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mardi 3 juin 2025

Impact (Norek, Pontarolo)


[...] Je n'ai rien d'un utopiste.

L'album reprend la diatribe écologique qu'était le bouquin de Norek. Plus qu'une alerte, c'est une véritable alarme et qui résonne très fort.
Le fond comme le ton sont sans appel : un thriller pré-apocalyptique.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (144 pages, janvier 2025) :

Tout comme Caryl Férey, Olivier Norek fait partie de ces écrivains qui aiment adapter leurs romans en albums de bande dessinée. Et on aime bien ça.
Comme son polar Surface par exemple (Michel Lafon - 2022).
Cette fois-ci il n'a pas choisi son bouquin le plus facile : Impact (sorti en 2020), un véritable pamphlet écologique, assez controversé d'autant qu'une lecture rapide pouvait laisser croire à une apologie de l'éco-terrorisme.
L'album reprend le titre du roman, Impact - Green War, et c'est Fred Pontarolo qui prend les pinceaux, avec pour commencer cette belle couverture d'un panda qui pleure des larmes de sang.
Une histoire qui pourrait être une version romancée du Monde sans fin de Jancovici et Blain.

Le canevas et les personnages :

Depuis le roman, l'histoire est connue : Virgil Solal, ancien militaire, ancien flic, a basculé du côté obscur à la naissance de sa fille. Une enfant mort-née pour cause de pollution. 
Après ce drame, Virgil est devenu un éco-terroriste, et pour faire court : Norek Virgil est en colère.
La trame du récit est donc celle d'un thriller policier (Norek est aux commandes !) : après le PDG du Groupe Total et une dirigeante de la Société Générale, qu'est-ce qu'ont prévu les "terroristes", comment les arrêter alors que les réseaux sociaux s'enflamment pour la cause défendue ?
C'est une psychologue, une "profileuse", qui va faire avancer l'intrigue. Elle se soigne aux anxiolytiques contre divers troubles : « agoraphobie, haptophobie, entomophobie, germaphobie, hypocondrie, rien qui ne puisse gêner la mission ».

♥ On aime :

➔ L'album reprend cette alerte planétaire, cette diatribe écologique qu'était le bouquin. 
Plus qu'une alerte, c'est une véritable alarme et qui résonne très fort.
Même si le discours reste soigné et mesuré : « Je n'ai rien d'un utopiste. Et je connais les faiblesses des énergies renouvelables. Le rendement des éoliennes est trop variable. Les panneaux photovoltaïques sont faits de métaux rares, recouverts du sang des gosses qui les sortent des mines. Les voitures électriques ont leurs batteries et le nucléaire a ses déchets. »
Mais le fond comme le ton sont sans appel et l'album est imagé d'encarts qui illustrent les pires désastres écologiques de notre planète, tout cela est fort bien documenté.
Pour dire vrai, je n'ai pas lu le bouquin original mais je me demande si cette mise en images n'est pas encore plus appropriée au message qui nous est délivré.
➔ Côté dessins, le crayon de Pontarolo est connu et peut déconcerter ou même sembler brouillon, d'autant que même les cases se gondolent parfois. On aime ou on n'aime pas. Nous pas trop, mais cela ne justifie pas de passer à côté du texte, généreusement retranscrit dans les pages de cet album.
➔ D'autant que le ton du pamphlet très didactique n'est guère édulcoré par les images : État et Justice sont mis au banc des accusés, quand « l'appareil politique, désarmé, n'est plus que le syndic des ambitions des plus riches ». 
Olivier Norek n'oublie pas de poser quelques bonnes questions : « L’écologie sans révolution, c’est du jardinage.».
Ou bien encore : « Nous ne ferons rien sans nous allier au capitalisme. ».
➔ Norek et Pontarolo nous donne rendez-vous dans quelques années puisque « les glaciers disparaîtront probablement tous d'ici 2040. Nous savons ce qu'il se passe et ce qu'il faut faire. Vous seul(e)s saurez si nous l'avons fait. ».
C'est le résumé de l'épitaphe qui figure sur une plaque apposée en 2019 sur les restes du glacier pyrénéen Arriel. 
Dans son récit, Norek évoque plusieurs scénarios possibles pour notre futur de 2040 mais je ne suis pas sûr de croire beaucoup à celui que les auteurs ont choisi pour clôturer cet album.

Pour celles et ceux qui aiment les pandas.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 26 août 2024

Les guerriers de l'hiver (Olivier Norek)


[...] Tu as sûrement entendu parler des Enfers ?

Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour nous raconter cette histoire vraie, celle de La Mort Blanche, le plus grand (mais aussi le plus petit !) sniper de l'Histoire. Simo Häyhä était finlandais et terrorisa l'Armée Rouge en 1939.

L'auteur, le livre (480 pages, août 2024) :

L'histoire (vraie) de Simo Häyhä, le légendaire sniper que l'on surnomma La Mort Blanche, est de ces histoires qui viennent hanter les muses de la littérature jusqu'à trouver un écrivain qui leur permette de (re)naître enfin dans un roman. Olivier Norek fut celui-là avec Les guerriers de l'hiver.
[...] Certaines histoires vous rencontrent et ne vous laissent pas le choix. J’ai croisé celle de Simo Häyhä il y a une dizaine d’années, et j’ai toujours su que je partirais, un jour, sur ses pas.
Après un patient travail de documentation et d'investigation (le récit est assorti de cartes et de photos), le recueil de témoignages, une immersion en pleine forêt lapone, on a le plaisir de retrouver ici la plume très professionnelle d'Olivier Norek pour un roman de guerre bien éloigné des polars auxquels il nous avait habitués : une découverte enrichissante. 
Bien évidemment, cet épisode méconnu de l'Histoire récente européenne résonne aujourd'hui étrangement avec ce que l'on sait de la guerre d'Ukraine, même si l'auteur se garde bien de tracer lui-même le parallèle.

Le contexte :

Staline craint que les nazis attaquent l'empire soviétique par l'isthme de Carélie.
Au début de l'hiver 1939, les négociations traînent depuis plus d'un an entre les Soviétiques et les Finlandais qui veulent bien céder une partie de leur territoire mais surtout pas leur port sur la Baltique. 
Inquiète de la tournure des pourparlers, la Finlande décrète la mobilisation sous couvert d'un exercice général.
[...] Un tiers des chevaux de toute la Finlande fut donc réquisitionné. [...] Et les femmes qui restaient à l’arrière fronçaient déjà les sourcils. Le village avait perdu ses forces vives, et désormais sans bêtes, elles savaient qui, le temps que dureraient ces manœuvres spéciales, allait tirer la charrue, à la seule force de leurs jambes et de leurs épaules.
Fin novembre, comme rien ne semble bouger, les soviétiques mettent eux-mêmes en scène une provocation à la frontière et la Guerre d'Hiver est déclarée. 
Le 7 décembre débute, au nord de Leningrad, la bataille de Kollaa qui durera jusqu'en mars alors que les russes prévoyaient d'envahir le pays en dix jours tout au plus : "l'une des plus grandes puissances militaires du monde attaqua une des plus petites nations de la planète". Une nation qui ne disposait que d'une "armée de bouts de ficelle, mal équipée, peu nombreuse et à l’entraînement inégal".
Mais "un mois plus tard, à l’approche de Noël, les premiers doutes commençaient à s’installer dans les lignes" russes.
➔ En 1939, la Finlande est un tout jeune pays de 22 ans qui ne s'est émancipé difficilement qu'en 1917 après des années de tutelle suédoise puis russe. Un âge bien trop jeune pour voir déferler la puissante et redoutable Armée Rouge.
[...] Longtemps, la Finlande appartint à d’autres. Pendant des siècles, elle fut une partie du royaume de Suède. Et pour un siècle encore, elle passa sous la souveraineté de la Russie. Elle dut attendre 1917 pour gagner son indépendance. En 1939, ce pays avait donc vingt-deux ans. Mais vingt-deux ans ne font pas un homme, encore moins une nation.
C'est son père qui avait fait du "petit" (1m52 !) Simo Häyhä un sacré chasseur avant qu'il devienne tireur d'élite de l'armée finlandaise. Il n'utilisait pas de lunette de visée pour éviter toute réflexion du soleil. Il mâchait de la neige pour éviter la vapeur de sa respiration. Il était capable de rester des heures par -40° enfoui sous la neige dans sa combinaison blanche.
La Mort Blanche terrorisait les soldats russes chez qui Simo fera plus de 500 victimes, un triste record qui va faire de lui le plus grand sniper de toute l'Histoire.
[...] Il n’était plus qu’une machine aux gestes mécanisés, optimisant chacun de ses mouvements pour gagner en vitesse et en précision, oubliant, pour ne pas devenir fou, qu’ils étaient hommes, oubliant le nombre de pères et de frères qu’il envoyait six pieds sous neige, tout Russes et agresseurs qu’ils étaient.
Dans sa déroute, l'Armée Rouge découvre alors la guerre de harcèlement et la guérilla : les forêts marécageuses de Carélie s'y prêtent tout autant que les rues d'une grande ville. Un enseignement que les russes mettront à profit quelques temps plus tard lorsque les nazis arriveront à Stalingrad.
➔ Pour la petite histoire, notre seul "souvenir" de cette guerre méconnue était le surnom que les finlandais donnèrent au fameux cocktail Molotov (la bombe incendiaire créée pendant la Guerre d'Espagne), un hommage ironique à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique de l'époque, qu'ils utilisèrent contre les chars de l'Armée Rouge - les rares lance-missiles anti-char des finlandais furent ... ceux piqués aux russes, qui en avaient apportés avec eux, ignorant que l'armée finlandaise n'avait pas de tanks !

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ On dévore littéralement ce roman de guerre, plein de bruit et de fureur. Plein de l'absurdité de cette autre "drôle de guerre" que fut ce conflit russo-finlandais - que Charles Maurras qualifia de "Thermopyles du Nord". 
Mais une histoire également pleine de l'élan patriotique de ces petites nations dont les habitants sont appelés à défendre chèrement leurs terres, leurs villages, leurs familles et leurs amis.
➔ On est captivé par les nombreuses anecdotes, toutes véridiques, soigneusement documentées, rassemblées par Norek. C'est savoureux, malgré les horreurs guerrières décrites, et cela lui permet de croquer des personnages particulièrement attachants en évitant le piège du livre d'Histoire ou du journal de guerre. 
➔ On est bien sûr curieux de découvrir ce conflit méconnu dans un pays à l'histoire méconnue et on l'a dit, cet épisode du passé a quelques échos qui résonnent aujourd'hui encore ...
➔ Malgré le sérieux apporté au récit des faits, Olivier Norek a su trouver le souffle épique qui convenait pour retranscrire cette histoire et nous faire partager le courage et le patriotisme des soldats blancs. Peut-être, au cours de l'un de ses séjours sur place, a-t-il été inspiré par le fameux "Sisu" finlandais ?
Un mot, un concept, étrange dont on dit qu'il faudrait un livre pour l'expliquer ou le traduire.
Et bien le voilà peut-être, ce livre.
[dialogue entre deux généraux russes]
– Nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu.

Le canevas :

Fin 1939, la Finlande mobilise sa population pour faire face à l'invasion imminente de l'Armée Rouge.
Dans le petit village de Rautjärvi, Simo (le meilleur tireur du pays) et ses amis, Toivo, Onni, Pietari, préparent leur paquetage et leurs skis avant de rejoindre la ligne de défense le long de la Kollaa.
Ils savent que tous ne reviendront pas.
« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu'il se passe ici. »
Le long de la frontière commence une guerre d'attrition, une bataille de tranchées qui dura plusieurs mois avant de se conclure sans vainqueur ni vaincu.
Le récit fourmille de personnages, de faits d'armes et d'anecdotes tous plus incroyables les uns que les autres.
[...] Ceci est un roman. Cependant, les dialogues proviennent souvent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens. Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote. Aucun acte de bravoure n’a été exagéré. Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde. La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Michel Lafon (SP).
Ma chronique dans le magazine Actualitté.

mercredi 8 mars 2023

Territoires (Olivier Norek)


[...] Vous imaginiez qu’on peut gouverner innocemment ?

      L'auteur, le livre (384 pages, 2015) :

Jusqu'ici on n'avait pas vraiment été attiré par l'un des premiers bouquins d'Olivier Norek : Territoires.
Une histoire de plus sur ces banlieues agitées dont on nous rebat les yeux et les oreilles, aux infos, dans les séries, au cinéma, ...
Mais c'était oublier un peu vite que l'auteur a été flic en Seine Saint-Denis : on tient là l'un de ses meilleurs bouquins, tout simplement.
Et côté cinéma on pensera plutôt au film de Thomas Kruithof, Les promesses (avec Huppert et Kateb), qu'à Bac Nord.

      On aime très beaucoup :

❤️ Le regard aigu et édifiant de l'auteur sur l'économie de nos banlieues : une démonstration bluffante sur l'aménagement du territoire. 
On dirait presque une vraie-fausse enquête journalistique après les émeutes de 2005.
L'intrigue policière est prenante bien sûr mais c'est notre curiosité qui nous fait dévorer ce bouquin, pour en découvrir plus sur le fonctionnement des cités et des banlieues, territoires mal connus.
Amateurs de bons polars ou curieux de notre société, chacun y trouvera son compte.
❤️ La prose toujours très convaincante d'Olivier Norek : des personnages bien typés (même les seconds couteaux), des dialogues incisifs, un montage cinéma, bref du très bon polar. Norek est certainement le meilleur auteur français de polars "mainstream" du moment. 

      Le contexte :

Dans les banlieues, le trafic de drogue représente une véritable économie qui fait vivre une bonne partie de la cité.
L'auteur nous fait toucher du doigt les véritables enjeux et les compromissions du pouvoir, municipal ou national.
[...] – Je vous l’accorde Sam, l’effet est agréable. Il attrapa le pain de résine encore collante et le fit tourner dans ses mains. 
– Dommage que cela pourrisse les cités. 
– On peut le voir comme ça. C’est aussi ce qui les fait vivre. Une des raisons pour laquelle l’État refuse de dépénaliser. La vente de cannabis rémunère une partie de cette population dont on ne sait pas quoi faire. Si on leur retire ce gagne-pain, ils devront trouver une autre source de revenus. Braquages, prostitution, enlèvements. C’est un moindre mal dans une situation sans issue.
[...] Seuls 30 % des enfants issus de milieux défavorisés ont décroché le BEP alors que la moyenne nationale est de 80 %. D’après vous, à la sortie, qui donne du travail aux 70 % restants ? 
[...] Vous ne savez pas comment gérer ces milliers de gamins sans diplômes ni emplois, mais moi je m’en occupe. Je leur donne un travail et ils font vivre leurs familles.
[...] Maintenant, avec le trafic en ma possession, je suis le premier employeur des cités. Je peux les tenir en laisse, ou les lâcher.

      L'intrigue :

Règlement de comptes dans une commune du 9-3 : le trafic de drogue change de mains. Quelques morts sur le carreau de la cité, et même un adjoint de la mairie torturé chez lui. 
[...] – Une prise de pouvoir sur les dealers. Trois morts. Deux nourrices débauchées, dont une sur le carreau. Jusque-là, ça se tient. 
– Un adjoint au maire ancien complice d’un des trafiquants, poursuivit Ronan.
[...] – Tu vois un lien dans tout ça ? demanda Sam, un peu dépassé.
– Justement, aucun. Une commune entière est visiblement en train de bouillir et personne ne sait d’où vient la source de chaleur.
Le point de départ d'un thriller haletant pour le commandant Coste et son équipe, et de quelques heures édifiantes pour le lecteur.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 10 avril 2022

Dans les brumes de Capelans (Olivier Norek)


[...] Flic échaudé craint la victime éplorée.

On l'a déjà dit, Olivier Norek est peut-être le meilleur auteur français de polars "mainstream".
Au fil des épisodes il soigne et affermit sa prose et il arrive même à se renouveler puisqu'il nous emmène Dans les brumes de Capelans ... à Saint-Pierre et Miquelon, bien loin des cavalcades survoltées des banlieues du 9-3.
Une île de naufrages.
Son flic fétiche, Victor Coste, s'est auto-exilé tout là-bas, ours parmi les ours, pour fuir ses propres démons.
[...] Un climat bicolore qui huit mois de l’année ne laissait le choix qu’entre le blanc de la neige et le gris des brumes.
[...] – Il serait temps, avant que les brumes de Capelans couvrent Saint-Pierre.
– Les brumes de ? fit répéter Anna.
– De Capelans. Le courant chaud du Gulf Stream rencontre le courant froid du Labrador et une fois par an, pendant trois semaines, les brumes tombent sur l’archipel et le font disparaître littéralement de la carte.
[...] Une île de vingt-cinq kilomètres carrés dont chacun des 5 000 habitants connaissait les 4 999 autres.
Coste y est chargé de surveiller une "planque" du tout récent programme français de protection des repentis ou des témoins (ouais, on fait tout pareil que le WITSEC du FBI, trop fort et c'est pour de vrai).
Mais voilà qu'on lui envoie une jeune femme, une victime, retrouvée traumatisée dans la cave d'un serial-killer où elle a survécu dix ans ... là où d'autres ont été découvertes qui n'ont pas eu cette 'chance'.
Mais l'affreux jojo coure toujours et seule la jeune Anna sait peut-être des choses qui permettront de traquer et retrouver son tortionnaire.
Encore faut-il arriver à lui rendre la parole.
[...] Deux mortes, Garance et Salomé, une retrouvée, et absolument rien sur les sept autres. Voilà pourquoi Anna était une chance et une candidate parfaite pour le Service de protection des témoins, la seule à pouvoir remplir les blancs d’une enquête vieille d’une décennie aussi trouée qu’une partition d’orgue de Barbarie.
La première longue partie du bouquin est passionnante : voilà une histoire de serial-killer menée de façon originale avec un excellent scénario (et un bon film en perspective !).
À mi-parcours, retournement de situation et le bouquin bascule dans un polar beaucoup plus classique mais bien mené par Norek et Coste, toujours aussi pros tous les deux et toujours aussi habiles à se sortir d'une impasse mexicaine.
Et puis ouf, enfin le dénouement, tout est bien qui finit bien, mais on se dit que quand même, il reste bien quelques pages non ? Et alors survient ce moment de jubilation intense quand, à quelques minutes de la fin du film, le téléphone sonne ...
[...] « Coste. Russo à l’appareil. Rappelez-moi. C’est urgent. »

Ne refermons pas le bouquin sans relire cette belle tirade, bien dans l'air du temps :
[...] Faut bien que tu te le dises. S’il y a des femmes battues, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles restent à la cuisine, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles ne gagnent pas le même salaire, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles doivent cacher leurs cheveux ou leur visage, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles sont agressées sexuellement, c’est que l’homme l’a décidé.

Pour celles et ceux qui aiment se faire mener par le bout du nez.
D’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 12 décembre 2020

Regarder le noir

[...] Je me suis assis et j’ai regardé.

C'est devenu à la mode : réunir quelques grandes plumes du monde du polar et leur confier un cahier des charges pour chacun(e) une nouvelle.
Avec Regarder le noir, Yvan Fauth a choisi la vue, le regard, la vision, l'un de nos cinq sens.
Les yeux sont un organe sensible, critique, fragile. 
Alors de toute évidence, ça va faire mal ! D'autant que la tradition veut qu'on tienne là des nouvelles "à chute" et que dans le noir, les chutes sont généralement plus effrayantes !
Le lecteur qui croirait pouvoir survoler tout cela d'un regard détaché, se fourre le doigt dans l'œil !
On ne va évidemment pas classer les nouvelles de ce recueil et leurs auteur(e)s, exercice futile et sans grand intérêt, mais plutôt essayer de donner quelques envies de lire.
La palme de l'horreur revient à l'une des grandes plumes du moment, Olivier Norek, qui sait raconter les histoires, les grandes comme les petites, et qui ouvre le bal avec une nouvelle absolument horrible après avoir bien promené son lecteur qui n'aura rien "vu" venir !
La palme de l'anticipation sera pour Claire Favan, autre tête d'affiche, avec une petite histoire venue d'un futur proche où le permafrost décongelé a libéré du mercure et empoisonné l'atmosphère de la planète. Les survivants de l'époque perdent leurs yeux (entre autres) et leur position dans la hiérarchie sociale est déterminée par leur dernier test d'acuité visuelle !
[...] Son prestige vient aussi du fait qu’il est un 80 %. Nul ne peut rivaliser avec lui, puisque la chaîne de commandement repose sur le champ visuel. La plupart des responsables se situent entre 45 et 25 %, les inférieurs sont des exécutants. Les 0 % sont affectés aux tâches les plus ingrates
[...] Les femmes sont tellement préoccupées par la survie de leur progéniture qu’elles prennent très au sérieux les qualités de reproducteurs de ceux avec qui elles se mettent en couple.
Ça fait un peu réfléchir quand même et donne un autre "point de vue" sur le réchauffement climatique.
La palme de la meilleure nouvelle sera peut-être pour Amélie Antoine que l'on ne connaissait pas (mais que l'on va découvrir de ce pas) et qui nous donne une histoire triste mais fort bien écrite qui met en lumière notre cécité, celle qui nous évite (ou nous épargne) la vue des petites gens et des SDF.
Bien sûr comme dans tout recueil choral de ce type, il y a un côté un peu artificiel à réunir tout cela et certainement deux ou trois nouvelles ne trouveront pas grâce à vos yeux.
Mais il serait bien dommage de passer à côté sans y jeter ... un œil !

Pour celles et ceux qui aiment voir plus loin que le bout de leur nez. 
PS : il existe également un autre recueil intitulé "Ecouter le noir" ...
Un autre avis en Belgique.

mercredi 14 août 2019

Surtensions (Olivier Norek)

[...] C’est une histoire qui a plusieurs commencements.

On se fait une petite série Norek ?
Après Code 93 puis le tout récent Surface, retour sur un bouquin précédent : Surtensions de notre écrivain-flic toulousain Olivier Norek qui poursuit son sans faute et nous donne quelques très bons polars, très pros.
Nous revoici donc avec l’inspecteur Coste au fin fond du 9-3.
Plusieurs histoires se nouent ici et là, un braquage, une évasion, un pédophile, sans que l’on comprenne encore comment les fils savamment tissés par l’auteur vont finalement se nouer.
[...] Toujours aucune connexion entre toutes ces infractions. Un pédophile, un incendiaire, un braqueur et un assassin. Si on les fait rentrer dans un bar, on a le début d’une mauvaise histoire drôle.
[...] C’est une histoire qui a plusieurs commencements, dit-il. 
Mais à peine arrivé à mi-course, le lecteur malin devine que tout cela va se télescoper et s’enchevêtrer dans un foutu chaos et que rien ne va se dérouler comme prévu.
 Et comme on connait maintenant Norek, ça promet ...
[...] – Tu t’es toujours trop attaché aux victimes, mais jusqu’ici tu savais laisser tout ça au bureau.
 – Y a plus de place. Ça déborde.
[...] Dans le couloir, Johanna remarqua l’état de tension de son chef.
 – Ça va toi ?
 – Impeccable, trancha-t-il.
 – Alors desserre les mâchoires, tu vas te péter une dent. 
Visiblement avec cet épisode, Norek solde ses comptes avec la région parisienne et l’inspecteur Coste et entend bien passer à autre chose ensuite : ce sera la virée provinciale de Surface.
[...] C’est marrant comme tu les vois pas, les moments où tu devrais fermer ta gueule. 
On notera dans la première partie du bouquin quelques passages difficiles dans l’enfer d’une prison de la région parisienne (une prison fictive dans le roman mais qui pourrait bien ressembler à Fleury-Mérogis qui est effectivement le plus grand centre pénitentiaire d’Europe). Brrrr.

Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
D'autres avis sur Bibliosurf.

Surface (Olivier Norek)

[...] Vous avez été une vraie bombe à fragmentation, capitaine.

Après seulement quelques petites années, notre auteur national de polars a désormais atteint le haut de l’étagère et son éditeur assure le marketing.
Après le Code 93 qui nous avait bien plu et d’autres qu’on n’a pas (encore) lus, on retrouve ici l’ancien flic Olivier Norek avec Surface.
Ça commence vite et fort. De son écriture toujours sèche et claquante, Norek prend ici un malin plaisir à esquinter sa jolie fliquette : page 2, la descente chez un dealer parisien tourne mal, et Noémie Chastain se prend un coup de flingue en pleine tronche.
Elle rejoint les rangs des gueules cassées.
[...] Je me suis pris une décharge de fusil de chasse en pleine gueule. J’ai passé un mois au garage. 
Défigurée, rafistolée, blessée en surface comme en-dedans, l’ex-jolie fille est prise en charge par les mêmes psychiatres qui s’occupent de nos soldats de retour du Moyen-Orient.
Les collègues et la hiérarchie du 36 voit d’un mauvais œil (oops ...) le retour de son portrait Picasso qui rappelle à tout le monde les dangers du métier : Noémie se retrouve donc parachutée dans une province reculée (la région natale de l’auteur).
[...] Pardon, mais on vous envoie où déjà ?
 – Decazeville, dans l’Aveyron.
 – L’Aveyron ? Ah oui. Quand même. 
Furax, bouillonnante, la fliquette vit mal son exil. La parisienne hyper speedée vient déranger la tranquillité de ses nouveaux collègues et des eaux du lac. Même si le style est différent, on pense parfois (notabilité pas toujours respectable et racisme pas toujours ordinaire) au Priam Monet de Laurent Guillaume : peut-être la naissance d’un nouveau genre littéraire, un province-writing qui serait à l’hexagone ce que le nature-writing est aux électeurs de Trump.
Mais les eaux du lac de barrage à l’apparence tranquille cachent des secrets qui ne vont pas tarder à remonter à la surface : des cadavres d’enfants dans des fûts (Norek n’y va jamais avec le dos de la main morte).
Le visage abîmé et l’âme cassée, Noémie Chastain va remuer la surface tranquille du petit village, tout chambouler et tout remuer, les eaux du lac comme la terre du cimetière.
[...] Les disparus d’Avalone ont été la toute première enquête sérieuse de ma carrière, dit-il songeur. Et ils seront la dernière. Vous avez été une vraie bombe à fragmentation, capitaine.
[...] Une petite frimousse passa par l’embrasure de la porte.
 – Qu’est-ce qui se passe, No ?
 – Je suis désolée, Lily. Je suis désolée.
Encore un polar agréable à lire, bien prenant, très pro, à rajouter au compteur du lieutenant Norek.

Pour celles et ceux qui aiment la province.
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samedi 24 décembre 2016

Code 93 (Olivier Norek)

[...] Ce soir-là, savais-tu qui était derrière le masque ?

Submergé par les hordes vikings venus du nord, délaissé au profit de rivages plus exotiques, le polar français a bien du mal à sortir la tête du lot.
Alors saluons bien bas le toulousain Olivier Norek qui a su nous accrocher dès les premières pages de son Code 93.
Ancien flic du 9-3, ancien de l'ONG Pharmaciens sans frontières, le camarade Norek a dans ses valises de quoi donner corps à de beaux polars.
Avec un personnage bien dessiné, un flic solitaire comme on les aime, l'âme blessée mais le flair affuté : voici le capitaine Victor Coste.
[...] Il but un café amer en grimaçant, adossé à son frigo sur lequel un Post-it « acheter du sucre » menaçait de se décoller. Dans le silence de sa cuisine, il scruta par la fenêtre les immeubles endormis.
[...] En temps normal, l’accoutrement dans son ensemble, mais surtout le pull nordique à motifs flocons de neige, version Sarah Lund dans The Killing, auraient pu offrir à Ronan un crédit illimité de vannes lourdes.
[...] Il commençait à se sentir comme une caricature de flic télé et, il le savait, ce n’était pas une bonne chose.
Ce Code 93 démarre fort avec des cadavres un peu étranges qui vont même se réveiller pendant l'autopsie sur la table en inox de la morgue.
[...] Dans la même semaine Coste se tapait deux meurtres inhabituels, mis en scène, visibles et médiatisés. Un émasculé et un brûlé vif, ou, au choix, un zombie et une autocombustion.
[...] Tu vois quand même que se profile une des affaires les plus merdiques de ma carrière.
Ce Code 93 est aussi une intrigue à tiroirs (et pas que ceux de la morgue) qui va nous faire découvrir de sombres pratiques statistiques policières et de plus sombres pratiques encore chez quelques nantis.
[...] Planquer des vols à l’étalage ou des petits consommateurs de shit, c’est pas vraiment compliqué, tout le monde s’en moque, mais pour planquer des cadavres, c’est une autre organisation. Il a donc fallu trouver une nouvelle appellation. Le Code 93.
[...] Vous jugez, ou vous écoutez ?
– Les deux sont indissociables.
Une écriture soignée et bien tournée, sèche et nerveuse, de courts chapitres bien rythmés comme il convient à l'ambiance.
On regrette juste de temps à autre quelques 'bonnes formules' un peu trop voyantes.
[...] L’amour ça déborde comme un coloriage d’enfant.
[...] La soirée s’éternisa et les consonnes disparurent au fur et à mesure des discussions.
Même si l'intrigue n'hésite pas à ratisser un peu large et si aucun cliché ne nous est évité, ce Code 93 est de la belle ouvrage où Norek tisse sa trame en utilisant plutôt habilement toutes les ficelles du genre. Un auteur certainement plus toulousain que banlieusard mais qui nous épargne l'inévitable couplet rap sur le 9-3.
Promesse honnêtement tenue : on tient là un bon filon, franco-français, bien de chez nous, et c'est assez rare pour ne pas passer à côté.
Fort heureusement, on avait cette fois pris soin de commencer par le premier épisode : la suite est donc à venir !

Pour celles et ceux qui aiment les flics de banlieue.
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