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mercredi 25 septembre 2024

Mater Dolorosa (Jurica Pavicic)


[...] Car c’est ce que font les mères.

Un roman noir fataliste au cœur d'une Croatie meurtrie : restons fidèle aux histoires tristes du croate Jurica Pavičić qui poursuit sa description désabusée d'un pays toujours tourmenté par les souvenirs de l'époque socialiste et les traumatismes d'une guerre encore récente.

L'auteur, le livre (395 pages, septembre 2024, 2022 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Le croate Jurica Pavičić est né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
Mater Dolorosa est déjà son quatrième roman paru en français et les trois précédents, on s'en souvient, furent de sacrées bonnes lectures.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie toujours autant ce conteur désabusé d'histoires tristes, rythmées par les vents des Balkans, le jugo et la bora. Ses bouquins valent vraiment le détour et ses textes elliptiques, tout en non-dits lourds de sens et d'histoire, marquent fortement le lecteur avec la peinture fataliste d'un pays aux couleurs des vestiges d'un socialisme passé et des traumatismes d'une guerre plus récente. 
Entre la maladie de l'amiante, la pollution des usines désaffectées ou les tragédies récentes comme l'opération Oluja (1995), Split est une ville qui "craque sous le poids de son propre désordre".
[...] Split – cette ville dure et exigeante, chaque jour plus rude et plus laide. Une ville, comprend-elle, qu’elle n’aime pas autant qu’elle l’imaginait.
 La noirceur un peu désespérée du propos est balancée par l'humanité des personnages et la profonde empathie de l'auteur pour ses créatures.
Le récit très factuel est bâti de petites phrases courtes et sèches qui laissent entendre de lourds silences entre les acteurs.
 Trois récits vont s'entrecroiser au fil des chapitres : la mère Katja, la fille Ines et le flic Zvone, vont traverser ces événements jusqu'à une fin peu commune pour un roman noir mais bien dans le ton désabusé qui est celui de Jurica Pavičić.
[...] — Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Ah non ?
— Je n’ai rien à vous dire. Vous pouvez vous en aller maintenant.
— Je peux m’en aller ?
— C’est ça.
— Je vais vous dire. Moi je peux m’en aller. Mais… tout ça, ça ne va pas s’en aller comme ça. Vous le savez. À la fin, tout ça va ressortir.

Le canevas :

Il y a là Katja, la mère, dévastée par l'accident qui a transformé sa vie et qui se réfugie à l'église sans trop y croire, Mario, le fils, qui ne lâche guère les manettes de sa console de jeux, et puis Ines, la fille, qui tente de s'en sortir en bossant dans l'hôtel dont le patron est aussi son amant.
Entre eux trois, règne le silence le plus épais, celui des familles où l'on ne parle pas.
[...] Elle cherche un moyen d’entamer cette discussion. Mais elle n’ose pas. Car cela pourrait les conduire à un endroit où elle ne veut pas aller.
[...] Elle a besoin de paix. L’église lui fait du bien, comme une boîte de silence. Elle est assise et contemple un autel sur le côté, le plus proche d’elle. Sur cet autel, il y a Notre- Dame des Sept Douleurs. [...] Mater Dolorosa. Mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici, comme moi, pense souvent Katja.
Mais un séisme va secouer la famille Runjić quand une jeune fille de très bonne famille est retrouvée assassinée dans la vieille usine désaffectée après une soirée alcoolisée dans une boîte à danser.
Alors il y a là Zvone, le flic, qui, tout comme le lecteur, devine bien vite qui suspecter au vu des indices laissés sur les lieux du crime.
Et il y a là encore deux autres flics, Krivić et Tomaš, qui vont préférer suivre la piste d'un violeur récidiviste que tout le monde verrait bien retourner en prison.
[...] Si la police fait fausse route, cela repousse d’autant la confrontation. Chaque jour nouveau est un jour gagné avant que leur vie ne soit emportée par un cataclysme. Mais il est tout le temps clair aux yeux d’Ines que cette histoire ne peut pas bien se terminer.

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Actualitté et 20 Minutes.

dimanche 15 octobre 2023

Le collectionneur de serpents (Jurica Pavicic)

[...] Avez-vous été à la guerre ?

    L'auteur, le livre (177 pages, 2023, 2019 en VO) :

C'est toujours avec autant de plaisir que l'on retrouve Jurica Pavičić, auteur croate né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
Après L'eau rouge et La femme du deuxième étage, voici un recueil de quelques nouvelles : Le collectionneur de serpents.
Cet auteur, découvert récemment avec les premières traductions en français, confirme une fois de plus son indéniable talent de conteur : c'est définitivement une valeur sûre.

    On aime beaucoup :

❤️ On aime la très belle plume de ce conteur désabusé d'histoires tristes, rythmées par les vents des Balkans, le jugo, la bora. Ses bouquins valent vraiment le détour et ses textes elliptiques, tout en non-dits lourds de sens et d'histoire, prennent toute leur mesure dans ce format court de nouvelles.

      L'intrigue :

La nouvelle qui donne son titre au recueil est un court mais efficace portrait de la guerre ordinaire. Non pas les invasions épiques des armées impériales d'antan mais les petites guerres sales qui dévastent aujourd'hui différentes régions du monde. Des guerres absurdes, tragiques et médiocres où l'on enrôle on ne sait trop qui pour combattre on ne sait trop quoi. C'en serait presque risible si ces guerres n'ouvraient autant de blessures aussi profondes dans les populations civiles.
[...] Je me suis rappelé ce qu’avait dit le gros. « Certains d’entre vous ne reviendront pas, mais la majorité oui. Gardez ça en tête. » J’ai gardé ça en tête, tout le temps. La question ultime, la seule qui vaille : tu seras de quel côté quand on fera le compte ?
[...] J’ai regardé ma jambe. Elle était là. Elle était en sang, probablement perforée vu la douleur, mais elle était là. J’ai eu la trouille de ne trouver qu’une masse de chairs déchiquetées et un moignon. J’ai vu ma jambe qui était là, et c’était le plus important.
La nouvelle suivante (Le Tabernacle) est un petit bijou empreint d'une délicate et profonde tristesse dont le style et l'ambiance étranges pourraient rappeler une nouvelle japonaise à la Yoko Ogawa !
Il y a cinq nouvelles, chacune assez longue, souvent en lien avec la frontière conflictuelle avec la Bosnie-Herzégovine.
[...] « Avez-vous été à la guerre ? demanda enfin le médecin. Cela arrive souvent aux personnes qui ont vécu la guerre. » Et Robert s’était tu. Il était resté muet, assis sur son tabouret, torse nu, le regard rivé au sol.
La dernière nouvelle nous ramènera à la guerre, ou plus exactement après la guerre, quand le moment est venu de rendre des comptes.
[...] — Alors, c’est toi qu’ils ont envoyé ? 
— Oui, c’est moi, répondit Robert, et il baissa son pistolet. [...]
— Pourquoi toi ? demanda-t-il. Entre tous les autres, pourquoi c’est toi qu’ils ont envoyé ?

Pour celles et ceux qui aiment les balkans.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 24 janvier 2023

La femme du deuxième étage (Jurica Pavicic)

[...] La guerre dura. Et Bruna la perdit.

      L'auteur, le livre (223 pages, 2022, 2015 en VO) :

Après L'eau rouge, c'est avec plaisir que l'on retrouve Jurica Pavičić, auteur croate né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.  

      On aime beaucoup :

❤️ Le talent de conteur désabusé d'histoires tristes de cet auteur croate.
❤️ Une plume qui fait des miracles malgré le côté sombre et pas très gai de cette histoire qui ressemble à une tragédie grecque, 
❤️ Le destin de Bruna, ses années en prison (une douzaine quand même), sa lointaine libération, sa nouvelle vie enfin où elle retrouvera peut-être un peu de sérénité, elle n'en demande pas plus, nous non plus. 
❤️ Un bouquin qui fait la part belle à la cuisine, oui, oui, avec quelques pages intéressantes qui mettent en avant le "pouvoir" de celles ou ceux qui font la cuisine pour leur tablée ...

      Le contexte :

Dans ses romans noirs qui peignent la vie quotidienne et ordinaire de ses personnages, l'auteur dispose quelques touches personnelles de pinceau pour nous décrire la Croatie d'aujourd'hui et nous rappeler celle d'hier.
[...] Pour peu d’argent, mais facilement gagné, il travaillait désormais au service de Russes jeunes et riches, de couples scandinaves et de comptables allemands. Il les servait en serf contrit et nourrissait la bête monstrueuse du tourisme, à peu près comme tout le monde dans ce pays.

      L'intrigue :

La femme du deuxième étage s'éloigne encore un peu plus du genre policier, un roman noir plutôt, qui démarre sans suspense : une jeune femme, Bruna, est emprisonnée pour le meurtre de sa belle-mère, Anka Šarić. 
Comment en est-elle arrivée là : chronique d'un drame annoncé. 
[...] Elle le savait : il faudrait qu’elle s’habitue. Il faudrait qu’elle s’habitue car elle allait être une femme de marin. Et les marins prennent la mer, ils partent et repartent encore.
[...] Son instinct du danger ne l’a pas trahie. Cet étage chez les Šarić, ça ne lui plaisait pas. 
[...] Et puis, fin août, un événement survint qui allait tout changer. 
[...] Bruna le sait : elle a eu sa chance. Elle a eu l’occasion de dire non. Elle aurait pu fermer le robinet, se retourner, fixer Frane dans les yeux et lui dire : « Ça, je ne peux pas. C’est trop pour moi. » Mais ce soir-là, quand elle aurait pu, elle ne l’a pas fait. 
[...] Elle regarde par la fenêtre de la prison et pense à coup sûr à cette succession d’anecdotes chaotiques qui a pour nom sa vie. 
[...] Elle sait que sa vie n’est pas ordinaire, mais elle ne comprend toujours pas pourquoi. 
[...] Bruna ne mange plus de courgettes : elles lui rappellent le jour où elle a commencé à empoisonner Anka. 

      On aime moins :

 La première partie du récit peine un peu à se mettre en place lorsqu'il faut expliciter toutes les circonstances du drame domestique comme pour justifier le geste de Bruna avant son inculpation par la police.

Pour celles et ceux qui aiment les dalmatiens et la cuisine.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

dimanche 13 février 2022

L'eau rouge (Jurica Pavicic)

[...] Ce qui nous est arrivé, ça nous a détruit.

Un polar croate, voilà qui n'est pas banal.
L'auteur Jurica Pavičić est né sur la côte Dalmate, à Split en 1965, dans l'une des fédérations de ce qui s'appelait à l'époque la République fédérative socialiste de Yougoslavie avant de devenir la République de Croatie en 1991 lors de l'explosion des Balkans.
L'eau rouge est son dernier roman (2017) mais le premier traduit en français.
Un second livre est paru, La Femme du deuxième étage, qu'on a lu également.
Ce bouquin démarre en 1989 lorsque disparait une jeune fille, Silva, à peine majeure.
A-t-elle été enlevée, trucidée ? Le petit copain du village ? Un trafic de drogue, ou pire encore ? Quelques jours passent et bientôt même les flics ne savent plus trop quoi répondre ni où chercher.
[...] - Et vous, vous en pensez quoi ? dit-elle. 
- Qu'est ce que je pense de quoi ? répond-il.
 - Vous savez bien quoi ? Qu'est ce que vous en pensez, est-ce que c'est lui ? Est-ce qu'elle est vivante ? Ou bien est-ce qu'il l'a tuée ?
- Je ne sais pas.
- Je sais que vous ne savez pas. Mais vous en pensez quoi ? Votre intuition, elle vous dit quoi ?  [...]
- Je ne sais pas, dit-il. Mon intuition ne me dit rien.
- Moi, je sais que vous savez, réplique Vesna. Vous savez, mais vous ne pouvez pas me le dire.
- Vraiment, je ne sais pas.
- Vous savez. Je sais que vous savez.
La mère, le père et le frère jumeau tournent en rond, en proie aux doutes les plus toxiques. Au fil des semaines puis des mois, la famille se délite doucement. On est bien loin d'un thriller standard, plus proche d'une disparition islandaise à la Indridason.
[...] Sept mois ont passé. Silva est devenue lentement ce qu'on appelle de l'histoire ancienne.
[...] Il se comporte comme si Silva était partie en vacances, comme si elle était allée faire des courses au magasin du coin et qu'elle avait laissé un message je reviens tout de suite.
Et puis bientôt ce sont les années qui passent, avec en toile de fond l'histoire récente (et mouvementée) de la Croatie.
Les chapitres défilent alors comme les années et l'on suit chacun des personnages, le père, la mère, le frère, le flic, le petit ami, ... chacun d'eux reste hanté par cette disparition sans solution.
[...] Qu'est-ce que tu nous a fait ? pense-t-il. Qu'est-ce que tu as fait de notre vie, Silva ? Qu'est-ce que tu as fait de nous ?
[...] Ce qui nous est arrivé, ça nous a détruit.
La trame du bouquin n'est pas celle d'un polar classique. Il ne faudrait même pas parler de "policier", plutôt un roman noir, presqu'une tragédie antique.
 C'est vraiment très bien écrit (on n'est pas loin du coup de cœur) et, tout comme chacun des personnages obsédés par la disparition de Silva, on se laisse entraîner sur la pente fatale et inexorable de ces destins perdus.
Polar oblige, c'est presque à contrecoeur que l'auteur nous délivre le fin mot de l'histoire après quelques chapitres et près de trente années d'errance.
[...] Pendant vingt-sept ans, Yahvé nous a tous punis. Le châtiment c'est tout cela : l'usine en faillite, la coopérative en faillite. La guerre et le colonel.
Un excellent roman et donc un auteur à suivre.

Pour celles et ceux qui aiment les dalmatiens.
D’autres avis sur Bibliosurf.