'issue de la neuvième incantation, il planta l'épingle dans le dos de sa main gauche, puis dans les jointures de ses doigts, sans hâte, prenant tout son temps pour laisser la souffrance s'installer. Il ne recourait pas à ses pouvoirs, il permettait à la douleur de se manifester, au sang de couler. Il ouvrit les yeux. Parsemé de plaies aux bords enflés, saignant en abondance, le dos de sa main ressemblait à de la viande hachée. Il plia ses doigts de façon à former un poing lâche, l'index pointant vers le bas. Le sang suivit ce chemin jusqu'à l'extrémité de la dernière phalange, d'où il se mit à goutter dans les flammes.
Dépressifs : s'abstenir. Usagers du métro : s'abstenir.
Alors, usagers dépressifs du métro, on ne vous dit que ça : changez vite de quai !
Mais le plus troublant dans les bouquins de Joensuu (et le plus fort), c'est assurément sa désagréable habitude de finir ses romans par une pirouette qui vous laisse à chaque fois et pour longtemps un drôle de goût en bouche, un peu amer.
Ce n'est certainement pas avec lui qu'on apprendra comment dire "happy end" en finlandais. Mais on ne peut pas vous en dire plus ...
[...] À part ça, il gardait de cette journée un petit goût de déception et d'échec - un peu comme s'il avait mordu dans un pain de seigle moisi.