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jeudi 20 novembre 2025

La vierge et le taureau (Jean Eckert/Amila)

[...] Contes et légendes des îles.


Ce vrai-faux polar aux allures de parodie de James Bond cache un portrait sans concession d'un Tahiti soi-disant paradisiaque et une critique féroce des essais nucléaires français.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (344 pages, réédition juin 2025) : 

Attention, une histoire peut en cacher une autre !
Il y a bien sûr le récit de cet auteur : un polar mâtiné d'espionnage sur les plages de Tahiti, rien que ça déjà ...
Mais Jean Meckert, l'écrivain, a lui-même une histoire intéressante.
Et l'ouvrage, le livre lui-même, aura sa propre histoire également !

Jean Meckert débute à quatorze ans comme simple ouvrier à Paris, il vient d'une famille modeste.
Puis ce sera la guerre, l'internement et c'est pour s'occuper que Jean se met à écrire, avec ses mots à lui.
Et c'est donc en pleine guerre, en 1941, qu'il envoie son premier manuscrit chez Gallimard.
Mais une bonne étoile veille sur tout cela et c'est Raymond Queneau qui remarque son texte et le publie (Les coups).
À la libération en 1945, Gallimard lance la fameuse Série Noire sur le modèle anglo-américain.
Jean Meckert et sa prose y seront régulièrement publiés sous le pseudonyme de Jean Amila

Quand viendra l'heure de La vierge et le taureau, en 1971, Jean Meckert/Amila compte déjà plus d'une douzaine de polars à son actif.
Le voici qui part à Tahiti pour écrire un scénario à la demande du cinéaste André Cayatte : une parodie de James Bond pour Belmondo et Ursula Andress !
Sur place, Meckert ne découvre pas le "paradis" des peintures de Gauguin mais un territoire et un peuple assujettis au programme nucléaire français
De sa colère indignée va naître ce roman témoin.
Mais ce n'est pas tout, il y a encore d'autres histoires dans l'histoire ! 
Quelques temps après son retour en métropole et la publication de son roman, Jean Meckert est agressé : sérieuses blessures, coma, amnésie, longues séquelles.
La légende urbaine nous dit que ce traumatisme serait le fait de services secrets qui voulaient lui faire payer ses propos sur les essais nucléaires français en Polynésie. 
Le film de Cayatte ne verra pas le jour. 
Il ne nous reste que cette lecture grâce à une ré-édition bienvenue. 
Et ça vaut le détour par la Polynésie !

Le pitch et les personnages :

Honoré est un de ces losers, un de ces beachcombers, qui hantent les plages soi-disant paradisiaques du Pacifique. Il vivote de sa petite peinture, ses « gauguineries commerciales ».
C'est un « parasite, peintre raté, velléitaire, sans doute gentil garçon et plein d’idées généreuses, mais totalement bon à rien ».
Un événement glamour va venir distraire les îliens : on est en train de tourner un film d'espionnage, « un grand film avec la belle Gloria Garden ».
Voilà de quoi tourner quelques têtes : « la vedette descendant du Super D.C. 8, reins creusés comme la houle, poitrine en avance d’un fuseau horaire, sourire plaqué ».
Honoré (signe zodiacal taureau) va bien entendu tomber sous le charme de la starlette (signe de la vierge) mais lui et son ami César vont se retrouver plongés dans une véritable affaire d'espionnage en marge du tournage du film : nous sommes en plein programme français d'essais nucléaires et Honoré, pour se rapprocher de la star de cinéma, n'a pas trouvé de meilleure idée que de se faire passer pour ... un agent secret.
La confusion est totale, les embrouilles sont assurées.
« Ils virent la voiture s’éloigner. 
— Mais qui est donc ce type ? demanda César. 
— Je n’en sais pas davantage que toi… Un quelconque professionnel de la C.I.A. 
César parut surpris. 
— Tu veux dire de la D.S.T. ? 
— Tu es dingue ? 
— Ou de la S.D.E.C.E. ? Mais enfin, c’est un Service français.  »

♥ On aime :

 Sous ses airs de gouaille façon Série Noire, la prose de Jean Meckert/Amila est particulièrement soignée.
Il y a bien quelques pages où colère et indignation s'expriment avec virulence contre les essais de bombinette nucléaire (on soupçonne même des essais bactériologiques) et quand « le vieil intellectuel déclamait de hautes vérités solennelles », mais l'auteur arrive à contenir sa juste révolte et garder la maîtrise de son intrigue. 
Nous sommes encore en 1971 et bientôt (en 1975) les essais nucléaires deviendront souterrains, c'est plus discret. 
Ils ne s'arrêteront vraiment qu'en 1996.
 L'air de rien avec sa fausse parodie de James Bond, ses « contes et légendes des îles », Jean Meckert laisse tomber les pinceaux de Gauguin pour mieux nous brosser un tableau vraiment très complet de la situation de ces îles soumises à des enjeux qui les dépassent totalement.
Et le constat est sans appel : « l’âme de ce peuple est condamnée sans recours, comme aux Hawaï, parce qu’elle ne répond pas aux exigences des ordinateurs de l’hôtellerie, des compagnies d’aviation et surtout des militaires ».
Il ne manque qu'un personnage dans le tableau peint par Meckert au tout début des années 70 : celui de l'influence économique chinoise, car elle n'arrivera que plus tard, à partir des années 80.
Un portrait sans concession qui évoque celui que Marin Ledun traçait tout récemment des îles Marquises avec Henua
Le paradis n'est plus ce qu'il était ... s'il l'a jamais été.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard/Joëlle Losfeld (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 22 avril 2024

Termush (Sven Holm)


[...] La marchandise appelée « survie ».

L'auteur, le livre (160 pages, mars 2024, 1967 en VO) :

Sven Holm est un auteur danois (plus connu dans le monde du théâtre) décédé en 2019.
Avec Termush, côte atlantique. il avait signé en 1967 une anticipation, récemment rééditée chez les anglo-saxons, et que viennent de publier en français les éditions Robert Laffont (Catherine Renaud en est la traductrice).

On aime :

 Ce petit conte philosophique était sorti en VO en pleine guerre froide quand on avait très peur de la bombe. Malheureusement cette peur est revenue aujourd'hui et cette traduction tombe à pic.
 Les hôtes se retrouvent "confinés" dans leur hôtel-bunker avec une "direction" qui ne semble pas faire preuve d'une totale transparence : toute ressemblance avec une situation récente serait vraiment fortuite puisque le bouquin date de 1967 !
 Avec une prose distante, froide et un peu désuète, l'auteur profite de ce huis-clos monté comme une pièce de théâtre, pour questionner nos réactions, nos comportements. Comment réagissons nous au confinement, au règlement arbitraire, à l'arrivée des étrangers, à la contamination, ... Les sujets ne manquent pas, on le sait maintenant.

Le pitch :

Ce petit conte philosophique est le journal de bord d'un homme qui a payé très cher l'assurance d'être hébergé dans un centre de secours luxueux, à l'abri des radiations et de la fin du monde. 
Quelque chose entre le centre de vacances de bord de mer et le bunker pour riches.
Ce petit monde bien protégé et bien organisé, va bientôt être troublé et inquiété par quelques dérèglements étranges : des réfugiés arrivent bientôt et les hôtes vont devoir partager leur espace, leurs médecins, voire peut-être leurs réserves. 
Pour sa part, la "direction" qui réglemente la vie quotidienne de ce curieux hôtel ne semble pas agir en toute transparence avec ses clients ...
[...] Lorsque je me suis inscrit à l’institution il y a quelques années, pour « une garantie d’aide », c’était en raison de l’isolement de l’hôtel, du stockage souterrain des aliments, de l’accès à des sources d’eau sûres, et à des abris, et de l’assurance d’avoir un service de sécurité et des éclaireurs.
[...] Ce qui comptait au moment de l’inscription, c’était l’accès à une chambre protégée, à un hôtel doté d’un personnel formé, à des médecins et à un yacht à moteur prêt à éloigner les hôtes de la terre si celle-ci devenait inhabitable pendant une période prolongée.
[...] Quatre personnes ont été retrouvées mortes sur l’escalier principal de l’hôtel.Apparemment, les hôtes n’étaient pas censés en être informés, mais l’un des agents de sécurité a vendu la mèche. Il a raconté qu’il était présent lorsque les cadavres ont été emportés et enterrés. Quand ils ont soulevé le dernier corps, les cheveux sont tombés sur les marches, comme s’il s’agissait d’une perruque. C’était une jeune femme, son visage était boursouflé et son corps recouvert de petites plaies purulentes. Les trois autres étaient des hommes, ils n’étaient pas blessés, mais l’un d’eux avait les mêmes petites plaies sur la poitrine que la femme.
Ils avaient sûrement cru pouvoir trouver de l’aide à l’hôtel et s’étaient allongés dans l’escalier, personne n’ayant réagi à leurs coups sur la porte. Ils venaient sans doute de l’un des villages voisins, situés à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des terres. Ils étaient tous morts des suites du syndrome d’irradiation aiguë.
[...] Nous nous étions attendus à trouver un monde complètement anéanti. C’était ce contre quoi nous nous étions assurés en nous inscrivant à Termush.
Personne n’avait pensé à se prémunir contre les survivants et leurs exigences à notre égard. Nous avions payé pour continuer à vivre comme si nous avions payé une assurance maladie, nous avions acheté la marchandise appelée « survie » et, selon tous les contrats existants, personne n’avait le droit de nous la reprendre ou de nous la réclamer.
Et voilà que des étrangers arrivaient et s’attendaient à partager notre protection.

Pour celles et ceux qui aiment les confinements.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont.
Mon billet dans 20 Minutes.

mardi 23 mai 2023

Le monde sans fin (Jancovici & Blain)


[...] C'est la fin du monde, Jean-Marc ?

    Les auteurs, l'album (152 pages, 2021) :

Il nous aura donc fallu du temps pour céder aux sirènes et lire enfin Le monde sans fin, un des livres les plus lus en France, véritable phénomène de librairie, avec Christophe Blain aux dessins et Jean-Marc Jancovici à la vulgarisation scientifique.

    On aime bien :

❤️ Le travail soigné de vulgarisation : un véritable régal pour les yeux et l'esprit, un peu dans l'esprit de Davodeau, même si le style est bien différent.
❤️ Le courage de s'attaquer de manière simple et accessible à un sujet épineux, difficile et polémique : un sujet dérangeant que l'on se garde généralement bien de regarder en face. Que l'on soit d'accord ou pas avec les différentes thèses présentées, on est bien obligé de reconnaître que cet album a au moins le mérite de toucher le plus grand nombre.

      La BD :

L'album peut se découper en plusieurs grands chapitres. 
Le premier est absolument passionnant et nous emmène revisiter quelques décennies de croissance outrancière et de surconsommation énergétique hyperbolique : les graphiques simplifiés de Blain, les explications vulgarisées de Jancovici sont autant de lumières allumées dans nos petites têtes. C'est bluffant, souvent surprenant et donc bigrement intéressant.
Le chapitre sur le réchauffement climatique fait froid dans le dos : les chiffres sont effarants et l'on voit mal, on ne veut pas voir, ce qui nous attend. Un sujet inquiétant, alors on tourne les pages un peu plus vite.
Le chapitre sur le nucléaire est bien sûr, plus douteux : c'est lui qui a suscité autant de polémiques depuis la sortie du bouquin. Sans aller jusqu'à soupçonner les auteurs d'être à la solde du puissant lobby nucléaire français, on se doute bien que le plaidoyer de Jancovici ne prend pas en compte tous les paramètres, dans sa hâte bienveillante de nous sortir de son chapeau une solution pour amortir la décroissance énergétique qui nous attend.
Et puis voilà c'est tout : on vient de réaliser un peu mieux que le monde n'est pas sans fin, que les citoyens de nos sociétés de croissance sont dans le déni le plus complet, bref, que c'est mal barré.
Et ce ne sont pas les dernières pages sur les "solutions" à envisager qui vont nous rassurer : on voit trop bien le temps qu'il faudrait pour changer les mentalités de terriens qui n'ont aucune envie de changer de mentalités et qui ne peuvent évidemment pas s'en remettre à leurs dirigeants élus pour les y aider. C'est bien sûr le chapitre le moins convaincant et donc ce n'est finalement pas très rassurant.
Alors on referme bien vite le gros album en regrettant finalement que Blain et Jancovici ne se soient pas contentés du premier chapitre : c'était quand même bien plus cool d'analyser le passé de notre Histoire énergétique plutôt que de chercher à ouvrir les yeux sur un avenir bien sombre.

Pour celles et ceux qui aiment les kilowattheures.
D'autres avis sur Babelio.

dimanche 12 mars 2023

Le droit du sol (Etienne Davodeau)


[...] Tout ça est peut-être une idée à la con.

    L'auteur, l'album (210 pages, 2021) :

Etienne Davodeau est un peu notre dessinateur fétiche et l'on ne pouvait manquer son dernier album : Le droit du sol, un journal de voyage où il raconte et dessine son périple (à pied) depuis la grotte préhistorique de Pech Merle dans le Lot jusqu'au site d'enfouissement des déchets nucléaires de Bure dans la Meuse.

    On aime beaucoup :

❤️ L'humilité de l'auteur, dans ses dessins comme dans ses textes, sa modestie, son autodérision, tout ce qui cache son humanité, sa généreuse culture et son engagement.
Son talent de scénariste et dessinateur.

      Le contexte :

Le voyage de Davodeau est le prétexte à quelques rencontres et à de nombreuses réflexions sur l'espèce Homo Sapiens. 
Une sorte de chemin de Compostelle à rebours ...
[...] Les pèlerins qui descendent vers Saint-Jacques-de-Compostelle. [...] Que cherchent-ils sur ce chemin ? Pourquoi marche-t-on ? Sans doute est-il important de ne pas tenter de répondre à ces questions. 
Les Sapiens du Paléolithique (dessinateurs eux aussi) ont laissé dans la grotte un magnifique héritage rupestre à leurs descendants. 
Au fond du site de Bure, que vont léguer les Sapiens du XXI° siècle à leur descendance ?
Les curieux d'images animées pourront jeter un œil sur le premier épisode (le reste de la série n'est guère intéressant) de la série suédoise White Wall (le vrai site se trouve à Forsmark au nord de Stockholm) ; cela donne un aperçu de ces fameux sites d'enfouissement (et de leurs enjeux économiques).

      La BD :

Quelle idée saugrenue de dessiner un album à partir d'une marche depuis une grotte préhistorique jusqu'à la ZAD de Bure !! ??
[...] Et je me dis surtout que tout ça est peut-être une idée à la con.
Mais c'est compter sans les talents de dessinateur et de scénariste de l'auteur qui réussit là un de ses meilleurs albums et une histoire passionnante, oui.
L'astuce de Davodeau consiste à "convoquer" dans ses dessins, tout au long de sa randonnée, des professeurs, des chercheurs, qu'il a réellement rencontrés mais avant ou après son voyage : ces accompagnateurs virtuels sont l'occasion d'éclairer le chemin, un peu sur les Sapiens du Paléolithique mais surtout sur ce qui se prépare à Bure sous haute tension policière.
On remarquera entre autres le personnage édifiant de Bernard Laponche, ancien syndicaliste CFDT (vous avez dit syndicat ?) du CEA.
[...] Ce récit , au fond, c'est une tentative d'évoquer notre absolue dépendance à cette planète et à son sol.

Pour celles et ceux qui aiment réfléchir en marchant.
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mercredi 10 août 2022

Ils ont tué Oppenheimer (Virginie Ollagnier)


[...] Plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.

    L'auteure, le livre (352 pages, 2022) :

Après la découverte de la passionnante BD La Bombe et avant la sortie l'an prochain du biopic de Christopher Nolan (adapté d'un autre livre), on ne pouvait pas manquer le bouquin de la lyonnaise Virginie OllagnierIls ont tué Oppenheimer.
Déjà jeune étudiante, l'auteure avait été séduite par les doux yeux bleus d'Oppenheimer, un regard transparent qui laissait apparaître les doutes et les démons de l'homme qui voulut bien endosser la paternité de la si terrible bombe atomique.

    On aime :

❤️ La documentation qui sait se montrer limpide et discrète (tantôt passionnante, tantôt effarante comme le chapitre sur le complexe militaro-industriel US).
❤️ Une écriture fluide qui mélange habilement les époques, des personnages qui sont tous intéressants, et des chapitres qui s'enchaînent pour devenir bien vite addictifs, et au final, un bouquin qui se dévore comme un excellent roman.

      Le contexte :

Oppenheimer fut un homme plein de contradictions, un humaniste proche du parti communiste de l'époque et un savant qui fut malgré tout recruté par le gouvernement américain pour piloter le projet Manhattan de Los Alamos.
[...] Si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents.
[...] Après avoir compris que le rouge, l’ennemi héréditaire, masquait l’injustice sociale accomplie sur le sol américain par les multinationales.
[...] Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Depuis notre époque qui a vu la réaction démesurée de l'état US aux attentats du 11 septembre puis l'arrivée au pouvoir de Trump, Virginie Ollagnier jette un regard curieux sur la trajectoire balistique de Julius Robert Oppenheimer : l'ascension vers la gloire du héros qui donna à son pays et au monde libre la victoire contre la barbarie puis la chute du traître lorsque le maccarthysme le jugera inapte à servir un pays finalement peu reconnaissant.
Son opposition à la super bombe H (la bombe thermonucléaire), sa volonté de partager les résultats obtenus avec la communauté scientifique, son espoir d'une régulation internationale des armes atomiques, tout cela avait finalement, en pleine guerre froide, fait d'Oppenheimer l'homme à abattre.
[...] Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits.
[...] Mardi 2 juillet 1946, New York « L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. [...] C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix.
[...] La presse d’après-guerre avait fait de lui une idole, celle de la guerre froide le descendrait.
[...] Il était devenu le père de la bombe atomique, admiré, jalousé autant que haï dans le monde entier.

      L'intrigue :

Virginie Ollagnier s'invente un double littéraire parti sur les traces du célèbre savant.
[...] Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ?
On notera aussi le joli portrait de la compagne d'Oppie : Kitty, une femme trop libérée pour son époque.
Le couple Oppenheimer bénéficie manifestement d'un traitement de faveur.

      On aime moins :

 Quelques longueurs qui risquent de rebuter certains lecteurs et une fin qui s'étire comme si l'auteure ne savait comment quitter son héros.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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lundi 14 février 2022

2034 (Elliot Ackerman)

[...] Savoir ce qui se passe avant de se lancer dans une guerre.

Quelle est cette étrange fascination qu'exerce l'idée de la guerre sur nos esprits nourris de posts, de news et de tweets ?
Est-ce que l'on joue à se faire peur, nous qui n'avons pas connu la guerre ? Ou bien est-ce plutôt une manière de conjurer cette peur ? Ou encore est-ce la marque d'une génération qui a grandi sous la menace de l'holocauste nucléaire ?
À l'heure où les russes et les américains roulent des mécaniques aux frontières de l'Ukraine, Elliot Ackerman joue sur cette fascination et son ambition est simple : tout simplement nous raconter la prochaine guerre mondiale.
Pour cela, il a choisi un autre théâtre d'opérations comme on dit : le Pacifique, la Mer de Chine plus précisément, où depuis des années fanfaronnent les armadas chinoises et étasuniennes, où s'excitent la sempiternelle arrogance des uns et l'ancestrale ambition des autres.
Tout l'intérêt du bouquin d'Ackerman est de détailler par le menu les événements qui pourraient déclencher une guerre : lorsque les deux camps jouent avec les allumettes, pénètrent dans des eaux ou des airs qui ne sont pas tout à fait les leurs, lorsque rodomontades, intimidations, bravades et provocations envahissent les discours, mais aussi lorsque chaque camp évite soigneusement d'aller un tout petit peu trop loin lorsque la règle est d'éviter toute escalade irréversible.
Ah quel maître mot aujourd'hui que cette désescalade !
[...] Un combat décisif était essentiel, mais il devait agir avec prudence de peur qu’un mauvais calcul ne conduise à ce que l’incident se transforme en un conflit plus large.
[...] Il est fichtrement conseillé de savoir ce qui se passe avant de se lancer dans une guerre.
[...] Tout le monde savait que ces minutes étaient cruciales, chacun pouvait sentir que des événements de nature à façonner l’histoire étaient en train de se dérouler à l’instant même. Mais personne ne comprenait sous quelle forme ; personne ne comprenait ce qu’étaient ces événements ou ce que serait cette histoire.
[...] Il y avait une part de mauvais calcul ; de par sa nature même, c’était inévitable. Parce que lorsqu’une guerre commence, les deux camps pensent qu’ils vont gagner.
Tout cela est monté comme un film à grand spectacle : lieux étrangers tout autour de la planète, personnages variés, hauts gradés, subalternes, on se croirait sinon à la guerre, du moins au cinéma.
C'est aussi une petite leçon de géopolitique entre Chine et US bien sûr, mais aussi avec la Russie, l'Iran, le Pakistan ou l'Inde qui jouent les trouble-fêtes, tantôt incendiaires, tantôt pompiers.
Curieusement, Grande-Bretagne, Australie et Europe ne sont pas au générique et on aurait apprécié un peu plus de "politique" (ONU, Conseil de sécurité, médias, ...) dans cette intrigue qui repose beaucoup sur des destins individuels (cinéma oblige sans doute) et dans laquelle Ackerman a tout misé sur son scénario d'escalade militaire (plutôt réussi) au détriment du reste.
L'auteur évite le jargon techno-militaire et développe son histoire en moins de 400 pages : le pavé reste digeste et sera moins lourd sur les plages cet été.
[...] Autrefois, l’Amérique ne commençait pas les guerres. Elle les finissait. Mais maintenant (Patel baissa le menton sur sa poitrine et se mit à secouer tristement la tête), maintenant, c’est l’inverse ; vous commencez des guerres et vous ne les finissez pas.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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dimanche 17 octobre 2021

Notre-Dame des vents (Mikaël Hirsch)

[...] Ici, l’absence de l’homme a été trop longue.

Le français Mikaël Hirsch nous emmène dans la chapelle de Notre Dame des Vents sur l'une des îles désolées des Kerguelen en plein océan austral, là où rugissent les vents qui tournent tout autour de la terre, des vents qu'aucune montagne n'arrête jamais.
[...] Notre-Dame des Vents, l’une des chapelles les plus australes du monde, lui confia le disker qui marchait à côté d’elle et observait ses réactions. Les orthodoxes et les baptistes ont colonisé le Pôle, mais, à ma connaissance, le catholicisme austral ne descend pas plus bas.
Nous voici donc embarqués sur le Marion Dufresne, le bateau ravitailleur, avec notre héroïne, une chercheuse venue étudier l'impact du réchauffement climatique sur la flore locale.
On est en 1995, au moment des derniers essais nucléaires français dans le Pacifique.
Jusque là, rien de bien original, si ce n'est le plaisir de découvrir et partager le quotidien des quelques 300 personnes perdues là-bas, dans les TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises : quelques militaires, quelques chercheurs, qui s'incrustent là-bas parmi les centaines de milliers de morses, de manchots, d'oiseaux, ...
[...] Cet archipel a une influence sur les gens. On se laisse facilement surprendre au début. On m’avait prévenu. Les dimensions, les accidents, les cahots, les animaux sont à une autre échelle. Il est difficile de trouver ses marques au début.
[...] Ici, l’absence de l’homme a été trop longue. Il est inutile de vouloir domestiquer l’endroit. La sauvagerie y est enracinée.
Une ambiance mi réaliste, mi inquiétante, qui rappelle beaucoup celle des Farallon Islands de l'américaine Abby Geni : un séjour rude sur l'un des îlots les plus inhospitaliers de la planète, isolé de tout, en butte aux éléments déchainés, un huis-clos à ciel ouvert battu par les vents, l'exil initiatique d'une jeune femme qui va rencontrer là-bas un autre chercheur, Alexis.
Tout cela sur un fond politique agité  : les grèves contre le Plan Juppé, les essais nucléaires français, Greenpeace, ....
[...] Officiellement, ils croisent dans ces eaux pour recenser les populations de sternes, les phoques ou je ne sais quoi, mais en réalité, ils cherchent à contrôler les activités de la France dans la région, rapport aux essais…
— Aux essais ?
— Mais les essais nucléaires, voyons. Le prochain test a lieu dans deux jours seulement. Le Rainbow Warrior II est déjà sur zone, à Moruroa…
— Je ne comprends rien, quel rapport avec les Kerguelen ?
[...] Ils sont manipulés. Les Australiens et les Anglais ont toujours convoité ces îles pour pouvoir bénéficier des zones de pêche.
De retour à Paris, quelques mois après sa mission australe, la jeune femme apprend le décès d'Alexis qui était toujours là-bas ...
Dans la deuxième partie du bouquin, nous faisons plus ample connaissance avec cet Alexis, qui a trouvé dans un vieux cahier le journal de bord d'un chercheur : le lecteur va suivre alors en 1975, les préparatifs du lancement de fusées sondes pour une expérience dans la magnétosphère (la création d'une aurore boréale artificielle) en commun avec les russes et les américains (on est au temps de Giscard et du réchauffement, non pas encore celui du climat mais celui de la guerre froide) : c'était le programme ARAKS.
Des travaux scientifiques sous la haute surveillance des trois puissances, car visiblement on touche aux limites du secret défense ...
[...] On ne badine pas avec la sécurité nationale, même sur un caillou peuplé de manchots.
[...] — Les Russes ne savent rien encore, mais croient savoir quelque chose. Les Américains ne savent vraiment rien, mais veulent savoir ce que savent les Russes. 
— Et nous ? 
— Nous, on a malheureusement besoin de tous les autres pour en savoir plus. La France est une petite puissance qui mène un jeu dangereux.
À partir de cette toile réaliste (le programme ARAKS a bel et bien eu lieu), Mikaël Hirsch imagine alors des connexions plus mystérieuses qui justifieraient la paranoïa franco-russe et auraient peut-être coûté la vie à notre chercheur Alexis : l'expérience géomagnétique de 1975 cachait-elle quelque secret ? en lien avec les explosions nucléaires souterraines de 1995 ? va-t-on enfin découvrir les fameux trous de Symmes ? Notre curiosité est en éveil !
L'écriture solide et agréable de Mikaël Hirsch fait de ce bouquin au sujet original, un intéressant (et instructif) divertissement, une sorte de Science et Vie littéraire.
Un voyage à compléter par la BD-reportage d'Emmanuel Lepage : Voyage aux îles de la Désolation.

Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
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jeudi 7 octobre 2021

Atom[ka] (Franck Thilliez)

[...] T’es le plus givré et le meilleur des flics que je connaisse.

On retrouve avec plaisir Franck Thilliez que l'on avait découvert il y a quelque temps "grâce" à une critique très arrogante (une de plus) de Télérama. 
Avec Atom[ka], nous revoici aux côtés du flic Sharko et de sa collègue-amoureuse, Lucie, tous deux déjà bien abîmés par la vie en général et leur boulot en particulier : les flics d'élite du 36 Quai des Orfèvres ne fréquentent pas toujours le meilleur de notre belle société.
Ironie et hasard des lectures, après le suédois Stefan Ahnhem, ça démarre encore avec une histoire rafraichissante de congélateur à -18° ! 
[...] Le corps masculin reposait au fond d’un grand congélateur vide.
[...] Tout se passe très vite, lorsque autour de soi il fait -18 °C.
Mais bien vite l'intrigue va se compliquer à souhait : la disparition de journalistes trop curieux, l'ombre de Tchernobyl, la maladie d'enfants aux organes qui vieillissent trop vite et pour faire bonne mesure, les vieux fantômes qui ressuscitent du passé de Sharko.
[...] — D’après son rédacteur en chef, elle écrivait un livre d’investigation dont, malheureusement, personne ne semble connaître le sujet.
[...] Lucie soupira. Une affaire inexpliquée datant de dix ans. Une journaliste d’investigation qui ne donne pas signe de vie et dont l’appartement est retourné. Un autre qui déterre le dossier de ces fausses noyades et meurt assassiné au fond d’un congélateur. Un gamin errant traumatisé. Quel était le lien entre tous ces faits ?
L'écriture précise et efficace de Thilliez mène ce thriller à bon rythme, les casseroles des personnages épaississent les caractères sans trop alourdir l'intrigue, et l'auteur distille même un peu d'une alchimie scientifique qui vient juste éveiller notre curiosité.
[...] — Ces expériences sur des humains, je crois qu’elles ont réellement existé. L’homme venu ici voilà une heure est au courant, et il cherche à supprimer toutes les traces de cette affaire.
[...] — Je crois que quelqu’un suit la même piste que nous. Il nous devance d’un pouce et élimine tout ce qui pourrait nous aider à progresser. Il remonte le temps et fait du nettoyage.
 Atom[ka] mériterait presque un coup de cœur pour le savant équilibre soigneusement dosé entre le présent et le passé, entre une enquête survoltée à la poursuite de serial-killers (oui, au pluriel même !) et un arrière-plan d'investigation journalistique, bien documenté, sur d'effroyables expériences radioactives.
Un équilibre qui fait de ce bouquin un excellent page-turner comme l'on dit, et certainement l'un des meilleurs thrillers lus ces derniers temps.
Pourquoi pas un vrai coup de cœur alors ? Peut-être une intrigue en poupées gigognes un petit peu too much et un couple de flics un peu trop secoués, Thilliez n'y est pas allé avec le dos de la main morte.

Pour celles et ceux qui aiment les congélateurs.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 30 avril 2021

Les irradiés de Beryl (Christophe Bataille)

[...] Irresponsabilité ou incompétence.

On se souvient avec effroi de la découverte du petit bouquin de Christophe Bataille, L'expérience, qui racontait les essais atmosphériques des bombes "Gerboises" en 1961 en Algérie à Reggane, avec des trouffions envoyés dans une tranchée, vêtus d'une légère combinaison de protection, à quelques centaines de mètres de la bombe, à côté de cages renfermant lapins et chèvres.
On remet ça avec Les irradiés de Béryl, un témoignage de plusieurs acteurs (dont principalement Louis Bulidon) de l'essai de la bombe Béryl en mai 1962 : un fiasco, une catastrophe, un Tchernobyl avant l'heure.
Louis Bulidon était l'un des appelés présents sur le site d'In-Ekker, en plein cœur du Hoggar, qui accueillait les essais souterrains français après les protestations qui suivirent les essais atmosphériques de Reggane.
Des appelés qui se trouvaient privilégiés d'échapper aux opérations de maintien de l'ordre en Algérie, des sursitaires jeunes et enthousiastes de participer à l'essor de la recherche nucléaire française, ignorants des tenants et des aboutissants et surtout des dangers auxquels ils étaient exposés.
[...] De fait, nous revendiquions un statut d'universitaires, et plus précisément de scientifiques mis à disposition de l'armée.
Le petit bouquin du deuxième classe Bulidon a été écrit tout récemment, cinquante ans après les faits : il évite heureusement le ton trop polémique ou revendicatif et se contente d'exposer les faits de manière précise et rigoureuse (la maman de Louis Bulidon avait conservé ses lettres de l'époque, ce qui permet de retrouver un peu de la naïveté d'alors).
La bombe Béryl du 1er mai 1962 sera une cata : la montagne où elle était enfouie n'a pas résisté et un énorme nuage radioactif s'en est échappé, irradiant toute la zone, militaires et indigènes, jusqu'au Niger. Lorsque le nuage est apparu, ce fut la débandade parmi les officiels et les ministres (Messmer, encore lui, était présent).
[...] Munis de seaux d'eau, de brosses et de lessive [...] ils se livrèrent à un spectacle ahurissant. Totalement indifférents à ma présence, ils se débarrassèrent de leurs vêtements et, nus comme des cochons de ferme prêts pour la saignée,  ils se roulèrent comme des fous furieux, chacun dans son banc de sable, tout en maniant les brosses du laboratoire pour se frotter tout le corps.
[...] Pour ma part, je n'irai pas jusqu'à affirmer que nous aurions servi de cobayes à In-Ekker, mais j'estime que l'Armée ne peut échapper au soupçon d'irresponsabilité ou d'incompétence.
Les deux mon capitaine ?
Pour celles et ceux qui aiment un peu savoir.
L'avis du Monde.




dimanche 14 février 2021

L'honorable société (DOA & Dominique Manotti)

[...] – L'opacité de la filière nucléaire française.

Décidément la période est celle de la redécouverte des grandes figures du polar français : après Hervé Le Corre, voici des retrouvailles avec Dominique Manotti et DOA  (le pseudo de Hervé Albertazzi).
Deux auteurs que l'on connait déjà [1] [2] mais qui se retrouvent ici pour écrire un thriller politique à quatre mains.
On retrouvera bien sûr les passions et les travers de l'un comme de l'autre (notamment le déplorable engouement de DOA pour les sigles technos !) mais le mélange s'avère finalement plutôt réussi.
À la veille de l'élection présidentielle, quelques barbouzes commettent une bavure en voulant cambrioler l'ordinateur du responsable de la sécurité du CEA. La victime ne se relèvera pas et pendant le même temps quelques activistes écolos s'égarent dans des bêtises.
[...] Une barbouzerie qui a mal tourné. À enterrer, en urgence.
Voilà  de quoi affoler tout le monde : le candidat-président et son entourage, l'opposition, les journalistes, les multiples services de sécurité et de polices. 
C'est parti pour une intrigue vive et percutante, un montage cinéma sans temps mort, des personnages et des actions multiples qui vont s'entrecroiser : tous les codes du genre sont réunis ...
On s'amusera peut-être à deviner (le bouquin a été écrit en 2011) qui se cache derrière les masques de tel candidat-président hyperactif, de telle femme à la tête du nucléaire français ou encore de telle entreprise de béton implantée en françafrique, mais c'est à la fois facile et inutile car là n'est pas vraiment l'enjeu de cette politique-fiction qui préfère seulement nous rappeler quelques saines vérités pas toujours bonnes à écrire : c'était l'époque où Bouygues a fait main basse sur Areva mais plus globalement les auteurs veulent mettre un coup de projecteur sur la collusion entre le monde des affaires et celui de la politique.
Aujourd'hui, c'est devenu monnaie courante, si l'on peut dire.
[...] — Comment tu as formulé ça, déjà ?
— La propension congénitale à l’opacité de la filière nucléaire française. 
[...] La patronne d’un groupe privé a dicté les termes de la privatisation d’un bijou industriel public à un futur président d’abord et avant tout choisi par elle.
[...] Confusion totale des genres entre les sphères dirigeantes des grandes entreprises et le bien public.
Tout cela se lit avec plaisir, le bouquin est écrit par des pros et c'est un bon page-turner avec plusieurs personnages qui bénéficient de portraits fouillés. Mais il manque à cette histoire comme un petit supplément d'âme, comme un souffle épique qui viendrait animer ce sujet un peu aride et réveiller une mise en scène finalement un peu convenue.

Pour celles et ceux qui aiment en savoir un peu plus.
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lundi 7 décembre 2020

Le Cherokee (Richard Morgiève)

[...] Les dieux de la colère étaient aux tambours.

Le Cherokee : voilà un bouquin qui cache bien son jeu : de prime abord on dirait une traduction à la va vite d'une série B des années 50.
[...] Il a allumé sa cigarette avec son Zippo, d'un geste de cow-boy.
On est au cœur de l'hiver dans l'Utah, en pleine guerre froide, la guerre de Corée est à peine terminée, la bombe atomique, McCarthy et les martiens menacent, tout le monde a peur des rouges et des petits hommes verts.
Sauf que ce thriller très américain est une sorte de pastiche écrit par un frenchy bien de chez nous : Richard Morgiève !
Il faut s'habituer à sa prose, celle des rednecks des hauts plateaux, son rythme chaloupé qui est celui du pickup bringuebalant sur les pistes.
D'autant que le shérif Corey en rajoute un peu pour tromper ses interlocuteurs (et l'auteur ses lecteurs).
[...] Corey avait la voix enrouée, traînante, l'accent des ploucs qui forniquaient en famille. Les gens se faisaient une idée sur lui qui n'était pas la bonne – ils prenaient la piste du mauvais pied.
[...] Il fallait prendre du bon temps quand on pouvait – et pour l'accent, il se forçait un peu. La vie était marrante.
Sous ses allures de ploucs du farouest le tandem Morgiève-Corey a quand même des références et cite, en vrac : le flic allemand Ernst Gennat, Sartre, Shakespeare, les tableaux de Hopper, la relativité d'Einstein, le divan de Freud, et bien d'autres encore.
[...] — Je connais pas beaucoup d'hommes comme vous, shérif… Pour parler vrai, je connais que vous comme vous.
Avouons qu'il y a bien quelques longueurs dans ce gros pavé de 500 pages, lorsque le shérif Nick Corey se met à philosopher un peu trop sur le difficile métier d'enquêteur et l'on a parfois hâte de le voir revenir à la chasse aux indices. 
Faut dire qu'il a de quoi faire : par une belle nuit d'hiver, il découvre une voiture abandonnée où flotte encore la trace d'un parfum français, un avion de l'USAF se pose sur la route mais sans pilote à bord, le FBI débarque avec armes et bagages façon rencontre du cinquième type, et l'on parlera même bientôt d'un tueur en série sans oublier une surprenante histoire d'amour ...
Ouf !
Le shérif Corey se laisse balader entre toutes ces intrigues, porter par tous ces événements, un petit peu à la manière du commissaire Adamsberg de dame Vargas.
Et la prose de Morgiève balance sans cesse entre des formules un peu lourdingues :
[...] Penser était lâche et se suicider aussi. Pas de solution à la condition humaine, on avançait par défaut.
et d'autres passages touchés par la grâce :
[...] Ed Wolf est sorti, un peu trop voûté pour un homme qui n'avait que cinquante ans, mais tout le monde ne portait pas le même poids.
Mais au tiers du bouquin l'intrigue aura pris de l'épaisseur, le shérif et le lecteur auront trouvé leur rythme pour un polar original à plus d'un titre.
Bientôt, vous aussi entendrez les dieux de la colère aux tambours et peut-être aurez vous la chance de voir le puma blanc ...

Pour celles et ceux qui aiment le farouest l'hiver.
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samedi 24 octobre 2020

Sorbonne plage (Edouard Launet)

[...] Le pedigree des personnages.

Sorbonne plage de Edouard Launet (journaliste scientifique) : voici un excellent et opportun contrepoint au gros album sur La Bombe dont on parlait ici même il y a quelques jours. 
Ce roman historique est en quelque sorte le point de vue 'français' sur la naissance de cette bombe atomique.
Un point de vue d'autant plus intéressant et original que l'auteur a choisi de nous retracer cette histoire (une "histoire qui commence bien et qui finit mal" comme chacun sait) à travers le prisme des vacances que nos scientifiques allaient passer régulièrement en Bretagne ! Savoureux. 
Un angle d'attaque où, de l'aveu même d'Edouard Launet, il peut 
[...] sembler excessif d'aller traquer les prémices de la catastrophe jusque dans les balades en mer et les photos de famille, de donner un arrière-plan dramatique à chacune de ces anodines scènes de vacances. 
[...] Ces images sont en effet bien banales si l'on fait abstraction du pedigree des personnages qui les composent.
Pedigree, voilà bien un mot-clé : Launet nous décrit par le petit bout de la lorgnette et de l'historiette, le microcosme très fermé de ces universitaires bardés de diplômes et de prix Nobel, la double-crème de l'intelligentsia française. 
Aveuglés par leur arrogance, ils refuseront de voir les conséquences de ces recherches, tout comme ils ne verront pas venir les américains qui les devanceront dans la course à la bombinette. 
Avec cette peinture acide et désabusée, on n'apprendra pas grand chose sur l'histoire de la bombe (l'album déjà évoqué est clairement plus instructif sur ce plan) mais beaucoup sur l'exception intellectuelle franco-française.
Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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BD : La bombe



La Bombe : plusieurs scénaristes (dont le journaliste Laurent-Frédéric Bollée), un dessinateur québécois (Denis Rodier), le parrainage du Monde et plusieurs années de travail pour retracer dans ce gros album de 500 pages l'histoire (que dis-je ! l'Histoire) de la bombe atomique.
Tout le monde est au rendez-vous, des mines du Katanga belge à Los Alamos en passant par Narvik et la bataille de l'eau lourde, tout le monde est convoqué : Einstein, Oppenheimer, Fermi, Heisenberg, ... et toux ceux dont l'Histoire a oublié les noms comme ce général Groves directeur du projet Manhattan. 
Très vite la course poursuite est lancée (dès avant 1940) et la BD se lit comme un thriller alors que chacun connait pourtant le sinistre dénouement le 6 août 1945 à 8h15. 
L'histoire est vue du côté US et le bouquin permet de voir comment les américains basculent peu à peu d'une arme de dissuasion face à l'Allemagne nazie (vaincue en 1940) à une arme de domination mondiale ("testée" en 1945, et plutôt deux fois qu'une), une arme qui ne modifia pas vraiment le cours de la guerre mais qui changea assurément le monde. 
Un album documentaire de référence où les auteurs arrivent à faire passer suffisamment d'émotion pour nous emporter avec le souffle de cette bombe et de cette Histoire.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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samedi 8 juin 2019

De bonnes raisons de mourir (Morgan Audic)

[...] – C’est vraiment le pire endroit où mourir.

Il y a pas mal de bonnes raisons de lire ce très bon polar De bonnes raisons de mourir du breton Morgan Audic, qui est fasciné comme nous tous par cet événement si proche et si redouté dont, plus de trente ans après, on explore toujours les traces gravées durablement dans les esprits de tous et les chairs de quelques uns.
Après la BD reportage (Un printemps à Tchernobyl), après le roman journalistique (La Supplication), après l'introspection autobiographie (86 année blanche), voici donc le polar.
Tous ouvrages très remarquables, à la hauteur de la gravité des lieux et des événements.
Comme il est d’usage au rayon polar, tout commence par un cadavre : celui d’un fils de notable russe, torturé et mutilé, accroché sur la façade d’un immeuble de Pripiat, la ville désertée près de la centrale.
Un meurtre qui semble faire écho à un cold case non élucidé qui se serait déroulé trente ans plus tôt, le jour même de l’explosion.
[...] Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. 
Morgan Audic nous évite de justesse le polar dépliant touristique, façon Tchernobyl comme si vous y étiez, et réussit à placer la barre assez haut.
L’un des chapitres s’intitule d’ailleurs ‘Nouvelles de la fin de monde’.
Le décor est planté : bien sûr la fin de l’innocence nucléaire (un hiver nucléaire que certains croyaient réservé à l’impéritie communiste jusqu’à ce que les insoupçonnables nippons soient également rattrapés à Fukushima), la fin du monde soviétique (Pripiat n’est plus en URSS), la fin même de cette Ukraine dont les sécessionnistes pro-russes grignotent la région du Donbass (à Donetsk nous sommes en pleine guerre civile), et la fin tout court pour quelques uns des personnages dont les derniers jours s’écoulent au rythme trop rapide du crépitement des compteurs Geiger.
[...] Les gens veulent croire que c’est du passé, Tchernobyl. Mais toutes les victimes de la catastrophe ne sont pas nées. 
La première partie du bouquin laisse se développer lentement mais sûrement une intrigue policière solide mais Audic enchaînera ensuite les twists rocambolesques et les coups de théâtre avec un peu trop de facilité.
Un auteur (français !) à suivre de près et surtout un documentaire passionnant à lire au moment même où les autorités françaises élargissent le périmètre de sécurité [clic] autour de nos centrales.
On peut aussi découvrir Slavutitch, la ville surréaliste construite après l’explosion, à quelques dizaines de kilomètres de là, avec ce petit article de Libé.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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samedi 8 décembre 2018

French uranium (Eva Joly & Judith Perrignon)

[...] – Il n’y aura pas d’enquête, c’est ça ?

On attendait sans doute un peu trop de ce French Uranium avec deux belles signatures créditées au générique : la journaliste Judith Perrignon et une Eva Joly qu'on ne présente plus.
Alors il flotte comme un petit air de déception sur cette lecture où l'on n'apprendra finalement pas grand chose qu'on ne sache ou suppose déjà sur les dessous pas très propres de notre république : politique, magouille et affairisme font évidemment bon ménage quand il s'agit d'exploiter quelques anciennes colonies où gisent encore quelques minerais précieux.
Reste tout de même le plaisir d'un thriller de bonne facture, d'une écriture classique mais sans relief, monté comme un scénario de cinéma.
[...] – Il n’y aura pas d’enquête, c’est ça ?
– La mort d’une pute de deux coups de couteau dans le ventre, c’est comme la mort de l’ouvrier sur son chantier. Une mort naturelle.
[...] Son empire ?
– Sa principale activité, c’est le commerce de matières premières.
– Uranium ?
– Entre autres.
[...] C’est même lui qui suggéra que l’achat des avions Rafale par le Nigeria soit nanti par cette mine d’uranium et l’argent prêté par la banque.
Notre monde n'est pas joli nous dit Eva. Nous n'en doutions pas certes, mais nous aurions aimé en apprendre un peu plus sur les mécaniques à l'œuvre.

Pour celles et ceux qui aiment les dessous pas très propres (de la République).
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lundi 7 novembre 2016

BD : Un printemps à Tchernobyl


L'étrangeté de vivre là-bas.

Et voici le dernier volet de notre série atomique en cette année 2016, anniversaire de Tchernobyl et de Fukushima.
Après le bouquin de Lucile Bordes et après la terrible Supplication de la biélorusse Svetlana Alexievitch, voici en images cette fois, la BD du breton Emmanuel Lepage, dessinateur engagé : dessin'acteur.
L'idée de cet album est en apparence toute simple puisqu'il s'agit de mettre en images le voyage même de Lepage qui s'est rendu sur place (avec un groupe d'amis artistes) pour témoigner à sa façon.
On n'est pas très loin de l'approche 'factuelle' du manga de Kazuto Tatsuta mais dans un style plus intellectuel, plus militant, plus engagé ici.
Ce reportage s'ouvre sur les images de l'auteur en train de lire La supplication, avant l'arrivée du groupe à Pripiat, la ville de la centrale, une ville qui nous est devenue presque familière après toutes ces lectures.
[...] Pripiat accueillait ingénieurs et ouvriers qui travaillaient à la centrale, ainsi que leur famille. La moyenne d'âge n'excédait pas trente ans. De nombreuses femmes attendaient un enfant. Ils étaient l'élite.
[...] La table se garnit de toutes sortes de mets. Comme si nos hôtes, malgré le fossé de la langue, savaient qu'après l'expérience que nous venons de vivre, il fallait convoquer la vie ... comme les repas qui suivent les enterrements.
Les textes de Lepage sont très réfléchis, très mesurés et réussissent, en se contentant de questionner les faits, réussissent à éviter de verser dans le scoop sensationnel, l'écologie pontifiante ou la vindicte militante.
Mais à l'opposé de La Supplication russe qui s'effaçait entièrement derrière les paroles transmises, ici le 'je' prend beaucoup de place (trop ?) : Lepage nous raconte sa démarche, ses peurs, ses motivations, ses doutes, ...
[...] En Ukraine, comme en France, comme partout, on choisit de rassurer. Par peur de regarder la réalité en face ? Penser autrement serait comme se pencher au-dessus d'un puits sans fond. On risquerait d'être saisi de vertige.
Les dessins sont superbes, crayons et pastels : Lepage manie son crayon comme d'autres un appareil photo et il fallait bien un maître dans l'art du portrait comme lui pour nous faire approcher ceux qui vivent là-bas, dans 'la zone'.

Pour celles et ceux qui aiment se rendre compte.
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mardi 4 octobre 2016

La supplication (Svetlana Alexievitch)

[...] Reconstituer les sentiments et non les événements.

Nous sommes sur le point de clôturer cette année 2016 qui fut des plus radioactives, la faute aux anniversaires : celui des 5 ans de Fukushima et celui des 30 ans de Tchernobyl :
- Kazuto Tatsuta nous a emmenés Au cœur de Fukushima avec son manga sur les travailleurs chargés de démonter la centrale
- Lucile Bordes nous a fait revivre 86, année blanche et les événements de Tchernobyl.
Dix ans après la catastrophe de Tchernobyl, la biélorusse Svetlana Alexievitch publiait dans La supplication le résultat des nombreuses interviews qu'elle avait recueillies auprès des populations. Un livre fondateur.
Un devoir de mémoire, non pas sur les événements eux-mêmes mais bien sur les traces que laissent ces événements dans la vie des hommes et des femmes.
[...] Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire. Voilà le plus difficile  : concilier les deux vérités, la personnelle et la générale.
[...] Plus d’une fois, j’ai eu l’impression de noter le futur.
[...] Reconstituer les sentiments et non les événements.
[...] Je vous ai prévenue... Je n’ai rien de bien héroïque à raconter, rien pour la plume d’un écrivain.
Avec ce remarquable travail, l'auteure se limite à une courte introduction et s'efface pour laisser toute la place à la parole de ceux qui ont été recrutés comme liquidateurs, de celles et ceux qui ont été évacués manu militari des zones contaminées, de celles et ceux qui n'ont pas voulu quitter leur village et qui se sont accrochés à leur potager radioactif aux douces lueurs bleutées ou pire, de celles et ceux dont les villages n'ont pas été évacués faute de moyens et pire encore, de celles et ceux qui sont arrivés plus tard pour occuper ces villages désertés, venus de la Tchétchénie ou du Tadjikistan, fuyant des périls plus mortels encore que le césium.
Un chœur d'humaine parole. Une humanité passée à la moulinette dans les broyeurs de notre époque.
Autant vous prévenir : la lecture est éprouvante, certaines tranches de vie sont ahurissantes et il vaut mieux apprécier ce livre à petites doses (prévoyez votre dosimètre) pour éviter de sombrer après avoir entendu celles et ceux qui se racontent ici.
Des russes qui racontent cela à la russe et nous permettent de les mieux connaître, un peu.
[...] Tout le monde était bien payé  : trois fois le salaire mensuel plus des frais de mission. Et puis, on buvait... Vous savez, la vodka, ça aide... Elle enlève le stress.
[...] Chez nous, la victoire n’est pas un événement, mais un processus. La vie est une lutte. Il faut toujours surmonter quelque chose. C’est de là que vient notre amour pour les inondations, les incendies, les tempêtes. Nous avons besoin de lieux pour “manifester du courage et de l’héroïsme”.
[...] Un lieu pour y planter un drapeau.
L'étiquette de roman choral n'a peut-être jamais été aussi juste : mais cette polyphonie sonne comme un chant funèbre aux accents de dérisoire.
[...] Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l’attraper. On le fait passer au dosimètre. Il “brille” à un point tel qu’il est impossible de le mettre en prison ou à l’hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus. Vous ne riez pas  ? (Il rit.)
[...] Nous chassons aussi pour nous-mêmes, et nous mangeons notre gibier. Au début, nous avions tous peur. Puis nous nous sommes habitués. Il faut bien manger quelque chose. Nous n’allons tout de même pas déménager sur la Lune, ou sur une autre planète.
[...] Avez-vous entendu parler des hibakushi de Hiroshima  ? Les survivants de l’explosion... Ils ne peuvent se marier qu’entre eux. On n’en parle pas, chez nous. On n’écrit rien à ce sujet. Mais nous existons, nous autres, les hibakushi de Tchernobyl...
[...] Comment croire une chose inconcevable  ?
Le livre de Svetlana Alexievitch est remarquable et l'accumulation de ces monologues effarants est éprouvante : paradoxalement, il nous manquerait peut-être bien la parole de l'auteure qui s'est effacée derrière ses compatriotes.
On repart bientôt pour Tchernobyl avec une BD d'Emmanuel Lepage (où justement, sur l'une des premières planches de l'album, un personnage lit ... La Supplication).

Pour celles et ceux qui aiment les gens.
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mercredi 21 septembre 2016

86, année blanche (Lucile Bordes)

[...] J’aurais aimé prier, si j’avais su. Mais j’étais une vraie communiste.

2016 sera radioactive, la faute aux anniversaires : celui des 5 ans de Fukushima qui nous a valu un très intéressant manga [1] et celui des 30 ans de Tchernobyl qui incite Lucile Bordes à revivre ici l'été de ses quinze ans.
Avec ce 86, année blanche, l'auteure nous invite à partager l'été 1986 de trois femmes : elle-même, jeune ado d'une famille communiste dans le sud de la France, et l'été de deux femmes russes nées du mauvais côté du fameux nuage.
Tandis que sa famille est traumatisée par la fermeture des chantiers navals de la NORMED de La Ciotat et La Seyne/mer, la jeune Lucile n'a d'yeux et d'oreilles que pour la télé qui annonce timidement la fin du monde quelque part dans l'est.
[...] Est-ce que ça pouvait être la fin du monde à un endroit et pas à un autre ?  
Aucune polémique dans ce bouquin qui se contente (et c'est son charme et c'est sa force) de décrire par le menu les doutes de ces trois femmes, toutes trois baignées dans l'idéal communiste (revisité avec tendresse et bienveillance), toutes trois désemparées par ce qui leur arrive (ce qui arrive au monde).
[...] On ne se doutait pas. On ne doutait de rien.
[...] J’aurais aimé prier, si j’avais su. Mais j’étais une vraie communiste. 
Les pages les plus fortes résonnent comme un écho au manga de Kazuto Tatsuta et décrivent comment les hommes, les liquidateurs, furent envoyés à la guerre contre l'atome.
[...] Je n’ai imaginé à aucun moment que c’était la guerre. Que certains donnaient leur vie.
[...] Les dosimètres claquent si fort que les machines ne tiennent pas le coup. Les robots (les robots allemands même) tombent en panne et se jettent dans le vide. Seuls l’homme, et la pelle, et la main, quand la pelle n’est pas commode.
[...] Très vite, aucun homme de sa section ne s’embarrasserait plus des appareils de mesure, bridés une fois pour toutes à une dose forfaitaire, ils arrêteraient de compter, ils en seraient là, ils ne compteraient plus, au sens propre. 
Certains les compteront tout de même et parleront de plus de 500.000 liquidateurs.
Le plus intrigant, le plus inquiétant, n'est pas tant le combat mené par cette 'chair à centrale' envoyée nettoyer la 'zone' mais bien la vie qui continue pour les épouses et les enfants restés en arrière.
Le dévouement de l'épouse qui accompagne les derniers jours de son mari gravement irradié reste imprimé pour longtemps dans la mémoire du lecteur.
Trois voix de femmes, très attachantes, qui ne vivent pas directement au cœur de l'événement mais qui, en quelque sorte, le regarde et le commente : c'est bien pire et tout cela préfigure ce que notre siècle est en train de devenir, où la vie ordinaire s’accommode tant bien que mal de la radioactivité grandissante. Et où la cueillette des champignons est interdite.
Dans un silence assourdissant.
Un petit livre rouge indispensable.

Pour celles et ceux qui aiment les communistes.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

vendredi 13 mai 2016

Dans les eaux du lac interdit (Hamid Ismaïlov)

[...] C’était un lac magnifique.

La bonne bouille de Hamid Ismaïlov cache un redoutable conteur. Un de ceux que l'on aurait grand plaisir à rencontrer à bord d'un voyage en transsibérien pour nous faire passer le temps et nous instruire du même moment.
[...] Les voies de la steppe, fussent-elles ferrées, sont longues et monotones, et la seule manière d’écourter un périple, c’est la conversation.
Ce conteur ouzbek n'a même pas besoin d'inventer une histoire : il se contente de piocher dans l'Histoire de son pays, en pleine guerre froide, lorsque les soviétiques essayaient de damer le pion aux américains et testaient leurs bombinettes.
Elles font la fierté de tout le peuple, jusqu'aux populations locales pourtant victimes des radiations.
[...] C’est notre devoir absolu non seulement de rattraper, mais de surpasser les Américains ! En cas de troisième guerre mondiale ! » concluait-il avec son slogan favori.
[...] L’invariable credo de Shaken : « Non seulement on va rattraper les Américains, mais on va les surpasser ! ».
En pleine steppe, les russes font donc péter quelques mégatonnes (comme d'autres que je ne nommerai pas, le firent au Sahara par exemple, avant d'aller ailleurs s'habiller en bikini).
Sans se préoccuper des populations locales (comment ça camarade général ? y'avait du monde là-dessous ?).
[...] Entre 1949 et 1989, au Polygone nucléaire de Semipalantisk, il fut réalisé un total de 468 explosions nucléaires, dont 125 explosions atmosphériques et 343 explosions souterraines. La puissance totale des appareils nucléaires testés dans l’atmosphère et sous la terre au Polygone (dans une région peuplée) dépassait par un facteur de 2 500 la puissance de la bombe lâchée sur Hiroshima par les Américains en 1945.
Et hop, on fait encore péter une bombinette. Les trains déraillent, les écoliers se planquent sous les pupitres, quelques scènes ahurissantes et la vie continue.
[...] Ce fut durant un cours de langue kazakhe que les fenêtres de la classe se mirent à cliqueter et les bancs à dériver sur le sol.
[...] Un souffle d’air bourdonnant les dépassa à toute vitesse et les tuiles du toit de l’école s’arrachèrent. Puis soudain un silence épouvantable.
Et puisque l'on fête les anniversaires de Tchernobyl ou de Fukushima, voici une lecture salutaire de plus qui viendra s'empiler sur votre étagère radioactive après [1], [2], [3] ...
Ismaïlov ne cherche pas la polémique, n'écrit pas un pamphlet, n'accuse personne (on évoque à peine le centre d'essais, comme si les champignons vénéneux explosaient tout seuls, quasi naturellement), non Ismaïlov se contente de décrire la vie quotidienne de cette population ouzbèque, perdue au bord d'une voie ferrée. La démonstration n'en est que plus implacable.
[...] En fin d’après-midi, Tonton Shaken emmena les enfants au lac mort. « Ne buvez pas l’eau et ne la touchez pas », leur dit-il. C’était un lac magnifique qui s’était formé après l’explosion d’une bombe atomique.
Le héros Yherzan a l'apparence d'un jeune garçon. Atteint du mal, il ne grandit plus mais il va se découvrir un talent inné pour le violon tandis que la jeune fille qu'il aimait, elle, continue sa vie.
[...] Le destin joue de sales tours à tout le monde, se disait-il. Les gens vivent leurs vies à des vitesses variables.
Un très court roman (à peine plus de 100 pages) mais une démonstration implacable et une plongée surréaliste dans la poésie des steppes d'Asie centrale.

Pour celles et ceux qui aiment ne pas grandir.
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