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mercredi 28 avril 2021

L'été froid (Gianrico Carofiglio)

[...] Cela donne un sens au chaos.

Voilà un moment que l'on avait quitté l'Italie du sud de Gianrico Carofiglio, celle des Pouilles, de la région de Bari avec ses jolis "trulli" tout en bas de la botte.
Jusqu'ici [clic] l'auteur mettait en scène un avocat (Guido) dans des petits polars sympas qui explorait les thèmes sociaux de sa région.
Mais voici qu'avec L'été froidGianrico Carofiglio change de registre : rappelons que le bonhomme a quand même été juge anti-mafia à Bari !
Depuis cette époque, quelques années ont passé et il peut se permettre aujourd'hui d'ouvrir ce dossier sensible.
Ce roman nous ramène donc dans les années 90 en pleine action et en arrière-plan de notre bouquin, le juge Giovanni Falcone sera assassiné à Palerme.
À la même époque à Bari, le fils d'un puissant parrain local est kidnappé, une rançon énorme est réclamée, une guerre des clans est sur le point d'éclater, les parents mafieux ne collaborent évidemment pas avec la police, ...
Mais l'un des mafiosi va se rendre aux carabiniers pour se repentir et collaborer, ... et c'est parti pour 300 pages d'investigations au cœur du fonctionnement de la mafia de Bari, plus ou moins filiale locale de la 'Ndrangheta calabraise.
[...] — Il veut collaborer. 
— C’est ce que je pense aussi.
[...] Lopez lui a dit qu’il avait décidé de collaborer avec la justice, qu’il avait beaucoup de choses à raconter, y compris sur les événements de ces dernières semaines.
Pour nous guider patiemment dans les rouages très codifiés du fonctionnement de la mafia (mais aussi de la police et de la justice), un carabinier et une juge procureure vont nous accompagner.
En dépit d'un sujet aussi sérieux, l'écriture de Carofiglio est toujours aussi agréable et sait nous faire goûter aux saveurs de l'Italie du sud.
[...] Fenoglio mangea la viennoiserie et le chocolat. Pellecchia fit de même. Puis ils burent leur café. La scène semblait un rituel aux règles précises, presque une cérémonie du thé.
L'enquête nous permet de découvrir quelques pratiques mafieuses : lupara bianca, cérémonies d'intronisation, gambizzazione ou kidnapping express.
Magistrats et carabiniers sont au cœur de l'intrigue : tous ne sont pas corrompus et ceux qui restent honnêtes se débattent souvent entre l'intégrité requise et les compromissions indispensables.
[...] — Ce n’est pas toi qui disais qu’il fallait du détachement, dans ce travail, pour ne pas devenir fou ?
— Oui, c’était moi. La cohérence ne fait pas partie de mes qualités.
À la fin du roman (très réussie) nous retrouvons en arrière-plan, le deuxième attentat à la bombe qui tua le collègue de Falcone : Paolo Borsellino.
Une fin amère et désabusée comme si Carofiglio regrettait évidemment que les morts des deux magistrats furent nécessaires pour amorcer enfin le déclin de la mafia en Italie.

Pour celles et ceux qui aiment la justice.
D’autres avis sur Bibliosurf.

mercredi 4 février 2015

Les yeux fermés (Gianrico Carofiglio)


Après Témoin involontaire, nous revoici de nouveau dans les Pouilles avec l'italien Gianrico Carofiglio et son héros Guido Guerrierri avocat à Bari.
Un peu comme Donna Leon plus au nord, Gianrico Carofiglio explore au fil de ses polars, différentes facettes de la société italienne.
Témoin involontaire mettait en scène les immigrés africains, et cet épisode, Les yeux fermés, évoque les violences faites aux femmes et aux enfants. Guido n'est plus avocat de la défense mais cette fois se retrouve du côté de la partie civile ... un avatar de Don Quichotte qui mettrait sa carrière en jeu pour tenter de contrer l'impunité dont peuvent se prévaloir les puissants.

[...] Pas de problèmes, dis-je. J'étais avocat et un client en valait bien un autre. Ce disant, je pensais que j'étais en train de faire une sacrée connerie.

Les polars de Carofiglio ont la saveur de l'Italie du sud, une certaine nonchalance, une certaine douceur de vivre, jusque dans la mélancolie, et tout cela en dépit des horreurs parfois évoquées.
Et puis Guido est avocat : on découvre donc l'intrigue policière au fil des séances du procès, entrecoupées de longues digressions.
Même si l'auteur nous épargne les péripéties habituelles et les procédures trop documentées de ce que l'on appelle les thrillers judiciaires, chaque débat, chaque plaidoirie apporte son lot de découvertes, d'indices et de nouveaux mystères : l'avocat Guido a toujours quelques coups d'avance sur le lecteur qui se retrouve spectateur dans la salle, à sentir son cœur battre plus fort lorsque les 'affreux' prennent la parole et à battre des mains lorsque Guido réussit à jouer une carte maîtresse.
Un rythme particulier, un peu lent, qui change agréablement des polars trépidants. Et qui laisse à l'auteur le temps de fouiller ses personnages dont le fameux Guido, amateur de musique et de boxe, toujours aussi attachant.
Humour et humanité sont au rendez-vous, comme avec cet autre personnage : Sœur Claudia.
(attention, la citation qui suit en dévoile un peu trop sur sœur Claudia, même si le bouquin laisse rapidement deviner tout cela et que cela ne nuit aucunement au déroulé de l'intrigue)

[...] Claudia. Un nom qui ne figure pas sur ses papiers d'identité, ce qui n'a guère d'importance, sinon aucune. Son vrai nom, c'est Claudia. Le nom qui écrit sur ses papiers, c'est celui que lui ont donné ses parents naturels. Quelque soit la signification du mot naturel pour un père qui inflige un tel supplice à sa fille. Pour une mère qui laisse faire, qui fait semblant de ne rien voir, de ne rien entendre.
[...] Personne n'a jamais douté que j'étais vraiment une sœur. Ça peut sembler bizarre, mais c'est comme ça. C'est marrant. Tu racontes que t'es une bonne sœur et ça ne vient à l'idée de personne de vérifier si c'est vrai. Personne ne te demande quoi que ce soit ... un papier. Pourquoi quelqu'un se ferait-il passer pour une bonne sœur ? Les gens prennent ça tel quel. On te demande tout au plus pourquoi tu ne portes pas l'habit. Tu expliques que dans ton ordre, c'est pas obligatoire, et ça ne va pas plus loin. Rapidement, on devient bonne sœur, pour tout le monde.

Des personnages mais aussi des histoires, car Carofiglio est aussi un excellent conteur : il sait raconter des histoires.

[...] Des légendes [...] il en existe sur tous les arts martiaux. La plus belle est celle des origines de Ju-Jutsu. Celle du médecin japonais et du saule pleureur. Tu la connais ?
- Non, je t'écoute.
- Il était une fois un médecin, dans le Japon ancien, qui avait passé de nombreuses années à étudier les méthodes de combat. Il voulait découvrir le secret de la victoire mais il était insatisfait, parce que, en fin de compte, dans tous les systèmes, ce qui prévalait était la force, ou la qualité des armes, ou des expédients ignobles. Ce qui voulait dire qu'on pouvait toujours s'entraîner et étudier les arts martiaux, qu'on pouvait toujours être fort et préparé, on rencontrerait quelqu'un de plus fort, de mieux armé, de plus rusé, qui remporterait la victoire. [...]
- Bref, ce médecin était découragé, parce qu'il ne progressait pas dans sa recherche. Un jour d'hiver, il était assis auprès d'une fenêtre tandis que dehors, il neigeait depuis des heures. Il regardait dehors en suivant ses pensées. Le paysage était tout blanc; il y avait beaucoup, beaucoup de neige. Soudain, le médecin vit une branche de cerisier céder sous le poids de la neige et se briser. Puis ce fut au tour d'un grand chêne. On n'avait jamais vu pareille tempête de neige. [...] Dans le jardin, par-delà la fenêtre, il y avait un étang et , tout autour, des saules pleureurs. La neige tombait sur les branches des saules, mais dès qu'elle commençait à s'amasser, ces branches ployaient et la neige tombait par terre. Les branches des saules ne se brisaient pas. Voyant ce spectacle, le médecin éprouva soudainement un sentiment d'exaltation et se rendit compte qu'il était arrivé au terme de sa recherche. Le secret du combat était la non-résistance. Ce qui cède passe l'épreuve; ce qui est dur, raide, un jour ou l'autre succombe, se brise. Un jour ou l'autre, on trouvera quelqu'un de plus fort que soi. Ju-Jutsu, ça veut dire : art de la malléabilité.

Un excellent épisode qui devrait vous inciter à découvrir cet auteur et sa région des Pouilles (cet épisode laisse une large place à Bari).
Et qui va nous inciter à poursuivre notre lecture de la série.

Pour celles et ceux qui aiment l'Italie du sud.
D'autres avis sur Babelio.




vendredi 29 novembre 2013

Témoin involontaire (Gianrico Carofiglio)

La parole est à la défense …

Encore un auteur italien de polars : après le napolitain Maurizio di Giovanni et son commissaire Ricciardi qui voit la douleur des morts, voici donc Gianrico Carofiglio, un auteur du sud de l’Italie, de Bari dans la région des Pouilles (l’ancienne Apulie des romains). La région des trulli où nous avons passé quelques jours bien agréables cet été [nos photos sont ici]. Évidemment on ne pouvait pas laisser passer l’occasion d’y retourner !
D’autant que le style de Carofiglio nous change un peu des polars habituels : l’auteur est magistrat et son héros avocat.
Guido est même un bon avocat : du genre à faire acquitter et libérer un dealer notoire, ou un vendeur de hot-dog dont le camion insalubre a été saisi par la brigade sanitaire, ou même un toubib peu consciencieux qui aura laissé mourir une jeune fille de péritonite en prétextant qu’il s’agissait seulement de douleurs menstruelles.
Bon, parfois Guido doit composer avec sa conscience et par exemple, éviter de croiser le regard des parents de la jeune fille en sortant de la salle d’audience.
De plus, en ce moment ça va pas fort pour Guido et voilà que sa copine le quitte. Le voici en pleine déprime et les livres ne suffisent plus à l’aider.

[…] Quand je vais chez quelqu’un pour la première fois, je vérifie s’il y a des livres, s’ils sont rares, s’ils sont nombreux, s’ils sont trop bien rangés - ce qui n’augure rien de bon -, s’il y en a partout - ce qui est du meilleur augure -, et cetera et cetera.

Jusqu’à ce qu’un après-midi …

[…] Je me souviens parfaitement du jour, ou plutôt de l'après-midi, où tout a commencé. J'étais arrivé à mon cabinet depuis un quart d'heure, et je n'avais aucune envie de travailler. J'avais déjà consulté mon courrier électronique, ouvert ma correspondance, remis de l'ordre dans mes papiers, passé deux ou trois coups de fil inutiles. Bref, j'avais épuisé tous les bons prétextes pour ne rien faire.

Ce jour-là, une drôle d’affaire arrive à son cabinet : un sénégalais qui vend des contrefaçons sur la plage aux alentours de Monopoli est accusé du meurtre odieux d’un petit garçon qui traînait sur le bord de mer. Sans trop réfléchir (la déprime ou l’ennui sans aucun doute ?), Guido va prendre l’affaire en mains et assurer la défense de Abdou.
Ces africains mal venus en Italie, vendeurs de Vuitton et de Rollex, on les a croisés nous aussi cet été, sur les mêmes plages, au nord et au sud de Bari. On les avait croisés également chez Donna Leon à Venise : c’étaient les vu comprà de son bouquin De sang et d’ébène.
On sait que généralement la justice est plutôt mal-voyante. Mais pour ce petit peuple mail aimé et sans ressources, la justice se fait franchement aveugle devant les évidences et sourde devant les arguments. Devant cette justice-là, un “nègre” ne pèse pas lourd, fut-il comme Abdou enseignant trilingue en son pays.
Avec ce polar judiciaire, on n’est pas tout à fait dans une enquête policière et l’on découvrira les nouveaux éléments, un peu comme les jurés, au cours des débats et des plaidoiries : l’avocat Guido et son auteur savent ménager ses effets.
Un bouquin bien fichu et très agréable à lire avec une ambiance fouillée qui fait un peu penser à celle du chilien Ràmon Dìaz-Eterovic (avec son privé Heredia et son chat Simenon).
Outre la procédure judiciaire (pas trop compliquée, rassurez-vous), on se plait à suivre les démêlés de Guido avec sa déprime et ses petites amies et on se dit qu’on tient là encore une bonne série : d’autres épisodes nous attendent déjà et on va donc attendre le prochain avant d’épingler un coup de cœur … qui ne saurait tarder.


Pour celles et ceux qui aiment les prétoires.
D’autres avis sur Babelio.