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vendredi 21 août 2026

Un été de trahison ( Romain Slocombe)

[...] Décidément c’est la saison des traîtres.


L'été 1940 fut « la saison des traîtres », une époque il n'était guère facile de faire les bons choix. Ce récit fait s'entrecroiser quelques jours en juillet, quatre femmes aux personnalités et convictions très différentes.  Quatre femmes et les hommes qu'elles ont séduits, trompés, repoussés, utilisés ou trahis.

  • Été 1940, De Gaulle est à Londres, Pétain à Vichy, les Allemands à Paris.
  • Quatre femmes aux sympathies opposées et leurs proches, leurs relations
  • Vichy et le petit monde de l'édition littéraire et du cinéma
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (480 pages, août 2026) :

Romain Slocombe est un auteur aux multiples visages. Après s'être construit une réputation sulfureuse avec des infirmières japonaises adeptes du bondage [clic], il a créé le personnage littéraire de Léon Sadorski, flic collabo et antisémite des années 1940.
En 2024 avec Une sale française, il abandonnait son flic fétiche pour un autre style de roman toujours ancré dans cette période de la guerre qui le passionne : les itinéraires croisées de deux femmes prises dans les bouleversements de l'époque. Le revoici avec cette fois le récit de quatre parcours, quatre femmes emportées par la tourmente : Un été de trahison c'est l'été 1940.

Le pitch et les personnages :

Paris, juillet 1940, De Gaulle est à Londres, Pétain à Vichy. Les Allemands sont à Paris.
Autour d'une chambre d'hôpital, il y a là Gabrielle Charnay, gravement blessée, « une aviatrice aussi célèbre que Maryse Bastié, Maryse Hilsz ou la regrettée Hélène Boucher… j’en passe et des meilleures ». Sa figure est librement inspirée de la véritable Madeleine Charnaux et ne cache pas ses sympathies pour Pétain et le régime de Vichy (son époux est l'un des porte-plumes pro-nazis de Jacques Doriot, comme le Jean Dujardin/Luchaire du film récent de Xavier Giannoli).
Il y a là Gisèle Rollin, infirmière et « simple militante mais issue d’une famille de syndicalistes cheminots, communistes de la première heure », empêtrée dans les contradictions de son parti devenu clandestin.
Et puis Marie-Louise Guirlange, « gantée et chapeautée de noir », veuve décidée à rester joyeuse en dépit des événements (un fin et savoureux portrait). 
La quatrième, la plus jeune, c'est Jacqueline Perret dite Jacqui, jeune lycéenne et « degauliste en herbe », persuadée que les Français vont tous rejoindre le Général en Angleterre.
Quatre femmes qui se croisent par hasard, des milieux et des tempéraments différents, des sympathies opposées, ... et leurs proches, leurs relations, ces hommes qu'elles séduisent, épousent, trompent ou repoussent, ceux qu'elles utilisent ou ceux qu'elles trahissent ... une manière de radiographier la France de cette époque aussi troublée que troublante parce que l'été 1940, « décidément c’est la saison des traîtres » et l'auteur n'oublie pas de nous rappeler que « l’intelligence est l’art de tromper ».
« La France. Son aisé désordre démocratique, sa populace de petits-bourgeois bourrus, mal peignés, comiquement satisfaits, éprise de mots à double sens, de pari mutuel, de promenades en famille, d’apéritifs, de scandales, de belote au café, de déjeuners sur l’herbe, de beaux crimes… Une France passionnée par ses prix de beauté, ses prix littéraires puérils, ses compétitions cyclistes, une chanson nouvelle… »
On aura l'occasion de croiser également quelques personnalités bien réelles : le neveu de Louis Renault, les dirigeants de Vichy comme Pierre Laval, ou encore le curieux Gerhard Heller, officier allemand francophile et bibliophile. D'autres invités se présenteront sous un nom d'emprunt (le dirigeant du PCF Jean Catelas, ...) et nous croiserons même quelques personnages de fiction comme ce colonel Paul-Jean Husson qui était déjà l'acteur principal du roman Monsieur le Commandant écrit par Romain Slocombe en 2011. Alors bien sûr, les personnages ne sont pas tous sympathiques et l'Histoire en jugera certains ...
« Le Maréchal était l’homme dont nous avions besoin pour remettre la nation au travail ! C’est un grand Français qui se trouve à la tête du pays ; notre devoir est de suivre notre chef et de lui faire entière confiance ! La paix revient en Europe… pas trop tôt ! »

♥ On aime :

➔ Les années sombres de l'Occupation sont décidément une période bien à la mode ces derniers temps - peut-être pour réveiller quelques mémoires oublieuses ou qui sait, pour se faire l'écho d'inquiétudes plus contemporaines - et ce roman de Slocombe fournit d'ailleurs un excellent contrepoint au film d'Antonin Baudry sur De Gaulle. 
➔ Les curieux apprendront encore pas mal de choses avec ce récit très documenté qui évoque le milieu du journalisme, le petit monde de l'édition littéraire ou encore l'industrie du cinéma. Les pages sur Vichy sont particulièrement éclairantes : « Vichy est une scène de théâtre où défile désormais le meilleur monde. »
➔ Pour autant il est difficile d'avoir un avis tranché sur ce livre. C'est un roman un peu "choral", polyphonique, où chacune des quatre femmes déjà citées apporte sa voix, sa sensibilité. Mais ce ne sont que les simples hasards de l'intrigue qui provoquent leurs rencontres, et l'unité de ton, de mouvement, se fait cruellement attendre dans un récit finalement un peu longuet.
➔ Si les portraits de l’aviatrice, Gabrielle, et de la veuve joyeuse, Marie-Louise, se montrent particulièrement fins, savoureux et réussis, j'avoue m'être quelque peu lassé des déboires de Gisèle, l'infirmière communiste, tandis que les péripéties de la jeune gaulliste, Jacqui, m'ont évoqué les aventures d'Alice détective - si vos souvenirs adolescents de la Bibliothèque verte sont encore là - ou plutôt, ici, celles d'une Alice résistante.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

mercredi 19 août 2026

Maman, le loup m'emporte (Florence Medina)

[...] C’est une véritable attraction.


C'est un terrible assassinat de l'an 1840 qui fait la "Une" du troisième numéro de la série "L'affaire qui ..." aux éditions de L'Aube. Florence Medina interroge le profil de ce féminicide avant l'heure tout comme ses propres motivations et peut-être les nôtres à nous passionner ainsi pour l'affaire de l'enfant de la Villette.

  • 3ème ouvrage de la série "L'affaire qui ..." aux éditions de L'Aube
  • L'affaire de l'enfant de la Villette sauvagement assassiné en mars 1840
  • Un triple meurtre, un féminicide avant l'heure
  • L'assassin était un lettré qui étudia à ... Bétharram !
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (128 pages, août 2026) :

Voici le troisième ouvrage de la série L'affaire qui ... dirigée par Michèle Pedinielli aux éditions de L'Aube, après Les abandonnés de l'île Saint-Paul et Violette Nozière.
Une série qui flirte un petit peu avec la mode du true-crime et qui reprend des faits divers tirés du passé et qui analyse le traitement que les journaux et l'opinion ont pu faire de cet événement à l'époque. Une série où, grâce au fonds documentaire Retronews de la BNF, chaque ouvrage est agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
Cette fois c'est l'affaire de l'enfant de la Villette qui a été confiée à la plume de Florence Medina (l'auteure de 17 millimètres) sous un titre inspiré d'un cri tout droit sorti des confessions écrites de l'assassin : « Maman, le loup m'emporte ».

Le pitch et les personnages :

Le 13 mars 1840, un jeune garçon fut découvert à la Villette près de Paris, dans un état de mutilation si atroce que les autorités firent appel à un taxidermiste pour l'embaumer avant de pouvoir présenter sa dépouille. Quelque temps plus tard, dans le Sud-Ouest, Pierre-Vincent Eliçabide est rattrapé par la justice pour le double assassinat de Marie Anizat et de sa fille Mathilde. Le meurtrier avouera par la suite avoir également tué le petit Joseph Anizat, le frère de Mathilde, révélant ainsi le massacre d'une mère et de ses deux enfants. L'assassin sera finalement raccourci à Bordeaux, place d’Aquitaine, le 3 novembre à 7h20, devant trente mille personnes : son procès avait attiré les foules.

♥ On aime beaucoup :

➔ Au début du XIXe siècle, la morgue parisienne est librement ouverte au public, officiellement à des fins d'identification des victimes, même si les badauds viennent surtout s'y rincer l’œil ou jouer à se faire peur. Ils viennent morguer les cadavres comme on disait, « c’est une véritable attraction » et en mars 1840, « devant celui que la presse surnomme l’enfant de la Villette, des hommes ôtent leur chapeau, des femmes se signent, parfois tirent leur mouchoir ». 
➔ Dans cette "affaire", Florence Medina va adopter un ton moins journalistique et beaucoup plus personnel : pour approcher et cerner la personnalité de l'assassin, elle va jusqu'à le tutoyer, comme si elle lui écrivait une lettre à travers les âges (lui-même était un lettré et avait laissé derrière lui pas mal de correspondance).
Ce positionnement original donne un tour plus personnel au récit d'autant que l'auteure va découvrir en chemin quelques liens inattendus entre son histoire personnelle (ou plutôt celle de ses parents) et cette affaire du XIXe siècle. Mais à vouloir trop s'approcher du mal ... 
« J’ai été prétentieuse de penser que je pouvais m’approcher de toi à ce point, de croire que c’était inoffensif, que ça ne ferait pas mal, que tu ne me toucherais pas. Puisque tu es mort. J’ai fait ma maligne, j’ai fait du sentimentalisme, et soudain, tu es trop près. C’est à mon tour de crier « Maman, le loup m’emporte !  »
➔ D'une jolie plume élégante et soignée, Florence Medina ira même jusqu'à questionner ses propres motivations (et peut-être les nôtres ?) à faire tourner ainsi sa « machine à produire du monstre et à s’en délecter ». 
« Un type qui a fracassé, égorgé, mutilé, trois personnes. De quoi s’agit-il ? De bidouiller du frisson un peu crade, de l’épate-bourgeois à bon marché, sans trop me salir les mains ? De m’approcher du croque-mitaine ? Ouais, bof. Petit bras, vu la distance. D’explorer ma part d’ombre ? Je me sens ridicule, rien que de le dire. De sonder l’âme humaine ? Comment ça se la raconte ! »
➔ Alors, avec l'auteure on arrivera effectivement à mieux connaître ce sinistre personnage, un lettré, un érudit, qui étudia philosophie et théologie ... à Bétharram (!) d'où le bonhomme fut d'ailleurs viré parce qu'il battait les enfants paresseux, ça ne s'invente pas ! Alors ses motivations pour ce triple assassinat ? On vous laisse les deviner au travers de la quête menée par l'auteure qui tourne autour de ce jeune homme qui semblait porter un lourd fardeau sur ses épaules.
Elle évoquera même l'affaire du faux médecin Jean-Claude Romand en 1993 qui présentera un profil assez similaire à celui du sieur Eliçabide.
➔ Florence Medina tentera de « démêler le vrai du feint » et mettra finalement un mot sur ce crime, un mot qui n'existait pas encore en 1840 : féminicide.
« Je ne crois pas qu’il me reste grand-chose à en dire, ou alors si, mais beaucoup trop, et j’ai promis que je ferai du tri. Je m’y efforce. »

Pour celles et ceux qui aiment les faits divers.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 20 mai 2026

Morts à l'appel (Denis Dommel)

[...] L'histoire des téléphones tueurs.


Un premier thriller assez réussi avec pas mal d'humour, une curieuse intrigue et quelques personnages bien sympathiques. Cette « histoire de téléphones tueurs » pourrait bien vous guérir de votre addiction à votre smartphone.

  • Un premier roman et un techno-thriller bien ficelé
  • Une histoire de "téléphones tueurs" façon Mossad
  • Des personnages sympas et un humour acide
  • Un polar pas prise de tête ... enfin si, justement, mais seulement celles des victimes !
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, avril 2026) :

La collection Noire des éditions de L'Aube s'y entend pour débusquer de nouveaux talents du polar un peu partout dans le monde mais chez nous aussi.
Morts à l'appel est le premier roman du français Denis Dommel, jusqu'ici réalisateur de documentaires.

Si je vous en parle c'est parce que j'aime bien découvrir de nouveaux auteurs et que Denis Dommel signe là un techno-thriller plein d'humour qui, en quelques pages seulement, va vous faire passer définitivement votre nomophobie.
Un bouquin pas prise de tête ... mais une histoire de prise de têtes, une « histoire de téléphones tueurs ». 

Le pitch et les personnages :

En région parisienne de nos jours, quelques assassinats ciblés à la méthode peu classique : les cibles répondent à la sonnerie de leur smartphone ... et se font exploser la cervelle. 
Tiens, un air de déjà vu ?
« Vous vous rappelez des portables que le Mossad avait refilés aux types du Hamas ? Grosse opé, des dizaines de victimes. Et tout ça commandé à distance et déclenché en même temps. »
Les (premières) victimes : un chasseur sachant chasser, une patronne du CAC 40, un lobbyiste professionnel, ... bon d'accord, ce ne sont pas des types très sympas mais de là à les trucider ?
Les moyens mis en oeuvre semblent bien trop sophistiqués pour des activistes écolos de l'ultragauche, alors ?
Du côté des flics, on mobilise une équipe pluridisciplinaire : un commandant de la section cybercriminalité, un major de gendarmerie, un commissaire de la PJ, ...
« Les ministres, le gouvernement, le CAC 40, tout le monde commençait à se mêler de cette affaire, et ça n'augurait rien de bon. 
[...] Quand Sallers s'engagea dans le long couloir ministériel qui succédait directement à l'escalier monumental, il sentit de très loin l'odeur du gratin qui l'attendait de pied ferme. »
Au milieu de ce jeu de quilles affolées, notre héroïne Rebecca, journaliste sur le retour, vient d'être contactée par un mystérieux correspondant anonyme.
« Pourquoi cherchait-il à impliquer la presse ? Et quelle presse : une journaliste exilée depuis des lustres avec une réputation pas si terrible que ça et des états de service antédiluviens. Il devait forcément y avoir quelque chose d'autre. »
Chaque jour un nouveau smartphone se met à sonner et exploser à l'oreille de son correspondant, au point que l'opération des flics est baptisée « prise de têtes », mais le lecteur n'a absolument aucune piste ... pas plus que les enquêteurs ou la journaleuse.
« La DGSI et la DGSE penchaient pour des services organisés, peut-être étrangers mais disposant d'une logistique conséquente. À part ça, ce qui rapprochait les victimes entre elles restait un mystère. » 
Et chaque jour le téléphone sonne sans laisser aucun répit pour personne, car il s'agit de « stopper un psychopathe technophile sur le point d'assassiner trois cents personnes ».

♥ On aime :

➔ C'est ce qu'on peut appeler un polar sympathique : de l'humour (on ne se prend pas trop au sérieux), une intrigue intrigante, une écriture fluide et quelques personnages agréables, ...
➔ Certes ce n'est "que" un premier roman, certes Denis Dommel ne prétend pas goncourir, mais il sait écrire et sa lecture est agréable. On lui pardonne volontiers quelques tics de langage et les chapitres très courts permettent de passer rapidement d'un personnage à un autre sans jamais nous ennuyer entre deux péripéties, tout en nous laissant savourer ici ou là, quelques bons moments dans les rues de Paris.
« Le commandant pénétra enfin dans la chaleur ouatée de la brasserie qui, étrangement, sentait toujours le tabac froid plusieurs années après son interdiction en ces lieux. Il s'installa à une table en s'écrasant sur la banquette en skaï aux ressorts fatigués, pensa-t-il, par des millions de paire de fesses avant les siennes. Il n'était pas revenu dans le quartier depuis longtemps. »
➔ Juste un (tout petit) bémol pour le personnage de Rebecca, la journaliste, dont le genre féminin ne m'a pas semblé très affirmé : plusieurs passages la concernant pourraient tout aussi bien être inter-changés avec un vieux briscard des salles de rédaction, imbibé au whisky. Mais ce n'est qu'une petite remarque du grincheux, en passant, qui a cru voir là, sans doute à tort, un rhabillage féminin un peu trop marketing.

Pour celles et ceux qui aiment leur smartphone.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube Noire (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 10 mars 2026

Place de la Victoire, 1936 (Alexandre Courban)

[...] Et puis il y a la vérité.


Troisième épisode des enquêtes du commissaire Bornec du XIIIe arrondissement, chronique sociale du Paris des années 30, les années du Front Populaire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (228 pages, mars 2026) :

Alexandre Courban poursuit sa chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30. 
Après Passage de l'Avenir, 1934 qui nous emmenait visiter la raffinerie de sucre de la gare d'eau de Paris dans le XIII°, après Rue de l'Espérance, 1935 qui nous présentait les efforts de guerre des avionneurs, voici : Place de la Victoire, 1936 avec l'avènement du Front Populaire et cette fois, les usines automobiles, toujours dans le XIII° arrondissement parisien.

Le pitch et les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs des épisodes précédents.
  • Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, un homme « froid, distant, presque antipathique ».
  • Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité (un univers que l'auteur connait bien).
  • Et Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière, devenue photographe.
Ce troisième épisode, cette troisième année, commence au lendemain des élections du printemps 1936 qui ont porté la coalition des partis de gauche au pouvoir : le peuple attend maintenant la nomination par Léon Blum du premier gouvernement du Front Populaire (qui fête ses 90 ans cette année) et les grèves accentuent la pression sur le patronat.
Mais Courban ne délaisse pas ses intrigues policières : un meurtre a été commis et un homme est tombé du toit d'une usine en grève.
La victime c'est Augustin, le concierge dans les usines de La Doyenne, la première usine automobile française, l'usine Panhard-Levassor, avenue d'Ivry, dont quelques bâtiments ont été conservés encore aujourd'hui.
« La mort du gardien de la Doyenne. La chute du concierge avait l’air d’un accident.
[...] L’hypothèse de l’accident est vraisemblable ; celle du meurtre n’est pas exclue pour autant.
[...] Bornec était convaincu d’être confronté à un crime politique. Il avait en tête deux suspects.
[...] Il y a toujours plusieurs versions des faits. Et puis il y a la vérité. »
Et puis il y a « le chien d’Augustin. L’animal avait été spectateur de la chute de son maître et il était le seul témoin qu’on ne pouvait pas interroger. »
Mais le chien d'Augsutin est-il vraiment le seul témoin ?
Pour élucider ces mystères, Alexandre Courban devra nous rappeler l'existence de la colonie pénitentiaire pour enfants de Belle-Île, celle qu'évoquait récemment Sorj Chalandon dont son livre L'enragé (2023 Grasset).

♥ On aime :

➔ L'intérêt de la série d'Alexandre Courban tient dans la description minutieuse, très documentée, de la vie sociale du petit peuple parisien. Ces années 30 sont celles du Front Populaire, celles des HBM (les Habitations à Bon Marché, l'ancêtre des HLM), mais aussi celles de la montée d'une extrême-droite raciste qui annonce de terribles lendemains ...
➔ Les intrigues policières de la série ne sont qu'un prétexte, un simple fil rouge qui maintient l'attention du lecteur au long du récit. Mais au contraire des deux précédents bouquins, l'enquête de ce troisième épisode accuse une petite baisse régime. Autour du cadavre du concierge de l'usine automobile, l'intrigue peine un peu à se mettre en place et va s'avérer décevante.
➔ On a bien aimé le petit clin d’œil littéraire de Courban à ses confrères : « La lecture à haute voix des adresses de garages lui offrait l’occasion de rêver à des destinations lointaines : Garage Pedinielli, rue Massenet à Nice ; Garage Bulteau, boulevard Bugeaud à Alger ; Garage Paulin, avenue des Français à Beyrouth. »
Alexandre Courban se situe effectivement quelque part entre Gwenaël Bulteau pour l'engagement social et Frédéric Paulin pour la rigueur du documentaire historique. Des auteurs qui s'attachent à ressusciter pour nous, des moments parfois mal connus, de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire récente.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
➔ Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
➔ Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

➔ Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
➔ Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
➔ Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme. 
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapaso, contrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

➔ On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
➔ On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
➔ Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
➔ L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
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Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 27 octobre 2025

Opium Lady (Laurent Guillaume)

[...] Glamour, exotisme et aventures.


La suite des aventures indochinoises de la reporter Elizabeth Cole, une Bob Morane au féminin. Un récit fait de glamour, d'exotisme et d'aventures, qui nous ramène aux origines des trafics d'opium des armées coloniales dans les années 50.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, 2025) :

Laurent Guillaume nous avait régalé en 2024 avec Dames de guerre : Saïgon, une histoire captivante au cœur d'une grande Histoire passionnante, celle de l'Indochine des années 50, un sympathique roman d'aventures et un joli portrait de dame.
Voici le second épisode que l'on attendait avec impatience, Dames de guerre : Opium lady, un épisode un peu moins espionnage et un peu plus aventures que le précédent, et tout aussi passionnant.

Le pitch et les personnages :

Cet épisode peut se lire seul, mais ce serait se priver du plaisir de retrouver en Indochine la journaliste-photographe de Life, Elizabeth Cole, celle qui a troqué ses escarpins contre des rangers, et le capitaine français Louis Bremond, ce militaire en rupture de ban. 
Les mercenaires de la CIA sont toujours présents bien sûr puisqu'on annonce la chute imminente de Diên Biên Phu.
On retrouve également Olive Yang, la princesse de l'opium, une tycoon, une redoutable femme d'affaires et cheffe de guerre, et c'est avec elle qu'Elizabeth va se rendre dans le nord du pays aujourd'hui en Birmanie, non loin de la frontière chinoise avec le Yunnan.
« Olive portait son battledress, avec ses pistolets Browning HP 35.
  - On part pour la guerre ? demanda Elizabeth, dont le seul armement était le Zeiss Ikon Contax et le Leica Type III.
Le Népalais sourit et Olive la dévisagea.
-  Ici, le simple fait de voyager est une aventure périlleuse, dit-elle. »
Elizabeth et Olive sont en route pour Mogok et la vallée des rubis, « une ville de légende qui faisait briller les yeux des globe-trotters, des aventuriers et autres bourlingueurs de tout poil ».
Elizabeth Cole pourrait bien être la sœur cadette de Bob Morane et l'on va même croiser quelques dacoïts, ceux qui nous faisaient frémir quand on lisait, gamin, les petits bouquins d'Henri Vernes.
Le lecteur a peut-être juste oublié qu'à la fin de l'épisode précédent l'intrépide Elizabeth était ... enceinte !

♥ On aime :

➔ Tout comme les rubis de la vallée de Mogok, ce bouquin est « synonyme de glamour, exotisme et aventures ».
Il y a le glamour de cette chère Elizabeth, d'autant qu'ici elle fréquente de près (!) l'énigmatique princesse de l'opium, il y a le double exotisme et de l'Indochine et des années 50, et bien sûr une série d'aventures sur la piste de l'opium, dans la vallée des rubis, tout cela sur fond de guerres indochinoises.
« - Au début, l'opium était le nerf de la guerre, une sorte de mal nécessaire. Après tout, même les gentils doivent se donner les moyens de gagner, alors, s'il faut en passer par là. [...] Et puis, avec le temps, l'opium est devenu le but ultime et inavoué. Il génère tellement d'argent ... Et l'argent, il n'y a que ça. Nous nous sommes bâtis dessus, plus que sur des idéaux de démocratie et de liberté qui finissent toujours par passer en second. »
Elizabeth et Olive nous emmène dans le Kokang, tout près de la frontière chinoise, « dans cette région perdue entre Birmanie, Laos et Siam, que certains appellent "le Triangle d'or" » une région encore disputée de nos jours entre Birmans et Chinois car « souvent, il s'agissait, d'un côté comme de l'autre, des mêmes familles, de parents, de cousins, de frères et de sœurs, que le crayon hasardeux d'un géographe et le drapeau des diplomates avaient séparés d'autorité. »
➔ On aime bien aussi la construction du roman qui alterne les chapitres : ceux des années 50 avec les aventures d'Elizabeth et de ses compagnons et ceux des années 30-40 où Olive Yang raconte sa vie à la journaliste.
« La princesse se tourna vers la journaliste et lança, avec une telle intensité dans ses yeux d'onyx qu'ils flamboyèrent :
- Je veux vous confier ma vie et mes secrets parce que le destin n'a rien d'autre à m'offrir qu'une vie courte et une fin tragique, violente.
Elle soupira et ses doigts longs et effilés tapotèrent sa lèvre basse ourlée et purpurine. Son regard était vague désormais, comme exilé. 
- Je suis la porteuse de malédiction, dit-elle à voix basse. »
C'est d'autant plus intéressant que Laurent Guillaume nous révèle dans une postface que la princesse de l'opium, Olive Yang, a réellement existé [clic] : même si bien sûr son histoire est ici romancée, elle s'appuie donc sur un fond de vérité historique.
➔ Autre histoire vraie, celle de l'opération Paper qui est évoquée dans ce récit : c'est celle de la CIA étasunienne qui a pris la suite de l'opération X des français (et la French Connection) qui fournissait la trame du roman précédent.
Ces trafics destinés à financer des guerres coloniales impopulaires pour les contribuables, préfigurent ce que seront désormais les dessous des conflits coloniaux (pavot afghan, narcos sud-américains, ...).
➔ Enfin, dernière mise en appétit avancée dans la postface : une adaptation de ces aventures indochinoises en série tv pourrait bien voir le jour prochainement grâce à Alex Berger, le producteur du fameux Bureau des Légendes !

Pour celles et ceux qui aiment les femmes intrépides.
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Livre lu grâce aux éditions Robert Laffont et Babelio Masse Critique (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine , CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 mai 2025

Ben Barka : la disparition (BD de Severnay et Raynal)


[...] Vous êtes bien de la police ?

Retour sur l'une des affaires les plus mystérieuses des années 60.
Une enquête passionnante, un véritable thriller et un devoir de mémoire indispensable.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (160 pages, février 2025) :

La disparition du marocain Mehdi Ben Barka a eu lieu le 29 octobre 1965 et cette affaire n'a jamais été clairement résolue : d'ailleurs, son fils Bachir espère toujours faire avancer l'enquête et il a même collaboré à l'écriture de cet album, tout comme Maurice Buttin, l'avocat de la famille, ou encore le juge Patrick Ramaël.
Le journaliste David Severnay (né en 1970) est l'un des fondateurs de La Revue Dessinée, revue d'information en bande dessinée dont le premier numéro est paru en 2013 et qui nous a déjà donné (entre autres exemples) l'adaptation des thèses économiques de Thomas Piketty avec le remarquable album Capital & Idéologie.
Il est ici accompagné du dessinateur Jacques Raynal (ou Jake Raynal, né en 1968) : le duo avait déjà travaillé sur l'album "La septième arme".
Avec cet album, Ben Barka : la disparition, ils tentent de donner un nouveau point de vue sur cette affaire que beaucoup voudraient avoir enterrée depuis longtemps.

♥ On aime beaucoup :

➔ Nous ne sommes pas dans une bande dessinée classique mais plutôt à la limite du roman graphique. Les dessins de Raynal sont d'un beau noir et blanc, très contrasté, avec de grands aplats noirs, ce qui donne au récit un ton austère, sérieux et journalistique. Un dessin tout au service de l'enquête.
➔ Et puis bien sûr il y a l'Affaire elle-même et l'enquête : le déroulement des faits et les hypothèses (soigneusement recoupées par les auteurs) sur la disparition de l'homme politique opposant au nouveau régime marocain : barbouzes de tous poils, diplomates et politiques, voyous et anciens collabos, flics et agents du Sdece, ... tous ont travaillé main dans la main avec le cabinet noir des services secrets marocains menés par le général Mohamed Oufkir, le boucher du Rif.
L'ambitieux et populaire Ben Barka gênait beaucoup trop de monde dont les français qui voyaient arriver le virage de la décolonisation. On entrevoit même les ombres de la CIA et du Mossad planer sur cette histoire.  
➔ Les auteurs prennent le temps nécessaire pour nous présenter les différents protagonistes, les enjeux politiques, diplomatiques et internationaux de cette affaire dans laquelle notre République s'est, une fois de plus, brillamment illustrée. Il y a même, en fin d'ouvrage, une série de fiches récapitulatives sur les protagonistes les plus importants.
➔ On peut s'interroger sur l'intérêt de ressortir encore aujourd'hui cette vieille histoire jamais élucidée ?
Mais l'enterrer trop rapidement dans un recoin obscur avec le corps de Mehdi Ben Barka, reviendrait à oublier de nombreuses questions.
Oublier que l'ombre de cette affaire plane encore sur les relations franco-marocaines.
Oublier qu'aucun des présidents successifs de notre république n'a souhaité faire la lumière sur ces événements, de Giscard à Macron en passant par Chirac, Mitterrand ou Hollande.
Oublier que la justice française reste bloquée depuis des dizaines d'années malgré l'obstination courageuse de quelques juges : il s'agit là du « dossier d'instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française ».
Oublier que pour tenter de faire avancer le dossier, le juge Patrick Ramaël a même perturbé la rencontre de Sarkozy avec Mohammed VI en 2007. Le président français était accompagné de Rachida Dati, alors ministre de la justice (elle est d'origine marocaine).
Oublier les mots, cités dans l'album, des mots de 1966 publiés par Pierre Viansson-Ponté dans le journal Le Monde [clic] à propos de cette affaire :
« [...] L'abus du renseignement, le goût du secret, le recours aux méthodes occultes, aux agents, aux réseaux, aux polices parallèles, sont [...] inhérents au compagnonnage gaulliste.
Ils en sont aussi le vice majeur. »
Enfin, il ne faut pas oublier non plus comment certains journaux (et non des moindres : L'Express, Minute, ...) ont été totalement manipulés pour livrer au public de fausses explications à la disparition de Ben Barka.
Voilà donc bien un album utile et nécessaire à notre mémoire, un travail qui résonne comme un écho à celui d'Etienne Davodeau et Benoit Collombat dans Cher pays de notre enfance.

Pour celles et ceux qui aiment en savoir un peu plus.
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Livre lu grâce aux éditions Futuropolis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 26 février 2025

Wagner (B. Roger et M. Olivier, T. Chavant)


[...] Tout ça, c'est du business !

Du Donbass au Sahel, deux journalistes de Jeune Afrique nous livrent un reportage en images sur la fameuse milice Wagner : l'histoire secrète des mercenaires de Poutine après 3 ans d'enquête.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (173 pages, février 2024) :

On a entendu beaucoup de choses et leurs contraires sur la tristement fameuse milice russe Wagner qu'il était bien commode de diaboliser autour de son patron Evgueni Prigojine, mais qui lui survit sans problème depuis sa mort en août 2023.
Benjamin Roger et Mathieu Olivier sont tous deux journalistes : autant dire que cette BD n'est pas un album d'aventures de guerre mais une très sérieuse BD-reportage. 
Ils ont travaillé tous deux pour le magazine Jeune Afrique et connaissent donc parfaitement leur sujet.
Thierry Chavant s'est engagé à leurs côtés pour illustrer cette enquête qui s'étend sur plusieurs années et plus d'un continent. 

♥ On aime :

➔ Cette bande dessinée est une façon bien commode d'améliorer sa connaissance du sujet : l'ascension du groupe Wagner, les exactions commises, les enjeux financiers, la géopolitique africaine, ... 
Le récit est très documenté : basé sur les investigations des deux journalistes et les témoignages recueillis, c'est un gros travail de plusieurs années qui nous est résumé dans ces planches.
[...] Nous ne sommes pas des soldats, juste des mercenaires Wagner.
[...] On n'est pas ici pour les médailles ou vaincre les nazis, juste pour toucher la solde et rentrer en un seul morceau.
[...] On est des mercenaires, pas des soldats ! Tout ça, c'est du business !
➔ Simple et sans fioritures, le dessin de Thierry Chavant est tout au service du texte et il sait même s'estomper ou s'éloigner quand les horreurs sont trop dures pour notre regard.
➔ L'album, très pédagogique, use de la voix off, de témoignages et de dialogues entre personnages de fiction. 
Le récit est découpé en plusieurs mouvements (tel un drame lyrique wagnérien !) et n'hésite pas à faire des aller-retour entre les époques et les lieux pour nous brosser un tableau aussi intelligible que possible.

Les personnages :

Cet album est aussi le portrait des principaux dirigeants de Wagner : le fameux oligarque Evgueni Prigojine qui fit d'abord fortune dans la restauration (!) avant de s'associer avec un mercenaire expérimenté, Dimitri Outkine, qui sera le commandant opérationnel de Wagner, Prigojine restant le grand chef et le grand financier. 
Mais en bons journalistes, les auteurs ne se contentent pas des leaders médiatiques et nous avons droit à tous les principaux acteurs du groupe Wagner et quelques personnages de fiction pour fluidifier le récit.
On retrouve même quelques figures de la diplomatie française ... qui ne sort pas vraiment grandie de ce tableau.

Le scénario :

Après quelques faits d'armes au Donbass en Ukraine en 2014 ou en Syrie en 2016, la "compagnie" (c'est le surnom interne de Wagner) se déploie à Bangui en CentrAfrique (sous la coupe de Bokassa jusqu'en 1996) et bientôt au Mali.
Dans chaque pays, un scénario bien éprouvé se répète : corruption des dirigeants locaux, élimination des gêneurs, déploiement de mercenaires, formation de troupes locales, propagande anti-française et ... surexploitation des ressources minières (de l'or, notamment) qui sont exportées à l'étranger en toute illégalité, une contrebande source de gigantesques profits pour Wagner et la Russie.
La diplomatie française sous-estimera l'influence grandissante de Wagner et des russes jusqu'à ce qu'il soit trop tard. 
Dans le centre du Mali, en mars 2022, le village peul de Moura est le lieu d'un massacre perpétré au nom de la lutte anti-terroriste : plus de 500 victimes ... dont à peine une trentaine de djihadistes.
Mais au plan militaire et face aux rebelles, les mercenaires de Wagner ne sont finalement pas beaucoup plus efficaces que leurs prédécesseurs européens ou américains : "l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS), la filiale sahélienne de l'État Islamique, a repris progressivement pied".  
Bientôt la folle guerre d'Ukraine vient de nouveau brasser les cartes : le groupe Wagner y rapatrie le gros de ses troupes, dépense des millions de dollars et envoie au casse-pipe des dizaines de milliers de "volontaires" dont les fameux prisonniers de droit commun. 
Mais rapidement le torchon brûle entre Wagner et le Kremlin : en juin 2023, un convoi de mercenaires roule vers Moscou et il faudra la médiation du biélorusse Alexandre Loukachenko pour éteindre ce début d'incendie.
Hélas, Prigogine et Outkine ont oublié que "Vladimir Poutine ne pardonne jamais la traîtrise. Le maître du Kremlin n'oublie jamais rien". C'est lui dont l'ombre menaçante et inquiétante clôture l'album !

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 19 février 2025

Giovanni Falcone (Roberto Saviano)


[...] La saison des bombes est ouverte.

Après 'Gommora', Roberto Saviano nous offre un roman puissant pour comprendre l'homme au-delà de la figure légendaire. Un douloureux portrait de l'Italie car "malheureux est le pays qui a besoin de héros".
Un livre très prenant qui vous poursuivra longtemps.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (601 pages, 2025, 2022 en VO) :

L'assassinat du juge Giovanni Falcone à Palerme en 1992 fait partie de ces grands assassinats, avec celui d'Aldo Moro, qui sont fondateurs de la culture italienne contemporaine. C'est du moins ce qu'on imagine de ce côté-ci des Alpes.
Un peu l'équivalent pour nous de l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998, en Corse.
Les assassinats du juge Pierre Michel en 1981 à Marseille par la French Connection ou du juge François Renaud à Lyon en 1975 par le SAC et le Gang des Lyonnais sont plus anciens et ont eu moins de retentissement à long terme dans notre pays. 
L'écrivain et journaliste Roberto Saviano n'est pas un inconnu : c'est lui l'auteur du livre Gommora sur la Camorra napolitaine, paru en 2006 et adapté plusieurs fois à l'écran, un bouquin qui le condamne désormais à vivre sous protection permanente. 
Un livre passionnant qui n'est pas qu'une simple histoire passée, à l'heure où états, démocraties et législations sont remis en cause de toutes parts.
La traduction est de Laura Brignon. Le titre original est « Solo é' il coraggio » : le courage est solitaire, tout un programme pour cet ouvrage qui se lit comme un thriller.

Le canevas :

Le juge Giovanni Salvatore Augusto Falcone est né à Palerme en mai 1939.
Engagé dans la lutte anti-mafia, déterminé à juguler le trafic de drogue, il a été assassiné le 23 mai 1992 près de Palerme. Deux mois plus tard, ce sera le tour de l'un de ses proches collègues, le juge Paolo Borsellino.
Traditionnellement si l'on peut dire, les personnalités gênantes étaient éliminées par balles (généralement tirées dans le dos des magistrats). Mais le 29 juillet 1983, le juge d'instruction Rocco Chinnici (patron du juge Falcone) est victime avec son escorte, de l'explosion d'une voiture piégée devant son domicile : "la saison des bombes est ouverte", une nouvelle méthode destinée à terroriser les incorruptibles qui prétendent s'attaquer à la mafia.
À mi-parcours, Saviano nous brosse un tableau rapide (il y a eu d'autres ouvrages sur le sujet) du gigantesque procès qui se déroula sur presque 2 ans (1986-1987), le maxi-procès que "les Palermitains appellent tout simplement « u Maxi »" : 350 audiences, 2.000 heures, 475 accusés, 900 témoins et au final 2.665 années de prison prononcées pour 350 coupables.
Mais Roberto Saviano s'intéresse plutôt à ce qui se passa après, les suites et conséquences de ce procès-fleuve, les appels des condamnations prononcées et donc ce qu'il est advenu des magistrats du pool anti-mafia jusqu'à la création du FBI italien, la Direction Nationale Antimafia.
Hélas, la 'famille' de Totò Riina du clan des Corleonais, finira par avoir la peau du magistrat : en mai 1992, pour ne pas rater leur cible, il feront carrément sauter l'autoroute qui relie l'aéroport à Palerme.

♥ On aime beaucoup :

➔ Avouons que ce bouquin s'annonçait quelque peu intimidant : entre l'aura du journaliste (menacé de mort par la mafia napolitaine depuis son bouquin Gommora), l'ampleur de ce gros pavé documentaire (600 pages) et l'ombre tutélaire du célèbre juge assassiné, il fallait vraiment être poussé par la curiosité pour se lancer dans cette imposante lecture !
➔ Mais contrairement à ce que l'on aurait pu redouter, Roberto Saviano ne nous assomme pas sous un flot de procédures judiciaires, une montagne de notes de bas de page ou une multitude de témoignages.
Bien sûr les enquêtes du "pool antimafia" seront retracées mais c'est bien un véritable roman et ce qui intéresse l'auteur, c'est plutôt la personnalité de Giovanni Falcone. Un homme que l'on va côtoyer pendant des centaines de pages, que l'on va apprendre à connaître, jusque dans son intimité. Il fallait bien ce portrait soigné pour aller au-delà de l'icone médiatique que nous avons tous en tête. 
Un homme auquel on va s'attacher au fil des pages (aïe, fallait pas), un homme complexe que l'on va apprendre à connaître jusque dans sa vie privée. Son idylle avec sa seconde femme, Franscesca Morvillo, est une belle et triste histoire d'amour. Une femme qui "semble dotée d’une endurance illimitée".
➔ Le magistrat est assuré de sa fin prochaine car il n'est certainement pas le premier d'une longue liste : "on pourrait tracer des croix sur les fauteuils du tribunal de Palerme pour compter les personnes qui ont à peine eu le temps de s’y asseoir".
[...] « Quoi, Giovanni ? Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? »
Il baisse la tête. [...]
« Que maintenant je suis un cadavre ambulant. »
Giovanni refuse longtemps d'épouser Francesca parce que "on n’épouse pas des veuves". Il ne veut pas d'enfants non plus parce que "on met au monde des enfants, pas des orphelins". Cette peur permanente qu'il surmonte chaque jour, cette certitude d'une fin tragique, le confinement, la solitude, les contraintes imposées pour sa protection, sont la trame même du roman. Et c'est donc avec beaucoup de tristesse, réellement, que l'on quitte Giovanni Falcone en mai 1992.
➔  La solitude de l'incorruptible magistrat faisait le titre de la VO italienne (Solo é' il coraggio) car rares seront ses amis et plus rares encore seront ceux qui lui resteront fidèles. Son entêtement à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur la réalité de la pieuvre mafieuse va faire de lui un paria haï de tout le pays. Les fonctionnaires et les politiques bien sûr mais aussi beaucoup de journalistes qui voient en lui "un carriériste à la recherche de médiatisation et de visibilité". Même l’écrivain Leonardo Sciascia écrit contre lui : « en Sicile, pour faire carrière dans la magistrature, rien de tel que de participer à des procès contre la mafia ».
[...] Ce que les gens voient dans les journaux, cette volonté d’occuper le devant de la scène dont beaucoup de monde l’accuse, l’image fière d’un magistrat au faîte de sa carrière, d’un champion de l’antimafia, est seulement la lumière d’une étoile morte.

La curiosité du jour :

Saviez-vous que, à la manière des cadavres exquis, "les « crimes exquis », delitti eccellenti en italien, désignent les assassinats de personnalités publiques par la mafia".
Il y a même eu un film de Francesco Rossi intitulé Cadavres exquis (Cadaveri eccellenti).
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.

Pour celles et ceux qui aiment les héros modernes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans la revue Actualitté.

mercredi 29 janvier 2025

Les routes de la soif (Cédric Gras)


[...] Le Tchernobyl de l’Asie centrale.

La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ? Cédric Gras nous invite à un périple extraordinaire, des étendues arides de la Mer d'Aral jusqu'aux glaciers du Pamir, source de l'Amou-Daria, un fleuve chargé d'histoire. 
Un écrivain-voyageur passionné et un récit captivant.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (220 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
Cédric Gras c'est cet écrivain voyageur qui s'est fait une réputation dans la "non fiction narrative". 
Après nous avoir encordés avec les Alpinistes de Staline puis les Alpinistes de Mao, il poursuit son exploration et de l'Histoire et de l'Asie Centrale avec ce nouveau récit captivant Les routes de la soif. 
Un titre choc pour ce voyage aux sources de ce qui fut la Mer d'Aral. 
Une mer endoréique qui continue de s'évaporer à mesure que la folie des hommes épuise les eaux des fleuves mythiques de nos leçons d'histoire : l'Amou-Daria et le Syr-Daria qui dévalent depuis les montagnes du Pamir et qui constituaient jadis des obstacles presque infranchissables pour les armées d'Alexandre le Grand. 
Une mer qui fut deux fois plus vaste que la Belgique et dont il ne reste quasiment plus rien. 
La guerre de l'eau a-t-elle déjà eu lieu ?

Le canevas :

Pour les besoins d'un reportage, Cédric Gras va accompagner un photographe-cameraman (Christophe Reylat) au cours d'un hasardeux trajet depuis les berges d'une Mer d'Aral asséchée, sur les rives du fameux fleuve Amou-Daria, et jusqu'au gigantesque glacier du Pamir où le fleuve prend sa source.
[...] Nous avions décidé de remonter l’Amou-Daria, véritable Nil de l’Asie centrale.
Encore aujourd'hui, le fleuve est surexploité pour l'irrigation : dans les années 60, les soviétiques avaient accélérer le mouvement pour transformer la région en grenier à coton, une forme moderne et socialiste de colonisation, tendance esclavagisme.
Après l'Ouzbékistan, c'est au tour de l'Afghanistan et du Turkménistan de construire ou d'agrandir des canaux gigantesques (le canal du Karakoum est le plus long du monde avec près de 1.400 km), des canaux qui pompent sans fin l'eau du fleuve pour irriguer indéfiniment ces régions désertiques.
Plus à l'est, aux sources glaciaires, le Kirghizistan n'a rien à irriguer et édifie des barrages hydro-électriques pour revendre l'énergie à ses voisins : chaque pays riverain cherche à tirer le maximum de profits de ce fleuve, "véritable Nil de l’Asie centrale".
C'est ce périple au long des anciennes Routes de la Soie qui nous est conté ici d'une plume passionnée et passionnante car si Cédric Gras est voyageur, c'est aussi un excellent écrivain qui ne va pas se contenter des superbes images de son compagnon de voyage.
[...] Passée de la tradition orale à l’imprimerie, l’humanité s’en remet désormais à l’image, une nouvelle ère. Pour protester, je prends des notes à la dérobée sur un petit carnet.
Au cours des temps géologiques, les forces naturelles ont modifié plusieurs fois le cours de l'Amou-Daria. Mais jamais l'impact des hommes n'a été aussi grand sur le fleuve et sa région.
[...] L’assèchement de l’Aral est le Tchernobyl de l’Asie centrale.
[... à propos d'un berger ...] Les rares touristes forment aujourd’hui son unique bétail.
— Les eaux reculent chaque année d’une centaine de mètres. Je déplace mes yourtes pour suivre le retrait.
[...] Chacun sait que la mer ne reviendra plus. La Banque mondiale elle-même a cessé de financer les projets visant à sa renaissance.
[...] Le fleuve se retire aussi, lui et la mer s’éloignent irrémédiablement l’un de l’autre. "L’Aral c’est foutu, maintenant c’est l’Amou-Daria qui est en péril".
[...] Entre surirrigation, barrages vertigineux, canaux de détournement, explosion démographique, une guerre de l’eau s’annonce-t-elle sur les vieilles routes de la soie ?
Le voyage prendra fin au cœur du Pamir dans le glacier, le plus long du monde, une façon pour l'auteur de boucler la boucle puisqu'il y retrouve les sommets que gravirent les Alpinistes de Staline qui faisaient l'objet d'un précédent roman de sa part.

♥ On aime :

➔ La chanson est hélas bien connue et bien sûr Cédric Gras évoque le fleuve surexploité, la mer disparue, la guerre de l'eau qui oppose les pays riverains, mais cet écrivain-voyageur, sait aussi nous faire partager ses rencontres et sa passion pour la géopolitique.
Et même si l'on connait déjà la fin de l'histoire, son récit est captivant et passionnant.
[...] L’épouse d’Ali apporte le thé façon karakalpake. Il ne s’agit pas d’avoir soif mais simplement d’honorer la coutume et de trouver des raisons de se taire en buvant à petites gorgées.
[...] Sa femme, telle une ombre, se cantonne aux pièces attenantes après nous avoir timidement salués. Les traditions reviennent au galop dans les steppes. L’épouse ne peut être admise à la table familiale en présence d’hôtes. Le fils roi s’attable en revanche à la droite du père et nous mitraille de questions.
[...] Il paraît que la plupart des citadins de ce monde n’ont jamais contemplé la Voie lactée à cause des lampadaires. Quelle misère. Ici le ciel n’est pas pollué par les lumières, de ce côté-là tout va bien. C’est la mer qui est malade, la mer que les enfants du coin n’ont jamais aperçue.

La curiosité du jour :

L'Amou-Daria c'était l'Oxus des anciens, du temps où la région s'appelait la Transoxiane. À l'époque le fleuve n'était pas encore domestiqué et les armées d'Alexandre eurent bien de la peine à le franchir, face aux armées de l'empire Achéménide de Darius.

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire-géo.
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Livre lu grâce aux éditions Stock (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.