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vendredi 13 juin 2025

Un crime dans la peau (Lionel Destremau)


[...] L'âme humaine des brutes et des fauves.

Lyon, 1930 : le double meurtre d'Ecully défraie la chronique de l'époque. Voici l'histoire vraie des deux meurtriers dont l'un était curieusement tatoué : ses mémoires seront reliés "pleine peau" par le docteur Lacassagne, médecin des prisons ...
Entrez ! Entrez dans le cabinet des curiosités !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, avril 2025) :

Le bordelais Lionel Destremau (né en 70) s'est d'abord fait une place dans le monde de l'édition et du livre avant de passer de l'autre côté du clavier. 
Après quelques poèmes et Gueules d'ombre, Un crime dans la peau est son second roman, basé sur une histoire vraie : le double meurtre d'Ecully en 1930.

Les personnages :

Louis Rambert et Gustave Mailly sont nés en 1903. Ce n'est pas la meilleure année pour venir au monde, il va geler à pierre fendre et leur enfance sera bientôt marquée par la Grande Guerre. 
Ils seront élevés à la dure (et c'est rien de le dire) dans la campagne française, dans la région de Vichy et de Lyon.
« Leurs mondes sont proches mais cependant un peu différents. Gustave circule dans le milieu des chiffonniers, des prêteurs sur gage, des receleurs, et même de certains employés de banque, tandis que Rambert a ses attaches avec les maquereaux et les voleurs du milieu et passe la plupart de ses nuits avec des filles de rue. »
Pour le malheur et pour le pire, ils se rencontrent en 1929. 
Nés chez des petites gens, ils n'étaient que deux petits voyous, deux petits malfrats, vivotant de petits cambriolages et de petits butins, « un manteau de fourrure, une veste de costume , deux boutons de manchette en nacre et une montre en argent ».
Le 22 octobre 1930, ils deviennent deux petits assassins avec le double meurtre d'Ecully (aujourd'hui la banlieue chic lyonnaise) où ils trucident sauvagement (à coups de marteau !) un bourgeois et sa vieille tante pour un butin à peine plus riche que d'habitude.

Le contexte :

Le roman évoque Jean Lacassagne qui fut médecin à l'époque de la Première guerre mondiale. Il fut également médecin des prisons et s'intéressa notamment aux tatouages des détenus.
C'était le fils d'Alexandre Lacassagne, célèbre médecin lyonnais bien connu des gones lyonnais, l'un des pères de la police scientifique, de la criminologie, de l'anthropométrie, ...
Pendant des années, père et fils étudièrent « l'âme humaine des brutes et des fauves en cage ».
Curiosité malsaine ou scientifique de la part de ces bons docteurs, ils se passionnèrent également pour les tatouages des criminels dans lesquels ils lisaient le moyen de « classifier un certain rang social, celui de la marginalité, de la criminalité, faisant de ces marques corporelles à la fois des repères d’identification et des marqueurs de bassesse et de violence ».
Les docteurs Lacassagne estimaient « qu’ils étaient le reflet des âmes tourmentées des meurtriers en puissance » et considéraient « les geôles comme une source inépuisable de recherche et d’observation pour qui veut comprendre la psychologie, la sociologie et le destin de cette frange de l’humanité qui s’adonne au crime ».
C'était avant la Guerre de 14-18, bien avant que le tatouage ne devienne « une pratique à la mode, une forme artistique reconnue, un art à part entière ».
En prison, Louis Rambert (c'est lui le tatoué) trouva en la personne de Jean Lacassagne une oreille complaisante et intéressée.
« Et à force d’échanges avec Lacassagne, il finit par accepter de rédiger l’histoire de sa vie, à sa manière bien sûr, et de la confier au médecin. [...] Il accepte de rédiger son testament, le 12 juin, dans lequel il déclare qu’il léguera son corps à la médecine, et sa peau tatouée au docteur Lacassagne en particulier. »
Jean Lacassagne va faire rassembler les documents concernant Louis Rambert, y compris ses mémoires, et les faire relier avec la peau tatouée du bonhomme : « Il a un projet en tête depuis quelque temps déjà : réunir les différents documents qu’il a en sa possession dans un dossier consacré au crime d’Écully, et il souhaite que ce recueil soit agrémenté d’une reliure réalisée à partir de la peau de Rambert ».
En 2014, les confessions de Louis Rambert, reliées "pleine peau" si je peux dire, vont refaire surface à l'Hôtel Drouot lors de la vente aux enchères d'une collection privée. Mais la loi française interdit le commerce de restes humains et l'ouvrage est retiré des enchères. 
Le temps est venu du buzz et des polémiques.

♥ On aime :

 On apprécie le travail de fouille, de recherche et d'investigation mené par Lionel Destremau. 
Pour faire revivre cette époque, il nous plonge au cœur des journaux de jadis, au fil des mémoires rédigés par les uns ou les autres, et réussit à tisser un roman au souffle puissant, porté par le funeste destin de ces deux affreux jojos.
 Le ton de ce roman noir est presque journalistique, presque sans émotion, tant l'incroyable histoire se suffit à elle-même : les faits, rien que les faits, monsieur le juge. 
Sinistre était l'époque, dure fut la vie des deux voyous, tragique sera leur destin, véridique leur histoire.
Incroyable est l'aventure de ces mémoires reliées en peau d'homme qui réapparaissent plus de cent ans après les faits.
 L'auteur consacre une grande partie de son roman à retracer le parcours de Rambert et Mailly, s'appropriant les travaux de recherche de l'époque : comment devient-on un assassin ?
Mais avec ce titre à double sens, on aurait voulu en savoir plus encore sur ce curieux docteur Lacassagne et sa passion des tatouages.

Pour celles et ceux qui aiment Lyon et les tatoués.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à la Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 21 avril 2024

Vies électriques (Dalibor Frioux)


[...] Pour qu’ils retrouvent l’esprit.

L'auteur, le livre (384 pages, janvier 2024) :

Dalibor Frioux est un de ces intellectuels curieux de la chose scientifique, un agrégé de philo habitué à questionner notre époque (son mystérieux prénom est d'origine tchèque) .
Avec ces Vies électriques, il se propose de nous faire partager deux histoires avec de l'Histoire dedans.
Celle de l'allemand Hans Berger, psychiatre féru de télépathie, qui sera le père de l'électroencéphalogramme. 
Berger est de l'époque où Marconi fait voyager les ondes et Roentgen découvre des rayons inconnus.
Et l'histoire d'un juif polonais, Zenon Drohocki, né un peu plus tard, qui finira dans un camp nazi d'Auschwitz. Lui sera le père des électrochocs.
Deux destins bien différents au cœur de ce siècle tourmenté.
Ce n'est pas certainement pas le siècle des lumières, loin s'en faut, mais peut-être celui de l'électricité, quand ce mot était encore synonyme de progrès (même si cela résonne étrangement aujourd'hui).
[...] Tous ces habitants des grandes villes aux nerfs reliés par des postes de radio, des salles de cinéma, des néons gigantesques, des torrents de musique, des lumières incessantes.
Un sujet scientifique qui fait aussi écho au dernier Franck Thilliez : La faille, qui lui aussi tournait autour des ondes de notre cerveau.

On aime beaucoup :

 On aime beaucoup la plume élégante de cet auteur, presque classique, ce qui convient parfaitement au siècle évoqué ici.
Une élégance sérieuse qui cache un brin de suave ironie, sur le ton de ces bios romancées qu'on affectionne tout particulièrement, à la manière d'un Jean Echenoz ou d'un Patrick Deville.
 On apprécie que Frioux évite tout manichéisme ou parti pris dans sa mise en scène : ses personnages sont suffisamment complexes et tourmentés pour échapper à toute caricature.
 Du côté de Berger, le toubib allemand qui inventera l'EEG presque par hasard, on savoure l'histoire de la famille bourgeoise et compassée (le docteur épousera une von Bülow) avec les sœurs qui rêvent d'émancipation (elles obtiendront le droit de vote en 1918, bien avant les françaises) et la douce poésie qui émane des relations entre Hans et sa sœur Pauline avec qui il pratique la télépathie.
[...] Le Reich domine l’Europe de façon écrasante, avec ses scientifiques, ses ingénieurs et son armée.
 Du côté de Drohocki, le comte juif polonais qui se retrouve à Auschwitz, c'est évidemment moins frivole. Le stalag est un camp de travail forcé pour l'entreprise IG Farben à proximité (le caoutchouc dont ont besoin les armées du Reich).
Mais l'on ne peut que rester admiratif devant les manigances du "docteur" et de ses codétenus qui vont monter un véritable hôpital et tout un labo d'expérimentation grâce aux vols de matériels commis par les ouvriers sur les chantiers d'IG Farben. Avec même la complicité des SS.
[...] IG Farben s’est fait voler les matériaux d’un hôpital, mais leurs salles restent un simple atelier de réparation de la main-d’œuvre.

Le pitch :

Le bouquin est une double biographie romancée ou l'auteur alterne les chapitres entre ses deux personnages.
C'est toute la première moitié du XX° siècle qui défile ici : Berger est né en 1873, il traversera la première guerre mondiale et sa chère épouse pourra apprécier l'ascension d'Hitler et du nazisme.
Drohocki est né trente ans plus tard, en 1903, en Pologne. Et sous une mauvaise "étoile".
D'un côté Hans Berger, son enfance, sa famille, sa carrière, et sa longue et laborieuse quête du fameux électroencéphalogramme qu'il finira tout de même par mettre au point, un peu par hasard.
De l'autre côté, Auschwitz où le juif Zenon Drohocki est déporté dans un camp de travail. Il se retrouve bientôt à officier dans l'hôpital de fortune du camp où il finira par expérimenter ses électrochocs sur de nombreux "patients" plus ou moins volontaires.
[...] Alors que faites-vous quand vous ne comprenez pas pourquoi une radio ne marche pas ? Vous tapez dessus, aussi bon technicien que vous soyez.
On peut faire la même chose avec les malades mentaux.
On va leur faire frôler la mort, pour qu’ils retrouvent l’esprit.
[...] Ils leur disent qu’il s’agit de tester une méthode pour guérir les troubles mentaux des soldats, mais les autres n’ont pas l’air convaincus, d’autant que certains meurent, inexplicablement, à la suite de la secousse électrique.
Dans la vraie vie (dont le livre soigneusement documenté, reste très proche), ces deux curieux savants auront même l'occasion de se croiser dans les couloirs d'un congrès à Paris : une brève rencontre qui ponctue cette double histoire. Une curiosité très intéressante.

Pour celles et ceux qui aiment quand le courant passe.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Livre lu grâce aux éditions Grasset.
Mon billet paru dans le journal 20 Minutes.

mardi 16 janvier 2024

Le bal des folles (Victoria Mas)


[...] Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   L'auteure, le livre (256 pages, 2019) :

Le bal des folles est le premier roman de Victoria Mas (oui, c'est la fille de la chanteuse Jeanne Mas) : il a obtenu le prix Renaudot des lycéens et a été adapté au cinéma par Mélanie Laurent en 2021.
À ne pas confondre avec le film Captives, sur le même sujet bien dans l'air du temps, qui sort cette année 2024 avec Mélanie Thierry.

●   Le contexte :

L'hôpital parisien de la Salpêtrière (près de la gare d'Austerlitz) fut construit par Louis XIV au XVII° siècle dans l'ancien arsenal, comme lieu de détention pour les femmes indésirables (prostituées, voleuses ou simples pauvresses, ...) et où beaucoup attendront leur déportation au Québec. 
[...] Quand la dernière pierre de l’édifice avait été posée, le tri avait commencé : c’est d’abord les pauvres, les mendiantes, les vagabondes, les clochardes qu’on sélectionnait sur ordre du roi. Puis ce fut au tour des débauchées, des prostituées, des filles de mauvaise vie, toutes ces « fautives » étant amenées en groupes sur des charrettes.
Juste avant la Révolution qui coïncida avec sa "médicalisation", c'était devenu le plus grand hospice de la planète qui concentra jusqu'à 10.000 personnes.
L'hypnose connaît son âge d'or à la fin du XIX° avec les écoles de Nancy et Paris : le neurologue Jean-Martin Charcot officie à la Salpêtrière et son équipe tente de maîtriser le corps de ces femmes, un corps qu'ils ne connaissent pas. Ce qui n'empêche pas Charcot de faire de ses consultations de véritables spectacles. 
[...] Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. Depuis l’arrivée de Charcot il y a vingt ans, il se dit que l’hôpital de la Salpêtrière a changé, que seules les véritables hystériques y sont internées. Malgré ces allégations, le doute subsiste. Vingt ans n’est rien, pour changer des mentalités ancrées dans une société dominée par les pères et les époux.
[...] Les compresseurs ovariens parvenaient à calmer les crises d’hystérie ; l’introduction d’un fer chaud dans le vagin et l’utérus réduisait les symptômes cliniques ; les psychotropes – nitrite d’amyle, éther, chloroforme – calmaient les nerfs des filles.
[...] Et, avec l’arrivée de Charcot au milieu du siècle, la pratique de l’hypnose devint la nouvelle tendance médicale.
[...] La séance s’est bien déroulée. Charcot et Babinski ont pu recréer une belle crise, le public était satisfait. L’auditorium était rempli, comme chaque vendredi. Le docteur Charcot mérite son succès.
[...] Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal.
Fort de sa notoriété, c'est Charcot qui réactive la tradition hospitalière du fameux "bal des folles" où vient s'encanailler la bonne bourgeoisie du Tout-Paris.
[...] Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. C’est de cet intérêt qu’était né, depuis plusieurs années, le bal de la mi-carême, leur bal, l’événement annuel de la capitale.
[...] Pour ces gens que la moindre excentricité affole, qu’ils soient bourgeois ou prolétaires, songer à ces aliénées excite leur désir et alimente leurs craintes. Les folles les fascinent et leur font horreur.

●   On aime beaucoup :

❤️ Bien sûr Victoria Mas nous interpelle avec ce sujet, mais le lecteur sera tout d'abord surpris par sa prose très soignée : une élégance sans effets ni fausse note, étonnamment maîtrisée pour un premier roman. L'auteure a trouvé le ton juste pour nous faire partager son histoire : elle n'en fait ni trop ni trop peu en restant concentrée sur ses deux personnages pour nous faire passer les quelques messages essentiels.
❤️ Et puis bien sûr, on se passionne pour l'histoire de ce lieu, à cette époque révolue où les hommes ne se savaient pas encore ignorants et se croyaient toujours les maîtres, du monde comme du corps des femmes.
❤️ Si l'on est un peu curieux, on ne pourra qu'apprécier ce court roman, d'une lecture facile, qui a le mérite d'éclairer une époque charnière, un lieu singulier et la violence de la domination de genre, comme on dit de nos jours. 

●   L'intrigue :

Pour mieux comprendre tout cela, Victoria Mas nous propose de suivre dans ce lieu singulier, le destin de deux femmes.
Geneviève est une infirmière, véritable pilier de l'institution, que les aliénées surnomment l'Ancienne.
[...] Son travail consiste au mieux à les soigner, au pire à les maintenir internées dans des conditions décentes.
Eugénie est une jeune fille de la bonne bourgeoisie (famille de notaires). Elle sera internée à la Salpêtrière à la demande de son propre père : elle a eu le malheur de dire qu'elle "voyait" les morts, un peu comme le commissaire Ricciardi de Maurizio di Giovanni ou encore l'amie Eyglo de Konrad chez Indridason, et papa n'apprécie pas du tout le spiritisme d'Allan Kardec.
[...] Le temps d’une seconde, elle avait oublié qu’elle était ici. Dans cet hôpital pour folles. Une aliénée de plus parmi les autres, leurrée par sa famille, traînée ici par la main qu’enfant elle embrassait avec crainte et respect.
Pour mieux asseoir son récit, l'auteure met en scène plusieurs références de l'époque dans son roman : Leymarie, l'éditeur de Kardec, la fin de Victor Hugo, la danseuse Jane Avril, rescapée de la Salpêtrière qui sera l'une des muses de Toulouse-Lautrec, ...
Mais laissons à Victoria Mas le dernier mot :
[...] La folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes, sur elles-mêmes.

Pour celles et ceux qui aiment faire les folles.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

jeudi 12 janvier 2023

Les enragés (Paola Nicolas)

[...] Le chimiste qui jouait aux apprentis médecins.

      L'auteure, le livre (256 pages, 2022) :

Paola Nicolas est une dame au pédigrée philosophique impressionnant (elle s'occupe de bioéthique aux US), et elle frappe fort avec son premier roman : Les enragés.

      On aime beaucoup :

❤️ Le débat (clairement exposé) qui résonne d'échos vraiment passionnants après les années que nous venons de vivre, où l'auteure, philosophe spécialiste de bioéthique, distille intelligemment de troublantes réflexions jusqu'à même esquisser quelques ombres sur les travaux du "maître", véritable Héros de la Science, qu'était devenu Pasteur..
❤️ Un ton qui, en dépit du sujet et du bagage philosophique de l'auteure, n'est ni trop pédant ni trop didactique : voici le récit documenté d'un fait divers historico-scientifique qui laisse intelligemment au lecteur le soin de s'interroger sur les indices semés ici et là au fil des pages..
❤️ Des indices, oui, car ce récit est quasiment un thriller scientifique ! Un thriller dont on connaît bien sûr le dénouement puisque chacun sait que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire ....
[...] L’affaire avait été classée sans suite. Et l’histoire rétrospective ferait comme si tout s’était imposé de manière évidente, linéaire. Pire, elle se présenterait comme l’unique récit possible : le triomphe de la preuve et les forces de la démonstration.

      Le contexte :

À la fin du XIX° siècle, alors que la rivalité croissante avec l'Allemagne ne présage rien de bon, le chimiste Louis Pasteur repose en Italie son cœur à bout de course. 
À Paris, ses collègues et les médecins de son Institut sont en pleine campagne de vaccination antirabique et injectent à marche forcée le sérum miracle tout en poursuivant les tests sur les chiens et les lapins. 
Toute ressemblance avec ce que nous avons connu récemment ne serait pas fortuite puisque l'auteure a écrit son récit pendant la pandémie; joli coup.

      L'intrigue :

Las en novembre 1886, le jeune Jules Rouyer, récemment soigné après avoir été mordu par un chien, vient à décéder. 
[...] Demain, dès l’aube, l’affaire Jules Rouyer ferait la une des journaux. Les petits vendeurs crieraient la nouvelle. 
[...] Avec la mort du petit Jules, décédé peu après avoir reçu le traitement prophylactique contre la rage, des années de labeur allaient être remises en question. Son équipe, ses moyens de financement, tout serait passé au crible. 
Les adversaires de Pasteur sont nombreux. 
Les partisans "enragés" de la théorie de la spontanéité morbide (les antivax d'alors) et ceux de la nouvelle doctrine microbienne s'affrontent à couteaux tirés dans les coulisses des ministères, dans les amphithéâtres des académies et dans les journaux de l'époque (le livre est émaillé de fac-similés), l'équivalent de nos réseaux sociaux actuels. 
[...] À l’Académie de médecine, les butors et les cuistres n’avaient pas caché leur mépris envers lui, le chimiste qui jouait aux apprentis médecins ! 
 [...] Vous avez vu les titres des journaux ce matin ? « Pasteur, Assassin ! » Il en va de la stabilité du gouvernement ! 
[...] Pasteur se sert du désespoir des patients, affolés à l’idée d’avoir contracté le virus, pour professer son catéchisme vaccinal et leur injecter ses mixtures de moelle ! 
[...] Il l’appelait dans son dos « le chimiâtre ». Le sobriquet était là pour rappeler que Pasteur n’avait jamais fait d’études de médecine. 
[...] Le grand combat, Peter contre Pasteur, où l’on verrait s’affronter la médecine clinique contre la médecine expérimentale en une bataille impitoyable, dont l’issue était encore incertaine.
Pour le clin d'œil littéraire, on croisera dans les labos de l'Institut Pasteur, le jeune Alexandre Yersin, le futur découvreur du vaccin contre la peste, dont Patrick Deville tirera un autre excellent bouquin (Peste et choléra) pour celles et ceux qui veulent poursuivre la visite médicale.

Pour celles et ceux qui aiment jouer au docteur.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

samedi 19 juin 2021

L'oubli que nous serons (Hector Abad)

[...] La lettre adressée à une ombre.

La sortie du film de l'espagnol Fernando Trueba est l'occasion de découvrir ce bouquin de 2006 qui avait belle réputation et qui a surtout le mérite de nous faire voyager en ce pays méconnu qu'est la Colombie.
L'oubli que nous serons est comme une lettre du fils Héctor Abad à son père, médecin hygiéniste assassiné en 1987 à Medellìn.
[...] Ce livre même n’est rien d’autre que la lettre adressée à une ombre.
Une relation père-fils très forte avec un Abad junior seul garçon élevé au milieu d'un véritable gynécée : cinq sœurs (!), sa mère bien sûr, une nonne, des bonnes, des tantes, des grands-mères, ...
Un garçon écartelé entre sa mère enracinée dans son monde ultra catholique d'obédience franquiste (Opus Dei et compagnie, ils font même des processions dans leur maison).
[...] Croyante, très pratiquante, écoutant la messe chaque jour, et toujours avec Dieu et la Très Sainte Vierge aux lèvres.
Et son père à l'exact opposé, docteur et professeur d'université, agnostique, optimiste, le type même de l'humaniste éclairé.
[...] Il dut souffrir à maintes reprises les attaques des conservateurs, qui le tenaient pour un gauchiste nocif pour les étudiants, dangereux pour la société et trop libre-penseur au regard de la religion.
La prose d'Héctor Abad est d'une belle élégance, riche et soignée, et lorsqu'il nous décrit son enfance, ses longues phrases nous bercent d'une douce musique nostalgique. Avouons tout de même que cette première partie du bouquin est un peu longuette, impatients que nous sommes d'en savoir plus sur le bon docteur Abad.
Malheureusement l'auteur aura bien du mal à sortir de son auto apitoiement sur sa condition de fils éploré et d'écrivain inspiré. Même s'il est intéressant à plus d'un titre (la Colombie, le docteur assassiné, le film, ...), le bouquin est plombé par un style et un propos un peu lourds à digérer.
Le titre du bouquin (et du film) est tiré d'un poème de Jorge Luis Borges trouvé dans l'une des poches d'Héctor Abad Gómez lors de son assassinat.
Pour celles et ceux qui aiment les bons docteurs.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 10 juin 2021

Quarantaine (Peter May)

[...] Tous les hôpitaux de la ville étaient pleins.

C'est en 2005 (notez bien) que l'écossais Peter May écrit son bouquin, un polar sur fond d'épidémie de grippe à Londres. Aucun éditeur n'en veut, nul n'est prophète en son pays !
Quinze ans plus tard, nous voici confinés en mars 2020 et Peter May ressort son tapuscrit qui sommeillait au fond d'un tiroir : cette fois le succès est assuré !
Le plus amusant c'est que l'auteur ne visait pas du tout un techno-thriller à la mode Clancy : c'est un polar qu'il a écrit et la pandémie de grippe ne se voulait qu'un décor original pour une enquête policière.
Aujourd'hui, le lecteur ne sait plus trop quelle lecture en faire : faut-il se laisser porter par un roman policier dont Peter May est coutumier, ou faut-il scruter toutes les ressemblances entre la pandémie de H5N1 imaginée par l'auteur en 2005 et notre Covid des années 2020 ?
Il faut dire que l'auteur s'était rudement bien documenté : test PCR, confinement, masques, distanciation, patrouilles de police, attestations, livraisons à domicile, incinérations en masse, labos et vaccins, hôpitaux provisoires, couvre-feu, bars clandestins, tout y est ou presque, c'est vraiment étonnant.
[...] Maintenant qu'il faisait jour, il y avait un peu plus de véhicules qui circulaient, munis de l'habilitation requise pour se déplacer dans les zones désignées de la ville.
[...] Personne ne croyait plus les chiffres. Il n'existait aucun moyen de les vérifier. De toute façon, même à leur niveau le plus optimiste, ceux qu'annonçaient le gouvernement étaient à peine imaginables.
[...] Tous les hôpitaux de la ville étaient pleins. [...] La maladie avait réduit le personnel d'environ trente pour cent. [...] Personne n'allait plus travailler. Seules de rares boutiques ouvraient quelques heures par jour. 
[...] D'ici quelques minutes, dans toute la ville, débuterait le couvre-feu. Le signal qu'il fallait s'enfermer chez soi jusqu'au matin.
L'épidémie imaginée par Peter May est une grippe aviaire et elle est donc beaucoup plus contagieuse et mortelle que notre petit Cov-19 : elle laisse peu de chance aux populations, tout comme la grippe dite espagnole de 1918, et la situation décrite dans le bouquin est donc beaucoup plus dramatique que celle que nous connaissons aujourd'hui.
Cette lecture est l'occasion d'au moins deux réflexions :
- si Peter May a été capable de collecter toute cette documentation pour son roman d'anticipation, que penser de nos sociétés incapables de se préparer à ce genre de situation ?
- paradoxalement, Peter May "confine" son épidémie à Londres et épargne le reste du monde à peine évoqué : visiblement il a loupé la mondialisation (qui ne l'intéressait sans doute pas pour son intrigue londonienne).
Côté intrigue policière, on sait que Peter May ne figure pas parmi nos auteurs préférés et ses polars chinois ou écossais [clic] ne nous avaient pas laissé un souvenir impérissable : ce n'est pas cette enquête qui va changer la donne avec une écriture pro mais basique et une intrigue qui sort du même labo, plutôt prévisible au point que l'on finit par lire rapidement les derniers chapitres en diagonale. Cette lecture ne vaut donc que pour la surprenante et désormais fameuse anticipation virale écrite en 2005.

Pour celles et ceux qui aiment les virus.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 2 mai 2020

La peste (Albert Camus)

[...] Fermez la ville.

La peste d’Albert Camus.
C’était évidemment LE livre à lire ou relire en cette période.
Mais au-delà de l’opportunisme de circonstance, ce classique réserve au lecteur deux excellentes surprises.
En premier lieu, la redécouverte d’une écriture résolument moderne qui n’a pas pris une ride depuis 1947.
Le ton neutre et un détachement critique font de ce récit une chronique presque journalistique des événements d’Oran (Camus s’est inspiré de petites épidémies de peste qui ont eu effectivement lieu à Oran et Alger dans les années 40).
Et puis, il y a bien sûr le sujet.
L’auteur lui-même ne s’est pas caché d’une certaine analogie avec la peste brune apportée par les nazis, même s’il entend bien dépasser cette allégorie pour dépeindre la condition humaine face à l’épidémie qui met chaque homme devant responsabilités à l’heure des choix.
Mais aujourd’hui, le récit entre en résonance parfaite avec le confinement que nous vivons.
Et cela d’autant plus si l’on veut bien se rappeler quelques dérives de l’Histoire : les délations pour dénoncer son voisin, les laissez-passer et les couvre-feu, les patrouilles, ...
Même si les causes de la peste brune (d’origine bien humaine celle-là) et celles de la pandémie actuelle sont fondamentalement différentes.
[...] Pendant quelques jours on compta une dizaine de morts seulement. Puis tout d’un coup, elle remonta en flèche. Le jour où le chiffre des morts atteignit de nouveau la trentaine, Bernard Rieux regardait la dépêche officielle que le préfet lui avait tendue en disant : « Ils ont eu peur. » La dépêche portait : « Déclarez l’état de peste. Fermez la ville. »
[...] Les journaux publièrent des décrets qui renouvelaient l’interdiction de sortir et menaçaient de peines de prison les contrevenants. Des patrouilles parcoururent la ville.
[...] La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts. Ils en étaient agacés ou irrités et ce ne sont pas là des sentiments qu’on puisse opposer à la peste. Leur première réaction, par exemple, fut d’incriminer l’administration. 
Autant de bonnes raisons de relire ce classique malheureusement pas démodé.

Pour celles et ceux qui aiment les grands classiques.
L'article du Monde sur le regain de popularité de ce roman en temps de pandémie.

jeudi 16 juin 2016

Disparue à Las Vegas (Vu Tran)

[...] L’Amérique, c’est de l’huile et de l’eau. Les choses se mélangent, bien sûr ...

Ce bouquin est un peu tout sauf un des polars de l'étagère sur laquelle il est souvent rangé.
Même si ça commence de la même façon : Robert, un flic d'Oakland ne vit pas très bien depuis que sa femme (une vietnamienne qu'il appelle Suzy) l'a quitté.
Un beau jour il est contacté par un mafieux de Las Vegas : c'est lui que Suzy avait rejoint mais elle vient à nouveau de disparaître. Le mafieux (un vietnamien lui aussi) fait appel à Robert pour retrouver 'leur' femme.
Il l'appelait Suzy. Eux l'appellent Hong. Mais de toute façon on ne la verra jamais : c'est un peu l'arlésienne du bouquin. Et aussi tout l'intérêt de ce roman où tout le monde court après Suzy, où tout le monde parle de Miss Hong, mais qui est-elle vraiment, et quels sont ses secrets ?
Vu Tran, né à Saïgon en 75, est lui-même un vietnamien immigré aux States et son roman (son premier roman) est certainement nourri d'histoires de famille.
[...] — Il y a vingt ans, dit-il, mes parents et moi avons fui le Vietnam par bateau. Quatre-vingt-dix personnes dans un petit rafiot de pêche conçu pour une vingtaine de passagers, peut-être. Nous avions mis le cap sur la Malaisie.
[...] L’Amérique, Monsieur Robert, n’est pas le melting-pot que vous, les Américains, aimez montrer au monde. L’Amérique, c’est de l’huile et de l’eau. Les choses se mélangent, bien sûr, mais elles finissent toujours par se séparer, et ceux qui se ressemblent se retrouvent toujours.
Et Vu Tran va nous entraîner dans une histoire très forte, marquée de l'empreinte de Suzy-Hong, celle que l'on ne verra jamais mais qui attire tous les papillons autour d'elle.
Qui était réellement cette femme, qu'a-t-elle vécu, quelle fut son histoire depuis qu'elle a quitté Saïgon sur un petit bateau pour la Malaisie, qui a-t-elle laissé derrière elle ?
Ce bouquin est un superbe portrait de femme - et de mère - un portrait en contre-jour.
Heureusement, Suzy-Hong a laissé quelques pages d'un carnet qui nous en apprendra beaucoup sur ce que fut son périple lorsqu'elle a été obligée de fuir la fin de la guerre.
[...] Un jour, le garçon m’a demandé ce que j’écrivais et quand je lui ai dit que c’étaient des lettres, il m’a demandé à qui elles étaient adressées. J’ai simplement souri et j’ai dit : À quelqu’un qui ne les lira jamais. Ça l’a satisfait, comme s’il comprenait exactement ce que je voulais dire.
[...] Qui sait ce qui rend quelqu’un heureux ? m’a-t-elle dit. Le plus souvent, ce n’est pas ce qu’on pense, et presque jamais ce qu’on veut.
Un bouquin inclassable qui navigue dans des mers troubles entre enquête policière et histoires d'amour. Où le lecteur suit les différents personnages dans le sillage laissé derrière elle par l'énigmatique et inaccessible Suzy-Hong.
Au loin la silhouette de cette femme semble s'éloigner quand on pense s'en approcher et se fait plus compliquée quand on croit deviner une partie des secrets.
Qu'est-ce donc qui pousse le lecteur et les personnages (et peut-être l'auteur ?) à courir ainsi après l'énigmatique Suzy-Hong comme d'autres courent après les poissons-dragons arowana (Dragonfish est le titre du bouquin en VO), le poisson le plus cher du monde [clic], connu pour apporter le bonheur dans le foyer de celui qui le possède ?
[...] Un poisson-dragon. Une espèce très menacée à l’état sauvage. Ils sont censés porter bonheur, chasser les démons, réunir les familles. Les Asiatiques y croient toujours, ils adorent ça. Nos clients sont prêts à débourser plus de dix mille dollars pour un spécimen rouge tel que lui.
Mais si l'on peut certainement casser sa tirelire pour le bonheur de posséder un poisson-dragon, croit-on pouvoir 'posséder' Suzy-Hong ?

Pour celles et ceux qui aiment le Vietnam et les poissons-rouges.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 8 avril 2016

Fabrika (Cyril Gely)

[...] J’ai eu ma part de tristesse dans ce monde. Que chacun ait la sienne !

Voilà un bouquin qui ne prétend pas trôner sur l'étagère des polars : écriture, intrigue, style, ... tout cela est indexé sur le minimum syndical.
Le héros est une sorte de Bob Morane moderne, reporter-photographe de guerre, un dur, un homme, un vrai qui n'hésite pas à laisser femme et enfant là où ils doivent être, même si c'est avec du remords et des états d'âme quand même hein, aujourd'hui c'est obligatoire et le temps de Bob Morane n'est plus.
[...] Il ne faut pas que je m’évanouisse. S’évanouir, c’est mourir. Machinalement, je dessine mon groupe sanguin sur mon front. Un vieux réflexe qui m’a sauvé la vie plus d’une fois.
Sans crainte du ridicule, notre héros baroudeur explore l'Europe, de Kiev à Prague en passant par Budapest. Et Cyril Gely nous inflige même les évitables pages du guide du routard, avec le tracé des autoroutes, le tarif des taxis et le prix des vignettes automobiles aux différentes frontières. Si, si.
Alors, qu'est-ce donc qui fait qu'on s'est senti obligé de suivre Charles Kaplan, reporter-photographe, dans cette galère ?
Ah, ben le sujet !
Car il est ici question du trafic d'organes qui prospère et fleurit sur les ruines et les décombres des guerres ou parfois même simplement dans les banlieues de nos pays voisins en attente de développement.
Les ukrainiens pleurent leurs proches tombés sous les bombes, les hongrois pleurent misère : la banque européenne d'organes est ouverte ! Entrez, entrez !
[...] Je mitraille la scène sans savoir si ces clichés intéresseront Safran. Il y a un pas tout de même entre des photos de guerre et des tissus congelés. C’est certain que les seconds sont moins spectaculaires. Mais il me semble qu’on ne peut pas laisser passer ça. Ne rien dire, ne pas témoigner, serait criminel. Pour Sofia, que l’on sache est essentiel ! Elle compte sur moi.
Comme toujours c’est une lutte contre l’oubli. 
Voilà qui sonne comme un drôle d'écho au Lagos Lady lu il y a si peu.
Tout commence à Kiev dans les traces de Bob Morane Charles Kaplan, photo-reporter de guerre.
Une balle perdue, notre homme est blessé, grimace à peine, boite un peu et se retrouve à l'hôpital avec une jolie docteure. Et voilà-t-y pas que des cadavres disparaissent ?
Bob Kaplan ne peut plus courir les guerres et se dit, tiens donc, et si j'enquêtais sur le trafic d'organes ? Et c'est parti.
Parti pour un périple qui nous mènera de Kiev à Prague, Budapest, Bucarest, Ankara, jusqu'à Shanghai, ... sur les traces d'une ONG aux sombres contours.
[...] Créer un vaste réseau criminel et profiter des catastrophes (naturelles ou humaines) dont son ONG s’occupe pour prélever les organes des victimes puis les revendre ensuite.
[...] Fabrika böbrekler. Je vous laisse deviner ce que cela veut dire.
Comme je reste muet, il poursuit : – L’« usine à reins ».
[...] Ceux et celles qui sont passés ici, sur le billard, ne l’ont pas fait de gaieté de cœur. Ils avaient quelque chose à vendre : eux-mêmes. Une partie d’eux-mêmes. Peu importe leur religion, leur couleur, leurs idées politiques. Le chirurgien incisait, prélevait et recousait. Le receveur arabe, riche mais en mauvaise santé, recevait le rein d’un orthodoxe, pauvre mais sur ses deux jambes. Seul compte le système HLA, et l’âge du donneur.
[...] Le trafic d’organes est bien trop juteux pour ça. Dites-vous qu’il génère autant d’argent, sinon plus, que le trafic de drogue. Ça se compte en milliards de dollars.
Si l'on accepte de passer outre l'indigence du style et de l'intrigue, l'enquête de Cyril Gely est plutôt bien menée et on l'imagine bien documentée, même si l'on espère secrètement qu'il en rajoute un peu.
Courant entre les balles des snipers sur les pas de Bob Morane, le lecteur effaré, en État de choc [le film],  découvre peu à peu les ramifications de ce gigantesque trafic.
L'époque où les riches exploitaient les ressources et la main d’œuvre des plus pauvres est révolue. La mondialisation fait que désormais les riches sont encore plus riches et exploitent désormais les corps mêmes, les organes des pauvres encore plus pauvres.
On a déjà cité Lagos Lady, il faut également se rappeler Kishwar Desai. Nul doute que ce trafic de chair humaine va alimenter encore de nombreux romans dans les prochaines années ...
Ah j'allais oublier : il y a un petit leitmotiv tout au long du roman, un refrain qui revient régulièrement et que l'on ne comprend pas, et qui tout d'un coup va s'éclairer de façon inattendue ! Too much mais vraiment bien vu.
[...] On leur avait joué un drôle de tour.
Ça frise le second degré et l'on regrette presque que ce twist ne soit pas mieux exploité (en fait c'est lui qui justifie le bandeau sur la couverture).
Bon restons sérieux, le sujet ne prête pas à rire.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de docteurs.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

dimanche 10 mars 2013

En souvenir d'André (Martin Winckler)

Allo docteur ?

Tout le monde connait Martin Winckler (surtout depuis la Maladie de Sachs).
Et même si on n'est pas spécialement fans de ces sujets-là, ici, il faut bien avouer que En souvenir d'André est un excellent bouquin.
Un bon vrai roman. Avec même une intrigue un peu mystérieuse, histoire de tenir le lecteur en haleine et donc de toucher le plus grand nombre.
Bien sûr, derrière le roman se cache (à peine !) un nouveau plaidoyer de Martin Winckler pour faire évoluer la médecine et nos mentalités. Puisqu'il est ici question de la douleur et surtout de la ‘fin’, lorsqu'on a besoin de se faire assister pour passer les derniers moments avec encore un peu de dignité humaine.
Alors le médecin qui accepte d'accompagner ses patients jusqu'au bout se raconte. Et les raconte puisqu'il ne se contente pas de les accompagner : il les écoute aussi, il témoigne.
[...] Je croyais qu'André serait le seul.
Et puis l'homme au cœur brisé m'a appelé.
Après lui, j'ai pensé que c'en était fini.
J'avais tort.
Il y en a eu d'autres. Et puis d'autres encore.
Je me suis souvent demandé comment ils s'étaient passé le mot.
Mais on aurait bien tort de réduire ce bouquin au seul message éthico-médical.
C'est bien un roman (et c'est toute sa force de persuasion) sur l'humanité des malades et de quelques médecins.
Un roman sur leur parole.

Pour celles et ceux qui aiment les bons docteurs.
Les P.O.L. publient ces 197 pages qui datent de 2012.
D'autres avis sur Babelio .

vendredi 7 décembre 2012

Peste & choléra (Patrick Deville)


Géotrouvetout en Indochine.

 Ah que voici une bonne pioche de MAM : Peste et Choléra de Patrick Deville.
Disons le tout net, on adore.
C'est frais, lumineux et intelligent. On croirait du Echenoz. Le meilleur d'Echenoz, celui des biographies comme celle de Zatopek ou celle de Tesla.
Car il est encore question de biographies romancées, de Vies comme dirait Patrick Deville.
La “Vie” dont il est question ici, c'est celle d'Alexandre Yersin.
Comment vous ne connaissez pas ? Nous non plus.
Enfin, jusqu'à il y a peu, car depuis ce petit bouquin on sait tout ou presque de ce petit suisse(1) qui aura inventé (excusez du peu) : le sérum contre la peste (la Yersinia Pestis, c'est lui) ou la culture intensive du caoutchouc pour les pneus Michelin.
Car Yersin est un touche-à-tout de génie. Il ne tient pas en place, après avoir grandi à l'ombre de Pasteur, le voici qui ne rêve que de marcher dans les traces de Livingstone. Se lassant très vite une fois la chose découverte, pressé de passer à autre chose.
Au cours ce petit bouquin, on croisera (outre déjà ces deux là) : Paul Doumer, le Dr. Schweitzer, Céline(2), Rimbaud, et même Serpollet, l'inventeur des moteurs qui feront la fortune de MM. Renault et Peugeot.
Car Yersin s'intéresse à tout : microbiologie, astronomie, botanique, ethnologie, mécanique, ...
[...] Comment il a découvert le bacille et vaincu la peste. Quitté la Suisse pour l'Allemagne, l'Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l'ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sandangs. [...] Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina.
Il sera le premier à importer une automobile en Indochine.
Car c'est en Indochine qu'il trouvera un havre de paix, fuyant les folies guerrières de 14 et 40.
[...] La campagne de France vient de faire en quelques jours deux cent mille morts, c'est le bilan d'une épidémie, celle de la peste brune.
Le bouquin de Patrick Deville est magique : enlevé, frais, virevoltant, ... il nous emmène sur les traces de cet esprit touche-à-tout et après avoir parcouru à grandes enjambées la Vie de Yersin, on a l'impression d'être plus intelligent.
Car on y fréquente les esprits les plus fins de l'époque (on en a déjà cité quelques uns).
[...] Des scientifiques lettrés qui savent qu'amour, délice et orgue sont féminins au pluriel.
Des esprits avides de modernité et de découvertes.
Cela nous vaut quelques très belles pages sur les découvertes scientifiques.
Comme celles justement du bacille de la peste à Hong-Kong pendant l'épidémie de 1894 qui ravage la Chine : sur fonds douteux de rivalités scientifiques et de conflits politiques, les japonais s'arrogent (avec la complicité des anglais) le meilleur labo, le meilleur matériel ... et les meilleurs cadavres. Le franco-suisse Yersin se trouve relégué en arrière-plan. Sans autoclave moderne, il n'atteint pas les bonnes températures pour cultiver les souches des microbes.
C'est donc le japonais Kitasato qui va découvrir ... ce qui s'avère n'être qu'un streptocoque.
Et c'est bien finalement Yersin qui découvre le bacille de la peste, puisque le microbe se développe à une température qui n'est pas celle-là où on l'attendait !
De très belles pages également sur la naissance de l'Institut Pasteur et des Instituts Pasteur à travers le monde colonial. Sur ces découvreurs qui, même pas médecins, vont révolutionner la médecine pour longtemps.
À l'époque, ils avaient encore à lutter contre les créationnistes qui n'avaient encore jamais vu un microbe.
[...] Contre lui depuis plus de vingt ans, les tenants de la génération spontanée jaillissent comme par miracle. Il défend que rien ne naît de rien. Mais alors Dieu. Pourquoi tous ces microbes et nous les avoir cachés pendant des siècles.  [...] Pasteur comme Darwin. L'origine des espèces et l'évolution biologique, du microbe jusqu'à l'homme, contredisent les textes sacrés.
Bref, c'est toute une Histoire en raccourci, un nouveau plaisir à chaque page.
Et puis il y a l'écriture. La prose de Patrick Deville rappelle celle d'Echenoz : des petites phrases courtes et sèches, un humour décalé, de la belle langue. Un délice.
MAM avait eu la main heureuse avant que Patrick Deville ne décroche le prix Femina (bien mérité).
Jusqu'ici vous ignoriez sans doute tout d'Alexandre Yersin : il est grand temps de combler cette lacune !
Quant à nous, puisque le Vietnam sera sans doute de nouveau bientôt au programme, Patrick Deville nous aura donné l'envie irrépressible de faire le détour par Nha Trang.
(1) - petit pays qui, outre notre amie Aline, nous aura donné le secret bancaire et le vaccin contre la peste donc
(2) - que l'on découvre donc microbiologiste à l'Institut Pasteur !

D'autres avis sur Babelio    
Pour celles et ceux qui aiment les Vies.
Ces 220 pages datent de 2012 et sont publiées chez Seuil.