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lundi 22 septembre 2025

Le livre de Kells (Sorj Chalandon)

[...] Ce peuple, j’en étais.


Après "L'enragé" il y a 2 ans, Chalandon se prête à l'exercice autobiographique. Il nous livre son histoire personnelle du maoïsme des années 70, avec la fin de La Cause du Peuple et la naissance d'un autre journal, Libération.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (384 pages, août 2025) :

L'écrivain Sorj Chalandon, que l'on avait découvert il y a 2 ans avec son roman coup de poing L'enragé, semble céder au mouvement un peu envahissant de ces écrivains français qui considèrent que le meilleur roman est encore celui de leur propre vie.
Mais Chalandon est lyonnais, c'est un peu notre ville d'adoption, Chalandon est né en 1952, alors sa jeunesse, c'est aussi un peu notre époque, celle d'après 68, quand on pouvait encore rêver de Katmandou. 
Et puis Chalandon a participé à la création de Libé, le journal, alors nul doute que Le livre de Kells et son parcours méritent notre lecture.

Le canevas :

Kells (son nom de guerre dans la rue) n'a pas 18 ans quand il décide de quitter Lyon et un foyer familial trop dur où son père le bat et terrorise sa mère.
« L’Autre, c’est comme ça que j’appelais mon père.
[...] La majorité était à 21 ans, j’en avais 17.
[...] J’ai rencontré ma copine, la rue. »
Une enfance pas cool et un passage sans transition vers une vie d'adulte un peu rude !
« Je n’ai pas connu l’odeur du bonheur. J’ai appris celle du malheur, de la sueur, du linge mal séché, de la peur, de la pisse. 
[...] Personne, jamais, ne saura le bonheur d’une peau propre s’il ne l’a pas connue tuméfiée ou croûtée de noir. Personne, jamais, n’aura la fierté de cheveux coupés et peignés, s’il n’a pas maudit le sébum gras, la gale et les poux. »
Pour sortir de la rue, pour en finir avec la vie de « mangeur de poubelle », le jeune Kells se trouvera bientôt une nouvelle famille d'adoption : celle des maoïstes de la Gauche Prolétarienne qui le prennent sous leur aile.
« Un ballet de jeunes militants gauchistes m’avait doucement entraîné de l’isolement à la fraternité. [...] Je pouvais leur être utile. Eux se battaient pour la cause du peuple, et ce peuple, j’en étais. »
Mais la Gauche Prolétarienne, celle d'Alain Geismar et Serge July entre autres, née dans les barricades de mai 68, sera bien vite rattrapée par l'Histoire et même dépassée par les événements : le meurtre de Pierre Overnay, en 1972 devant les usines Renault, le massacre des JO de Munich en 1972, les ratonnades et les tueries racistes de 1973 avec l’attentat meurtrier du Groupe Charles Martel contre le consulat d’Algérie, autant d'événements et de forces nouvelles qui vont déstabiliser l'extrême-gauche jusqu'à l'auto-dissolution de la GP en 1973.
« J’avais été compagnon de route. J’allais devenir compagnon de doutes. »
Des ruines de la GP et de son journal clandestin, La Cause du Peuple, va naître Libération où Kells se trouvera une nouvelle famille d'accueil et une nouvelle carrière comme dessinateur.

♥ On aime :

 Comme dans L'enragé, Chalandon excelle dans le portrait d'un jeune (il n'est plus un enfant) maltraité et victime d'injustice, en rage pour gagner sa revanche sur la vie. 
D'ailleurs il nous livre ici l'explication de la citation de Jules Vallès qui figurait déjà en exergue de son livre précédent :
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents. Je dédie ce livre.
La bibliothécaire m’avait reconnu. »
On regrette toutefois que la première partie du bouquin soit un peu longue, un peu lourde (le trip au LSD dure des pages et des pages que l'on parcourt en diagonale) même si l'on veut bien admettre que ces origines, ces explications, sont nécessaires à la compréhension de la suite et que c'est un sujet (la rue) qui tient à cœur de l'auteur [clic].
 Notre intérêt se réveillera vraiment quand Kells-Chalandon pourra quitter la rue et se faire une place chez les maos. Cette période de l'histoire de notre pays, ces années 70, méritent d'être rappelées à nos mémoires.
On connait finalement assez mal le mouvement des maoïstes français : ces intellectuels (ils étaient parrainés par Sartre, excusez du peu), ces étudiants, qui abandonnaient le confort des universités pour aller s'établir (c'était l'expression consacrée) comme ouvriers en usine ou plus rarement aux champs chez des fermiers. Pour aller sur site prêcher la bonne parole révolutionnaire auprès du 'vrai' peuple.
Kells, lui, ira faire de l'alphabétisation dans les bidonvilles de Nanterre.
Ce n'était pas le seul aspect de cette Gauche Prolétarienne, loin s'en faut, mais cette mini-révolution culturelle à la française a de quoi piquer notre curiosité.
Viendra ensuite la fin des illusions quand ce maoïsme se révélera incapable de faire face aux événements et à l'évolution de notre société. 
Une trame qui annonce ou préfigure l'histoire des années 80 de Joëlle Aubron et d'Action Directe que nous racontait, dans La fille de Deauville, Vanessa Schenider - dont le papa était ... un ancien maoïste ! la boucle est bouclée.
Même si les origines familiales et sociales de Joëlle et de Georges sont loin d'être les mêmes.
 Ah, et puis il y a ce curieux titre, ce nom celtique, Kells, que le jeune Georges s'est choisi comme nom de guerre dans la rue. On vous laisse le plaisir de découvrir le pourquoi de ce choix, un choix d'amitié, une jolie anecdote, mais sachez que Le livre de Kells n'est pas le petit livre rouge mais un manuscrit des Évangiles, richement enluminé, réalisé par des moines celtiques avant l'an mille et qui fut longtemps conservé dans l'abbaye de Kells en Irlande.
« — Kells, c’est ça ? J’ai hoché la tête. 
— Un rapport avec la ville irlandaise ?  
J’ai voulu faire le malin. — Avec le Livre, surtout. 
Il a eu l’air surpris, puis intéressé. Il s’est assis sur un coin de table. 
— Le Grand Évangéliaire ? »

Pour celles et ceux qui aiment le petit livre rouge.
Un bref extrait d'interview de l'auteur qui parle de la rue.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

lundi 15 septembre 2025

Lire Lolita à Téhéran (Azar Nafisi)

[...] Cette histoire leur avait plu, voilà tout.


Entre l'essai littéraire et le récit autobiographique, la professeure Azar Nafisi nous invite à réviser nos classiques et la révolution iranienne.

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L'auteur, le livre (432 pages, mai 2024 chez Zulma, 2004 chez Plon et 2003 en VO) :

Azar Nafisi est née en 1947 à Téhéran dans une famille privilégiée et lettrée (son père fut maire de Téhéran lorsque le Shah régnait et reçut la Légion d'honneur des mains de De Gaulle). 
Après avoir été exclue de l'université où elle enseignait la littérature occidentale puis réintégrée, elle finira par démissionner et réunira clandestinement chez elle quelques jeunes femmes, tous les jeudis matin pendant près de deux ans, notamment pour leur faire Lire Lolita à Téhéran.
En 1997, elle choisira l'exil aux États-Unis.
Ce livre autobiographique raconte cette expérience et un film (un peu décevant) en a été tiré cette année, réalisé par l'israélien Eran Riklis avec Golshifteh Farahani dans le rôle de l'auteure et professeure Azar Nafisi.
Un film qu'il faut sans doute relier au Cercle des poètes disparus ou au Sourire de Mona Lisa.

À l'heure où les femmes afghanes ont volé la vedette aux iraniennes, à l'heure où certains voudraient ré-écrire des œuvres du passé jugées non conformes et où d'autres voudraient interdire le port du voile chez nous, il n'est peut-être pas inutile de lire ou relire Azar Nafisi. 
La traduction de l'anglais (États-Unis) est signée par Marie-Hélène Dumas.

Le pitch et ... les livres :

Laissons Azar Nafisi nous résumer elle-même ses mésaventures de professeure iranienne :
« À l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve. J’ai choisi sept de mes étudiantes, parmi les meilleures et les plus impliquées, et je les ai invitées à venir chez moi tous les jeudis matin pour parler littérature.
Le séminaire avait pour thème les rapports de la fiction et de la réalité.
Nous lisions les classiques persans, comme Les Mille et Une Nuits de Schéhérazade, notre dame de la fiction, et ceux de la littérature occidentale, [...] ceux de Jane Austen, de Nabokov et de Flaubert. »
Au cœur de cet érudit gynécée littéraire, les meilleurs moments sont sans doute les arrivées des jeunes femmes le jeudi matin, chacune leur tour, quand elles retirent leur uniforme imposé, voile et robe sombre, dévoilant les couleurs de leurs vêtements occidentaux. 
« Quand elle a enlevé sa robe et son foulard, je suis restée pétrifiée. Elle portait un T-shirt orange rentré dans un jean moulant, et des bottes marron, mais le plus impressionnant était encore la masse luisante de cheveux brun foncé qui flottait maintenant autour de son visage et qu’elle secoua de droite à gauche. »
Bien loin d'être une simple collection d'anecdotes personnelles, le livre, découpé en plusieurs parties ou sections, est un véritable essai littéraire : n'oublions pas que l'auteure est tout de même professeure de littérature !
Chaque épisode est l'occasion de décortiquer minutieusement l'un des grands romans de la littérature étasunienne (heureusement Wikipédia nous propose d'excellents résumés !) et de nous immerger dans l'une ou l'autre des périodes de la révolution iranienne

 La première partie est consacrée à la Lolita de Nabokov, à Téhéran c'est la fin des années 90 avant que Azar Nafisi ne quitte l'Iran pour les US, c'est l'épisode du fameux gynécée littéraire.
À première vue le parallèle est assez limpide : si Humbert (le héros solipsiste de Nabokov) tentait de façonner sa Lolita à l'image de sa fiction sexuelle, les imams iraniens voulaient modeler les femmes du pays selon leur propre fiction.
« Un régime totalitaire qui s’introduisait constamment jusque dans les moindres recoins de nos vies privées et nous imposait sa fiction sans pitié. »
Fiction, c'est bien le mot-clé pour Azar Nafisi et c'est le thème de ses séminaires, de ses conférences et de son enseignement littéraire.
Quand à l'âge de la trop jeune Lolita victime de son prédateur...
« Cette enfant, si elle avait vécu sous la République islamique, aurait été depuis longtemps bonne à être mariée à des hommes plus vieux que ne l’était Humbert. »
 Lorsqu'elle s'attaque à Gatsby (Le magnifique de Fitzgerald), l'auteure revient sur la révolution islamique des années 79 et c'est peut-être la partie la plus intéressante où l'on va redécouvrir ces événements, vécus de l'intérieur.
 Ce sera ensuite le tour de l'écrivain Henry James et des années 80, celles de la guerre Iran-Irak et des raids aériens sur Téhéran.
 Enfin, nous revoici dans les années 90, Khomeiny est décédé, réactionnaires et réformistes s'affrontent sans que s'améliore beaucoup la condition des iraniennes et le lecteur retrouve le gynécée littéraire qui entreprend cette fois l'étude des romans de Jane Austen, avant que vienne le temps de l'exil.

♥ On aime :

 On peut s'étonner du succès de cet ouvrage atypique qui tient plus de l'essai littéraire que du classique récit autobiographique. Il faut se laisser promener entre deux par la très belle plume d'Azar Nafisi, qui laisse son lecteur picorer de ci ou de là, mais j'avoue en avoir appris beaucoup plus sur la littérature que sur l'Iran. 
Peut-être parce que l'auteure se met délibérément en retrait des convulsions politiques qui ont secoué son pays.
Mais c'est assurément un livre écrit au féminin, avec ces jeunes iraniennes au cœur d'une histoire racontée par une femme qui s'intéressent beaucoup aux personnages féminins des romans des auteur(e)s cité(e)s plus haut.
 Et puis bien sûr, il est impossible de ne pas succomber au charme de ces étudiantes et leur professeure, celles qui ouvrent et referment le livre, ce gynécée littéraire, ce cercle des poétesses disparues [clic et clac]. 
C'est avec elles que l'on va (re-)découvrir les grands classiques de la littérature anglo-saxonne et/ou (re-)visiter les épisodes de la révolution iranienne.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes et la littérature.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Zulma (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 27 juin 2025

La colline qui travaille (Philippe Manevy)


[...] Parce qu’ils sont ordinaires et uniques.

Plus qu'une autobiographie, Philippe Manevy nous propose une "biographie généalogique" avec l'histoire de ses grands-parents, ouvriers de la soie à Lyon au siècle dernier. Devoir de mémoire.

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L'auteur, le livre (369 pages, janvier 2025) :

Le français Philippe Manevy a posé ses valises au Québec il y a belle lurette. L'abandon de ses racines l'a finalement poussé à écrire sur sa famille, peut-être sur une idée de sa mère : « Et ma mère de conclure la soirée : « Toi qui aimes écrire, tu pourrais raconter tout ça, un jour. ».
Un bouquin dont les thèmes (filiation et classe sociale) sont à rapprocher de ceux abordés, par exemple, par José Enrique Bortoluci dans son livre Ce qui m'appartient, ou encore par Annie Ernaux à qui Manevy consacre tout un chapitre.
Un ouvrage qui fait partie de ceux qui « me font traverser des périodes de l'Histoire que je n'ai pas vécues, m'aident à comprendre des réalités sociales dont j'ignore tout. ».

♥ On aime :

 Voici encore un auteur qui semble, du moins en premier abord, s'inscrire dans le mouvement très tendance de ces écrivains français qui considèrent que le meilleur roman est encore celui de leur propre vie. 
Ou plus exactement ici, le roman de leur propre famille puisque Philippe Manevy va nous raconter l'histoire de ses grands-parents (lui-même est né en 1980, ses grands-parents dans les années 1900).
Manevy parvient néanmoins à prendre du recul et à offrir un regard suffisamment distancié sur ce récit comme lorsqu'il écrit que « la famille [...] n’a jamais autant fasciné que dans les dernières décennies. Tout le monde ou presque, moi compris, est tenté de raconter son histoire. On pourrait mettre cela sur le compte d’un narcissisme typique de notre époque : valorisation des blessures intimes au détriment des luttes collectives. »
S'il sera ici toujours question du "je", pour autant il s'agira plutôt de biographie généalogique.
Et si ce bouquin arrive à se distinguer du flot des autofictions qui inondent nos librairies, c'est parce que Philippe Manevy s'intéresse finalement un peu moins à lui-même qu'à sa famille et surtout à ses grands-parents : « je les raconte parce qu’ils sont ordinaires et uniques. Parce que je me cherche en eux, et dans notre passé disparu. Parce que, me cherchant, j’espère bien trouver autre chose. ».
➔ Ce qui rend également ce roman captivant, c'est son enracinement dans le "social". Le titre provient d'une bonne formule que connaissent tous les lyonnais dont la bonne ville est ancrée à la confluence de deux fleuves et aux pieds de deux collines : la colline de Fourvière où trône, majestueuse, la basilique du même nom et à l'ombre de laquelle prospèrent les bons bourgeois, et la colline de la Croix-Rousse dont les pentes abritèrent longtemps les fameux canuts, ces ouvriers de la soie qui furent à l'avant-garde des révoltes ouvrières du XIXe. 
Les lyonnais vivent donc entre la colline qui prie et la colline qui travaille« deux buttes jumelles et ennemies, se faisant face. ».
Comme le suggère le titre du livre, c'est sur cette dernière qu'a pris racine la famille de l'auteur et son grand-père maternel est « l'anticlérical, l'ouvrier, le syndicaliste de toujours ».
« [...] Ces canuts ne correspondaient pas à l'image que je m'étais faite du prolétaire d'après "Germinal" : propriétaires de leurs métiers à tisser, ils devaient avoir des connaissances techniques assez poussées pour les faire fonctionner, les réparer, les perfectionner au besoin.
Éduqués, tenant leur propre journal et se réunissant régulièrement, ils n'avaient pas besoin qu'un chef venu d'ailleurs les secoue pour prendre conscience de l'injustice. Leurs revendications, exprimées haut et fort, menaçaient le pouvoir en place. »
 À la fin de cette lecture à plusieurs niveaux (famille, histoire, Lyon, besoin d'écriture, ancrage social, ...), une question demeure, presque un regret : pourquoi nous, nous n'avons pas transcrit la mémoire de nos grands parents ? 
Sans prétendre au roman bien sûr, mais au moins dans le but de coucher sur le papier ce qui a déjà disparu ... Étions nous donc si pressés de tourner la page du siècle passé ?
On a presque tous connu, même brièvement, un grand-père ou une grand-mère, mais quels sont les métiers que cet aïeul a exercés, les chemins qu'il a suivis, les différents lieux où il a vécu, les difficultés qu'il a surmontées, les événements qui l'ont façonné, les gens qu'il a aimés, les blessures dont il a souffert, ... ? 
Et puis, est-ce que cette mémoire perdue manquera aux générations futures ?

Les personnages :

Philippe Manevy est né en 1980, ses grands-parents dans les années 1900.
Son grand-père maternel, René, appartenait à l'élite de la classe ouvrière, les ouvriers du livre : il travaillait à la linotype dans les journaux lyonnais et « l'orthographe était pour lui la forme typographique de l'élégance vestimentaire ».
Alice, son épouse, tirait les fils de soie dans les ateliers de tissage.
Dans ce récit de leur histoire, l'auteur se fait souvent très didactique comme, par exemple, lorsqu'il explique la chanson Nini Peau de Chien : peut-être pour son public québécois ou des français trop jeunes qui ne maîtriseraient pas nécessairement toutes les références de ce passé populaire.

Pour celles et ceux qui aiment les canuts de Lyon.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le bruit du monde (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 23 septembre 2024

Mesopotamia (Olivier Guez)


[...] Ils viennent de fonder le Moyen-Orient moderne.

Le destin exceptionnel d'une femme qui ne l'était pas moins ou le récit de la création du Moyen-Orient moderne, une région que les français de l'époque commençaient à appeler le Proche-Orient. 

L'auteur, le livre (416 pages, août 2024) :

Olivier Guez nous transporte à une période mal connue (le début du siècle dernier, l'entre deux guerres) dans un Moyen-Orient dont on parle beaucoup mais que l'on ne connait pas si bien que cela, il nous invite à suivre la trace d'une totale inconnue (qui donc avait entendu parler de Gertrude Bell !?) : alors avec un tel carnet de route, on ne peut que répondre à son invitation et monter à bord du premier vapeur en partance pour la Mésopotamie.

♥ On aime beaucoup :

 Nous sommes nombreux à avoir manqué le biopic de Werner Herzog, "La reine du désert" avec Nicole Kidman (2015), et on n'a donc absolument aucune idée de qui peut bien être cette Gertrude Bell, née vingt ans avant Lawrence d'Arabie qu'elle croisa à de nombreuses reprises : et pour cause, ils faisaient le même boulot pour l'Empire britannique (dans l'administration civile) mais le photogénique Lawrence éclipsa totalement celle qui avait l'âge d'être sa tante.
Fille de (très) bonne famille elle fut voyageuse, alpiniste, archéologue, espionne et diplomate. 
Une femme de l'époque victorienne, une femme aux amours tourmentées, qui n'aura pas d'enfants mais qui sera la sage-femme qui donnera naissance à un pays : l'Irak.
 On est toujours très avide de ces romans qui savent mêler grande et petite H/histoire, qui nous font découvrir des personnages surprenants, qui nous font voyager dans le temps et l'espace vers des périodes ou des contrées étonnantes, qui nous éclairent des pans entiers de l'Histoire et de la géopolitique, bref des romans qui nous donnent l'illusion d'être un peu plus intelligents en refermant le bouquin. 
 On apprécie qu'Olivier Guez nous brosse un tableau panoramique de cette époque et de cette région mal connues. Le débarquement américain de plusieurs millions d'hommes qui mit fin à la terrible guerre, l'accord franco-anglais (l'accord secret Sykes-Picot) pour dépecer l'empire ottoman défait, la création de la SDN et la venue du président US Woodrow Wilson à la Conférence de la Paix de Paris de 1920, et bien sûr la géopolitique britannique au Moyen-Orient, les rivalités entre chiites et sunnites, les dynasties hachémite et wahhabite, les débuts du sionisme en Palestine, les premières batailles pour le pétrole, le sort des Kurdes et pour finir, la transformation de cette Mésopotamie en état souverain : l'Irak. Ouf !
 Et puis il y a ce portrait en profondeur d'une femme, pur produit de son temps et de son pays. 
Si Miss Bell n'a pas que des qualités ("les hommes craignaient son impertinence ou se moquaient de son snobisme et de son arrogance"), et même si elle ne fait que mettre en musique les objectifs de l'impérialisme anglais ("les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne"), on finit par se prendre, sinon de sympathie, tout au moins d'empathie pour cette femme au destin exceptionnel.
Une femme intelligente, une "reine sans couronne" qui arrivera à ses fins, du moins en politique.
[...] Les hommes se lèvent puis s’inclinent sur son passage lorsqu’elle entre dans une salle, les Arabes la surnomment la mumineen, la reine, et la presse étrangère la désigne comme la femme la plus influente de l’empire britannique : Miss Bell est en passe de devenir une célébrité internationale. Interlocutrice privilégiée du roi et du haut-commissaire, c’est elle qui fait « la pluie et le beau temps » dans le nouveau royaume d’Irak.

Le contexte :

Si tout le monde connait le très charismatique Lawrence d'Arabie alias Sir Thomas Edward Lawrence, parti en plein désert chevaucher aux côtés des bédouins, tout le monde ou presque ignore qui fut Gertrude Bell, son aînée de vingt ans. 
Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises, eux qui partageaient la même obsession pour le Moyen-Orient, la même passion pour l'histoire et l'archéologie, la même volonté de consolider l'Empire et peut-être la même ambition d'écrire quelques pages d'Histoire.
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, français et britanniques s'entendent pour dépecer l'Empire Ottoman vaincu après avoir choisi le côté obscur. Si les français récupèrent des mandats sur le Liban et une partie de la Syrie, les britanniques obtiennent ce qu'on appelait encore la Mésopotamie, littéralement le pays entre les fleuves (le Tigre et l'Euphrate), de Bassora à Mossoul via Bagdad. 
Dans la logique de l'Empire, c'est l'armée des Indes qui est chargée de "pacifier" la région : des milliers de cipayes débarquent à Bassora et c'est la doctrine "anglo-indienne" que l'Empire colonial veut appliquer dans la région.
[...] Comme aux Indes, il fallait un arbitre pour faire cohabiter ces peuples et ces provinces disparates.
[...] « Nous sommes vraiment un peuple remarquable. Nous sauvons de la destruction des nations opprimées, et nous leur donnons sans compter, améliorons laborieusement leurs conditions sanitaires, et éduquons leurs enfants, en respectant leur foi… Il en va ainsi sous le drapeau britannique. Ne me demandez pas pourquoi », écrit Gertrude à ses parents.
Dans le même temps, les agents de renseignements de ce que les britanniques appellent à l'époque le Bureau Arabe, ou le Bureau du Caire, l'entendent autrement : ils veulent miser sur les arabes et instrumentaliser les bédouins pour bouter les turcs hors du Moyen-Orient. C'est le rôle diplomatique dévolu à Gertrude Bell puis à Thomas Edward Lawrence pour mobiliser les tribus des bédouins, principalement autour du roi Hussein ben Ali, roi du Hedjaz et Grand Chérif de La Mecque.
[...] Le Bureau du Caire cherchait des alliés arabes sûrs et malléables, prêts à lancer une révolte contre les Turcs.
[...] La révolte arabe se précisait. Restait à convaincre le vice-roi des Indes – ce pourquoi Miss Bell avait été envoyée à Delhi quelques semaines plus tard – et leurs alliés français.
Mais après la Grande Guerre, la Grande-Bretagne est exsangue et n'a plus les moyens de ses ambitions coloniales : cela causera la fin du rêve britannique aux Indes (comme on l'a vu dans le bouquin de Lapierre et Collins : Cette nuit la liberté) mais on demande également à Winston Churchill une solution "à moindre coût" pour la Mésopotamie. Le trône d'Irak est alors proposé à Fayçal, l'un des fils du Grand Chérif Hussein ben Ali.

Le canevas :

C'est une véritable biographie de Miss Gertrude Margaret Lowthian Bell que nous propose Olivier Guez.
Le bouquin alterne les chapitres (selon des rythmes chronologiques différents).
 Tantôt des chapitres sur la vie intime de Gertrude et ses amours hésitantes ou contrariées : c'est une jeune femme de bonne famille (de très bonne famille : les Bell sont de riches industriels, des "maîtres des forges") éduquée dans la plus stricte tradition victorienne. Un carcan qu'elle cherche sans doute à fuir dans ses voyages orientaux, ses fouilles archéologiques ou ses ascensions (les Alpes Suisses ont même un sommet à son nom : le GertrudSpitze).
[...] On lui a appris à masquer ses émotions, à ne pas s’épancher, à refréner sa sensibilité ; quelles que soient les circonstances, il faut garder son quant-à-soi, son milieu, la bienséance l’exigent. « Une femme tire puissance et charme de son mystère », lui a-t-on répété.
[...] Grimpée sur la dunette ou assise à la fenêtre, le regard fixé vers le lointain, elle respirait. Le vent du large calmait ses nerfs, le roulis du train les tranquillisait. C’étaient de bons remèdes, des drogues euphorisantes.
Une femme au destin exceptionnel qui n'avait pourtant pas que des qualités !
[...] Miss Bell ne s’en cache pas : la modestie n’est pas son fort.
[...] Le vice-roi lui a écrit de la prendre au sérieux : « C’est une femme remarquablement intelligente avec le cerveau d’un homme. »
[...] Elle est une archéologue réputée et a des amis haut placés. Elle est la première femme à avoir obtenu un diplôme en histoire moderne avec mention très bien à Oxford puis une médaille de la Société royale de géographie.
➔ Et tantôt des chapitres (ceux que l'on préfère) sur l'activisme géopolitique de Miss Bell en Mésopotamie au service de la Couronne Impériale, région où elle conduira la diplomatie britannique pour y créer, excusez du peu, ce qu'on appelle aujourd'hui l'Irak.
Les plus attentifs auront noté au passage que, business as usual, la diplomatie britannique n'a pas fait dans la dentelle anglaise :
[...] Londres penchait initialement pour un Kurdistan indépendant, mais les deux administrateurs ont su convaincre leurs interlocuteurs : le pétrole du nord est indispensable à l’empire ; les montagnes kurdes seront précieuses pour défendre les plaines du centre et du sud.
[...] Les vues de Gertrude l’emporteront. Les Kurdes n’auront ni État ni autonomie au sein de la nation irakienne.
Mais sic transit gloria mundi. La famille Bell est en faillite en Angleterre et à Bagdad, Gertrude a pris trop de place, "elle sait trop de choses et connait trop de monde". Une page de l'Histoire doit être tournée et, tout comme Lawrence d'Arabie, elle sera finalement mise à l'écart.
[...] Gertrude et Lawrence s’approprièrent ingénument des choses qui ne leur étaient pas dues, des entreprises politiques dont ils n’étaient que les exécutants.
[...] Gertrude et Lawrence s’étaient livrés au Grand Jeu. Il les avait éloignés du réel, de leur naissance, de leur milieu, de leur identité : de la condition humaine, qui les incommodait.
D'ailleurs il est grand temps de se retirer car tout fout le camp.
[...] L’Angleterre s’américanise et se gauchise. Elle est dirigée pour la première fois par les travaillistes, après que le droit de vote a été accordé aux femmes de plus de trente ans et à tous les hommes, comme Gertrude l’appréhendait.
[...] Les hommes sortent sans cravate, chemise béante, les femmes androgynes ont les jambes découvertes gainées de soie ; ils écoutent la BBC, nouvel évangile, et du jazz, répugnant de promiscuité.
Avant de s'éteindre à Bagdad le 12 juillet 1926, Miss Bell conclura :
[...] « Je ne me mêlerai plus jamais de fabriquer des rois. C’est trop fatigant ».

Pour celles et ceux qui aiment les aventurières.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté et dans 20 Minutes.

lundi 2 septembre 2024

L'invisible Madame Orwell (Anna Funder)


[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.

La réhabilitation de l'épouse d'Orwell. Dans ce procès à charge, la condamnation du système patriarcal genré est sans appel qui veut qu'une bonne épouse réunisse toutes les conditions nécessaires à l'épanouissement essentiel du génie d'un artiste. 

L'auteure, le livre (496 pages, septembre 2024, 2023 en VO) :

On ne connait guère Anna Funder, auteure d'un ou deux bouquins ayant comme décor l'histoire récente de l'Allemagne (elle est née en Australie mais a vécu à Paris, San Francisco et Berlin).
Elle s'attaque ici à l'histoire du couple Orwell : on y découvre Eileen O'Shaughnessy, la femme d'Eric Blair, le génial auteur de 1984, dans une très surprenante entreprise de réhabilitation de l'épouse de l'écrivain occultée par l'Histoire. Un travail rigoureux, édifiant, qui étonnera plus d'un lecteur et qui démonte un à un les mécanismes de notre société culturelle patriarcale. 
[...] En 2005, ont été découvertes six lettres de la première épouse de George Orwell, Eileen O’Shaughnessy, à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, datant de la période de son mariage avec Orwell, entre 1936 et 1945.
[...] Six lettres d’Eileen à sa meilleure amie, Norah Symes Myles, ont été découvertes en 2005 parmi les affaires de son neveu, après que les biographies eurent toutes été écrites.

♥♥♥ On aime vraiment beaucoup :

 George Orwell fut "l'un des hommes les plus lus et les plus influents de son siècle" (selon l'un de ses biographes, Jeffrey Meyers). Ce siècle qui a façonné notre monde d'aujourd'hui. Le lecteur curieux ne peut donc que se montrer ravi d'approcher une nouvelle fois cet écrivain mythique, surtout quand on lui propose d'entrer chez lui au bras de son épouse, un angle d'approche plutôt original.
Cela va sans dire mais disons-le tout de même : tout cela se lit comme un roman !
 Mais ce lecteur curieux va vite être surpris par l'angle d'attaque choisi par Anna Funder : car c'est bien une véritable attaque en règle, sans concession, efficace, qui va chercher (et parvenir !) à démontrer l'effroyable effacement de la personnalité de Eileen O'Shaughnessy - une femme intellectuelle, libérée, émancipée - dans l'ombre ou le sillage de son auteur de mari.
Eileen va devenir l'Ange au foyer, celle que Virginia Woolf avait, de son propre aveu, tuée de ses propres mains : [...] Si je ne l’avais pas tuée, écrit Woolf, c’est elle qui m’aurait tuée. Elle aurait arraché le cœur de mon écriture.
 La démarche d'Anna Funder est riche d'enseignements : elle analyse les biographies d'Orwell et les lettres de ses proches d'une manière méthodique et rigoureuse, féroce et terriblement efficace. 
Elle va jusqu'à nous inviter dans la chambre à coucher du couple Orwell. 
Elle décortique les photos comme les textes, jusqu'à la syntaxe utilisée par les biographes du génial Orwell : l'usage du "on", de la forme passive, ... 
Elle démonte pièce par pièce toute la mécanique (la plupart du temps inconsciente) qui vise à oblitérer le rôle de l'épouse de l'écrivain, à occulter les côtés sombres de la personnalité de Eric Blair, alias George Orwell, qui fut un impardonnable égoïste dans son rôle de mari, inconsciemment, en toute "innocence", comme la plupart des hommes de son époque (notre époque ?).
 Même si l'on se fiche un peu aujourd'hui - on dirait qu'il y a prescription devant l'oeuvre ? - que le génial écrivain fut ou non un triste sire (un incorrigible séducteur, un drôle d'imposteur, ... cochez la case vous concernant - plusieurs réponses possibles), on ne peut qu'être en admiration devant le minutieux et rigoureux travail littéraire réalisé par Anna Funder. 
Son approche (herméneutique) est vraiment époustouflante, sa démonstration réellement brillante.
Mais la vraie puissance de son bouquin, le véritable tour de force, c'est qu'en miroir de cet impressionnant travail d’exégèse, on ne peut qu'être subjugué par l'énormité de la mécanique qui est ainsi démontée sous nos yeux : on a rarement l'occasion de réaliser ce dont est capable notre société culturelle, de mesurer la puissance d'une telle entreprise d'occultation systématique de l'épouse (ici, celle d'un artiste).
 On sait bien que ce sont les vainqueurs qui ont écrit l'histoire, mais le propos d'Anna Funder est pour le moins ironique et paradoxal quand on songe qu'il s'agit de l'auteur qui mit en scène dans 1984, le Miniver, le ministère de la vérité, chargé de remanier les archives du passé pour les faire correspondre aux attentes du pouvoir ! 

Le canevas :

Le bouquin est à la fois une biographie du couple Orwell que l'on va suivre dans ses pérégrinations et sa vie de bohême : la Guerre d'Espagne, le misérable cottage de la campagne anglaise, un autre sur l'île de Jura, les vacances au Maroc, le Blitz de Londres, ... et en même temps une analyse fouillée des textes et biographies précédents pour mettre au jour les véritables rôle et personnalité de Eileen O'Shaughnessy, l'épouse de l'écrivain.
Eileen O’Shaughnessy rencontre Eric Blair en 1935 et l'épouse un an plus tard. 
Elle décédera en 1945 (on ne vous en dit pas plus mais c'est dramatique à pleurer, la séquence émotion du bouquin, si, si).
Si Anna Funder réussit à rendre son livre agréable et passionnant, c'est tout de même une lecture exigeante tant la brillante démonstration flirte souvent avec l'essai philosophique.
[...] Son œuvre à lui est devenu son objectif à elle.
[...] C'est agréable d’être dans le sillage de quelqu’un de si talentueux.
S'il vous manquait encore quelques motivations pour vous plonger dans cet étonnant bouquin (et peut-être relire les œuvres d'Orwell), sachez également que 1984 est tout de même le titre d'un poème de dame Eileen et que c'est elle qui eut l'idée d'écrire sous forme de fable animalière le premier véritable succès d'Orwell : La ferme des animaux.
L'analyse d'un autre écrit d'Orwell  "Hommage à la Catalogne" sur la Guerre d'Espagne en dit long sur l'invisibilité de l'épouse, laissons le dernier mot pour Anna Funder :
[...] J’avais reconstitué le séjour d’Eileen en Espagne, pourtant je me sentais toujours perplexe à l’idée d’avoir lu deux fois "Hommage à la Catalogne" sans avoir compris qu’elle était là.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Mon billet dans le magazine Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.
Peut-être aussi l'occasion de découvrir Julia, le roman de l'américaine Sandra Newman qui parait cet été chez Robert Laffont et nous propose une version féministe de ... 1984 justement.

mercredi 12 juin 2024

Ce qui m'appartient (José Henrique Bortoluci)


[...] C’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?

Ce qui m'appartient est le premier roman de Bortoluci, autobiographique, dans lequel il nous raconte son père camionneur sur les routes sans fin du Brésil.

L'auteur, le livre (240 pages, avril 2024, 2023 en VO) :

José Henrique Bortoluci est un nouvel auteur venu du Brésil : quatrième génération d'émigrés italiens depuis son arrière grand-père dans les années 1910, c'est le premier à bénéficier vraiment du fameux ascenseur social. Après des études de sociologie aux États-Unis, il enseigne aujourd'hui à São Paulo. Un transfuge de classe pour reprendre une expression en vogue.

♥ On aime :

 De 1965 à 2015, le père de José, un homme que tout le monde appelle Didi (ou Jaù, son village), parcourt pendant cinquante ans les routes et les pistes du pays au volant de son camion. Un petit artisan, jusqu'ici anonyme, de la colonisation de l'Amazonie et de la destruction de ses ressources écologiques.
[...] L’histoire de ma famille est une petite pièce du puzzle de la classe ouvrière transatlantique – et dans notre cas d’une classe ouvrière blanche.
Aujourd'hui malade et contraint au repos, Didi aimerait bien savoir si "il serait possible de faire le tour de la Terre avec la distance qu’il avait parcourue en tant que chauffeur routier. Et si c’était possible d’arriver jusqu’à la Lune ?".
Une vie monotone, répétitive mais pas banale, et qui a de quoi attirer le lecteur européen avide de grands espaces et curieux de cet immense pays revenu sur la scène de l'actualité depuis quelques années.
 Bortoluci n'a pas voulu écrire une biographie de son père, encore moins le récit de sa propre enfance. À travers le portrait de Didi, il dessine plutôt en creux celui de son pays, par petites touches impressionnistes, une photographie de ci, une lettre de là, ... 
Un tableau fait d'interviews (réalisées pendant le Confinement !), de quelques pages du journal maternel et bien sûr des interventions et commentaires de sa part, en bon sociologue soucieux de comprendre l'évolution de son pays et de la classe ouvrière blanche brésilienne.
Il dit s'être emparé de l'idée des "biographèmes" de Roland Barthes, ces anecdotes mineures, d'apparence insignifiantes mais qui peuvent en dire beaucoup..
 "Bien qu’il ait passé des années de sa vie sur les chantiers colossaux qui servaient de carte postale au régime, mon père parle peu de la dictature". C'est donc le fils qui se charge, au fil des pages, entre deux anecdotes, de mettre en perspective la petite histoire individuelle et de l'inscrire dans la grande Histoire du pays : instructif et éclairant.
Mais à trop vouloir expliquer et analyser la trajectoire de son père (et finalement la sienne), José Henrique Bortoluci passe peut-être à côté d'un grand roman : les pages les plus émouvantes sont quand même celles du camionneur qui raconte ses anecdotes, frasques et aventures.
 Didi est aujourd'hui atteint d'un pénible cancer, et les pages sur la maladie reviennent fréquemment et sans tabous, signe de l'appréhension du fils devant la disparition prochaine du père, peut-être signe de l'inquiétude de l'homme devant son propre devenir (l'auteur a quarante ans et la maladie aurait des gènes héréditaires), et signe assurément des désordres qui rongent le pays parce que "le cancer suit également une logique coloniale".
 Outre Annie Ernaux qui dans son oeuvre, tente elle aussi de comprendre la classe dont elle est issue, l'auteur cite également la biélorusse Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature 2011) qui considère que, jusqu'ici  notre humanité mesurait l'horreur suprême à l'aune des guerres, mais que nous sommes désormais entrés dans l'ère des catastrophes. Une auteure que l'on avait découvert avec La Supplication, son roman choral sur les survivants de Tchernobyl. Voilà qui donne un goût amer aux aventures de Didi.

Pour celles et ceux qui aiment les routiers.
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Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans Actualitté, Benzine et dans 20 Minutes.

dimanche 21 avril 2024

Vies électriques (Dalibor Frioux)


[...] Pour qu’ils retrouvent l’esprit.

L'auteur, le livre (384 pages, janvier 2024) :

Dalibor Frioux est un de ces intellectuels curieux de la chose scientifique, un agrégé de philo habitué à questionner notre époque (son mystérieux prénom est d'origine tchèque) .
Avec ces Vies électriques, il se propose de nous faire partager deux histoires avec de l'Histoire dedans.
Celle de l'allemand Hans Berger, psychiatre féru de télépathie, qui sera le père de l'électroencéphalogramme. 
Berger est de l'époque où Marconi fait voyager les ondes et Roentgen découvre des rayons inconnus.
Et l'histoire d'un juif polonais, Zenon Drohocki, né un peu plus tard, qui finira dans un camp nazi d'Auschwitz. Lui sera le père des électrochocs.
Deux destins bien différents au cœur de ce siècle tourmenté.
Ce n'est pas certainement pas le siècle des lumières, loin s'en faut, mais peut-être celui de l'électricité, quand ce mot était encore synonyme de progrès (même si cela résonne étrangement aujourd'hui).
[...] Tous ces habitants des grandes villes aux nerfs reliés par des postes de radio, des salles de cinéma, des néons gigantesques, des torrents de musique, des lumières incessantes.
Un sujet scientifique qui fait aussi écho au dernier Franck Thilliez : La faille, qui lui aussi tournait autour des ondes de notre cerveau.

On aime beaucoup :

 On aime beaucoup la plume élégante de cet auteur, presque classique, ce qui convient parfaitement au siècle évoqué ici.
Une élégance sérieuse qui cache un brin de suave ironie, sur le ton de ces bios romancées qu'on affectionne tout particulièrement, à la manière d'un Jean Echenoz ou d'un Patrick Deville.
 On apprécie que Frioux évite tout manichéisme ou parti pris dans sa mise en scène : ses personnages sont suffisamment complexes et tourmentés pour échapper à toute caricature.
 Du côté de Berger, le toubib allemand qui inventera l'EEG presque par hasard, on savoure l'histoire de la famille bourgeoise et compassée (le docteur épousera une von Bülow) avec les sœurs qui rêvent d'émancipation (elles obtiendront le droit de vote en 1918, bien avant les françaises) et la douce poésie qui émane des relations entre Hans et sa sœur Pauline avec qui il pratique la télépathie.
[...] Le Reich domine l’Europe de façon écrasante, avec ses scientifiques, ses ingénieurs et son armée.
 Du côté de Drohocki, le comte juif polonais qui se retrouve à Auschwitz, c'est évidemment moins frivole. Le stalag est un camp de travail forcé pour l'entreprise IG Farben à proximité (le caoutchouc dont ont besoin les armées du Reich).
Mais l'on ne peut que rester admiratif devant les manigances du "docteur" et de ses codétenus qui vont monter un véritable hôpital et tout un labo d'expérimentation grâce aux vols de matériels commis par les ouvriers sur les chantiers d'IG Farben. Avec même la complicité des SS.
[...] IG Farben s’est fait voler les matériaux d’un hôpital, mais leurs salles restent un simple atelier de réparation de la main-d’œuvre.

Le pitch :

Le bouquin est une double biographie romancée ou l'auteur alterne les chapitres entre ses deux personnages.
C'est toute la première moitié du XX° siècle qui défile ici : Berger est né en 1873, il traversera la première guerre mondiale et sa chère épouse pourra apprécier l'ascension d'Hitler et du nazisme.
Drohocki est né trente ans plus tard, en 1903, en Pologne. Et sous une mauvaise "étoile".
D'un côté Hans Berger, son enfance, sa famille, sa carrière, et sa longue et laborieuse quête du fameux électroencéphalogramme qu'il finira tout de même par mettre au point, un peu par hasard.
De l'autre côté, Auschwitz où le juif Zenon Drohocki est déporté dans un camp de travail. Il se retrouve bientôt à officier dans l'hôpital de fortune du camp où il finira par expérimenter ses électrochocs sur de nombreux "patients" plus ou moins volontaires.
[...] Alors que faites-vous quand vous ne comprenez pas pourquoi une radio ne marche pas ? Vous tapez dessus, aussi bon technicien que vous soyez.
On peut faire la même chose avec les malades mentaux.
On va leur faire frôler la mort, pour qu’ils retrouvent l’esprit.
[...] Ils leur disent qu’il s’agit de tester une méthode pour guérir les troubles mentaux des soldats, mais les autres n’ont pas l’air convaincus, d’autant que certains meurent, inexplicablement, à la suite de la secousse électrique.
Dans la vraie vie (dont le livre soigneusement documenté, reste très proche), ces deux curieux savants auront même l'occasion de se croiser dans les couloirs d'un congrès à Paris : une brève rencontre qui ponctue cette double histoire. Une curiosité très intéressante.

Pour celles et ceux qui aiment quand le courant passe.
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Livre lu grâce aux éditions Grasset.
Mon billet paru dans le journal 20 Minutes.

mercredi 31 janvier 2024

Le secret de Copernic (Jean-Pierre Luminet)


[...] Cette œuvre grandiose : mesurer l’univers.

●   L'auteur, le livre (413 pages, 2008) :

Après la remarquable fresque de L'astronome de Samarcande, on a voulu entamer la suite des œuvres de Jean-Pierre Luminet sur les grands hommes qui ont fait l'astronomie.
JP. Luminet est avant tout un homme de sciences, mathématicien et astrophysicien notamment, chercheur de renom dans plusieurs labos.
Mais c'est aussi un écrivain et un poète qui nous fait profiter d'une plume magique capable d'évoquer et de vulgariser ses sujets de prédilection de manière lumineuse (il porte bien son nom !).
La série judicieusement intitulée Les bâtisseurs du ciel, comporte les histoires de Johannes Kepler, Tycho Brahé, Isaac Newton et bien sûr Galilée.
Mais commençons par le début avec Le secret de Copernic.

●   On aime moins :

❤️ On aime partager l'enthousiasme de l'auteur pour ces savants qui tentent de se mesurer aux étoiles. Même si l'on devine un ton un peu trop bienveillant envers cette époque un peu idéalisée mais sans doute pas aussi éclairée que notre regard moderne veut bien l'imaginer aujourd'hui.
😕 Mais le grincheux a été un peu déçu par ce foisonnant portrait qui, voulant certainement éclairer le personnage sous toutes ses facettes, s'étend trop longuement sur une jeunesse étudiante en Italie, ou encore d'obscures batailles politiques en Pologne, véritables querelles de clochers, ...
Il manque à ce Copernic un peu du souffle épique qui nous avait emmené sur les traces du Ulugh Beg de Samarcande, mais peut-être est-ce le lot de ces personnages historiques dont les "découvertes sont tellement extraordinaires qu’elles éclipsent les péripéties de leur existence".

●     L'intrigue :

Nous voici invités à (re-)découvrir toute l'histoire de Nicolas Copernic, la sienne mais aussi celle de son époque et de son pays.
Mikołaj Kopernik est né à la toute fin du XV° siècle en Pologne (à l'époque, la Prusse Royale conquise sur les fameux Chevaliers Teutoniques, était sous tutelle polonaise).
Au fil de son parcours de Pologne jusqu'en Italie, le lecteur va croiser du beau monde : Albrecht Dürer, Nicolas Machiavel, Erasme (Le Sage de Rotterdam), les Hohenzollern, les Médicis et les Borgia, ...
Le portrait de Copernic brossé par JP. Luminet est assez ambigu : gentilhomme bien né (un père échevin, un oncle évêque, ...), homme d'église (il était chanoine d'un chapitre), il fut un humaniste touche-à-tout, des mathématiques à la médecine en passant par le droit religieux ou la politique monétaire.
[...] Copernic, se terrait dans sa tour, en administrateur du chapitre scrupuleux, inattaquable, et même tatillon.
[...] Nicolas Copernic, docteur ès arts et ès droit canon, médecin, bourgeois par naissance, gentilhomme par fonction.
Mais c'est surtout sa propre réticence à rendre public le résultat de ses recherches astronomiques qui interpelle, comme s'il avait lui-même peur de ce qu'il avait "découvert" (ou plutôt re-découvert) et des conséquences que cela impliquait. 
Il faut dire que nous sommes en pleine Réforme : l'Église est sur les dents et il faut évidemment se méfier des réactions des religieux dont les Saintes Ecritures sont remises en cause par l'héliocentrisme.
Curieusement aussi, on se méfiait à l'époque de l'imprimerie, encore balbutiante, qui permettait la diffusion "rapide" de tout et n'importe quoi (tout comme nos réseaux sociaux d'aujourd'hui !).
[...] Il ne convient pas de divulguer à tout le monde ce que nous avons acquis avec de si grands efforts.
[...] Je n’osais aller jusqu’au bout de mon raisonnement, je ne pouvais formuler les conclusions qui s’imposaient.
[...] — Abrège, mon garçon, et cesse de tourner autour du pot. On dirait que tu as peur de ce que tu veux me dire.
[...] Copernic n’est pas encore mis à l’index, il est « au purgatoire » tant côté catholique que côté protestant.
[...] Cette méfiance des grands esprits de ce temps pour la chose imprimée.
Finalement donc, Copernic garda son secret pour quelques rares amis et son œuvre ne fut publiée qu'à sa mort.
[...] Alors, de Londres à Naples et de la Suède jusqu’à l’Andalousie, se répandit la rumeur qu’au fond de la Pologne, un certain Nicolaus Copernicus avait osé mettre le Soleil au centre de l’Univers et réduire la Terre à une simple planète.

Pour celles et ceux qui aiment avoir la tête dans les étoiles.
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mercredi 16 novembre 2022

Une femme en contre-jour (Gaëlle Josse)

[...] Ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’une vie.

Après l'expo Vivian Maier au musée du Luxembourg (fin 2021) on ne pouvait évidemment pas laisser passer le bouquin de Gaëlle Josse, qui n'est d'ailleurs pas une inconnue [clic] et que l'on sait passionnée d'images depuis Les heures silencieuses.
Elle entreprend avec Une femme en contre-jour une presque biographie de la désormais célèbre "nounou photographe".
Tout a déjà été dit sur le destin posthume de ces photos : une nounou d'apparence ordinaire qui ne faisait pas développer ses photos, ou si peu, mais qu'elle entassait dans des cartons qu'un autre inconnu découvrira par hasard après sa mort. Des photos non revendiquées par l'artiste donc et que les musées refuseront à ce titre, bien mal leur en a pris, la voici désormais presque aussi célèbre que Cartier Bresson ou Doisneau.
Un curieux destin qui a de quoi fasciner Gaëlle Josse autant que ses lecteurs et qui donne ici quelques belles pages.
[...] Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.
[...] Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.
[...] Quel frémissement, quelle excitation à faire surgir toutes ces photos exceptionnelles, jamais vues, pas même par leur propre auteur !
[...] Un travail dont personne ne verra les fruits, dont on ne soupçonnera pas même l’existence, et dont elle-même ne verra que bien peu de choses.
[...] Elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’un monde, d’une vie.
[...] Elle n’est pas une nourrice qui prend des photos pour se distraire, mais une artiste qui se contente d’un travail alimentaire. Question de focale.
[...] Que sa production reste secrète, non dévoilée pour la majeure partie, pas même à ses propres yeux, et qu’elle n’ait jamais tenté de la montrer, de la vendre, de l’exposer, est une autre question. Une énigme dont on s’approche par cercles concentriques.
[...] Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.
[...] Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe.
La mère de Vivian Maier venait de notre Champsaur, de nos Alpes du Sud : la photographe américaine y reviendra plusieurs fois au long d'une vie pour le moins chaotique. Elle est née à New-York en pleine Dépression, d'un père aux emportements violents et d'une mère aux comportements erratiques. Son frère finira d'ailleurs en psychiatrie.
Gaëlle Josse explore tout cela, essaie de découvrir les liens entre sa vie et ses photos, de viser l'œil derrière l'objectif, de percer quelques uns des mystères de cette femme silencieuse, d'éclairer quelques zones d'ombre aussi, au-delà de la légende arrangée que le monde vient de forger autour d'une fascinante "nounou photographe", ...
❤️ Une curiosité pleine d'intelligence.
On regrette toutefois que le bouquin ne soit pas agrémenté des photos qui y sont évoquées ...

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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mardi 5 avril 2022

Lieutenant Versiga (Raphaël Malkin)


[...] C’était un chasseur, fait pour l’enquête.

    L'auteur, le livre (224 pages, 2022) :

Surprenant bouquin que ce Lieutenant Versiga de Raphaël Malkin.
Quelques pages à peine et nous voici au cœur du Mississipi, dans ce bon vieux Sud, au bord de la Pascagoula river, dans un bon vieux polar sudiste, et le bayou n'est pas loin.
[...] À Pascagoula, le ciel est comme une main pesante, les hivers sont des étés, et l’essence n’est jamais trop chère. 
À Pascagoula, les gens passent le temps en tondant leur pelouse sur des machines qui ressemblent à des chars, on mange des crevettes au beurre et on se saoule en buvant de la bière en canette qui à un goût de citron pour les premières et un goût de cendre pour la dernière.
Mais surprise, Raphaël Malkin est un jeune journaliste frenchy, bien de chez nous.
Mais re-surprise, le lieutenant Darren Versiga est un vrai flic de la vraie police de Pascagoula, champion de tir, ancien boxeur et rescapé de Katrina.
Malkin est tombé sur ce flic lors d'un reportage aux US et cette très très bonne histoire n'a pas échappé à son flair affuté.
[...] Darren Versiga est à lui tout seul ce que l’Amérique des plaines est tout entière : un peu bas du front et généreux.

      On aime :

❤️ Un récit court (200 pages) mené à vive allure sans aucun temps mort et ce presque reportage, cette quasi biographie se dévore comme un vrai polar dont le dénouement n'est pas le moins surprenant..
❤️ Visiblement Malkin est doué pour repérer les histoires de la vraie vie qui vont s'avérer meilleures que les fictions.
Et il sait les raconter.

      L'intrigue :

Méthodique et tenace, le lieutenant Versiga se lance sur les traces d'un certain Samuel Little et se retrouve obsédé (façon Zodiac) par une série d'affaires échelonnées sur plus de trente ans, où l'on a retrouvé des jeunes femmes à moitié (voire franchement) étranglées.
La première victime daterait de la fin des années 70 : un cadavre anonyme que personne n'a jamais réclamé et le généreux et persévérant lieutenant Versiga n'aura de cesse d'élucider ce cold case pour attribuer enfin un nom à cette victime inconnue.
[...] Il consacre son temps libre à chercher des indices et des preuves. Il n’y a plus que Jane Doe et Samuel Little qui comptent.
[...] Des prostituées, la nuit, la voiture, une volée de coups, le viol, puis l’acte d’étrangler. À chaque fois, Samuel Little avait essayé de tuer ou bien il avait tué.
[... Des] histoires de violence terrible disséminées à travers le pays. De l’Ohio au Texas en passant par le Kentucky, Samuel Little avait bourlingué sans jamais être véritablement inquiété. Insaisissable comme un fantôme.
Au fil des années, le dénommé Little aura échappé plusieurs fois à la justice, acquitté ou relâché.
Versiga va même trouver l'occasion de (nous faire) rencontrer Mitzi Roberts, spécialiste des cold cases au LAPD, celle qui a inspiré le personnage de Renée Ballard à Connelly.
Au fil des pages et des années (près de vingt ans d'enquête émaillés de quelques péripéties) il faut sans cesse se rappeler qu'il s'agit là de "vrais gens" et l'on se prendrait presque d'amitié pour ce bon gros flic : le journaliste a certainement vécu là une belle aventure humaine avec le lieutenant Versiga.
[...] Samuel Little meurt le 30 décembre 2020 dans un hôpital pénitentiaire californien. Il venait de fêter ses 80 ans. Sur les 93 meurtres qu’il s’attribuait, 61 ont été confirmés par la police pour le moment.
[...] Le lieutenant repense à l’époque où, porté par la plus heureuse des fougues, il s’est attaqué à la pile des cold cases de Pascagoula. C’était en 2010. Il y a dix ans. Le temps a passé si vite.

Pour celles et ceux qui aiment les cold cases.
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vendredi 17 décembre 2021

Fenua (Patrick Deville)


[...] On voudrait toujours être ailleurs que là où on est.

Patrick Deville n'est jamais aussi bon que lorsque sa prose érudite et lumineuse parvient à se faire oublier derrière la puissance d'une histoire qui n'est pas la sienne comme dans le remarquable Peste et choléra.
Ici l'écriture de l'écrivain-voyageur s'avère un peu moins légère quand il raconte ses propres périples comme ici à Tahiti, au Fenua (le Fenua, la terre ou le pays en VO tahitienne, comme lorsque l'on dit bienvenue au pays).
Reste tout de même une belle langue, érudite et subtile, et un de ces bouquins qui rendent le lecteur un peu plus intelligent pendant quelques pages.
En Polynésie, nous allons évidemment croiser les routes des géants de la mer, de la littérature et même de la peinture : Bougainville, Cook, Melville, la dynastie des Pomaré, Stevenson, Segalen, Loti et la famille Gauguin et bien d'autres encore.
Celles d'illustres inconnus également comme le chirurgien de marine Gustave Viaud, premier photographe de Tahiti. Le bon docteur nous présentera son frère Julien qui se fera un nom plus tard : celui de Pierre Loti !
Deville est toujours très habile à nous surprendre avec des anecdotes amusantes, des détails étonnants et les liens mystérieux ou les faces oubliées de figures illustres que l'on ne connait finalement que sous les traits stéréotypés d'images d'Epinal.
Comme dans tous ses bouquins, Deville nous donne une pétillante leçon buissonnière d'histoire-géo-culture : il nous mène par la main sur des chemins de traverse à débroussailler, des sentiers à défricher et déchiffrer.
Il passe du coq au fil et de l'âne à l'aiguille, de la littérature à la peinture, de l'histoire coloniale à l'exploration navale, d'un siècle à l'autre.
Ces sautillements culturels pourront dérouter certains lecteurs et les pages seront inégales selon que l'on s'intéressera plutôt à tel ou tel autre personnage voyageur mais tous ces morceaux de biographies forment un parcours pétillant d'intelligence.
On y croise même Elsa Triolet ou Simenon ! À croire que toute l'intelligentsia française s'était donné rendez-vous au milieu du Pacifique !
Il sera bien sûr beaucoup question de peinture et de Gauguin. Le bouquin lui-même est comme un petit musée où l'on déambulerait devant une galerie de tableaux : d'un illustre peintre à un autre écrivain, on navigue d'île en île de cet immense archipel, des îles de la Société aux Marquises jusqu'à celle de Pâques, d'une époque à l'autre.
[...] On voudrait toujours être ailleurs que là où on est, arpenter les recoins de ce monde qui est notre geôle.

Pour celles et ceux qui aiment le Pacifique.
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dimanche 28 novembre 2021

Les heures furieuses (Casey Cep)


[...] Qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?

    L'auteur, le livre (400 pages, 2021, 2019 en VO) :

Casey Cep est une journaliste américaine et Les heures furieuses est son premier roman. Dans le style "non-fiction" elle s'attaque à un mythe littéraire : Harper Lee !

    On aime :

❤️ La prose de Casey Cep, éclairante et méticuleuse, adossée à un gros travail patient de journaliste ce qui nous donne quelques belles digressions sur l'Histoire des États-Unis : les débuts de l'assurance-vie, la diffusion du culte vaudou, et cette ségrégation que les états du sud tardent un peu à abandonner ....

      Le contexte :

Comme celui de la page blanche, le syndrome Harper Lee est bien connu : le premier roman de l'auteur est un best-seller qui connait un grand succès. Mais ce premier roman sera le dernier de l'écrivain désormais incapable de produire une autre ligne, sans doute étouffé par un succès trop rapide ou trop précoce.
C'est ce qui arriva donc à Harper Lee après son trop célèbre roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.
Avec Les heures furieuses, la journaliste Casey Cep prend le sujet par un autre angle, celui d'une enquête : Harper Lee a forcément écrit un autre manuscrit, d'autant que quelques années après son premier roman à succès, elle avait bien pris soin d'assister à un autre grand procès à la fin des années 70 toujours en Alabama, un sujet en or et donc la trame idéale pour ce fameux second roman.

      L'intrigue :

Le 18 juin 1977, le révérend noir William Maxwell est abattu de trois balles de revolver devant des centaines de témoins réunis pour les obsèques d'une victime du révérend.
Le "pieux révérend" était quand même soupçonné de plusieurs meurtres et une rumeur persistante lui attribuait des pouvoirs vaudous.
[...] Trois cent personnes avaient assisté à la scène. La plupart étaient présentes aujourd'hui à son procès, non pour découvrir les raisons de son acte - tout le monde les connaissait, et certains s'étonnaient que personne ne l'ait commis plus tôt - mais pour comprendre la troublante série de décès qui avaient précédé celui dont ils avaient été témoins.
Malgré la quantité de témoins, l'assassin avéré du révérend diabolique sera finalement acquitté !
Casey Cep s'attaque donc à un double mystère : ces procès aux verdicts surprenants et ce qu'aurait pu être le second roman d'Harper Lee sur ces procès.
[...] Si la question qui captivait la salle d'audience ce jour-là était de savoir ce qu'il adviendrait de l'homme qui avait abattu le révérend Willie Maxwell, un autre mystère captiverait les esprits des décennies encore après le verdict ; qu'était-il advenu du livre de Harper Lee ?
C'est dense, copieux mais jamais indigeste grâce à une écriture fluide et agréable : l'auteure visiblement passionnée, réussit à nous inviter comme des jurés aux procès et à nous intéresser à ses (vrais) personnages, à l'histoire de cet Alabama ségrégationniste et rétrograde, et pour finir à la romancière Harper Lee.
Une première partie du bouquin est consacrée à l'énigmatique révérend noir soupçonné d'avoir tué ses épouses et plusieurs de ses proches pour toucher leurs assurances-vie, un serial-killer avant l'heure.
[...] La mort du révérend Maxwell : trois mariages, cinq parents décédés dans des circonstances étranges, aucune condamnation, et un homme qui avait finalement mis un terme à tout ça dans la chapelle ce jour-là.
La seconde partie nous donne rendez-vous avec l'avocat Tom Radney, un blanc progressiste (un profil rare en Alabama !) qui avait obtenu les fameux acquittements du révérend ... et qui, à la surprise générale, obtiendra également celui de son assassin ! Un procès encore plus surprenant que ceux imaginés par les meilleurs romanciers.
Ces deux histoires (celle du révérend et celle de l'avocat) sont savoureuses et fort bien racontées mais avouons que l'on est venu là pour Harper Lee tout de même : c'est donc le sujet de la seconde moitié du bouquin enfin consacrée à l'auteure et son mystérieux deuxième roman.
C'est une véritable biographie de Nelle Harper Lee, depuis son enfance avec un petit voisin nommé Truman Capote. On découvrira d'ailleurs qu'Harper Lee fut l'assistante de Capote pour son enquête sur le true-crime De sang froid et que la contribution de la dame fut essentielle à ce monument littéraire.
On y apprend beaucoup de choses sur l'écriture du roman de T. Capote (de quoi donner une furieuse envie de le ressortir de la bibliothèque) et sur celle de l'Oiseau Moqueur bien sûr, mais aussi sur la dépression d'Harper Lee qui suivit son immense succès et enfin sur la genèse d'un second roman qui ne verra jamais le jour.
[...] Pour quiconque la connaissait, c'était depuis longtemps une évidence. Lee n'éprouvait pas seulement des difficultés à écrire son deuxième roman; elle éprouvait des difficultés à vivre.
[...] Pendant dix-sept ans après la publication de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, les lecteurs se demandèrent ce que Lee écrirait ensuite; au cours des années qu'elle passa à frapper aux portes des habitants du lac Martin, certains savaient précisément ce
qu'elle écrirait, mais se demandaient quand. Beaucoup connaissait le titre. Une femme déclara même avoir vu une jaquette de livre.
[...] Finalement, les rumeurs au sujet du révérend s'apaisèrent, comme elles l'avaient toujours fait. À ce moment-là, après tout, il était mort depuis près de quatre décennies, et son avocat depuis cinq ans. Et bientôt, la femme qui essaya d'écrire leur histoire s'éteindrait aussi.
C'est le premier roman de la journaliste Casey Cep et il connait un grand succès, bien mérité. Aïe aïe aïe, espérons que cette jeune auteure ne sera pas victime à son tour du syndrome Harper Lee !

Pour celles et ceux qui aiment les procès et la littérature.
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vendredi 5 novembre 2021

La captive de Mitterrand (David Le Bailly)

[...] Compagne cachée de chef d’État : drôle de destin.

Avant d'ouvrir La captive de Mitterrand, on savait bien que le journaliste David Le Bailly n'avait jamais obtenu d'Anne Pingeot qu'elle se confie à lui ou même accepte une simple interview. 
[...] – Il n’y a pas à discuter ! Vous trouvez un autre sujet et vous me laissez tranquille ! »
[...] En attendant une hypothétique confession, contentons-nous de menus indices.
Même vingt ans après la disparition de Tonton, Madame Pingeot entend bien rester pour toujours en dehors de l'Histoire.
La fausse biographie ou l'enquête infructueuse risque donc bien de laisser le lecteur sur sa faim.
Mais on avait été emballé par notre lecture précédente : L'Autre Rimbaud et on a quand même voulu tenter une nouvelle aventure avec cet auteur obnubilé par les oubliés et effacés de l'Histoire.
Et on a bien fait car, même en l'absence de scoops ou de révélations, Le Bailly nous a sorti un bon bouquin qui se lit avec avidité pour peu que l'on soit intéressé à revisiter ces fameuses années Mitterrand.
C'est d'ailleurs presque un portrait en creux de Tonton plutôt que de son amoureuse qui voulait rester cachée (ou qu'il voulait laisser cachée).
[...] Compagne cachée de chef d’État : drôle de destin. Romanesque, forcément.
[...] Une personne est demeurée résolument dans l’ombre depuis tout ce temps, et cette personne, c’est vous. « C’est un choix de vie », avez-vous un jour déclaré.
[...] Une personnalité qui, de manière étrange, et presque injuste si elle n’en était la principale responsable, est restée une inconnue pour ses contemporains.
[...] Cette femme a excellé dans l’art de l’effacement ?
[...] Il en faut de l’acharnement pour atteindre ce point de non-existence, se fondre dans le vide, le néant, l’anonymat le plus total lorsque l’on vit si longtemps au côté de l’homme le plus connu de France, le président de la République.
Tous deux avaient vingt-sept ans d'écart et lorsqu'ils se sont connus à Hossegor elle n'était qu'une gamine, une toute jeune fille, lui n'était encore que ministre. Leur amour résistera à tout, tout au long de ces quelques trente années.
[...] Sa cause à elle, sa joie et sa douleur, c’est un homme, celui qu’elle a décidé d’aimer quand elle avait vingt ans, celui qu’elle n’a jamais pu quitter. Le hasard a voulu qu’il devienne président de la République, voilà tout.
Les portraits brossés par Le Bailly sont assez acides : tous deux sont ambitieux, c'est le moins que l'on puisse dire, et ni la trajectoire de Mitterrand parti de la droite lointaine jusqu'à enfourcher finalement et opportunément le cheval socialiste, ni l'arrogance de Dame Pingeot ne plaident en leur faveur.
Le bouquin se termine bien entendu avec la maladie et le décès de Mitterrand et ce fut là un autre secret tout aussi bien gardé que ses amours : il avait appris son cancer quelques mois seulement après sa première élection de 81.
On se demande un peu éberlué, comment de tels secrets ont pu rester cachés aussi longtemps : certes l'époque ne connaissait pas encore twitter ou instagram mais tout de même ...
Une bonne histoire, formidablement racontée comme Le Bailly sait si bien le faire, qui fera le bonheur des nostalgiques des années 80.

Pour celles et ceux qui aiment les années Mitterrand.
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