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lundi 27 octobre 2025

Opium Lady (Laurent Guillaume)

[...] Glamour, exotisme et aventures.


La suite des aventures indochinoises de la reporter Elizabeth Cole, une Bob Morane au féminin. Un récit fait de glamour, d'exotisme et d'aventures, qui nous ramène aux origines des trafics d'opium des armées coloniales dans les années 50.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, 2025) :

Laurent Guillaume nous avait régalé en 2024 avec Dames de guerre : Saïgon, une histoire captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante, celle de l'Indochine des années 50, un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame.
Voici le second épisode que l'on attendait avec impatience, Dames de guerre : Opium lady, un épisode un peu moins espionnage et un peu plus aventures que le précédent, et tout aussi passionnant.

Le pitch et les personnages :

Cet épisode peut se lire seul, mais ce serait se priver du plaisir de retrouver en Indochine la journaliste-photographe de Life, Elizabeth Cole, celle qui a troqué ses escarpins contre des rangers, et le capitaine français Louis Bremond, ce militaire en rupture de ban. 
Les mercenaires de la CIA sont toujours présents bien sûr puisqu'on annonce la chute imminente de Diên Biên Phu.
On retrouve également Olive Yang, la princesse de l'opium, une tycoon, une redoutable femme d'affaires et cheffe de guerre, et c'est avec elle qu'Elizabeth va se rendre dans le nord du pays aujourd'hui en Birmanie, non loin de la frontière chinoise avec le Yunnan.
« Olive portait son battledress, avec ses pistolets Browning HP 35.
  - On part pour la guerre ? demanda Elizabeth, dont le seul armement était le Zeiss Ikon Contax et le Leica Type III.
Le Népalais sourit et Olive la dévisagea.
-  Ici, le simple fait de voyager est une aventure périlleuse, dit-elle. »
Elizabeth et Olive sont en route pour Mogok et la vallée des rubis, « une ville de légende qui faisait briller les yeux des globe-trotters, des aventuriers et autres bourlingueurs de tout poil ».
Elizabeth Cole pourrait bien être la sœur cadette de Bob Morane et l'on va même croiser quelques dacoïts, ceux qui nous faisaient frémir quand on lisait, gamin, les petits bouquins d'Henri Vernes.
Le lecteur a peut-être juste oublié qu'à la fin de l'épisode précédent l'intrépide Elizabeth était ... enceinte !

♥ On aime :

 Tout comme les rubis de la vallée de Mogok, ce bouquin est « synonyme de glamour, exotisme et aventures ».
Il y a le glamour de cette chère Elizabeth, d'autant qu'ici elle fréquente de près (!) l'énigmatique princesse de l'opium, il y a le double exotisme et de l'Indochine et des années 50, et bien sûr une série d'aventures sur la piste de l'opium, dans la vallée des rubis, tout cela sur fond de guerres indochinoises.
« - Au début, l'opium était le nerf de la guerre, une sorte de mal nécessaire. Après tout, même les gentils doivent se donner les moyens de gagner, alors, s'il faut en passer par là. [...] Et puis, avec le temps, l'opium est devenu le but ultime et inavoué. Il génère tellement d'argent ... Et l'argent, il n'y a que ça. Nous nous sommes bâtis dessus, plus que sur des idéaux de démocratie et de liberté qui finissent toujours par passer en second. »
Elizabeth et Olive nous emmène dans le Kokang, tout près de la frontière chinoise, « dans cette région perdue entre Birmanie, Laos et Siam, que certains appellent "le Triangle d'or" » une région encore disputée de nos jours entre Birmans et Chinois car « souvent, il s'agissait, d'un côté comme de l'autre, des mêmes familles, de parents, de cousins, de frères et de sœurs, que le crayon hasardeux d'un géographe et le drapeau des diplomates avaient séparés d'autorité. »
 On aime bien aussi la construction du roman qui alterne les chapitres : ceux des années 50 avec les aventures d'Elizabeth et de ses compagnons et ceux des années 30-40 où Olive Yang raconte sa vie à la journaliste.
« La princesse se tourna vers la journaliste et lança, avec une telle intensité dans ses yeux d'onyx qu'ils flamboyèrent :
- Je veux vous confier ma vie et mes secrets parce que le destin n'a rien d'autre à m'offrir qu'une vie courte et une fin tragique, violente.
Elle soupira et ses doigts longs et effilés tapotèrent sa lèvre basse ourlée et purpurine. Son regard était vague désormais, comme exilé. 
- Je suis la porteuse de malédiction, dit-elle à voix basse. »
C'est d'autant plus intéressant que Laurent Guillaume nous révèle dans une postface que la princesse de l'opium, Olive Yang, a réellement existé [clic] : même si bien sûr son histoire est ici romancée, elle s'appuie donc sur un fond de vérité historique.
 Autre histoire vraie, celle de l'opération Paper qui est évoquée dans ce récit : c'est celle de la CIA étasunienne qui a pris la suite de l'opération X des français (et la French Connection) qui fournissait la trame du roman précédent.
Ces trafics destinés à financer des guerres coloniales impopulaires pour les contribuables, préfigurent ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
 Enfin, dernière mise en appétit avancée dans la postface : une adaptation de ces aventures indochinoises en série tv pourrait bien voir le jour prochainement grâce à Alex Berger, le producteur du fameux Bureau des Légendes !

Pour celles et ceux qui aiment les femmes intrépides.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont et Babelio Masse Critique (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 4 juillet 2024

La princesse du sang (Max Cabanes/Doug Headline)


[...] Je voudrais rencontrer Robert Capa.

Les auteurs, l'album (208 pages, 2015) :

Après le très remarquable Fatale, on retrouve le dessinateur Max Cabanes et le journaliste Doug Headline pour une précédente adaptation d'un autre roman de Jean-Patrick Manchette (le père de Tristan Manchette alias Doug Headline) : La princesse du sang.
Avant d'être surpris par la grande faucheuse, Manchette amorçait avec ce roman un virage plus "géopolitique" dans sa carrière d'écrivain, qui annonçait une série d'autres aventures. 
Doug Headline avait à cœur de terminer ce projet pour en faire un film peut-être. Ce sera une BD sortie en deux volumes en 2011.
Une édition intégrale, revue et augmentée, a vu le jour en 2015 rassemblant les deux albums initiaux.

♥ On aime :

 Depuis longtemps on goûte (avec un peu de nostalgie) l'esprit post-soixante-huitard de ces néo-polars des années 70-90 quelque part entre anarchisme et pessimisme, celui des A.D.G., Vautrin ou Fajardie.
 On se passionne ici pour le contexte géopolitique complexe de cette intrigue : l'échec de la révolution hongroise de 1956 à Budapest, la lutte entre les services secrets français et étasuniens pour prendre le contrôle du MNA en Algérie, les débuts de la révolution castriste à Cuba, ...
Ambiance d'époque garantie qui rappelle le roman de Laurent Guillaume paru récemment : Les dames de guerre.
 On plonge avec délectation dans la jungle cubaine aux côtés de la jolie Ivy pour ce roman d'aventures au scénario foisonnant où l'on ira de surprise en surprise. 
 Et si Doug Headline était tout indiqué pour reprendre l'héritage paternel, les cadrages très rythmés de Cabanes accompagnent parfaitement le récit de leur trait "soigneusement négligé".

Le pitch :

1956. La jeune et jolie photographe Ivory Pearl, dite Ivy, part se mettre au vert dans la jungle cubaine après avoir passé plusieurs années à écumer tous les conflits de la planète pour ses reportages.
C'est son protecteur, Bob Messenger - un britannique qu'elle a rencontré pendant la guerre à Berlin alors qu'elle n'avait que quinze ans et que lui cherchait une "couverture" pour cacher son homosexualité, qui lui a suggéré Cuba comme lieu de villégiature, avec peut-être quelques arrières pensées ...

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
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samedi 2 mars 2024

Les dames de guerre : Saïgon (Laurent Guillaume)


[...] On est à Saïgon, jeune fille. La ville des espions.

L'auteur, le livre (496 pages, février 2024) :

On avait déjà croisé Laurent Guillaume avec deux polars, l'un très parisien (c'était Mako), l'autre très province (c'était Là où vivent les loups). Deux bouquins que l'on avait déjà bien appréciés.
Avec Les dames de guerre : Saïgon, nous partons cette fois à l'étranger, dans l'Indochine des années 50 avec un hommage au célèbre bouquin de Graham Green (Un américain bien tranquille) ou peut-être une sorte de clin d'œil français et romancé à un autre bouquin, celui de William Boyd qui nous contait Les vies multiples d'Amory Clay, une autre photographe.
Ce sera notre second coup de cœur de l'année pour une histoire romancée captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante.
Laurent Guillaume nous livre un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame. Espérons que cet épisode marque le début d'une belle série (la suite est parue en 2025).
[...] C’est ce que j’ai essayé de faire dans Les Dames de guerre : Saïgon – raconter certes l’histoire de l’opération X, qui a réellement existé et qui était destinée à financer la contre-insurrection en Indochine, mais surtout une histoire romanesque de femmes et d’hommes pris dans les remous de la guerre froide et de la décolonisation.

L'épisode suivant, Opium Lady, est paru en 2025. 

On aime vraiment beaucoup :

❤️ Tout au fond de la salle de rédaction du magazine Life, le lecteur ne peut que lever la main quand il s'agit d'accompagner Elisabeth Cole, une américaine bien tranquille, journaliste mondaine new-yorkaise pour Life, à qui l'on demande d'aller jouer au Tintin reporter dans l'Indochine des années 50.
Un lecteur qui ne regrettera pas son coup de tête quand la jolie journaliste montera dans l'avion des commandos français pour les montagnes à la frontière du Laos où se cultive l'opium qui finance la guerre coloniale de la France : la jeune femme frivole va sortir de sa chrysalide, troquer robe et escarpins pour rangers et treillis et va se montrer une redoutable enquêtrice pleine de charme.
[...] On est à Saïgon, jeune fille. La ville des espions, en seconde position juste derrière Berlin.
[...] Elle s’était regardée dans un miroir du hall. Elle avait failli ne pas reconnaître son reflet, celui d’une jeune femme au visage dur et fatigué, sans maquillage, les cheveux noués en queue-de-cheval, vêtue d’un battledress, d’un blouson trop grand et d’une paire de brodequins crottée. Le contraste avec les femmes à l’élégance apprêtée qui entraient dans le restaurant du Métropole aux bras de messieurs en costume ou en smoking était saisissant.
[...] Dao la regarda avec une admiration qu’il ne tentait plus de dissimuler. 
— Si vraiment vous n’êtes pas un agent de la CIA, ils feraient bien de vous recruter.
❤️ On s'attache bien vite aux personnages choisis avec soin par l'auteur : des espions chinois redoutables, des commandos français borderline, des corses mafieux pas trop clean, des agents de la CIA au double jeu, ... 
Chacun d'eux tente de s'accommoder de son mieux des contradictions d'un pays en guerre (une sale guerre) et d'enjeux géopolitiques qui les dépassent (nous ne sommes qu'à quelques semaines de Điện Biên Phủ et les américains piaffent d'impatience en attendant que les français leur laissent le terrain).
[...] — On est loin des grands discours. À la guerre, tout le monde ment. Tout le monde se parjure.
[...] — Je ne dis pas qu’il y a un camp du bien et un camp du mal, non, certainement pas. Je dis que le plus souvent il y a un camp du mal et un camp du moindre mal.
— Et vous pensez que nous autres Occidentaux sommes le moindre mal ?
[...] — Quelle horreur, murmura Elizabeth. 
— Oui, c’est une sale guerre, mais je n’en connais pas de propre, dit le Français. 
[...] Vous pensez donc vraiment que vous allez perdre cette guerre ? Bremond haussa les épaules.
— Je vous l’ai dit l’autre soir au mess : elle est déjà perdue.
❤️ On apprécie que l'auteur ait pris soin de dessiner des personnages qui rappellent leurs modèles de la vraie vie : Graham Fowler est un "américain bien tranquille" (le Thomas Fowler de Graham Green), Robert Kovacs est un clone de Capa (qui travaillait effectivement pour Life et qui a effectivement sauté sur une mine dans cette région en 1954), etc. La postface de l'auteur est à ce titre très intéressante.
❤️ On s'intéresse beaucoup à cet épisode de la guerre française d'Indochine (l'opération X) où le trafic d'opium alimente la fameuse French connection et préfigure ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
[...] Un guerrier Méo, un tasseng, s’avança cérémonieusement vers Bremond, portant un panier tressé qu’il déposa devant l’officier en guise d’offrande. Bremond l’ouvrit, regarda ce qui s’y trouvait et marqua une pause très brève. Il referma le panier et remercia le tasseng. Lorsque le notable fut parti, Elizabeth, que la curiosité dévorait, lui demanda : 
— Qu’y a-t-il dans ce panier ? 
— Les oreilles de Viets.

Le pitch :

1953 Indochine. Le photographe reporter de guerre de Life, Robert Kovacs, saute sur une mine. Il accompagnait une expédition secrète des commandos français dans les territoires du nord, quelque part entre Chine, Vietnam et Laos : les montagnes des tribus Hmong que les français (et plus tard les américains) armaient contre les Viet.
À New York, les candidats remplaçants ne se bousculent pas pour connaître le même sort et, contre toute attente, c'est une jeune femme Elisabeth Cole qui part en Asie pour le magazine.
[...] - Vous partez en Indochine comme reporter de guerre pour Life. C’est bien ce que vous vouliez ?
[...] Un hurlement de rire lui répondit. Les reporters qui, quelques instants auparavant, baissaient les yeux, honteux, riaient de cette donzelle manucurée et pomponnée sur un théâtre de guerre. Pour qui se prenait-elle, cette mannequin tout droit sortie de la Cinquième Avenue pour leur assener son caprice puéril, et devant le patron en plus ?
Laurent Guillaume boucle ces préliminaires rapidement et il ne faut que quelques dizaines de pages à Elizabeth pour boucler ses valises, quitter les mondanités frivoles de New York et s'envoler pour Saïgon. 
Mais que cherchait réellement Kovacs chez les commandos français ? Et pourquoi ces derniers ont-ils fait croire qu'il était mort loin des montagnes et de la frontière ?
VietMinhs, Méos, Qingbao chinois, CIA et SIS, SDECE, secte Caodaï, ... les services secrets et les mercenaires s'agitent en Indochine comme les crabes dans leur panier !
Des crabes inquiets de l'arrivée de cette "américaine bien tranquille" qui s'intéresse de beaucoup trop près à la mort de son collègue.
[...] — Eh bien voilà un récit incroyable qui mériterait d’être raconté dans un roman de gare, dit-il avec un large sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes et les photographes.
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Mon billet dans le journal 20 Minutes.

mercredi 16 novembre 2022

Une femme en contre-jour (Gaëlle Josse)

[...] Ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’une vie.

Après l'expo Vivian Maier au musée du Luxembourg (fin 2021) on ne pouvait évidemment pas laisser passer le bouquin de Gaëlle Josse, qui n'est d'ailleurs pas une inconnue [clic] et que l'on sait passionnée d'images depuis Les heures silencieuses.
Elle entreprend avec Une femme en contre-jour une presque biographie de la désormais célèbre "nounou photographe".
Tout a déjà été dit sur le destin posthume de ces photos : une nounou d'apparence ordinaire qui ne faisait pas développer ses photos, ou si peu, mais qu'elle entassait dans des cartons qu'un autre inconnu découvrira par hasard après sa mort. Des photos non revendiquées par l'artiste donc et que les musées refuseront à ce titre, bien mal leur en a pris, la voici désormais presque aussi célèbre que Cartier Bresson ou Doisneau.
Un curieux destin qui a de quoi fasciner Gaëlle Josse autant que ses lecteurs et qui donne ici quelques belles pages.
[...] Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.
[...] Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.
[...] Quel frémissement, quelle excitation à faire surgir toutes ces photos exceptionnelles, jamais vues, pas même par leur propre auteur !
[...] Un travail dont personne ne verra les fruits, dont on ne soupçonnera pas même l’existence, et dont elle-même ne verra que bien peu de choses.
[...] Elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’un monde, d’une vie.
[...] Elle n’est pas une nourrice qui prend des photos pour se distraire, mais une artiste qui se contente d’un travail alimentaire. Question de focale.
[...] Que sa production reste secrète, non dévoilée pour la majeure partie, pas même à ses propres yeux, et qu’elle n’ait jamais tenté de la montrer, de la vendre, de l’exposer, est une autre question. Une énigme dont on s’approche par cercles concentriques.
[...] Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.
[...] Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe.
La mère de Vivian Maier venait de notre Champsaur, de nos Alpes du Sud : la photographe américaine y reviendra plusieurs fois au long d'une vie pour le moins chaotique. Elle est née à New-York en pleine Dépression, d'un père aux emportements violents et d'une mère aux comportements erratiques. Son frère finira d'ailleurs en psychiatrie.
Gaëlle Josse explore tout cela, essaie de découvrir les liens entre sa vie et ses photos, de viser l'œil derrière l'objectif, de percer quelques uns des mystères de cette femme silencieuse, d'éclairer quelques zones d'ombre aussi, au-delà de la légende arrangée que le monde vient de forger autour d'une fascinante "nounou photographe", ...
❤️ Une curiosité pleine d'intelligence.
On regrette toutefois que le bouquin ne soit pas agrémenté des photos qui y sont évoquées ...

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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dimanche 30 octobre 2022

Le silence des carpes (Jérôme Bonnetto)

[...] Chaque génération a besoin de quelque chose.

Jérôme Bonnetto nous propose une petite balade sympathique de Paris jusqu'en Moravie (ne cherchez pas, c'est l'est de la République Tchèque, près de la Slovaquie).
Une sorte de fable ou de conte, sans trop de morale.
L'auteur nous propose de suivre le périple d'un parisien en mal d'amour (Pauline, sa femme est en train de le quitter) et en mal de plombier (une fuite encore plus grave).
Une photographie tombe de la poche du plombier : sa mère disparue à l'époque communiste de la Tchéquie et notre parisien désœuvré mais fasciné se met en quête de retrouver l'histoire ou peut-être même l'Histoire.
[...] Pauline me torturait, le boulot me vidait. L’horizon me manquait. Je ne pouvais rester sans réagir et regarder ma vie se déliter, mais la Moravie, tout de même… Qu’allais-je faire là-bas ? 
[...] J’y mettais une ardeur inquiétante. Il y avait peut-être dans cette fascination soudaine quelque chose de l’ordre de la compensation, une réaction chimique souterraine à l’ordre du petit break.
Humour, curiosité et autodérision font de cette quête improbable une jolie balade dans un pays meurtri par l'Histoire où les rencontres sont autant d'occasions de laisser poindre humanité, tendresse et poésie. Visiblement, l'auteur aime bien ses personnages.
[...] Je me demandais si notre génération continuerait à produire de ces doux dingues en quantité suffisante.
Tout cela reste un peu convenu, un peu parisien, genre feel-good story, façon élégant hérisson en voyage, mais ça se lit sans déplaisir pour une petite parenthèse agréable, un peu de douceur dans ce monde de brutes.
Quant au bruit des carpes, des petits interludes de pêcheurs ponctuent les chapitres du voyage : ils finiront par donner la clé du mystère.

Pour celles et ceux qui aiment les pays de l'est.
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vendredi 15 juillet 2022

Sauf (Hervé Commère)

[...] Et vous avez les réponses ?

On n'avait pas encore fait la connaissance du réputé Hervé Commère, mais voilà chose faite avec son roman au titre énigmatique Sauf.
Énigme est d'ailleurs bien le mot puisqu'il s'agit d'une histoire intrigante bien à la mode chez nous : la quarantaine passée aujourd'hui, Mat a perdu tout jeune ses parents artistes babacools dans l'incendie de leur maison de Bretagne dont il n'était rien resté.
Et voilà qu'on lui dépose aujourd'hui un album photos de son enfance, un album qui avait disparu dans les flammes.
[...] Tout n’a pas brûlé dans l’incendie du manoir où mes parents sont morts.
[...] Ma vie commence entre un père peintre qui ne peint presque rien, une mère soi-disant photographe qui n’a jamais exposé nulle part.
[...] — Deux questions se posent, reprend-il. D’abord, que s’est-il passé cette nuit-là dans le manoir de vos parents ? Ensuite, pourquoi vous transmet-on cet album aujourd’hui ?
— Et vous avez les réponses ?
— Pas encore. 
Notre héros part sur les traces de son passé mais il se sent suivi, on cambriole sa maison, et le mystère s'épaissit de plus en plus, ...
[...] Je n’imagine pas une seconde qu’à quelques pas de là, quelqu’un nous observe.
[... Elle] n’en veut pas à nos vies, elle nous manipule et on ignore pourquoi.
Tout cela est parfois un peu trop rocambolesque et le lecteur peine à prendre fait et cause pour un héros un peu superficiel, figure imposée dans cette construction très cérébrale.
Fort heureusement la plume du sieur Commère sait se faire légère et assurée.
Et surtout le rythme est donné par de courts chapitres qui se terminent tous par un twist, une révélation, un cliffhanger, de sorte qu'il est impossible de poser le bouquin ! On veut quand même savoir comment Commère va se sortir de son incroyable château de cartes !

Pour celles et ceux qui aiment les questions.
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mercredi 17 mars 2021

L'homme qui mit fin à l'histoire (Ken Liu)

[...] Il n’y a eu aucun survivant.

Surprenant (et épouvantable) roman du chinois Ken Liu qui vit aux US.
L'homme qui mit fin à l'Histoire débute comme un roman de SF ou d'anticipation.
La vue que l'on a des étoiles le soir est une photo partie il y a des milliers d'années, le temps qu'il faut à la lumière pour arriver jusqu'à nous. Ce que l'on voit est donc une très ancienne étoile, qui a beaucoup changé ou même disparu depuis.
Ken Liu imagine un procédé scientifique permettant d'avoir ce même recul spatio-temporel et donc d'aller "voir" notre Histoire, notre passé.
Mais oublions bien vite ce côté "SF", à mi-chemin entre physique et poésie, car si Ken Liu a entrepris de nous faire voyager dans le temps c'est pour nous emmener dans les années 30 en Mandchourie, lorsque les japonais avaient envahi la Chine.
[...] En 1931, près de Shenyang, ici en Mandchourie, éclatait la Seconde Guerre sino-japonaise. Pour les Chinois, il s’agissait du début de la Seconde Guerre mondiale, plus d’une décennie avant l’implication des États-Unis.
Près de Harbin, les nippons avaient installé la sinistre Unité 731, surnommée l’Auschwitz d’Asie, où se déroulaient toutes sortes d'expérimentations sur des cobayes chinois : vivisections, amputations, armes bactériologiques et chimiques, tests de l'endurance humaine, tortures diverses et variées pour faire avancer la recherche et médecine, la science et le progrès.
[...] Les historiens estiment qu’entre deux et cinq cent mille Chinois, presque tous des civils, ont été tués par les armes bactériologiques et chimiques mises au point ici et dans des laboratoires annexes : anthrax, choléra, peste bubonique.
[...] MacArthur, commandant en chef des forces Alliées, a préservé les membres de l’Unité 731 de toute poursuite judiciaire pour crimes de guerre afin de récupérer les résultats de leurs expériences et de soustraire lesdites données à l’Union Soviétique.
[...] Le gouvernement japonais n’a jamais reconnu les actes de l’Unité 731 et ne s’en est jamais excusé.
Heureusement le bouquin ne fait qu'une centaine de pages et les descriptions horrifiques sont courtes et peu nombreuses : Ken Liu a l'intelligence de ne pas trop en rajouter, c'est au-delà des mots.
Au-delà du nécessaire rappel de ces terribles faits historiques, l'auteur s'essaye également à philosopher sur notre approche de l'Histoire (c'est d'ailleurs le titre du bouquin) et c'est plutôt bien vu, parfois un peu too much, mais en tout cas cela soulève des questions passionnantes.
En effet, le regard que l'on obtient grâce à son procédé est instantané et unique : une fois réalisé, le "voyage dans le temps" ne peut plus être renouvelé. L'image a été consommée.
[...] Un des paradoxes cruciaux de l’archéologie, c’est que, pour fouiller un site afin de l’étudier, il faut le détruire.
À noter : la maison d'édition Le Bélial propose ce petit bouquin pour un prix modique en numérique et sans DRM pour pouvoir le prêter à ses amis. Il existe donc des éditeurs intelligents.

Pour celles et ceux qui aiment savoir.
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dimanche 28 février 2021

Farallon Islands (Abby Geni)

[...] – Pourquoi vous êtes venus ici ? Ça m’intéresse.

Les Farallon Islands se trouvent au large de la Californie à une cinquantaine de kilomètres de San Francisco. Après avoir servi de décharge nucléaire à l'US Navy (!) ces îlots perdus sont devenus une réserve écologique pour les animaux et oiseaux de mer.
L'américaine Abby Geni nous y raconte un séjour que l'on jurerait vécu : celui d'une jeune photographe qui débarque là-bas pour un an, parmi quelques scientifiques écolos à moitié autistes.
[...] Les îles Farallon n’étaient pas comme je me les étais imaginées.
[...] Les Indiens miwoks de Californie les voyaient comme une sorte de purgatoire terrestre où on envoyait les damnés pour y souffrir éternellement.
[...] Les Farallon comptent six résidents permanents. Six biologistes qui vivent dans l’isolement et la nature sauvage de l’archipel des Morts.
[...] Pour quelle satanée raison est-ce qu’on peut vouloir venir sur ces îles ?
Un séjour "rude" c'est le moins que l'on puisse dire quand on se retrouve sur l'un de ces îlots inhospitaliers, isolé de tout, en butte aux éléments déchainés et aux quelques écolos à demi sauvages qui peuplent la petite station scientifique.
[...] On peut mourir d’une centaine de façons sur ces îles. Il est même fascinant que nous ne soyons pas déjà tous six pieds sous terre.
Peu à peu la robinsonnade vire presque au thriller et le roman s'avère bien difficile à classer sur une étagère.
Un huis-clos à ciel ouvert battu par les vents.
Le récit de l'exil initiatique d'une jeune femme en quête de sa maturité.
Des mystères à la manière d'une Laura Kasischke où chacun cache bien son jeu.
Une fable écolo qui nous fait découvrir la faune sauvage de ces rivages inhospitaliers.
Un thriller sanglant qui fera des centaines de victimes : quelques phoques, une multitude d'oiseaux de mer et de pinnipèdes et même un ou deux humains.
Au fil des saisons rythmées par les migrations des animaux, Abby Geni y parle beaucoup "photo", c'est intéressant, et elle écrit une floppée de lettres à sa mère, lettres qu'elle n'envoie jamais. Sa mère est décédée depuis longtemps.
[...] Cela fait presque vingt ans que je t’écris. Mais aucune de ces missives ne t’est jamais parvenue. Aucune n’a été lue. C’est normal, j’ai écrit ma première lettre durant la semaine qui a suivi ta mort.
Inclassable.

Pour celles et ceux qui aiment le cri des mouettes.
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vendredi 1 avril 2016

En attendant Robert Capa (Susana Fortes)

[...] Ce n'était que des photographes. Des témoins.

À notre époque submergée d'images animées et où les mots ont perdu tout leur poids, on constate toujours qu'une simple photo garde encore toute sa puissance de choc [clic].
L'agence Magnum fête ses soixante ans, la valise mexicaine a été retrouvée et il nous a paru tout naturel de passer un moment en compagnie de l'espagnole Susana Fortes, en attendant Robert Capa.
Une biographie romancée du photographe hongrois André Friedmann (aka Robert Capa) et surtout de sa muse, l'allemande Gerta Pohorylle (aka Gerda Taro). Tous deux juifs et réfugiés à Paris au moment où les bruits de bottes se faisaient trop forts dans leurs pays respectifs.
[...] Ça puait la fumée d'incendie, le cuir. Les bottes bien cirées, la buffleterie, les chemises brunes, les ceintures à boucle, les harnachements militaires.
Comme une évidence, c'est Rive Gauche que va naître leur idylle, dans les cafés de Montparnasse, dans le bouillonnement intellectuel de l'entre-deux guerres, aux côtés des personnalités qui marquèrent la deuxième moitié du siècle.
Un amour qui changera et la vie et la carrière de Robert Capa.
Et qui aurait sans doute pu changer celles de Gerta ...
[...] Il lui parut un peu présomptueux, beau, ambitieux, parfois comme les autres trop prévisible, séducteur évidemment, quelque peu vulgaire aussi, pas très raffiné, manquant de manières.
[...] Et c'est moi qui vais être ton manager.
[...] Les grandes horloges avaient alors déjà prévu leur dernière heure à chacun, et sans doute chacun le savait-il déjà, d'une façon ou d'une autre.
Ils partirent pour l'Espagne en guerre, armés de leurs Leica.

[...] Ce n'était que des photographes, des individus dont l'occupation est de regarder. Des témoins.
[...] Une cause sans images, ce n'est pas seulement une cause oubliée. C'est aussi une cause perdue.
Une courte et belle histoire d'amour comme on sait les idéaliser chez les intellectuels de cette période, sur fond d'une guerre d'Espagne finalement assez méconnue.
André et Gerta sont exaspérants de suffisance et d'aveuglement. Jeunes, beaux, amoureux, talentueux et bientôt célèbres, ils croyaient changer le monde sans se rendre compte qu'il était en train de s'écrouler autour d'eux.
Une dernière salve d'artifice avant que la nuit tombe.
Curieusement ce livre très documenté tant sur la guerre d'Espagne que sur le couple de photographes, s'avère finalement assez superficiel et l'on apprend finalement peu de choses sur le travail de ces reporters en pleine guerre d'Espagne.
Comme si l'auteure s'était contentée de trouver un beau décor historique pour nous raconter une belle histoire d'amour sous le soleil de son pays ou si elle s'était trop effacée derrière l'Histoire de ses Personnages.
Et sa prose se laisse parfois emportée par le lyrisme maladroit que voulait peut-être l'époque.
[...] Cette image lui restait comme un hématome à la mémoire.
[...] Les pupilles brillantes et constellées de braises vertes de colère.
Finalement, on retiendra surtout de ce bouquin un très beau portrait de femme : encore une créature trop moderne et trop vivante pour son époque.
Un portrait qui, toutes proportions modestement gardées, serait un peu comme une vie supplémentaire d'Amory Clay, une vie fulgurante et trop courte.

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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lundi 14 décembre 2015

Les vies multiples d'Amory Clay (William Boyd)


[...] Il n’existe que treize types de photographies.

    L'auteur, le livre (528 pages, 2015) :

On ne présente plus William Boyd, un auteur britannique, élégant, prolixe et passionné (4 adjectifs, c'est la règle chez les Clay).
Un auteur classique et sûr avec lequel on est certain de passer un bon moment.
Mais voilà, il arrive qu'une rencontre change tout, qu'un coup de foudre bouleverse un roman, qu'une femme illumine un bouquin.
Cette femme c'est Amory Clay, illustre inconnue jusqu'à ce que William Boyd tombe amoureux de son personnage et entraîne à sa suite des milliers de lecteurs.

    On aime :

❤️ La maestria de William Boyd. Son bouquin est tout simplement parfait qui nous passionne tout à la fois pour cette femme et ses vies, pour son métier et ses photos, pour le siècle qu'elle traverse et ses guerres. Il ne nous faut que quelques pages pour tomber amoureux d'Amory Clay nous aussi, pour se passionner pour la photo avec elle, dès l'adolescence.
❤️ Une étrange alchimie entre un superbe portrait de femme, un hymne à la photo et aux photographes, une traversée fulgurante de notre siècle, ...

      Le contexte :

En 1977, Amory Clay coule ses vieux jours sur une côte écossaise en sirotant son whisky.
[...] Je bois du gin au déjeuner, du whisky le soir. Un grand gin me suffit en milieu de journée, mais, quand la nuit tombe, je trouve le whisky trop tentant. Je le bois coupé d’eau dans un large verre à fond épais… n’importe quelle marque ordinaire vendue dans les boutiques d’Oban (je n’en achèterais jamais sur l’île, à Achnalorn, il y a trop de curieux), mais je crois bien que je suis devenu accro. Trois verres, parfois quatre.
De quoi raviver souvenirs et mémoires.
Amory Clay a eu plusieurs vies, elle a éclusé de nombreux verres, elle a eu quelques amants, elle a connu plusieurs capitales (Londres, Berlin, New-York, Paris, Saïgon, ...) et elle a exercé plusieurs métiers : apprentie-photographe, photographe de mode, photographe de guerre, romancière-photographe.
Son père a essayé de la tuer, elle a été tabassée par des nazis anglais (et oui, on en apprend tous les jours [clic]) et elle s'est même pris une balle Viêt-Cong. 

      L'intrigue :

Un personnage et un destin pareils ne se croisent pas tous les jours ... encore faut-il avoir l'art et la manière de les mettre en pages. 
[...] Je voulais capturer ce moment, cet aimable groupe assemblé dans le jardin par un doux soir d’été anglais, le capturer et le garder prisonnier à jamais. Je sentais confusément qu’il était en mon pouvoir d’arrêter la marche impitoyable du temps et de figer cette scène, cet instant fugace : les dames et les messieurs dans leurs beaux atours qui riaient, insouciants, paisibles. Je les saisirais vite, pour l’éternité, grâce aux propriétés techniques de mon merveilleux appareil. J’avais entre les mains le pouvoir d’arrêter le temps, ou du moins le croyais-je.
[...] Parmi les rares photos que j’ai prises, certaines étaient en couleur, des diapos Kodachrome, qui revenaient cher mais commençaient à s’imposer. Toutefois, même si je voyais bien que ces clichés reflétaient le monde tel qu’il était, je préférais le monde tel qu’il n’était pas : en monochrome. C’était là mon moyen d’expression, je le savais, et cela me travaillait tant que je me suis demandé si quelque chose de vital n’était pas en train de se perdre avec le passage à la couleur. L’image noir et blanc était le trait distinctif consubstantiel à l’art photographique. Là résidait sa puissance, et la couleur lui enlevait de son aspect artistique. Paradoxalement, le monochrome, parce qu’il était de façon si flagrante antinaturel, produisait les meilleures photos.
Dans les années 30, la jeune Amory se bâtit une réputation sulfureuse dans la décadence berlinoise.
Née en 1908, Miss Clay est ce qu'on appelle une femme libre que rien n'attache, ni l'argent, ni les conventions. Quelques hommes peut-être, mais c'est plutôt elle qui s'attache à eux.
Une femme libre et conquérante. Le premier lit qu'elle investit est celui de son oncle ... gay !
Quelques pages et quelques verres plus loin, nous suivrons la jeune photographe devenue reporter de guerre pendant le débarquement.
Encore quelques années, quelques gins et quelques whisky, et ce sera le Vietnam (à presque soixante ans !).
[...] Des éclats se mirent à pleuvoir sur nous et autour de nous. Tout le monde baissa la tête. Je suis sous le feu, songeai-je. Alors, c’est comme ça que ça fait ?
[...] Je fourrageai dans ma musette et en sortis mon deuxième appareil, que j’équipai d’un objectif 50 mm avant d’enrouler la pellicule. La photographe en moi se disait : Ne rate pas ça ! Une contre-attaque. On est sous le feu. Ne rate pas ça.
[...] Les correspondants nous ont surnommées les « petites mamies ». J’ai cinquante-neuf ans, Mary en a soixante-quatre. Nous sommes de loin les journalistes les plus âgées au Vietnam.
Sans peurs et sans regrets, Amory Clay arpente à grands pas la vie, les bonheurs, les amours, les pays, ... alors que le siècle traverse toutes ces guerres (son père reviendra brisé de celle de 1914, elle-même en connaîtra deux autres et y perdra plusieurs de ses êtres chers).
[...] La guerre avait façonné, régi et perturbé ma vie de tant de façons, à travers mon père, Xan et Sholto, que ce zèle que je ressentais devait être une réponse inconsciente à ce besoin plus profond.
[...] Je crois maintenant, avec le recul, que ce que je voulais vraiment, fondamentalement, c’était me confronter de nouveau à la guerre.
Le lecteur sous le charme est bien en peine d'expliquer ce qui lui arrive après avoir goûté au breuvage concocté par William Boyd : une étrange alchimie entre un superbe portrait de femme, un hymne à la photo et aux photographes, une traversée fulgurante de notre siècle, ...

Pour celles et ceux qui aiment la photographie.
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samedi 1 août 2015

Cinq photos de ma femme (Agnès Desarthe)

Le vieil homme et le peintre.

On ne connaissait pas encore Agnès Desarthe et ce premier album qui ne contient pourtant que Cinq photos de ma femme, s'avère très prometteur.
Max a dépassé les 80 balais et s'ennuie un peu depuis qu'il s'est retrouvé veuf, ses deux enfants perdus à l'autre bout du monde.
[...] Max s'était longtemps appelé Mathusalem. C'était le nom que lui avait donné sa mère. Au début, les gens s'étaient moqués, lui disant qu'il était mignon mais un peu ridé. Elle riait avec eux et leur répondait : "Il nous enterrera tous !"
Elle fut la première à vérifier sa prédiction. Une semaine avant les trois ans de Mathusalem, elle mourut d’un empoisonnement du sang.
Obsédé par le souvenir de son épouse, le voici à deux doigts de dialoguer avec son fantôme.
[...] Debout dans sa cuisine, Max saupoudrait sa tranche de colin d’échalotes émincées. « Une pincée de sel, une pincée de poivre, et hop ! On referme la papillote. » Il se rendait compte qu’il parlait tout seul, mais il avait décidé de s’accorder ce droit dans deux circonstances : préparation des repas et bricolage. À chaque fois qu’il devait planter un clou, il s’autorisait un bilan de la situation : « Il va falloir que je trouve une solution. Si je plante trop haut, je serai gêné par le placard ; si je plante trop bas, ça traînera dans l’évier. »
Il ne s’agissait pas de tromper la solitude – Max n’avait jamais souffert de ce mal – mais plutôt de commenter l’action pour lui donner plus de poids, s’assurer qu’on n’oubliait rien.
Max prend le diable à bras par les cornes et, armé de quelques photos de sa défunte (cinq pour ceux qui ont suivi), se met en tête de faire peindre son portrait (décidément, c'est l'année Littérature et Peinture [1] [2]).
Notre ami Max (les présentations faites par Agnès Desarthe auront vite fait de nous transformer en ami de Max), notre ami Max se met donc en quête du peintre qui saura lui restituer le je ne sais quoi du regard de son épouse (un je ne sais quoi que l'on ne voit même pas sur les photos - vous voyez ?).
[...] Il se réjouissait à l’idée de la fixer enfin, de caler son joli visage triangulaire dans un cadre doré et de passer des heures, en son immobile compagnie, à discuter en silence.
En homme consciencieux, Max consultera même plusieurs artistes.
Voilà on vous a tout dit. C'est à dire rien.
Car ce roman d'Agnès Desarthe, ce petit bijou, ne peut guère se résumer.
Il faut, au rythme du vieux Max, se laisser porter par la prose, la presque poésie, de l'auteure : tout cela pétille d'intelligence et de fraîcheur (on dirait du champagne), d'humour et d'auto-dérision.
L'esprit rappelle un peu celui d'Echenoz même si le style est bien différent.
Les chapitres voient défiler les trois ou quatre peintres que Max va consulter, ses cinq photos en poche. Autant d'occasions pour des rencontres insolites, de savoureux dialogues et de pertinentes digressions.
Ce n'est pas une galerie de portraits, mais une galerie de peintres.
On se doute bien que l'on n'obtiendra guère plus que quelques images et quelques souvenirs de l'épouse défunte : on sait bien que ce n'est pas la destination ou le portrait qui importent mais le voyage et les rencontres faites en chemin. Finalement on en apprendra beaucoup plus sur Max que sur sa femme, un Max qui tel Dorian Gray, semble rajeunir au fil des chapitres et de sa quête du portrait idéal.
Les différentes rencontres sont un peu inégales (celle du couple d'étudiants par exemple) mais les derniers chapitres avec la vieille dame (Nina) sont un véritable feu d'artifice : on jubile à la lecture des dialogues entre ces deux vieux philosophes.
[...] Du temps de sa jeunesse à lui, les filles n’arrêtaient pas de tomber enceintes, on hésitait presque à les embrasser. Chaque femme était un ventre, fertile malgré elle. La vie était un accident. C’était embêtant, mais au moins, on avait une chance d’être surpris, dépassé par les événements. Le contrôle des naissances, ce n’était pas rien. Quelle femme, quel homme, en toute conscience, pouvait affirmer vouloir un enfant ? Pour quoi faire ? Le monde est-il si beau ? Pour l’élever comment ? Quel fou aurait l’idée de s’improviser jardinier ? Il faut du savoir-faire, en cela comme en toute chose. Qui peut se considérer digne et capable de cultiver ces fleurs tellement plus vulnérables et dangereuses que les autres ? Max avait soudain l’impression qu’on avait retiré le joker du jeu de cartes. À quoi bon poursuivre si le hasard était exclu de la partie ? Voilà que je me mets à penser, s’étonna le vieil homme. Il s’en voulut aussitôt.


Pour celles et ceux qui aiment les vieux monsieurs.
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