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samedi 24 janvier 2026

Que d'os ! (Cabanes, Headline, Manchette)

[...] Continuer à cavaler.


Dans la famille Manchette je voudrais le fils pour adapter un scénario très Série Noire dans une ambiance seventies. Castagne et humour de rigueur.
Mais ce n'est sans doute pas la meilleure adaptation de la série.

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, l'album (104 pages, octobre 2025) :

Bon sang ne saurait mentir, le journaliste Doug Headline (alias Tristan Manchette) n'en finit pas, pour notre plus grand plaisir, d'adapter en BD les polars d'un papa qui s'appelait Jean-Patrick Manchette.
Et c'est le plus souvent Max Cabanes qui l'accompagne aux pinceaux.
Après La princesse de sang ou encore le remarquable Fatale, voici Que d'os !, un album adapté du roman éponyme de JP Manchette paru en 1976 et second épisode (après le célèbre Morgue pleine) des enquêtes du détective Eugène Tarpon.

Le canevas et les personnages :

La France des années 70 dans une ambiance très Série Noire.
Une vieille dame contacte le détective Eugène Tarpon pour retrouver sa fille.
La jeune femme serait soi-disant partie avec son chéri mais la vieille dame sera abattue avant d'en apprendre plus. Eugène Tarpon échappe de peu au même sort.
« C'est un miracle qu'ils ne vous aient pas encore coincé. Il va vous falloir un miracle par jour, pour continuer à cavaler. »
Apparemment la jeune femme aurait reconnu quelqu'un, son père, Fanch Tanguy un ancien collabo que l'on croyait mort en 44. 
« Vers 43, il a viré au voyou pur. Un peu milicien, un peu Gestapo française. Il était branché sur la rue Lauriston. Racket, extorsion de fonds, torture ... ».
Visiblement personne ne veut voir remuer ces histoires : passé fasciste de certains français, financements politiques occultes, blanchiment d'argent sale, secte douteuse, ... Tarpon n'a que l'embarras du choix !

♥ On aime :

 Ambiance seventies. Le détective Tarpon fonce dans le tas, d'abord, et réfléchis, ensuite. Ça castagne mais on sourit souvent à cet humour désabusé, très Série Noire.
Malheureusement le scénario manque de tenue et ça part dans tous les sens. Sans doute est-ce dû à une trop grande fidélité au texte qui se conforme mal au format réducteur de la BD. Il aurait fallu élaguer.
Le résultat est un album très en-deçà des Fatale ou La princesse de sang qui étaient remarquables.
 Côté dessins, Max Cabanes a repris, série oblige, le style hachuré de l'album Morgue pleine avec un gros travail sur l'expressivité des visages et des gueules patibulaires que l'on dirait sorties d'un film noir de l'époque, façon Eddy (Constantine ou Mitchell au choix).

Pour celles et ceux qui aiment les séries noires.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 19 janvier 2026

Les années perdues (John Harvey)

[...] Des gens comme ça.


Deux époques (1981 et 1992), deux séries de braquages, deux enquêtes.
Le britannique John Harvey excelle dans la peinture sociale de l'Angleterre des années Thatcher et l'on retrouve ici avec plaisir l'inspecteur Resnick, grand amateur de jazz et de blues, même si ce n'est pas le meilleur épisode de la série.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (480 pages, 1998 réédition janvier 2026, 1993 en VO) :

Dans l'univers abondant et varié du polar britannique, John Harvey est l'un de nos écrivains préférés.
Avec la série des enquêtes du policier Charles Resnick, cet auteur qui va aujourd'hui sur ses 90 ans, s'était fait une spécialité de la peinture sociale des années Thatcher dans une ville provinciale du centre de l'Angleterre, Nottingham, dans la région des Midlands.
Les années perdues est la cinquième enquête de Resnick, parue en 1993, publiée en français en 1998 et rééditée aujourd'hui chez Payot/Rivages pour cette rentrée littéraire de l'hiver 2026.
La traduction est signée Jean-Paul Gratias.

Le pitch et les personnages :

Charles Resnick est donc l'un des shérifs flics de Nottingham. 
D'origine polonaise, il apprécie le jazz, le whisky et les chats.
Le récit va alterner deux époques et deux enquêtes : en 1981, Resnick est encore marié et enquête sur une série de braquages avec un collègue un peu ripoux.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis.
Onze ans plus tard, en 1992, Resnick est désormais divorcé mais il a pris du galon, de la maturité, de l'expérience. Et du poids.
Une série de braquages particulièrement violents et réussis met de nouveau la police sur les dents.
Bref, en onze ans la société anglaise n'a guère changé, seuls les hommes ont un peu vieilli.

♥ On aime :

 Les intrigues policières de John Harvey sont surtout le prétexte à une description minutieuse de la société anglaise des années Thatcher. Autant dire que misère et délinquance, chômage et violence, sont au cœur de chaque histoire.
C'est la consistance des personnages, secondaires ou principaux, leur authenticité, qui fait la force de ces romans. 
Harvey s'intéresse à ses personnages qui sont denses, fouillés, complexes, mais qui restent toujours des gens ordinaires. Il fait preuve d'une réelle empathie pour toutes ses créatures, les bonnes comme les mauvaises.
 La prose de John Harvey est soignée, il n'y a pas d'autre mot. 
C'est une lecture fluide, intelligente et très agréable.
Un peu dans le style du suédois Henning Mankel, pour le côté social et humain, et surtout de son presque compatriote l'écossais Ian Rankin, pour le côté désenchanté et désabusé.
Pas d'effets tonitruants, ni dans l'intrigue ni dans le style, mais une écriture qui se place très très au-delà des polars tgv qu'on n'arrive pas toujours à éviter.
J'avoue tout de même que cet épisode n'est pas mon préféré de la série (difficile à dire, peut-être une intrigue moins prenante ou le mélange des deux époques ...). Mais il y en a plein d'autres à découvrir !

Pour celles et ceux qui aiment le jazz et le blues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Payot / Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 9 janvier 2026

La trilogie berlinoise

[...] Bernie, il a parfois un humour déroutant.


Un sans faute pour cette relecture en images de la fameuse Trilogie Berlinoise, quand Philip Kerr nous entraînait aux côtés du détective Bernie visiter les sombres coulisses du Berlin nazi. Avec fidélité au texte original, ces deux premiers albums de Pierre Boisserie et François Warzala redonnent une nouvelle jeunesse à ces polars devenus légendes.

❤️❤️❤️❤️❤️

Les auteurs, les albums (144 pages, novembre 2021 et avril 2025) :

Ah la Trilogie Berlinoise ! Quel amateur de polars n'a jamais eu cette série culte entre les mains ?
Une série qui a même désormais ses pages Wikipedia.
On l'avait découverte à sa réédition en 2008 (même si les premières éditions en français dataient des années 90) et les enquêtes de Bernie Gunther dans le Berlin nazi venaient à point nommé pour nous sortir du matraquage marketing autour d'une autre saga culte, celle du suédois Stieg Larsson avec Millénium : au début des années 2000, le rayon polar envahissait les tables grand public des libraires.
Près de vingt ans plus tard, nous sommes de nouveau bien gâtés avec cette adaptation en BD, particulièrement réussie.
Deux albums sont disponibles (aux éditions Les Arènes) qui correspondent aux deux premières novellas de la trilogie.
L'été de cristal est sorti en novembre 2021 et La pâle figure en avril 2025.
Le scénario de Philip Kerr (décédé en 2018) est adapté par Pierre Boisserie, un habitué des intrigues historiques, et les dessins sont signés François Warzala.

Le canevas et les personnages :

Le personnage clé de cette mini-série c'est bien entendu le flic Bernie Gunther. 
Selon les époques et les épisodes, on le retrouve tantôt flic à la Kripo (la KriminalPolizei du Reich dont le siège - l'Alex - se trouve Alexander Platz au centre de Berlin), tantôt comme simple détective privé, ou même détective du célèbre hôtel Adlon. 
Un amateur de jolies femmes et de bons alcools, aussi désabusé qu'impertinent, qui peut évoquer un Philip Marlowe ou un Nestor Burma.
Dans les années 30 il était bien difficile de ne pas composer avec le pouvoir nazi et Bernie est un personnage complexe, qui se permet de côtoyer les figures les plus emblématiques du Reich (les Göring, les Himmler, les Heydrich, ... l'auteur était plus soucieux de pédagogie que de vraisemblance). 
Heureusement son humour grinçant et sarcastique lui permet de garder ses distances en évitant une trop grande compromission avec les nazis.
« - Avez-vous lu Mein Kampf ?
- Ce vieux bouquin qu'ils distribuent aux jeunes mariés ? Pour moi, c'est la meilleure raison que j'ai trouvée de rester célibataire. »
« La seule raison pour laquelle il n'y a pas de miroir dans les toilettes de l'Alex, c'est pour que personne ne soit obligé de se regarder en face. »
« Au fond, le plus surprenant dans tout ceci était ma capacité à être encore surpris par ce qui se passait en Allemagne. »
Ce qui lui vaudra également quelques dangereuses inimitiés.
Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes en égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime.
« - Pour quelle raison avez-vous quitté la Kripo ? L'avez-vous quittée de votre propre chef, d'ailleurs ? [...]
- C'est moi qui suit parti. Je ne suis pas national-socialiste, et si vous n'êtes pas avec eux, vous êtes contre eux. Alors ils se seraient débarrassés de moi de toute manière.
[...] - De nos jours, j'enquête sur les disparitions, en forte hausse depuis que les nationaux-socialistes sont au pouvoir.
- Ne fais pas attention à ce que dit Bernie, il a parfois un humour déroutant. »
Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 alors que l'Allemagne prépare les JO de Berlin, en pleine ascension du parti National-Socialiste.
Le titre en VO (March violets) évoque « les violettes de mars », lorsque fleurirent toutes les adhésions "spontanées" à ce parti nazi sans qui les affaires ne peuvent prospérer et le trafic pour obtenir un "petit" numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la nouvelle doctrine en vogue.
À la demande d'un riche patron, le détective Bernie enquête sur le meurtre de sa fille et de son gendre nazi. 

Le second album, La pâle figure (le titre fait référence à Nietzsche), nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes.
Le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer ... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal ...
Une fois que tout le contexte a été mis en place dans le premier tome, ce second épisode est encore plus fluide et l'intrigue, bien homogène, bien rythmée, en est encore plus captivante.

Il nous reste à attendre impatiemment le prochain épisode qui devrait reprendre Un requiem allemand : 1947, la guerre est enfin terminée et Vienne est devenue un nid d'espions.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Le texte de cette BD est assez bavard (notamment avec le monologue intérieure de Bernie en voix off) et reste particulièrement fidèle au bouquin de Philip Kerr, souvent mot pour mot. Les enquêtes policières ne sont que le prétexte à une visite guidée très complète de l'Allemagne nazie et chaque épisode met en scène des événements bien réels.
 La série de Philip Kerr avait été abondamment surexploitée par les éditeurs et s'était un peu usée au fil du temps : ces albums tombent à pic pour donner un petit coup de renouveau à ces intrigues qui sont restées passionnantes et surtout très instructives. 
Il est vraiment plaisant de se livrer à la relecture de ces grands classiques.
Même si ces albums peuvent toutefois se lire sans connaître l'original, je pense, et donneront peut-être envie de s'y (re-)plonger.
 Le dessin de Warzala est celui d'une ligne claire franco-belge très pure qui rappelle Blake et Mortimer, et dont le trait un peu désuet convient parfaitement à cette reconstitution des années 30. 
Dessin et mise en page restent plutôt sages pour laisser toute sa place au récit.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 7 janvier 2026

God bless America (PF Radice)

[...] Sur les traces d'un tueur et d'une bombe.


PF Radice signe une très belle adaptation du roman noir de Richard Morgiève (Le Cherokee) : « l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe ». Une relecture originale et très convaincante.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (208 pages, janvier 2026) :

Pierre-François Radice est ... professeur de sculpture ! Côté dessin, il a donné dans les albums jeunesse et d'autres comme "La cuisine en BD" ! 
On avait donc peu de chances de le croiser jusqu'à ce God bless America, adaptation d'un roman noir de Richard Morgiève : Le Cherokee, une histoire un peu étrange qu'on avait lue en 2020.
PF Radice avait également publié un album sur Al Capone (pas lu ici).

Le canevas et les personnages :

Utah. 1954, en pleine guerre froide, les américains ont peur de tout le monde. 
« C'est l'histoire d'un shérif et d'un agent du FBI sur les traces d'un tueur et d'une bombe. » 
La nuit du 26 septembre, des phénomènes étranges commencent à survenir.
Quelques disparitions, une voiture abandonnée au bord de la route, le crash d'un avion de chasse ... sans pilote à bord.
Le lendemain, la bombe atomique de l'avion n'est plus là (ce sera le McGuffin de l'histoire), « beaucoup de citoyens ont aperçu l'avion hier soir », l'armée investit la région et le standard du poste de police reçoit « de nombreux appels pour des extraterrestres, les communistes qui attaquent, les militaires qui arrivent et une soucoupe volante ... »
Nick Corey est le shérif de Panguitch. Un homme à l'enfance difficile et à la vie agitée (l'écrivain Richard Morgiève également d'ailleurs).
Avec l'aide d'un agent du FBI, Corey se lance à la poursuite d'un tueur en série surnommé le dindon à cause de son rire sinistre (à moins que ce ne soit le tueur qui pourchasse Nick Corey ?) .
Au milieu de tout ce bazar, le shérif Corey est « obligé d'aller au bout de toutes les voies du labyrinthe, en espérant que l'une d'elles ne se terminerait pas en cul-de-sac ». Il traîne ses bottes de faux cow-boy sans trop y croire, un brin désabusé.
« Je me sentais bien dans mes bottes. Par la fenêtre, le far-west crevait. Dans pas longtemps, il n'y aurait plus que des lignes électriques, des routes et des distributeurs de coca. Les hommes avaient tout foutu en l'air et continuaient. Faudrait aller sur Mars pour continuer à tout démolir. »
Pendant quelques pages, une lueur d'espoir : quand Nick file le parfait amour avec ..., mais chut ! on va quand même pas tout vous dire !

♥ On aime beaucoup :

 Très fidèle au roman de Morgiève (une sorte de pastiche d'un thriller très américain, écrit par un frenchy bien de chez nous), cet album en est une belle adaptation. 
Le bouquin original était un peu longuet, voire touffu, et le format de la BD oblige à réduire, à mettre en avant certains aspects, certains moments et à en occulter d'autres. Cela ne nuit nullement au récit mais PF Radice nous propose plutôt, avec intelligence, sa relecture personnelle de l'original. 
 Le résultat est un sacré bon roman noir qui ravira les fans de Morgiève mais qui surtout pourra plaire à tous ceux qui n'ont pas encore lu Le Cherokee. Sacrée réussite.
Un excellent polar en images qui se balance au rythme chaloupé du pickup bringuebalant sur les pistes, celui des rednecks des hauts plateaux.
 Le noir et blanc est très à la mode et le dessin de PF Radice est un crayonnage aux dégradés de gris du plus bel effet qui sert parfaitement le propos un peu sombre de cette histoire qui est tout sauf un conte de fées.
Le grand format (22 x 32) laisse une large place aux dessins qui ne se laissent pas envahir par les phylactères, pourtant nombreux.
Avec sa couverture originale et réussie, l'album est un bel objet de plus de 200 grandes pages tirées sur papier épais.

Pour celles et ceux qui aiment l'Amérique des années 50.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Sarbacane (SP).
Ma chronique dans les revues BenzineCulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapasocontrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

 On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
 On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
 Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
 L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 15 décembre 2025

Rósa & Björk (Satu Rämö)

[...] Le peuple caché se trouvait à proximité.


Voici le second épisode de la série policière ouverte par la nouvelle voix du polar islandais : une voix qui cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö maîtrise les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et on poursuit la visite de son île d'adoption en compagnie d'une fliquette attachante.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (432 pages, septembre 2025, 2023 en VO) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise.
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande !
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot !
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : l'an passé Hildur était son premier, le premier d'une série (qui vient d'être ré-édité en poche) et voici le second épisode Rósa & Björk.
Des polars très islandais écrits par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... voilà bien le summum du polar nordique !
Aleksi Moine assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

La série a débuté l'an passé avec Hildur, c'était le prénom de la fliquette, Hildur Rúnarsdóttir.
Hildur a longtemps travaillé pour « l’unité des enfants disparus d’Islande à Reykjavík » avant de se retrouver à Ísafjörður, une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande dans les Fjords de l'Ouest.
On la retrouve ici avec son collègue Jakob, le stagiaire ... venu de Finlande et grand amateur de tricot : voilà quelqu'un qui ressemble fort à un avatar de l'auteure ! 
Depuis le premier épisode, on sait que Rósa & Björk, ce sont les prénoms des deux jeunes sœurs de Hildur, disparues sur le chemin de l'école quand toutes trois étaient enfants : avec ce second roman, on en apprendra plus sur cette mystérieuse disparition, très islandaise, encore plus islandaise que vous ne l'imaginez.
Fidèle à ce qui est désormais sa marque de fabrique, Satu Rämö tricote plusieurs intrigues sur plusieurs époques. Les chapitres nous guident de l'une à l'autre et le lecteur se doute bien que certains fils de la pelote de laine vont se nouer pour révéler le motif final : des portraits de femmes islandaises où il sera bien sûr question de secrets de famille enfouis dans le passé. 

♥ On aime :

 On l'a vu dès le premier épisode, la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, une petite île où tout le monde se connait, les drames qui ont leurs racines dans le passé, la violence domestique, tout y est, jusqu'au fameux petit peuple caché d'Islande, le Huldufólk des elfes ou des lutins.
« Brouillard. Quand il était épais, c’était le signe que le peuple caché se trouvait à proximité. Ce peuple invisible vivant dans la nature ne se montrait aux humains que lorsqu’il le voulait bien.
Des récits innombrables parlaient de bergers qui s’égaraient dans les montagnes après avoir perdu le sens de l’orientation dans le brouillard dense. S’il s’agissait d’un homme de bien, le peuple caché l’aidait à retrouver sa route et à rentrer chez lui. Si le peuple caché considérait qu’il s’agissait d’une personne immorale, ils l’éloignaient de sa maison en la séduisant et la guidaient jusqu’à un éperon rocheux pour qu’elle tombe et se tue. »
 Et puis l'auteure et l'un de ses personnages (le stagiaire finlandais Jakob) ne sont pas des natifs de l'île et à ce titre, ils portent tous deux sur le pays, ses habitants, leur mode de vie, un regard décalé qui nous aide à mieux connaître les islandais. Sans tomber dans le guide touristique, un roman de Satu Rämö nous en apprend plus, ou plus facilement, qu'un polar d'un 'véritable' auteur islandais.
Il y a donc plein de bonnes raisons de découvrir cette nouvelle série policière, islandaise ou finlandaise on ne sait pas trop !

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 5 décembre 2025

Brûlez tout (Christophe Molmy)

[...] Servitude et grandeur policières.


Complosphère et réseaux sociaux : l'air des temps modernes souffle fort dans les couloirs du Bastion de la PJ où le dernier polar de Christophe Molmy a obtenu le Prix du Quai des Orfèvres 2026.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (355 pages, novembre 2025) :

Christophe Molmy fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien responsable de la BRI parisienne, celle qui mena l'assaut contre les terroristes du Bataclan en novembre 2015.
Son dernier polar, Brûlez tout, vient de se voir décerner le prix du Quai des Orfèvres.

Le pitch et les personnages :

Molmy prend tout son temps pour installer ses personnages : quelques enquêtes et péripéties nous sont même servies en guise de hors d'oeuvre avant le plat de résistance.
Le lecteur va se retrouver embarqué à la PJ dans le 'groupe' de Sacha Letellier, aux côtés de Coline, de Yannick et du jeune Louis. 
L'ambiance est classique, façon série tv policière, chacun des flics traîne quelques casseroles perso mais tous sont d'excellents enquêteurs de terrain.
Du moins jusqu'à une filature qui tourne très mal : « interpellation ratée. Ce n’était qu’un événement malheureux, imprévisible. Personne n’était responsable… Mais chacun se sentait coupable. »
Le 'groupe' se retrouve sous tension, au bord de l'implosion. 
Et voilà que les réseaux sociaux et la complosphère s'emballent pour un mystérieux groupuscule de Watchmen qui appellent à la révolte, façon Acte XXXII des Gilets Jaunes : incendies de banques, tabassages de personnalités désignées à la vindicte populaire, ... les autorités sont débordées et mettent la pression sur le groupe de Sacha : « au boulot, trouvez-moi un coupable ! ».
Ce scénario (anticipation ? politique-fiction ?) est mis en place de façon plutôt crédible et tiendra le lecteur en haleine jusqu'au bout. 

♥ On aime :

 On tient là un bon polar de facture plutôt classique : une équipe de flics (un 'groupe' d'investigation de la PJ) avec des personnages bien travaillés, un scénario solide à rebondissements, quelques surprises et une intrigue sur laquelle souffle l'air du temps (Gilets Jaunes, complosphère, réseaux sociaux, ...). 
Honnêtement, je redoutais que Christophe Molmy en fasse un peu trop dans ce registre techno-branché mais fort heureusement il ne cède pas à la facilité.
Le tout est servi par une prose fluide, rythmée et sans surprise : voilà un roman qui plaira aux fans de fictions policières à la française.
 On notera au passage que les propos des Watchmen ne donnent pas tant que ça dans le délire complotiste et sont plutôt à décrypter avec lucidité car ils ne sont pas dénués de fondement, loin s'en faut. Tout comme les personnages de Sacha Letellier et de son indic François De Bray, ces discours véhéments participent au ton noir et désabusé du roman : en bref, notre société part en sucette !

Pour celles et ceux qui aiment les séries tv.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard et à NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 3 décembre 2025

Captagonia (Pierre Pouchairet)

[...] L’affaire du trafic de captagon.


Et si la drogue devenait une arme de destruction massive ?
Ce polar, très documenté, nous emmène en Syrie et au Moyen-Orient, au cœur du trafic de 'captagon', la drogue des djihadistes.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Le breton Pierre Pouchairet fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien officier des stups qui a œuvré en France mais aussi au Moyen-Orient. Autant dire qu'il connait un peu son sujet !
Avec Captagonia, il nous emmène au cœur d'un juteux trafic de drogue, celui du dérivé du Captagon, une pilule que l'on a coutume (à tort) d'appeler la drogue des djihadistes.
Le roman a reçu le Prix du roman d’espionnage décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale et vient d'être ré-édité en poche.

Le contexte :

À l'origine, le Captagon est un médicament psychotrope à base de fénétylline (une sorte d'amphétamine) vendu au début des années 60 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe.
Après son interdiction à cause des risques et des effets secondaires, c'est la Bulgarie qui se lance dans la contrefaçon dans les années 90, mais avec son entrée dans l'Europe (2004), la production va devoir s'exporter ensuite au Liban et en Syrie.
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État. »
« La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière , soit dix pour cent de son PIB. »
Le produit actuel est utilisé comme un substitut bon marché à la cocaïne et c'est au Moyen-Orient et notamment dans la péninsule arabique (en Arabie Saoudite via la Jordanie) que l'on trouve le plus de 'consommateurs'.
Le livre prémonitoire a été publié quelques semaines avant la chute du régime baasiste fin 2024, et quelque temps après, le chef du groupe rebelle syrien qui a défait Bachar El-Assad, déclarait que l’ancien président avait « semé le sectarisme et le captagon ».
L'auteur, qui s'est soigneusement documenté, ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à désigner clairement les coupables :
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État.
[...] La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière, soit dix pour cent de son PIB.
[...] Une grande partie du trafic est organisée par Maher El Assad, le frère de Bachar, mais il n'est pas le seul. D'autres entités militaires sont impliquées.
[...] Le trafic était organisé et encadré par le Mukhabarat, les services secrets syriens. »

Le pitch et les personnages :

Dans ce livre sur le front de lutte contre la drogue, l'Europe doit faire face à une menace sans précédent.
« [...] L’idée était bien de diversifier la clientèle en s’attaquant au commerce européen, peu touché par le captagon.
[...] Le chef de l’antenne du FSB à Damas, c’est lui qui a imaginé et proposé à Moscou un plan [...]. Pour les Russes, l’idée est de mener ce plan machiavélique loin de leur territoire.
« Il y aurait des milliers de morts. On ne peut pas en évaluer précisément le nombre, mais je pense qu’il pourrait s’agir de dizaines, voire de centaine de milliers de victimes.
[...] L’affaire du trafic de captagon, bien que classée secret défense, était aujourd’hui en tête de toutes les préoccupations. »
Interpol, la DGSE et plusieurs autres services plus moins secrets lancent une opération en Jordanie puis en Syrie, pour enrayer le trafic de drogue vers l'Europe.
C'est Maïssa Thabet, une fliquette franco-palestinienne, qui se retrouve chargée de repérer les trafiquants et leurs labos en Syrie : « elle n’en avait pas terminé avec son nouveau job de Mata-Hari » et elle va devoir jouer les apprentis espionnes.
« Ce qu’on lui demandait n’était ni plus ni moins que de procéder à une action d’infiltration en territoire hostile. Une opération barbouzarde. »
Le lecteur fidèle de Pouchairet pourra également retrouver Léanne Vallauri, l’héroïne des romans bretons de cet auteur, puisque l'intrigue comme la drogue prennent leur source au Moyen-Orient bien sûr avec Dubaï, Amman ou Damas, mais vont se projeter jusqu'en Bretagne.

♥ On aime un peu :

 Pouchairet invite son lecteur à un véritable briefing sur le trafic de captagon. L'auteur maîtrise son sujet et ses personnages vont nous expliquer en détail ce qu'est cette drogue, qui la fabrique, qui l'achemine, qui la revend et à qui.
Cet exposé terriblement instructif est tout à l'honneur de cet ancien flic des stups qui dédie même son livre à « tous les hommes de l'ombre qui œuvrent au quotidien pour la sécurité de notre pays »
Pour s'assurer de notre attention, il imagine même un scénario catastrophe, faisant de cette drogue une arme de destruction massive en Europe. Un scénario tout aussi crédible que celui d'avions allant percuter les tours du World Trade Center.
 Si l'aspect documentaire est rigoureusement travaillé (tout cela est vraiment très instructif), le lecteur reste un peu sur sa faim pour ce qui est du volet thriller ou espionnage. L'intrigue de ce polar est un peu lourde à faire décoller et il est difficile de s'intéresser aux différents personnages qui, hormis la fliquette franco-palestinienne, sont dépeints à grands traits un peu stéréotypés. 
Si ce livre est assurément à lire comme un dossier très instructif sur une réalité peu connue du public, il ne prétend pas au titre de thriller de l'année mais doit se lire plutôt comme une série B avec quelques retournements rocambolesques de dernière minute. Pour le suspens.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio et un article du Monde.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 décembre 2025

Du sang sur les pierres (Adrian McKinty)

[...] J’ai jamais rien vu de pareil.


McKinty est l'un des auteurs de polars anglo-saxons les plus attachants, tout comme son héros Sean Duffy, le seul flic catholique de la police protestante d'Ulster. 
On retrouve ici aussi bien l'humour sarcastique que le stress des années 80 et des "Troubles" qui font tout le charme de cette solide série irlandaise.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (432 pages, octobre 2025, 2016 en VO) :

Adrian McKinty est un irlandais de la région de Belfast, parti vivre aux US puis en Australie, qui aura longtemps attendu le succès après avoir bouffé de la vache enragée comme on dit [clic].
Fort heureusement il a persévéré et on l'avait découvert en 2013 avec Une terre si froide, première enquête de son héros Sean Duffy, un flic catholique égaré dans les rangs de la police protestante d'Ulster.
Et puis la trilogie s'est faite série au long cours : voici le dernier épisode en date (pour la traduction française) qui a pour titre Du sang sur les pierres.

Le pitch et les personnages :

Sean Duffy est peut-être le seul flic catholique dans toute la police protestante d'Ulster.
Un brin paranoïaque, le flic catholique vérifie soigneusement sa voiture avant de démarrer, des fois que les jeunes du quartier lui aurait collé une bombinette sous le châssis. Un véritable running gag à l'ironie un peu amère, surtout dans cet épisode (mais chut !).
« Je prends mon arme, sors de la maison et vérifie d’abord sous la BMW qu’il ne s’y trouve pas de bombe à interrupteur au mercure. C’est bon. »
Au fil des épisodes on s'est attaché à ce flic un brin intello :
« — Un diplôme d’ingénieur, c’est un peu plus utile que ton… C’était quoi, déjà, ce truc de branleur que t’as étudié – philo ?
— Psycho. »
Et qui finalement sort un peu du lot de ceux que l'on fréquente habituellement au rayon polars.
« Le policier qui a des problèmes de dépendance affective et des soucis avec sa copine. Ça suffit les clichés, quoi ! »
On voit que l'humour acide n'est pas ce qui fait défaut ni à McKinty ni à Sean Duffy.
D'ailleurs « l’idiome par défaut de cette ville est le sarcasme ».
Duffy est flic à Carrickfergus et « la ville de Carrickfergus est dotée d’un nombre embarrassant d’usines désaffectées. Ouvertes dans l’optimisme des sixties, fermées par le pessimisme de la décennie suivante, et près de tomber en ruine, aujourd’hui, dans l’apocalypse du milieu des années quatre-vingt.  ».
Une délégation d'industriels venus des pays du nord est donc la bienvenue pour redynamiser l'économie moribonde du patelin.
« — Je croyais que c’étaient des Suédois, ces visiteurs. Volvo, Saab, un truc du genre ?
— Non. Pas des Suédois. Des Finlandais. Et pour des téléphones, pas des voitures.  »
On leur fait visiter les friches industrielles prêtes à les accueillir et même le château médiéval, haut lieu de la culture locale. 
Le lendemain on découvre du sang sur les pierres au pied du donjon, le cadavre d'une journaliste qui les accompagnait. Qui donc l'a suicidé et pour étouffer quels secrets ?
Le château était fermé et Sean Duffy va devoir jouer les Rouletabille pour démêler ce vrai-faux suicide. 
Voilà bien « une affaire insolite n’importe où dans le monde, mais particulièrement étonnante dans l’Ulster des Troubles, où les meurtres ne sont jamais baroques ou complexes ».
« Personne ici n’a jamais rien vu de pareil.
— J’ai jamais rien vu de pareil, dit le sergent à côté de moi. »

♥ On aime :

 Nous revoici donc en 1987 en Irlande du Nord, dans ce « pays déchiré par une guerre civile interconfessionnelle », dans « cette maudite ville de Carrick pendant ces maudits Troubles de l’Irlande du Nord ». Cette période, celle des années 80 et de ces fameux "Troubles", nous ne la connaissons pas toujours très bien et surtout nous l'avons un peu oubliée.
« Vous ne savez pas. Vous n’avez pas idée. Vous n’y êtes pas. Pour vous, les années quatre-vingt, c’est le triomphe de Thatcher, les Argentins vaincus aux Malouines, le pétrole de la mer du Nord, les syndicats brisés, le pas de deux de Reagan & Thatcher. Pour vous, mais pas pour nous.
Pour nous, c’est les hélicoptères, les nuages bas, les soldats. »
L'IRA, le MI5, les milices paramilitaires orangistes et la Special Branch font toujours partie du décor.
 Avec quelques péripéties ironiques en guise de séquence d'ouverture, puis avec le mystère du château entièrement clos, Adrian McKinty joue avec son lecteur et les codes du roman policier.
Mais il ne perd jamais de vue ses thèmes de prédilection : les réalités quotidiennes en Ulster pendant ces "Troubles", les réseaux de corruption, l'impunité des riches ou des puissants, ...
Avec les polars noirs de McKinty, les mots de justice ou d'ordre perdent souvent tout leur sens.
 Et puis ce sont toujours des romans dont la trame fictionnelle entremêle soigneusement quelques fils d'histoires vraies : ici, on va retrouver le sulfureux présentateur vedette anglais Jimmy Savile (fait chevalier par Margaret Thatcher et même par le pape !) et le sinistre institut pour jeunes délinquants Kincora (rebaptisé Kinkaid dans le roman).

Pour celles et ceux qui aiment les irlandais.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fayard et à NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et CulturAdvisor.

vendredi 28 novembre 2025

Point de fuite (Estelle Tharreau)

[...] Prisonnier des glaces arctiques.


Un aéroport bloqué par la neige et la glace. Quelques personnages cloîtrés dans cet espace confiné. Quels liens y'a-t-il entre eux ? Dans ce thriller énigmatique, Estelle Tharreau distribue les cartes une à une jusqu'au dénouement surprise.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (256 pages, novembre 2025) :

On avait découvert Estelle Tharreau l'an passé avec Contre l'espèce, une fable d'anticipation captivante mais très dérangeante car elle questionnait avec force notre monde actuel.
La revoici avec Point de fuite, encore un titre à tiroirs puisqu'il peut s'agir aussi bien d'une belle perspective (comme les lignes de fuite que suggèrent la couverture) que d'une simple négation (car dans ce huis-clos, y'aura-t-il une fuite possible ?).

Le pitch et les personnages :

Un aéroport (lieu toujours très cinégénique, on l'a lu récemment encore avec Roissy), un aéroport donc mais bloqué par le froid et la neige.
« L’aéroport ressemblait à un immense paquebot ne pouvant plus avancer, prisonnier des glaces arctiques.
[...] Ne tardez pas. On va tout boucler pour se confiner. 
[...] L'alerte avait également été transmise. Tout devait être prêt pour parer l'impact des bourrasques, des congères, du gel, mais surtout, des avions cloués au sol et de la déferlante de voyageurs harassés, anxieux, perdus, furieux. »

Les aéroports sont des havres privilégiés en dehors du monde, du temps : on y est en transit, toujours entre deux, entre un départ ou une arrivée, une escale ou une autre.
Des possibles et des futurs, en veux-tu, en voilà.
Quelques personnages judicieusement choisis vont s'y retrouver cloîtrés.
Un criminel en cavale après un braquage raté et son complice qui lui court après.
Un flic qui est sur leurs traces.
La réceptionniste d'un hôtel avec la mystérieuse valise d'un client.
Une mère et son bébé qui attend l'arrivée de son conjoint.
Un steward en attente de ce qui doit être sa dernière mission.
Tous attendent.
Ils attendent Godot ou un autre passager ou un avion ou ...
« Toutes ces destinées humaines s’apprêtaient à ricocher, à s’entrechoquer, à se neutraliser ou à s’anéantir dans les entrailles de l’aéroport avec la tour de contrôle pour seul arbitre. »

♥ On aime :

 Si vous aimez vous faire manipuler (dans un bouquin j'entends !) ce livre est fait pour vous : l'auteure prend soin de laisser derrière chacun de ses personnages de larges zones d'ombre. 
Qui sont-ils réellement ? Quel point commun y'a-t-il (ou y'aura-t-il) entre eux ?
Estelle Tharreau garde toutes les cartes en main et les distribue une à une jusqu'au dénouement étonnant.
Après une mise en place un peu laborieuse, le lecteur est loin d'imaginer les surprises qui l'attendent.
C'est parfois peu crédible mais on se laisse prendre avec plaisir dans les fils soigneusement tissés de cette construction très cérébrale.
Certains personnages sont même plutôt bien vus comme cette femme qui attend le père de son bébé et qui nous rappelle le personnage énigmatique de Roissy qui attend régulièrement l'arrivée du vol Rio-Paris. Décidément les aéroports sont propices aux énigmes.

Pour celles et ceux qui aiment les aéroports.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Taurnada (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 24 novembre 2025

Hildur (Satu Rämö)

[...] Le secret des pulls islandais.


Le polar islandais compte encore une nouvelle voix : mais celle-ci cause en ... finnois !
La finlandaise Satu Rämö a vite appris à maîtriser les codes du tricot, du surf mais aussi du polar et nous emmène visiter son île d'adoption en ouvrant une nouvelle série avec une fliquette sympathique.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (404 pages, 2024 et 2022 en VOs) :

À elle seule, l'auteure est presque un poème : Satu Rämö est donc finlandaise. 
Après un voyage d'études, elle a choisi de s'installer en Islande ! 
Pays où elle commence à écrire des livres ... sur l'art du tricot ! 
Heureusement pour nous, elle s'est également attaquée aux polars : Hildur est son premier, le premier d'une série.
Un polar islandais écrit par une finlandaise spécialiste du pull en laine tricotée ... si c'est pas le summum du polar nordique, ça !
Il vient d'être ré-édité en poche (septembre 2025) à l'occasion de la sortie du second épisode : Rósa & Björk, dont on parlera bientôt.
Et c'est Aleksi Moine qui assure la traduction ... depuis le finnois !

Le pitch et les personnages :

Ísafjörður est une petite bourgade perdue au nord-ouest de l'Islande.
L'héroïne de la série, Hildur Rúnarsdóttir, est une jeune femme bien sympathique et le lecteur sait déjà qu'il aura plaisir à la retrouver dans les prochains épisodes.
Habillez-vous d'un pull bien chaud : Hildur pratique le surf dans les vagues glacées qui baignent son île ! 
Parait qu'elles sont meilleures l'hiver ...
« Elle occupait le poste de cheffe de l’unité des enfants disparus dans les régions peu habitées et celui de détective de la brigade criminelle du district d’Ísafjörður. Elle était la seule détective des Fjords de l’Ouest. »
Et puis il y ce personnage qui l'accompagne : Jakob qui lui, vient de ... Finlande !
Jakob est un grand ... amateur de tricot ! Tiens, tiens !
« – Je suis policier. Je fais mes études en Finlande et je viens ici pour un échange.
– À Ísafjörður ? Même la plupart des Islandais ne savent pas placer la ville sur une carte. Pourquoi ?
Jakob n’était pas sûr de savoir comment répondre. »
Ce « tricoteur énigmatique venu de Finlande » est un flic stagiaire, venu acquérir de l'expérience dans ce coin perdu des fjords de l'ouest où il ne se passe pas grand chose.
Jusqu'à ce que l'on découvre un cadavre assassiné dans les décombres laissée par une avalanche.

♥ On aime :

 Très vite, le lecteur va comprendre que la finlandaise a su capter l'âme même du polar islandais, celle que nous avait fait découvrir le réputé Indridason il y a une vingtaine d'années maintenant et sur laquelle surfent plusieurs de ses compatriotes.
Les montagnes, les vents et l'océan, la nuit et le froid, les disparitions mystérieuses dans la neige ou la brume, le microcosme de ces quelques humains perdus sur une petite île où tout le monde se connait, les drames qui plongent de profondes racines dans un passé lointain, les sombres histoires de famille, tout y est !
Et pour son premier polar islandais, Satu Rämö a même préparé un bel hommage au maître du genre avec une intrigue qui fait écho à l'un des premiers romans de notre ami Indridason : La cité des jarres, mais on n'en dit pas plus ici pour ne pas divulgâcher.
 Le décor est cependant moins lugubre que celui des enquêtes d'Erlendur : Satu Rämö ne cache pas son plaisir de nous faire (re)découvrir son île d'adoption et son duo d'enquêteurs est bien le tandem idéal pour nous faire partager la vie quotidienne d'une bourgade provinciale, à l'écart de Reykjavík, où régnait jusqu'ici une atmosphère plutôt tranquille entre deux avalanches.
Le lecteur y apprendra plein de choses sur la vie islandaise et se retrouvera un peu comme dans une série tv, avec les parcours des personnages (Hildur et Jakob traînent tous deux des passés compliqués), la routine du poste de police et la vie de ce village isolé, ... Le lecteur sera accompagné tantôt par le regard de l'islandaise Hildur et tantôt par celui du finlandais Jakob, voilà deux guides intéressants.
« Quand deux Islandais qui ne se connaissent pas se rencontrent, ils commencent par chercher les liens qui les unissent. La famille éloignée, les écoles, les jobs d’été. On trouve toujours un lien, grâce auquel cet étranger inconnu devient quelqu’un de familier. L’un d’entre nous. Cela crée un contexte partagé où les deux peuvent se sentir chez soi. »
 L'intrigue policière est menée à un rythme tranquille mais ne décevra pas les habitués.
« L'écheveau sur lequel ils enquêtaient était trop emmêlé pour être quelque chose d'ordinaire comme un meurtre dû à des dettes non réglées ou des problèmes de drogue. »
Satu Rämö en profite pour placer le décor de l'épisode suivant : quand elle était enfant, son héroïne Hildur a perdu ses deux jeunes sœurs, Rósa et Björk, qui ont disparu mystérieusement sur le chemin de l'école (oui, on est bien en Islande ...). 

Pour celles et ceux qui aiment le surf et le tricot.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 20 novembre 2025

La vierge et le taureau (Jean Eckert/Amila)

[...] Contes et légendes des îles.


Ce vrai-faux polar aux allures de parodie de James Bond cache un portrait sans concession d'un Tahiti soi-disant paradisiaque et une critique féroce des essais nucléaires français.

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L'auteur, le livre (344 pages, réédition juin 2025) : 

Attention, une histoire peut en cacher une autre !
Il y a bien sûr le récit de cet auteur : un polar mâtiné d'espionnage sur les plages de Tahiti, rien que ça déjà ...
Mais Jean Meckert, l'écrivain, a lui-même une histoire intéressante.
Et l'ouvrage, le livre lui-même, aura sa propre histoire également !

Jean Meckert débute à quatorze ans comme simple ouvrier à Paris, il vient d'une famille modeste.
Puis ce sera la guerre, l'internement et c'est pour s'occuper que Jean se met à écrire, avec ses mots à lui.
Et c'est donc en pleine guerre, en 1941, qu'il envoie son premier manuscrit chez Gallimard.
Mais une bonne étoile veille sur tout cela et c'est Raymond Queneau qui remarque son texte et le publie (Les coups).
À la libération en 1945, Gallimard lance la fameuse Série Noire sur le modèle anglo-américain.
Jean Meckert et sa prose y seront régulièrement publiés sous le pseudonyme de Jean Amila

Quand viendra l'heure de La vierge et le taureau, en 1971, Jean Meckert/Amila compte déjà plus d'une douzaine de polars à son actif.
Le voici qui part à Tahiti pour écrire un scénario à la demande du cinéaste André Cayatte : une parodie de James Bond pour Belmondo et Ursula Andress !
Sur place, Meckert ne découvre pas le "paradis" des peintures de Gauguin mais un territoire et un peuple assujettis au programme nucléaire français
De sa colère indignée va naître ce roman témoin.
Mais ce n'est pas tout, il y a encore d'autres histoires dans l'histoire ! 
Quelques temps après son retour en métropole et la publication de son roman, Jean Meckert est agressé : sérieuses blessures, coma, amnésie, longues séquelles.
La légende urbaine nous dit que ce traumatisme serait le fait de services secrets qui voulaient lui faire payer ses propos sur les essais nucléaires français en Polynésie. 
Le film de Cayatte ne verra pas le jour. 
Il ne nous reste que cette lecture grâce à une ré-édition bienvenue. 
Et ça vaut le détour par la Polynésie !

Le pitch et les personnages :

Honoré est un de ces losers, un de ces beachcombers, qui hantent les plages soi-disant paradisiaques du Pacifique. Il vivote de sa petite peinture, ses « gauguineries commerciales ».
C'est un « parasite, peintre raté, velléitaire, sans doute gentil garçon et plein d’idées généreuses, mais totalement bon à rien ».
Un événement glamour va venir distraire les îliens : on est en train de tourner un film d'espionnage, « un grand film avec la belle Gloria Garden ».
Voilà de quoi tourner quelques têtes : « la vedette descendant du Super D.C. 8, reins creusés comme la houle, poitrine en avance d’un fuseau horaire, sourire plaqué ».
Honoré (signe zodiacal taureau) va bien entendu tomber sous le charme de la starlette (signe de la vierge) mais lui et son ami César vont se retrouver plongés dans une véritable affaire d'espionnage en marge du tournage du film : nous sommes en plein programme français d'essais nucléaires et Honoré, pour se rapprocher de la star de cinéma, n'a pas trouvé de meilleure idée que de se faire passer pour ... un agent secret.
La confusion est totale, les embrouilles sont assurées.
« Ils virent la voiture s’éloigner. 
— Mais qui est donc ce type ? demanda César. 
— Je n’en sais pas davantage que toi… Un quelconque professionnel de la C.I.A. 
César parut surpris. 
— Tu veux dire de la D.S.T. ? 
— Tu es dingue ? 
— Ou de la S.D.E.C.E. ? Mais enfin, c’est un Service français.  »

♥ On aime :

 Sous ses airs de gouaille façon Série Noire, la prose de Jean Meckert/Amila est particulièrement soignée.
Il y a bien quelques pages où colère et indignation s'expriment avec virulence contre les essais de bombinette nucléaire (on soupçonne même des essais bactériologiques) et quand « le vieil intellectuel déclamait de hautes vérités solennelles », mais l'auteur arrive à contenir sa juste révolte et garder la maîtrise de son intrigue. 
Nous sommes encore en 1971 et bientôt (en 1975) les essais nucléaires deviendront souterrains, c'est plus discret. 
Ils ne s'arrêteront vraiment qu'en 1996.
 L'air de rien avec sa fausse parodie de James Bond, ses « contes et légendes des îles », Jean Meckert laisse tomber les pinceaux de Gauguin pour mieux nous brosser un tableau vraiment très complet de la situation de ces îles soumises à des enjeux qui les dépassent totalement.
Et le constat est sans appel : « l’âme de ce peuple est condamnée sans recours, comme aux Hawaï, parce qu’elle ne répond pas aux exigences des ordinateurs de l’hôtellerie, des compagnies d’aviation et surtout des militaires ».
Il ne manque qu'un personnage dans le tableau peint par Meckert au tout début des années 70 : celui de l'influence économique chinoise, car elle n'arrivera que plus tard, à partir des années 80.
Un portrait sans concession qui évoque celui que Marin Ledun traçait tout récemment des îles Marquises avec Henua
Le paradis n'est plus ce qu'il était ... s'il l'a jamais été.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard/Joëlle Losfeld (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.