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lundi 2 février 2026

La proie (Yrsa Sigurdardottir)

[...]  Le mystère reste entier.


Sur le plus grand glacier d'Islande, une randonnée tourne mal. Vraiment mal. Ni les sauveteurs, ni le lecteur, ne sont au bout de leurs surprises avec ce thriller à énigmes glacé.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (320 pages, février 2026, 2020 en VO) :

Yrsa Sigurðardóttir est une auteure islandaise qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme Lilja Sigurðardóttir. Toutes deux filles de papas Sigurður.
S'agit pas de se tromper devant le rayon polars nordiques de la librairie !
Lilja on l'avait aperçue, sans s'y attarder, avec Piégée (chez Métailié), un thriller qui ne venait pas bouleverser le paysage islandais.
Aujourd'hui, on découvre donc Yrsa avec La proie paru chez Actes Sud.

Le pitch et les personnages :

Dans un polar islandais, on sait bien qu'il vaut mieux ne pas s'embarquer dans une randonnée au pied du gigantesque glacier Vatnajökull : ça finit forcément très mal.
Une semaine après la disparition des randonneurs, les secours sont sur place et sondent la neige.
L'une des femmes est bientôt retrouvée gelée ... à moitié nue.
« C’est sans aucun doute une des femmes du groupe qu’on recherche. Les vêtements qu’on a trouvés dans le chalet sont probablement les siens. Quant à savoir pourquoi elle s’est déshabillée avant de sortir dans la neige, le mystère reste entier. »
L'amateur de polars islandais imagine un cas de « déshabillage paradoxal » quand en plein blizzard glacé, une victime d'hypothermie enlève soudain tous ses vêtements chauds.
La rando a mal tourné, ça d'accord on s'en doutait, mais que s'est-il réellement passé ?
Le livre va alterner les chapitres entre les recherches des sauveteurs qui vont de surprise en surprise (mauvaises, les surprises, hein) et une semaine plus tôt, l'équipée des randonneurs imprudents.
« Mon Dieu ! J’espère quand même qu’il ne reste plus de cadavres là-haut ! »
« On ne comptait plus le nombre de disparus qu’on n’avait jamais retrouvés dans ces hautes terres. »
Dans le même temps, deux frères se découvrent bien tardivement une petite soeur, Salvör, morte mystérieusement quand ils étaient petits, une soeur totalement effacée de leur histoire familiale - les parents n'en parlaient jamais, les photos ont été retirées des albums. Là aussi, que s'est-il passé, qu'est-il arrivé à Salvör ?  
L'un des frères travaille à la « station radar de Stokksnes », abandonnée par les américains et reprise par l'Otan. C'est tout près du glacier fatal aux randonneurs et le gars commence à avoir des sortes d'hallucinations et entend un chat gratter à la porte ...
« - J’ai cru entendre une femme dans la cuisine. Ça m’a fait un choc quand j’ai vu qu’il n’y avait personne. Je sais, c’est n’importe quoi. Peut-être que je n’arrive pas à m’habituer au silence. Peut-être que j’invente des bruits pour compenser. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. »
Non loin de la station, l'une des femmes de l'équipe de sauvetage commence à entendre des voix ...
L'amateur de polars islandais sait bien que « l’hypothermie peut entraîner un état de confusion, c’est bien connu. On réagit de manière inappropriée dans ces cas-là ». 
Mais quel peut bien être le rapport entre l'histoire familiale d'une petite soeur trop tôt disparue et la randonnée catastrophique dans le blizzard ?

♥ On aime :

➔ Ah les fameuses disparitions dans les polars islandais ! Comment se fait-il que tous ces écrivains soient obsédés par ces histoires ? Peu importe finalement, du moment que le lecteur y trouve son compte ! Et dans ce bouquin de Yrsa Sigurðardóttir, on est vraiment gâté !
« Chaque fois qu’elle entendait parler de chasseurs de perdrix, de conducteurs de motoneige ou de randonneurs égarés, la vieille femme murmurait : “Mais qu’est -ce qu’ils ont dans la tête, ces gens-là ? Pourquoi ils ne restent pas tout bonnement chez eux ?” Ces propos sonnaient particulièrement juste en cet instant. »
➔ Ce roman rappelle beaucoup le thriller psychologique Sarek du suédois Ulf Kvensler. La géographie de ces grands espaces naturels et sauvages n'est pas exactement la même, mais dans les deux cas on tient une rando périlleuse qui tourne mal, sans qu'on sache exactement pourquoi, des secours tardifs qui vont découvrir peu à peu le fin mot de l'énigme, et surtout le froid qui s'infiltre jusqu'en nous, pauvre lecteur manipulé par un écrivain diabolique, ...
L'islandaise rajoute ici ses propres assaisonnements à la recette avec quelques disparitions mystérieuses et quelques hallucinations. Le fantôme de la petite Salvör est-il le seul à roder dans la neige ?
Le lecteur frigorifié, halluciné, manipulé, ... devra attendre les toutes dernières pages pour que Yrsa Sigurðardóttir veuille bien lui dévoiler toutes les clés et lui expliquer d'où vient le chat. 
Un vrai trousseau car elles sont nombreuses, ces clés, pour relier tous ces mystères entre eux !

Pour celles et ceux qui aiment la randonnée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

➔ Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
➔ Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
➔ Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
➔ Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

samedi 15 novembre 2025

À l'ombre de la mort (Rudolfs Blaumanis)

[...] Tu tiendras plus longtemps que moi.


Pour prendre l'air du large après la rentrée littéraire, voici une curieuse comptine lettone qui pourrait se chanter sur la musique de "Il était un petit navire" ...

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (104 pages, mai 2024, 1899 en VO) :

Allez, sortons un peu des sentiers battus qui mènent aux prix qu'on court, avec cette petite curiosité littéraire et culturelle : l'écrit d'un letton de Lettonie, Rudolfs Blaumanis, né en 1863 et mort jeune en 1908.
À l'ombre de la mort a été écrit en 1899 et ce n'est guère plus qu'une nouvelle de quelques pages, inspirée par un fait divers, hélas bien réel. 
Mais ce texte est devenu un grand classique de la littérature lettone et il est même enseigné dans les écoles, en grande partie pour sa portée morale.
Dans sa postface, le traducteur, Nicolas Auzanneau, établit la comparaison avec notre terrible comptine "Il était un petit navire".
Blaumanis n'a que trente-six ans quand il écrit son texte en 1899, juste avant que l'infernal chaos du XXème siècle ne se déclenche avec la Révolution russe de 1905 : la Lettonie n'est pas encore tout à fait une nation (elle est encore sous domination germano-russe) mais ce petit pays va se retrouver au carrefour des invasions soviétique, nazie puis de nouveau soviétique.
L'ouvrage est illustré de dessins à l'encre de la main de l'éditeur, Olivier Desmettre.

Le pitch et les personnages :

Une quinzaine de pêcheurs se retrouve soudain piégés sur un morceau de banquise qui se détache de la côte et commence à dériver. 
« L’immense banc de glace poursuivait sa course toujours plus loin vers le large — il y avait dessus quatorze pêcheurs et deux chevaux. [...] Tous savaient que chaque instant qui passait les éloignait non seulement de la côte, mais aussi de la vie. »
Les jours et les nuits passent lentement, les poissons de la pêche se font rares.
Qu'auriez-vous fait à leur place ? Ou mieux, qu'allez-vous faire quand viendra votre tour ?
« — Tu tiendras plus longtemps que moi. 
— Probablement. 
— Ah, si seulement tout cela n’était pas aussi lent…Ceux qui vont mourir, on mettra leur corps à la mer ?
— Probablement. 
— Alors, c’est toi qui le feras pour moi… »

♥ On aime :

➔ C'est la curiosité qui nous a mené sur ce banc de glace à la dérive. Curiosité pour la Lettonie et sa capitale (Riga) chargée d'histoire, fascination pour les récits de neige et de banquise, curiosité pour ce texte venu d'un lointain pays et d'une lointaine époque, ...
➔ Le texte est court et la prose de Blaumanis est surprenante de modernité : sèche, réaliste, elliptique. Sur ce morceau de glace, dans ce huis-clos à ciel grand ouvert, il a réuni ses personnages (qu'il disait inspirés de son entourage) pour le meilleur et pour le pire, pour mieux observer l'âme humaine face aux destins contraires.
Le récit sera celui d'une tragédie bien sûr mais nous ne sommes qu'en 1899 et tout ne semble pas encore perdu pour les contemporains de Blaumanis.
➔ Reprenons notre comptine : Je ne veux pas, pas, pas être mangé, ohé ohé ...

Pour celles et ceux qui aiment le hareng.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions DO (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 juillet 2025

Sarek (Ulf Kvensler)


[...] Quel enfer, cette putain de montagne !

Dans ce thriller psychologique, on sait dès le début que cette stupide randonnée dans un parc national de Suède va très mal finir. Mais bon public, on écoute Anna nous raconter comment tout cela s'est (mal) goupillé et comment les catastrophes sont arrivées l'une après l'autre.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (504 pages, 2023, 2023 en VO) :

Le suédois Ulf Kvensler vient du monde des séries télé et s'est lancé dans l'écriture de thrillers psychologiques.
On avait commencé par son second roman, Au nom du père, qu'on n'avait pas trop aimé.
On lui laisse aujourd'hui une seconde chance avec son premier bouquin : Sarek, du nom d'un massif montagneux du nord de la Suède.
Un bouquin qui devrait être conseillé comme lecture salutaire par temps de canicule puisque le Sarek semble nous dire : « Bienvenus ici. Mais attendez-vous à avoir froid comme vous n’avez jamais eu froid. ». 
La traduction est signée Rémi Cassaigne.

Le canevas et les personnages :

Trois amis de la bonne et chic société suédoise (des avocats, ...) décident de partir en rando dans le parc national du Sarek, là-haut, tout au nord de la Suède, près de la Norvège.
Le couple d'Henrik et Anna bat un peu de l'aile. Et au dernier moment Milena, l'amie de Anna, invite une pièce rapportée, Jacob, son nouveau petit ami. Finalement tous quatre prennent leurs sacs à dos et partent pour le Norrland.
Dès le début, on sait que la rando va très mal se terminer parce que le récit est construit sur des flash-back au rythme de chapitres qui alternent l'après et l'avant. 
Après, c'est la police qui interroge Anna que les secours viennent de retrouver, salement amochée, au retour de cette rando catastrophique. Que s'est-il passé ? Que sont devenus les trois autres ?
Avant, c'est Anna qui revient sur ces événements pour raconter comment tout cela s'est organisé et faire part de ses doutes quant à la trouble personnalité de ce fameux Jacob qui semble tout avoir du pervers narcissique.
« [...] De nouveaux sommets. Et derrière, encore d’autres montagnes. Le Sarek était si terriblement vaste, et si terriblement silencieux. Terrible, au sens propre : qui inspire la terreur. Et nous allions continuer à nous enfoncer dans ces terres sauvages. »

On aime un peu :

➔ Ces thrillers psychologiques fonctionnent souvent de la même façon : on a envie de hurler au personnage principal, mais bon sang, arrête ! fais demi-tour ! tu vois pas où ça va te mener ? laisse tomber ! 
Et puis bientôt - assez vite en fait ! - on a envie de lui filer des baffes tellement son entêtement, son aveuglement nous fait criser.
Mais voilà on est bon public alors on la suit, cette Anna, sur les chemins dangereux du Sarek et on accuse le coup à chaque erreur commise : « C’était une mauvaise décision, nous aurions dû tout de suite redescendre ensemble. Mais il est facile d’avoir raison après coup. »
Jusqu'à ce qu'un refrain lancinant vienne bientôt scander chaque nouvelle catastrophe : « Quel enfer, cette putain de montagne ! ».
➔ Alors oui, il est question de grands espaces naturels et sauvages mais c'est pas de la grande littérature et on n'est assez loin de ce qu'auraient pu nous donner un Ian Manook, un Olivier Norek ou même un Franck Thilliez pour ne citer que des lectures récentes dans la neige. 
Mais ça marche quand même, il faut bien le reconnaître et l'on suit cette stupide équipée, on se laisse prendre, pour bientôt tourner les pages de plus en plus vite et savoir enfin ce que nous a réservé le suédois.
Et on ne sera pas déçus : ils sont partis tous les quatre ... mais est-ce que l'énigmatique Jacob était vraiment le plus dangereux de toute l'équipe ?
Finalement ce premier roman nous aura paru plus abouti que le suivant (Au nom du père), avec quelques degrés en moins dans le "too much". 
Et puis la neige, la pluie, le vent, la glace, c'est rafraîchissant !

Pour celles et ceux qui aiment la rando.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Ma chronique dans le revue Actualitté.

dimanche 1 juin 2025

Ravage (Ian Manook)


[...] Le trappeur fou de Rat River.

L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (319 pages, mai 2023) :

On connait bien désormais ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
En 2023, il avait publié ce Ravage qui était un peu passé en dessous de nos radars mais c'est sa dernière traque dans la toundra, Débâcle, qui nous l'a fait ressortir de sous la neige.

Le contexte :

➔ Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment.
Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque !
Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Jones peut-être.
Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Dès le prologue, nous voici partis à fond de traîneau pour Aklavik, au pied des Monts Richardson qui marquent la frontière entre les Territoires du Nord-Ouest (Canada) et l'Alaska. Bref, au bout du monde.
Il ne faut que quelques pages à Manook pour nous emmitoufler dans nos fourrures et nous sangler sur le traîneau. C'est parti pour plusieurs semaines de traque, de neige, de raquettes, de blizzard et de chiens. 
De drame.
« [...] Les chiens comprennent le drame qui se joue. L’urgence aussi. Malgré la nuit et le froid, ils redoublent d’efforts. La température est tombée sous les cinquante degrés. Le blizzard souffle d’interminables rafales chargées de poudrin. Des cristaux abrasifs comme de la poussière de verre. Le traîneau file dans la nuit blanche de cette tempête qui n’en finit plus. »
Et ce ne sont là que les tout premiers mots du livre, les tout premiers moments d'une traque qui va durer sept semaines ! Une éternité pour ces hommes pris dans le froid, la neige, la glace et le blizzard.
➔ Mais quels sont donc les crimes abominables commis par « le trappeur fou de Rat River », quelle horreur a-t-il commise pour que la GRC lance après lui « onze hommes et soixante-trois chiens au total » et après quelques tentatives infructueuses, bientôt « six équipages, douze hommes et quarante-deux chiens », mais ça ne suffit toujours pas et il faudra encore « dix-huit hommes et une soixantaine de chiens ». 
Et cela ne fait que commencer, il en faudra toujours plus. 
Et même un avion de reconnaissance pour en finir !
« [...] À raison de cent vingt kilos de viande par jour pour les animaux et onze pour les hommes. Sept cents kilos de nourriture. C’est ce qu’il faudrait. Plus les équipements, les tentes, les raquettes, les armes, les munitions. Une expédition. »
« [...] Elle lui répond d’un triste mouvement de tête, comme s’ils allaient au-devant du désastre. »
Et au fait, ce crime terrible donc ? Ah, tenez-vous bien : « Il n’avait rien fait, ce Jones. Tu n’es même pas certain qu’il n’avait pas de permis de trappe. »
« [...] — Jones ne compte plus, Bauwen. Il s’est mis hors la loi en tirant sur un gendarme, tant pis pour lui. 
— Sur l’un des quatre gendarmes armés jusqu’aux dents qui ont essayé de forcer sa porte pour contrôler son permis de trappe ? 
— Ils avaient un mandat. 
— Oui, je sais. Ils avaient la force et la loi avec eux, mais regardez où cette histoire de permis nous a menés : huit équipages, une soixantaine de chiens, presque une douzaine d’hommes prêts à en découdre, inspecteur, pour un simple contrôle de routine ! »
➔ Très vite on devine qu'au-delà du récit épique d'une course folle dans le grand nord (un registre où excelle cet auteur), on devine que Manook s'est emparé de cette histoire car c'est celle d'une folie furieuse, celle d'hommes assoiffés de sang, de vengeance, aveuglés par le blizzard certes mais aussi et surtout par la colère, le comportement grégaire, l'appât du gain, « le courage des couards, l’hystérie de la horde ».
C'est un lieu commun que de dire que l'homme est un loup pour l'homme, mais en voici la démonstration implacable. Et malheureusement authentique, il faut le rappeler.
Et les loups, ça les trappeurs canadiens connaissent bien.
« [...] En meute, les hommes ne sont pas des loups. Ils ne respectent pas les consignes et la stratégie de l’alpha. Être en bande leur donne un courage malsain. Ce n’est pas une force organisée, mais un assemblage de violences individuelles. Walker n’aurait jamais dû prendre la tête d’une telle équipée. Il ne pourra rien contre la démesure de leur vengeance.
[...] — Regardez ce que vous avez fait de cette traque : trente hommes, soixante-dix chiens, un avion, contre un seul homme. À quoi ça sert ?
— À l’acculer quelque part pour l’arrêter. Je vous jure que je n’ai pas l’intention de l’abattre.
— Vous peut-être pas, mais vos hommes, eux, n’ont que ça en tête.
[...] — Jones ne se rendra pas, Hattaway. D’un obscur trappeur qui ne demandait rien à personne, nous avons fait un assassin de gendarme.
— La Gendarmerie royale n’a rien à se reprocher, s’indigne Hattaway.
— Bien sûr que si, réplique Walker, résigné. On l’a poussé à commettre la faute qui justifie notre acharnement.
Alors bien sûr, on sait dès le début que tout cela finira très mal.
« [...] — Je suppose que vous êtes fiers d’avoir abattu un homme dans ces conditions.
— Ce n’était pas un homme, ose Neville.
— Et qui était-il, alors ?
— C’était Jones, le trappeur fou de la Rat River. »
Certains furent même tentés d'admirer le courage tenace et la force prodigieuse de ce trappeur Jones qui, dans le froid, la peur, la neige, la faim, échappa pendant de longues semaines à des poursuivants nombreux et suréquipés ...

La curiosité du jour :

Comme toujours, on retrouve avec Manook, un amoureux des pépites de notre langue.
J'en ai relevé au moins deux ici.
D'abord ce curieux ravage du titre : un mot qui désigne les dégâts causés par les immenses troupeaux de plusieurs milliers de caribous pendant leur exode saisonnier. De quoi faire disparaître les traces d'un fuyard habile !
« [...] Loin devant eux, la plaine immaculée est labourée. Une rivière de neige piétinée, large d’une centaine de mètres. Et qui s’étend à perte de vue, au nord comme au sud. 
— Un ravage, dit Claudel dans un sourire. Le salopard ! »
Et puis cet hallali qui (dictionnaire à l'appui) n'a pas qu'une seule déclinaison :
« [...] C’est l’hallali courant d’un homme aux abois. Viendra l’hallali debout, quand il sera cerné de toutes parts, puis celui à terre, une fois qu’il sera tombé. »
Forcément on apprendra aussi beaucoup de choses sur les chiens de traîneau - c'est le côté "gentil/sympa" de cette terrible histoire - comme par exemple, à faire la différence entre les team dogs et les swing dogs !

Pour celles et ceux qui aiment la trace dans la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 26 mai 2025

Oldforest (Pierre-Yves Touzot)


[...] Il se passe des choses étranges à Oldforest.

Une traque pleine de dangers, un "nature-writing" efficace dans le froid et la neige d'une forêt primaire en plein hiver, quand le blizzard souffle une légende indienne qui a tout de la fable philosophique.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (391 pages, avril 2025) :

Écrivain-voyageur, Pierre-Yves Touzot est né au Québec (à Sherbrooke en 1967) et vit désormais en France. C'est un touche-à-tout : il est également scénariste-réalisateur et a fait le tour du monde en solo.
Oldforest est de ces récits qui nous transportent loin, vers les étendues septentrionales, dans un monde de givre et de neige.
Un écrivain peu connu pour un roman surprenant qui se révèle être une agréable découverte.
Le bouquin est annoncé comme le début d'une trilogie mais il peut se lire seul.
Il vient d'obtenir le prix Sable noir 2025 et Pierre-Yves Touzot nous annonce la suite pour la fin d'année.

Le canevas et les personnages :

Nous voici au pied des Rocheuses, côté ouest en Colombie-Britannique, non loin de la Fraser River, à l'orée de l'une de ces "forêts primaires" qui deviennent de plus en plus rares sur notre planète : ces « forêts originelles, ces lieux privilégiés où la nature évolue à sa manière depuis la nuit des temps sans être souillée par l’intervention de l’homme ». 
Anton revient à Hell Town, sur les lieux du drame de sa vie, dix ans après : un accident de voiture où Déborah, sa chérie perdit la vie. Un voyage-souvenir aux allures de pèlerinage : « dix années d’échec. Anton espérait que ce retour sur les lieux du drame l’aiderait à faire définitivement le deuil, mais maintenant qu’il est sur place, il n’est plus très sûr que ce voyage aura le moindre effet bénéfique. »
Mais on est en plein hiver, la saison touristique est déjà loin, Hell Town est couverte de neige et tout y est fermé : la ville et ses rares habitants ne sont guère accueillants. 
C'est « une tradition très forte à Hell Town : ne rien faire qui puisse inciter les étrangers à rester en ville lorsque le parc est fermé. La tranquillité de leur petite communauté isolée est à ce prix ». 
Une petite ville où l'on « considère ces gens de passage comme des touristes en été et comme des étrangers en hiver ». 
À bon entendeur ...
Et voilà que, noyé dans son chagrin et la neige, il aperçoit furtivement le visage de Déborah dans une rue de la ville ! Hallucination ? Apparition ? Illusion ?
« [...] Il repense à la jeune femme qu’il a vue entrer dans le restaurant, toujours aussi troublé par sa ressemblance avec Déborah. Pourtant, il s’agissait d’une autre femme. Dix ans plus tôt, la voiture avait brûlé. Déborah avait trouvé la mort, ce soir-là. »
La mise en place est un peu longue, laborieuse, capillotractée (pas facile de nous faire croire à ce fantôme) et l'on se demande bien qu'est-ce que c'est que cette histoire ? 
D'autant plus que Anton rencontre une autre jeune femme au prénom prédestiné : c'est Alaska qui se propose de le guider dans la forêt pour retrouver Déborah.
« [...] — Alaska Stockton, dit-elle en lui tendant la main. 
— Anton Reed. Enchanté.
— Elle est morte, et vous l’avez revue ? C’est impossible !
— Je suis bien d’accord avec vous, mais je l’ai vue. Enfin, j’ai vu une femme qui lui ressemblait. »
Une rencontre qui tombe à pic puisque Anton est, comme par hasard, « un ancien membre des forces spéciales de l’armée anglaise spécialisé dans les opérations en milieu naturel hostile » !
Non mais franchement ? 
Le gars chagrin qui voit réapparaître sa chérie morte et enterrée ?
Le gars qui est un ancien GI Joe ? Et la petite Alaska bien sympa qu'est là ?
On se croirait dans un mauvais Harlan Coben !
Mais ... 

♥ On aime :

➔ Mais voilà ! En pleine tempête de neige, Anton et Alaska s'aventurent dans les bois. Touzot maîtrise l'art de captiver son lecteur, l'entraîne sur leurs traces, alors qu'ils sont poursuivis par les sombres et énigmatiques résidents de Hell Town.
En fin de compte, on se fiche un peu de l'intrigue tarabiscotée, passionnés que nous sommes par cette rando en milieu hostile, on s'y croirait et l'auteur sait s'y prendre pour nous faire partager la course, la neige, la traque, le froid, ...
➔ Dès que le lecteur s'aventure sur ce sentier dangereux, happé par la traque au cœur d'une forêt pétrifiée par le froid, il devient une proie facile pour Pierre-Yves Touzot qui peut tranquillement dérouler son récit.
Quelque chose entre un conte mystérieux, une légende indienne et une fable philosophique, quand un loup ou un élan vous indique le chemin à suivre ...
Un auteur plus malin qu'on ne le pensait : son intrigue n'est guère crédible mais suffisamment intéressante pour exciter notre curiosité. Il ne nous demande pas de le croire mais seulement d'être suffisamment curieux pour le suivre. Ce qui nous va très bien.
➔ Finalement, la « Forêt Interdite d’Oldforest » va livrer une partie de ses secrets.
« [...] — Comment avez-vous commencé à comprendre qu’il se passait des phénomènes étranges à Hell Town ? demande-t-il pour l’aider à chasser ses pensées sombres.
— Les enfants, répond Alaska sans réfléchir. 
— Les enfants ?
« [...]  — Je crois qu’il y a quelque chose d’autre derrière tout ça. 
— Quoi ? 
— Je l’ignore encore. Mais tout est lié. Et l’explication est dans cette forêt.
— Pourquoi ? 
— Les habitants de Hell Town ont tous une connexion très forte avec cette forêt. Ils en parlent toujours avec déférence, comme si elle était le centre de leur existence. 
— Comme les Indiens ? 
— Comme les Indiens. Je n’y avais jamais pensé en ces termes, mais c’est exactement ça. Comme les Indiens. »
Et la forêt va effectivement finir par dévoiler (une partie de) ses secrets :
« [...] — Tout ceci est nouveau pour vous, mais maintenant que vous connaissez notre secret, vous devez vous demander ce qui se passerait si le monde le découvrait ? »

Pour celles et ceux qui aiment les sapins et la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 28 avril 2025

De pierre et d'os (BD de Jean-Paul Krassinsky)


[...] Chasser avec eux.

Les superbes aquarelles de Krassinsky nous invitent à un beau voyage initiatique en pleine nuit arctique. Un régal pour les yeux et les esprits des vents et des glaces.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (208 pages, avril 2025) :

Jean-Paul Krassinsky (né en 1972) est un auteur de BD connu pour quelques belles aquarelles.
Ce dessinateur réputé adapte ici un roman (sorti en 2019) de Bérengère Cournut : De pierre et d'os, une fable initiatique qui suit le parcours d'une jeune inuite au pays des glaces.

Le canevas :

Uqsuralik est encore une jeune fille et l'album s'ouvre avec l'apparition de ses premières règles.
Elle va se faire surprendre par la banquise qui se brise et l'éloigne de l'igloo familial. Elle se retrouve seule, séparée des siens, en pleine nuit arctique.
Elle n'a pour compagnons que quelques chiens et il va lui falloir "chasser avec eux, apprendre d'eux, ou bien mourir par eux, il n'y a pas d'autre choix possible".
Après plusieurs jours de marche et de survie difficile, elle rencontre un autre groupe d'humains, plusieurs familles à géométrie variable comme le veut la coutume, mais avec des "femmes mal tatouées et des chasseurs maladroits".
Ils l'accueillent car "quiconque peuple la banquise par une telle nuit est le bienvenu" et ils vont l'appeler Arnaautuq ce qui veut dire "garçon manqué". Elle n'est pas forcément la bienvenue, c'est une bouche de plus à nourrir et l'un des hommes va même la "couper en deux".

♥ On aime beaucoup :

➔ L'album est précédé de la réputation du roman bien sûr (prix du roman Fnac 2019), mais ce sont surtout les superbes aquarelles de Krassinsky qui vont appâter l'amateur de BD. De véritables peintures qui se déploient sur de grandes pages (au format presque carré) avec des tableaux tantôt grandioses, tantôt intimes.
On passe de la nuit étoilée sur la banquise glacée à la floraison de la toundra verdoyante au printemps.
Ces magnifiques dessins comptent pour beaucoup dans le charme envoûtant de cette aventure écrite au féminin.
➔ Au cours de ce grand voyage initiatique, la jeune fille deviendra femme, mère, chasseuse et même chamane. La survie de ces nomades est réglée sur les saisons, la chasse et la pêche. 
Et là-bas on est obligé de compter les bouches à nourrir avant l'hiver aussi précisément que les réserves de gibier.
L'album est généreux (200 pages) et le lecteur verra défiler les saisons puis les années, les générations. À travers le périple d'Uqsuralik et ses multiples rencontres, le texte, adapté fidèlement du livre de Bérengère Cournut, va nous permettre de découvrir les coutumes, les traditions, les chants et les superstitions du peuple de l'arctique. 
C'est un très beau voyage, éprouvant, émouvant, et une belle adaptation.

Pour celles et ceux qui aiment l'arctique.
D’autres avis sur BDthèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Dupuis.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 22 avril 2025

Débâcle (Ian Manook)


[...] Ni camarades ni chamanes.

Ian Manook est de retour en Asie centrale avec cette équipée sauvage au fin fond de la Sibérie. Un véritable récit d'aventures en compagnie d'une petite troupe bigarrée de personnages singuliers et attachants.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (373 pages, mars 2025) :

Ian Manook : revoici notre écrivain globe-trotter préféré, c'est celui qui, il y a dix ans, avait signé Yeruldelgger dans les steppes mongoles et qui relançait le genre dit du polar ethnique.
Ian Manook c'est l'un des nombreux pseudos de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit notamment sous le nom de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Après quelques escapades en Islande (avec le Krummavisur notamment), Ian Manook est de retour en Asie centrale avec cette Débâcle.

Une Débâcle qui sera peut-être bien l'occasion de (re)découvrir un autre récit qui semble sorti du même tonneau mais qui était un peu passé en-dessous de nos radars : Ravage. 
C'était en 2023 chez Paulsen également et ça se passait au Canada.

Le canevas :

Mais revenons en Russie pour ce noël 1991 : le Soviet Suprême dissout l'Union Soviétique. Les différentes républiques gagnent leur indépendance mais c'est le chaos qui règne à l'heure de la débâcle de l'empire.
Au milieu du chaos, de la confusion et de l'incertitude, Piotr, un ancien agent kagébiste, se voit confier une mission dans les profondeurs de la Sibérie, à Oïmiakon, pour « effacer les traces » (autrement dit : le dernier témoin) d'une ancienne déportation au goulag, celle de Boris Poliakov.
[...] - Oïmiakon ?
- Sibérie. Cinq mille kilomètres à l’est de Moscou, sept cent cinquante kilomètres au nord de Iakoutsk, aux portes du cercle polaire. Le cul-de-basse-fosse de l’empire. Moins soixante-sept degrés les mauvais jours d’hiver, trente-cinq en été, et sous un mètre de neige deux cents jours par an. 
Piotr va donc atterrir au fin fond de nulle part, un trou perdu à des milliers de kilomètres de tout, en pleine débâcle, mais cette fois c'est bien celle des fleuves glacés qui se dégèlent et inondent tout.
Avec quelques âmes perdues, dont une jeune femme qui va lui servir de guide, il part plus encore vers le nord, à la recherche de celui qu'on lui a désigné comme cible.
Et nous voici partis pour une équipée sauvage à travers les plaines glacées de Sibérie.
Pourquoi Piotr ? Pourquoi Boris ? ... Manook et la taïga nous réservent évidemment quelques surprises.

Les personnages :

Il y a donc là Piotr chargé d'éliminer le zek dénommé Boris Poliakov, sur l'ordre d'un mystérieux et dangereux Vladimir Platov que l'on ne rencontrera pas (vaut mieux pas) mais dont l'ombre plane sur la forêt. 
En Sibérie, Piotr fera la rencontre de l'inoubliable Liouba. Elle n'est âgée que de quinze ans. Enfin, quinze ans et trois ours pour être précis. Avec ce personnage, Manook a déniché une pépite dans le permafrost et c'est elle qui nous servira de guide pour traverser la taïga qu'elle connait comme sa propre main.
Il y aura là aussi, Vassili le pilote d'hélico, et même un enfant Sacha, ainsi que la trop jeune Yuliana qui n'est hélas, déjà plus une enfant.
Ah j'allais oublier Jaune, le chien jaune.
C'est cette bande hétéroclite, cet équipage improbable que nous allons accompagner dans les forêts glacées et "cette marche ne sera pas une promenade de santé", on s'en doute.
En chemin nous ferons la connaissance de Fiodor qui, comme beaucoup d'autres, vit quasiment en ermite au fin fond de cette dangereuse taïga. 
Quelque part entre écologie, décroissance et survivalisme, Fiodor et Liouba, en harmonie avec leur milieu naturel, sont à l'opposé de Piotr, le fonctionnaire venu de la ville.
[...] — La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l’avant-garde de l’avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs , des braconniers, des fugitifs, des autochtones, des vieux-croyants, des ermites.

♥ On aime :

➔ Cette histoire est un roman d'aventures à part entière, une virée sauvage au sein d'une nature grandiose et spectaculaire. 
On oublie assez vite le contexte soviétique, point de départ de cette aventure, pourtant l'ombre du goulag se cache derrière chaque arbre de cette odyssée.
Nous voici au cœur de la forêt de tous les dangers : l'ours bien sûr, c'est son royaume. 
Mais dès qu'elle en repère un, Liouba veille sur nous : "fais le mort, sinon tu le seras bientôt".
D'autres dangers encore : la débâcle et les eaux qui bouillonnent d'être enfin libérées, les terribles incendies qui avancent beaucoup trop vite, la sournoise dermite des apiacées qui brûle la peau, et même les fous de dieux qui ne sont pas les moins dangereux.
➔ Le récit est également imprégné d'un léger parfum de chamanisme, un mélange savoureux qui reste parfaitement maîtrisé. Les rêves qui viennent hanter les personnages sont utilisés pour faire avancer l'intrigue ou en expliquer certaines parts cachées. C'est la part spirituelle de ce récit.
➔ Et puis Manook est un gourmand de notre langue savoureuse et là, il s'est un peu lâché ! 
L'équipée est le prétexte pour nous faire découvrir tout un riche vocabulaire. On pourra souffrir d'anhédonie ou même d'alexithymie, subir la prépotence, rencontrer le maral, découvrir une diffluence. Tout cela va nous sabouler intelligemment l'esprit et l'encyclopédie devra rester à portée de main !
L'écrivain reprend d'ailleurs un truc utilisé dans le Krummavisur (son roman précédent, rappelez-vous l'impayable inspecteur Ari) avec ici encore des proverbes à la noix débités cette fois par Vassili, le pilote d'hélico :
[...] Poulaga dans la taïga agace le renégat.
Hommes à vodka, hommes à tracas.
L’homme fatigué ne passera pas le gué !
L’homme fourbu est un héros vaincu.
La chance sourit aux chanceux.
Sagesse de vieux n’est que vieille sagesse.
Et il y en aura bien d'autres encore, comme le poétique "Quidam ou chamane, donne de la petite marie-jeanne à ton âme".
Et pour faire bonne mesure, le lecteur aura droit également aux règles de survie dans la taïga, édictées par la jeune Liouba :
[...] Règle taïga : mieux vaut suivre qu’être suivi.
Règle taïga : tout prédateur devient un jour la proie d’un autre. 
Règle taïga : chaque proie rend le chasseur plus intelligent.
Règle taïga : nos bruits renseignent les autres.
Règle taïga : ne souille pas le feu qui te chauffe et te nourrit.
Et pour conclure ce florilège : "Dans la taïga, ne pense qu'à la taïga" !
À savourer sans modération.

La curiosité du jour :

Au cours de cette randonnée sauvage, le lecteur curieux fera également la rencontre d'un curieux coléoptère pyrophile.
Un insecte qui n'annonce rien de bon pour nous parce que ce gros bourdon détecte les incendies de forêt et fonce à tout allure au cœur du brasier (nous, on file de l'autre côté et vite fait) : "On dit que le mangeur de feu détecte un incendie à plus de cent kilomètres.
Cette espèce de scarabée recherche les feux de forêt parce qu’elle pond ses œufs dans du bois tout juste brûlé et encore chaud." 

Pour celles et ceux qui aiment les randonnées en forêt.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Paulsen (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

jeudi 17 octobre 2024

Blizzard (Marie Vingtras)


[...] Alors on avait du souci à se faire.

Le premier roman de Marie Vingtras : un roman noir dans l'hiver blanc d'Alaska.
Une histoire qui tourne au drame dès la première bourrasque de neige.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (176 pages, août 2021) :

Marie Vingtras est le nom de plume (inspiré du pseudo d'une féministe du XIX°) d'une avocate bretonne, amoureuse de la littérature américaine à laquelle elle emprunte codes et références.
On parle beaucoup cette année de son livre Les âmes féroces (lu il y a quelques jours) qui concourt aux prix de la rentrée littéraire 2024 (il a d'ailleurs reçu le prix Fnac).
On a donc voulu jeter un oeil sur son précédent et premier roman : Blizzard, paru en 2021, réédité en poche l'an passé, et lui aussi couronné de plusieurs prix.

Le canevas :

Quelques chalets perdus au fin fond de l'Alaska en plein hiver. Une femme et un enfant dans le blizzard. Le temps de quelques secondes, elle lâche la main de l'enfant et le voici qui disparaît dans la tempête.
On part à sa recherche, le temps est compté, on ne survit pas longtemps dans ce froid.
Pourquoi était-elle sortie avec l'enfant ?
[...] J’ai vu que les bottes du petit n’étaient pas là et que leurs vestes n’étaient plus accrochées au porte-manteau. J’ai compris qu’elle était sortie avec lui, alors que même une fille aussi spéciale qu’elle aurait dû savoir qu’on ne sort pas dehors en plein blizzard.
[...] Alors on avait du souci à se faire. Il a tout juste dix ans, le môme, et l’autre, elle a pas deux sous de jugeote.
[...] Un gosse et une bonne femme perdus dans le blizzard, autant que je m’en souvienne, c’était pas encore arrivé.

Les personnages :

Dans ce roman comme dans le suivant, Marie Vingtras soigne tout particulièrement son casting.
Il y a bien sûr le petit, celui qui disparaît dans le blizzard dès la première page.
Et Bess, la jeune femme qui a lâché l'enfant. Elle a peut-être un petit grain.
Benedict, l'homme, le parent du môme.
Cole et Clifford les rares voisins, avec Freeman, un black, vétéran du Vietnam.
Ici, tous cherchent à fuir un trop lourd passé chargé de fautes irréparables, chacun a perdu un proche, un frère, un fils, une sœur.
[...] La vérité, c’est qu’on était bien tranquilles jusqu’à ce que Benedict revienne avec la fille et le môme, et là, c’est sûr, ça a un peu remué les choses. On pouvait plus tout à fait ignorer qui on était, et tant pis pour les autres.

♥ On aime :

➔ Encore un roman choral fait de très courts chapitres qui donnent la parole tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Un récit en spirale qui, à chaque tour de roue, nous approche un peu plus de la vérité de l'un ou du passé d'un autre : peu à peu, les mystères se dévoilent et les non-dits s'éclairent, rien ne va plus.
Une construction que Marie Vingtras reprendra dans son second roman, Les âmes féroces.
[...] Quelquefois le poids des secrets est si lourd qu’on ne sait même plus comment s’en débarrasser sauf en disparaissant avec eux.
➔ En dépit de la blancheur de la neige et du blizzard, c'est un roman noir, bien noir. 
Une histoire qui sent le drame, où tout est réuni dès le début pour que ça finisse très mal, un décor oppressant et des personnages aux secrets enfouis qui attendent d'être révélés.
Quitte à ce que cette mise en scène paraisse un peu factice, presque déshumanisée, comme celle d'une tragédie grecque. 

Pour celles et ceux qui aiment le vent et la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans Benzine.

jeudi 12 septembre 2024

Le premier renne (Olivier Truc)


[...] Tu vois ces montagnes ? Nos morts marchent dessous.

C'est sans doute l'épisode le plus abouti de la série (mais il peut se lire seul) qui vous plaira si vous voulez voyager, découvrir des cultures différentes, faire plus ample connaissance avec le dernier peuple autochtone d'Europe, suivre les nomades et leurs troupeaux de rennes, comprendre les enjeux géostratégiques autour des gisements de terres rares, et tout ça sans quitter votre fauteuil en feuilletant un bon bouquin doté d'une intrigue solide.

L'auteur, le livre (432 pages, août 2024) :

Olivier Truc c'est notre frenchy devenu l'ami des rennes et des lapons : il vit depuis de nombreuses années en Suède, à Stockholm, où il a été correspondant pour Le Monde. 
C'est la série "La police des rennes" (une sorte de police rurale de l'ethnie Sami) qui a placé cet écrivain en haut de nos étagères de polars.
Aujourd'hui sur les traces de ce Premier renne, Olivier Truc nous emmène à Kiruna, la plus grande mine d'Europe.
En chemin, Olivier Truc fera référence à un autre de ses bouquins : Le cartographe des Indes boréales qui conte l'histoire d'un basque parti cartographier les mines d'argent de Scandinavie au XVII° : les ennuis du peuple Sami ne datent pas d'hier.

Le contexte :

Après Franck Thilliez qui nous emmenait au nord du Québec (Norferville, mai 2024), dans les mines de la Fosse du Labrador, c'est au tour d'Olivier Truc de nous faire visiter la mine de Kiruna, "la plus grosse mine de fer souterraine au monde et la plus grosse mine d'Europe", tout au nord de la Suède, en Laponie (Sápmi en VO), à quelques heures de quad (ou de motoneige selon la saison) de la Norvège et de la Finlande, au cœur du territoire des éleveurs Sami de rennes.
➔ Une mine autrefois à ciel ouvert qui s'enfonce désormais à plusieurs milliers de mètres sous terre et sur plusieurs centaines de kilomètres de galeries.
Pour le rappel historique, c'est avec cette mine que les suédois alimentaient le Reich nazi en acier pendant la guerre, via le port de Narvik en Norvège notamment.
Pour info, cette région et les Sami sont également mis en images dans la série tv Jour Polaire (Midnight Sun en VO), dont le scénario montre comment les immenses galeries creusées sous terre menacent la stabilité de la ville qui est obligée de "déménager" un peu plus loin.
Le travail à la mine LKAB permet à certains éleveurs de compléter les maigres revenus qu'ils tirent de leurs bêtes mais l'extension des forages (on vient d'y découvrir de ces terres rares indispensables à notre industrie écologique) menace également leurs troupeaux.
[...] C’est le minerai que tu aides à extraire de cette mine qui vous rend tous aveugles et qui tue nos rennes ! Et tu n’as pas encore compris que les terres rares qu’ils ont trouvées, c’est en plein sur nos pâturages ?
[...] On est, comment on dit à Stockholm, une variable d’ajustement, c’est ça ? Il suffit de nous indemniser, et notre silence sera acheté. On devrait être déjà bien content que l’État nous indemnise, pas vrai ?

♥ On aime beaucoup :

➔ La plume d'Olivier Truc s'affirme au fil des ans, elle gagne en puissance et le texte devient moins explicatif, plus elliptique, pour gagner en profondeur. Le volet folklorique ou touristique de ses polars s'est peu à peu effacé au profit d'une analyse sociale plus fouillée du nord de la Scandinavie, là où vivent ces fameux Sami avec leurs rennes, ceux que l'on appelait les Lapons il y a quelques années, ceux qui sont peut-être plus proches des aborigènes australiens que des indiens du Canada.
[...] – Les Sami.
– Ah, on m’avait dit les Lapons, parce que c’est comme les Indiens.
– On dit les Sami, pas les Lapons, et c’est pas comme les Indiens.
➔ On peut dire qu'Olivier Truc a fait son job pour nous faire partager un peu de la culture et des enjeux du dernier peuple autochtone d'Europe, en nous évoquant le minerai de Kiruna, le centre d'essais automobiles d'Arjeplog, l'histoire de la colonisation suédoise, l'élevage des rennes et les dégâts causés par les prédateurs (loups et gloutons), ... tout y est.
Ce qui nous vaut quelques belles pages sur la croyance Sami qui veut que les morts marchent sous terre et que l'ombre des vivants rampe sur le sol pour communiquer avec les ancêtres.
[...] Klemet se demanda jusqu’où s’enfonçait son ombre. Il n’oubliait jamais que les âmes des morts vivaient là-dessous. C’est peut-être à ça que servait l’ombre, collée au sol, s’infiltrant à son insu dans les roches et le lichen, trouvant son chemin dans la carapace de la toundra pour saluer les âmes des défunts, en prendre des nouvelles. C’était la part de lui-même qui partait à la rencontre des morts.
➔ On se prend d'empathie pour le beau personnage de la jeune Sami, Anja Heagga, "véritable bombe à retardement, une enragée", qui entend "dynamiter l'histoire" et sauver sa culture. Elle donnera une belle conclusion à ce drame, sans doute trop optimiste, même si comme l'auteur on aimerait bien y croire.
[...] Notre peuple est piégé. Notre histoire est écrite par d’autres, et ils ont déjà écrit la fin du récit.
➔ On sait bien que les loups (une espèce protégée) font parfois des ravages dans les troupeaux, un drame pour les bergers. Les éleveurs Sami et leurs rennes ne font pas exception, d'autant que là-haut le loup n'est pas le seul prédateur : le glouton (le carcajou, alias wolverine en anglais) rode également autour des troupeaux de rennes.
Sur ce thème, l'auteur va même nous surprendre avec une petite fantaisie puisqu'il met en parallèle son histoire de rennes et de "lapons" avec une intrigue secondaire dans les Alpes de Provence autour de bergers et de leurs brebis : le loup sévit partout.
[...] Si tu veux tout savoir, j’en ai abattu trois, des loups. Et quelques gloutons aussi. C’est pas pour ça que je me sens mieux.
➔ Quelques liens intéressants :
- le centre d'essais automobiles d'Arjeplog
- la colonisation des Sami par les suédois (évangélisation, acculturation, éducation forcée, ...)
- on peut aussi regarder quelques vidéos sur le marquage des rennes que le bouquin décrit fidèlement.

Le canevas :

Cet été aux environs de la Saint-Jean, après la fête de MidSommar, la "journée la plus alcoolisée de l'année en Suède", les éleveurs Sami regroupent leurs troupeaux pour le marquage des jeunes faons de l'année : autour de Kiruna, ils vont rassembler plus de six mille rennes.
Malgré la fête, les relations sont toujours tendues avec les autorités suédoises, avec l'industrie minière, et même parfois entre éleveurs. Les loups et les gloutons rodent autour des troupeaux.
Et puis c'est le drame : un train géant de la mine LKAB percute un troupeau de plusieurs dizaines de bêtes.
[...] Un troupeau de rennes avait été percuté de plein fouet par un train minéralier, un de ces convois de minerai de fer immense et incapable de s’arrêter en cas d’urgence immédiate.
Olivier Truc prend tout son temps pour installer soigneusement son décor et le bouquin est construit comme tout bon roman noir : une situation paroxystique (MidSommar et le marquage des rennes, ...), des conflits larvés (l'extension de la mine, les rivalités entre éleveurs, le racisme, ...), quelques personnages borderline (l'indomptable Anja, Joseph le berger français venu régler ses comptes avec la gente carnivore, ...) et quelques incidents bien sûr pour mettre le feu aux poudres.
Et dans les mines, on sait que poudre il y a ...

Les acteurs :

Il y a là Nina et son collègue Klemet de la police des rennes : ils vont mener l'enquête.
Il y a là Joseph, un berger français obsédé par la chasse au loup, qui pourrait être un lointain petit-cousin montagnard du Capitaine Achab.
Et surtout deux jeunes Sami, Aaron et sa sœur Anja, qui luttent pour se faire une place dans le cercle très fermé des éleveurs, le sameby, où les licences sont contingentées et régulées par la loi, la coutume et les liens familiaux dans un écosystème complexe qui réglemente les troupeaux, les pâturages, la chasse et la pêche.
En toute illégalité, Anja exerce parfois ses talents de sniper contre les loups ou les gloutons, à la demande très discrète de certains éleveurs.

Pour celles et ceux qui aiment les rennes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté, 20 Minutes et Benzine.

lundi 26 août 2024

Les guerriers de l'hiver (Olivier Norek)


[...] Tu as sûrement entendu parler des Enfers ?

Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour nous raconter cette histoire vraie, celle de La Mort Blanche, le plus grand (mais aussi le plus petit !) sniper de l'Histoire. Simo Häyhä était finlandais et terrorisa l'Armée Rouge en 1939.

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

L'histoire (vraie) de Simo Häyhä, le légendaire sniper que l'on surnomma La Mort Blanche, est de ces histoires qui viennent hanter les muses de la littérature jusqu'à trouver un écrivain qui leur permette de (re)naître enfin dans un roman. Olivier Norek fut celui-là avec Les guerriers de l'hiver.
[...] Certaines histoires vous rencontrent et ne vous laissent pas le choix. J’ai croisé celle de Simo Häyhä il y a une dizaine d’années, et j’ai toujours su que je partirais, un jour, sur ses pas.
Après un patient travail de documentation et d'investigation (le récit est assorti de cartes et de photos), le recueil de témoignages, une immersion en pleine forêt lapone, on a le plaisir de retrouver ici la plume très professionnelle d'Olivier Norek pour un roman de guerre bien éloigné des polars auxquels il nous avait habitués : une découverte enrichissante. 
Bien évidemment, cet épisode méconnu de l'Histoire récente européenne résonne aujourd'hui étrangement avec ce que l'on sait de la guerre d'Ukraine, même si l'auteur se garde bien de tracer lui-même le parallèle.

Le contexte :

Staline craint que les nazis attaquent l'empire soviétique par l'isthme de Carélie.
Au début de l'hiver 1939, les négociations traînent depuis plus d'un an entre les Soviétiques et les Finlandais qui veulent bien céder une partie de leur territoire mais surtout pas leur port sur la Baltique. 
Inquiète de la tournure des pourparlers, la Finlande décrète la mobilisation sous couvert d'un exercice général.
[...] Un tiers des chevaux de toute la Finlande fut donc réquisitionné. [...] Et les femmes qui restaient à l’arrière fronçaient déjà les sourcils. Le village avait perdu ses forces vives, et désormais sans bêtes, elles savaient qui, le temps que dureraient ces manœuvres spéciales, allait tirer la charrue, à la seule force de leurs jambes et de leurs épaules.
Fin novembre, comme rien ne semble bouger, les soviétiques mettent eux-mêmes en scène une provocation à la frontière et la Guerre d'Hiver est déclarée. 
Le 7 décembre débute, au nord de Leningrad, la bataille de Kollaa qui durera jusqu'en mars alors que les russes prévoyaient d'envahir le pays en dix jours tout au plus : "l'une des plus grandes puissances militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète". Une nation qui ne disposait que d'une "armée de bouts de ficelle, mal équipée, peu nombreuse et à l’entraînement inégal".
Mais "un mois plus tard, à l’approche de Noël, les premiers doutes commençaient à s’installer dans les lignes" russes.
➔ En 1939, la Finlande est un tout jeune pays de 22 ans qui ne s'est émancipé difficilement qu'en 1917 après des années de tutelle suédoise puis russe. Un âge bien trop jeune pour voir déferler la puissante et redoutable Armée Rouge.
[...] Longtemps, la Finlande appartint à d’autres. Pendant des siècles, elle fut une partie du royaume de Suède. Et pour un siècle encore, elle passa sous la souveraineté de la Russie. Elle dut attendre 1917 pour gagner son indépendance. En 1939, ce pays avait donc vingt-deux ans. Mais vingt-deux ans ne font pas un homme, encore moins une nation.
C'est son père qui avait fait du "petit" (1m52 !) Simo Häyhä un sacré chasseur avant qu'il devienne tireur d'élite de l'armée finlandaise. Il n'utilisait pas de lunette de visée pour éviter toute réflexion du soleil. Il mâchait de la neige pour éviter la vapeur de sa respiration. Il était capable de rester des heures par -40° enfoui sous la neige dans sa combinaison blanche.
La Mort Blanche terrorisait les soldats russes chez qui Simo fera plus de 500 victimes, un triste record qui va faire de lui le plus grand sniper de toute l'Histoire.
[...] Il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Dans sa déroute, l'Armée Rouge découvre alors la guerre de harcèlement et la guérilla : les forêts marécageuses de Carélie s'y prêtent tout autant que les rues d'une grande ville. Un enseignement que les russes mettront à profit quelques temps plus tard lorsque les nazis arriveront à Stalingrad.
➔ Pour la petite histoire, notre seul "souvenir" de cette guerre méconnue était le surnom que les finlandais donnèrent au fameux cocktail Molotov (la bombe incendiaire créée pendant la Guerre d'Espagne), un hommage ironique à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique de l'époque, qu'ils utilisèrent contre les chars de l'Armée Rouge - les rares lance-missiles anti-char des finlandais furent ... ceux piqués aux russes, qui en avaient apportés avec eux, ignorant que l'armée finlandaise n'avait pas de tanks !

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ On dévore littéralement ce roman de guerre, plein de bruit et de fureur. Plein de l'absurdité de cette autre "drôle de guerre" que fut ce conflit russo-finlandais - que Charles Maurras qualifia de "Thermopyles du Nord". 
Mais une histoire également pleine de l'élan patriotique de ces petites nations dont les habitants sont appelés à défendre chèrement leurs terres, leurs villages, leurs familles et leurs amis.
➔ On est captivé par les nombreuses anecdotes, toutes véridiques, soigneusement documentées, rassemblées par Norek. C'est savoureux, malgré les horreurs guerrières décrites, et cela lui permet de croquer des personnages particulièrement attachants en évitant le piège du livre d'Histoire ou du journal de guerre. 
➔ On est bien sûr curieux de découvrir ce conflit méconnu dans un pays à l'histoire méconnue et on l'a dit, cet épisode du passé a quelques échos qui résonnent aujourd'hui encore ...
➔ Malgré le sérieux apporté au récit des faits, Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour retranscrire cette histoire et nous faire partager le courage et le patriotisme des soldats blancs. Peut-être, au cours de l'un de ses séjours sur place, a-t-il été inspiré par le fameux "Sisu" finlandais ?
Un mot, un concept, étrange dont on dit qu'il faudrait un livre pour l'expliquer ou le traduire.
Et bien le voilà peut-être, ce livre.
[dialogue entre deux généraux russes]
– Nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu.

Le canevas :

Fin 1939, la Finlande mobilise sa population pour faire face à l'invasion imminente de l'Armée Rouge.
Dans le petit village de Rautjärvi, Simo (le meilleur tireur du pays) et ses amis, Toivo, Onni, Pietari, préparent leur paquetage et leurs skis avant de rejoindre la ligne de défense le long de la Kollaa.
Ils savent que tous ne reviendront pas.
« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu'il se passe ici. »
Le long de la frontière commence une guerre d'attrition, une bataille de tranchées qui dura plusieurs mois avant de se conclure sans vainqueur ni vaincu.
Le récit fourmille de personnages, de faits d'armes et d'anecdotes tous plus incroyables les uns que les autres.
[...] Ceci est un roman. Cependant, les dialogues proviennent souvent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens. Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote. Aucun acte de bravoure n’a été exagéré. Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde. La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

vendredi 2 août 2024

Alpinistes de Mao (Cédric Gras)


[...] Ils seront alpinistes malgré eux.

Le récit très réussi d'une ascension ratée : celle de l'Everest par les chinois de Mao en 1960.

L'auteur, le livre (240 pages, mars 2024) :

On avait beaucoup aimé le précédent opus de Cédric Gras qui nous contait l'enthousiasmante et folle équipée des Alpinistes de Staline, les frères Abalakov qui, dans les années 30, avaient reçu comme mission d'aller planter le drapeau rouge sur la plupart des sommets d'Asie Centrale.
L'écrivain voyageur remet le couvert avec une suite ma foi fort logique : les Alpinistes de Mao, "une épopée similaire, inconnue, tragique, bouffie d’idéologie et malgré tout héroïque".

Le contexte :

Dans les années 50 la Chine envahit le Tibet et quelques camarades reçoivent la mission de porter le buste de Mao sur le sommet du Tibet récemment conquis, le sommet de la Chine Populaire encore toute jeune (elle fête son dixième anniversaire), bref sur le sommet du Monde : le Qomolangma, la déesse de l'univers, que ces infâmes droitiers de capitalistes avaient baptisé Mont Everest pour glorifier l'arpenteur général des Indes Britanniques.
Les camarades sélectionnés par le Grand Timonier n'y connaissent rien : ils n'ont jamais randonné, jamais tenu un piolet ni chaussé des crampons, jamais pratiqué ne serait-ce qu'un peu de varappe. 
Qu'à cela ne tienne, pour mettre sur pieds ce "groupe d’élite hautement novice" on demandera un peu de formation et un peu d'équipement au Grand Frère Soviétique. 
Assurément, un peu d'entrainement et beaucoup de fanatisme maoïste ne pourra que conduire les camarades et le Parti à la gloire lorsqu'ils réussiront l'ascension de l'Everest (pardon, du Qomolangma) par la face nord, celle du Tibet, une première puisque c'est cette fameuse face nord qui a vu périr les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924.
[...] Ils partent de très loin, de zéro en vérité. C’est peut-être toute la beauté de leur épopée.
[...] Le Parti vouera leurs vies à la montagne. Ils seront alpinistes malgré eux.

♥ On aime beaucoup :

➔ On apprécie le fastidieux travail réalisé par l'auteur : contrairement à la précédente aventure des grands frères russes, il n'existe que très très peu de témoignages de cette épopée maoïste. Des rapports officiels bouffis de propagande maoïste, quelques sources russes, quelques rares photos, ...
Mais il en fallait plus pour arrêter Cédric Gras !
[...] Je n’ai retrouvé que quelques brèves réminiscences. Le ton est naïf, les remarques prosaïques, la vue courte, l’expérience nulle.
[...] Les prolétaires sélectionnés par le Parti ne sont pas des lettrés.
[...] Ces hommes sans moyens ni volonté de postérité ne se plaignent ni ne se vantent dans la grande Histoire. Ils ne témoignent pas. Des rapports le feront pour eux.
➔ Dans son précédent ouvrage, Cédric Gras nous donnait en filigrane tout le déroulé de la terrible dérive stalinienne et cette fois nous allons suivre l'invasion du Tibet en direct : les chinois se lancent à l'assaut de l'Everest en 1960, juste un an après le soulèvement tibétain de 1959 et la terrible répression qui s'en suivit.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. Dans ses romans, Cédric Gras nous parle de "la montagne certes, mais comme belvédère sur une époque fascinante".  
➔ Le manque de sources et la surabondance de propagande font que les personnages ne peuvent être que dessinés à gros traits, le récit n'a pas le parfum d'aventure de l'épisode russe précédent. Heureusement la prose de Cédric Gras est toujours aussi lumineuse et agréable : sa plume parvient à faire de tout cela un formidable document sur une région et une époque mal connue.  

Le canevas :

En 1960, après quelques tentatives mitigées sur des sommets moins prestigieux, c'est une gigantesque expédition d'état, encadrée par l'armée, qui se lance à l'assaut du sommet mythique. Des centaines d'hommes, plusieurs dizaines d'alpinistes (même s'ils sont jeunes et pour le moins inexpérimentés !), des scientifiques, des centaines de porteurs, des camions de ravitaillement, une logistique à l'échelle du pays, ...
Ils seront plusieurs dizaines à dépasser les 8.000 mètres, c'est déjà un record. 
Et bientôt la nouvelle tombe :
[...] Wang Fuzhuou, Gonpo et Qu Yinhua de l’équipe d’alpinisme chinoise ont atteint le plus haut sommet du monde à 4 h 20 le 25 mai 1960. 
[...] L’agence officielle Xinhua clame : « Le mythe de l’impossible voie nord de l’Everest a volé en éclats ! »
Mais aucune preuve ne pourra être présentée, aucune photo, aucun vestige supposé laissé sur place ne sera retrouvé plus tard. Les récits sont confus et peu cohérents, la propagande et la censure prennent le relais. 
Alors que s'est-il réellement passé là-haut ?
[...] On clama que Wang Fuzhuou, Qu Yinhua et Gonpo avaient porté l’étendard rouge au sommet de l’Everest, en mai 1960. Qu’importait qu’ils aient réussi, il suffisait qu’ils se taisent.
[...] Ces hommes-là ne pouvaient raisonnablement redescendre perdants. On ne leur demanda rien et ils firent comme si. Un mensonge tacite, collectif et couru d’avance. Il n’était pas prévu qu’ils échouent. Ils devaient conquérir l’Everest « à tout prix », celui de la vérité compris.
Lorsqu'ils redescendent du toit du monde, c'est une dure réalité qui les accueille : la Chine est sinistrée dans un catastrophique grand bond en avant et va bientôt basculer dans le chaos d'une révolution culturelle.
Les chefs d'expédition Xu Jing et Liu Lianman vont bientôt partir en rééducation, le Parti n'est guère reconnaissant envers ses héros.
➔ Il faudra attendre la fin des troubles politiques pour qu'en 1975, une nouvelle méga-expédition envoie une dizaine d'alpinistes, dont une femme, jusqu'au sommet : et cette fois, ils ont emporté leur appareil photo, histoire de faire taire les doutes et les médisances capitalistes sur l'expédition de 1960 !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Mon billet dans le journal 20 Minutes et dans les magazines Benzine et Actualitté.