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samedi 23 août 2025

Abena (Pierre Chavagné)


[...] C’est un foutu western.

Pierre Chavagné c'est le nature-writing à la française sur fond de survivalisme et Abena pourrait bien être la digne fille de "La femme Paradis".

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2025) :

On avait découvert Pierre Chavagné avec La femme paradis en 2023, une lecture marquante qui nous a incités à suivre aujourd'hui sa nouvelle héroïne : Abena.

Le pitch et les personnages :

Chavagné nous emmène en montagne sur les traces de Kofi et Abena, deux jeunes érythréens qui tentent de franchir les Alpes, poursuivis par des chasseurs de migrants : « impossible de rebrousser chemin, des hommes les pourchassent ».
À près de 3.000 mètres d'altitude ils pourraient se croire seuls, perdus au milieu de nulle part. 
Il n'en est rien et les deux jeunes gens vont être pris en charge par d'autres exclus du monde, qui vivent en ermites tout là-haut.
Il y a là Jo, dite la Vieille, Rob son aveugle de mari, Caïn le taiseux et Pavel, leur plus "proche" voisin,  « un ancien soldat ukrainien ou biélorusse, elle n’a jamais vraiment su. Huit heures de crapahutage et trois cols à passer, a résumé Jo. »
Ils vivent là-haut, loin d'un monde qui semble partir en sucette : il y a des bruits et des rumeurs de guerre dans le monde d'en-bas, « des événements graves sont advenus dans le pays. L’État n’existe probablement plus »
Au plus près des sommets, des sommets qui seront toujours là bien longtemps après la fin de l'humanité, chacun apprend à « se dépouiller de ses réflexes, de ses souvenirs », à faire le «  désapprentissage de la modernité ».

♥ On aime :

 On retrouve ici l'empreinte forte des romans noirs de Pierre Chavagné, celle qui nous avait déjà marqués dans La femme paradis : un authentique nature-writing à la française, des personnages féminins puissants, quelques envolées éco-lyriques, un zeste de survivalisme et une pincée de mystères, le tout peint sur une toile de fond où l'on peut deviner la fin de notre monde perdu.
Abena est dédié à Cormac McCarthy, un hommage que l'on devine sincère car avec Chavagné également, notre monde s'éteint et une poignée de survivants tente de fuir cette fin inéluctable... ou simplement de terminer autrement. 
Et tout comme sur La route, seuls les plus jeunes seront porteurs d'un espoir de renouveau.
« [...] Que faisons-nous ici ?
Il s’absorbe dans une longue méditation et mûrit sa réponse : 
– Nous nous soignons de l’humanité. 
Ou bien : – Nous vivons la dernière aventure. »
 L'éclat de la neige et le soleil des montagnes cachent ici un roman noir bien sombre : « c'est un foutu western » nous dit même un des personnages de Chavagné dont le « but dans ce roman était de mettre en contact des gens de tous horizons qui ne se comprennent pas et n’ont pas les mêmes désirs et ambitions. La disparité et le dénuement de cette communauté permettent de mettre en relief l’absurdité de la vie ».
C'est sans doute ce qui explique pourquoi cette Abena n'a pas tout à fait la force de La femme paradis qui, elle, avait l'avantage de se focaliser sur un ou deux personnages. On pinaille.

Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le mot et le reste (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 17 novembre 2023

La femme paradis (Pierre Chavagné)

[...] Le temps de raconter est venu.

●   L'auteur, le livre (156 pages, 2023) :

Pierre Chavagné a planté sa tente dans la région gardoise d'Uzès (l'Uzège) : nous sommes presque voisins !
Et c'est aussi dans cette région qu'il plante le décor de son histoire, celle de La femme Paradis.
Un roman noir très réussi qui s'ouvre sur une belle dédicace : À toutes les femmes qui, chaque jour, guérissent le monde.

●   L'intrigue :

Une femme vit seule dans la forêt au pied du causse. C'est une ermite, une sauvageonne, tourmentée par un passé douloureux et mystérieux dans lequel elle a laissé les siens. 
[...] J’ignore ce qui l’a tué. J’ignore comment tout a commencé.
Depuis des années elle a appris à vivre en harmonie avec un milieu qui n'était pas le sien : c'est rude, sauvage.
[...] Elle se lève et regarde avec tendresse la maison troglodyte, la première victoire dans sa vie d’après.
[...] Je prélève ma part, ni plus ni moins. Je tue pour vivre, pour ma sécurité et ma nourriture.
[...] L’intransigeance est la clef. Tout débute par une planification stricte des journées et des objectifs : le travail pour sa subsistance, le guet pour sa sécurité, le rêve et l’écriture pour son humanité.
Elle est prête à défendre chèrement son territoire mais un beau jour elle entend un coup de fusil : le signe d'une présence étrangère qui s'approche dangereusement de son repaire. Or chacun sait que le passé finit toujours par nous rattraper ...
[...] On peut changer de vie mais pas de souvenirs. Mon histoire est venue me chercher jusqu’au fond de la forêt.

●  On aime beaucoup :

❤️ On aime ce court roman fait d'une histoire coup de poing. L'histoire de cette femme est rude comme la forêt, sauvage comme la nature qui l'entoure.
❤️ On aime la prose, sèche, sobre, directe, de l'auteur qui réussit à nous faire partager la vie quotidienne de son héroïne mystérieuse qui se cache en pleine nature : même si l'on n'évite pas quelques envolées un peu sentencieuses, le propos écolo reste subtilement dosé et pourrait résonner avec quelques accents du film récent Le règne animal.
❤️ On est aussi bien curieux des mystères qui entourent l'intrigue : qui est cette femme, quelle était sa vie d'avant, que lui est-il arrivé, et qu'est donc devenu notre monde qui semble lui aussi, avoir basculé dans l'horreur ... ?

Au détour d'un chapitre, on aura même droit à une belle histoire, sorte de cerise sur le gâteau, l'histoire du vieil homme et la mort :
[...] - Que faites-vous là ? ai-je demandé d’une voix étranglée qui m’a effrayée. 
- J’attends la mort. 
- Et ? 
- Elle ne vient pas. 
Lui avait parlé d’une voix posée et calme. Elle sonnait comme les fables que me racontait ma grand-mère, la profondeur et le débit envoûtaient. Il m’a expliqué qu’il était un trop vieil homme pour le monde moderne et aussi trop vieux pour le monde sauvage. Il avait cru qu’il pourrait échapper au désastre en venant ici mais les forces lui manquaient pour vivre dignement. Il n’y avait plus d’endroit sur la terre pour prendre soin de sa carcasse. La mort était trop occupée ailleurs, elle l’avait oublié.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes mystérieuses.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.

lundi 21 juin 2021

Solak (Caroline Hinault)


[...] Du vivant, mais pas pour longtemps.

    L'auteure, le livre (128 pages, 2021) :

Petit coup de cœur surpris pour Solak, ce premier roman de l'étonnante bretonne Caroline Hinault avec un titre qui claque comme un coup de fusil.
Certes elle est quand même prof agrégée de lettres mais à première vue, on ne la soupçonnerait pas d'être à l'origine de cette histoire étonnamment virile et féroce.

    On aime :

❤️ La prose de dame Hinault qui est au diapason de cette histoire féroce et virile. C'est fort, puissant, presque lyrique parfois, mais c'est vraiment très prenant, et le moins que l'on puisse dire c'est que la gente masculine ne sort pas grandie de cette terrible et sombre histoire.

      Le contexte :

Une minuscule base militaire et scientifique près du pôle nord.

      L'intrigue :

Nous voici donc hélitreuillés au-delà du cercle polaire, au bord de l'océan arctique.
Ils ne sont que quatre à se partager les baraquements : confinés aux confins du monde, ils se considèrent à part des "terriens" comme ils nous appellent.
[...] On commençait à être beaucoup trop sur cette île. Si je suis resté sur Solak, c’est pas pour tailler la discussion mais supporter ma haine des vivants.
Les soldats sont chargés de veiller sur le drapeau (dont ne saura pas la couleur, même si on l'imagine plus ou moins blanc, bleu, rouge) et de veiller sur le séjour des scientifiques qui guettent le réchauffement climatique.
C'est un peu comme une prison à ciel grand ouvert, perdue dans l'immensité blanche de la banquise.
Dès les premières pages s'allument tous les warnings : l'un des quatre, Igor, repart dans l'hélico mais ... dans une boîte (il s'est fait sauter le caisson un peu avant qu'on arrive) et un petit nouveau débarque pour le remplacer.
Le petit jeune fraîchement hélitreuillé est ... muet (!) et son intégration au sein de cette équipe d'ours mal léchés prisonniers des confins du monde s'annonce pas facile. Faut être franchement barge et misanthrope pour aller se perdre des mois voire des années au bord de la banquise, dans le froid polaire et la nuit sans fin. Chacun traîne sans aucun doute un trop lourd passé qu'il convient d'oublier à Solak.
[...] Ce que je voulais, c’était m’anesthésier, et la banquise pour ça, c’est l’idéal.
[...] Il s’est mis à causer tout seul. On le fait tous. Mais Igor parlait seul avec nous, c’était ça le problème, c’est par le langage, toujours, que ça commence.
[...] L’instant où on comprend ça. Que rien ni personne viendra nous sauver. Qu’on est seul ici. Rien qu’une carcasse chaude sur un continent froid. Du vivant, mais pas pour longtemps.
[...] Des fois, je nous regarde et je pense qu’on est comme le bon, la brute et le vieux schnock, le gosse compte pas, c’est un intrus depuis le début.
C'est le monologue de Piotr, l'un des quatre confinés (des années qu'il est là-bas, un peu comme s'il avait pris perpète en taule) et qui s'adresse tantôt à l'un de ses collègues (rarement), tantôt à la jeune recrue (pas souvent) ou bien qui se parle carrément tout seul (le plus souvent).
Avec son lot de surprises (même à Solak, le passé finit par vous rattraper ...), le final apocalyptique est à la démesure de cette immensité noire et glacée.
[...] Ça fanfaronne les hommes, c’est comme ça.
[...] À croire que les femmes sont nulles en dictature.

Pour celles et ceux qui aiment la nuit même quand elle dure six mois.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 4 mars 2015

Il pleuvait des oiseaux (Jocelyne Saucier)


[…] Il pleuvait des oiseaux.

    L'auteure, le livre (179 pages, 2011) :

Très très jolie découverte que ce délicieux petit roman : Il pleuvait des oiseaux.
Jocelyne Saucier est québécoise, plus exactement elle vient de l’Abitibi-Témiscamingue, tout là-haut, une région de forêts marbrées de lacs, entre la baie d’Hudson et les Grands Lacs de l’Ontario.

    On aime :

❤️ Une grande tendresse pour les personnages ce qu’on apprécie beaucoup, tout autant que les talents de conteuse. Frais, tendre et lumineux. Jouissif.
❤️ De belles histoires d’amours, d’amours impossibles, ce sont elles qui font les plus belles histoires.
❤️ Une autre face de ce nature-writing devenu tellement à la mode dans nos vies citadines, une face plus intime, plus chaleureuse.

      Le contexte :

L'auteure part à la recherche des survivants des Grands Feux qui ravagèrent ces régions il y a cent ans et qui firent pleuvoir des oiseaux (qui mourraient asphyxiés en plein vol).
[…] Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.

      L'intrigue :

Une histoire de deux ou trois vieux, des marginaux qui ont tout plaqué derrière eux et qui sont partis vivre en forêt, loin de tout et surtout de tous, dans leurs cabanes au Canada(1).
Tom, Charlie vivent là-bas au bord d’un lac. Ted serait mort récemment, nous dit-on.
[…] Il était temps de partir. Je n’avais plus aucune raison de m’attarder. Je me suis quand même informée de la raison du décès.
- Mort de sa mort, m’a répondu Tom, à notre âge, on meurt pas autrement.
Ted, c’est lui le rescapé des Grands Feux, lui qu’était venue chercher une photographe qui collectionne les portraits de ces survivants.
[…] Je suis photographe, ai-je encore dit, je fais des photos des personnes qui ont survécu aux Grands Feux.
[…] J’arrive avec mon barda. Mon trépied, ma Wista à soufflet et mon voile noir. Je fais de la photo à l’ancienne. Pour la précision du grain qui va chercher la lumière dans le creux de la chair et pour la lenteur du cérémonial.
Mon portfolio contient une centaine de photos, des portraits pour la plupart, mais il y a aussi des clichés pris sur le vif avec ma Nikon et qui n’ont d’autre but que d’apprivoiser le sujet à la première rencontre.
Aucune mièvrerie, aucun angélisme dans l’histoire de ces vieux épris de liberté et de fausse solitude qui vieillissent et apprivoisent la mort prochaine. Mais de l’humour, un réalisme parfois cru et beaucoup, beaucoup d’humanité.
[…] Ted était un être brisé. Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu’il est permis de vivre. Une journée après l’autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d’y revenir, aucune autre envie que de se lever le matin avec le sentiment d’avoir une journée bien à eux et personne qui trouve à y redire. […]
Le campement de Charlie était le mieux entretenu. Quatre cabanes. L’une pour y habiter, l’autre pour le bois de chauffage, une chiotte, une remise et rien qui traînait autour. Pas une pelle, pas une hache, rien qui n’était laissé à l’abandon, alors que chez Tom, il fallait lever les yeux vers la cheminée pour deviner sa cabane d’habitation tellement tout était encombré et mal fichu.
Quand à Ted, personne n’avait mis les pieds chez lui.
Autour des vieux, quelques ‘témoins’ : chacun d’eux aura droit à son chapitre et à une brève introduction, procédé insolite de l’auteure pour installer ou mieux, faire entrer en scène ses personnages, et qui nous entraîne avec elle dans un regard à la fois distancié et affectueux.
[…] L’histoire s’installe tranquillement. Rien ne se fait très vite au nord du 49° parallèle.
Au cœur des chapitres, la trame de l’histoire des trois vieux et les souvenirs des Grands Feux. Celui de Timmins (1911), celui de Matheson (1916) et celui de Haileybury (1922).
Parmi ces témoins : notre photographe donc, et puis Bruno, un hippie qui approvisionne les vieux en échange du ‘droit’ à cultiver de la marie-jeanne (!) et puis Steve, le gérant d’un hôtel oublié de tous, qui se charge d’égarer les curieux et de protéger la tranquillité des vieux et de la plantation.
[…] Quelques égarés de la route, des chasseurs, des pêcheurs venaient parfois se perdre à ma porte. Ils cherchaient des espaces vierges, là où aucun homme n’avait posé son pied d’astronaute. Je les envoyait à l’ouest. Il y avait là suffisamment de vieux chemins forestiers pour les occuper tout un après-midi à tourner en rond.
Et puis le clou de l’histoire, la meilleure pour la fin : Marie-Desneige, rescapée et exfiltrée des dortoirs des asiles psy après soixante-six ans d’internement. Donc une vieille, elle-aussi, plus vieille même que les vieux et qui, à quatre-vingt deux ans, ne peut plus dormir seule.
[…] Ils chuchotent plus qu’ils ne parlent. Charlie a sa voix de velours, celle qu’il utilise pour approcher un animal effrayé. Marie-Desneige est plus à son aise. Elle a l’habitude des dortoirs, des confidences qu’on se chuchote d’un lit à l’autre. C’est d’une voix étouffée, à peine audible, qu’elle raconte un peu de sa vie à l’asile avec cette amie qui se prenait pour la reine d’Écosse et qui lui donnait ses bas à laver et ses ourlets à refaire en échange de sa protection.
- Personne n’aurait osé s’en prendre à Ange-Aimée, reine d’Écosse, d’Angleterre, des Carpates et des Nations unies.
- Les Carpates, c’est pas un pays.
- Les Nations unies non plus.
Ils rient.
Mais Marie-Desneige voit des choses qu’on ne voit pas (la survie en asile demande d’être continuellement aux aguets, ça aiguise les sens).
Ted le survivant n’est plus là et n’a laissé derrière lui que des peintures abstraites, des centaines de toiles incompréhensibles et c’est Marie-Desneige qui, de son visage à la peau blanche et parcheminée, éclairera toute cette histoire, l’errance de Ted, les tableaux mystérieux dans sa cabane, la mémoire des Grands Feux.
Bien sûr on pense au Lièvre de Vatanen, en moins facétieux,  au lac Baïkal de Sylvain Tesson, en moins arrogant, aux racontars de Jørn Riel, en moins cocasse, à d’autres encore.
Je vous invite également à découvrir une belle petite interview de cette modeste et charmante dame qu’est Jocelyne Saucier, ne serait-ce que pour son délicieux accent [yakakliker].
C’est déjà son quatrième roman, on en reparlera donc certainement !
(1) - la cabane en forêt est quasiment une institution là-bas, une tradition culturelle qui nous échappe un peu ici, intra-muros !

Pour celles et ceux qui aiment la liberté.
D’autres avis sur Babelio - Livre lu grâce à Masse Critique (SP).

jeudi 7 novembre 2013

Indian creek (Pete Fromm)

Le trappeur attrapé.

Après les vacances bobo de Sylvain Tesson au bord du lac Baïkal, après la folie meurtrière de Julius dans le Maine,  voici notre troisième épisode de notre petite série sur les ermites en forêt.
Dans le même style que Sylvain Tesson, voici Indian Creek, l'histoire de Pete Fromm, un récit autobiographique, une sorte de journal romancé(1).
Je crois bien que c'est Cathe qui nous a mis sur la piste, relayée par Yan et beaucoup d'autres.
Tout le monde connait bien les jobs d'été pour étudiants mais on parle beaucoup moins des jobs d'hiver : Pete Fromm n'a pas vingt ans quand on lui propose de passer un hiver en pleine montagne (ah, chic ! revoici le Montana, Missoula et la Lolo Pass vers l’Idaho !).
Les gardes forestiers cherchent un volontaire pour surveiller un alevinage de saumons destinés au repeuplement des rivières. Il faut passer les sept mois d'hiver tout seul là-haut, surveiller le bassin, briser la glace de temps en temps. C'est tout.
Désespérément tout.
Bêtement, sur un coup de tête, Pete Fromm accepte, lui qui n'a jamais fait cuire plus qu'un hot-dog, qui n'a jamais coupé de bois et encore moins chassé.
Autant dire que les premières pages sont désopilantes où l'on assiste à l'implantation du jeune apprenti trappeur qui ne connait de la trappe que les quelques livres qu'un pote lui a prêtés ! Les préparatifs du jeune étudiant des villes sont à se plier de rire.

[...] J'ajoutai enfin une centaine de livres de pommes de terre en déclarant que j'irais creuser une cache pour les empêcher de geler. Je n'avais en fait pas la moindre idée de la manière dont cela se faisait, mais le mot 'cache' apparaissait sans cesse dans mes histoires de trappeurs. Le mot sonnait bien. 

Et tout comme les rangers qui l'accompagnent le premier jour pour son installation, on a bien envie de détourner les yeux :

[...] Il te faudra sans doute sept cordes de bois, m'expliqua-t-il. Fais attention à ça. Tu dois t'en constituer toute une réserve avant que la neige n'immobilise ton camion.
Je ne voulais pas poser cette question, mais comme cela semblait important, je me lançai :
- Heu ... C'est quoi, une corde de bois ? 
[...] Lorsqu'ils découvrirent que je n'avais jamais utilisé de tronçonneuse, ils détournèrent carrément le regard. [...] Je crois qu'ils essayaient de ne pas s'attacher à moi, comme des soldats aguerris avec une jeune recrue qui, de toute façon, ne leur survivra pas.

Mais très vite la neige arrive, les derniers chasseurs quittent le coin et Pete se retrouve seul avec un petit chien, des kilos de haricots, des sacs de riz et ses fameux saumons (enfin au début de l'hiver ce ne sont encore que des œufs de saumons).
Au fil de l'eau de l'Indian Creek, le roman de Pete Fromm se révèle bien plus que la simple et amusante histoire d'un apprenti trappeur : on y retrouve le style inimitable, simple et naturel, de ces américains qui se racontent eux-mêmes avec humanité, humour et dérision.
Indéniablement ces gens-là ont un rapport à la nature qui n'est pas le même que le nôtre (leur nature n'est pas la même non plus !). Peut-être l'héritage des gènes des premiers colons aventureux ou courageux ? Ou plus sûrement, la perpétuation et le partage d'une tradition et d'une culture (et leur culture n'est pas la même que la nôtre non plus, na !).

[...] J’avais découvert qu’il était possible de rêver en étant éveillé, un stylo à la main.

Au fil des premiers mois d'hiver, le jeune Pete commet bévue sur bévue (voire même de sacrées conneries) et on retrouve donc beaucoup d'humilité (et d'humour et d'auto-dérision on l'a dit) dans le récit de cet apprentissage de la vie solitaire, ennuyeuse et sauvage.
Tout comme au cours du séjour russe de Sylvain Tesson, on s'aperçoit que l'on n'est jamais bien seul perdu au milieu de nulle part : nombreuses seront les visites (trappeurs, chasseurs, gardes forestiers) même en plein cœur de l'hiver. Des visites parfois inopportunes et agaçantes, souvent inespérées et enrichissantes.
Et le jeune Pete Fromm ne reçoit pas tout le monde avec les mêmes égards :

[...] Ces deux-là je les aimai bien. Ils me rappelaient ce que j'étais moi-même sept mois plus tôt, et ils ne prétendaient pas connaître les montages. Bienheureux ignorants qui ne faisaient pas semblant, contrairement à ce qui paraissait être devenu une attitude obligée chez les chasseurs.

Et puis bien sûr viendra le printemps :

[...] Le beau temps s'installa pendant quelques jours et je commençais à faire des marches encore plus longues. Dès qu'il faisait plus de cinq ou six degrés, j'étais souvent obligé de nouer ma chemise autour de ma taille. Après ce long hiver, j'avais failli oublier qu'il finirait par faire chaud de nouveau. Un jour, les températures atteignirent les quinze degrés et j'avançai en titubant sous la chaleur.

Et avec le printemps, le dénouement et l'épilogue sur les fameux saumons (on vous laisse découvrir).
Mais ce n'est pas tout ! Pete Fromm nous gratifie d'une postface vraiment pleine d'émotions (une fois lu le récit) et qui vaut à elle seule la lecture du bouquin ou plutôt qui vient parfaitement le couronner.

[...] J'étais venu ici pour avoir une histoire à raconter, mais il se passa un certain temps avant que je ne trouve quelque chose à dire.

Dans ces quelques pages de bonus il nous retrace les débuts de sa carrière d'écrivain (on est plié de rire)(2) et le retour bien des années plus tard (plutôt émouvant) sur les lieux de son séjour hivernal, un lieu devenu culte après le succès de son bouquin :

[...]  Le type - un bénévole des Eaux & Forêts - répéta sa question :
- Vous cherchez l'emplacement de la tente de Pete Fromm ?

On va finir par prendre goût à ces histoires d’ermites perdus au fond des bois !

(1) - Pete Fromm a écrit son bouquin en pleine maturité à 35 ans, sur la base des carnets qu'il tenait à jour pendant son séjour d'étudiant en montagne.
(2) - et donc comment cette aventure de jeunesse et de trappeur, cette histoire à raconter plus tard, se transforma pour lui, bon gré mal gré, en matière à littérature (vraiment très intéressant !)


Pour celles et ceux qui aiment la montagne.
L'avis de Cathe, celui de Yan et d'autres sur Babelio.


samedi 5 octobre 2013

Julius Winsome (Gerard Donovan)

La goutte d’eau …

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

Après les forêts sibériennes de Sylvain Tesson, voici le deuxième épisode de notre petite série sur les ermites dans la forêt.
Contrairement au précédent, cet ermite là, Julius Winsome, est un personnage de fiction mais n’est pas pour autant piqué des hannetons (ou plutôt des moustiques).
Un bonhomme avec un air plutôt sympa, bourru et nounours (et c’est normal quand on est ermite au fond des bois) mais plutôt sympa.
La preuve, les murs de sa cabane sont littéralement tapissés de bouquins(1).

[…] Mon père était un grand lecteur, et de longs rayonnages s’étendaient à partir du poêle à bois sur les murs de la salle de séjour jusqu’à la cuisine, ainsi qu’à droite et à gauche jusqu’aux deux chambres à coucher, bibliothèques de quatre étagères contenant tous les livres acquis ou lus par mon père, ce qui revenait au même, car il lisait vraiment tout. J’étais donc entouré de trois milles deux cent quatre-vingt-deux livres, […] rangés par ordre alphabétique. […] La bibliothèque couvrant les murs de tout le chalet et certaines pièces, plus éloignées du poêle, étant plus sombres et plus froides que d’autres, il y avait donc des romans chauds et des romans froids. Le nom de beaucoup d’auteurs de romans froids commençait par une lettre venant après J et avant M.

Il faut bien s’occuper pendant les longs hivers quand on habite une cabane au fond des bois dans le Maine.

[…] On combat l’hiver en lisant toute la nuit, tournant les pages cent fois plus vite que tournent les aiguilles,  de petites roues en actionnant une plus grande pendant tous ces mois. Un hiver dure cinquante livres.

Quand il ne lit pas, Julius Winsome, notre gars sympa, nettoie le vieux fusil de guerre du grand-père. Mais depuis la grande guerre du grand-père (celle de 14), on n’a plus tiré un seul coup de fusil dans la famille Winsome. On nettoie le fusil, c’est tout. Méticuleux mais sympa, le gars.
On sait depuis William G. Tapply que le Maine est une région propice à la pêche mais avec Gerard Donovan on découvre aussi que les forêts du Maine sont également un beau terrain de chasse giboyeux.
Mais voilà qu’un jour Julius Winsome découvre le cadavre de son chien, la tête à moitié emportée d’un coup de fusil.  Un de ces chasseurs imbéciles sans aucun doute.
Et quand il rentre seul et triste dans sa cabane, Julius Winsome semble être suivi par un fantôme.

[…] en compagnie de quelque chose qui s’était glissé par la porte et se tenait tout près. Sensation ou air vicié, qui imposait sa présence tout en refusant de s’identifier, se déplaçait de pièce en pièce, frôlant les meubles, faisait bruisser les rideaux, avant de pénétrer dans la salle de séjour, les bras croisés, comme pour dire : Bon. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Suivi comme une ombre par ce fantôme (du chien ? du grand-père ? ou même sa propre folie ?), notre ermite méticuleux se met alors à disjoncter et commence à se mettre en chasse des chasseurs. Méticuleux toujours. Il les dégomme un par un : forcément dans le lot y’aura le tueur imbécile de son chien.
À chaque fois, il demande quand même, par politesse, tout en mêlant à son discours obsessionnel d’anciens mots élisabéthains de la langue de Shakespeare(2) appris dans les livres du père :

[…] Avez-vous tiré sur ce chien ? ai-je demandé.
Il a continué de secouer la tête.
Avez-vous tiré sur ce chien ?
C’est alors que j’ai dit des mots que je n’avais pas prononcés  depuis l’époque où je les avais appris auprès de mon père.
Vous êtes maillé de sang, ai-je déclaré, vous êtes pollu.

Un autre chasseur quelques pages plus loin :

[…] C’est vous qui avez tué mon chien ? Savez-vous que c’est moi qui vous ai meurtri ? Vous ne vous y attendiez pas. Vous avez été déjeté comme les autres et vous débagoulez du sang.

Brrr. Peu à peu, au fil des courts chapitres et de la belle écriture de Gerard Donovan, tout en douceur tranquille et inexorable, Julius Winsome s’enferme dans la folie et l’hiver.
Et l’hiver de cette année-là dans le Maine s’annonce terrible et glacial.
Conte de la folie ordinaire.
Le bon gars sympa devient tueur en série. Tueur d’imbéciles chasseurs, forcément un peu beaufs (qui n’a pas un jour rêvé de faire un carton sur des chasseurs ?), mais tueur en série quand même.
On peut trouver cette histoire peu vraisemblable même si elle est particulièrement bien écrite … mais on peut aussi croire à cette goutte d’eau qui a fait déborder l’ermite qui lisait au fond de sa tanière et se laisser emporter par cette insidieuse folie qui s’est introduite dans la cabane sur ses pas …

(1) - tiens, comme au bord du lac Baïkal avec Sylvain Tesson : les bouquins ont l’air indissociables de la cabane au fond des bois
(2) - l’équivalent de notre vieux françois


Pour celles et ceux qui aiment les cabanes au fond des bois et pas les chasseurs.
D’autres avis sur Babelio.


mardi 24 septembre 2013

Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson)

Sibérie m'était contée.

Dans la série : les bons bouquins lus cet été

BMR et MAM ont encore le souvenir de leur rencontre en 2006 avec le lac Baïkal, Anastasia et Irkoutsk.
Il n'était donc pas question de laisser passer une nouvelle(1) occasion d'y retourner, ne serait-ce que par la lecture du journal de Sylvain Tesson : Dans les forêts de Sibérie.
Le bonhomme est un peu géographe, un peu voyageur, un peu "raider", un peu écrivain.
C'est surtout un intellectuel parisien, arrogant et écolo(2).
Mais il le sait. Et c'est ce qui sauve son journal, écrit au fil des six mois passés, non pas au cœur de la forêt russe mais au bord du lac Baïkal(3). Trois mois d'hiver, trois mois d'été. Le lac pris par deux mètres de glace pendant presque la moitié de l'année et la violente débâcle en quelques jours de printemps. Un programme passionnant pour qui veut échapper quelque temps à la fureur frénétique du monde, bien équipé pour survivre presque confortablement : des stères de bois, des kilos de pâtes, et surtout des litres de vodka. Quelques bouquins aussi.
Les plus proches voisins sont à une journée ou deux de marche ou de kayak. Quelques visiteurs parfois, en camion ou en bateau, selon la saison.
L'expérience érémitique est sagement organisée et mesurée(4), bien loin de la vie folle et ascétique des premiers anachorètes.
Mais depuis un certain vendredi où Daniel Defoe écrivit son Robinson sans même quitter son île britannique, chacun de nous rêve plus ou moins de cette parenthèse loin du monde et de nos semblables. Sylvain Tesson a décidé de le vivre, ce rêve. Quelques mois.
Et nous, on est ravis de suivre le naufragé volontaire pendant quelques pages, même si quelques sentences prétentieuses pouvaient être évitées (des aphorismes  de sous-préfecture, dit Sylvain Tesson lui-même) :

[…] Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure.
[…] Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix.

Tranche de vie écolo : sur un air connu, c'est l'occasion de (re-)découvrir dame nature, le cycle des saisons, le rythme du temps, les petits animaux (les mésanges ou les moustiques) comme les gros (les phoques ou les ours).

[…] 4 avril
Aujourd’hui, beaucoup lu, patiné trois heures dans une lumière viennoise en écoutant la Pastorale, pêché un omble et récolté un demi-litre d’appât, regardé le lac par la fenêtre à travers la fumée d’un thé noir, dormi un peu dans les rayons du soleil de 16 heures, débité un tronc de trois mètres et fendu deux jours de bois, préparé et mangé une bonne kacha et pensé que le paradis n’était pas ailleurs que dans l’enchaînement de tout cela.
7 avril
Une heure entière à nettoyer la cabane. Mon balai de roseau fait des merveilles. Je passe un coup d’éponge sur la toile cirée et astique les carreaux à la vodka. Comme c’est jour de nettoyage, je prépare mon banya. Le soir, propre comme un rouble, je suis à la table avec la vodka dans mon verre, la kacha qui chauffe, le thé sur le poêle, les bougies qui pleurent et le lac qui grince : chacun a sa place accomplissant son devoir. Le baromètre chute brutalement, j’entends siffler la cime des cèdres...

Tranche de vie littéraire : c'est surtout l'occasion de lire, de lire des livres enfin d'une seule traite, de lire sans interruption ni autre obligation. Et bien sûr, c'est aussi l'occasion d'écrire, comme en écho à ces lectures.

[…] La dernière caisse est une caisse de livres. Si on me demande pourquoi je suis venu m’enfermer ici, je répondrai que j’avais de la lecture en retard. Je cloue une planche de pin au-dessus de mon châlit et y range mes livres. J’en ai une soixantaine. À Paris, j’ai pris grand soin de constituer une liste idéale. Quand on se méfie de la pauvreté de sa vie intérieure, il faut emporter de bons livres : on pourra toujours remplir son propre vide. L’erreur serait de choisir exclusivement de la lecture difficile en imaginant que la vie dans les bois vous maintient à un très haut degré de température spirituelle. Le temps est long quand on n’a que Hegel pour les après-midi de neige.

Tranche de vie russophile : finalement, on se rend compte au fil des pages que voisins et visiteurs prennent beaucoup plus de place que l'on ne pensait. Bien entendu ils viennent de manière intempestive et inconvenante, déranger l'agencement tranquille de la retraite mais ce sont également eux qui remplissent une existence qui, sans ces intrusions, s'avèrerait plutôt vaine. On se prend bientôt à attendre la prochaine invasion de quelques russes trop fougueux, visite dont on sait qu'elle sera beaucoup plus riche et instructive que la trop gentille venue de la pittoresque mésange matinale sur le bord de la fenêtre.

[…] Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer.

Par une sorte de paradoxe - mais avec un peu de recul, c’est sans véritable surprise - le supposé ermite parisien n'acquiert finalement de sens que par les quelques rencontres qu'il fait en ce pays qui n'est pas le sien !

Premier épisode d’une petite série qu’on entame sur les ermites solitaires et les cabanes en forêt …

(1) - souvenez-vous également du Canapé rouge de Michelle Lesbre
(2) - et je sais de quoi je parle, disait le bobo
(3) - le naufragé a toujours besoin d'un rivage
(4) - seule la vodka n'est pas mesurée !


Pour celles et ceux qui aiment les îles désertes.
D’autre avis sur Babelio.


mardi 30 mars 2010

Les chaussures italiennes (Henning Mankell)

Entre deux solstices d’hiver.

On connait bien le suédois Henning Mankell par ses polars et son inspecteur Wallander qui tient même désormais série sur Arte.
On avait également suivi cet auteur prolixe et éclectique (il écrit du théâtre, il écrit sur l'Afrique, ...) avec un roman social sur l'immigration en Suède : c'était Tea-Bag(1).
Le voici de nouveau avec autre chose qu'un policier : Les chaussures italiennes, assurément son meilleur roman jusqu'ici (merci Véro !) et, tout aussi sûrement, un des meilleurs bouquins, tous rayons confondus, qu'on ait lu ces derniers mois, avis unanime et partagé de BMR et de MAM.
On aimerait en voir adapté un film, non pas à cause du scénario mais parce que les images y sont évoquées avec une force peu commune(2) et qu'il ne faut que quelques lignes à Mankell pour nous plonger au cœur de l'hiver suédois aux côtés de son Fredrik Welin.
Un type qui s'achemine lentement mais sûrement sur ses 70 ans, qui vit reclus sur une des îles de l'archipel suédois avec une fourmilière qui envahit peu à peu son salon, un type qui snife un pot de goudron dans son hangar à bateau quand ça va vraiment mal, un type qui tient un journal de bord résolument insignifiant où il ne parle que du temps et de la force du vent, et qui tous les matins creuse un trou dans la glace pour s'immerger dans l'eau glacée, comme pour se convaincre qu'il est encore vivant et qu'il fait plus froid dehors qu'en sa tête ou son cœur.
Il survit ainsi, taraudé par son passé : un amour de jeunesse qu'il a fuit lâchement sans explication et une erreur professionnelle qu'il a commise quand il était chirurgien.
Un beau jour d'hiver, boitillant sur la glace qui mène à son île, rongée par un cancer(3), surgit Harriet son ex-amie ...
Dès les premières pages on sent qu'on tient là un superbe roman à l'écriture sobre, qui fait mouche à tous les coups, qui touche à toutes les pages. Ça sent l'humanité, la vraie vie.
Si style, époque, pays et météo sont bien différents, on y a retrouvé un peu de la force d'évocation de John Fante, l'humour en moins, et ce sens de la chute au coin d'un paragraphe, pour aller droit au cœur, à l'essentiel.
[...] Le vent a soufflé par intermittence pendant toute la nuit.
J'ai mal dormi. Couché dans mon lit, je l'écoutais se déchaîner contre les murs. Le courant d'air de la fenêtre côté nord était plus important que l'autre, côté est, je pouvais donc en déterminer sa direction : vent de nord-ouest, avec rafales. J'en prendrais note dans mon journal de bord le lendemain. Mais la visite d'Harriet, je ne savais pas si je la mentionnerais.
Comme un coup de pied dans la fourmilière, l'arrivée d'Harriet va bousculer la vie jusqu'ici anesthésiée du chirurgien : les histoires et les femmes du passé vont envahir l'île de cet ermite du cœur.
Quant aux chaussures italiennes, seule petite note de couleur et d'optimisme, comme déplacée dans cette histoire très vraie mais pas très gaie, on vous laisse découvrir ce qu'elles viennent faire dans les forêts enneigées de Scandinavie.
Et toujours sans trop en dévoiler pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture, relevons que le docteur Welin et l'inspecteur Wallander partagent un peu des mêmes difficultés dans leurs relations familiales ...
Alors, que ceux qui ne connaissent pas encore Mankell ou qui n'en connaissent que ses polars, se précipitent sur cet excellent roman. De la très très belle littérature.
Un livre où l'on découvre qu'il n'est pas bon de vivre gelé dans son passé.
(1) : avec cette paire de Chaussures italiennes, Mankell se permet même une petite coquetterie et une allusion (page 185) aux personnages de Tea-Bag.
(2) : la nuit au fast-food ou la petite "fête d'été" donnée sur l'île sont des morceaux d'anthologie.
(3) : Harriet a son cancer, lui sa fourmilière ...

Pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte la vie avec plein de choses dedans.
Seuil édite ces 341 pages qui datent déjà de 2006 en VO et qui sont traduites du suédois par Anna Gibson.
Avis unanimes de Jostein, Stephinette, Calepin, Nathalie, Julien, ...