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vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

➔ Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
➔ Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
➔ Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
➔ Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 7 avril 2025

Qu'un sang impur (Michaël Mention)


[...] On va gérer.

Dehors, un chaos post-apocalyptique.
Dedans, une étude de mœurs sans concession dans un immeuble confiné.
Quels vont être les comportements de ces quelques habitants cloîtrés dans la promiscuité, tandis que le plus grand chaos règne dehors ?

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2025) :

Michael Mention (né en 1979) est un auteur qui sait surprendre ses lecteurs, au fil de ses polars et thrillers et même westerns, et qui porte un regard très critique sur notre société. 
Un gars qui ne mâche pas ses mots très longtemps.
On l'avait découvert ici avec Sale temps pour le pays, un polar (paru en 2012) qui nous emmenait dans une Angleterre à la veille de basculer dans le tatchérisme.
Le voici avec un roman étonnant et inclassable, au titre coup de poing : Qu'un sang impur ... On connait la chanson.

Le canevas :

Paris dans peut-être bientôt. Ce matin-là au café, les habitants ressentent une énorme onde de choc : "un vacarme surpuissant. Bagnoles déplacées. Tuiles balayées. Passants projetés au sol. Peu après, sur la terrasse, les gens se rétablissent, tremblants, sous le choc". 
Sans doute un volcan gigantesque qui se serait réveillé en Europe de l'est. Des centrales nucléaires auraient été secouées. C'est la panique, il y a même un "cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Waouh. C’est dire si la situation est critique".
Bien vite, dans toute l'Europe, après un "dernier apéro avant la fin du monde", chacun est prié de se confiner chez lui, fenêtres fermées et calfeutrées. Et c'est un été caniculaire évidemment. 
Alors que la température monte dans les chaumières, la télé finit par nous apprendre qu'un terrible virus a envahi l'Europe : les contaminés deviennent des fous furieux, des zombies, des cannibales, façon Walking Dead.
L'auteur s'est documenté : la toxine se fixe sur l'hypothalamus, attaque le système endocrinien, multiplie le besoin de nourriture et de plaisir, diminue l'empathie. Pourquoi pas, c'est plausible.
De toute façon, là n'est pas le sujet pour Michael Mention : ce qui l'intéresse, ce sont les quelques personnes confinées dans un immeuble. Quelles vont être leurs réactions, leurs comportements, leurs interactions, cloîtrés dans la promiscuité, tandis que la mort et le chaos règnent dehors ?

Les personnages :

Voilà bien les clés de l'intrigue. Confinés dans ce petit immeuble, on va trouver là : 
Un jeune couple actif, Matthieu, Clémence et leur fils Teo.
Un couple de retraités, René et sa femme Jacqueline qui souffre d'Alzheimer.
Joël, un écrivain solitaire en panne d'inspiration. Il picole un peu, ça aide.
Yazid et Fatima, lui est chauffeur Uber, elle élève leurs deux enfants. Ils prient beaucoup, ça aide.
Et Chantal, une retraitée aigrie pas très sympathique.
Alors ? Tout est prêt, tout le monde est en place ?
"Là-haut, au troisième étage de l’immeuble. Lentement, on referme les fenêtres, on s’adosse contre le mur, on se laisse glisser jusqu’au sol, on baisse la tête et l’histoire peut vraiment commencer".

♥ On aime :

➔ Ce bouquin a comme premier mérite de nous rappeler que le Covid n'était certainement pas la dernière des pandémies et qu'il y en aurait d'autres à venir. On l'oublie un peu trop vite.
L'auteur nous rappelle également que la gestion de cette pandémie fut un sacré bordel partout dans le monde et que nos sociétés et nos dirigeants ne sont pas plus préparés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 2020.
Bref, le message est clair : il n'y aucune raison pour que ça ne recommence pas et sans doute en pire.
"On va gérer. Ça, c’était lorsqu’ils parlaient de radiations, un truc qu’on connaît avec des plans d’action et des cellules de crise, quand il y avait un semblant de cadre. Là, il n’y a rien car on ne sait rien".
➔ La deuxième bonne surprise de ce bouquin, c'est que Michael Mention, c'est son habitude, n'y va pas avec le dos de la main morte. On a droit à des morts-vivants, des cannibales, un confinement drastique, l'armée dans les rues, etc ... mais ce n'est là qu'un décor, un bon prétexte pour enfermer son petit monde. "Hommes, femmes, Blancs, Noirs, juifs, musulmans… les clivages qui pourrissaient le monde s’annulent : tous égaux dans le chaos".
Car derrière le décor post-apocalyptique, il y a ces quelques habitants confinés dans leur immeuble : une micro-société, reflet ou image de la grande. 
Au début, tout va bien, solidarité oblige et "dans le loft, la cohabitation se passe bien. Du moins, le mieux possible. On mange, on lit, on se douche, on écrit, on se désaltère, on scrolle, on regarde la télé, on appelle ses proches, et si tout ça s’accomplit dans la déprime, c’est ensemble qu’on le fait , ce qui rend les choses un peu plus vivables".
Mais dans ce microcosme, le pire va advenir, "car ici-bas, seuls comptent les actes. Ce que l’on fait et ce que l’on choisit de ne pas faire. Toute l’histoire de l’humanité est là, dans les conséquences".
Ces habitants vont être confrontés à des choix dramatiques, des actes terribles et donc des conséquences sinistres. Michael Mention n'hésite pas, ne recule devant rien et malmène violemment ses personnages et son lecteur. Z'êtes prévenus.
➔ J'ai longtemps hésité avant de suivre le chemin tracé par Michael Mention. Un écrivain parfois trop surprenant qui semblait ici vouloir surfer trop facilement sur l'après-Covid.
Et bien, voici un bouquin que j'ai dévoré (ah, mauvais jeu de mots, désolé) en deux longues soirées : une fois passé le prologue apocalyptique (plutôt bien fait tout de même, il faut le reconnaître), on est absolument captivé par ce Loft story d'une noirceur totale et comme l'auteur n'hésite pas une seconde à sacrifier tel ou tel personnage, l'attention (la tension) est sans cesse relancée. Terriblement efficace.
➔ Ouf, finalement, on pourra refermer le bouquin en se persuadant que Michael Mention y est allé un peu fort, même si oui bien sûr, on est d'accord, une prochaine pandémie nous guette. 
Mais "on va gérer". N'est-ce pas ?

Pour celles et ceux qui aiment les espaces clos.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

jeudi 5 septembre 2024

Terres promises (Bénédicte Dupré La Tour)


[...] C'était jour de peine pour les filles de joie.

Les récits de western, les aventures de farouest, on aime ou on n'aime pas. Nous, on n'aime pas trop, soyons clairs. 
Mais franchement, ce bouquin là risque bien de vous faire passer le goût d'autre chose. 

L'auteure, le livre (320 pages, août 2024) :

Rentrée 2024.
Bénédicte Dupré La Tour est née en Argentine mais vit désormais à Lyon : c'est peut-être une nomade sans terre d'attache, tout comme les personnages de son roman.
Ces Terres promises qui sont celles du farouest, celles de la ruée vers l'or, forment son premier roman et une entrée vraiment remarquable dans le monde littéraire.
Encore un coup de cœur de cette rentrée littéraire 2024 décidément riche en bonnes surprises : certainement l'une des plus belles plumes lues cette année (et ce n'est que son premier roman !).

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Bien sûr il y a des indiens et des shérifs, des chariots et des chercheurs d'or, des saloons et des bordels.
Mais tout cela n'est qu'un cadre, un jeu de codes et de couleurs, puisqu'il faut bien une scène, un décor quand il s'agit de jouer la comédie humaine.
Le cow-boy est un vacher, l'indien est un indigène, l'esclave un asservi : c'est certainement là, la recherche d'un peu de la pureté de notre langue mais peut-être aussi la volonté de s'affranchir d'un vocabulaire trop codifié, pour tendre à l'universel car "la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte".
➔ Le lecteur tombe très vite sous le charme de la superbe prose de cette auteure : une langue puissante et brute, charnelle et suggestive, intense et vibrante. 
Il y a du sang, de la boue, de la vermine, et bien pire encore ... car c'est la langue d'une "terre sombre grouillant de longs vers annelés".
Mais le texte sait rester totalement maîtrisé, entièrement au service du récit, solidement construit.

Les personnages :

Et quels personnages, quelles vies ! 
Ils sont sept, ils vont certainement se croiser, on ne sait pas encore.
Il y a là Eleanor Dwight, la fille de saloon qui attend son heure.
Il y a là Kinta, la squaw qui veut quitter les hommes de sa tribu.
Morgan Bell, le chercheur d'or à demi fou qui fit un mariage malheureux.
Mary Framinger, l'infirmière qui montrait un trop grand amour maternel.
Bloody Horse, l'indien devenu éclaireur dans les troupes coloniales.
Rebecca Strattman, celle qui voulait épouser un indien.
Nathaniel Mulligan, le prêtre qui avait perdu la foi.
Et puis le huitième et mystérieux Eliott Burns dont les lettres scandent chaque histoire, chaque chapitre d'un même et terrible refrain : "[...] Dans quelques heures je serai pendu."

Le canevas :

Un roman choral (un genre qui plait !) dans lequel chaque long chapitre (l'histoire de Kinta a même été publiée sous forme de nouvelle), chaque chapitre permet à l'auteure de déployer l'un de ses personnages dans une habile spirale temporelle mêlant passé et présent.
Dans ces récits, les femmes sont de celles qui ne veulent pas plier devant la fureur ou le désir des hommes.
[...] Elle avait cette fierté de pierre que tous auraient voulu briser. Celui qui l’épouserait trouverait le moyen de fendre cette femme de granit dont les yeux de juge semblaient voir dans les âmes les plus laides, les pensées les plus sombres. Il fallait moins de courage pour tuer un ours à mains nues que pour faire sa demande à Kinta.
Quant aux hommes, ils ne sortent évidemment pas grandis de ces quelques histoires et semblent traverser ces terres promises comme si ce n'étaient pas vraiment les leurs "car les fils perdent toujours contre les mères".
Sept chapitres, sept nouvelles, qui se répondent et s'entrelacent, et toutes d'un excellent niveau, c'est assez rare, il faut donc le souligner : cela participe à l'agréable unité de ton de ce beau roman.

Pour celles et ceux qui aiment les squaws et les cow-girls.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Panseur (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

mercredi 8 mai 2024

Norferville (Franck Thilliez)


[...] Un caillou de fer dans un désert de glace.

L'auteur, le livre (456 pages, mai 2024) :

Franck Thilliez est l'un des auteurs français de polars "mainstream" les plus en vue. La série des Sharko c'est lui. 
Des polars qui flirtent souvent avec le fantastique ou l'ésotérique mais dont la violence est hélas bien ancrée dans le réel.
Cette fois avec Norferville, il délaisse son Sharko fétiche et cède aux sirènes du grand nord après d'autres auteurs de polars français : Ian Manook en Islande, Olivier Norek à Saint-Pierre-et-Miquelon, ... qui ont suivi sur la neige les traces laissées par Olivier Truc ou Mo Malo. 

Le contexte :

Norferville a beau être un lieu imaginaire, on s'y croirait !
Comme de coutume, Franck Thilliez soigne le décor de son polar d'une plume très suggestive : nous voici tout au nord du Québec, à 700 kilomètres de Montréal, dans l'une des gigantesques mines ouvertes sur les terres des indiens Innus (le Nitassinan). 
Les colons blancs y sur-exploitent la Fosse du Labrador qui contient un minerai de fer de grande pureté. 
[...] Norferville restait ce qu’elle était : un caillou de fer dans un désert de glace.
[...] — Norferville, c’est un autre monde. Il faut le voir pour le croire. Un territoire de glace coupé de tout où des Blancs et des autochtones essaient de cohabiter avec, entre eux, l’exploitation d’une gigantesque mine de fer.
Dans ce lieu glacé difficilement accessible (et pas du tout en cas de tempête de neige : un endroit idéal pour un huis-clos à ciel grand ouvert !) cohabitent bien difficilement les communautés de blancs et d'indiens. 
Au milieu, les "Pommes" : rouges dehors, blancs dedans, les métis rejetés par les uns comme par les autres.
Il sera beaucoup question de violences faites aux indiens et surtout aux femmes indiennes : quelques blancs, tendance suprémacistes, sont adeptes de la "cure géographique" (starlight tour au Canada anglophone), une pratique que les femmes autochtones ne dénoncent pas toujours, par honte ou par peur.
[...] Un dicton dit qu’on a tous, ici, du sang indien. Si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains.
[...] — Faut que je te dise… ça fait un petit bout de temps que les autochtones sont nerveux.
— Comment ça, nerveux ?
— Je perçois une tension, quelque chose de pas normal dans la communauté, mais j’arrive pas à définir quoi précisément. Un peu comme quand on sent qu’une tempête se profile, qu’un truc change dans l’air. Ils traînent moins dans les rues, ils viennent faire leurs courses et ils rentrent vite chez eux. Ceux que j’amène au poste décrochent pas un mot. C’est pas habituel.

Le canevas :

Dans la "ville" minière de Norferville, au fin fond des plaines glacées du Québec, une jeune française est retrouvée dans la neige, sauvagement assassinée et mutilée.
Son père Teddy Schaffran (un criminologue privé, tendance profiler, à qui il manque un oeil) débarque de France avec son passé tourmenté. 
Sur place, Noémie Rock, une fliquette métisse est chargée de l'enquête dans ce coin perdu où elle n'a pas de très bons souvenirs.
La rencontre de ce duo d'enquêteurs est prometteuse :
[...] Elle découvrit alors la face de marbre d’un homme qui semblait jailli du fond des âges. Grand, solide, le visage marqué de petites rides qui, avec les températures, formaient comme des crevasses. Elle scruta d’abord le rond de cuir et regarda finalement l’autre œil, peut-être plus noir encore que l’artifice côté gauche.
— Je suis Teddy Schaffran. Je veux voir ma fille.

♥ ♥ On aime beaucoup :

• Franck Thilliez arrive ici à nous faire ressentir le froid : "Je suis fasciné par le froid, par la manière de le décrire, parce que c’est vraiment une sensation particulière, d’autant plus quand il est omniprésent. C’est une façon d’emprisonner les personnages, et mes lecteurs. [...] J’ai toujours eu le fantasme d’écrire une scène de blizzard." En ce lieu idéal, l'auteur souffle le froid dans une nature déchaînée aussi violente que les hommes qui l'habitent et le lecteur frissonne (c'est un thriller !) en pestant contre ses moufles, pas très pratiques pour tourner les pages du bouquin.
[...] — Je crois que je ne m’habituerai jamais à ce froid polaire.
— Ne vous plaignez pas, il n’y a pas encore de couche de glace au bas des fenêtres. J’ai connu ça, dans ma jeunesse. Un record à moins 57 °C. Il n’y avait pas d’école, évidemment. Les habitants laissaient tourner les moteurs des voitures toute la nuit, sinon elles ne redémarraient pas le lendemain. On ramassait même des chauves-souris au pied des arbres, les pauvres étaient complètement givrées. Une sorte de fumée de mer arctique, mais partout dans la ville.
[...] — Moins 18 °C. C’est la température de la mort douce. Il paraît que, quand on reste sans bouger trop longtemps sous cette température, il y a, à un moment donné, quelque chose d’agréable qui vous enveloppe, votre cerveau se met à déconner et vous enlevez vos  vêtements sans vraiment vous en rendre compte.
On appelle ça le « déshabillage paradoxal »… Vous vous endormez et vous ne vous réveillez plus.
[...] — Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de détendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche.
— Ou une mauvaise fin.
• Comme à son habitude, Franck Thilliez lorgne du côté du fantastique en convoquant ici la légende du Windigo (qu'on connait depuis Joseph Boyden et d'autres), ce croquemitaine indien inventé peut-être pour faire peur aux enfants mais plus sûrement pour lutter contre le cannibalisme qui a pu sévir jadis en cas de famine.
[...] Les témoignages étaient cohérents et menaient tous à une entité unique  : le Windigo.
Chaque fois que le nom avait été évoqué, la jeune femme avait capté le même éclat dans les yeux de ses interlocuteurs. La peur, une terreur irrationnelle jaillie de légendes ancestrales. 
[...] La créature, mi-homme, mi-animal, a un cœur de glace. Elle vit dans les profondeurs de la forêt et se rapproche de nous lorsqu’elle est très en colère.
Elle se nourrit de tout ce qui vit, avec une préférence pour la chair humaine.
[...] D’après ce que j’ai lu, la légende serait née pour empêcher la pratique du cannibalisme dans les communautés autochtones. Il y a en effet déjà eu des précédents lors de famines extrêmes dues à l’isolement et à l’absence de gibier, surtout l’hiver. 
• La violence de la nature et du froid fait écho à celle des hommes. Des hommes qui n'aiment pas les femmes. Un polar très dur et sans concession - c'est du Franck Thilliez !

Pour celles et ceux qui aiment les croquemitaines.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve.
Ma chronique dans le journal 20 Minutes et dans Benzine.

mardi 16 avril 2024

La route (Manu Larcenet)


[...] Alors d'accord.

L'auteur, l'album (156 pages, 2024) :

Manu Larcenet met en bulles et en images La route, le roman culte de Cormac McCarthy qui avait obtenu le prix Pulitzer en 2007. 
Un pari osé mais un album réussi et très fidèle à ce monument littéraire. 
Manu Larcenet avait déjà lâché en 2009 une petite bombe dans le petit monde la BD avec Blast : exit les couleurs acryliques et rutilantes, Manu nous proposait quatre gros albums au noir & blanc éclatant, expressif et même lumineux. Déjà, c'était une histoire de SDF errant sur les routes. 
Après avoir adapté Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel, il était somme toute assez logique que Manu Larcenet s'attaque au roman culte de Cormac McCarthy, qui avait déjà été porté sur écran en 2009 par John Hillcoat avec Viggo Mortensen. 
De toute évidence, la noirceur du dessin de Larcenet était faite pour illustrer ce sombre récit post-apocalyptique. 
La fin du monde a eu lieu. On ne sait pas trop comment et cela commence même déjà à dater, d'une bonne dizaine d'années. Quelques survivants, quelques moribonds, errent sous la pluie sur les routes couvertes de cendres, comme cet homme et son enfant. Ils vont vers le sud, cherchant un peu de nourriture, en évitant quelques misérables hordes sorties de Mad Max. 
Un récit dans lequel il n'y a plus de noms, presque plus de mots, il n'y a que l'homme et le petit, une solitude insondable, plus personne à qui parler et le roman de McCarthy était avare de dialogues, rempli de silences et de non-dits. 
Voilà qui laisse toute la place à Larcenet pour déployer son talent de metteur en scène et faire en sorte que le dessin devienne lui-même le récit - un beau challenge pour un bédéiste. 
Sans cartouches de texte "off", sans bulles explicatives, c'est uniquement grâce à l'enchaînement des cases et à la force suggestive des dessins que le récit est retranscrit dans un noir et blanc sale et charbonneux à l'image de ce monde de cendres apocalyptiques, parfois teinté de sépia ou de teintes orangées. 
Les rares phylactères jaillissent de cet univers pour mieux souligner les non-dits des rares dialogues entre l'homme et son petit. 
Le génie de McCarthy c'est d'avoir écrit son bouquin avec une seule image, celle de cet homme et son petit sur la route avec leur caddie, une image qu'il nous repassait sans cesse, encore et encore. Mais quelle image puissante ! 
Une image qui lui a valu un Pulitzer, une image si pleine de sens désespéré, si lourde de terribles sous-entendus, qu'elle imprégnait durablement le lecteur et même tout le monde littéraire. 
Une image dont s'est emparé avec brio Manu Larcenet dont les planches arrivent à nous faire partager le quotidien de ces deux êtres en perdition et ressentir les souffrances (et les trop rares joies) de ces corps amaigris. 
En un peu plus de 150 pages, l'auteur prend tout le temps de développer fidèlement le roman avec ses scènes les plus notables : le coca, le revolver, le bunker... tout y est. 
Le pari était osé, voire risqué, mais avec la réussite et la reconnaissance des lecteurs, le succès est au rendez-vous : l'album a déjà été réimprimé et cela dans plusieurs langues. 
Larcenet avoue tout de même un regret : « Ne pas avoir pu remettre cet album à Cormac McCarthy lui-même. » puisque l'auteur américain est décédé en juin dernier. 

À noter : les éditions Points (avec l'arrivée de Thomas Ragon transfuge de chez Dargaud) ont eu la bonne idée de ré-éditer le roman de McCarthy en version "collector" avec quelques planches illustrées tirées de la BD, histoire de doubler le plaisir avec la (re-)lecture du roman ! 

♥ On aime beaucoup :

• On voit tout de suite ce qui a pu séduire Larcenet dans ce texte rapidement devenu mythique.
Le sombre récit de McCarthy laissait les rares et pauvres dialogues se dissoudre dans une prose puissante. Les planches en noir et blanc de la BD sont à la hauteur de la puissance du récit et les bulles y retranscrivent les rares dialogues presque mot pour mot.
• Un complément essentiel au livre où l'enfant prend toute sa place.

L'intrigue :

La fin du monde a eu lieu. 
Quelques survivants, quelques moribonds, errent sous la pluie sur les routes couvertes de cendres, comme cet homme et son enfant.
Ils vont vers le sud, cherchant un peu de nourriture, en évitant quelques misérables hordes à la Mad Max.
[...] Il sera de quelle couleur l'océan ?
Et quelques planches plus loin :
[...] Je te demande pardon ... L'océan n'est pas bleu.
 

Pour celles et ceux qui aiment les survivants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans le magazine culturel Benzine.

La route (Cormac McCarthy)


[...] Que la mort et ses jours à elle aussi seront comptés.

L'auteur, le livre (288 pages, 2024, 2006 en VO) :

Pourquoi revenir sur ce monument littéraire sur lequel tout a été dit (et sans doute son contraire aussi) ?
Parce que les éditions Points (avec l'arrivée de Thomas Ragon transfuge de chez Dargaud) ont eu la bonne idée de profiter de la BD de Manu Larcenet pour ressortir le texte intégral de Cormac McCarthy illustré de quelques planches de Larcenet, un collector.
L'occasion de lire ou relire ce monument littéraire qu'est devenu La route, et bien sûr de découvrir ensuite la superbe BD que Manu Larcenet en a tiré.

♥ ♥ ♥ On aime vraiment très beaucoup :

• Un récit d'une noirceur sans fond faite de désespoir et de solitude.
Il n'y a plus de noms, même plus de mots, il n'y a que l'homme et le petit, une solitude insondable, plus personne à qui parler, même les dialogues entre l'homme et le petit sont rapportés dans un style indirect.
Après plusieurs années d'errance, ce n'est même plus la fin du monde : le monde est désormais terminé, on est déjà au-delà.
La question n'est plus de survivre, comment survivre.
Non, la question est désormais : faut-il vraiment survivre ? Pour quoi survivre ?
Je crois bien que c'est le premier bouquin où je suis tenté, je veux dire vraiment tenté, d'aller jeter un œil sur les dernières pages pour voir si une lueur d'espoir pouvait s'y cacher ....
• Le génie de McCarthy c'est d'avoir écrit son bouquin avec une seule image, celle de cet homme et son petit sur la route avec leur caddie, une image qu'il nous repasse sans cesse, encore et encore, pendant toutes ces pages.
Mais quelle image puissante ! Une image qui vaut un Pulitzer, une image si pleine de sens désespéré, si lourde de terribles sous-entendus, qu'elle imprègne durablement le lecteur et même tout le monde littéraire.
Il y a du Moby Dick dans cette image.
Quelques mots, quelques lignes et tout est dit :
[...] Une heure plus tard ils étaient sur la route. Il poussait le caddie et tous les deux, le petit et lui, ils portaient des sacs à dos. Dans les sacs à dos il y avait le strict nécessaire. Au cas où ils seraient contraints d'abandonner le caddie et de prendre la fuite. Accroché à la barre de poussée du caddie il y avait un rétroviseur de motocyclette chromé dont il se servait pour surveiller la route derrière eux.
• Comme les temps qui y sont décrits, ce roman a quelque chose de définitif, qui condamne tous les récits passés et à venir de survivalisme et qui surtout condamne définitivement notre soi-disant humanité.

Le pitch :

La fin du monde a eu lieu. On ne sait pas comment, mais cela commence même déjà à dater, d'une bonne dizaine d'années. 
Quelques survivants, quelques moribonds, errent sous la pluie sur les routes couvertes de cendres, comme cet homme et son enfant.
Ils vont vers le sud, cherchant un peu de nourriture, en évitant quelques misérables hordes à la Mad Max.
[...] Ils attendaient, assis sur le remblai. Rien ne bougeait. II passa le revolver au petit.
Prends-le toi, Papa, dit le petit.
Non. Ce n'est pas ce qui était convenu. Prends-le toi.
II prit le revolver et le garda sur ses genoux et l'homme descendit.
Ah cette terrible chorégraphie du revolver avec l'enfant, plusieurs fois répétée ...
[...] Quand on sera tous enfin partis alors il n'y aura plus personne ici que la mort et ses jours à elle aussi seront comptés. Elle sera par ici sur la route sans avoir rien à faire et personne à qui le faire. Elle dira : Où sont-ils tous partis ? Et c'est comme ça que ça se passera. 

Pour celles et ceux qui aiment les survivants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.

mardi 5 septembre 2023

Convoi pour Samarcande (Gouzel Iakhina)

[...] Des enfants ne devraient pas avoir un tel regard.

    L'auteure, le livre (480 pages, 2023) :

Ce Convoi pour Samarcande n'est pas un joli conte des mille et une nuits ni le récit d'une somptueuse caravane que l'on aurait suivie sur les routes de la soie.
Mais c'est une histoire puissante qui va nous être contée par Gouzel Iakhina, née à Kazan en 1977 et qui vit désormais à Moscou.
Attention, dernier appel pour les passagers, il est encore temps pour vous de quitter le train, c'est un roman basé sur des événements hélas très réels.

 Le contexte :

Au début des années 1920, le jeune état soviétique épuisé et désorganisé par la Révolution, la guerre civile et la Première guerre mondiale n'arrive plus à nourrir son peuple. Une terrible famine [clic] ravage l'Ukraine, la Crimée, la Russie et le bassin de la Volga, terre natale de l'auteure.
On n'a pas vu cela depuis le Moyen Âge, des millions de personnes sont condamnées, les cadavres s'entassent dans les rues, c'est le retour de l'anthropophagie.
Alors que l'aide internationale se met difficilement en place, les russes organisent des convois ferroviaires pour acheminer quelques centaines d'enfants vers les contrées plus clémentes du Turkestan qui, à l'époque, englobait notamment l'actuel Ouzbékistan et Samarcande.
[...] En deux semaines, ils arriveraient au Turkestan. Là-bas, ce serait l’éternel été. Un soleil brûlant, des pluies caressantes. Du pain et du riz. Ces merveilleux grains de raisin.
Bien sûr, on sait qu'une dizaine d'années plus tard l'Ukraine connaîtra une autre terrible famine sous la politique de Staline cette fois [clic].

    On aime beaucoup :

❤️ On aime évidemment la formidable Histoire dont s'est emparée Gouzel Iakhina, un sujet très fort qu'elle arrive à nous raconter sans trop tirer sur la corde sensible quand elle évoque le sort de ces enfants mais avec suffisamment d'empathie envers ses personnages de roman pour emporter le lecteur avec elle à bord de ce train de folie.

      L'intrigue :

Le bouquin démarre très très fort et le lecteur va devoir bien s'accrocher le temps de l'impossible sélection des cinq cent enfants (il faut abandonner les grabataires ou les plus petits qui n'arriveront pas vivants au terme du voyage) et de la difficile préparation du convoi (il faut réquisitionner le peu que l'on peut encore trouver dans une Kazan dévastée et abandonnée de tous). C'est plutôt rude.
[...] –  Des enfants, lui avait dit Tchaïanov, le commandant du département des transports, en guise de salutations. Cinq cents. Il faut les convoyer de Kazan à Samarcande. Tu prendras ton mandat et les instructions chez le secrétaire. 
Depuis des années qu’il était dans le transport, Deïev avait convoyé tout ce qui pouvait passer par des rails, du blé et du bétail réquisitionnés jusqu’à la graisse de baleine, que la Norvège, pays ami, envoyait par citernes aux habitants de la   Volga en proie à la famine. Mais jamais des enfants.
[...] Quatre mille kilomètres, c’était exactement la distance qu’allait devoir franchir le train sanitaire de Kazan au Turkestan. Le train lui-même n’existait pas encore  : l’ordre de sa formation avait été signé la veille, le 9 octobre 1923. 
[...] – Je veux convoyer autant d’enfants que possible au Turkestan, mais qu’ils arrivent vivants ! Les grabataires n’arriveront jamais jusque-là, et ne feront qu’encombrer inutilement le wagon.
– Donc, ils n’ont qu’à mourir ici ?
[...] Ce combat incessant pour les poêles, le charbon, le pétrole, l’approvisionnement, les bassines et les louches, les pelles et les seaux, les bandages et les cordes, les sacs, les marmites, la meilleure locomotive du dépôt et le conducteur le moins soûl, tout cela avait été fait et restait derrière lui. La nuit était tombée, la dernière avant le départ.
Dans cette ambiance stressante, on a vraiment hâte de quitter Kazan, que la locomotive siffle, que le convoi s'ébranle enfin sous la conduite du camarade commandant Deïev, que les enfants partent vers le sud accompagnés de la revêche camarade commissaire Blanche, d'un cuistot pas très futé, du vieil infirmier retraité Doug et de quelques paysannes faisant office de nurses. Tous marqués par un trop lourd passé.
[...] –  Tu es médecin  ? 
–  Ichtyologue. 
–  Quoi  ? ahana-t-il, complètement désorienté. 
–  Spécialiste des poissons.
[...] Un vieillard de soixante-dix ans, une volée de vieilles pies et un cuisinier muet et idiot  : c’était là toute la troupe de Deïev.
Enfin. C'est parti pour une épopée de plusieurs milliers de kilomètres de voie ferrée que l'on espère parcourir en deux semaines ... 
Avec à peine trois jours de vivres à bord ... pour un périple qui durera près de deux mois !
[...] Il devait conduire ce chargement vers l’ouest, par les forêts de la Volga, jusqu’à Arzamas. Puis vers le sud et l’est, jusqu’à la mer d’Aral. Puis à nouveau vers le sud  : traversant les déserts de Kyzyl-Koum et de la steppe de la Faim, jusqu’à Tachkent. Puis en repartir vers l’ouest, passer les chaînes du Tchimgan et de Zeravchan, jusqu’à Samarcande.
Dès lors, les épisodes les plus épiques vont s'enchaîner et certains marqueront durablement le lecteur : la Tchéka de Sviajsk, les "excédents" du ravitaillement, la liturgie des cosaques, ... Gouzel Iakhina déroule son scénario entre film d'horreur et cinéma d'aventures.
Un récit ponctué d'anecdotes pleines d'humanité : les "mariages" des enfants, la berceuse du soir chantée par Fatima, les vagabonds de Dongouz, la baignade dans la mer d'Aral, ...
[...] –  Ça te plaît ici, Fatima  ?
Et elle répondait à nouveau comme dans un livre de poésie  : 
–  Je voudrais voyager sans fin dans ce train.
[...] –  Ce n’est pas un train, mais une arche de Noé.
Le bouquin a tous les ingrédients d'un "grand" roman mais souffre de la prose un peu naïve de Gouzel Iakhina (le héros Deïev est un peu cliché), d'une écriture peut-être trop russe pour les lecteurs occidentaux (même si l'on devine une belle traduction), et d'un manque de maîtrise qui laisse filer des passages oniriques un peu lourds et les délires de Deïev trop envahissants.
Mais que cela ne vous empêche surtout pas de découvrir cette très forte histoire venue de la lointaine Tatarie.


Pour celles et ceux qui aiment les trains et les enfants.
D’autres avis sur Bibliosurf et sur Babelio.
Livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Noir sur blanc.

vendredi 7 juillet 2023

Déguster le noir (collectif)

[...] J’en ai l’eau à la bouche.

    Le livre (304 pages, 2023) :

Yvan Fauth nous était connu comme animateur du blog Emotions.
Depuis, il s'est construit une belle notoriété en réunissant des auteurs de polars connus dans des recueils de nouvelles. Chaque ouvrage prend l'un de nos cinq sens comme thème ou comme cahier des charges.
Après Regarder le noir, voici Déguster le noir (mais d'autres sont également déjà parus).

    On aime bien :

❤️ L'excellente idée de réunir ainsi des auteurs de différents (mais noirs) horizons sur un cahier des charges unique mais très librement interprété par chacun.

      L'intrigue :

Ceux qui ont le goût du polar et du roman noir, trouveront là quelques nourritures : des histoires de poison, de gras et de maigre, et bien sûr des histoires de cannibales que n'aurait pas reniées Hannibal Lecter.
Parmi les nouvelles les plus remarquables, on a repéré Bernard Minier et son expédition en Afghanistan, un pays "vampirisé" par la guerre.
L'angoissante et terrible histoire de Cédric Sire qui semble faire écho au terrible et angoissant monde des top modèles.
[...] Elle se souvenait qu’à la fin, elle ne consommait plus que trois pommes par jour, et absolument rien d’autre. Son corps était dessiné comme un trait de calligraphie. 
L'ironique destin du goûteur de Pierre Bordage et la visite de Gilles, invité par Nicolas Beuglet, chez ses futurs beaux parents qui cuisinent "tout maison".
Mais la palme revient sans hésitation à Roger Jon Ellory pour son excellente Scène de crime.
[...] —  Après tout, le cannibalisme fait partie de notre histoire en tant qu’êtres humains depuis très longtemps. 
—  Vous pensez qu’il mange les organes de ces femmes  ? 
—  Oui. 
—  Pour quelle raison ? demanda Erickson. 
—  Pour la force.
Un recueil avec des hauts et bas, bien sûr comme tous les recueils de nouvelles, et peut-être des histoires un peu plus convenues et moins surprenantes que l'excellent ouvrage précédent : Regarder le noir.
Mais l'ensemble de ces ouvrages forme une sacrée collection !

Pour celles et ceux qui aiment les repas de fête.
D’autres avis sur Bibliosurf. Livre lu grâce à Netgalley.

mardi 18 octobre 2022

Récit du naufrage du baleinier Essex (Owen Chase)

[...] Les marins de Nantucket.

Owen Chase est un marin du XIXème siècle, l'un des rares rescapés d'une aventure maritime qui aura mal tourné, très mal tourné et ce livre est son récit : le Récit de l'extraordinaire et affligeant naufrage du baleinier Essex, une histoire vraie qui inspira à Herman Melville le célèbre Moby Dick.
[...] On rapporte de nombreuses anecdotes sur les marins de Nantucket. Des histoires de sauvetages in extremis, des récits de survie surprenants que ces hommes, qui ont échappé au pire, se transmettent avec la même fidélité que s’il s’agissait de contes légendaires – et sans doute le même respect et le même sens de la narration.
Le baleinier Essex part de Nantucket en 1819 pour chasser la baleine au large des côtes chiliennes, avec à bord une vingtaine de matelots. Owen Chase est le capitaine en second.
Après plusieurs mois de mer, au large des Galapagos le bateau est attaqué par un grand cachalot et fait naufrage. 
[...] J’ai instinctivement ordonné au garçon à la barre de mettre « à bâbord toute », dans le but de prendre le large et de l’éviter. J’avais à peine prononcé ces mots, que le cachalot est revenu vers nous à pleine vitesse, et qu’il a frappé le navire avec sa tête, juste devant les porte-haubans de misaine ; le coup fut si fort qu’il nous jeta presque à terre. Le bateau s’est alors élevé avec autant de soudaineté et de violence que s’il avait heurté un rocher, et il a tremblé comme une feuille pendant plusieurs secondes. Nous nous sommes regardés les uns les autres, totalement stupéfaits, et presque incapables de prononcer un mot. 
Les marins prennent place dans les trois baleinières avec quelques vivres et l'espoir de pouvoir regagner une terre ferme ou de croiser la route d'autres baleiniers.
[...] Pour peu que les conditions nous soient favorables – nous pouvions atteindre la côte. Forts de toutes ces considérations, nous avons entamé notre traversée, dont l’échec total – fruit d’une déplorable détresse et de souffrances insurmontables – va maintenant être exposé.
❤️ La prose du matelot Owen Chase est bien entendu "datée" du début du siècle précédent mais le bouquin est suffisamment court (un peu plus de cent pages) pour que cela ne gêne aucunement la lecture. Bien au contraire, le récit est clair, factuel, la narration est précise et les envolées lyriques ou religieuses restent très rares. 
Une instructive lecture (quelle vie menaient ces pêcheurs !) sur laquelle planent les fantômes de Melville et Moby Dick.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marins.
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mercredi 16 décembre 2020

BD : New York cannibals


[...] C'est un tatouage fait pour protéger cet enfant
.

Après le très beau Little Tulip qu'on vient juste de relire (l'album datait de 2014), le duo franco-américain remet cela avec François Boucq aux dessins et Jerome Charyn au récit.
C'est un peu une suite au précédent album : on retrouve à NY quelques uns des personnages et même quelques fantômes revenus des camps de la Kolyma. 
Cette fois, c'est l'ancienne protégée du tatoueur, la japonaise Azami, qui a grandi et désormais tient le haut du pavé des rues de New York (et la une de couverture).
La recette est la même avec côté dessins, les corps, les visages et les tatouages où excelle François Boucq et côté scénario, une histoire plus 'américaine' mais toujours bien noire qui farfouille du côté obscur de l'âme humaine, forcément avec un titre pareil ... 
[...] Des cannibales en plein New York, décidément le passé continue à me mordre au talon !
L'album apparait plus classique que le précédent, l'effet de découverte ne joue plus, et si cela reste tout de même une excellente BD, on a trouvé ce Little Paul un cran en-dessous de Little Tulip. 
Mais les deux font la paire !

Pour celles et ceux qui aiment les tatouages.
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lundi 10 juillet 2017

Mör (Johanna Gustawsson)

[...] Va savoir quel goût ça a ?

La française Johana Gustawsson. va-t-elle renouveler le polar nordique ?
En tout cas le polar européen : née à Marseille, elle vit à Londres, avec un suédois ...
Rien d'étonnant à ce que son polar Mör cherche à mêler une série de crimes bien actuels (en Suède) avec des réminiscences de Jack l'Éventreur (à Londres évidemment).
[...] Elle a dit que tout était lié à Jack l’Éventreur.
Mör signifie tendre en suédois, attendrie, ... comme une viande goûteuse et bien savoureuse ...
[...] Maintenant, va savoir quel goût ça a ?
[...] Une fois que tu as goûté à la viande humaine, tu ne peux plus t’en passer.
De quoi se régaler avec ce thriller bien mené autour de personnages intéressants (et féminins) : fliquette, profileuse, ...
La virée dans le Whitechapel du XIX° n'est pas forcément très réussie (ni très utile) mais on ne s'y attarde pas heureusement, pour découvrir peu à peu et avec grand intérêt, une autre histoire et un autre passé beaucoup plus intéressants. Histoire(s) et passé(s) qui donneront tout leur sens à cette série de crimes ... et au titre du bouquin.
Johanna Gustwasson fait partie de la meute des Louves du polar, le collectif qui entend promouvoir les plumes féminines du polar français. Un polar français écrit au féminin que l'on commence à bien connaître ici.

Pour celles et ceux qui aiment les plaisirs de la chair.
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lundi 9 janvier 2017

Le village (Dan Smith)

[...] L'arrivée de l'étranger allait semer le trouble.

Difficile de cartographier Le Village du britannique Dan Smith.
On a bien envie de parler de polar historique puisqu'il nous plonge dans les années 20, dans un empire soviétique déjà dévasté par une première guerre, par les erreurs de Lénine et maintenant celles de Staline.
Il s'agit tout aussi certainement d'un excellent nature-writing au cœur d'un hiver continental particulièrement bien rendu.
On pourrait même évoquer un polar ethnique tant la survie de ces hommes et femmes d'Ukraine dans ce froid inhumain relève de l'étrange.
Alors on se contentera de suivre bêtement l'éditeur qui a inscrit thriller sur la couverture de cette histoire de serial-killer qui commence un peu comme le Rapport de Brodeck : lorsque le Village découvre un homme à demi-mourant tirant un traîneau avec les corps de deux enfants à demi-dévorés.
[...] L'arrivée de l'étranger dans notre village allait semer le trouble. [...] Surtout s'ils voyaient ce que cet homme avait transporté sur son traîneau.
[...] Il y a des gens ... des gens tellement désespérés qu'ils feraient n'importe quoi pour survivre. Des gens affamés. Ce pays est passé par des moments - pendant les guerres, la famine - où les gens mangeaient tout ce qu'ils pouvaient. Et il y a aussi des gens méchants.
La cruauté, la peur et la bêtise humaines feront le reste et la chasse à l'homme commence. Ou plutôt, les chasses à l'homme puisque chacun semble poursuivi à son tour, qui par les villageois, qui par ses démons, qui par le tueur, qui par les brigades communistes, ...
Une histoire éprouvante et glaçante où l'on patauge dans la neige épaisse, les peurs les plus profondes et les instincts les plus bas, dans une ambiance proche du roman d'Ignacio Del Valle.
Blanche est la neige, noire est l'histoire.
On regrette cependant un style un peu ampoulé et formel où l'auteur nous détaille les affres et les dilemmes de son héros de manière beaucoup trop explicative : une écriture plus épurée et plus elliptique aurait été tout aussi efficace.

Pour celles et ceux qui aiment les hivers rigoureux.
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lundi 23 mars 2015

Temps glaciaires (Fred Vargas)

Clin d’œil islandais

Avertissement : ce billet a été rédigé sur un tölva (modèle HP), une sorcière qui compte.

C’est toujours un grand moment de plaisir annoncé et attendu que d’ouvrir un nouveau Fred Vargas. Que de retrouver le mystérieux et fantasque Jean-Baptiste Adamsberg et toute sa clique du commissariat su XIII°. Que de découvrir toute une galerie de personnages étranges et originaux. Que d’avoir l’assurance d’apprendre tout un tas de choses sur on ne sait pas quoi encore mais on verra bien, ce sera forcément passionnant.
Le commandant Danglard(1) nous dirait que c’est comme ouvrir une bouteille de bon vin, un cépage connu et apprécié. Chaque millésime offre son propre bouquet unique et particulier mais le goût est toujours celui qu’on attend. Le savoir-faire de la Maison Vargas a fait de ces pentes ardues et touffues de l’Adamsberg une grande région viticole.

[…] Tu penses à quelque chose ?
— À rien. J'aimerais réfléchir un peu.
Bourlin poussa un soupir découragé. Il connaissait Adamsberg depuis assez longtemps pour savoir que « réfléchir » n'avait aucun sens, le concernant. Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l'avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ?

Las, après les premières lampées toujours savoureuses, le cru Vargas 2015, étiquette cuvée spéciale Temps glaciaires, sent un peu le bouchon et il faudra attendre le fond de la bouteille pour que celle-ci révèle enfin ses meilleurs arômes.
Ça commençait plutôt bien avec un clin d’œil de l’auteure en direction de la vague nordique qui déferla dans nos librairies. Un titre explicite et une histoire qui évoque l’Islande d’Indridason et de son commissaire Erlendur.

[…] Le fracas de la pluie sur le pare-brise réveilla Danglard.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il.
— On a dépassé Versailles.
— Je parle de l'enquête. Meurtres ou suicides.
— Deux suicidés qui laissent le même signe, Danglard. Deux suicidés liés au même rocher d'Islande. Ça ne va pas.
[…] Si tant est que l'Islande fût une véritable piste.
[…] — Mais pourquoi alors, dit Justin en fixant ses notes, nous envoie-t-on au début sur le drame islandais ?
— Je ne sais pas si on nous y a jamais « envoyés », dit lentement Adamsberg en revenant sur ses pas.
Nous sommes allés tout seuls en Islande.
[…] — Il n'empêche que les premières victimes avaient toutes deux été en Islande, dit-il. Coïncidence ? On n'aime pas les coïncidences.

Et puis au fil des pages de ce gros pavé, la citoyenne Vargas nous perd dans les méandres confus d’une secte qui a entrepris (en costumes !) de reconstituer les débats et les discours de la Constituante(2), lorsque l’intransigeant et incorruptible Robespierre faisait régner la terreur et s’attachait à détacher la tête de tous ceux qui s’égaraient hors du droit chemin.
Le feu de paille islandais du début s’étiole, l’enquête piétine et le lecteur s’impatiente. Les Temps révolutionnaires déçoivent.
On voudrait faire fi de ces chemises à jabot. La ci-devant Vargas se pousserait du col ?
Entre la rigidité de Robespierre et la chaleur des pierres islandaises, l’auteure semble hésiter et courir deux sangliers à la fois(3).
Mais les plus patients, qui n’auront pas guillotiné trop tôt le bouquin, seront finalement récompensés par le dernier quart(4). Adamsberg s’envole pour Reykjavik (yes !) et le roman décolle enfin(5). Ce qui nous vaudra des pages superbes, peut-être les meilleures de Vargas (avec celles du Lieu incertain), tout à fait dignes de la référence à Indridason.

[…] — C'est beau ici, dit Adamsberg en allumant les cigarettes à la ronde. Je ne vois rien à un mètre, mais je suis certain que c'est beau.
— Atrocement beau, dit Almar.
— Je crois que je vais rester là, dit Adamsberg.
— Avec Gunnlaugur et Eggrún qui nous couvent à présent comme des canetons, je reste avec toi, dit Veyrenc. Il faudrait que je me trouve aussi un prénom islandais. Almar ?
— Lúðvíg, tout simplement.
— Parfait. Et Retancourt ?
— C'est quoi son prénom ?
— Violette, comme la petite fleur.
— Alors, Víóletta.
— C'est simple, au fond, l'islandais.
— Atrocement simple.
— Je n'ai jamais dit que je restais, dit Retancourt. Ils jouent beaucoup aux échecs ici ?
— Sport national intense, dit Almar.
— On n'a pas eu le temps de copier le texte de la stèle pour Danglard, dit Veyrenc après un silence. Cela devait raconter quelque chose comme : étranger, toi qui foules cette terre, prends garde…
— … aux vices immondes des hypocrites infâmes, poursuivit Adamsberg.
On pourrait réussir à deviser comme cela toute notre vie sans en parler, finalement. Sans jamais parler de l'île tiède et des os. On ne s'en sort pas si mal. On se dirait des choses et d'autres, et puis on les répéterait, et puis on irait finir notre verre, et puis on dormirait.
— À quelle heure est l'avion demain ? demanda Veyrenc.
— Midi sur le tarmac, dit Adamsberg. Le temps qu'ils effarouchent le million d'oiseaux, on sera à 13 heures à l'aéroport de la ville d'en face.

Ce doit être ça, la magie de ces terres froides et brumeuses.
Nombreux sont les critiques qui commettent l’erreur de classer les ouvrages du Docteur Vargas parmi les polars. Alors que de tout évidence, il s’agit plutôt de traités scientifiques.
Des essais savants dans lesquels la citoyenne Vargas explore  avec précaution, conscience et ténacité les mécanismes complexes et les cheminements diffus de la pensée humaine. Ceux qui se devinent en creux sous la surface apparente des choses.

[…] Adamsberg leva une main réclamant le silence, sortit lentement son carnet et nota la dernière phrase qu'il venait de prononcer. Le médecin sort un os de sa bouche. Puis il la relut en la suivant du doigt, comme un homme qui n'en comprend pas le sens. Il rempocha son carnet et son regard réapparut dans ses yeux.
— J'ai pensé, dit-il sur un ton d'excuse.
— À quoi ?
— Aucune idée.

Dans une vingtaine d’années, on peut facilement imaginer un congrès mémorable de savants au cours duquel, après avoir englouti des milliards de dépenses, les chercheurs reconnaitront leur défaite et s’apprêteront à abandonner le projet de supercalculateur (un super-tölva) qui devait penser enfin comme nous. Dans le silence déçu qui accompagnera cette annonce solennelle, un murmure indistinct se fera entendre au fond de la salle.
”Faudrait peut-être qu’on relise Fred Vargas …” grognera l’un des congressistes en frappant la moquette de sa canne.

[…] Veyrenc fit de nouveau retomber la béquille au sol, en un martèlement régulier.
— C'est énervant ce bruit, Louis.
— Je réfléchis, c'est tout.
— Oui mais je ne sais pas pourquoi, cela m'énerve.
— Pardon, c'est un réflexe. […]
Il se fit un long silence, qu'Adamsberg ne rompit pas. Il ouvrait les yeux dans le vide, et ne voyait que brume épaisse, brume d'afturganga. Il attrapa soudain le poignet de Veyrenc.
— Continue, dit-il, continue et tais-toi.
— À quoi ?
— À frapper le sol. Continue. Je sais pourquoi cela m'énerve. Parce que cela fait monter un têtard.
— Quel têtard ?
— Un début d'idée informe, Louis, se hâta d'expliquer Adamsberg, de peur de se perdre à nouveau dans la brume. Les idées sortent toujours de l'eau, d'où crois-tu qu'elles viennent ? Mais elles s'en vont si l'on parle. Tais-toi. Continue.

Dans cet épisode, la brigade du XIII° semble prendre un nouveau virage et Jean-Baptiste Adamsberg préparer peut-être sa retraite. Danglard, Retancourt, Veyrenc, et tous les autres, même Estalère, tous semblent jouer au diapason dans un orchestre  dont Adamsberg ne serait que le chef armé s’une seule petite baguette, sans même avoir besoin d’emboucher lui-même un puissant instrument à vent.
Les mécanismes de la brigade tournent comme ceux d’une horloge (ou bien sûr  une montre, réglée sur celles d’Adamsberg et les pissées de Lucio). Chacun y joue sa partition, l’effet d’ensemble est très réussi, l’harmonie est palpable.
Mais on l’a vu, le tempo de la musique s’alentit, le rythme s’épuise, et il faudra bientôt que le chef d’orchestre s’empare lui aussi d’un instrument (ce sera une canne) pour reprendre la tête de la fanfare et mener tout son petit monde jusqu’au bouquet final.

(1) - notons que, une fois n’est coutume, ce n’est pas le commissaire qui picole mais son adjoint !
(2) - la Constituante, c’était pour le jeu de mots, les puristes auront deviné bien sûr qu’il s’agit plutôt de la Convention.
(3) - il est d’ailleurs beaucoup questions d’animaux qui bougent dans ce livre : canards, coccinelles, corneilles, macareux, phoques (là on n’est pas bien sûr), mouettes, marcassins, têtards, et j’ai sûrement loupé une partie du bestiaire.
(4) - oui quand même, mais comme c’est un gros pavé, ça laisse un morceau de choix
(5) - j’étais moi-même dans l’avion : l’illusion était parfaite !


Pour celles et ceux qui aiment penser.
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mardi 17 septembre 2013

Le divan de Staline (Jean-Daniel Baltassat)

Le maître, la maîtresse et l’artiste.

Spécial Rentrée Littéraire.
[c’est à la mode, alors on suit !]

Au début des années 50, en pleine guerre de Corée, Staline se retire quelques temps dans une résidence de Géorgie avec sa maîtresse de longue date (La Vodieva) et un jeune peintre ambitieux (Danilov).
Alors que culte de la personnalité est à son apogée, l’artiste est chargé de concevoir le monument(1) dédié à la gloire éternelle du Petit Père des Peuples, le « vojd » comme on l’appelle (le guide en VO, c’était la mode à l’époque).
À cette époque, vieillissant et s’approchant de sa fin, Iossif Vissarionovitch Djougachvili est sans doute l’homme le plus fort et le plus craint de la planète.
Il a vaincu l’enfer nazi, il manipule chinois et américains en Corée, …
En tout cas on le sait bien, il terrorise son peuple et ses proches. Même sa fidèle maîtresse le craint, qui sait pourtant tout de lui.

[…] - Pourquoi te mentirais-je ?
- Impossible de faire autrement.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Vingt-sept ans auprès de Staline. Impossible d’être si près de Staline si longtemps sans mentir.
[…]
- Je n’ai pas été près de toi pendant tout ce temps et je ne te mens pas.
- Tu vois : tu mens. Tu as peur ?
- De toi ? Bien sûr.
- Pourquoi ?
- Tout le monde a peur de Staline.

Seule l’ombre inquiétante de son dernier rival, Beria, plane encore depuis Moscou jusque sur la résidence de Géorgie(2).
Les premiers chapitres de ce Divan de Staline excellent à transcrire l’attente, le règne de la terreur et cette crainte de l’homme d’acier (Staline en VO) : bien avant même l’arrivée du maître, tous tremblent comme les feuilles à l’automne et les rivalités de cour entre les colonels et les généraux proches du pouvoir vont bon train. Tel le candide de service égaré dans l’antre de l’ogre, le pauvre artiste Danilov nous emmène nager en eaux troubles.

[…] Le camarade Staline est insomniaque. Il ne se couche jamais avant les petites heures de la nuit. Tant qu’il est debout, personne n’a le droit d’éteindre ses lampes ni de se coucher. C’est la règle, au Kremlin comme partout où il va. “Tant qu’il y aura de la lumière dans sa chambre, tout le monde reste debout”.

L’écriture riche et puissante de Jean-Daniel Baltassat accentue encore cette impression de se retrouver à la cour d’un roi soleil omnipotent. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’on tremble de crainte nous aussi, dans notre fauteuil, en attendant que la police secrète frappe à la porte et viennent poser quelques questions sans bonne réponse. Heureusement ouikipédia nous confirme que Staline est bien mort en 53, ouf, c’est fini.
Mais non, ce n'est pas un thriller politique :  le petit père Staline est venu se reposer, souffler un peu entre deux purges ou deux guerres.
Il est venu jouer à la psychanalyse avec sa maîtresse et confidente, La Vodieva, c’était même elle qui était chargée d’amener les livres interdits.
Freud est bien sûr un suppôt abhorré de l’occident dégénéré et capitaliste : Staline le surnomme Le charlatan viennois.
Mais Staline est aussi fasciné par ces travaux au point d’avoir fait installer dans sa résidence, un divan qui, jusqu’aux coussins, est l’exacte réplique de celui du Charlatan, repéré dans un magazine occidental ! Savoureux.
Pour autant les amateurs de psychanalyse seront déçus : l’épisode du divan où La Vodieva joue les interprètes de rêve amateurs tient finalement peu de place dans cette histoire.
Car somme toute, voici un roman bien surprenant qui prend intelligemment le lecteur à contrepied des attentes convenues : on y parle beaucoup du divan mais peu de psychanalyse, beaucoup du passé mais peu de l’histoire soviétique, beaucoup de peinture et sculpture mais peu du fameux mémorial, …
Alors ? Alors on côtoie longuement et agréablement (en dépit du contexte !) les personnages de ce huis-clos à la campagne, presqu’une pièce de théâtre : le jeune artiste ambitieux, la maîtresse fidèle (savoureux et sensuel portrait de dame) et un dictateur effrayé par lui-même et les démons et les fantômes qui jalonnent sa carrière. Dom Juan et son Commandeur, dans un tout autre registre.
Ce sont d’ailleurs ces démons et ces fantômes (et il y en aura des terribles) qui viennent hanter les rêves de Staline. D’où le divan.
Iossif Vissarionovitch Djougachvili apparait ici comme désincarné, presque schizophrénique, et finalement au service et à la merci d’un Staline qu’il a lui-même créé. Staline parle de Staline comme s’il était un autre.
Le propos de Baltassat n’est évidemment pas de réhabiliter le portrait d’un bonhomme qui serait aimable, tendre et sympathique mais qui aurait été maltraité par l’Histoire.
Non bien sûr, mais on peut s'essayer à imaginer ce que pouvaient être la vie intime et les tourments intérieurs d’un dirigeant hors du commun.
Non bien au contraire, et on apprendra encore des histoires des plus terribles sur une Histoire déjà terrible … mais stop, on ne vous en dit pas plus !
Tout au long d’une lecture fort agréable et d'une belle écriture(3), Jean-Daniel Baltassat nous aura menés habilement et intelligemment par le bout du nez pour nous amener là où il voulait.
Une belle histoire, brillamment contée, comme une parenthèse dans l'ombre et les failles d'un monstre.
Enfin c’est l’avis de BMR parce que MAM n’a pas encore lu(4).
Ce bouquin nous a été offert par Babelio et les éditions Seuil et c’est l’un de nos bouquins de la rentrée littéraire.

(1) - le monument glorieux devait se dresser sur la Place Rouge, le long du Goum, juste en face du mausolée de l’ennemi juré.
(2) - paradoxalement Béria ne survivra pas à la disparition de Staline en 53 …
(3) - malgré quelques effets un peu trop répétés comme cet usage du 'on' qui donne un peu de distance ou encore ces dialogues interrompus qui donnent du rythme - décidément trop de nos auteurs français se croient obligés de suivre cette mode qui consiste à se différencier par l’abus d’un tic de langage - d’autant plus inutile que la prose de Baltassat ne manque justement ni de style ni de panache
(4) - MAM en a lu plein d’autres mais pas encore celui-ci et prétexte maintenant la météo pour courir les boutiques et s’acheter une énième paire de bottes - alors vaut mieux pas attendre son avis pour en parler (du bouquin pas des bottes) parce que sinon ce sera plus la rentrée littéraire mais les soldes d’hiver


Pour celles et ceux qui aiment les dictateurs.
D’autres avis sur Babelio et celui de Céline.
Un long extrait sur Le Point.


mercredi 27 mars 2013

BD : Le boucher de Hanovre


Bande de polars 3/3.

Suite et fin de la petite série sur quelques polars en BD ...
... et qui dit polar noir, dit dessins au noir (et blanc) : voilà qui nous change des albums habituels aux belles couleurs léchées et glacées.
Passées les premières réticences, on s'y fait (sans doute l'apprentissage par les mangas !), voire on apprécie, car les dessins sont plutôt bien exécutés.
1 : Le casse
2 : Trouble is my business
3 : Le boucher de Hanovre
Ceux qui veulent poursuivre en noir et blanc reliront peut-être le Piège espagnol ou encore Monster et ne manqueront pas l'excellentissime Maus (mais là on sort du rayon polar).


Et voici le troisième de la série ... noire.
On avait gardé le meilleur pour la faim, puisqu'il s'agit tout simplement de la mise en images de la véridique histoire du Boucher de Hanovre qui dans les années vingt trucida sans doute plusieurs dizaines de victimes.
Notre homme aimait bien les jeunes garçons et les aimait au point de les découper en tranches.
En cette période trouble la Germanie vivait des moments difficiles, et Fritz Haarmann ne manquait pas d'approvisionner fort aimablement ses voisins reconnaissants en viande fraîche(1). Et tout cela quasiment sous les yeux de la police puisque Fritz Haarmann était pratiquement assermenté par les condés de Hanovre pour qui il jouait les indics.
Autant vous dire que les desseins de Herr Haarmann étaient encore plus sombres que les dessins de Isabel Kreitz et les dialogues de Peer Meter qui sont tous deux aux commandes de cette remarquable BD.
Et vous l'aurez compris, mieux vaut attaquer cet album l'estomac vide ... ou au contraire déjà bien rempli ? Enfin, chacun fera comme il le sent(2).
Les dessins justement sont admirables et rendent particulièrement bien l'ambiance glauque des petites rues de Hanovre. Histoire, ambiance, suspense, tueur en série, ... tout est au rendez-vous pour un bon moment de lecture.
L'album se termine par quelques pages sur la vraie histoire (Peer Meter est spécialiste des tueurs en série) et il est fort intéressant de parcourir ces quelques lignes historiques après avoir dévoré la BD, façon de se dire finalement : purée, tout cela était donc bien vrai ...
 
Cliquez sur les liens pour voir des planches de la BD : [1] [2] et la vraie trogne de Herr Haarmann : [3]

(1) - Et ne venez pas me dire que les habitants de Hanovre n'étaient pas assez regardant sur la provenance de leur viande ... c'est pas le moment ! quand on sait ce que vous mangez dans vos raviolis !
(2) - En tout cas faites vos courses avant de lire la BD, histoire de ne pas regarder de travers votre boucher habituel quand il vous proposera ... et avec ça, je vous mets un petit os à moelle ?


Pour celles et ceux qui aiment les bouchers un peu charcutiers.