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lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 24 novembre 2025

Hildur (Satu Rämö)

[...] Le secret des pulls islandais.


Le polar islandais compte encore une nouvelle voix : mais celle-ci cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö a vite appris à maîtriser les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et nous emmène visiter son île d'adoption en ouvrant une nouvelle série avec une fliquette sympathique.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (404 pages, 2024 et 2022 en VOs) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise. 
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande ! 
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot ! 
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : Hildur est son premier, le premier d'une série.
Un polar islandais écrit par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... si c'est pas le summum du polar nordique, ça !
Il vient d'être ré-édité en poche (septembre 2025) à l'occasion de la sortie du second épisode : Rósa & Björk, dont on parlera bientôt.
Et c'est Aleksi Moine qui assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

Ísafjörður est une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande.
L'héroïne de la série, Hildur Rúnarsdóttir, est une jeune femme bien sympathique et le lecteur sait déjà qu'il aura plaisir à la retrouver dans les prochains épisodes.
Habillez-vous d'un pull bien chaud : Hildur pratique le surf dans les vagues glacées qui baignent son île ! 
Parait qu'elles sont meilleures l'hiver ...
« Elle occupait le poste de cheffe de l’unité des enfants disparus dans les régions peu habitées et celui de détective de la brigade criminelle du district d’Ísafjörður. Elle était la seule détective des Fjords de l’Ouest. »
Et puis il y ce personnage qui l'accompagne : Jakob qui lui, vient de ... Finlande !
Jakob est un grand ... amateur de tricot ! Tiens, tiens !
« – Je suis policier. Je fais mes études en Finlande et je viens ici pour un échange.
– À Ísafjörður ? Même la plupart des Islandais ne savent pas placer la ville sur une carte. Pourquoi ?
Jakob n’était pas sûr de savoir comment répondre. »
Ce « tricoteur énigmatique venu de Finlande » est un flic stagiaire, venu acquérir de l'expérience dans ce coin perdu des fjords de l'ouest où il ne se passe pas grand chose.
Jusqu'à ce que l'on découvre un cadavre assassiné dans les décombres laissée par une avalanche.

♥ On aime :

 Très vite, le lecteur va comprendre que la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais, celle que nous avait fait découvrir le réputé Indridason il y a une vingtaine d'années maintenant et sur laquelle surfent plusieurs de ses compatriotes.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, le microcosme de ces quelques humains perdus sur une petite île où tout le monde se connait, les drames qui plongent de profondes racines dans un passé lointain, les sombres histoires de famille, tout y est !
Et pour son premier polar islandais, Satu Rämö a même préparé un bel hommage au maître du genre avec une intrigue qui fait écho à l'un des premiers romans de notre ami Indridason : La cité des jarres, mais on n'en dit pas plus ici pour ne pas divulgâcher.
 Le décor est cependant moins lugubre que celui des enquêtes d'Erlendur : Satu Rämö ne cache pas son plaisir de nous faire (re)découvrir son île d'adoption et son duo d'enquêteurs est bien le tandem idéal pour nous faire partager la vie quotidienne d'une bourgade provinciale, à l'écart de Reykjavík, où régnait jusqu'ici une atmosphère plutôt tranquille entre deux avalanches.
Le lecteur y apprendra plein de choses sur la vie islandaise et se retrouvera un peu comme dans une série tv, avec les parcours des personnages (Hildur et Jakob traînent tous deux des passés compliqués), la routine du poste de police et la vie de ce village isolé, ... Le lecteur sera accompagné tantôt par le regard de l'islandaise Hildur et tantôt par celui du finlandais Jakob, voilà deux guides intéressants.
« Quand deux Islandais qui ne se connaissent pas se rencontrent, ils commencent par chercher les liens qui les unissent. La famille éloignée, les écoles, les jobs d’été. On trouve toujours un lien, grâce auquel cet étranger inconnu devient quelqu’un de familier. L’un d’entre nous. Cela crée un contexte partagé où les deux peuvent se sentir chez soi. »
 L'intrigue policière est menée à un rythme tranquille mais ne décevra pas les habitués.
« L'écheveau sur lequel ils enquêtaient était trop emmêlé pour être quelque chose d'ordinaire comme un meurtre dû à des dettes non réglées ou des problèmes de drogue. »
Satu Rämö en profite pour placer le décor de l'épisode suivant : quand elle était enfant, son héroïne Hildur a perdu ses deux jeunes sœurs, Rósa et Björk, qui ont disparu mystérieusement sur le chemin de l'école (oui, on est bien en Islande ...). 

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 11 juin 2025

Les lendemains qui chantent (Arnaldur Indridason)


[...] Si seulement la réponse était simple.

Un Indridason bon cru où l'insupportable Konrad s'obstine encore et toujours à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour établir un lien entre des événements antédiluviens qui n'en ont apparemment aucun.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (336 pages, février 2025, 2023 en VO) :

Lors de l'épisode précédent de la série "Kónrað" (Les parias), le lecteur avait pratiquement obtenu la clé de pas mal de mystères et s'était dit un peu vite qu'il s'agissait peut-être du dernier de cette série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique et à moitié escroc.
Mais c'était compter sans la persévérance de Arnaldur Indriðason et sans l'obstination de son héros, le fameux Kónrað, Konni pour les intimes.
Alors, après Les parias, voici donc Les lendemains qui chantent, un roman où Indriðason affûte encore son regard sur l'Histoire de son île, une histoire faite de compromissions, de corruptions et d'égarements.

Le canevas et les personnages :

Et bien non, Konni, le flic à la retraite, n'en a pas fini avec les mystères du passé.
Dans les années 70, un homosexuel a été assassiné : son corps n'a pas été retrouvé mais un homme, Natan, a été arrêté et a fini par avouer le meurtre. Natan est mort en prison.
La victime c'était Skafti, « Skafti Timoteus Hallgrimsson, dont on pensait qu’il avait été assassiné à Reykjavik dans les années 70 ».
Dans les années 80, toujours en pleine guerre froide, c'est le propriétaire d'un pressing qui disparaît sans laisser de traces et « la police n’avait jamais su ce qu’était devenu Pétur Jonsson . Les recherches de grandes envergures engagées n’avaient jamais abouti. ».
Nous voici en 2019 : le corps de Skafti vient d'être retrouvé, mais pas vraiment là où on l'attendait. 
Dans le même temps, c'est le cadavre de Franklin, un ami de Pétur, qui est retrouvé assassiné au bord d'un lac.
Est-ce qu' « il y aurait un rapport entre la mort de Franklin aujourd’hui et la disparition de Pétur il y a des dizaines d’années ? ».
Kónrað, le flic retraité au passé douteux (... de vieilles affaires bâclées), va reprendre du service, recommencer à creuser dans le passé de l'île, harceler ses concitoyens ou même interroger ses proches.
D'autant plus que c'est son ami Leo qui, à l'époque, avait mené l'enquête et inculpé le meurtrier de Skafti tandis qu'aujourd'hui « les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été autant bâclée. ».
« [...] – Qu’est-ce que vous avez foutu quand vous avez arrêté Natan ? demanda-t-elle d’un ton accusateur. Comment vous avez pu bâcler l’enquête à ce point ? 
– Comment on a pu ? soupira Konrad. Si seulement la réponse était simple. »
Kónrað et le lecteur auront bien du mal à démêler les fils du passé et l'aide de son amie Eyglo avec ses séances de spiritisme ne sera pas de trop.

♥ On aime :

 L'intrigue est longue et lente à se mettre en place : l'insupportable Konrad s'obstine à fouiller dans le passé de ses compatriotes pour trouver un lien entre des événements qui n'en ont visiblement aucun. 
Tel un jouet mécanique infatigable, il fonce, pose des questions, dérange, blesse, perturbe, et puis se heurte finalement à un mur de silence. Alors il repart sur une autre piste, fouine, pose ses questions, irrite, vexe, et puis bute à nouveau ...
« [...] – J’avais oublié ce détail.
– Lequel ?
– À quel point vous êtes insupportable, répondit Dagmar en se levant pour lui indiquer la sortie. Mais maintenant je m’en souviens. Vous passiez votre temps à poser des questions sans intérêt. Et à fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas. Je vois que ça n’a pas beaucoup changé.
[...] – Vous cherchez quoi, au juste ? demanda Sveinb-jörn.
– Un mensonge, répondit Konrad sans hésiter. Je cherche un mensonge. Il y a forcément des gens qui ont menti dès le début dans cette enquête.
[...] – J’ai préféré attendre.
– Vous avez peut-être attendu assez longtemps.
– Peut-être, répondit Ivan. J’ai peut-être attendu assez longtemps… »
 Le lecteur fidèle va retrouver là tous les thèmes récurrents de cet auteur, c'est un véritable festival et le passé dans lequel farfouille Konrad est celui de la guerre froide. 
Il y a donc l'insupportable présence américaine sur l'île.
« [...] À cause de l’armée. Des troupes américaines. Je les détestais. Je ne supportais pas leur présence en Islande. J’ai grandi dans cette haine. Dans cette hostilité. On m’a toujours dit qu’on devait s’opposer à la présence des soldats américains. »
Il y a l’espionnite à laquelle se livrent soviétiques et américains, utilisant les islandais comme des pions sur l'échiquier mondial, à l'époque où certains « avaient tourné le dos au socialisme après leur séjour au pays des lendemains qui chantent ».
« [...] – Vous devriez aller discuter avec le Comité d’exportation du hareng, avait conseillé le fonctionnaire des Affaires étrangères lorsqu’ils s’étaient séparés à la Bibliothèque nationale.
– Le Comité d’exportation du hareng ? s’était étonné Konrad.
– À mon avis, c’est une bonne idée. Ce comité était le seul organisme islandais à se rendre régulièrement à Moscou pour signer des accords concernant le hareng avec les Russes. Si j’enquêtais sur une affaire d’espionnage dans notre camp, je commencerais par là. »

Je vous parle d'un temps où l'on roulait en Lada et où les chalutiers russes croisaient au large de Reykjavík. 

Il y a ces pesantes histoires de famille, lourdes de secrets et de non-dits, là où se nouent la plupart des drames.
« [...] Il pensait à ces secrets inavouables, à cette tragédie familiale, à toute cette dissimulation et aux fausses accusations proférées.
[...] Tu l’as tué pour le faire taire. Vous avez beaucoup de mal avec la vérité dans cette famille. »
 Et puis il y a bien entendu ces fameuses « disparitions islandaises » que Indridason a rendues célèbres au fil de ses bouquins et sans lesquelles un polar islandais n'en serait pas vraiment un, au point d'en faire presque un running-gag (si tant est que l'on puisse parler de gag ici, mais on peut, puisque l'auteur lui-même s'autorise un peu d'autodérision à ce sujet) : « j’espérais que l’enquête conclurait à une disparition typiquement islandaise. »
« [...] On entendait très souvent parler aux informations de touristes qui trouvaient la mort dans des accidents sur le réseau routier islandais de piètre qualité, qui s’égaraient et s’épuisaient loin dans les hautes terres inhabitées, qui tombaient d’une falaise, se noyaient dans la mer ou dans les lacs, ou qu’on retrouvait morts dans leurs chambres d’hôtel. La sécurité civile n’avait jamais eu autant de travail que depuis l’essor de l’industrie touristique.»
 Vous l'avez compris, après des débuts compliqués, la suite du roman tient toutes ses promesses et c'est un excellent Indridason qui ne décevra ni les fans de cet auteur ni les habitués de la série Konrad. 
Tant que vous n'avez pas lu Indridason, vous ne savez pas ce que c'est qu'un cold case.
Une fois n'est pas coutume, l'obstiné Konrad finira, à force d'entêtement, par déterrer les cadavres disparus et démêler les fils du passé, mais cette fois on se gardera bien de dire que, après les mystères résolus, c'est peut-être le dernier épisode de la série ! 
On a appris à tenir compte de la ténacité de l'écrivain et de l'acharnement de son héros : pas dit qu'ils aient sorti tous les squelettes des placards islandais ! Peut-être aurons-nous encore le plaisir de retrouver ce Konrad, le flic le plus insupportable du rayon polars avec ses « questions insistantes ».

La curiosité du jour :

Petite curiosité historique, au détour d'une page, Indriðason évoque le mouvement des « chaussettes rouges » et le combat des femmes de l'île pour gagner une place plus digne dans la société islandaise jusqu'à la fameuse grève du 24 octobre 1975 : la journée sans femmes lorsque 90% des islandaises ont cessé toutes leurs activités.

Pour celles et ceux qui aiment Konni.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 24 mars 2025

Islander (Caryl Férey, Corentin Rouge) tome 1 - L'exil


[...] Les illégaux sont trop nombreux !

Premier épisode d'une trilogie dystopique qui nous emporte avec d'autres réfugiés climatiques jusqu'en Islande.
Avec les dessins magnifiques de Corentin Rouge et un scénario post-apocalyptique signé Caryl Férey.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (160 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
On avait déjà bien aimé Sangoma, un polar en Afrique du Sud aux parfums exotiques de sorcellerie et nous retrouvons ici ce duo très efficace : Caryl Férey au scénario, Corentin Rouge au dessin.
Les revoici avec Islander, premier tome (intitulé : L'exil) d'une trilogie.

Le canevas :

Dans un futur proche, l'Europe est à feu et à sang et les réfugiés affluent dans les ports pour gagner "les îles épargnées". Le port du Havre est un nouveau Calais où trop de migrants se pressent pour embarquer sur de trop rares bateaux et tenter de gagner l'Écosse, dernier refuge. 
Il y a là un homme âgé que l'on appelle le Prof, deux jeunes femmes (des sœurs semble-t-il) et Raph, un passeur.
Un autre migrant mystérieux, sans passeport. Tout comme en Méditerranée aujourd'hui, la traversée ne sera pas de tout repos et tous n'arriveront pas ... en Islande.
Une Islande curieusement séparée en deux avec, au nord, un état sécessionniste de Reykjavík.
Pourquoi le prof voulait se rendre coûte que coûte en Islande ?
Pourquoi cette île est-elle coupée en deux ?
Et quel est donc ce mystérieux projet Islander ?
Même si Reykjavík n'a rien à voir avec Le Cap, les échos sont nombreux avec Sangoma : magnifiques dessins, regard inquiétant sur la couverture de l'album, discussions houleuses au parlement, contexte sociopolitique à la base même de l'intrigue, liens complexes entre les personnages, histoires de famille au sombre passé, ...

♥ On aime :

 Après Sangoma, on retrouve avec beaucoup de plaisir les dessins très réalistes de Corentin Rouge qui flirtent parfois avec la précision photo. Les traits des visages et les regards sont esquissés avec une grande expressivité et une précision méticuleuse pour donner vie aux personnages. La mise en page est dynamique, du vrai cinéma, ce qui est idéal pour les thrillers de Caryl Férey.
Mais Corentin Rouge ne se limite pas à des portraits serrés, il excelle également à capturer la splendeur des paysages islandais, nous offrant des fresques grandioses, certaines s'étalant sur deux pages.
 Côté scénario, ce premier volume nous laisse forcément un peu sur notre faim, c'est naturel : Caryl Férey met en place les décors et les bases de son histoire en trois épisodes et ce n'est que le premier.
Il y a peu d'explications (elles viendront plus tard !) mais le contexte semble propice à une bonne histoire où plusieurs personnages aux passés mystérieux et aux liens complexes vont s'entrecroiser. On est impatient de découvrir la suite, mais il faudra être patient car ce n'est sans doute pas pour cette année !
 Et puis il y a ce contexte d'Europe dévastée, affamée (sans doute par des catastrophes climatiques), que fuient les migrants en quête de terres plus accueillantes : une inversion des rôles plutôt bien vue mais qui nous fait grimacer et nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité qui, même si aujourd'hui n'est pas "la nôtre", pourrait bien le devenir (morale : on est toujours le migrant de quelqu'un).
[...] - Nous avons fermé nos frontières face à l'afflux de réfugiés européens. Mais des navires continuent d'arriver malgré nos lois !!! Les illégaux sont trop nombreux ! [...] Nous devons faire face à la grogne de nos administrés, qui se crispent sous la menace démographique des réfugiés. Il faut être drastiques !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères.
D’autres avis sur BDthèque, BédéThèque et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Glénat (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans Benzine.

vendredi 20 décembre 2024

Kalmann et la montagne endormie (Joachim B. Schmidt)


[...] Personne ne veut être le plus bête.

Dans ce second épisode, on retrouve avec plaisir Kalmann, l'idiot d'un petit village islandais, mais un idiot du village qui a oublié d'être bête.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
L'an passé, on avait décerné un coup de cœur à cet auteur suisse installé en Islande : un parcours pour le moins atypique que celui de Joachim B. Schmidt !
Après Kalmann, voici le second épisode traduit en français : Kalmann et la montagne endormie.

Les personnages :

C'est avec beaucoup de plaisir que l'on retrouve ici cet incroyable personnage, Kalmann, l'idiot (pas si bête) du petit village islandais de Raufarhöfn et sa litanie de "correctomundo" (c'est un fan de séries tv et de hamburgers).
[...] Personne ne veut être le plus bête. Mais quelqu'un doit être le plus bête, et quand on est comme moi, c'est plus malin de ne pas le nier.
[...] Correctomundo ! me suis-je exclamé fièrement.
Le voici encore un peu plus désemparé puisque son grand-père, le seul qui se montrait vraiment bienveillant envers Kalmann, vient de décéder (rappelez-vous : il était à l'EHPAD dans l'épisode précédent).
[...] Grand- père et moi, on était aussi inséparables que le hamburger et les frites.
[...] — Ben disons que… ton grand-père n'aurait pas gagné le concours de popularité, a dit Elínborg d'un air songeur.
— Ça existe chez nous ? ai-je demandé, surpris.
— C'est juste une façon de parler, m'a expliqué Þóra.
Mais cela ne m'a pas empêché de me demander qui remporterait le concours de popularité de Raufarhöfn, s'il y en avait un. Hafdís, sans doute. Ou moi.

Le canevas :

On découvre avec surprise notre ami Kalmann aux US, arrêté par les flics ! 
Un épisode qui nous vaudra quelques bons mots !
[...] À part le fait que j'ai été arrêté par le FBI, je me plaisais beaucoup aux États-Unis.
[...] Les Américains sont comme ça, hyper sympas et reconnaissants bien qu'ils partent sans arrêt en guerre.
Pourquoi est-il parti là-bas ? Comment se retrouve-t-il menotté et interrogé par le FBI ?
Il va falloir revenir un peu en arrière jusqu'à cette lettre inattendue que sa maman a reçu ...
[...] Le jour où la lettre de mon père est arrivée avait déjà mal commencé.
De retour en Islande après l'épisode FBI, notre "shérif" Kalmann va devoir mener une véritable enquête sur une mystérieuse affaire d'espionnage, oui, oui : l'Islande est un pays au passé (un petit peu) agité et Kalmann va réveiller la montagne endormie dont on ne sait pas encore ce qu'elle cache ...

♥ On aime :

 La mise en scène d'un personnage de débile ou de simplet est un exercice délicat et généralement plutôt casse-gueule. Joachim B. Schmidt s'en tire très honorablement car il prend soin de faire de son idiot un clairvoyant, comme celui de Dostoïevski : un innocent qui scrute ses concitoyens d'un regard vif et perçant. Les dialogues décalés entre Kalmann et ses proches sont particulièrement savoureux.
 La première partie du bouquin peine un peu à se mettre en place et l'on ne voit pas très bien pourquoi Joachim Schmidt a voulu nous emmener à Washington. 
Bon, on comprendra vite bien sûr mais pour autant, cette excursion n'est pas tout à fait convaincante et l'on a hâte que le FBI se débarrasse de l'insaisissable Kalmann et l'exfiltre vers l'Islande !
 De retour dans le petit village de Raufarhöfn, la seconde partie sera beaucoup plus intéressante et l'on y retrouvera l'ambiance de l'épisode précédent. On va (re)découvrir un petit pays tiraillé, à l'époque de la guerre froide, entre ses sympathies 'socialistes' et l'occupation américaine. 
Voilà qui fait écho aux romans d'Arnaldur Indriðason qui a lui aussi, fréquemment évoqué le difficile passé de ce petit pays très convoité. 

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon article dans les revues Benzine et ActuaLitté.

lundi 1 avril 2024

Krummavisur (Ian Manook)


[...] Il n’aura fait que chanter le Krummavísur.

L'auteur, le livre (416 pages, avril 2024) :   

Ian Manook : ce nom ne nous est pas inconnu puisque c'est celui qui, il y a dix ans, avait signé Yeruldelgger dans les steppes mongoles et qui relançait le genre dit du polar ethnique.
Ian Manook c'est l'un des nombreux pseudos de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit notamment sous le nom de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
Depuis quelques livres, Manook a délaissé l'Asie centrale pour partir chasser sur d'autres terres sauvages, en Islande, avec une série de polars qui mettent en scène un flic ingérable et controversé dénommé Kornelius Jakobsson
On attaque ici par le troisième épisode : Krummavísur, qui peut se lire sans les précédents (dont il serait quand même dommage de ne pas profiter !).
Cet épisode nous emmènera même faire un petit tour au Groenland sur des terres glacées que l'on connait un peu mieux depuis un autre auteur, bien frenchy lui aussi malgré son pseudo : Mo Malø, qui nous avait déjà fait découvrir l'accident de Thulé et l'incroyable Camp Century des américains, que l'on retrouve ici.

♥ On aime :

 Manook est allé chercher tous les clichés connus sur l'Islande (et même le Groenland voisin) pour nous les resservir dans une histoire pleine de bruit et de fureur, de glaces et de tempêtes. Pas sûr que les îliens natifs apprécient vraiment le dépliant touristique mais pour notre part, nous ne bouderons certainement pas notre plaisir coupable. D'autant que tout cela est assaisonné d'un humour caustique bien savoureux, très "second degré". 
 On rigole même franchement avec deux ou trois personnages, comme l'agent Komsi qui caricature un de nos travers de langage bien français (pffff, c'est pas comme si on parlait toujours comme ça) ou encore cet inspecteur Ari, impayable avec ses proverbes idiots tirés des carnets de son grand-père.
[...] — Il s’appelle vraiment inspecteur Harry, comme Clint Eastwood dans…
— Non, Alma, il s’appelle Ari Eiriksson, et il est donc pour moi l’inspecteur Ari.
[...] — Qui aime les œufs ne mange pas de poule.
Kornelius le regarde en écarquillant les yeux.
— Quoi, se justifie Eiriksson, ça veut dire qu’il ne faut pas détruire ce qui nous nourrit, qu’il faut prendre soin de la terre, qu’il…
— J’avais compris, coupe Kornelius. Combien de proverbes a inventés ton fichu grand-père ?
— Sept cent trente-quatre, dans douze carnets reliés.
[...] — Pas la peine de couper les ailes à un mouton, lâche Ari, je vais me trouver une location à Höfn.
— Pas la peine de quoi?
— Pas la peine de chercher à comprendre ses dictons, intervient Kornelius. Son grand-père en a inventé sept cents, tous plus incompréhensibles les uns que les autres.
— Sept cent trente-quatre, dans douze carnets qui…
— On s’en moque, lâche Kornelius.
 On apprécie également que l'auteur brosse un tableau rapide mais assez complet de ces régions (Islande et Groenland) et ne se prive pas de convoquer un peu de géopolitique, même si c'est pour railler copieusement les pays colonisateurs : les US et le Danemark. 
[...] Cette période difficile où se dessine l’indépendance d’un Groenland que la Chine et la Russie convoitent déjà sans vergogne. 
[...] — Tous ces Américains… 
— Les Américains ne peuvent pas être responsables de tout, Kuppik. 
— Peut-être, mais ce sont eux qui donnent l’exemple et qui mènent le monde.

Le pitch :

Tout commence comme dans tout bonne histoire islandaise d'espionnage, par la réapparition de l'épave d'un avion US perdu dans les glaces, façon Opération Napoléon comme l'avait déjà imaginé Indridason.
Dans le même temps, bien loin du glacier Vatnajökull, une autre intrigue se noue à Reykjavik : l'Islande est un village où les secrets ne le restent pas bien longtemps, surtout si l'on est un homme politique bien en vue mais intéressé par les très jeunes filles. 
Manigances politiciennes, avocats véreux, voyous lituaniens, ingérence de la diplomatie US et de ses services secrets, corruption politique, manipulation et dissimulation de preuves, le lecteur a droit à la totale, impatient de voir les deux affaires se rejoindre. Parce que forcément hein ...
Avec un beau dénouement qui emportera tout cela dans le bruit et la fureur de l'île.
[...] Son geste satisfera tout le monde. On pourra penser que c’est un nouveau fardeau lourd à porter pour Kornelius, mais lui s’en moquera et ne se confiera à personne.
Après tout, il n’aura fait que chanter le Krummavísur.
Le Krummavísur est une chanson traditionnelle islandaise qui a été reprise, notamment, par Björk (pour celles et ceux qui aiment les vocalises de Alda Björk Ólafsdóttir moins célèbre que son homonyme !).

Pour celles et ceux qui aiment les glaçons, façon polar on the rocks.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à 20 Minutes et aux éditions Flammarion.
Mon billet dans 20 Minutes.

mardi 30 janvier 2024

Les parias (Arnaldur Indridason)


[...] Il valait mieux garder le silence.

●   L'auteur, le livre (304 pages, 2024, 2022 en VO) :

Il n'est sans doute plus très utile de présenter Arnaldur Indriðason, l'islandais devenu un véritable phénomène littéraire, qui fit connaitre au continent le polar nordique et découvrir la passion de ses concitoyens pour la littérature.
La veine de la série "Erlendur" s'est tarie au fil des années et la série des "Kónrað" a pris la relève : une série bien sombre, avec un héros qui n'en est pas vraiment un, aussi mal à l'aise dans sa vie privée que dans son métier de flic, et qui porte sur ses épaules tout le poids d'un père toxique, violent et à moitié escroc.
Voici un nouvel épisode, Les parias qui s'annonce peut-être comme le dernier de cette série puisque les mystères y sont enfin dévoilés : un épisode très proche et dans le ton du précédent (Le mur des silences) qu'il faut avoir lu avant.
Le titre de celui-ci en VO, c'est Kyrrþey, soit quelque chose comme "garder le silence", tout un programme dans le monde d'Indriðason ...
[...] Au fil du temps, Kónrað avait compris qu’il valait mieux garder le silence.

●   On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, un flic à la retraite pétri de contradictions, rarement sympathique, ayant à son passif quelques faits d'armes peu glorieux, tout autant dans sa vie privée (il a trompé sa femme hospitalisée, ...) que dans sa vie professionnelle (il a trempé dans un trafic de ripoux, ...). Son père n'était qu'un petit escroc qui a fini assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace, une faim qu'il lui faut nourrir sans fin, quitte à harceler tout son entourage pour remuer les souvenirs.
❤️ De même, on finit par s'intéresser au curieux personnage de Eyglo, la médium qui "voit" les esprits des morts venus solliciter les vivants : la frontière entre ce monde-ci et l'au-delà a toujours été un sujet récurrent des histoires d'Indriðason et la série des "Kónrað" explore cette limite de plus en plus ténue au fil des épisodes.
❤️ Ainsi il aura fallu de la persévérance au lecteur pour fréquenter cet insupportable Kónrað, accepter d'être obnubilé par les obsessions de son passé. L'épisode précédent (Le mur des silences) nous a facilité ce premier pas difficile pour mieux apprécier celui-ci, très réussi, dans toute sa sombre complexité.

●   L'intrigue :

La découverte bien tardive d'une arme ancienne (un Lüger) va raviver d'anciennes histoires non élucidées : l'arme est identifiée comme ayant servi lors d'un meurtre en 1955 dans les bas quartiers de la capitale.
Une arme en tous points identique à celle que possédait Seppi, le père de Kónrað.
[...] –  Nous avons retrouvé l’arme du crime commis en 1955. Tu te souviens ? Un homme tué d’une balle tirée à bout portant dans la tête, à Mulahverfi. 
–  Quoi ? Vous avez trouvé l’arme ? 
–  Eh oui. 
–  Et c’est un Luger ?!
Il n'en faut évidemment pas plus pour relancer Kónrað sur la piste de ce qui est arrivé à son père.
[...] Dans sa carrière, il ne s’était jamais intéressé aux enquêtes irrésolues, mais depuis qu’il était à la retraite et qu’il cherchait à savoir ce qui était arrivé à son père, il était obsédé par ces vieilles histoires.
[...] –  Pourquoi remuer cette histoire ? Ça remonte à tellement loin. 
–  C’est que j’aimerais bien en avoir le fin mot un jour. 
–  Elle te pèse ? 
–  Oui, et depuis longtemps, avoua Kónrað. Peut-être plus encore que je n’en ai conscience.
D'autant que son amie Eyglo (celle qui a un don de médium) continue d'avoir des "visions" et d'entrevoir des morts venus du passé pour questionner les vivants, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni.
[...] Elles avaient l’air tellement réelles qu’Eyglo avait cru un instant qu’elles faisaient partie des invités, puis elle avait compris qu’il n’en était rien. Elles n’étaient pas de ce monde. Elles venaient d’un autre espace, d’une autre époque.
Connaissant les thèmes chers à l'auteur, on devine que c'est un passé bien trouble et bien nauséabond que va remuer Kónrað alors que la tempête de neige s'acharne sur Reykjavik ...
[...] Toute cette boue. Autrefois, c’était une vraie plaie en Islande. Ces ignominies étaient une vraie plaie et personne ne réagissait. 
[...] –  Ce n’était vraiment pas joli. Surtout pour son petit frère. On les avait séparés, Gardar avait été envoyé ailleurs et le frère était resté là-bas. Un homme venait à l’institution, il y en a même sans doute eu plusieurs, je ne m’en souviens pas vraiment, en tout cas il emmenait le gamin et quand il le ramenait… Il lui avait fait du mal, si vous voyez ce que je veux dire.
[...] Personne ne réagissait face à ces choses-là à l’époque. Personne ne trouvait gênant que des hommes viennent chercher des gamins vulnérables pour leur faire du mal.
Le passé qui remonte à la surface est celui d'une époque où les pédocriminels étaient rarement inquiétés ... à la différence des homosexuels.
[...] La vie de paria des homosexuels à Reykjavik dans les années 60, une époque où ils n’osaient pas avouer qu’ils aimaient les hommes. Ils vivaient cachés, se rencontraient en secret et n’avaient nulle part où se retrouver sauf les uns chez les autres, ils vivaient dans la honte et la peur d’être démasqués comme des criminels.
À force de remuer passé boueux et souvenirs nauséabonds, Kónrað ne se fait pas que des amis et réussit à se faire détester de tous.
[...] Tu n’es qu’un pauvre crétin, Konrad. Nom de Dieu, tu as vraiment un sacré problème !
Mais son entêtement obstiné finira par porter ses fruits et on aura enfin le fin mot de toutes ces histoires ...
[...] Il se sentit libéré d’un poids. Il savait qui avait tué son père et la réponse à sa question n’était pas celle qu’il avait le plus redoutée.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié.

samedi 13 janvier 2024

Le clan Snæberg (Eva Björg Aegisdottir)


[...] — C’était un accident, pas vrai ?

●   L'auteure, le livre (416 pages, 2024, 2021 en VO) :

Eva Björg Aegisdóttir fait partie de l'équipe qui prend la relève du polar islandais après le passage du phénomène Indridason.
Depuis la série des épisodes "Elma" cette auteure n'est plus tout à fait une inconnue pour nous.
La revoici avec ce qui s'apparente à un "hors-série" : Le clan Snæberg, ou plutôt un "préquel" comme on dit, qui (petit clin d'œil aux lecteurs) dans les toutes dernières pages annonce justement l'arrivée de Elma dans la brigade de la petite ville d'Akranes.

●    L'intrigue :

Pour un week-end, la riche famille des Snæberg (ils ont fait fortune dans les pêcheries bien sûr) a loué tout un hôtel de luxe dans la péninsule de Snæfellsnes, celle du célèbre glacier Snæfellsjökull au nord d'Akranes, ville fétiche de l'auteure.
Randonnée, excursion en bateau, bonne chère et alcools forts sont au programme de ce rendez-vous façon "4 générations sous un même toit" ou plutôt "Cluedo" !
[...] Ce n’est pas une famille ordinaire. Les Snæberg font partie des gens les plus riches et influents d’Islande.
[...] Il n’y a rien de plus intéressant qu’une famille, ce rassemblement de gens qui passent du temps ensemble uniquement parce que le même sang coule dans leurs veines. C’est fascinant, à bien y réfléchir, ce qui relie des individus entre eux, et jusqu’où ils sont prêts à aller à cause de ces liens.
Tout le monde sait que les réunions de famille sont rarement de tout repos et dès les premières pages on sait déjà que le week-end s'est mal terminé : la police vient de retrouver un corps au pied des falaises. 
De qui s'agit-il ? Meurtre, suicide, accident, que s'est-il passé ? 
Bon sang, pourtant chacun sait bien qu'en Islande, il ne faut jamais aller se promener seul dans la lande !
[...] La météo pouvait être très mauvaise et les voyageurs se perdaient souvent, sans se rendre compte qu’il y avait un précipice.
[...] Les secours avaient été envoyés sur place durant la nuit pour retrouver un client de l’hôtel disparu dans la tempête, et au petit matin, ils avaient informé la police de la découverte d’un corps.
[...] Baissant la voix, je m’efforce de paraître calme :
— Dis-moi la vérité, Viktor. Pourquoi mentir, hein ? C’était un accident, non ?
Viktor s’humecte les lèvres mais garde le silence.
— C’était un accident, pas vrai ? 
À ce stade, le lecteur n'en saura pas plus et une très longue exposition va nous faire revivre le déroulé du week-end et approcher d'un peu plus près les membres du clan Snæberg : lentement, peu à peu, on devine que chacun cache quelque chose, un affreux mensonge, un sombre passé, un terrible secret, une douloureuse faille, un coupable silence, ...
[...] Porter un secret n’est pas de tout repos. Depuis des années, ce fardeau m’empoisonne, affectant ma relation avec ma famille et mes amis.
[...] Un secret qui pèse sur mes épaules depuis des années et a ruiné tant de choses.

●   On aime beaucoup :

❤️ On aime la prose soignée de cette auteure, constante au fil de ses ouvrages. Avec sans doute une belle traduction, c'est toujours un plaisir que de découvrir chacun de ses bouquins, tous très bien écrits et d'une lecture fluide et agréable. Il faut le souligner.
Des intrigues solides et sans violence : du polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ On aime découvrir avec elle les différentes facettes de la vie actuelle et moderne des habitants de l'île, c'est une autre constante de ses romans avec la description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
Bon d'accord, avec cet épisode, c'est plutôt la vie des riches !
❤️ Et puis on est admiratif de la construction de ce bouquin : durant plus de la moitié du bouquin, le lecteur est dans l'attente. Certes on découvre peu à peu les différents membres du "clan", mais bon sang, que s'est-il passé ce week-end ? Qui donc gît au pied de la falaise ? Où veut nous emmener l'auteure ? À quoi rime tout cela ?
Et puis tout d'un coup, on sent les fils se resserrer et le drame se nouer : il devient impossible de lâcher le livre avant l'explication finale. 
Les nombreux indices semés adroitement ici ou là (on n'a rien vu venir !) prennent leur place dans le puzzle complexe dessiné par Eva Björg Aegisdóttir.
[...] Les fragments de souvenir s’assemblent comme un puzzle, chaque pièce prend enfin sa place.
Disons qu'on tient peut-être là le meilleur bouquin de l'auteure.

PS : on regrette juste que l'éditeur n'ait pas placé un arbre généalogique du "clan" comme celui qu'on a dû établir ici pour s'y retrouver plus facilement dans tous ces noms aux consonnances étranges et ambiguës.

Pour celles et ceux qui aiment les réunions de famille.
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Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.
Mon billet dans 20 Minutes.

lundi 2 octobre 2023

Reykjavik (Ragnar Jonasson & Katrin Jakobsdottir)

[...] – Je pense qu’elle est vivante.

    Les auteurs, le livre (415 pages, 2023) :

Dans cette rentrée 2023 foisonnante il y a du très bon
Mais il y a aussi quelques déceptions comme ce Reykjavík, écrit par un duo qui s'annonçait pourtant très accrocheur.
On avait déjà tourné autour des bouquins de Ragnar Jónasson aux titres exotiques : Mörk, Snjór ou Sigló (titres en VF).
Mais le voici pour une partition à quatre mains avec ... la Première Ministre islandaise en personne : Katrín Jakobsdóttir, fan de polars, à qui les années Covid ont laissé un peu de temps libre !

    On n'aime pas trop :

 Les deux complices ont-ils bâclé le job, trop heureux de se retrouver derrière leur clavier ? En tout cas nous voici très déçu par une intrigue bien maigre, des personnages dessinés de façon très inégale et un ton digne d'une littérature jeunesse façon Alice détective.
[...] Elle découvrirait la vérité, quel qu’en soit le prix.
[...] – Quelle aventure ! lança Margrét.
Le seul intérêt du bouquin (et c'est visiblement ce qui avait motivé les deux auteurs) c'est la reconstitution minutieuse de la vie quotidienne en Islande dans les années 80 avec l'urbanisation de Reykjavik (on a toute l'histoire des quartiers à visiter !), l'ouverture de ce petit pays isolé aux nouvelles radios et chaînes de télévisions, les festivités des deux cents ans de la capitale et le sommet qui réunit Gorbatchev et Reagan en 1986.

      L'intrigue :

En 1956, une jeune fille disparait sur la petite île de Videy à quelques encâblures de la capitale où quelques notables festoyaient. 
En 1986, trente ans plus tard, la police n'a toujours pas progressé, les notables n'ont pas été inquiétés, la jeune femme n'a pas été retrouvée. Les parents n'ont jamais fait leur deuil et le flic chargé de l'enquête reste obsédé par ce cold case jamais élucidé.
[...] L’affaire Lára continuait de l’obséder. Il n’abandonnerait pas.
[...] Les recherches de la police n’avaient rien donné. Les plages avaient été inspectées, mais on n’y avait trouvé ni corps échoué, ni bagages. Lára s’était comme évaporée.
[...] Ça fait trente ans que les rouages de cette enquête sont bloqués, trente ans qu’il ne se passe rien, trente ans sans même un nouvel indice.
Un jeune journaliste et sa sœur vont reprendre les investigations à zéro pour déterrer les secrets et les non-dits de l'époque ...
[...] – J’ai vu que tu écrivais sur l’affaire Lára. Tu penses résoudre le mystère ? Tu joues les Colombo islandais ?

Pour celles et ceux qui aiment les Islandais.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions de La Martinière.

lundi 14 août 2023

La lettre à Helga (Bergsveinn Birgisson)

[...] Chère Helga.

      L'auteur, le livre (131 pages, 2013, 2010 en VO) :

Mais oui, après les polars d'Indriðason, il y a bien une autre littérature en Islande : voici Bergsveinn Birgisson avec La lettre à Helga, une lettre d'amour, un monologue, que l'éditeur présente assez justement comme l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais.
Birgisson est spécialiste en littérature médiévale scandinave (mais n'est-ce pas le propre de tous les islandais ?!), et il est le dépositaire des histoires transmises par son grand-père qui fut, comme le héros du livre, éleveur et pêcheur dans le nord-ouest de l'île.

      On aime beaucoup :

❤️ On aime la belle langue (et sans doute la belle traduction) qui donne à ce monologue toute sa musicalité qui réussit à transformer cette lettre d'amour en une véritable saga nordique.
❤️ On aime les anecdotes savoureuses qui fleurissent tout au long de ce récit truculent et qui lui donnent une saveur toute particulière (celle de l'urine fermentée peut-être ?!!!).
❤️ On aime l'immersion dans un siècle d'histoire sociale de l'Islande et on se passionne pour cette découverte de la vie authentique des éleveurs islandais qui alimentaient la Norvège en gigots d'agneau. C'est un peu comme une invitation à visiter les coulisses des polars d'Indriðason et consorts.

      L'intrigue :

Le vieux Bjarni Gíslason de Kolkustadir, sentant venir sa mort prochaine, entreprend de vider enfin son cœur et de rédiger une longue missive à celle qui fut la belle Helga, celle qui fut l'amour de sa vie, mais un amour qui n'aura pas eu lieu puisque tous deux étaient déjà mariés autrement.
[...] Je trouvais saumâtre qu’on n’ait jamais pu faire l’amour. C’était le seul breuvage de cette vie terrestre où je regrettais de n’avoir trempé mes lèvres.
[...] J’avais pu glisser un œil par l’embrasure du paradis.
C'est donc déjà une très belle histoire d'amour, même s'il s'agit d'un amour malheureux, avec des descriptions souvent assez crues !
[...] Je me débarrassai de mon pantalon et tu fis voler tous tes vêtements, découvrant tes seins et ton pubis touffu ; tu courus dans la grange et moi derrière toi, excité et bandant comme je ne sais quoi. Sur le tas de foin, ton corps palpitait et tremblait sous le mien. C’était comme toucher du doigt la vie elle-même.
Mais si Bjarni n'a finalement pas réussi à rendre ses femmes heureuses, il était aussi [contrôleur cantonal des réserves de fourrage] : le lecteur se retrouve donc embarqué dans la traversée romanesque de près d'un siècle d'histoire islandaise, un siècle d'agriculture dans un pays rude aux hommes et aux bêtes qui y sont nés. Un lecteur comme invité à visiter l'arrière-pays des polars d'Indriðason et consorts dont on se régale depuis quelques années.
[...] Même si l’on dit souvent que c’est dur de vivre là-haut, dans le nord, en hiver, c’est encore bien pire d’y mourir.
Un siècle d'une histoire faite de bouleversements dont l'incontournable épisode islandais des [soldats d’occupation américains] sic.
[...] Je me demande si aucune autre génération connaîtra jamais des changements comparables de sa condition en l’espace d’une seule vie.
Le lecteur pourra ainsi assister aux [seules prémices visibles du socialisme] à l'islandaise.
[...] L’Union était au départ une association censée défendre les intérêts des fermiers et assurer un bon prix pour leur production.
[...] Peut-être ma foi dans le Mouvement coopératif islandais a-t-elle été une sorte de religion au début.
Et puis ce passé, sans doute un peu idéalisé par notre jeune auteur, est propice à toutes sortes d'anecdotes savoureuses et truculentes, des histoires de ce temps jadis où [quand les femmes se shampouinaient à la pisse, leur chevelure longue et épaisse resplendissait].
[...] Son grand-père fut longtemps célèbre pour l’amende d’une demi-couronne qu’il infligea à sa bonne pour avoir renversé le pot de chambre, gaspillant ainsi son contenu. C’est dire si l’urine, qui servait à dessuinter la laine brute, était précieuse pour ces gens-là, et les rapports humains de peu de prix.
Et puis encore cette constante autour des histoires, des récits, des livres, de la poésie et des sagas nordiques qui fait de l'Islande une nation d'écrivains et de lecteurs où (pour citer un proverbe local) [la moitié de la population lit ce que l’autre moitié s’efforce d’écrire].
[...] Sa grand-mère qui, sans savoir lire ni écrire, pouvait réciter un poème dont elle ignorait l’auteur, et qui n’avait jamais été jugé digne d’être couché par écrit.
[...] Ce dont on se souvient le mieux, ce sont les réunions, par exemple sur le terre-plein de la Coopérative ou bien chez nous, à la Société de lecture, où l’art du récit avait ses envolées. À présent les gens ne se parlent plus, ne se réunissent plus ! Et de bons conteurs d’histoires, on n’en trouve plus nulle part.
Sans doute, quelques esprits chagrins trouveront à redire aux scènes de sexe un peu crues, aux odeurs de pisse un peu entêtantes, ou même à l'idéalisation d'un passé simple où tout était mieux qu'au présent.
[...] Où en étais-je déjà ? Ah oui.
[...] La liste des orateurs fut épuisée en un clin d’œil. Ceux qui avaient déjà préparé leur strie de tabac sur le dos de la main avant le début des discours la reniflèrent, se mouchèrent et commencèrent les « bon, mais c’est pas tout ça… », puis l’assemblée se dispersa sans tarder.

Pour celles et ceux qui aiment les brebis et le tabac à priser.
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dimanche 13 août 2023

Le mur des silences (Arnaldur Indridason)


[...] Des choses affreuses se sont passées entre ces murs.

    L'auteur, le livre (384 pages, 2022, 2020 en VO) :

Notre ami Arnaldur Indriðason voit les choses en noir en ce moment ...
Le Mur des Silences est sans doute son roman le plus pessimiste qu'on ait lu, même si toute sa bibliographie ne respire pas vraiment le soleil et la joie de vivre, Islande oblige.
C'est un épisode de la série "Kónrað", série qui fait suite aux enquêtes du commissaire Erlendur qui valut à l'auteur sa renommée et révéla aux lecteurs français le polar islandais, avant-garde du polar nordique.
Si Erlendur campait un flic intègre et solide mais tourmenté, Kónrað s'avère tout autant tourmenté que son collègue mais encore plus sombre et pessimiste.

    On aime :

❤️ On aime, ou plus exactement on finit par s'attacher au personnage de Kónrað, une sorte de anti-héros, un flic à la retraite pétri de contradictions, pas toujours sympathique, ayant commis quelques actes peu glorieux, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle.
Son père n'était qu'un petit escroc qui finit assassiné et son fils n'a de cesse de revenir sur un passé qui a laissé en lui des blessures profondes et une obsession tenace.
[...] Il se penchait de nouveau sur ce meurtre depuis qu’il avait pris sa retraite et quitté la police. Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps.

      L'intrigue :

Comme il se doit, ce sombre polar commence de façon plutôt sinistre : lors de travaux de rénovation d'une maison, un mur s'écroule, mettant au jour un cadavre emmuré depuis de longues années.
[...] Un gros bloc avait été arraché d’un des murs où un trou béant s’était formé du sol au plafond. Des morceaux de ciment jonchaient le plancher. Ce mur masquait un espace creux à l’intérieur duquel elle avait distingué un sac en toile de jute et lorsqu’elle s’était approchée…
[...] On avait prévenu le service médico-légal chargé d’identifier les ossements, apparemment la victime était emmurée depuis une éternité.
Son amie Eyglo alerte Konrad : [je me sens oppressée, c’est tout. J’ai l’impression que des choses affreuses se sont passées entre ces murs].
Aidé de son amie medium, Kónrað va essayer de remonter le temps et d'interroger les survivants pour découvrir ce qui est arrivé à son père et l'histoire du squelette emmuré. Le sombre passé cache plusieurs secrets sur le thème des violences familiales et de l'inceste, deux sujets que l'on sait chers au cœur d'Indriðason.

Pour celles et ceux qui aiment remonter le temps.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 4 juillet 2023

Kalmann (Joachim B. Schmidt)


[...] Le shérif de Raufarhöfn, a-t-elle ajouté.

    L'auteur, le livre (368 pages, 2023) :

Oh, encore un auteur de polars islandais ?
Presque : Joachim B. Schmidt est un petit suisse venu du fin fond des Grisons, tombé amoureux de l'Islande et installé depuis à Reykjavik ! Un parcours atypique qui vaut à lui seul le détour par ce titre Kalmann, son quatrième roman, mais le premier traduit en français.

    On aime très beaucoup :

❤️ La découverte de l'Islande à travers les yeux de Kalmann, l'idiot du village qui a oublié d'être bête. Fort heureusement, Joachim B. Schmidt réussit à éviter le piège de la caricature facile avec ce type de personnage : son Kalmann n'est pas tombé de la dernière neige et promène son regard incisif (celui de l'auteur ?) sur ses concitoyens.
[...] Je ne devais pas tolérer qu'on me traite de gogol, ce que personne ne faisait, parce que je n'en suis pas un. Je suis seulement différent. Mais grand-père m'avait dit un jour que chacun était différent d'une certaine façon, et que donc j'étais tout à fait normal.
❤️ Le rythme adopté par l'intrigue car bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici. 

      L'intrigue :

Effectivement, tout commence comme un bon polar islandais : non loin d'un petit port de pêche sur le cercle polaire, Kalmann chasse le renard et découvre une large tâche de sang dans la neige.
Dans le même temps, le notable du village, Róbert McKenzie, semble avoir disparu.
Róbert McKenzie c'était au village de Raufarhöfn [le roi des quotas] de pêche, [c'était le roi de Raufarhöfn], [c'était l'homme le plus riche de Raufarhöfn, il possédait le dernier quota de pêche pour le capelan et le cabillaud.] 
Mais notre petit suisse ne s'est évidemment pas installé là-haut pour faire concurrence à Indridason.
Car c'est plutôt un très beau portrait que l'auteur à voulu nous peindre : Kalmann, c'est l'idiot du village qui se promène avec une étoile de shérif épinglée à son anorak, mais un idiot qui aurait oublié d'être bête et qui en sait beaucoup sur ses concitoyens qui le regardent avec beaucoup de condescendance et un peu de moquerie. 
Le seul qui se soit vraiment intéressé à lui et montré bienveillant, c'est son grand-père mais Kalmann se retrouve un peu solitaire maintenant que son grand-père est à l'hospice. Un grand-père qui lui a d'ailleurs appris à chasser le renard et à pêcher le requin.
[...] On sait très peu de choses. Et cela me console beaucoup, car je ne sais pas grand-chose sur le monde, et ceux qui font comme s'ils avaient une réponse à toutes les questions ont un pète au casque, c'est tout. Mais si on découvre du nouveau sur les requins du Groenland, je veux le savoir. Capturer des requins, c'est quand même mon métier.
[...] Nous savons en tout cas que les requins ont un très bon odorat, ça a été prouvé, et il faut le savoir quand on veut en capturer. Le plus important, pour faire un bon pêcheur de requin, c'est les appâts.
La cervelle de Kalmann ne tourne pas bien vite et le bouquin de Joachim B. Schmidt non plus : l'auteur prend tout son temps pour nous décrire la petite vie provinciale et tranquille de Raufarhöfn, un ancien port traditionnel moribond (les fameux quotas). 
Vraiment tout son temps puisqu'après la tâche de sang des premières pages, il faudra attendre le milieu du bouquin pour qu'un autre cadavre (celui du fameux McKenzie n'a toujours pas été retrouvé) vienne troubler à nouveau la petite vie tranquille de Raufarhöfn. 
Sur fond de neige, tout cela prend des airs de Fargo et l'on se prend à rêver que Frances McDormand endosse un jour le rôle de Birna, la fliquette du village.
Les amateurs d'intrigue policière à rebondissements seront peut-être déçus mais vraiment bienheureux seront ceux qui se laisseront bercer par le rythme lent de la vie de ce petit port de pêche désormais oublié mais qui rêve encore au temps de sa splendeur, quand la pêche au hareng battait son plein, qu'on exportait vers toute l'Europe et qu'on n'arrivait pas à loger tous ceux qui venaient travailler ici. 
Il manque sans doute quelques cases dans la tête de Kalmann et il manque assurément quelques quotas et quelques bateaux dans le port délaissé de Raufarhöfn : mais avec ces deux portraits très réussis, celui de Kalmann et celui du village, on tient là un très bon roman que l'on referme à regret, désolé de devoir quitter Kalmann et les quelques autres habitants restés dans son village.
L'intrigue policière reprendra à peine ses droits dans les derniers chapitres pour un final très réussi, bien à la hauteur de ce très agréable roman.
[...] Si on perd le quota pour Raufarhöfn, les derniers emplois vont disparaître, et il y aura trop peu d'enfants ici, l'école va fermer.
Nos vrais gros coups de cœur se font rares : c'est dire si cet auteur suisse mérite qu'on le suive jusqu'au cercle polaire et qu'on attende avec impatience les prochaines traductions.

PS : le port de Raufarhöfn existe réellement (c'est le village le plus septentrional de l'île) de même que le vrai-faux monument Arctic Henge construit en 2004 par ... mais oui, le propriétaire de l'hôtel du coin !

Pour celles et ceux qui aiment les ours blancs et les requins.
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jeudi 23 mars 2023

Les garçons qui brûlent (Eva Björg Aegisdottir)

[...] C’était si difficile de se débarrasser d’un cadavre.

    L'auteure, le livre (404 pages, 2023, 2020 en VO) :

L'an passé avec Elma on avait découvert Eva Björg Aegisdóttir, une jeune auteure qui fait partie de la relève du polar islandais après le phénomène Indridason.
Voici Les garçons qui brûlent, le troisième épisode des aventures d'Elma. 

    On aime bien :

❤️ La description de la vie ordinaire des islandais d'aujourd'hui.
❤️ Une écriture fluide et agréable, une fliquette attachante, une intrigue solide et sans violence : un polar classique qui ne bouleverse pas le genre mais qui devrait plaire au plus grand nombre.
❤️ Un montage captivant qui, jusqu'à la toute fin (un peu rapide), sème les doutes par petites touches, de ce côté-ci, de ce côté-là, si bien que peu à peu les différents personnages perdent leur vernis initial.
[...] Quelqu’un leur avait menti. Et sans doute plus d'un ...

      Le contexte :

Une petite bourgade au nord de Reykjavik : le charme provincial d'une Islande paisible ... jusqu'à ce que les polars d'Eva Björg Aegisdóttir viennent troubler la petite cité d'Akranes.
Après Elma, c'est le troisième épisode des enquêtes de la jeune fliquette Elma dans sa petite ville d'Akranes (où est née l'auteure) puisqu'on a zappé le second tome : Les filles qui mentent.

      L'intrigue :

Un jeune ado meurent dans l'incendie de la maison (les parents étaient absents) : accident, suicide, incendie criminel, ...
[...] – Est‑ce qu’il pourrait s’agir d’un accident, voire d’une mort naturelle ? suggéra Elma. Puisqu’il n’y a pas de traces de blessure.
Bientôt une disparition mystérieuse et un autre cadavre.
[...] – Deux cadavres en une semaine, c’est pas croyable. Qu’est‑ce qui vous arrive à Akranes, en ce moment ?
Il n'en fallait pas tant pour chambouler la communauté jusqu'ici paisible de la petite bourgade où officient Elma et ses collègues. Ils vont devoir remuer le passé et dévoiler quelques secrets qui sommeillaient enfouis sous les non-dits : histoires de famille, rancœurs de couple, intrigues de voisinage, ...
[...] À vrai dire, Elma était à peu près certaine qu’ils avaient déjà croisé ce garçon mystère au cours de leur enquête. Et que quelqu’un leur avait menti.
Une auteure attachante dont l'écriture gagne en maturité au fil des épisodes.

Pour celles et ceux qui aiment les gens du nord.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio - livre lu grâce à Netgalley.

vendredi 9 septembre 2022

Piégée (Lilja Sigurdardottir)

[...] Les têtes de moutons disposées au rayon rôtisserie.

Les polars islandais [clic], emmenés par le porte-étendard Indridason, inondent nos bibliothèques depuis plusieurs années.
Avec PiégéeLilja Sigurdardóttir est une nouvelle venue (du moins en VF) mais disons tout de go qu'elle ne vient pas bouleverser le paysage littéraire islandais.
Sa prose reste classique et ses intrigues sont trop convenues pour susciter notre intérêt.
Avec Piégée, elle met en scène une jeune femme, mère de famille divorcée, obligée de faire passer de la drogue pour retrouver la garde de son fils, rien que ça.
Certains épisodes sont vraiment too much (ah le tigre dévoreur !) et l'héroïne Sonja apparait bien peu crédible à mi-chemin entre Cosette et Lara Croft.
Mais ce qui sauve le bouquin de la pile à ne pas lire est tout autre : Lilja Sigurdardóttir n'est plus toute jeune mais a choisi d'ancrer son histoire dans l'actualité récente de son pays, une actualité qu'on a oubliée un peu rapidement : éruption de  volcan et surtout séisme financier, nous sommes en 2010 au lendemain de la crise bancaire qui secouera tout le pays (et l'Europe).
[...] La lecture des journaux – les coupes dans le budget de la santé publique, avec leur lot de licenciements, les files d’attente toujours plus longues dans les banques alimentaires, la note financière de l’Islande en baisse, un tas de neige qui s’était effondré sur une enfant à Akureyri.
[...] Pas besoin d’être devin pour imaginer l’avenir de ce pays nain qui, pendant quelques décennies, avait voulu jouer à être libre et autonome. On pouvait bien s’en émouvoir, pérorer sur la culture, l’histoire ou la langue de cette nation ; dans un siècle, l’Islande ne serait plus qu’un petit port de pêche.
[...] Vous avez joué à ce jeu contre la Grèce et maintenant c’est nous qui nous retrouvons dans leur position. Les fonds spéculatifs font la même chose avec l’Islande.
[...] – C’est comme ça que ça se passe, Elvar. Les pays en crise constituent une proie parfaite pour les fonds spéculatifs.
Un bouquin ancré dans une Islande urbaine, résolument contemporaine et moderne, bien loin des ambiances montagnardes ou maritimes décrites par Indridason et consorts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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dimanche 30 janvier 2022

Elma (Eva Björg Aegisdottir)

[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ?

    L'auteure, le livre (372 pages, 2021, 2018 en VO) :

On croyait avoir fait le tour du polar nordique en général et du polar islandais en particulier (y'a-t-il une littérature islandaise après Indridason ?).
Mais il nous fallait encore découvrir le premier roman de la jeune Eva Björg Aegisdóttir : Elma.

    On aime :

❤️ Une prose assez classique et sans grande originalité, mais fluide et agréable à lire. 
❤️ Des personnages plutôt bien dessinés : évidemment, tout le monde se connait dans le petit village.

      Le contexte :

Après une déconvenue amoureuse à la capitale, Elma, la trentaine, revient s'installer dans la petite ville d'Akranes où elle avait grandi. Elma est flic et se retrouve donc au petit commissariat d'Akranes, dans l'ambiance d'une province campagnarde (même si on est à moins d'une heure de la capitale à cinquante kilomètres de là) où les usines à poisson ont commencé à fermer mais où règnent encore quelques notables.
[...] Les décès d'origine criminelle étaient rares en Islande - plus encore à Akranes - et les affaires souvent faciles à résoudre. [...] Mais ce n'était pas le cas cette fois.

      L'intrigue :

Polar oblige, ce charme provincial un peu ennuyeux sera vite troublé par la découverte du cadavre d'une femme au pied du phare ...
L'enquête fera ressurgir les fantômes du passé et l'intrigue rappelle un peu certains romans d'Indridason justement.
[...] Avait-elle des comptes à régler avec son passé ? D'après les témoignages des uns et des autres, Elisabet cachait une blessure.
L'intrigue mêle habilement les compromissions d'aujourd'hui aux secrets déterrés du passé.
Avec à peine plus de trente ans, c'est une auteure à suivre.
Pour celles et ceux qui aiment les phares de la côte.
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