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dimanche 7 janvier 2024

Le tour du monde en 72 jours (Nellie Bly)


[...] Faire le tour du monde en moins de quatre-vingts jours.

●    L'auteure, le livre (216 pages, 2017, 1890 en VO) :

L'américaine Elizabeth Jane Cochrane (Nellie Bly sera son nom de plume) est née en 1864 en Pennsylvanie. Ce fut une journaliste d'investigation intrépide, réputée pour ses reportages "immersifs" : elle travaillait "infiltrée" là où il ne fallait pas mettre son joli petit nez, dans une usine de conserve où les femmes étaient exploitées par exemple. À 23 ans, elle se fit même passer pour folle pour les besoins d'un reportage sur les conditions effroyables d'un asile d'aliénées. Reportage qui fit grand bruit à l'époque et dont on parle aujourd'hui encore : Virginie Ollagnier en a même tiré une BD : Dans l'antre de la folie.
Entre deux missions sous couverture, en guise de vacances !, la jeune femme de 25 ans se lance dans un tour du monde en 72 jours, histoire de battre le record virtuel de Phileas Fogg, le héros de Jules Verne.

●    On aime :

❤️ Les amateurs d'aventure seront sans doute déçus : la jeune américaine voyage en première classe sur de beaux vapeurs affrétés à coup de dollars par son journal.
Son principal exploit aura été de faire tenir dans un seul sac de voyage tous ses effets dont une seule robe taillée sur mesure.
Alors quel peut donc être l'intérêt de son journal de bord ?
D'abord la personnalité de son auteure : une toute jeune femme (elle n'a que vingt-cinq ans !), intrépide et sûre d'elle-même, qui voyage seule dans un monde d'hommes qui laissait peu de place aux dames, même aussi mignonnes.
On apprécie cette immersion rétro (Nellie a une jolie plume) dans le charme désuet d'une époque bien révolue. 
On s'intéresse à son regard porté sur le monde qu'elle parcourt : la jeune américaine émancipée voyage en compagnie des maîtres des mers, ces britanniques un peu coincés : le contraste est savoureux.
[...] L’amour indéfectible des Anglais pour leur reine m’impressionnait beaucoup. Même moi, fervente Américaine, convaincue que l’homme est caractérisé par ce qu’ il devient, et non par sa naissance, je ne pus m’empêcher d’admirer leur dévotion pour la famille royale.
Et puis surtout, étonnant et très instructif, il y a ce doux et innocent racisme qui n'a rien à envier à l'arrogance coloniale des anglais.
En bateau :
[...] La douce mélodie des chansons de nègres entonnées par les hommes dans le fumoir.
Au Moyen-Orient :
[...] Le requin n’attaque pas l’homme noir, m’expliqua-t-on. Une fois que j’eus senti l’odeur de la graisse dont ils s’enduisaient le corps, je compris pourquoi ce prédateur se tient éloigné.
En Asie :
[...] Les coolies ont la désagréable manie de grogner comme des cochons. Je ne saurais dire si leurs bruits ont une signification particulière.
[...] Ce coolie était de plus assez farouche - il y a autant de tempéraments chez les coolies que chez les chevaux.
Au Japon :
[...] Le personnel « jap », si alerte, discret et bienveillant, est en tout point supérieur à nos domestiques. Avec leurs collants bleus et leurs tuniques blanches, ils sont aussi plus élégants.

●      L'intrigue :

Rien de bien extraordinaire on l'a dit, dans la relation de ce voyage.
Il y eut bien sûr quelques tempêtes dans le Pacifique (et d'autres de neige dans le train depuis San Francisco).
[...] - Si j’échoue, je ne remettrai plus jamais les pieds à New York, me lamentai-je un jour. Je préférerais encore arriver morte mais victorieuse que vivante et en retard. 
- Ne dites pas ça, mon enfant, répondit Mr Allen, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous conduire à la victoire. J’ai poussé les machines au maximum.
On notera juste que la demoiselle s'est payée le luxe d'aller rencontrer Jules Verne lui-même à Amiens : il la félicitera d'ailleurs chaleureusement, une fois l'exploit accompli et le record de Phileas Fogg battu.
[...] Monsieur et Madame Jules Verne adressent leurs sincères félicitations à la jeune et intrépide Miss Nellie Bly.
Mais le passage le plus émouvant est sans nul doute l'accueil triomphal de son retour en Amérique, "parmi les siens".
[...] Un orchestre s’était déplacé pour moi mais, dans l’excitation, les musiciens avaient oublié de jouer.
[...] Mes compatriotes étaient très fiers que ce fut une des leurs qui ait relevé pareil défi, quant à moi je me félicitais que ce fut une femme qui ait réalisé cet exploit.

Pour celles et ceux qui aiment les jeunes femmes intrépides.
D’autres avis sur Babelio.

lundi 11 octobre 2021

Les vies de Chevrolet (Michel Layaz)

[...] Moi, les voitures, je les aime belles et rapides.

Décidément la Suisse est à l'honneur ce mois-ci : après la virée poétique en Sibérie de Bertrand Schmid, voici dans un tout autre registre, la vie d'un helvète racontée par l'un de ses compatriotes.
Michel Layaz nous conte Les Vies de Chevrolet, une épopée automobile, et oui, le génie de la mécanique était un petit suisse !
Après le roman d'Alessandro Baricco, nous voici donc de nouveau projetés au début du siècle dernier, à l'âge où naissait l'automobile.
Une naissance plutôt timide et discrète puisque même l'exposition universelle de Paris de 1900 semble être passée à côté ...
[...] La plus grande industrie du siècle à venir a été reléguée à l’Annexe de Vincennes, là où personne ne se rend.
Louis Chevrolet lui, ne s'y trompe pas et partira aux États-Unis pour vivre (et nourrir) la Grande Aventure, la Grande Épopée.
Le voici lancé à plus de cent kilomètres heure sur les premiers circuits de course automobile, comme Indianapolis, aux côtés de Lancia par exemple.
Malheureusement, la vie de Louis Chevrolet sera bien chaotique et le petit génie de la mécanique auto et des circuits rapides va passer à côté de quelques occasions et notamment, il va faire cadeau de son nom à l'accent chantant, à un ami qui lui, montrera un sens beaucoup plus aiguisé des affaires ...
[...] Un nom glorieux qui a fait fortune. Suzanne songe à celle qui aurait pu être la leur si Louis ne touchait ne serait-ce qu’un dollar par voiture vendue. Riche à millions. À dizaines de millions. Au diable l’arithmétique. La vie n’est pas à refaire.
[...] Le succès de la marque Chevrolet ne va pas tarder. De cette montagne d’or en expansion, Louis ne retirera pas un kopeck.
[...] J’ai peut-être manqué de chance.
Le bouquin souffre donc un peu de cette déconfiture et après avoir démarré sur les chapeaux de roues, le lecteur suivra en roue libre la fin de l'aventure de Louis Chevrolet alors que celle des autos Chevrolet ne fait que commencer.

Pour celles et ceux qui aiment les moustachus et les automobiles.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 9 juillet 2021

Cette histoire-là (Alessandro Baricco)

[...] C’est une espèce de don.

L'histoire d'Alessandro Baricco démarre en trombe, à 140 km/h précisément, la vitesse atteinte par les bolides qui firent la course Versailles-Madrid en mai 1903 : une vitesse que, à l'époque, on pensait au-delà de la résistance des choses et des hommes.
C'était d'ailleurs presque le cas, puisque les autorités durent arrêter la course après plusieurs accidents mortels où périrent des pilotes (comme l'un des frères Renault) et des "spectateurs" inconscients  du danger qui n'imaginaient pas des bolides débouler aussi vite ... L'ancêtre du Paris-Dakar peut-être !
[...] Trois millions de personnes, dit-on, alignées pour voir cette merveille, hypnotisées par ce miracle.
[...] La veille encore ils ne savaient pas vraiment ce qu’étaient les automobiles : ils les voyaient tout au plus comme des bijoux masculins hypertrophiés. Maintenant, elles tuaient.
[...] En effet, il mit fin à la course, le gouvernement français, par un décret foudroyant et solennel. On étouffa le monstre, avant qu’il puisse tuer encore.
Cette histoire-là c'est celle d'Ultimo (quel prénom !) né au moment où l'automobile prenait tout juste possession des routes et des esprits.
[...] Ultimo s’appelait ainsi parce qu’il avait été le premier enfant. 
— Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu’elle eut repris ses sens après l’accouchement. Il fut donc Ultimo, le dernier.
Ultimo est un enfant étrange et un peu particulier.
[...] C’était un truc à lui, ça : c’était quelqu’un, quand il était là, tu t’en apercevais. Il y a des gens qui ont ça, c’est une espèce de don. Dans mon coin, on dit qu’ils ont l’ombre d’or, mais je ne sais pas pourquoi. Lui, il l’avait.
Pendant que son père s'inventait garagiste un peu trop tôt et attendait les automobiles encore trop rares sur les routes, Ultimo ne rêvait que de routes aux courbes magiques. 
[...] Moi, je construirai une route, dit-il. Où, je n’en sais rien, mais je la construirai. Une route comme jamais personne n’en a imaginé. Une route qui finit là où elle commence. Je la construirai au milieu de nulle part.
[...] Ce ne sera pas une route pour les gens, ce sera une piste, faite pour courir.
Mais il grandissait dans un début de siècle agité et il se retrouva bientôt dans les tranchées du front italien face aux autrichiens : on découvre dans un long passage pas bien gai ce que fut l'effroyable bataille de Caporetto, le Verdun italien, un véritable désastre qui se termina par une déroute titanesque.
[...] Les onze batailles de l’Isonzo, au cours desquelles les Italiens tentèrent d’enfoncer le front autrichien, donnèrent des chiffres hallucinants : pour déplacer la frontière d’une quinzaine de kilomètres, plus d’un million de soldats disparurent du champ de bataille, soit morts, soit blessés.
Mais cette histoire-là est racontée par Baricco et c'est ce qui fait réellement la magie du bouquin, celle qu'on avait découverte avec le mémorable Soie : la plume de l'italien est dense, riche, soignée, ciselée, nourrie des arts et des sciences, réellement jubilatoire, elle nous emmène quelque part entre prose et poésie.
[...] Ne vous laissez pas prendre par la curiosité de savoir qui est l’assassin. Ça, c’est bon pour les romans policiers. Ce sont les coiffeurs qui lisent les romans policiers.
— Vraiment ? 
— Chez nous, en tout cas. Le barbier les lit et ensuite il nous les raconte pendant qu’il nous fait la barbe. Comme ça il nous évite la peine, voyez ? 
— C’est un bon système. 
— On a essayé avec les vrais livres, mais ça n’a pas marché. 
— Ah non ? 
— Notre idée sur les livres, c’est que si on n’arrive pas à les raconter pendant le temps d’un rasage, alors c’est de la littérature. Et ça, c’est pas pour nous. Vous lisez ?
Le livre alterne de grands chapitres comme autant de points de vue sur le parcours d'Ultimo. Tout cela s'emboîte avec plus ou moins de bonheur mais laissera à chacun le loisir de piocher ici ou là. On regrette tout de même un peu que le bouquin ne soit pas plus concentré sur les courses automobiles et le mystérieux Ultimo que l'on ne découvre qu'en contrepoint finalement.

Pour celles et ceux qui aiment les autos.
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samedi 31 août 2019

L'étrange voyage de Donald Crowhurst (Ron Hall et Nicholas Tomalin)

[...] Un voyage de ce genre, touche presque à la folie.

C’est pas l’homme qui prend la mer ... dit-on.
Mais ce n’est pas non plus la mer qui a pris Donald Crowhurst, ce sont plutôt ses propres mensonges : l’une des plus grandes escroqueries du siècle dernier.
Criblé de dettes, Donald Crowhurst s’engage en octobre 68 dans la première course en solitaire et sans escale autour du monde, en espérant ainsi renflouer ses finances avec le premier prix.
[...] Je suis parti le 31 octobre, dernier jour autorisé par le règlement, et mon départ s'est effectué dans un véritable tourbillon. De ma vie, je n'avais pris la mer dans un tel état d'impréparation. J'ai appareillé sans avoir seulement pu hisser les voiles que j'avais l'intention d'utiliser, ce qui, pour un voyage de ce genre, touche presque à la folie. 
En juillet 1969, 240 jours plus tard, il se prépare à franchir la ligne d’arrivée en grand gagnant devant les autres concurrents qui approchent (Bernard Moitessier en était) ... mais Donald Crowhurst n’a pas quitté l’Atlantique où il cabotait en rond !
Avant l’invention des GPS et autres balises, équipé de sa seule radio, il aura réussi à mystifier tout le monde, à commencer par lui-même peut-être.
Mais la fin sera beaucoup plus tragique.
Ce bouquin déjà ancien est paru juste après, en 1972, et a été rédigé par deux journalistes du Sunday Times, Ron Hall et Nicholas Tomalin, qui avaient couvert les événements.
C’est le résultat d’un travail scrupuleux et rigoureux autant dans la recherche des infos que dans la narration qui évite les pièges du ‘roman’ (l’histoire réelle est tellement stupéfiante qu’elle se suffit à elle-même) comme l’aridité du simple compte-rendu journalistique.
[...] Par-dessus tout, il y avait la certitude croissante que sa fraude ne passerait pas inaperçue.
[...] Pratiquement, toutes ses actions au cours de la deuxième moitié de son voyage avaient été consacrées à rendre son histoire vraisemblable. 
Tout l’intérêt du bouquin et de la remarquable enquête des journalistes tient dans la personnalité complexe de l’étrange Donald Crowhurst : ce n’est pas un vulgaire escroc (il n’avait pas pris la mer avec l’idée de tricher), ce n’est pas non plus un simple barjot mythomane.
Et puis il y a la véritable prouesse nautique qui aura consisté à inventer une course plausible et à en rendre compte semaine après semaine sans se fourvoyer ni se contredire !
[...] Sa fraude est, à beaucoup d'égards, la réalisation technique la plus extraordinaire de tout le voyage. 
Avec les deux journalistes, on accompagne au quotidien Donald Crowhurst qui, de petits mensonges en grosses vantardises, s’enfonce peu à peu dans les profondeurs de ce qui finira par devenir une véritable folie. Jusqu’à sa fin tragique. Stupéfiant.
[...] Il aura été écrasé par les pressions accumulées de la situation cauchemardesque dans laquelle il se trouvait, par la solitude, par un environnement hostile, l'effort épuisant que réclamait son mensonge.
[...] Ce qui précipita finalement la folie de Crowhurst, nous ne le savons pas de façon sûre. 
Dommage que la fin de ce bouquin, mi-enquête journalistique, mi-roman d’aventures, soit plombée par quelques chapitres que l’on feuillette rapidement : les deux auteurs se sont laissés embarqués dans une exégèse des textes mystiques écrits par le navigateur solitaire pendant les derniers jours de son périple ...
Cette histoire extraordinaire aura paradoxalement donné quelques films très ordinaires : Les quarantièmes rugissants (1982 de Christian de Challonge avec Jacques Perrin), Deep Water en 2006 et plus récemment Le jour de mon retour (ou Mercy de l’anglais James Marsh en 2018 avec Colin Firth).
Isabelle Autissier a également écrit un roman librement inspiré de cette étonnante histoire.
La Golden Globe vient de fêter ses cinquante ans et se pratique toujours avec des voiliers à l’ancienne.

Pour celles et ceux qui aiment les navigateurs solitaires, même un peu fous.
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samedi 12 décembre 2015

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (Haruki Murakami)

Tiens, et si j'écrivais un roman ?

S'il est bien un auteur que l'on pouvait imaginer en coureur de marathon c'est bien le prolixe et célèbre Haruki Murakami, peut-être l'un de 'nos' contemporains les plus lus !
Ce bouquin prémonitoire aura été écrit à mi-course, en 2007, une fois le succès déjà bien installé.
Haruki Murakami passe au crible sa propre vie d'écrivain et de coureur.
Deux vies dans un même miroir, faites d'efforts, de persévérance, de répétition, d'endurance, de concentration et d'opiniâtreté.
[...] Ecrire un roman ou courir un marathon, voilà deux activités qui se ressemblent.
[...] Pour moi, courir est à la fois un exercice et une métaphore.
[...] Durant les courses de fond, le seul adversaire que l'on doit vaincre, c'est soi, le soi qui traîne tout son passé. 
Pendant le premier tiers du bouquin, avouons que même si l'on aime et les sports d'endurance et la littérature, on se demande bien ce que l'on est venu faire ici à écouter Murakami discourir sur ses chaussures, digresser sur la musique de son walkman, bref se tâter les mollets et se regarder le nombril.
Et puis peu à peu, le marathon devient celui du lecteur et l'on se surprend à se passionner pour les souffrances du coureur et l'opiniâtreté de l'auteur.
[...] L'expérience ne change rien à l'affaire, pas plus que l'âge, j'assiste seulement à une répétition de ce qui s'est déjà passé. Je crois que certains processus n'admettent pas les variations. Si vous devez être une part de ce processus, tout ce que vous pouvez faire c'est de vous transformer, ou peut-être même de vous distordre, au moyen d'exercices répétitifs et opiniâtres, et faire que ce processus devienne une part de votre personnalité. Ouf.
Ce bouquin est presque une leçon de vie, de sport et de littérature.
Et puis un jour Murakami, non content de courir une dizaine de kilomètres chaque jour, de souffrir un marathon chaque année, Murakami entreprend de courir un ultra-marathon : 100 kilomètres autour d'un lac, une journée entière de course dans le nord du Japon. Quelques pages magiques.
[...] J'expérimentais pour la première fois l'au-delà des quarante-deux kilomètres. Comme m'élancer ensuite sur une mer inexplorée. Au-delà quelles étaient les créatures inconnues, tapies dans l'attente, qui vivaient là ? Je n'en avais pas la moindre idée. Je ressentais la même terreur que les marins de l'ancien temps.
[...] Depuis le départ, je courais donc depuis onze heures et quarante-deux minutes.
Décidément course de fond et littérature sont appelées à faire bon ménage : déjà deux coups de cœur avec La course Flanagan ou la bio de Zatopek.
Mais si Echenoz filmait Zatopek vu de haut sur un grand écran large pour nous montrer la course du monde, Murakami embarque une caméra intérieure pour mieux nous décrypter les ressorts humains.
[...] Car j'imagine, n'est-ce pas, que l'esprit d'un individu est influencé par son corps ? Ou bien est-ce que le corps et l'esprit interagissent entre eux, influent l'un sur l'autre ?
[...] Bon, il est possible que j'en rajoute un peu. Peut-être après tout avais-je simplement trop couru.
À tout coureur, tout honneur, laissons l'auteur franchir seul la ligne d'arrivée :
[...] Il n'est pas impossible que quelques lecteurs, que ces pages auront intéressés, se disent : "Tiens, si j'essayais de courir ?"

Pour celles et ceux qui aiment les crampes et les livres.
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dimanche 29 septembre 2013

La grande course de Flanagan (Tom McNab)


Cours Flanagan, cours !

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

Il est des bouquins magiques qui vous emportent au loin, à une autre époque, dans un autre milieu, vers une autre culture. Ailleurs.
Il serait vain d’en citer ici mais La grande course de Flanagan de Tom McNab est l’un de ces bouquins fabuleux.
Pourtant ce livre-là ne nous emmène pas très loin : aux US.
Ni vraiment en des temps très reculés : c’était les années de la grande crise, celle de 29.
Non l’exotisme et le dépaysement sont ailleurs puisque ce bouquin nous emmène dans un autre monde, celui des sportifs, des coureurs pour être plus précis, des coureurs de fond, des quelques coureurs de grand fond qui prirent le départ dans les années 1930 pour traverser les US.
Plus de 5.000 km, deux marathons par jour, six jours sur sept.

[…] Messieurs, ici, il s’agit de saisir sa chance. Il n’y a pas d’aumônes dans la Trans-america. Ces athlètes sont venus de soixante et une nations du monde entier. Certains sont chômeurs, d’autres ont vendu leur maison, d’autres encore ont laissé femme ou fiancée pour disputer cette course. Ce sont des hommes, messieurs. Ils savent que c’est un pari, parce que personne n’a jamais parcouru cinq mille kilomètres à travers les États-Unis d’Amérique. Ces hommes sont des athlètes - ce sont aussi des joueurs. Ils parient que leur corps pourra tenir le coup pendant trois mois à quatre-vingt kilomètres par jour.

Une entreprise de folie à une époque où l’on était prêt à tout pour quelques dollars, quitte à danser jour et nuit (c’était l’époque où l’on achevait bien les chevaux), quitte à courir 80 km par jour pendant 3 mois.
C’était la mode des premiers JO, des premiers Tours de France à vélo, des marathons.
C’était la grande crise, celle de 29. Il fallait occuper du monde, la vie ne valait pas chère, il fallait donner de quoi rêver un peu. Du pain et des jeux.

[…] - Ce que nous emmenons d’ici à New-York, c’est du divertissement, répondit Flanagan.
”Partout où nous irons, à chaque minute du parcours, j’ai l’intention de présenter un spectacle.”

Pour sa grande course, Tom McNab s’inspire d’une ‘vraie’ compétition (voir ci-après) et donne le départ en 1931 à ses 2.000 coureurs venus des quatre coins de monde. Quelques coureurs chevronnés mais aussi beaucoup de pauvres types qui, pour sortir leur famille ou leur village de la crise, n’avaient plus que l’espoir des primes promises à l’arrivée. Et leurs jambes.
Comme lors de la véritable Transcontinental Foot Race, un quart d’entre eux arriveront à New York quelques 3 mois et 5.000 km plus tard.

[…] - Alors, Willard, combien ont survécu aux éliminatoires ? “ demanda-t-il.
- Au dernier relevé, mille deux cent quatre-vingts”, répondit Willard en se levant de son bureau après avoir consulté son bloc-notes.
Flanagan jura à haute voix. “Près de mille coureurs éliminés en quatre jours ! Cette course ressemble plus à un massacre qu’à une compétition. Et la fille ?”

t oui, il y a même quelques femmes dont certaines iront jusqu’au bout !
On connait bien ces polars tellement captivants qu’on ne les lâche plus.
Et bien même si l’on est ni sportif ni accro au jogging mais plutôt du genre avachi sur son canapé avec une bière à la main, avec La grande course de Flanagan et Tom McNab, c’est pire qu’un polar, on ne lâche plus le bouquin et on lit, on lit, matin, midi, soir, comme les coureurs, de défi en défi, on veut savoir, on court avec eux, qui va y arriver, qui va craquer, qui va tenir, quand vont cesser les souffrances, allez, allez, tiens bon ! Nom d’un chien quelle histoire !
Le roman est plutôt bien construit, jour après jour, kilomètre après kilomètre, on fait peu à peu la connaissance d’une douzaine de coureurs (leur histoire, leur motivation, …), des liens se tissent, des romances même.
Quelques épisodes homériques (MAM y a trouvé quelques longueurs) viennent ponctuer la course, émailler le récit. Et puis des histoires rocambolesques avec la mafia, la politique, le FBI, les syndicats, … Tout le contexte du pays et de l’époque, passionnant.
La course est aussi une sacrée “affaire” à organiser, avec une caravane comme celle du Tour, des sponsors, et toute la logistique : Flanagan est bientôt proche de la déroute financière. Et puis la rivalité avec les JO, entre sportifs amateurs et professionnels et d’autres histoires encore qu’on vous laisse découvrir.
Tout cela est bigrement intéressant, on se plait à découvrir tout un monde méconnu et on n’a guère le temps de souffler entre les étapes.
Et puis la course bien sûr : foulée après foulée, dans la chaleur accablante des sables du désert de Mojave, dans le froid cinglant des neiges des Rocheuses, … Bien vite, au fil des abandons, la course se resserre. Ils partirent 2.000 mais se virent moins de 500 en arrivant au port de New-York.
Le suspense est sur tous les fronts.


La “vraie” course fut lancée le 4 mars 1928 par Charles C. Pyne.
Il y eut 200 coureurs (et non 2.000) à défier les 5.500 km de cette Transcontinental Foot Race qu’on appela bientôt le Bunion Derby. Seuls 54 furent au rendez-vous de l’arrivée, trois mois plus tard.
Évidemment il faut en profiter pour rappeler le bouquin d’Échenoz sur la vie de Zatopek (un autre coup de cœur !) : ce sera quelques années plus tard et le Monde traversera encore une époque troublée.

Pour celles et ceux qui aiment la course à pied.
D’autres avis sur Babelio et celui de Dominique.

lundi 19 janvier 2009

Courir (Jean Echenoz)


C’est l’histoire d’un type.

On vient juste de dire tout le bien qu'on pensait de la plume de Jean Échenoz avec Lac, qui date de 2005.
Et puis Véro nous a prêté la dernière et toute récente production d'Échenoz : Courir.
Courir, c'est l'histoire d'Émile.
Émile n'aime pas le sport. Émile travaille dans une usine de chaussures Bata en Tchécoslovaquie (c'est ça le destin ?).
Émile sera pourtant le coureur le plus rapide du monde.
Émile n'aime pas trop son boulot à l'usine. Et on s'aperçoit qu'Émile est vraiment très rapide à la course, même s'il court n'importe comment.
Alors, poussé par son entourage, Émile s'entraine, s'entraine encore, par tous les temps.
Bientôt les records de Tchécoslovaquie commencent à tomber dans les poches du survêtement d'Émile.
Encore quelques années d'entrainement et ce sera les records d'Europe puis du monde. Le 5.000 mètres, le 10.000 mètres, le record de l'heure (plus de 20.000 mètres), les médailles d'or des Jeux Olympiques, jusqu'au mythique marathon.
C'est l'histoire d'Émile.
C'est l'histoire de Zatopek, Émile Zatopek, la locomotive tchèque qui sera pendant de nombreuses années l'homme le plus rapide du monde, accumulant records et médailles et courant n'importe comment, sans style, la tête bringuebalant sur le côté, sans méthode, au grand dam des entraineurs et docteurs sportifs. À une époque où le mot dopage n'avait pas encore été inventé et où sur la piste, sur la cendrée comme l'on disait encore, il n'y avait que des hommes et non des cobayes de labos pharmaceutiques.
[...] Un  jour on calculera que, rien qu'en s'entrainant, Émile aura couru trois fois le tour de la Terre. Faire marcher la machine, l'améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n'y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n'est pas beau à voir. C'est qu'il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n'a pas atteint ni n'atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu'il n'a pas le temps de s'en occuper : ce seraient trop d'heures perdues au détriment de son endurance et de l'accroissement de ses forces. Donc même si ce n'est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c'est tout.
Enfin, presque tout. Car Échenoz a l'intelligence de replacer la course d'Émile dans celle, encore plus folle, du monde. Le monde finissant du XX° siècle.
Émile a 17 ans quand le III° Reich envahit les Sudètes (beaucoup) et la Tchécoslovaquie (un peu, tant qu'on y est, on y reste). La première course officielle d'Émile est un cross de la Wehrmacht. Après la guerre il court à Berlin dans le stade construit par Hitler pour les fameux JO de 1936. Plus tard son talent est "utilisé" par la propagande tchèque (ou même celle du PC français avec le cross de l'Humanité). Même si le pouvoir communiste ne lui délivre des visas qu'au compte-goutte ... dès fois qu'il prenne goût à la course de l'autre côté du rideau de fer.
Encore un peu plus tard, il se rallie à la bannière de Dubcek pendant le printemps 68.
On sait comment le printemps se termine : Émile signera donc son autocritique comme tout le monde et, après un passage par les mines d'uranium, finira archiviste dans un sous-sol du ministère des sports.
Ce petit bouquin d'Échenoz (tous les bouquins d'Échenoz sont petits !) se lit à toute allure, à toute vitesse.
En moins de deux heures, en moins de temps qu'il n'en faut à Émile pour courir les 20.000 mètres.
On suit tout cela (les courses d'Émile et la roue de l'Histoire) au rythme donné par Échenoz, dans la foulée d'Émile : c'est passionnant, captivant, haletant.
Sous la plume d'Échenoz, on a l'impression de voir le monde courir à sa perte tandis que le petit bonhomme Émile court sur la planète, poursuivi par les chars, essayant vainement d'échapper à l'Histoire qui finira par le rattraper lorsque, avec l'âge, Émile s'essouffle et se trouve bien heureux de voir quelques jeunes prendre enfin la relève.
Échenoz est un écrivain fort discret et fort talentueux. C'est son dernier bouquin et son écriture si caractéristique (une douce ironie, une tendre cocasserie, faussement naïves), est ici parfaitement dosée et maîtrisée et réussit à nous faire partager pendant quelques pages la course folle d'Émile.
Impeccable.

Pour celles et ceux qui aiment la course à pied, et même pour ceux qui n'aiment pas.
Les éditions de minuit éditent ces 142 pages qui datent de 2008.
Benjamin en parle, Culture-Café et Lucretius aussi. BlueGray a moins aimé. D'autres avis sur Critiques Libres.
Les Éditions de minuit proposent intelligemment de découvrir en ligne les premières pages du roman : c'est ici.
Une bio d'Échenoz.