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vendredi 2 août 2024

Alpinistes de Mao (Cédric Gras)


[...] Ils seront alpinistes malgré eux.

Le récit très réussi d'une ascension ratée : celle de l'Everest par les chinois de Mao en 1960.

L'auteur, le livre (240 pages, mars 2024) :

On avait beaucoup aimé le précédent opus de Cédric Gras qui nous contait l'enthousiasmante et folle équipée des Alpinistes de Staline, les frères Abalakov qui, dans les années 30, avaient reçu comme mission d'aller planter le drapeau rouge sur la plupart des sommets d'Asie Centrale.
L'écrivain voyageur remet le couvert avec une suite ma foi fort logique : les Alpinistes de Mao, "une épopée similaire, inconnue, tragique, bouffie d’idéologie et malgré tout héroïque".

Le contexte :

Dans les années 50 la Chine envahit le Tibet et quelques camarades reçoivent la mission de porter le buste de Mao sur le sommet du Tibet récemment conquis, le sommet de la Chine Populaire encore toute jeune (elle fête son dixième anniversaire), bref sur le sommet du Monde : le Qomolangma, la déesse de l'univers, que ces infâmes droitiers de capitalistes avaient baptisé Mont Everest pour glorifier l'arpenteur général des Indes Britanniques.
Les camarades sélectionnés par le Grand Timonier n'y connaissent rien : ils n'ont jamais randonné, jamais tenu un piolet ni chaussé des crampons, jamais pratiqué ne serait-ce qu'un peu de varappe. 
Qu'à cela ne tienne, pour mettre sur pieds ce "groupe d’élite hautement novice" on demandera un peu de formation et un peu d'équipement au Grand Frère Soviétique. 
Assurément, un peu d'entrainement et beaucoup de fanatisme maoïste ne pourra que conduire les camarades et le Parti à la gloire lorsqu'ils réussiront l'ascension de l'Everest (pardon, du Qomolangma) par la face nord, celle du Tibet, une première puisque c'est cette fameuse face nord qui a vu périr les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en 1924.
[...] Ils partent de très loin, de zéro en vérité. C’est peut-être toute la beauté de leur épopée.
[...] Le Parti vouera leurs vies à la montagne. Ils seront alpinistes malgré eux.

♥ On aime beaucoup :

 On apprécie le fastidieux travail réalisé par l'auteur : contrairement à la précédente aventure des grands frères russes, il n'existe que très très peu de témoignages de cette épopée maoïste. Des rapports officiels bouffis de propagande maoïste, quelques sources russes, quelques rares photos, ...
Mais il en fallait plus pour arrêter Cédric Gras !
[...] Je n’ai retrouvé que quelques brèves réminiscences. Le ton est naïf, les remarques prosaïques, la vue courte, l’expérience nulle.
[...] Les prolétaires sélectionnés par le Parti ne sont pas des lettrés.
[...] Ces hommes sans moyens ni volonté de postérité ne se plaignent ni ne se vantent dans la grande Histoire. Ils ne témoignent pas. Des rapports le feront pour eux.
 Dans son précédent ouvrage, Cédric Gras nous donnait en filigrane tout le déroulé de la terrible dérive stalinienne et cette fois nous allons suivre l'invasion du Tibet en direct : les chinois se lancent à l'assaut de l'Everest en 1960, juste un an après le soulèvement tibétain de 1959 et la terrible répression qui s'en suivit.
L'auteur sait s'effacer derrière son sujet et ses héros et nous livre un passionnant feuilleton à multiples rebondissements alpins, culturels et politiques. Dans ses romans, Cédric Gras nous parle de "la montagne certes, mais comme belvédère sur une époque fascinante".  
 Le manque de sources et la surabondance de propagande font que les personnages ne peuvent être que dessinés à gros traits, le récit n'a pas le parfum d'aventure de l'épisode russe précédent. Heureusement la prose de Cédric Gras est toujours aussi lumineuse et agréable : sa plume parvient à faire de tout cela un formidable document sur une région et une époque mal connue.  

Le canevas :

En 1960, après quelques tentatives mitigées sur des sommets moins prestigieux, c'est une gigantesque expédition d'état, encadrée par l'armée, qui se lance à l'assaut du sommet mythique. Des centaines d'hommes, plusieurs dizaines d'alpinistes (même s'ils sont jeunes et pour le moins inexpérimentés !), des scientifiques, des centaines de porteurs, des camions de ravitaillement, une logistique à l'échelle du pays, ...
Ils seront plusieurs dizaines à dépasser les 8.000 mètres, c'est déjà un record. 
Et bientôt la nouvelle tombe :
[...] Wang Fuzhuou, Gonpo et Qu Yinhua de l’équipe d’alpinisme chinoise ont atteint le plus haut sommet du monde à 4 h 20 le 25 mai 1960. 
[...] L’agence officielle Xinhua clame : « Le mythe de l’impossible voie nord de l’Everest a volé en éclats ! »
Mais aucune preuve ne pourra être présentée, aucune photo, aucun vestige supposé laissé sur place ne sera retrouvé plus tard. Les récits sont confus et peu cohérents, la propagande et la censure prennent le relais. 
Alors que s'est-il réellement passé là-haut ?
[...] On clama que Wang Fuzhuou, Qu Yinhua et Gonpo avaient porté l’étendard rouge au sommet de l’Everest, en mai 1960. Qu’importait qu’ils aient réussi, il suffisait qu’ils se taisent.
[...] Ces hommes-là ne pouvaient raisonnablement redescendre perdants. On ne leur demanda rien et ils firent comme si. Un mensonge tacite, collectif et couru d’avance. Il n’était pas prévu qu’ils échouent. Ils devaient conquérir l’Everest « à tout prix », celui de la vérité compris.
Lorsqu'ils redescendent du toit du monde, c'est une dure réalité qui les accueille : la Chine est sinistrée dans un catastrophique grand bond en avant et va bientôt basculer dans le chaos d'une révolution culturelle.
Les chefs d'expédition Xu Jing et Liu Lianman vont bientôt partir en rééducation, le Parti n'est guère reconnaissant envers ses héros.
➔ Il faudra attendre la fin des troubles politiques pour qu'en 1975, une nouvelle méga-expédition envoie une dizaine d'alpinistes, dont une femme, jusqu'au sommet : et cette fois, ils ont emporté leur appareil photo, histoire de faire taire les doutes et les médisances capitalistes sur l'expédition de 1960 !

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Mon billet dans le journal 20 Minutes et dans les magazines Benzine et Actualitté.

dimanche 12 octobre 2008

Funérailles célestes (Xinran)

Deux chinoises au Tibet.

Nous avions déjà découvert Xinran, l'animatrice de radio chinoise, avec son excellent bouquin : Chinoises, qui mettait en scène quelques vies de quelques femmes de son pays.
Là revoici avec Funérailles célestes, une nouvelle histoire vraie, un nouveau destin de femme mis sur le papier.
L'histoire d'une chinoise bien sûr, Wen, médecin militaire, qui en 1958 part à la recherche de son jeune mari disparu au Tibet pendant la campagne de «pacification» engagée par l'Armée populaire de libération.
Wen «redescendra sur terre» ... quelques trente années plus tard !
Pendant trente ans elle se sera fondue au sein d'une famille nomade du Tibet qui l'a recueillie après qu'elle ait perdu ses camarades soldats.
Un destin peu commun que Xinran a eu l'occasion de saisir de la bouche même de Wen et qu'elle retranscrit ici sur le papier.
Cette écriture-là ne nous a pas semblé avoir tout à fait la même force que les témoignages recueillis dans Chinoises, mais l'intérêt bien sûr est d'y découvrir un peu le Tibet dont on a tant parlé cette année.
Le contexte politique est d'ailleurs évoqué avec doigté et mesure par Xinran.
Enfin, découvrir est un bien grand mot : avec Wen et les mots de Xinran on partage la vie de ces cavaliers des montagnes, fiers, pieux et sauvages.
Capables de la plus belle élévation d'âme comme du plus sombre obscurantisme religieux.
Mais au bout du compte (ou du conte), comme Xinran, chinoise étrangère au Tibet, on ne semble pas avoir vraiment compris la mentalité et la culture de ces nomades bouddhistes.
Beaucoup de choses nous échappent et ils gardent leur mystère, leur secret, leur attrait aussi.
Habitants d'une région impossible qu'ils comparent eux-mêmes à «un grand monastère».
À cet égard et pour rester dans la région, Le cercle du karma de la bhoutanaise Kunzang Choden nous avait semblé plus à même de nous faire approcher la surprenante culture bouddhiste de ces contrées.
On y retrouve d'ailleurs la même patience inépuisable (mais les mots nous manquent : constance, résignation, sérénité ?) qui veut que l'on puisse camper au bas d'un col pour y attendre le passage d'un frère, d'un ami, d'un voisin pendant trois jours, trois mois ou trois ans sans sourciller.
Comment notre civilisation pressée et urgente pourrait-elle appréhender ne serait-ce que le début d'un commencement d'un bout de cette culture millénaire ?
Il reste que l'histoire de Wen est celle d'un destin extraordinaire qui mérite le voyage pendant quelques pages sur les traces de cette chinoise qui se sera perdue sur le toit du monde (mais trouvée aussi, on s'en doute) alors que, pendant ces trente années, la Chine s'éveillait douloureusement à travers les horreurs de la Révolution Culturelle.
Quant aux funérailles célestes (qui nous valent les plus belles pages), il s'agit bien sûr de cette étrange coutume tibétaine qui veut qu'on démembre les morts et les offre en pâture aux aigles et vautours.
Une tradition presque aussi choquante que celle de ces peuplades occidentales qui enferment les morts dans un coffre en bois et les laissent pourrir dans la terre humide.

Pour celles et ceux qui aiment les montagnes.
Piciquier édite ces 182 pages qui datent de 2004 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Maïa Bhârathî.
Vaovan, Kattel et Émeraude en parlent. D'autres avis sur Critiques Libres.

samedi 8 mars 2008

Le mystère des cinq stupas (Bernard Grandjean)

Tintin au Tibet.

Enfin non, pas Tintin au Tibet mais plutôt La copine de Tintin au Tibet.
Puisque ce petit polar met en scène une détective amatrice, une jeune étudiante. Ça me rappelle la Bibliothèque verte (tiens, même couleur) et la série des Alice, détective !
La comparaison s'arrête là, car c'est le Tibet d'aujourd'hui, envahi par les chinois et convoité par les indiens.
On retrouve donc les éditions Kailash dont on avait déjà parlé ici même avec un chinois : Petit marché, double bonheur.
Une édition toujours aussi cheap, avec mauvaise reliure, mauvais papier et fautes de frappe (pour ne pas dire d'ortograf). Mais bon, à force, ça fait couleur locale.
Cette fois avec Le mystère des cinq stupas, la collection Mystère et boule d'opium (j'invente rien) nous emmène sur le versant indien du Tibet, sous la plume d'un ... alsacien, Bernard Grandjean.
Nous voici au pied des sommets de l'Himalaya, près du monastère de Tashi Chöling, non loin de Dorje Ling (Darjeeling) et de Mysore (le pays du yoga de MAM : le ashtanga yoga), dans l'état du Sikkim coincé entre le Bouthan et le Népal, entre la Chine et l'Inde.
Là où le thé au beurre de yak ne faillit pas à sa réputation :

[...] À cet instant un moinillon portant une énorme théière de cuivre entra dans la pièce et aussitôt l'entêtante odeur de moisi qui y régnait fit place au puissant parfum du thé salé. Betty chercha du regard le trou du plancher qui lui permettrait de vider discrètement sa tasse, car malgré son année entière d'apprentissage, elle n'avait jamais pu se faire à la boisson nationale des Tibétains. À défaut de trou, elle repéra près de la fenêtre un pot de géraniums qui pourrait faire l'affaire.

Mais derrière l'exotisme de pacotille pour jeune étudiante occidentale en vacances, se cachent des drames bien plus sérieux.
Même si l'on doit prendre un peu de distance avec l'obscurantisme des moines tibétains (comme d'ailleurs de tous les moines en général), force est de constater que le Tibet est un pays où les parents sont prêts à exiler eux-mêmes leurs propres enfants pour qu'ils échappent aux écoles chinoises et puissent préserver, à l'étranger, leur culture.

[...] Tout le monde, y compris l'opinion internationale, sait que de nombreuses familles tibétaines font passer leurs enfants en Inde et au Népal, afin qu'ils échappent à la sinisation et soient instruits dans la langue et la tradition de ce qui fut leur patrie. Invoquer des trafics de main d'œuvre était un prétexte bien dérisoire pour justifier la reconduite à la frontière, et ainsi ne pas indisposer le gouvernement chinois ...

Trafic d'enfants et tension indo-chinoise à la frontière (et quelle frontière ! à plus de 6.000 mètres !) servent de toile de fond à cette petite enquête. Un voyage intéressant au pays des stûpas (ou chortens ou encore mchod-rten).
Une prolongation amusante du Cercle du karma, lu récemment.


Au passage, un peu de réclame pour le site d'une amie (Marie) qui organise un soutien aux populations du Tibet au travers d'une association Lab Dra Khampa.
En Tibétain, Lab Dra signifie "école" et Khampa sont les habitants de la région du Kham.


Pour celles et ceux qui aiment les voyages par les livres.

lundi 10 décembre 2007

L'artiste tibétain (Thondrupgyal)

Au pays du yéti.


 Après l'excellent Cercle du karma, on avait promis de reparler de cette région où repose le toit du monde.
Voici donc Thöndrupgyäl et L’artiste tibétain.
Autant nous avons été emballés par le voyage de Kunzang Choden dans Le cercle du karma, autant ce voyage au Tibet ne nous a guère convaincu.
Certes l’exotisme et le dépaysement sont là, mais c’est bien tout et on n’a pas retenu grand-chose au-delà de ce décor de belles montagnes.
Dans cette nouvelle (un opuscule de plus !) il est surtout question d’amour filial, ce que cachait d’ailleurs le titre original en VO : L’amour de la chair et des os, puisque selon la croyance tibétaine, la mère transmet la chair et le père, les os.

Pour celles et ceux qui aiment les découvertes ethniques.

vendredi 23 mars 2007

BD : Le sommet des dieux


Un sommet de la BD.

Décidément Jirô Taniguchi est bien un mangaka japonais à suivre de près : après Quartier lointain, promenade nostalgique au Japon dont nous avons parlé récemment, voici une BD qui nous attire irrésistiblement vers Le sommet des dieux, la cime de l'Everest.
Ce manga a obtenu récemment le prix (mérité) du meilleur dessin à Angoulême.
Mais c'est surtout le scénario qui nous a littéralement "accroché" à la montagne et à cette histoire âpre et forte, d'alpinistes obsédés par le toit du monde.
Qu'on ne s'y méprenne pas cependant, ce presque roman est loin d'être réservé aux mordus de mangas ou d'alpinisme et tout le monde y trouvera son compte : intrigue de détective (l'appareil photo de l'expédition de Mallory attire les convoitises), histoires d'amour et d'amitiés, folie de la (très) haute montagne et quête de l'inaccessible, ...
Les divers récits d'ascension (du Japon à la Suisse en passant bien entendu par l'Himalaya) sont autant d'épisodes à suspense et quand on y a goûté, on n'en démord plus avant la fin du 5° tome !
C'est aussi l'occasion de découvrir plein de détails passionnants sur le monde de l'alpinisme et le Tibet vus du côté japonais.

Voici deux planches de la BD : ici et , pour vous mettre l'eau à la bouche.