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mercredi 26 août 2026

Les amateurs (Yan Lespoux)

[...] Le résultat est parfois pittoresque.


Un roman qu'on hésite à qualifier de noir tellement il est joyeux, lumineux et tellement on s'y amuse. Le médoquin Yan Lespoux nous invite sur ses terres à prendre un pastis ou un café dans un bar qui serait comme une version landaise de Bagdad-Café, en compagnie d'une ribambelle de loustics qu'on n'oubliera pas de sitôt.

  • un roman trop joyeux pour être qualifié de roman noir
  • la prose est belle, l'humour est fin, le récit jubilatoire
  • les personnages sont de sacrés loustics inoubliables
  • quand des ballots de cocaïne s'échouent sur les plages …
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur et le livre (240 pages, août 2026) :

Après s'être aventuré au-delà des sept mers (c'était Pour mourir, le monde paru en 2023), le médoquin Yan Lespoux revient sur ses côtes de Gascogne avec ce petit roman plein d'humour et d'ironie acerbe, Les amateurs, bien dans l'esprit des nouvelles de son premier ouvrage (Presqu'îles paru en 2021).
Un scénario qui serait comme une version côtière et tranquille du roman de l'argentin Nicolás Ferraro (Notre dernière part de ciel, paru en mars 2026 chez Rivages).

L'époque et le décor :

De nos jours dans le Médoc, sur les plages du Golfe de Gascogne, avec au cœur des pinèdes, un café, un bar, lieu stratégique de pittoresques rencontres.

Le pitch et les personnages :

Le récit s'inspire très très librement de ces faits divers où des ballots de cocaïne viennent s'échouer sur les plages des Landes après avoir été largués par des trafiquants aux prises avec des vents contraires ou des garde-côtes trop curieux.
Une fois échoués sur le sable, les ballots de drogue attirent la convoitise d'autres ballots qui pensent pouvoir ainsi se financer facilement une nouvelle vie en échappant tout aussi facilement aux flics et aux sicaires des narcos venus récupérer la marchandise et châtier les téméraires, pour l'exemple …
Cet hiver-là, Yan Lespoux a réuni sur la plage, pour le meilleur mais aussi pour le pire, toute une galerie de personnages hauts en couleurs.
C'est la tenancière d'un petit bar de village fréquenté par les habitués (endroit stratégique pour les rencontres) qui nous raconte ce qu'il s'est passé cet hiver-là. Son boui-boui aux allures de Bagdad-Café est comme « un phare dans la tempête. Le dernier refuge de ceux qui avaient le bonheur, le courage, la folie ou tout simplement pas le choix, de passer leur hiver ici ».
C'est elle qui parle :
« Je connais une grande partie des protagonistes de cette histoire. Suffisamment en tout cas pour me faire une idée de ce qui a pu se passer. Et, pour avoir grandi et vécu dans un bar, j’en sais assez sur l’âme humaine et ses ressorts pour imaginer ce qui a poussé les uns et les autres à faire ce qu’ils ont fait. [...] J’ai aussi le droit d’inventer un peu. Je comble les trous comme je peux, mais surtout comme je veux. Rien ne vous oblige à me croire. Rien ne vous oblige même à croire que les gens dont je vous parle ont existé. Mais si vous êtes passés par ici cet hiver-là, vous savez déjà que ce que je dis est vrai. Ou presque.
[...] Même moi je ne peux pas tout savoir. Il est arrivé tellement de cocaïne sur la côte dans ces semaines-là qu’il n’est pas impossible que certains de ses découvreurs soient restés discrets. [...] Le butin inespéré sur lequel ils avaient fait main basse allait provoquer d’inattendues déflagrations, parfois réjouissantes, bien souvent tragiques. [...] Le résultat est parfois pittoresque. D’autres fois, il est seulement désastreux. »

♥ J'aime beaucoup parce que ...

⋯ Yan Lespoux s'est visiblement bien amusé à réunir sur la plage tous ses personnages, sa bande d'amateurs, et il a eu raison : on sourit très souvent et on rit même parfois. Tout cela plaira aux plus difficiles, la prose est belle, l'humour est fin, c'est un roman jubilatoire - comme on dit trop souvent.
⋯ même s'il faut reconnaître que quelques gags tombent un peu à plat (comme la vente de la villa au chirurgien esthétique), beaucoup d'autres sont de vraies perles quand l'auteur met en scène ses personnages aux bonnes têtes de voisins ou d'amis : « ces gens qui sont comme nous, que l’on connaît trop bien et qui nous connaissent trop bien en retour ». Même les méchants sont (presque) sympas.
⋯  le charme du récit tient pour beaucoup à la présence - pourtant très discrète et peu bavarde - de la "maman" qui surveille le tiroir-caisse du bar depuis son fauteuil roulant, stratégiquement placé sous la tête empaillé du sanglier.
⋯ au fil de cette « expédition dans le Far West », le lecteur traversera des pinèdes et des marais, mais aussi des passages fort instructifs comme lorsque l'auteur évoque Bob Denard (et oui, le gars était du coin), « barbouze à la tête de mercenaires plus ou moins bien formés mis au service de la Françafrique », et d'autres moments de pure poésie littéraire comme « ces jours d’après la saison où les après-midi s’étirent alors même que les jours raccourcissent ». Oui, on est hors-saison comme dit la chanson.

Pour celles et ceux qui aiment les ballots.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 7 avril 2026

Le point de vue de Dieu (Paolacci et Ronco)

[...] Un crime imaginé par un fan de polars.


Ce couple d'auteurs imagine une hostie empoisonnée dans une église de Gênes et une enquête qui ressemble à une déclinaison humoristique des intrigues d'une Agatha Christie qui serait partie en vacances en Italie. 

❤️❤️🤍🤍🤍

Les auteurs, le livre (352 pages, 2024 puis avril 2026 en poche, 2020 en VO) :

En Italie, il en va des polars comme des recettes de pasta, chaque région, chaque ville a sa spécialité : que ce soit dans la région des Pouilles, dans les brumes du Pô, à Naples, Milan, Florence, Venise, dans le Piémont ou le Val d'Aoste, ... la liste serait sans fin, et j'en oublie, jusqu'à la Catane sicilienne mais vous pouvez retrouver ici mon itinéraire gastronomique publié dans la revue ActuaLitté.
Il nous manquait toutefois ce couple de deux génois Antonio Paolacci et Paola Ronco qui sont aux commandes d'une série policière à quatre mains, dont le héros est le sous-préfet Paolo Nigra.
Nuages baroques a paru en 2022 et on attaque ici par le second épisode : Le point de vue de Dieu qui vient de sortir en poche chez Rivages.
La traduction de l'italien est signée par Sophie Bajard.

Le pitch et les personnages :

Comme les auteurs, les flics de cette série ne sont génois que d'adoption : Paolo Nigra, adepte de tai chi, vient de Turin, tandis que son assistante Marta Santamaria et son franc parler viennent de Rome. 
Le sous-préfet Nigra a fait son coming-out comme on dit, et même Rocco, le chéri de Nigra, est napolitain : c'est un acteur de série télé qui incarne à l'écran ... un commissaire de police ! 
Ce qui explique que le sous-préfet a bien du mal à dissimuler sa relation homosexuelle avec la star du petit écran !

Le rideau va s'ouvrir un dimanche matin à l'église, par le meurtre d'un homme âgé, empoisonné ... par une hostie au cyanure ! 
« Le vieux s’est effondré pendant la messe. Raide mort.
[...] Apparemment, on l’a empoisonné avec une hostie.
[...] La journée allait être difficile. Très difficile. »
Pis encore, les petits vieux présents à la messe ce jour-là formaient une sorte de club, ils étaient tous ... fans de romans policiers !
« D’inquiétants petits vieux, des hosties empoisonnées et un meurtre de toute évidence rituel » , voilà « un crime qu’on dirait imaginé par un fan de polars du dimanche » et l'enquête va bientôt ressembler à « du Agatha Christie ! Juste ce qu’il nous fallait pour animer un peu l’été ».
« – Nous ne sommes pas dans un roman policier. 
– Bien sûr que si, Nigra, nous sommes dans un roman. Je veux dire que celui qui a commis ce meurtre est un passionné, qu’il a ce genre d’imaginaire. »
Mais les autorités s'impatientent et il va falloir dénouer les fils de « cette affaire, si pleine de secrets, de suspicion, de gens en apparence si polis et qui déguisaient si bien leur animosité ».

♥ On aime un peu :

➔ Effectivement, l'atmosphère de ce polar évoque facilement le roman policier d'une vieille dame anglaise qui serait partie en vacances dans le sud et qui aurait troqué son élégance compassée so british pour une décontraction purement italienne.
L'assassin se cache certainement dans l'entourage de la victime et le couple de génois nous invite au spectacle d'une « insolite comédie humaine. Balzac aurait écrit quelque chose de certainement très perspicace à ce sujet ».
Si bien que le sous-préfet Nigra va « jouer les Poirot chez les petits vieux » et ira même jusqu'à se payer le luxe parodique d'un dénouement à la Agatha Christie :
« Le substitut haussa les sourcils et adopta un air perplexe. « Vous avez vraiment l’intention de conclure cette affaire comme dans un polar classique, c’est ça ? En vous livrant à un beau monologue explicatif avec tous les suspects autour de vous ?  » 
➔ Au cours de son enquête, le sous-préfet Nigra n'avance guère et patauge en eaux troubles : tous ont l'air bien trop coupables ... 
De quoi offrir au lecteur l'occasion d'une belle balade dans les rues de Gênes, et aux deux auteurs l'occasion de brocarder les mesquineries de la bonne société génoise, l'emprise de la mafia sur l'économie, l'homophobie et le racisme italiens, ...
Dans cette déclinaison humoristique des mystères d'Agatha Christie, l'humour et l'ironie du récit réussissent à faire passer tout cela comme une délicieuse pâtisserie génoise.
« J’ai aussi fait lever la pâte pour les roulés à la cannelle. Après le dîner, je l’étendrai sur la table, j’étalerai dessus une couche inconvenante de beurre, de sucre et de cannelle, puis… »

Pour celles et ceux qui aiment les Poirot.
D’autres avis sur Bibliosurf, Babelio ou Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 31 mars 2026

Vie et mort de Kevin Charon (Frasse Mikardsson)

[...] Sortir les cadavres des placards.


Les amateurs de polars croient tout savoir sur les "morgues" où officient les médecins légistes. Mais ces lecteurs iront de surprise en surprise avec ce bouquin d'un suédois qui ne l'est qu'à moitié, mais qui par contre est bien médecin légiste et qui nous propose une visite guidée "de l'intérieur", en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait parler.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2026) :

Frasse Mikardsson ? Ah non, me dites pas que débarque encore un nouvel auteur de polars nordiques ?!
Non ! Soyez rassurés, l'auteur est franco-français et né à Carcassonne ! 
Enfin, franco-suédois pour être précis puisqu'il a tout de même vécu en Suède et y a même pris la double nationalité ... et ce curieux nom de plume.
Mais le voici de retour chez nous où il a travaillé (sous son vrai nom : Jean-François Michard) à l'IML, le fameux Institut Médico-Légal de Paris, puisqu'il n'est pas seulement écrivain mais également ... médecin légiste !
Ce bouquin : Vie et mort de Kevin Charon, est son quatrième livre et sort pile au moment où une autre experte médico-légale, Kay Scarpetta l’héroïne de Patricia Cornwell, fait parler d'elle avec l'adaptation de ses aventures en série tv.
Un roman que l'on a rangé dans les polars, ce qui est ici plutôt réducteur parce que c'est sans doute le polar le plus original de l'année.

Le pitch et les personnages :

Et ça commence très fort lorsque le ministre en visite à l'IML (l'Institut Médico-Légal) découvre un employé pendu dans une chambre froide. Le gars s'appelle Kevin Charon. 
Le prénom Kevin, on aura l'explication plus tard. 
Le nom, c'est celui de ses parents qui travaillaient tous deux à l'IML, c'est d'ailleurs là qu'ils s'étaient rencontrés. Charon, comme le passeur des enfers évidemment.
Et ce livre, c'est tout simplement le journal laissé par Kevin Charon, où il nous raconte sa vie et celle de l'IML de Paris.
Avec deux moments forts : la canicule d'août 2003 lorsque la morgue parisienne tournait à plein régime, et 2024 juste avant que Charon ne se pende haut et court.
Oui, mais Kevin le pendu est le troisième, après déjà deux morts suspectes sur ce lieu de travail. Alors que se passe-t-il dans les couloirs de l'IML ?

♥ On aime :

➔ Les amateurs de polars sont bien évidemment familiers des morgues qu'ils fréquentent assidûment (du moins sur papier ou sur écran !). 
C'est généralement là, sur une paillasse, que le médecin légiste découpe le cadavre de la victime avec force descriptions funèbres et grivoises plaisanteries de carabin et où le lecteur essaie de retenir son déjeuner tout comme les flics qui assistent à l'autopsie.
Mais Frasse Mikardson change radicalement notre point de vue : nous ne sommes plus en compagnie de malheureuses victimes d'un meurtrier en série qui roderait dans Paris. 
Nous sommes avec les employés de la morgue et grâce au livre-journal de Kevin Charon, nous allons découvrir, de l'intérieur, la vie et le fonctionnement de cet Institut que l'on croyait si bien connaître.  
➔ Comme tout carabin, et c'est sans doute une compétence indispensable dans ces métiers, Frasse Mikardsson, ou quelque soit son vrai nom, est doté d'un humour noir redoutable, très second degré. Voir même parfois troisième degré ! 
Il y a des passages que je n'ose même pas reproduire ici, craignant qu'ils soient mal interprétés et par peur de susciter une déferlante de commentaires assassins.
Cet auteur entend rire de tout et de la mort en particulier : le médecin légiste sait de quoi il parle.
➔ S'il n'y avait que cet humour potache, le livre serait aussi vite oublié que lu. Mais Frasse Mikardsson entend bien profiter de sa couverture policière et humoristique pour délivrer quelques vérités et taper tous azimuts.
Je cite en vrac : les essais nucléaires de « Hirochirac », les faux-électeurs parisiens du 5e arrondissement (on reconnait facilement les époux Tiberi derrière leur pseudo), la franc-maçonnerie dans la police, plusieurs "affaires" autour de l'euthanasie et du droit de mourir, le féminicide de Bertrand Cantat, ...
Mikardsson compte bien « sortir les cadavres des placards ».
➔ On aura également droit à l'explication du prénom et donc de la naissance du bonhomme. Un moment assez affreux parce que « être noyé par sa mère à la naissance n'est pas la meilleure façon de commencer dans la vie ».
➔ Et puis on va bientôt se rendre compte que Frasse Mikardsson est un petit malin et qu'il s'est bien joué de nous : nous avons été appâté par son humour, amusé par ses piques, intrigué par les morts suspectes et le suicide de Kevin Charon, bref on se retrouve captivé. 
Alors l'auteur va en profiter pour nous précipiter en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait jaser.
Avec Charon nous allons vivre cet enfer (le mot n'est pas trop fort, je vous assure) de l'intérieur, au sein même de la grande morgue parisienne, au cœur des services funéraires débordés par l'afflux de décès.
C'est terrible, parfois difficilement soutenable puisqu'on a vite compris que dans ce roman tout n'était pas fictif, mais c'est vraiment passionnant, si, si.
« L'Institut recevait habituellement trois cent corps en moyenne par mois. Là, en trois jours, il en avait admis sept cents ».
Les employés de l'IML avaient le sentiment d'être « comme les liquidateurs, ces ouvriers sacrifiés de Tchernobyl ». 
Et encore, ça c'était juste avant que « les défunts [se mettent] à percoler ».
Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler le récit mais c'est une lecture aussi instructive qu'édifiante.
Évidemment tout cela ne redore pas le blason de nos chères institutions mais on veut croire que les leçons en ont été tirées en prévision de la prochaine catastrophe. Oui, certainement.
Allez, si vous n'avez pas peur de franchir le Styx, suivez Charon jusqu'aux enfers de l'IML parisien ...

Pour celles et ceux qui aiment la viande froide.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 16 février 2026

Rainmaker (Rodolphe, Griffo)

[...] Je ne suis nullement sorcier.


L'histoire étonnante mais vraie de Charles Hatfield, un "faiseur de pluie" du début du XXème siècle. Alors : doux rêveur, charlatan retors, escroc habile, chimiste amateur, à chacun de se faire son idée !

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (46 pages, janvier 2026) :

Avec ce Rainmaker nous allons découvrir l'histoire tout à fait vraie mais tout à fait méconnue de l'américain Charles Hatfield (1875-1958) qui, au tout début du XXème siècle, faisait la pluie (mais pas le beau temps) dans une Californie en pleine sécheresse.
C'est le prolixe Rodolphe qui nous a sorti ce petit scénario de son chapeau de magicien et Griffo qui nous a dessiné de bien jolies planches.

Le canevas et les personnages :

Ce petit album (une quarantaine de pages, l'équivalent d'une nouvelle) est le récit de la vie étonnante de Charles Hatfield.
Un faiseur de pluie du début du XXème siècle, aux US, juste avant la crise de 29.
Pour maintenir notre curiosité, le récit alterne trois époques : l'enfance de Charles et son appétence pour la météorologie, sa période faste de rainmaker dans une Californie victime de sécheresses à répétitions et puis sa retraite lorsqu'un écrivain vient enregistrer ses "mémoires" pour écrire un livre.
Hatfield envoyait de gros pétards dans les nuages, chargés de produits chimiques de sa fabrication (un secret bien gardé) et son entreprise était souvent couronnée de succès : la pluie tombait.
« Non, je ne suis nullement sorcier. Un scientifique, un météorologue ... un peu chimiste aussi ».
Les affaires d'Hatfield marchaient plutôt bien, du moins jusqu'à l'épisode de San Diego début 1916 : à la demande de la ville asséchée, il lance ses fusées dans le ciel et la pluie arrive enfin pour remplir les réservoirs.
Mais ça continue, le déluge ne s'arrête plus et c'est bientôt la rupture des barrages, les inondations deviennent incontrôlables : une véritable catastrophe pour la ville et sa région avec plusieurs victimes.
« J'imagine que certains m'en veulent encore. En tout cas, je n'ai pas laissé que des bons souvenirs ... »
Alors cet apprenti météorologue, ce chimiste amateur, n'était-il finalement qu'un escroc plus ou moins bien avisé, un charlatan habile, ou tout simplement un doux rêveur, la tête dans les nuages ?
L'histoire ne tranche pas mais sachez tout de même qu'il pleuvait le jour de son enterrement ! 

♥ On aime :

➔ En ces temps de bouleversements climatiques, à l'heure où certains états se targuent de pouvoir manipuler le ciel et faire la pluie ou le beau temps, il n'est peut-être pas inutile de se rappeler les boires et les déboires de cet apprenti sorcier !
➔ Le scénario est simple et court et cet album tient plus de la "nouvelle" plutôt que d'un ample récit. Mais c'est tout à fait le format qui convient à cette petite légende, qui n'en est pas une puisque l'histoire est bel et bien vraie. Une curiosité historique en quelque sorte, mais qui résonne avec notre actualité climatique.
➔ Côté graphismes, c'est plutôt sage avec une ligne claire bien dessinée mais Griffo s'en donne à cœur joie entre les reconstitutions historiques des différentes époques (costumes, décors, autos, ...), les plaines asséchées de Californie ou les débordements des inondations.

Pour celles et ceux qui aiment la pluie.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Anpasch (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 13 décembre 2024

Un ballon sur la banquise (Harris MacDonald)


[...] Personne à part un Suédois fou.

En 1897, une expédition en ballon vers le pôle tourne au drame. Ce roman, librement inspiré de cette odyssée tragique, fusionne avec ironie l'ambiance de Jules Verne et celle d'une romance délicieusement old-school.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (368 pages, septembre 2024) :

Encore une histoire vraie, comme on dit, décidément 2024 aura été l'année de ces récits (qu'on adore évidemment).
Cette fois c'est Harris MacDonald (pseudo de l'universitaire californien Donald Heiney) qui s'inspire de la folle et tragique odyssée de l'ingénieur suédois Salomon August Andrée qui, un peu avant 1900, partit en ballon pour le pôle nord avec deux acolytes.
Curieusement seuls deux romans de cet auteur ont été traduits en français : visiblement il y a du retard à rattraper car c'est une belle plume, très agréable à lire.

Les personnages :

Côté casting, c'est très simple : ils ne sont que trois à prendre place dans le ballon à l'été 1897, trois ingénieurs téméraires et ce roman serait le récit de l'un deux, le major suédois Gustav Crispin, très très librement inspiré de cette expédition.
Mais une jeune dame va également prendre place dans le bouquin et venir égayer notre cohabitation avec les trois aéronautes : voici Luisa, la délicieuse chérie du major qui, au fil du voyage, va s'inviter dans les pensées et rêveries du major, un récit dans le récit.

♥ On aime :

➔ On aime l'humour subtil, l'autodérision, le ton aristocratique et désuet dont Harris habille son récit : cette ambiance à la Jules Verne est tout bonnement délicieuse.
➔ Et puis il y a ces pages peuplées des pensées, souvenirs et divagations du major qui faisait la cour à une charmante jeune femme. Leurs jeux amoureux, leurs chassés-croisés, leurs aventures sont un aimable divertissement digne du meilleur théâtre. Une histoire d'amour teintée d'un érotisme subtil et d'une plaisante ironie.
[...] – Alors avec ce système, un ballon pourrait aller n’importe où ?
– Si le vent le permet.
– Comment ça, si le vent le permet ?
– Il est possible de louvoyer contre le vent en diagonale, mais pas de le heurter de front.
– Pourrait- on aller, par exemple, jusqu’aux lacs italiens ?
J’éclatai de rire.
– Vous êtes une incorrigible sentimentale.
– Et vous un barbare arithmétique.
[...] Ma compréhension de la femme (je commençais seulement à le voir) était imparfaite.
➔ Le lecteur arrivait passionné par le défi aéronautique et se retrouve ému par un challenge amoureux. 
Dans la préface, Philip Pullman résume fort bien tout le plaisir que l'on a pu prendre à cette lecture :
[...] L'absurdité tragi-comique de l’existence. Les protagonistes de Harris ne font en général pas preuve d’héroïsme. Ils sont ironiques, spirituels et pleins d’empathie, avec un sens aigu du ridicule.
[...] Harris savait mieux que quiconque comment capter l’attention et la retenir, et comment agencer les événements d’un récit de manière à nous faire tourner la page. 

Le canevas :

Voici encore un récit d'explorateurs partis à la conquête d'un but impossible.
[...] Le Pôle est un but difficile, voire impossible, à atteindre que l’on doit néanmoins poursuivre, puisque l’Homme est condamné à rechercher et à connaître toute chose, que ce savoir lui procure ou non du plaisir.
[...] Et supposons que vous le trouviez malgré tout, cet endroit merveilleux où tout le monde est tellement impatient de poser le pied. Vous trouveriez quoi, au juste ? Absolument rien.
[...] C’est une abstraction, une fiction mathématique. Personne à part un Suédois fou ne pourrait lui trouver le moindre intérêt.
Le bouquin entrelace astucieusement le récit de l'expédition et les souvenirs amoureux du major Crispin.
Mais, chut, Harris MacDonald nous a réservé quelques surprises !
Dans la vraie vie de 1897, l'expédition fut hélas bien plus tragique : mal préparés, les aéronautes s'échouèrent sur une île au bout d'une trentaine d'heures de vol sans avoir atteint le pôle. On les retrouvera congelés 30 ans plus tard, à la faveur d'un été torride qui poussa les chasseurs de phoques un peu plus au nord des routes habituelles.

Pour celles et ceux qui aiment jouer au ballon.
L'histoire vraie racontée (avec photos) par les éditions Phébus ou un autre site web.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Phébus (SP).
Ma vidéo sur Bookstagram.  Ma chronique dans les revues Benzine et Actualitté.

lundi 29 mai 2023

Tous les membres de ma famille ... (Benjamin Stevenson)

[...] Vous avez déjà lu ce genre de livres.

    L'auteur, le livre (418 pages, 2023, 2022 en VO) :

Benjamin Stevenson est un humoriste australien qui n'en n'est pas à son premier roman, mais Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu'un est son premier traduit en français.
On pouvait craindre un peu ce roman dont tout le monde parle, écrit par un transfuge du "stand-up" et packagé pour faire le buzz mais non, Stevenson est bien un pro de la scène et justement il connait de bonnes histoires et son métier est de bien les raconter : après le succès à l'oral, ce sera donc une bonne note à l'épreuve écrite.
[...] Je réunis pratiquement tous les ingrédients d’un roman policier réussi.

    On aime un peu :

❤️ La verve débridée de l'auteur-humoriste qui n'hésite pas à interpeller son lecteur et même son éditeur !
[...] J’ai été réveillé par une série de violents coups à la porte. Évidemment. Vous avez déjà lu ce genre de livres.
❤️ L'intrigue rocambolesque aux multiples chutes et rebondissements : évidemment avec un titre pareil, la réunion de famille promet d'être riche en surprises et en découvertes de nombreux cadavres tout frais ou bien conservés en terre, ... il y en aura pour tous les goûts. On n'y croit pas une seconde mais l'auteur ne se prend pas au sérieux et le lecteur s'amuse autant que lui.
[...] Enfin, nous étions tous des tueurs, comme vous le savez déjà. Mais un seul d'entre nous venait de récidiver.

      Le contexte :

Avec cet amusant pastiche, l'auteur fait explicitement référence aux romans policiers à la manière d'Agatha Christie, jusqu'aux explications finales qui seront dévoilées ... dans la bibliothèque !
[...] Si nous sortons d’ici assez vivants pour vendre notre histoire à Hollywood, ils risquent d’être contrariés si nous n’utilisons pas la bibliothèque, tu ne crois pas ?
Benjamin Stenvenson se réfère également au Décalogue du britannique Robert Knox, les dix commandements à respecter pour un polar réussi !
[...] Ai-je moi-même tué quelqu’un ? Affirmatif. Qui était-ce ? 
Assez discuté, commençons.

      L'intrigue :

Une réunion de famille à la montagne : les Cunningham se retrouvent à la neige pour fêter la libération d'un des leurs, emprisonné il y a quelques années pour ... pour meurtre bien sûr ! Il avait été dénoncé par le témoignage accusateur ... de son frère ! Ambiance garantie pour ces retrouvailles chaleureuses dans les chalets de montagne !
Et ce n'est que le début : les cadavres vont s'aligner au fil des pages, certains seront tout frais, d'autres enterrés depuis belle lurette, d'autres arriveront couverts de cendre (ah, le supplice perse raffiné de la tour de cendre !).
Un amusant bon moment passé en compagnie de la famille Cunningham parce que l'auteur maîtrise parfaitement le dosage de sa recette qui mélange habilement intrigue policière et humour sans prise de tête.

Pour celles et ceux qui aiment les whodunit à la manière d'Agatha Christie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio - livre lu grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine (SP).
Chronique reprise par 20 Minutes.

vendredi 28 octobre 2022

Antarctique (Olivier Bleys)

[...] La faute à la vodka, tout ça.

Encore un polar des pôles commis par un auteur français, Olivier Bleys (un "écrivain-marcheur" lyonnais), comme un écho au surprenant Solak lu récemment de la bretonne Caroline Hinault.
Bleys nous emmène à l'autre bout de la planète, en Antarctique, à l'endroit désigné comme le "pôle d'inaccessibilité", c'est-à-dire le point plus éloigné des côtes, où les Russes établirent une station polaire vers 1960.
Dans le bouquin, la station s'appelle Daleko, c'était Sovetskaïa dans la vraie vie et le buste de Lénine était vraiment là qui surplombait les bâtiments.
Une poignée de "poliarniks" (ils ne sont plus que cinq) survivent là depuis longtemps et ne savent pas trop quand une relève aura lieu, et si même elle aura lieu (trop loin, trop cher). Ils n'ont pas grand chose à faire si ce n'est déblayer la neige du buste de Lénine qui domine les bâtiments.
[...] Cette corvée obligatoire, ce travail indispensable et dûment vérifié, c’était la toilette du buste en plastique de Vladimir Ilitch Lénine qui coiffait la station.
[...] Tous étaient repartis sauf, donc, cinq volontaires chargés par le Parti d’affirmer la présence russe dans cette région où, pourtant, n’était recensée aucune vie humaine. 
[...] Ce n’était pas la besogne qui manquait, sur une base polaire. On pouvait pelleter la neige bavarde qui s’amassait devant la porte et finirait par la bloquer. On pouvait touiller le fioul dans la citerne, pour l’empêcher de figer à cause du gel. Des tâches simples, qui toléraient un certain degré d’ébriété. D’autres demandaient d’aligner un peu mieux ses gestes et ses pensées : par exemple, le collage de bandes de caoutchouc sur les bottes grand froid ; leurs semelles rabotées par la glace s’usaient à toute allure.
[...] Les autorités convenaient, certes, qu’il faudrait évacuer la station quand les vivres seraient épuisés, mais les stocks demeuraient abondants. On ne voyait pas de raison d’abandonner Daleko. Son étoile rouge brillant au centre de l’Antarctique avait une grande valeur : elle prouvait l’excellence du savoir-faire soviétique dans l’exploration des régions froides, et l’endurance non moins héroïque du citoyen russe à ces conditions extrêmes.
Dès les premières pages le ton est donné : un beau soir encore plus arrosé que de coutume, c'est le drame et l'un des poliarniks plante une hache dans la tête de son adversaire aux échecs (à sa décharge, faut dire que l'autre essayait de tricher).
[...] Loubachev ne laissa pas le malentendu s’installer :
— Nikolaï est mort. Vadim l’a abattu d’un coup de hache.
— Il avait triché ! plaida le tractoriste.
Loin de tout comme c'est pas possible, dans la promiscuité de quelques mètres carrés de baraquements, en attendant l'hypothétique arrivée des autorités, que faire d'un encombrant cadavre (ça c'est facile, pas besoin de frigo) mais surtout d'un encore plus encombrant assassin ?
Pas tout à fait un polar en dépit du crime qui ouvre le bal mais un huis-clos au ton aussi mordant que le froid polaire.
Le lecteur est prévenu : dès les premières lignes, ça commence très très mal et dans cet environnement polaire, il sait que ça ne peut que très très mal finir.
Une version plus cool (parce que plus ironique) de Solak.

Pour celles et ceux qui aiment les pôles.
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dimanche 12 juin 2022

Inestimable (Zygmunt Miłoszewski)

[...] Toute cette affaire pue l'Atlantide à plein nez.

Poursuivons la série du polonais au nom imprononçable, Zygmunt Miłoszewski, avec une nouvelle aventure de l'inénarrable directrice de musée, Zofia Lorentz, toujours à l'affut de trésors culturels nationaux perdus et oubliés, et qui cette fois, nous entraîne jusque sur l'île de Sakhaline sur les traces d'un de ses compatriotes exilés au début du XX° siècle, parti à la recherche d'artefact Aïnous, ouf.
[...] Elle pouffa de rire. 
- Docteur, dit-elle sans cacher sa fierté, je crains que vous ayez, comme tant d'autres, une fausse image de moi, qui consisterait à croire que je suis une sorte d'Indiana Jones en jupon. 
Comme à son habitude, Miłoszewski déchaîne son humour corrosif pour fustiger les travers de ses compatriotes, un régal même si l'on peut imaginer que pas mal de traits échappent à nos esprits français peu coutumiers du nationalisme tourmenté des polonais.
[...] Le sous-secrétaire jura et quitta la salle de réunions au pas de course, tandis que Zofia Lorentz plongeait le regard dans le paysage de Pruszkowski. Il était probable que personne ici ne savaitt que cet étrange paysage martien représentait en réalité l'aube qui se levait sur les prisonniers politiques déportés dans les bagnes de Sibérie. 
On était en Pologne. Ici, aucun paysage n'était simplement un paysage. 
[...] Méfiez-vous des séries télévisées. En Pologne, c’est le procureur qui dirige les investigations sérieuses. La police l’aide si on le lui ordonne, mais de sa propre initiative elle ne peut traquer que les voleurs de voitures et les cambrioleurs.
Et c'est encore plus savoureux lorsque la Docteure Lorentz effectue un petit détour par Paris.
[...] - Vous iriez manger un morceau avec moi ? 
Zofia n'avait pas la moindre idée de la manière dont ce peuple produisait son PIB, si chaque jour à midi tout le monde se figeait deux heures durant, en plein milieu de la journée de travail, si au cours de l'heure précédente, les gens tournaient déjà en rond en se demandant où ils iraient manger et ce qu'ils commanderaient et si au cours de l'heure suivante, ils reprenaient leurs esprits en digérant, seulement pour quitter le bureau l'instant d'après et faire leurs courses en vue du dîner. Elle garda cette réflexion pour elle.
Cette histoire baignée de culture penche tantôt du côté d'un Da Vinci Code, tantôt de celui d'Indiana Jones, on y croise même Maria Salomea Skłodowska (la plus connue des polonaises), mais il nous aura fallu attendre la mi-parcours, lorsque l'intrigue se complique d'un genre d'espionnage pharmaco-industriel plein de péripéties maritimes et rocambolesques, pour accrocher enfin au bouquin mais sans vraiment y parvenir tout à fait.
L'écriture de Miłoszewski est pourtant fluide, son érudition évidente, son humour percutant, son histoire instructive, mais ...
Mais ce n'était peut-être pas le bon moment et l'on n'a pas vraiment cru à une intrigue touffue, confuse, qui nous a semblé manquer de tenue et de consistance.
Visiblement le polonais s'est beaucoup amusé avec son histoire et ses personnages, on le devine en train de jubiler derrière son clavier, mais il n'aura pas réussi, cette fois-ci, à captiver l'attention de tous ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment l'art et la Pologne.
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mercredi 2 mars 2022

Nueve cuatro (Nicolas Laquerrière)

[...] Il y a un truc bizarre qui se trame.

Toujours intéressant de découvrir une nouvelle plume dans le polar français, cette fois celle de Nicolas Laquerrière (apparemment connu comme scénariste tv).
Nueve cuatro est son premier roman.
Laquerrière nous invite donc dans le 9-4, le Val de Marne et ses banlieues pavillonnaires.
Un anti-héros nous sert de guide : Henri, comptable retraité accro aux polars et aux sucres (son diabète vient de lui valoir l'amputation d'un orteil).
[...] Sa femme est morte depuis trois ans. Il a profité de plus de dix ans de sa retraite alors qu’il ne pensait même pas vivre assez longtemps pour l’avoir. Il a vu l’intégrale de Columbo, Hercule Poirot et Maigret plusieurs fois. Tout compte fait, elle commence à le faire chier sa retraite.
D'entrée, la voix de Laquerrière fait entendre sa différence (et il en faut si l'on veut se démarquer dans la surabondance des parutions) : c'est vif, cru, tranchant mais bourré d'humour second degré.
On y parle la banlieue, le verlan et l'argot, mais sans exagération et ça ne rend pas la lecture difficile.
L'auteur évite le misérabilisme convenu ou la bienveillance banlieusarde grâce à une forte empathie pour des personnages nettement dessinés, une sorte de Daniel Pennac du 9-4.
Notre comptable retraité avait l'habitude d'aider une petite voisine pour ses maths tous les mercredis après-midi.
Mais cette semaine, Clara manque à l'appel et semble bien avoir disparu ...
[...] Il sent qu’il y a un truc bizarre qui se trame, il a vu assez d’épisodes de Columbo pour le remarquer.
Henri le comptable s'acoquine avec le caïd du quartier et une petite frappe qui rêvait d'être flic, et voici notre fine équipe partie aux trousses des affreux qui ont sans doute enlevé la jeune Clara.
[...] — Donc tu voulais être flic ? Mais quelle idée… 
— Ouais, je voulais aider les gens, faire des enquêtes, arrêter les méchants, faire des fusillades, faire des poursuites, ce genre de bails. 
— Les flics, ils vont même pas chez les femmes battues, tu crois qu’ils vont faire tout ça ?
Quant à Brahim, le caïd de la zone, il vieillit mal et commence à perdre la boule.
[...] Il avait un truc bizarre. Ils lui ont dit le nom à l’époque mais ça ressemblait à de l’allemand et il l’a oublié. Brahim a juste retenu qu’il perdait la tête. À cinquante ans, il est déjà vieux.
L'exercice est sans prétention autre que celle de retranscrire la vie des banlieues, sans jugement ni manifeste.
L'intrigue se résume donc à une visite touristique des différents gangs de cette banlieue du 9-4 dans la vague perspective de retrouver la jeune Clara. Le propos est un peu court mais pas le bouquin qui s'étire sur plus de 400 pages : c'est un peu longuet.
[...] Henri sait qu’il les fera pas taire, quand ils sont lancés, ils sont lancés. Et en vérité, il a envie de se marrer. Où est-ce qu’ils vont chercher toutes ces conneries ? Il ne le saura peut-être jamais. Il commence à s’avouer qu’au fond, même s’ils le fatiguent, il les aime bien.
C'est cela : des personnages que l'on aime bien mais un peu fatigants à la longue, jusqu'à un final digne de Règlements de comptes à OK Corral.

Pour celles et ceux qui aiment les pavillons de banlieue.
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samedi 5 février 2022

Le serpent majuscule (Pierre Lemaitre)

[...] Quand il y avait du sang, il y avait Mathilde.

Le bien connu Pierre Lemaitre était capable de très bons polars (comme Travail soigné), un genre qu'il a laissé derrière lui.
Le serpent majuscule va en surprendre plus d'un : c'est un fond de tiroir des années 80, encore jamais publié, que auteur et éditeur ont eu la bonne idée de sortir pour l'été 2021, profitant habilement de la renommée désormais installée.
Un bouquin plein d'humour pince-sans-rire autour d'une tueuse à gages sexagénaire. Un bouquin au cœur des années 80, quand on roulait en R25 sans GPS ni smartphone (si, si).
[...] Mathilde conduit près du volant parce qu'elle a les bras courts. Elle a soixante-trois ans, elle est petite, large et lourde.
[...] Avec Mathilde, jamais une balle plus haute que l'autre, du travail propre et sans bavures.
Mathilde a une solide expérience et pas mal de missions au compteur : elle a commencé jeune, dans la Résistance, quand elle était encore très belle.
[...] Avec une prédilection pour l'arme blanche. "Plus discret, plus silencieux", disait-elle. Quand il y avait du sang, il y avait Mathilde.
Tout cela est écrit de main de Lemaitre (déjà dans les années 80 même s'il y a eu quelques retouches l'an passé) avec un humour agréable presque british.
L'intrigue reste évidemment sans prétention : une simple histoire de tueurs à gage, bien montée et bien racontée, ça se lit rapidement et l'on passe un bon moment.

Pour celles et ceux qui aiment les mémés flingueuses.
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dimanche 12 décembre 2021

BD : Zaï zaï zaï zaï


[...] Vous avez la carte du magasin ?

La tournée du spectacle monté par Paul Moulin (on vient de le voir et c'est une adaptation difficile mais sympa et très vivante) est l'occasion de ressortir de nos étagères la BD de Fabcaro (aka Fabrice Caro) : Zaï zaï zaï zaï.
Il y a même un film qui va sortir en février 2022 avec Jean-Paul Rouvre !
L'album date lui de 2015 mais n'a pas pris une ride, bien au contraire ! 
Cette histoire farfelue (mais en apparence seulement) résonne d'autant plus fort dans notre monde d'après, comme l'on dit désormais.
Le scénario absurde part d'un fait divers : un jeune homme se retrouve à la caisse d'un supermarché en ayant oublié sa carte de fidélité ...
Les vigiles interviennent, le jeune homme s'enfuit et c'est la cavale, la Une des journaux télévisés, la psychose dans les rues, ...
Fabcaro épingle pas mal de travers de notre société bien pensante et de consommation : le trait est féroce, décalé, percutant, très actuel, dérangeant et politiquement incorrect.
Et chacun en prend pour son grade : les flics et les journalistes, les profs et les complotistes (oui, déjà en 2015), les ados rebelles et les vieux cons, les bobos et même Monsieur et Madame Toutlemonde (c'est à dire vous et moi).
Bref, ça fait du bien.
[...] - Voilà, hier je suis allé faire les courses, j'ai utilisé ma carte et ...
nous ne sommes plus qu'à 37 points de l'appareil à raclette !
- Ooooh Stéphane ! Parfois j'ai peur que tout cela ne soit qu'un rêve.
- Mon amour je t'aime tant.


Pour celles et ceux qui aiment les cartes de fidélité.
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mercredi 8 septembre 2021

Une loge en mer (Magali Desclozeaux)

[...] La concierge est en mer.

Après Muriel Barbery, nous revoici avec Une loge en mer, de nouveau avec une concierge candidate au top ten des libraires, mise en scène cette fois par Magali Desclozeaux.
Pas d'élégant hérisson cette fois-ci, mais une histoire loufoque racontée avec quelque originalité puisque nous lirons une série de lettres échangées.
Ninon Moinot, la concierge donc, se voit expulsée de sa loge parisienne (l'immeuble va être transformé) et se retrouve retraitée d'office, logée dans un container parti pour faire plusieurs fois le tour de monde ...
[...] En échange de ma retraite, il me garantit le gîte sous forme d’un conteneur embarqué sur un porte-conteneurs, avec douche et toilettes au château, et le couvert sous forme d’une collation et de deux repas par jour servis à la table du petit personnel navigant.
[...] Je serais très heureuse de lui faire les honneurs du Ship Flowers dont la route comporte plusieurs curiosités : le détroit de Malacca et ses villes de gratte-ciel comme en Amérique, les dix heures de traversée du désert à la queue leu leu sur le canal de Suez avec un pétrolier devant et un derrière, la mer Rouge jamais rouge et les ports chinois dont le signe distinctif est la couleur de leurs grues qui, mises ensemble, formeraient un bel arc-en-ciel.
L'idée de départ est bien séduisante, Magali Desclozeaux manie l'humour avec bienveillance et l'extravagance avec modération, bref, tous les ingrédients semblent au rendez-vous. Malgré tout on s'ennuie un peu sur ce cargo, la faute en partie à une pseudo-réflexion écolo-responsable sur les travers bien connus de la grande finance qui auraient embarqué notre concierge sur son bateau ...
Il manque un peu de la magie des voyages au long cours, contemplatifs, lents et ennuyeux. Sans cette magie poétique, l'exercice de style s'avère finalement un peu vain.

Pour celles et ceux qui aiment les containers.
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jeudi 2 septembre 2021

Dégâts des eaux (Donald Westlake)

[...] - Mais ... Pourquoi tu veux utiliser de la dynamite ?

Voici encore un bouquin énorme de l'inénarrable Donald Westlake.
Énorme parce qu'il fait près de 500 pages.
Énorme parce que cette longueur permet à l'auteur de déployer tout son art et qu'au fil des pages viennent s'empiler les situations les plus impensables, les personnages les plus improbables et que tout cela finit par pétiller comme du champagne.
[...] C’est de l’humour ? demanda-t-il. Harriet n’arrête pas de me parler de ce truc, l’humour. C’en est, ça ?
Inutile de tenter de résumer l'intrigue policière : l'incontournable Dortmunder se laisse embarquer dans un coup qu'il ne veut pas monter, pour une fois (aller plonger dans un lac réservoir ?! non mais ça va pas).
[...] Par une matinée du mois de juin, le gang du réservoir se réunit au 46 Oak Street dans la paisible communauté rurale de Dudson Center au nord de l’État.
On va donc suivre les tentatives infructueuses de la fine équipe pour récupérer le magot englouti.
[...] - J’aimerais que tu retires ce machin, John, dit May. Tu ressembles à un personnage de science-fiction.
Dortmunder ôta le détendeur de sa bouche, non pas pour accéder à la requête de May, mais pour pouvoir lui répondre.
- Je suis censé m’habituer à respirer à travers ce truc, dit-il, avant de le remettre dans la bouche.
Mais il oublia aussitôt et se remit à respirer par le nez, comme d’habitude. Sous l’eau, il se serait noyé déjà une demi-douzaine de fois.
Les amateurs de non-sens et de l'humour froid et caustique de Westlake vont se régaler avec ce bouquin idéal pour les vacances : ça dure longtemps, on peut le poser, s'arrêter, reprendre la lecture plus tard et retrouver la fine équipe à peu près au même point, c'est tout simplement comme un gros gâteau crémeux : on a un peu honte de se goinfrer mais c'est savoureux, légèrement indigeste.
[...] May poussa un soupir et dit : – J’espère qu’on sait ce qu’on fait.
– Non, dit la maman de Murch en hochant la tête dans la direction où était parti le camion. Espérons qu’ils savent ce qu’ils font.
Westlake et Dortmunder ont réuni là une sacrée galerie d'hurluberlus déjantés et au fil des pages et des péripéties sans fin, l'on s'habitue à faire partie de cette équipe loufoque, de cette famille, que l'on quittera finalement bien à regret après une fin bien sympa.

Pour celles et ceux qui aiment l'humour et le non-sens.
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samedi 6 juin 2015

L'assassin est à la plage (Arlette Aguillon)

la Cadémicienne et le Gigolo
ou le syndrome de la page 1

Il aura fallu pas mal de recommandations de ci de là pour nous inciter à passer outre cette couverture affublée d’un titre à la noix, L’assassin est à la plage, et d’une signature tout à fait inconnue de nos services, celle d’Arlette Aguillon.
Peux pas dire que ça sente l’opération marketing !
Mais les premières pages (miracle du ebooking) nous auront convaincus que ce choix improbable n’était finalement pas mauvais et pouvait même être LE bouquin idéal pour les plages cet été et pas seulement à cause du titre et pas seulement parce que ça se passe dans le Var.
Non, plutôt parce que c’est frais, bourré d’humour souvent finaud, parce que c’est sans prétention (ça c’est appréciable) ni prise de tête.
En prime, c’est plutôt bien écrit et derrière l’humour potache qui sait rester de bon ton, se cache à peine une plume fort bien maîtrisée et joliment travaillée.
[...] J’étais petit. Je devais avoir quatre ou cinq ans. On visitait l’abbaye de Fontevraud. Papa et maman me tenaient chacun par une main. Une famille heureuse. La veille, maman avait donné un concert dans un château du voisinage. Faut dire que maman joue du clavecin. Elle n’est pas très connue, elle n’est même pas connue du tout ; aussi, hors saison, pour mettre un peu de beurre dans les coquillettes (on n’aime pas les épinards, à la maison), elle donne des leçons de piano. Entre nous, si tu veux gagner de la thune, mieux vaut te lancer dans l’électro. Le clavecin, Mozart trouvait déjà ça ringard.
Dame Aguillon, plutôt habituée des romans historiques et de terroir, fait preuve ici d’un humour savoureux mais sa prose hilarante sait rester élégante.
D’ailleurs il est pas mal question d’écriture dans ce bouquin : un journaliste, une académicienne, un mystérieux manuscrit, … et même le roman lui-même ponctué de pages 2 hilarantes et successives car il est beaucoup plus difficile d’écrire la page 1 qui va bien, tout le monde sait cela.
On se bidonne tout du long de ce roman farceur qui n’a de polar que l’étiquette car il s’agit surtout de passer un très bon moment, plein de bonne humeur et de francs sourires, en compagnie de Dame Aguillon et de toute une galerie de personnages.
À commencer par l’académicienne Madeleine et le jeune gigolo Maxime.
Citons une interview d’Arlette Aguillon :
Madeleine est une synthèse d’Edmonde Charles-Roux, Liliane Bettencourt et Jane Fonda.
Maxime doit beaucoup, et jusqu’à son prénom, à un adorable petit élève que j’ai eu il y a une vingtaine d’années.
Et puis il y a Jasmine, la jeune ado passionnée de photo.
[...] Jasmine. L’ado dans toute son insolente verdeur : des jambes, des cheveux et un œil. Un seul. Noirs les cheveux, avec une mèche violette. Noir l’œil. Et barbouillé de noir gothique tout autour. Des jambes jusqu’aux oreilles. Elle a quatorze ans à tout casser.
L’auteure derechef :
Jasmine a le langage châtié d’une jeune voisine, le délicieux physique de l’une de mes petites filles et le caractère intrépide de l’autre (jusqu’à sa passion pour la photographie).
Alors un polar quand même ?
[...] — Si je comprends bien, c’est un roman policier ?
— Pas seulement, monsieur… pas seulement… Et elle repart de plus belle : de l’action, du suspense, mais aussi de l’amour et même du sexe.
Oui un polar, s’il l’on insiste un peu pour s’intéresser à la mince intrigue qui sert de prétexte à toutes sortes de rencontres puisqu’un serial-killer sème des cadavres à tous les ronds-points du village, au grand dam de la maréchaussée …
[...] — Chef ! Chef ! Le docteur dit que le pendu… c’est une femme !
— M’étonne pas, y a qu’une gonzesse pour foutre un bordel pareil !
[...] Résumons. Nous avons en effet plusieurs éléments récurrents : rond-point, suicide, corde, étiquettes, survêtements, objets personnels, crânes chauves ou rasés. Il faut trouver un mobile. Ou un rituel. Pourquoi éliminer une série de suicidaires en les étouffant avec un sac ? Pourquoi les tondre, leur enfiler un hideux survêtement, les numéroter, leur passer une corde au cou et aller les planquer dans des ronds-points ? Il est gravement dérangé, le bonhomme.
[...] Aussitôt, je redeviens journaliste : — C’est une femme ?
— Non. Un bonhomme. Un prof du collège.
Un mec ? Fait vraiment n’importe quoi ce serial killer !
À notre tour donc, on ne saurait trop vous recommander de franchir le pas de cette couverture qui cache bien son jeu, pour une savoureuse et amusante balade dans le Midi en compagnie de Dame Aguillon et de tous ses personnages.
[...] Quand tu vois les mannequins d’aujourd’hui, 1,80 mètre, quarante kilos, qui font la gueule avec leurs yeux cernés, leur coiffure en pétard, leurs genoux cagneux et leurs pieds en dedans montés sur des échasses, tu te dis qu’à cette époque les couturiers ne cherchaient pas à dégoûter les hétéros des femmes. J’aime bien les femmes en robe. C’est frais… aérien… mystérieux… Mais c’est rare.

Pour celles et ceux qui aiment les vacances dans le Midi.
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samedi 21 avril 2012

Un safari arctique (Jorn Riel)

Lectures givrées.

Ici même, on avait déjà parlé de Jørn Riel (il y a ... cinq ans déjà !).
Le nouveau petit bouquin que l'on vient de lire est de la même veine : Jørn Riel nous raconte des histoires invraisemblables venues du fin fond des terres glacées du Groënland.
Avec un tout petit peu moins de cocasseries potaches que dans le précédent ouvrage, Un safari arctique est un recueil de nouvelles, de racontars comme le dit l'auteur, truculentes, savoureuses, hénaurmes, ... à la dimension des landes désolées du pays.
Jørn Riel maîtrise parfaitement l'art de raconter une histoire. Et le plus souvent, il met en scène un personnage qui lui-même, se fait conteur pour ses compagnons. Cette mise en abyme est également celle du gars qui raconte l'histoire du gars qui lui a raconté ...
À chaque étape ou étage, l'histoire est, comme il se doit entre gens de bonne compagnie, embellie, enjolivée. Les fanfaronnades deviennent encore plus exagérées et les invraisemblances encore plus vraies. Si Tartarin n'avait pas été de Tarascon, il eut été de Fimbul ou de Bjørkenborg assurément.
L'histoire d'Emma par exemple, est extraordinaire : à plusieurs reprises, Jørn Riel nous donne le fin mot de l'affaire, la clé de l'histoire, mais non, rien n'y fait, comme les chasseurs du Groënland on a tellement envie de croire à cette jolie histoire qu'on se laisse emporter au fil des quelques pages et on se laisse surprendre par la chute qu'on nous avait pourtant déjà dévoilée. Chapeau !

Emma voyageait beaucoup. Elle se déplaçait de fjord en fjord, de cabane en cabane et de couchette en couchette. Dans certains endroits, son séjour était bref, dans d’autres, il pouvait durer des mois. Malgré les nombreuses expériences de toutes sortes, elle restait douce et candide, comme le jour où elle avait jailli de l’imagination de Mads Madsen. Ses joues de beignets aux pommes rougeoyaient comme le soleil d’août chaque fois qu’on lui présentait un nouveau fiancé, et ses yeux d’un bleu de glacier brillaient d’impatience en attendant que les négociations, après beaucoup de vives discussions, aient pris fin. La vie dans le nord-est du Groenland devint vite aussi passionnante pour Emma que pour les chasseurs. Les mois passèrent. Moins d’un an s’était écoulé qu’elle avait déjà fait le tour de la côte plusieurs fois. Elle passa le mois d’hiver le plus froid chez Valfred dans la Cabane de Fimbul. Ce fut pour la jeune fille une sorte d’état d’hibernation. Une longue période de repos dans la couchette supérieure de la cabane. De bon coeur, Valfred l’avait reprise au Comte qui, par erreur, l’avait achetée à Herbert contre douze bouteilles de vin à étiquettes et la moitié de la récolte de pommes de terre de l’année suivante.
– Est-ce qu’elle est pas un peu du genre olé olé ? demanda Fjordur, sentant à nouveau le doux bourdonnement sous les hanches.
– Emma change de partenaire comme nous autres nous changeons de chemise, avoua Siverts, c’est-à-dire à peu près une fois par mois.

La nouvelle qui donne son titre au recueil est également un morceau d'anthologie quand une riche et noble dame s'en vient chasser le bœuf musqué aux côtés de nos rudes gaillards, puants et barbus :

– Hé, hé, j’ai connu un machin comme ça autrefois. Une vraie dame que c’était, hé, hé, mais y a longtemps d’ça. Tout le monde regardait Valfred. Avoir connu une dame, c’était vraiment quelque chose. Peut-être qu’on pouvait profiter des expériences de Valfred.
– Et t’as connu combien de dames ? demanda Herbert.
– Ah, combien, combien ? Ça dépend, répondit Valfred, sibyllin. Il y a donc longtemps de ça, mais d’une façon ou d’une autre on se souvient quand même. Celle que j’ai connue avait un magasin de broderie à Gothersgade, une rue de Copenhague. Elle avait peut-être rien de particulier à voir, mais c’était une jolie petite chose et une dame surchoix. Elle avait une odeur particulière, et je crois que toutes les vraies dames sont comme ça.
– Quel genre d’odeur ? demanda Anton. Il était avide de s’instruire et n’avait que très peu de connaissance en matière de dames.
– Ouais, Anton, comment te faire comprendre ça ? Valfred se gratta la nuque. C’était un peu du genre de la lotion pour les cheveux du Comte, et puis un brin comme quand on fait bouillir du chou. Pas beaucoup, ça ne piquait pas le nez, juste un peu, vous comprenez. C’est parce que les dames, ça se lave tous les jours avec du savon, et après, ça s’asperge avec de l’eau de toilette ou des choses de ce genre.
– Mais le chou ? Anton était désireux d’en savoir plus. D’où il venait ?
– Je suppose qu’il venait de l’intérieur, mon ami, dit Valfred.

http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifQuelques petites nouvelles qui s'enchaînent et se répondent, sans vraiment se suivre mais quand même, qui brodent toute une galeries de portraits de ces chasseurs de peaux venus passer quelques hivers sur la banquise groënlandaise et qui ne repartiront peut-être jamais, trop heureux d'être là, seul(s) et loin de tout.
Dépaysement garanti : Jørn Riel a vécu plusieurs longues années au Groënland dans une base scientifique et désormais, comme le dit son éditeur, il 'décongèle' dans la jungle de malaisie avec en tête, tout plein d'histoires à raconter aux papous.


Pour celles et ceux qui aiment les histoires tout simplement.
10/18 édite ces 157 pages qui sont traduites du danois par Susanne Juul et Bernard Saint-Bonnet
Blanche-Neige en parle (à qui on a piqué le titre).

jeudi 20 janvier 2011

Double bonheur (Stéphane Fière)

Agent double bonheur.

Ce livre nous avait été proposé dans le cadre de l'opération Masse Critique par l'équipe de Babelio et les éditions Métailié.http://carnot69.free.fr/images/babelio.jpg
On a bien entendu saisi l'occasion de retrouver Stéphane Fière qu'on avait déjà croisé dans La promesse de Shanghaï.
Double bonheur raconte les aventures, toujours à Shanghaï, d'un jeune interprète français, à peine sorti de l'école et désormais au service du consulat.
C'est donc un lao wai, un singe blanc, un pébéa (petit blanc arrogant), un cochon rose, velu, grand et gras, bref un occidental.
On retrouve donc ici l'humour féroce de Stéphane Fière et son peu de compassion pour les pébéas.
Mais aussi tout son amour pour la Chine comme ici pour la cuisine de trottoir de la mère Zhao  :
[...] La patronne officie dans l'arrière-cour au milieu des flammes et des éclaboussures d'huile bouillante [...] les deux serveuses, Zifa et Shuiling, sont maintenant très gentilles avec moi, : des petites sœurs de la campagne, un mètre soixante au maximum, rondes, souriantes, alertes, avec de bonnes joues bien rouges, des nattes et des gros seins de laitières ; à mon arrivée elles hurlent voilà Xiao Li qui vient manger, je suis reconnu, j'ai l'impression de revenir à la maison [...] les clients autour, vieillards torses nus ou en pyjamas, chauffeurs de taxi, petits artisans, mingong se joignent à la conversation et les moments de la nuit passent, chaleureux, uniques ; on boit, on parle fort, on rote, on est rouges et transpirants, pressés les uns contre les autres sur les tables pliantes et les tabourets en bois, papier, pierre, ciseaux, je perds à chaque fois et ils remplissent mon verre à peine vidé, je suis là, au milieu, au milieu, au milieu d'eux, je ne suis plus tout seul et je n'ai pas envie de partir, pas envie de partir, je ne suis plus français, mais pas encore vraiment chinois [...]
La première partie du bouquin nous décrit par le menu la vie du consulat, de ses interprètes, des hommes d'affaires ou des universitaires venus chercher gloire et fortune à Shanghaï (et aussi quelques étudiantes peu farouches qui elles, sont à la recherche d'un passeport étranger).
Tout ce petit monde d'expat's est bien dérisoire : on couchaille ici ou là, on traficote autant qu'on peut et on arnaque un peu tout le monde. Pitoyable. Le portrait brossé par Stéphane Fière n'est vraiment pas reluisant et son “héros” n'en sort pas grandi.
À dire vrai, on a même trouvé cette partie un peu longuette(1) et on aurait aimé plus de belles pages comme celle de la cuisine de la mère Zhao.
À mi-parcours, François Lizeaux (c'est le nom de cet interprète peu héroïque) tombe amoureux, pour de vrai cette fois, d'une belle shanghaïenne An Lili. Une étoile montante dans la toute nouvelle vie affairiste chinoise : elle est rédactrice dans une revue de mode. Ils vont filer tous deux le parfait amour et s'enrichir peu à peu. La description de cette ascension sociale est beaucoup plus intéressante que les vilénies et bassesses du milieu consulaire et l'on suit l'évolution de ce jeune couple.
Jusqu'au jour où finalement, de petites enveloppes en gros pots de vin, la camarade Wen Zhunhen propose à François d'enregistrer les réunions du consulat ...
[...] Elle s'était mal fait comprendre. Travailler ensemble signifiait simplement collaborer avec elle pour lui fournir  des informations, des renseignements, un peu de documentation, rien d'extraordinaire crois-moi,  trois fois rien en fait, des broute-îles, des broute-îles, elle a précisé dans son français de fantaisie, juste un peu de veille, sur les comptes rendus de réunion que tu assistes camarade Li, mais pas dans tous les domaines rassure-toi, uniquement le nucléaire, le militaire et les nouvelles technologies.
Même si Stéphane Fière n'avait nullement l'intention de donner dans le thriller d'espionnage, on ne vous en dit pas plus mais assurément voilà qui est de la toute dernière actualité pour ceux qui ont suivi l'affaire Renault !
En somme, un bouquin réservé aux curieux de la Chine en général et de Shanghaï en particulier.
(1) : c'est sans doute nécessaire pour donner plus de poids au retournement final mais les longueurs de ce nombrilisme franco-français finissent par agacer, on était venu là pour les chinois ! pas pour les états d'âme d'un étudiant expatrié.

Pour celles et ceux qui aiment la Chine. Livre lu grâce à Babelio.
Les éditions Métailié éditent ces 351 pages qui datent de 2011.

vendredi 14 mai 2010

Les larmes de Tarzan (Katarina Mazetti)

L’amour dans la jungle moderne.

Après le succès blogoplanétaire du Mec de la tombe d'à côté - qui avait même été adapté en une très agréable pièce de théâtre -, la suédoise Katarina Mazetti remet le couvert.
Avec la même recette du couple impossible : Les larmes de Tarzan.
Cette fois, Tarzan est une mère célibataire, à moitié au chômage et pas du tout épilée.
Janne est le célibataire, plus jeune et pété de thunes, il est entouré de top-modèles et roule en Lamborghini.
Mazetti nous ressert donc un plat aux saveurs connues mais malheureusement cette fois-ci la sauce a du mal à prendre.
Autant la précédente salade sucrée-salée était épicée de multiples subtilités socio-culturelles entre la souris de bibliothèque et le garçon vacher, autant cette fois-ci, la suédoise verse dans le plat de résistance socio-économique. Du solide et du sordide. Si vous ne le saviez pas, apprenez enfin que mieux vaut être riche, célibataire et sans enfant que pauvre, divorcée et affublée de deux moutards.

[...] Quand j'étais petite, on dessinait les pauvres avec des vêtements rapiécés, des morceaux de tissu rajoutés de couleurs différentes, cousus avec de gros points. On utilisait la même technique pour dessiner des trolls. Pendant longtemps, je ne faisais pas trop la différence entre les trolls et les pauvres, je savais seulement que les pauvres étaient tristes et les trolls horribles.
Aujourd'hui je sais que nous, les pauvres, nous avons pas mal de choses en commun avec les trolls. Par exemple, les gens croient que nous n'existons pas.

Oui, bien sûr, Katarina Mazetti a toujours le même humour décapant et salutaire (salutaire pour ses héros comme pour ses lecteurs) mais cela ne suffit plus à nous emballer.
D'autant qu'elle semble hésiter tout au long du livre entre le conte de fées pour adultes (c'était le cas du précédent épisode) et la chronique sociale.
Comme si un arrière-goût amer et dérangeant parfumait le fond du plat.
La dernière partie de la non-histoire d'amour entre Janne et Tarzan confirme le côté désabusé de la chronique qui, paradoxalement, en devient d'autant plus intéressante.
Les seconds rôles prennent plus d'importance (la copine de Tarzan, son ex bargeot, et même la top-modèle de Janne) et Katarina Mazetti nous brosse un portrait sans concession des relations hommes-femmes de nos sociétés modernes (et cette fois aucun exotisme suédois pour nous tenir à distance).
Genre : les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars et chacun ferait mieux de rentrer chez soi.
Comme si, pour survivre dans notre jungle trop impitoyable, il n'existait que deux refuges : l'asile psy ou le couple. Le constat n'est pas tout à fait faux mais reste plutôt amer ...

Tarzan : [...] Ce serait si facile de me laisser couler dans tout ça. Poser le fardeau et me reposer un moment. Dix ans environ, pourquoi pas ?
Plus loin, Janne : [...] Le monde est rempli de gens qui restent ensemble pour d'autres raisons que parce qu'ils sont amoureux. On peut par exemple rester avec moi parce que j'ai une si belle voiture, tu l'as dit toi-même. Et je te promets de la changer tous les deux ans !

La suite du premier épisode est donc toujours une histoire d'humour mais plus vraiment une histoire d'amour.
Un livre qui sera plutôt réservé à ceux qui ont déjà visité la tombe d'à côté et qui veulent retourner en Suède.
Et un livre pour rappeler à ceux qui n'ont pas encore visité la tombe d'à côté qu'ils doivent se dépêcher !


Pour celles et ceux qui aiment les histoires de couples.
Babel édite en poche ces 277 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus.
D'autres avis sur Critiques Libres.

mercredi 3 février 2010

Les pingouins n’ont jamais froid (Andrei Kourkov)

Le manchot et les bandits.

En tout début d'année, on avait eu un petit coup de cœur pour Victor et son pingouin Micha.
A. et T. nous ont donc prêté la suite : Les pingouins n'ont jamais froid, du même ukrainien Andreï Kourkov.
Nous étions impatients de retrouver l'univers kafkaïen de cette Ukraine en complète perdition, l'humour et l'absurde des histoires de Kourkov. Impatients bien sûr des retrouvailles de Victor et de son inénarrable pingouin.
Las, Victor rencontre quelques difficultés pour retrouver son copain qu'il lui faut aller chercher au fin fond de la Tchétchénie.
C'est bien sûr prétexte à de savoureuses descriptions des mœurs et usages en vigueur dans cette univers post-soviétique totalement corrompu et pourri jusqu'à la moelle pour les siècles des siècles.

[...] Chaque pays est une sorte d'immense corps composé de milliers d'organes et de millions de petites cellules qui s'agitent en tout sens, les humains. Plus le corps est grand, moins il est sain. Il faut en permanence le traiter, l'opérer, anesthésier certaines parties en espérant ne jamais avoir besoin de recourir à une anesthésie générale. Cette crainte contribue à multiplier les anesthésies locales.

[...] Notre pays est immense, et les gens capables de penser et d'agir, ou simplement de penser, y sont bien trop rares. Un vrai désert intellectuel ! La quantité de problèmes dépasse largement la quantité d'hommes capables de les résoudre ...

Mais même si les bandits de la mafia russe ne sont pas manchots, le pingouin Micha se fait un peu désirer ...
Reste l'épisode en Tchétchénie, hallucinant, où Victor se laisse embrigadé dans une unité un peu spéciale qui a piraté un oléoduc pour alimenter un four crématoire où l'on brûle les cadavres encombrants : russes, tchétchènes, mafieux, la maison n'est pas regardante sur la marchandise qu'on lui confie. Le jeudi soir, on fait même nocturne avec ristourne sur les prix et les "clients" se bousculent ...

[...] Les jeudis, Siéva rayonnait. En fait, il était toujours content, mais le jeudi, à la veille du vendredi "qui rapportait", il s'animait encore plus. La nuit du jeudi au vendredi était toujours chargée en cadavres, car, suivant un usage instauré par Aza bien avant leur arrivée, c'était tarif réduit pour tous. Victor et Siéva ignoraient le montant de la remise, car les clients traitaient directement avec Aza, mais en tout cas il y avait plus de travail, donc plus de pourboires.

Les autres aventures de Victor (et sur la fin Micha) restent fidèles au ton cynique et désabusé de l'auteur mais sont quand même moins originales que celles du premier tome. Vous l'aurez compris : mieux vaut se concentrer sur le premier épisode.


Pour celles et ceux qui aiment encore les pingouins.
Seuils Points édite en poche ces 398 pages qui datent de 2003 en VO et qui sont traduites du russe par Nathalie Amargier.
D'autres avis sur Critiques Libres.