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jeudi 16 avril 2026

Le miroir brisé (Chris Brookmyre)

[...] Ça doit bien vouloir dire quelque chose.


Coup de cœur pour le roman policier le plus original et le plus surprenant du moment : deux enquêteurs que tout oppose - une cousine de Miss Marple et un clone de Harry Bosch - cherchent à élucider des crimes très semblables, en Écosse et en Californie.
Du moins c'est comme ça que ça commence, ensuite ... faudra vous débrouiller !

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (536 pages, mars 2026) :

L'écossais Chris Brookmyre, natif de Glasgow, fait partie du mouvement littéraire Tartan Noir comme ses compatriotes Ian Rankin ou William McIlvaney.
On le découvre ici avec son nouveau et spectaculaire roman : Le miroir brisé paru en mars.
Une intrigue tarabiscotée de celles qui vous font tout reprendre depuis la première page quand vous lu la dernière, qui place ce roman policier sur le podium des plus originaux de l'année.
La traduction de l'anglais (Écosse) est signée de Céline Schwaller.

Le pitch et les personnages :

Penelope Coyne, dite Penny, mène son enquête dans un petit village d'Écosse : c'est une bibliothécaire un peu désuète de plus de 80 ans dont la mémoire commence à vaciller mais encore bien alerte, et « son penchant pour les enquêtes amateur était connu de tous »
À l'autre bout du monde ou presque, nous voici à Los Angeles près des studios d'Hollywood, où le flic Johnny Hawke, 40 ans, enquête sur le vrai-faux suicide d'un scénariste, genre « c’est l’histoire de quelqu’un qui vole un scénario et tue le scénariste ».
Chris Brookmyre va nous balader d'un chapitre à l'autre, d'un enquêteur à l'autre, ...
D'un côté, une vieille dame élégante et compassée, très britannique, qui prend le temps de savourer son thé et pourrait bien être un clone de Miss Marple, celle d'Agatha Christie.
De l'autre, un flic ingérable de L.A. qui carbure au café et qui speede dans les rues d'Hollywood. Lui ce serait plutôt un cousin de Harry Bosch, celui de Michael Connelly.
Mais bien sûr on s'en doute, nos deux héros vont se retrouver (à l'occasion d'un mariage, mais pas le leur, hein !) et Johnny Hawke prend l'avion pour l'Écosse où il aura « l’impression d’avoir non seulement parcouru une longue distance, mais peut-être aussi remonté le temps. ».
« – Ouais, mais quand même : on s’est tous les deux retrouvés à ce mariage à cause du même type. Ça doit bien vouloir dire quelque chose. 
– Et rien de bon, je le crains, répond Penny. »
Ah quel sympathique duo que ces deux-là qui vont nous mener par le bout du nez de surprises en surprises.
« – Vous parlez comme une flic. Quand vous dites que vous êtes bibliothécaire, ça serait pas une sorte de bibliothécaire de la police ? 
– Non.
– Dans ce cas, qu’est-ce que vous faites avec Hawke ? 
– C’est compliqué. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Toute le charme de ce roman réside dans ce duo impossible d'enquêteurs, dont les personnalités sont diamétralement opposées. Cela se reflète jusque dans le style des premiers chapitres alternés, où l'auteur va même jusqu'à exploiter les temps conjugués : le percutant présent d'action pour Johnny, le tranquille passé de narration pour Penny, c'est plutôt savoureux et réalisé de main de maître. On s'en aperçoit à peine tant c'est naturel.
Tout cela aurait pu n'être qu'un brillant exercice de style, une jolie prouesse littéraire, si le génie narratif de Brookmyre, un habitué des entourloupes et des paradoxes, n'avait pas été de la partie.
L'auteur rend même hommage à un roman de l'italien Italo Calvino : Si par une nuit d’hiver un voyageur, « c’était un roman intriguant mais déroutant dans lequel chaque chapitre semblait appartenir à un livre complètement différent ».
Son bouquin est d'ailleurs truffé de références à la littérature anglo-saxonne, de Jane Austen à James Joyce, de quoi inciter le curieux a pianoter régulièrement sur google.
 En Californie comme en Écosse, nous voici dans le monde de l'édition, des livres, des jeux vidéos, des scénarios, ... Bref, des fictions en somme. 
Alors « je vous conseille de ne pas vous laisser distraire par ce qui est étrange au point de perdre de vue ce qui est simple et factuel », car les choses vont se compliquer rapidement et s'emberlificoter à loisir, même si « c’est toujours la même histoire ».
« – Je vous rappelle qu’il faut se méfier des coïncidences étranges , dit-elle. De plus, même quand une coïncidence n’est pas une coïncidence, il ne faut faire aucune supposition concernant ce que vous en déduisez. Est-ce l’histoire qui se répète, ou quelqu’un s’inspire-t-il de l’histoire pour la recréer ? Et si oui, dans quel but ? »
Alors, ça vous aide ? Ok pas vraiment, un autre indice peut-être : « dans les classiques du roman noir, la personne qui engageait le détective privé était en général le meurtrier ». Mouais, pas vraiment mieux ...
C'est donc l'histoire d'un scénario volé, de deux vrais-faux suicides qui se ressemblent beaucoup trop, d'un livre retrouvé trop souvent, de deux énigmes de la chambre close, d'une double enquête qui se reflète en miroir, tout est dans tout et réciproquement, le refrain est connu et le lecteur, ravi, se laisse balader sans n'y rien comprendre (nos deux enquêteurs non plus, je vous rassure) !
 Des livres qui évoquent des livres, des mises en abyme, on en a lus et relus. Mais là, chapeau l'artiste, faut reconnaître qu'avec Chris Brookmyre c'est puissance 4 ! Carrément de la récursivité ! 
Son intrigue est une belle construction intellectuelle (brillamment maîtrisée jusqu'aux toutes dernières pages pour une fin très élégante) et portée par l'humour et le charme de son duo d'enquêteurs vraiment très attachants.
Si bien qu'on voudrait parler pendant des heures de ce roman et de son intrigue, mais justement le paradoxe ultime c'est qu'on ne peut rien en dire ! Ou si peu, sous peine d'en dévoiler les perspectives. 
Alors taisons nous et à vous de jouer !
Bon voyage de l'autre côté du miroir ...

Pour celles et ceux qui aiment les tours de passe-passe.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 4 mars 2025

Submersion (Iwan Lépingle)


[...] La mer nous a poussés loin du rivage.

Polar celtique et familial à l'époque où bientôt les 'méga marées' repousseront les habitants loin du rivage. Avec de beaux dessins d'architecture 'brutaliste'.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, l'album (128 pages, octobre 2024) :

On ne connaissait pas encore Iwan Lépingle qui signe le scénario et les dessins de cet album : Submersion publié chez Sarbacane
Un autodidacte qui a commencé sa carrière chez les Humanoïdes Associés et qui est surtout un amateur de grands espaces et de voyages.
Cette fois il ne nous emmène pas très loin, tout au nord de l'Écosse mais à une époque (vers 2045) où les marées géantes auront commencé à noyer les côtes.

♥ On aime :

Quelques bonnes raisons de découvrir cet album ?
 Pour l'ambiance de ce petit polar celtique dans un décor qui paraît presque normal. Presque.
Si le scénario évoque bien des 'méga marées', ce n'est pourtant pas un récit post-apocalyptique, encore moins un film catastrophe. De temps à autre apparaît ici ou là, un bâtiment déserté, une zone inondée, des bungalows que l'on recule un peu plus loin, des pêcheurs qui sont devenus cultivateurs d'algues, ... Bref, les changements futurs qui nous attendent sûrement, patiemment et sans esbroufe.  
 Pour le dessin qui s'apparente à la ligne claire franco-belge avec des aplats de couleurs aux teintes orangées, aux ombres bleutées. Des personnages dont les visages sont parfois taillés au couteau. Et puis surtout ces bâtiments, cette architecture brutaliste (c'est à la mode en ce moment !), ces belles perspectives fuyantes (Iwan Lépingle dessine tout cela sans assistance logiciel).
 Pour l'intrigue enfin de cet agréable roman policier qui fait la part belle aux histoires de famille.

Les personnages :

Non loin d'Inverness, il y a là les trois frères Calloway. 
En fait, il n'en reste plus que deux : Wyatt, le plus jeune, c'est tué en voiture il y a 6 mois sur une grande ligne droite, peut-être après avoir bu une pinte de trop. 
Badger et Travis ont un peu de mal à s'en remettre, Travis est persuadé que ce n'était pas un banal accident.
Il y a là aussi Jenny, la femme de Wyatt, et leur fils Kyle.
Et puis un black, Joseph, un garagiste à la réputation de ... garagiste, donc pas très apprécié de ses clients.
Lors d'une soirée chez des amis, "Travis a entendu le petit truc qu'il attendait, la petite info qu'il lui fallait pour démarrer la machine à embrouilles".

Le canevas :

Vers 2045, la mer a repoussé les habitants loin du rivage. La pêche ne donne plus rien et il faut se contenter de cultiver et ramasser des algues. Il faut rehausser régulièrement les digues et déménager les baraquements toujours plus loin.
[...] La mer nous a poussés loin du rivage. Nous lui avons abandonné nos maisons. Nous avons vidé les lieux. Quand elle a monté et monté encore, elle a léché les murs qui nous avaient vu grandir. Elle les a grignotés méthodiquement, comme une bête affamée qui serait venue se délecter de nos vies d'avant et les engloutir à jamais.
Travis reste accroché obstinément au passé : il n'arrive pas à faire le deuil de son frère Wyatt, tout comme il n'arrive pas à s'habituer à la nouvelle vie que la mer envahissante impose aux habitants, à un littoral qui devient inhabitable, recule d'année en année et redevient sauvage. 
Travis s'emporte un peu trop rapidement, mais ne dit-on pas que ce n'est qu'après la colère que vient l'acceptation ?

Pour celles et ceux qui aiment la mer, même lorsqu'elle devient envahissante.
D’autres avis sur Babelio ou la BDThèque.
Livre lu grâce aux éditions Sarbacane (SP) avec quelques planches.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.
La Mouette Hurlante a interviewé Iwan Lépingle à propos de cet album.

lundi 3 février 2025

Minuit à l'ombre (Ian Rankin)


[...] Pas de justiciers masqués dans ce Gotham.

Surprise ! L'inspecteur John Rebus se retrouve derrière les barreaux ! Pas facile de mener une enquête quand on est "à l'ombre", là où les flics ne sont généralement pas les bienvenus.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (352 pages, février 2025, 2024 en VO) :

Cela fait bien trop longtemps qu'on n'avait pas remis les pieds sur les terres écossaises de Ian Rankin, un auteur bien établi dont la renommée n'est plus à faire. Pour reprendre contact, il nous a donné rendez-vous à Minuit à l'ombre.
Traduction de l’anglais (Écosse) par Fabienne Gondrand.

♥ On aime :

 Ian Rankin fait preuve d'un sacré culot dans sa capacité à se renouveler : après avoir failli mettre son flic John Rebus à la retraite, le voici qui le met carrément en prison
Et c'est depuis son quartier de sécurité à Saughton que l'inspecteur va devoir mener son enquête ! Voilà pour le moins, un cadre original !
[...] Elle pensait souvent à Rebus, entre les visites hebdomadaires et les conversations téléphoniques occasionnelles. Il ne cessait de maigrir, la peau de son cou et de ses joues était lâche et il avait perdu le peu de couleur qui lui restait. Il plaisantait au sujet de son incarcération, mais ils savaient l’un comme l’autre que malgré toute l’ingéniosité et l’instinct de Rebus, Saughton était un endroit dangereux pour un ancien flic.
 Les intrigues de Ian Rankin sont souvent arides et complexes. John Rebus navigue dans les bas-fonds d'Édimbourg avec l'aisance acquise par son expérience, mais le lecteur peut parfois se sentir perdu dans ce dédale de personnages. Les gentils et les méchants se côtoient de près, et les frontières entre les deux sont souvent floues. Certains méchants ont un charme indéniable, tandis que d'autres gentils ne sont pas aussi sympathiques qu'ils en ont l'air. 
Le lecteur devra donc rester concentré sur ce récit s'il veut en savourer toute la complexité !
 Fidèle à ses habitudes, Rankin dissèque sa société écossaise avec une précision d'entomologiste et c'est à cela que lui servent ses nombreux personnages. Un zoologue qui étudie une fourmilière où justice et morale n'ont pas vraiment droit de cité car "il n’y a pas de place pour des justiciers masqués dans ce Gotham".

Les personnages :

Les carrières policières de John Rebus et de sa collègue au prénom de rose imprononçable, Siobhan Clarke, s'étaient quelque peu éloignées au fil des épisodes. Mais cette fois, on a le grand plaisir de les retrouver, à un détail près : lui est dedans, elle se trouve dehors.
Et même en prison, même s'il accuse son âge, John Rebus reste une tête brûlée ingérable mais au flair infaillible.
Mais l'ombre de Malcolm Fox rôde toujours !

Le canevas :

Surprise donc : John Rebus se retrouve en prison (pour homicide sur la sinistre personne de Cafferty) en attendant son procès. 
Comme le hasard fait bien les choses (c'est pas tous les jours qu'on a un flic dans le "quartier"), le malfrat de la cellule d'en face est sauvagement poignardé dans la nuit. 
S'agit-il d'un règlement de comptes entre les gangs de Christie et de Hanlon ? Un maton a-t-il été soudoyé pour ouvrir la cellule ?
[...] Christie était du coin et avait du pouvoir, mais Harrison bossait pour Shay Hanlon et ce dernier, moins connu, était auréolé d’un mythe. Tout le monde savait ce dont Darryl Christie était capable, mais le potentiel de Hanlon restait du domaine du fantasme.
John Rebus va devoir jouer les Rouletabille pour élucider ce meurtre en cellule verrouillée et il va avoir "du mal à trouver la solution à l’énigme de la clé magique".
Dans le même temps, Siobhan Clarke enquête sur la disparition d'une jeune fille, Jasmine : fugue ? enlèvement ? affaire de mœurs ?
[...] — On a écumé villes et campagnes pour la retrouver, plaida Carmichael. Elle n’a toujours pas utilisé sa carte de crédit ou son téléphone.
— Et donc ? Jasmine est une tueuse implacable ou une victime terrée on ne sait où dans la cave d’un psychopathe ?
Les deux enquêtes, celle du dehors et celle du dedans, ont-elles un lien ? 
Le lecteur avisé devine que les deux affaires vont forcément se croiser à un moment ou un autre : Ian Rankin est réputé pour savoir tisser des connexions improbables entre les personnages de ses intrigues.
Mais pendant ce temps, John Rebus joue sa survie en prison où les flics sont rarement les bienvenus ...

La curiosité du jour :

Il n'est jamais trop tard pour apprendre comment prononcer le très irlandais prénom de Dame Clarke : Siobhan qui devrait donner quelque chose comme Shivônne [clic] et qui évoque la fleur, la 'rose'.

Pour celles et ceux qui aiment les huis-clos.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions JC. Lattès - Le Masque (SP).
Ma chroniques dans les revues Benzine et ActuaLitté.

dimanche 3 mars 2024

Retour de flamme (Liam McIlvanney)


[...] Quelqu’un voulait que cet homme souffre.

L'auteur, le livre (592 pages, mars 2024, 2022 en VO) :

On ne connaissait pas encore Liam McIlvanney, un écossais qui vit en NZ.
Mais on connaissait déjà son traducteur : David Fauquemberg, l'auteur de Bluff, roman lu en 2019 (qui se passait non loin de la NZ justement), auquel on avait décerné un de ces coups de cœur dont nous sommes un peu avare.
Bref, nous voici partis pour ce Retour de flamme, qui passe à un cheveu du coup de cœur.
On vous conseille quand même de commencer par l'enquête précédente, Le Quaker (malheureusement pas lu ici), auquel il est fréquemment fait référence dans ce second épisode.

On aime beaucoup :

❤️ On retrouve chez McIlvanney tous les thèmes chers à son compatriote Ian Rankin au point de se demander si ce ne serait pas leur région, cette fameuse Strathclyde entre Edimbourg (le fief de Rankin) et Glasgow (celui de McIlvanney), qui les inspire tous deux : compromissions policières, mafieuses, politiciennes ou affairistes, guerre des gangs, ...
❤️ On apprécie l'intrigue à tiroirs, riche et complexe, construite peu à peu par McIlvanney qui possède parfaitement l'art de dessiner des personnages aux histoires sombres et denses, les bons comme les méchants. Tout cela nous emportera bientôt dans un long et superbe dénouement, quand tous les fils seront peu à peu dénoués, quand une justice presque divine sera rendue dans ce pays tiraillé entre deux églises.
[...] Avant même ses trois ou quatre ans, Chisholm avait été capable de deviner, au bruit de la clé dans la serrure, le degré d’ivresse exact de son père et combien lui-même devait avoir peur.

Le pitch :

Comme chez Rankin avec le tandem Rebus/Siobhan, nous voici avec un duo de flics : Duncan McCormack et une jeune collègue Liz Nicol.
McIlvanney y ajoute une touche toute personnelle puisque son enquêteur fétiche ... est gay. Mais nous ne sommes qu'en 1975 et ce n'est pas franchement dans l'air du temps.
D'autant que McCormack n'est plus trop bien vu de ses collègues après avoir dénoncé la corruption d'un grand chef à plumes ... Ça non plus ça ne se fait pas, à Glasgow, en 1975.
[...] McCormack est devenu célèbre pour avoir démasqué la trahison d’un haut gradé, mais ses collègues n’ont pas apprécié.
[...] Tous les autres savaient ce qu’il était : un type qui dénonçait ses collègues policiers. Qui lavait leur linge sale en public. Un mouchard. Une balance.
Ça démarre avec l'incendie d'un entrepôt qui fait quelques malheureuses victimes collatérales, et la découverte un peu plus loin d'un cadavre salement amoché et torturé.
[...] –  Ça n’a pas été une mort facile, inspecteur. Quelqu’un voulait que cet homme souffre. Et il a souffert, aucun doute là-dessus.
[...] On l’avait torturé avant de l’assassiner et de le balancer dans cette décharge. Le degré de préméditation et de planification suggérait que le tueur avait déjà fait ça. Ou allait le refaire.
Tout cela sent le règlement de comptes entre gangs, sauf que McCormack et son équipe, qui n'entendent pas se contenter des porte-flingues, ont bien du mal à coincer les chefs de bande, les caïds de Glasgow.
Quand une bombe explose devant le pub de l'un des gangs, certains invoquent même les fantômes de l'IRA.
Mais nous sommes en Ecosse, dans le Strathclyde, à Glasgow et les choses vont donc s'avérer bien plus complexes. L'intrigue bâtie par McIlvanney est particulièrement riche, matière d'un sacré bouquin, très noir.
[...] –  C’est Glasgow, répliqua McCormack. On n’est pas trop du genre à réconforter. 

Pour celles et ceux qui aiment les whiskies écossais.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Métailié (SP).
Mon billet dans 20 Minutes.

vendredi 9 septembre 2022

L'accident de l'A35 (Graeme Macrae Burnet)

[...] Désespérément et agréablement démodé.

Après La disparition d'Adèle Bedeau, on avait hâte de retrouver le rythme paisible et provincial de l'écossais Graeme Macrae Burnet qui place ses romans dans une petite bourgade de l'est de la France, dans une ambiance surannée et d'apparence tranquille, à la Simenon.
C'est aussi le spécialiste des vraies fausses préfaces qui cherchent à berner le lecteur avant même le début de l'intrigue.
Nous voici donc à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde, où l'on retrouve George Gorski, un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
Le village borde l'A35 qui le relie à Strasbourg et l'on va déambuler d'une ville à l'autre au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, où les longues descriptions minutieuses, nourries de détails insignifiants, filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable.
Une nuit, un notable de Saint-Louis est victime d'un accident sur cette autoroute et l'on ne sait pas trop d'où il revenait ni ce qu'il allait faire en ville à ces heures peu chrétiennes : pour les beaux yeux de la veuve, l'inspecteur Gorski va prendre sur son temps pour éclaircir cette affaire qui n'en est pas une, où il n'y a pas de crime à élucider ni de coupable à chercher, peut-être juste quelques secrets de province à découvrir.
[...] Personne ne regardait jamais un flic de travers à un enterrement. Dans un mariage, la présence d’un policier jetait un froid ; à des funérailles, ça semblait tout à fait pertinent.
L'auteur prend son temps pour brosser son portrait acide de la petite vie bourgeoise de province.
[...] C’est considéré comme une grande infortune que d’avoir une fille trop jolie ou un fils trop intelligent. À Saint-Louis, comme dans tous les trous perdus de province, les habitants sont plus à l’aise avec l’échec. Le succès ne sert qu’à rappeler aux autres leurs propres déficiences et doit donc être vivement condamné.
[...] La vie conjugale était assez monotone, mais Lucette avait l’air heureuse. Les escapades à la campagne cessèrent vite, et Lucette s’adapta à son rôle, qui était autant celui de dame de compagnie de sa belle-mère que d’épouse.
Un roman qui n'est pas vraiment un policier, des personnages aux vies étriquées, l'ambiance étouffante d'une bourgade de province.
Et un auteur qui se joue de ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
D’autres avis sur Bibliosurf.

vendredi 14 octobre 2016

Tels des loups affamés (Ian Rankin)

[...] Je vais te tuer pour ce que tu as fait.

Après avoir réveillé le chien endormi, nous voici Tels des loups affamés, avec un nouveau Ian Rankin entre les mains.
Un Rankin dont l'écriture a (depuis déjà quelques épisodes) atteint un joli rythme de croisière : des intrigues denses et complexes, des personnages épais et travaillés (John Rebus partage désormais le devant de la scène avec les inspecteurs Clarke et Fox) et surtout, des dialogues riches et soutenus qui savent attiser la curiosité et la sagacité du lecteur (un peu à la Connelly). Bref, de la belle ouvrage.
Rankin a su donner à sa série, un nouveau souffle avec un John Rebus qui a (pour notre plus grand plaisir) un peu de mal à prendre sa retraite pour se consacrer à la pêche dans les lochs.
L'ancien inspecteur se découvre même des talents bien cachés de père et tente de renouer maladroitement quelques liens avec sa fille (tout comme le Wallander de Mankell ou le Erlendur de Indridason).
Nous voici plongés en pleine guerre des gangs alors que ceux de Glasgow viennent même de débarquer dans la calme Édimbourg.
[...] Le monde des gangsters était le monde du capitalisme. Il fallait créer des marchés, les soutenir et les développer, en éliminant toute la concurrence.
[...] Nous aurons tous droit à des fauteuils au premier rang. Faites-moi confiance, Édimbourg n’a aucune idée de ce qui va lui tomber dessus.
Mais jusqu'ici personne ne pensait que cette agitation allait réveiller quelques sombres fantômes oubliés de tous. Soigneusement oubliés. Profondément enfouis dans le passé.
[...] Quelques jours auparavant, une main avait glissé le billet par la fente de sa boîte aux lettres. Il le déplia et examina une nouvelle fois les mots qui y étaient écrits : JE VAIS TE TUER POUR CE QUE TU AS FAIT. Mais qu’est-ce qu’il avait fait, Cafferty ?
[...] Ce n’est pas un vulgaire nid de guêpes que vous allez libérer, vous autres, mais une pièce remplie de serpents. Rien n’a filtré, tout le monde s’est tu. Pas un bruit.
Et les fantômes que John Rebus va déterrer vont faire quelque bruit ...
[...] Le petit ricanement étouffé que lâcha Rebus n’avait strictement rien de drôle.
— Je suis tellement abasourdi que je ne trouve plus rien à dire.
— Peut-être que je n’aurais pas dû t’en parler. Peut-être aussi que j’interprète beaucoup trop de choses, à force de voir des fantômes là où il n’y en a pas.
— Peut-être.
On chipote, on chipote, mais cet épisode nous a tout de même paru un petit cran en-dessous de l'excellent Chien endormi, peut-être à cause d'une mise en place un petit peu longuette (là où justement le précédent démarrait sur les chapeaux de roues).
Ah, et on a quand même fait l'effort (enfin) de chercher comment pouvait se prononcer le très écossais prénom de Dame Clarke : Siobhan qui donne quelque chose comme Shivônne [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les flics en pré-retraite.
D'autres avis sur Babelio.

samedi 20 août 2016

Le livre des âmes (James Oswald)

[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit !

Cet été sera pour nous celui des séries écossaises post-Rankin : celle (excellente) de Gordon Ferris et de son journaliste-détective d'après-guerre, et celle (plus étrange) de James Oswald, à la fois éleveur de moutons et auteur ayant fait ses débuts dans le fantastique avant de s'attaquer au rayon polar.
Après une savoureuse Mort naturelle, voici la nouvelle enquête de l'inspecteur Tony McLean : Le livre des âmes ... tout un programme !
Ça commence plutôt bien avec l'enterrement d'un tueur en série, trucidé en prison après avoir été coffré par McLean il y a quelques années. Celui qu'on surnommait Le tueur de Noël repose désormais six pieds sous terre. De quoi se réjouir.
Sauf que ...
[...] — Tu m’écoutes ?
— Excuse-moi, Emma… J’essaie juste de reprendre mes esprits. Tu disais ? Ah, oui ! Pourquoi tes collègues me haïraient-ils ?
— Parce que c’est le soir de Noël. En principe, il est interdit de découvrir des crimes ce jour-là. C’est une règle non écrite…
[...] Enlevée, séquestrée durant environ une semaine, violée et enfin égorgée avec un couteau bien aiguisé. Le cadavre lavé, puis placé dans l’eau sous un pont…
De nouveaux meurtres sont commis, similaires en tous points ...
[...] — Vous allez bien, Tony ? On dirait que vous venez de voir un fantôme.
[...] — Le Tueur de Noël…, lâcha-t-il soudain.
— C’est impossible, Bob. Il est mort. Je viens d’assister à ses funérailles.
Vraiment ? Si fou que ce fût, McLean avait comme un doute… 
Le tueur de Noël est-il vraiment mort et enterré ? A-t-il fait un adepte ? Était-il finalement innocent ?
Ou bien serait-ce ce sulfureux Livre des âmes, le liber animorum qui aurait pris possession d'un nouveau serial-killer ?
[...] — Le livre ? C’est de lui que tu parles ? L’ouvrage que mentionnait Anderson ? Le Livre des Âmes ?
[...] On ne lit pas le Liber Animorum. C’est lui qui vous lit ! Il soupèse votre âme et, s’il lui trouve des défauts, il la dévore. Ce qui reste ensuite, c’est le mal à l’état pur. Une personne insensible aux remords.
Je ne sais si c'est imputable au manque d'attention des lectures estivales, mais cet épisode m'a paru plus pesant que le précédent : l'intrigue principale tarde à se structurer et surtout, les démêlés de l'inspecteur McLean avec sa hiérarchie se font un peu trop insistants.
Même le petit côté fantastique, marque de fabrique de l'auteur, semble moins subtilement dosé que dans Mort naturelle, comme si Oswald lui-même n'y croyait qu'à moitié.

Pour celles et ceux qui aiment les grimoires.
D’autres avis sur Babelio.

vendredi 5 août 2016

Les justiciers de Glasgow (Gordon Ferris)

[...] Qui serait le prochain ?

Après La cabane des pendus, retrouvons à nouveau l'écossais Gordon Ferris pour un nouvel épisode des aventures et enquêtes de Douglas Brodie, mi-journaliste mi-détective privé.
Avec toujours cette ambiance très particulière (et fort bien décrite), d'un passé pas si lointain, dans l'immédiat après-guerre, lorsque la Grande-Bretagne se remet à peine de ses blessures et que les valeureux soldats de Sa Majesté retrouvent un pays qui n'a plus grand chose à leur offrir.
Dans ce Glasgow post-industriel qui se relève à peine des bouleversements de la guerre - celle qui apporta richesse pour quelques uns et misère pour beaucoup d'autres - une étrange épidémie frappe la ville ...
[...] La peste bubonique commence par une piqûre de puce. La grippe espagnole par un éternuement. À Glasgow, la vague de meurtres et de mutilations commença de façon assez banale et, à l’instar d’une piqûre de puce, fut à peine remarquée sur le moment.
[...] Ces lettres, cet avertissement… vous pensez qu’on devrait prendre ça au sérieux ? Que j’aurais intérêt à creuser la question ?
– Oui. Il se passe quelque chose. Peut-être même quelque chose de gros.
[...] Elles ne semblaient viser que des ordures notoires, ce qui les rendait populaires – sauf dans le camp de ceux qui en faisaient les frais.
[...] On parlait de plus en plus des agressions. D’autres crapules furent rouées de coups. Apparemment, le passe-montagne faisait fureur.
[...] Des individus avaient décidé de contourner l’usante bureaucratie des tribunaux pour châtier directement les malfaisants.
[...] Se faire justice soi-même était mal. Sauf quand cela apparaissait comme la meilleure solution.
Un petit gang cagoulé joue les Robins des bois écossais et signe ses forfaits salutaires Les marshalls de Glasgow.
Au cœur de  l'enquête on retrouve donc l'ex-flic Brodie, mi-journaliste, mi-détective, accompagné de son amie avocate Samantha.
L'impertinent Brodie mène l'enquête avec une longueur d'avance sur les flics : Les justiciers de Glasgow utilisent le journaliste comme tribune publique.
[...] Vous êtes d’une insolence rare, Brodie. Elle vous tuera un jour.
[...] Vous ne seriez pas un genre de doublure de la Faucheuse, Brodie ? Partout où la mort frappe, hop ! vous apparaissez.
[...] « On dirait que vous avez le don de vous attirer des ennuis, Brodie. » À force de me l’entendre répéter, j’allais finir par y croire.
 [...] En fait, vous avez réussi à énerver tout le monde, Brodie. À ce point-là, ça confine au génie.
Mais tout cela n'est pas aussi simple qu'il y paraît et il ne suffit pas de laisser les Marshalls nettoyer la ville de sa pègre. Brodie se retrouve bientôt embringué dans une affaire qui sent la corruption à plein nez.
[...] À Glasgow – où des décennies de surpopulation avaient donné naissance aux pires quartiers de taudis de l’Europe –, les pères de la ville nourrissaient des rêves grandioses. Ayant entendu dire que les Français avaient du style, ils voulaient rendre hommage au Corbusier ici, dans le Nord.
[...] On va transformer cette ville en paradis des travailleurs. On va raser les taudis et construire des appartements ultra-modernes.
Cette série d'enquêtes de Gordon Ferris est sans hésitation notre préférée du moment.
Le décor d'après-guerre, la description de l'Écosse, l'ambiance journalistique, l'arrière-plan social, font de ces polars des bouquins diablement intéressants.
La plume de Ferris (manieur de mots et visiblement frère d'encre de son héros) est toujours aussi vive, mordante, fluide et c'est un plaisir de lire sa prose qui prend parfois des accents naïfs de Rouletabille pour citer ensuite les poètes écossais.
Une série à découvrir sans tarder et sans hésiter, à savourer dans l'ordre, de préférence, car même si les histoires sont indépendantes, l'évolution des personnages et notamment celle des relations complexes entre Sam et Brodie y gagne en épaisseur.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

mercredi 6 juillet 2016

De mort naturelle (James Oswald)

[...] Les démons existent peut-être, au fond.

À l'heure où l’Écosse quitte le continent un peu contre son gré, il semblerait que les voix littéraires s'y fassent entendre de plus en plus nombreuses.
Ian Rankin n'y prêche plus seul et après Gordon Ferris, voici donc James Oswald.
Un auteur qui sait saluer ses pairs :
[...] Assis sur une chaise en plastique inconfortable, un agent en uniforme montait la garde devant la porte d'une chambre. Histoire de tuer le temps, il lisait un roman de Ian Rankin.
Selon son éditeur : James Oswald est un auteur pas comme les autres. Fermier le jour, écrivain la nuit, il élève des vaches et des moutons en Écosse. D’abord autopublié, il a connu un succès fulgurant dès ses débuts. De mort naturelle est la première enquête de l’inspecteur McLean.
Depuis des années, les auteurs de polars nous ont habitués aux intrigues policières minces et épurées, préférant se consacrer tantôt aux personnages, tantôt aux ambiances sociales ou historiques. C'est devenu la mode pour le genre noir.
Avec cette Mort naturelle au contraire, James Oswald a délaissé ses moutons pour nous concocter un riche polar où s'entremêlent non pas une mais bien plusieurs énigmes policières.
La momie poussiéreuse d'un sale meurtre des années 40, une série de cambriolages, la cohorte des victimes d'un serial-killer (ou d'une série de killers ?) et même les histoires personnelles de l'inspecteur McLean que l'on cherche visiblement à compromettre :
[...] — On dirait bien de la cocaïne, monsieur… Pour être sûr, il faudrait un kit d’analyse, mais si vous ne gardez pas votre talc dans la chasse, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Et ça représente du fric ! Quelque chose comme dix mille livres. Qui peut investir ça pour vous compromettre ?
Tout ce montage savant et complexe finira par s'imbriquer étroitement et s'expliquer habilement mais commence par une découverte macabre ...
[...] — Vous avez découvert un cadavre dans la maison ? s’écria soudain Emily Johnson, qui venait de comprendre.
— Désolé de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. Mais oui, c’est ça. Une jeune femme, cachée dans une pièce murée de la cave. Tuée après la fin de la guerre, d’après nous.
— Tout ce temps… soupira Mme Johnson.
[...]— Comment est morte cette femme ?
— Contentons-nous de dire qu’elle a été assassinée, et oublions les détails…
Le lecteur, moins chanceux que Mme Johnson, aura eu droit aux détails ... qui ouvrent le bouquin de façon plutôt brutale.
Il aura même droit à un zeste de fantastique particulièrement bien géré et maîtrisé (pourtant on n'est pas trop fan) jusqu'à un dénouement plutôt original.
Sûr de son coup et maîtrisant parfaitement son bouquin, James Oswald se paie même le luxe de donner à ce lecteur quelques (toutes petites) longueurs d'avance sur le flic : la lecture en devient vraiment savoureuse.

Pour celles et ceux qui aiment les diseuses de bonne aventure.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 29 mai 2016

La cabane des pendus (Gordon Ferris)

[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Jusqu'ici, le seul kilt à émerger des brumes pluvieuses de Calédonie lorsqu'on évoquait le polar écossais, était celui de Ian Rankin.
Il faudra compter désormais avec les couleurs du tartan de Gordon Ferris.
La cabane des pendus est une fort agréable découverte.
Peut-être d'abord parce que l'on plonge dans un passé pas si lointain, en Grande-Bretagne, dans l'immédiat après-guerre, lorsque le pays et ses hommes se remettent à grand peine de leurs blessures.
[...] Après dix-neuf opérations des mains et du visage, il avait encore l’air d’un ouvrage assemblé par une couturière manchote.
[...] Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais fatigué à ce point. Fatigué de la guerre et de l’amertume qui avait suivi. Fatigué de Londres et de la colère sans visage d’une ville dévastée, rationnée en nourriture et en espoir.
[...] Cela rappelait de manière inquiétante les années 30, la Dépression et les marches de la faim. Où étaient les lauriers et les fruits de la victoire ?
Une Grande-Bretagne à la Dickens.
Bonne surprise encore, parce que le style renoue avec celui en vogue à l'époque, celui des privés.
Ici notre héros est un ancien flic, un bientôt journaliste, et l'écriture a ce petit parfum délicieusement rétro, où le 'je' met en scène ce détective un peu tête brûlée, un peu inconscient, un peu naïf, toujours prêt à prendre des coups, ceux des malfrats comme ceux des flics, et bien sûr à sauver la blonde qui va avec l'histoire.
Des détectives qui ont un don inné pour s'attirer les pires emmerdes, n'écoutant que leur conscience irréprochable ou presque et leur cœur immense ou presque, des chevaliers en quelque sorte.
Dans la même veine détective+rétro, on se rappelle le québécois Maxime Houde lu tout récemment.
[...] J’avais secoué le nid de frelons, il en résulterait quelque chose qui jouerait peut-être en ma faveur. D’un autre côté, je pouvais tout aussi bien me faire piquer. À mort.
[...] Vous avez tiré sur un homme !
— Dans son pied.
— Vous avez tiré sur lui. Vous avez ensuite traîné dehors par la peau du cou le plus gros gangster de Glasgow, en le menaçant d’une arme ! Et vous l’avez réduit à vous implorer de le laisser en vie ! Tous les criminels, meurtriers, trafiquants de drogue et Dieu sait quoi d’autre de la ville sont en ce moment à votre recherche ! Pour vous écorcher vif et planter votre tête sur une pique dans Trongate !
[...] Je haussai les épaules et souris aussi humblement que possible.
[...] Rétrospectivement, c’était en effet pure idiotie de ma part. Le genre de conduite qui vous vaut la croix de guerre. À titre posthume.
Bonne surprise toujours, avec une intrigue habilement construite : un tueur pédophile en série, Hugh l'ami de Brodie, accusé trop facilement et pendu encore plus rapidement, une enquête qui va rebondir après l'exécution de l'innocent, des malfrats, des puissants corrompus et peut-être même l'ombre de l'IRA ...
[...] Cinq enfants avaient disparu l’année d’avant, trois dans l’East End, deux dans les Gorbals. Seul le dernier avait été retrouvé. On avait découvert Rory, le fils de Fiona, dans une cave à charbon, derrière des immeubles anciens. Nu et mort.
[...] On l’avait violé, Dieu lui vienne en aide ! Le lendemain matin, la police avait arrêté Hugh Donovan dans sa chambre des Gorbals.
[...] — Ecoute, il vaut mieux que je te raconte ce qui s’est passé ces derniers mois. Comment je suis retombé sur Fiona.
 [...] Pourquoi ferais-je ça pour toi ? me demandai-je. Il devina mes pensées.
— Le fais pas pour moi, Douglas Brodie. Ni même pour Rory. Même si ce serait déjà beaucoup. Mais un malade comme ce type recommencera. Il tuera un autre gosse…
Je quittai le parloir, laissant Hugh hocher la tête et se tordre les mains. Il m’avait flanqué un lourd fardeau sur le dos et j’étais résolu à m’en débarrasser.
Enfin, cerise sur le pudding écossais, une belle plume, très soignée, pleine d'humour et d'intelligence, pour nous faire découvrir cette époque et cette région.
Et bien sûr, une belle avocate (la blonde de l'histoire).
[...] Elle ne fit pas l’amour comme une avocate. Il n’y eut pas de calculs froids, de montée progressive et d’exposition calme des éléments du dossier. Ce fut une affaire criminelle, contenue et violente, avec de merveilleux dommages corporels. Chacun commit des délits sur le corps de l’autre, pétrissant, mordant, se livrant à de délicieuses voies de fait.
Bref un excellent épisode dans la série détective, un polar soigneusement construit et écrit.
Et une histoire malheureusement en phase avec l'actualité du moment, lorsque le pape donne l'absolution à Mgr. Barbarin :
[...] La souillure était donc partout ? J’avais cru pouvoir lui faire confiance quand j’avais fait sa connaissance. J’avais apparemment perdu ma capacité à juger les gens.
[...] Il prétendait que c’était la faute du prêtre.

Pour celles et ceux qui aiment les privés et pas les curés.
Bientôt d’autres avis sur Babelio.

vendredi 6 novembre 2015

On ne réveille pas un chien endormi (Ian Rankin)


— Comment John est-il parvenu à lui faire avouer une chose pareille ?

    L'auteur, le livre (452 pages, 2015, 2013 en VO) :

Voilà longtemps qu'on n'était retourné dans l’Écosse de Ian Rankin qui n'a, si mes souvenirs sont bons, jamais eu droit à un véritable coup de cœur dans ces colonnes.
Et bien On ne réveille pas un chien endormi va permettre de rattraper tout cela : et de retrouver l'inspecteur John Rebus dans les rues de Glasgow et d’Édimbourg et de décerner un coup de cœur à Ian Rankin.
Un auteur ici au mieux de sa forme pour un polar très dense.

    On aime :

❤️ Flics et voyous, passé et présent, malfrats et politiciens, tout cela s'entremêle dans un polar à haute densité.

      Le contexte :

Pas de préliminaire, pas d'exposition ni de présentation des acteurs, mieux vaut déjà connaître John Rebus et le contexte.
Dès les premières pages, nous voici plongés au cœur de plusieurs intrigues policières et même de plusieurs enquêtes qui vont s'entrecroiser pour notre plus grand plaisir. Rankin ne prend pas son lecteur pour un demeuré et le laisse faire son chemin au milieu de tout cela.
John Rebus est le cousin transatlantique de Harry Bosch et comme les précédents, cet épisode baigne dans les thèmes chers à Ian Rankin : polar urbain entre deux âges et entre deux eaux, la Leith et la Clyde, compromissions policières, mafieuses, politiciennes ou affairistes, quelque part entre chien et loup ...
[...] Les bons ne sont jamais complètement bons et les méchants jamais complètement méchants.
[...] — Et tu crois vraiment que la vérité est indispensable?
Dans l’Écosse de Rankin, la vérité n'est peut-être pas indispensable. Mais la lecture de ses bouquins, assurément.

      L'intrigue :

Les bœufs-carottes entreprennent de déterrer une vieille histoire, du temps où Rebus était encore un tout jeune inspecteur, en équipe avec ses aînés du commissariat de Summerhall, pas très regardants sur les méthodes employées pour envoyer les voyous en prison. En ce temps-là messieurs, 'on' aurait donc permis à un indic' d'éviter la prison pour meurtre ?
[...] — Obtenir des aveux en tabassant le suspect ? Monter un dossier sur de fausses preuves ? S’assurer que les méchants passent à la casserole à tout prix, et peu importe le motif ?
— Tu envisages d’écrire ma biographie ?
— Ce n’est pas une plaisanterie, John. Dis-moi ce qui est arrivé à Billy Saunders.
'On', ce sont les Saints de la Bible d'Ombre, la confrérie de Rebus & co pour qui la juste fin excusait des moyens moins nobles.
[...] Les Saints de la Bible d’Ombre, c’est le nom qu’ils s’étaient donné.
— Et ça veut dire quoi ?
— Je n’en suis pas très sûr, les dossiers du bureau du procureur général semblent peu fournis.
— Ça a une vague résonance maçonnique.
— Possible que vous ne soyez pas loin de la vérité.
— Et des agents de Summerhall en étaient membres ?
— Ils en étaient les seuls et uniques membres. À cette époque, quand on travaillait comme inspecteur de la Criminelle à Summerhall, on devenait automatiquement un Saint de la Bible d’Ombre…
[...] Nous étions les Saints de la Bible d’Ombre.
— Mais la Bible d’Ombre était l’exemplaire du Code pénal écossais qu’on nous remettait. Un gros truc noir avec une couverture en cuir et des vis en laiton. Et on crachait dessus avant de bien frotter pour qu’il ne reste plus de salive. Je croyais que c’était une sorte de serment mais je me trompais
Pendant que l'Inspection générale inspecte les recoins sombres, John Rebus et sa collègue Siobhan Clarke se dépatouillent avec un imbroglio où se sont fourrés les sales gosses de deux célébrités locales : un homme d'affaires en vue et un politicien ambitieux (on est en pleine campagne pour le référendum d'indépendance).
Le lecteur n'a qu'à suivre John Rebus et admirer son talent inné pour mener une enquête et faire parler les moins bavards.
[...] — Comment John est-il parvenu à lui faire avouer une chose pareille ? demanda Clarke.
[...] Elle avait beau ne pas le connaître depuis longtemps, elle savait cependant qu’il était doué pour ce genre de choses, à l’image d’un limier auquel on donne une piste à renifler avant de lui laisser faire ce qu’il sait faire mieux que personne. Remplissages de formulaires, protocoles et réunions de budget, ce n’était pas son truc, ça ne l’avait jamais été et ne le serait jamais. Sa connaissance d’Internet était rudimentaire et ses talents en société affligeants. Mais elle mentirait à James Page et paierait les pots cassés s’il fallait. Parce que Rebus était un spécimen de flic qui n’était plus censé exister, une espèce rare et protégée, dont les jours étaient comptés.

Pour celles et ceux qui aiment les flics en pré-retraite.
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lundi 3 novembre 2014

Comment tirer sa révérence (Malcom MacKay)

On ne tue qu’une seule fois

Après l’exécution de Lewis Winter, marquée d’un coup de cœur, on attendait l’écossais Malcolm MacKay au tournant des Hébrides.
Après nous avoir décrit dans un style remarquable mais très marqué, avec une écriture originale mais très typée, les états d’âme (ou plutôt l’absence d’états d’âme) du tueur à gages Calum MacLean, cet auteur allait-il réussir à se renouveler sans se répéter ? à nous embarquer de nouveau sans nous lasser ?
Verdict sans appel avec l’épisode 2 ou Comment tirer sa révérence.
Rappelons quand même que Il faut tuer Lewis Winter avait eu droit à un coup de cœur ici même.
Ce n’est pas rien mais ce que l’on craignait est malheureusement avéré : quand on a écrit quelque chose d’aussi typé, il est ensuite difficile de se renouveler sans se trahir, difficile de remplacer une épice par une autre, difficile de changer un condiment sans trahir la recette.

[…] Elle a dit avec un sourire moqueur :
« Tu es vraiment le type du dur silencieux. » C’était mignon.
« Surtout silencieux », a-t-il répondu en haussant les épaules.
[…] n’y a que deux choses qui comptent. Le fric et la police. Escroquer un supérieur est puni. Parler à la police est puni sévèrement. Le reste est sans gravité.

Avec Comment tirer sa révérence, Malcolm MacKay reprend les mêmes personnages (les tueurs de l’équipe) et la même recette (l’absence d’états d’âme des uns et des autres, la description presque clinique des réflexions et des actions). Mais l’effet de surprise ne joue plus, la répétition froide et clinique n’amuse plus.
De plus, si l’on veut bien garder les personnages (moins les morts), le style et l’ambiance, il faut bien renouveler l’intrigue : là aussi, déception avec cette rivalité très convenue entre le jeune tueur (Calum MacLean) en passe de détrôner le vieux briscard qui commet une erreur. La sauce ne prend pas vraiment.

[…] Il a horreur des interventions d’urgence. Elles se font dans la précipitation. Facile, et parfois inévitable de commettre des erreurs. Lui est un programmeur. Méticuleux et patient. Lent, diraient certains. Libre à eux. Sa qualité vient de sa patience.

Mais que cela ne vous empêche surtout pas de faire connaissance avec Calum MacLean si ce n’est pas déjà fait : le premier épisode (à lui seul donc) valait bien le détour par Glasgow, rappelons-le.


Pour celles et ceux qui aiment toujours les tueurs à gage.
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jeudi 8 mai 2014

L’île des chasseurs d’oiseaux (Peter May)

http://www.babelio.com/livres/May-LIle-des-chasseurs-doiseaux/229435

Polar en l'île (3/3).

On avait fréquenté Peter May il y a quelques années dans une série chinoise (Meurtres à Pékin, ...) qui nous avait franchement déçus : intrigue policière banale, romance insipide, folklore chinois bourré de clichés, bref circulez, y'a rien à lire.
Autant dire qu'il aura fallu plusieurs bonnes critiques de confiance pour nous donner envie de renouer le contact avec cet auteur et de prendre avec lui le bateau pour L'île des chasseurs d'oiseaux.
Une série écossaise cette fois : Peter May est visiblement plus à l'aise sur ses propres terres qu'en touriste dans l'Empire du Milieu.
Et puis après Belz et  Stroma, cela nous fournit une belle occasion de rouvrir notre mini-série polars en l’île.
L'inspecteur Fin MacLeod est appelé sur l'île de Lewis (archipel des Hébrides) dès qu'un meurtre y a été commis qui rappelle fortement une récente affaire sur laquelle il a travaillé à Edimbourg : encore un cadavre retrouvé pendu et éviscéré.
Mais Fin (pour Fionnlagh) est un enfant de l'île Lewis qu'il a quitté il y a bientôt vingt ans dans des circonstances un peu mystérieuses.
Son retour sur cette île inhospitalière habitée par des taiseux, va donc faire resurgir des bribes du passé : des souvenirs d'enfance, des rivalités oubliées, des blessures cachées et des drames tus pendant beaucoup trop longtemps, ...

[…] « Ça, c’est marrant. Tu te retrouves ici pour enquêter sur le meurtre du type qui nous a cassé la gueule à tous quand on était mômes. »

On entre un peu à reculons dans ce bouquin avec une enquête policière qui piétine sur place et des souvenirs d'enfance qui prennent beaucoup de pages : on se demande bien ce que viennent faire ces chapitres d'il y a vingt ans, un peu longs, à part nous décrire la vie pittoresque et difficile de cet île qui ressemble beaucoup à la récente Stroma [clic] avec une église toujours aussi présente , rigoriste et étouffante.

[…] Rien à faire, ou pas grand-chose. Le poids de la religion, une économie en déroute, un chômage élevé. Un alcoolisme très répandu et un taux de suicides bien au-delà de la moyenne nationale. La perspective de quitter l’île était aussi séduisante qu’elle l’était dix-huit ans plus tôt.

Et puis à peu, le garçon Fin grandit. Vient l'adolescence et avec elle des moments plus forts, des amours gâchées, l'innocence perdue, et des drames bientôt, ...
Comme l'auteur et son enquêteur, on délaisse finalement l'enquête policière du présent et on s'intéresse de plus en plus au passé.
Car à force de brasser d’anciennes histoires, on sent bien qu’on s’approche lentement mais sûrement d'une clé perdue là-bas, quelque part dans les brumes du passé : ce qui est arrivé ce jour-là sur le rocher An Sgeir ...

[…] « C’est pour ça en fait que tu n’es jamais revenu, hein ? » Dans un sens, Fin avait redouté ce moment. Mais il savait, en mettant les pieds sur l’île, qu’il ne pourrait éviter cette confrontation avec son passé.
« À cause de quoi ? dit-il avec innocence.
– De ce qui s’est passé cette année-là sur An Sgeir. » Fin n’arrivait pas à soutenir le regard d’Artair. Il secoua la tête. « Je ne sais pas », dit-il, et il le pensait. « Je ne sais vraiment pas.
– En tout cas, si c’était ça, ça n’en valait vraiment pas la peine.
– Si je n’avais pas été aussi négligent… » Fin se rendit compte qu’il était en train de se tordre les mains et les posa à plat sur la table devant lui.
« Ce qui s’est passé est passé. C’était un accident. C’est la faute de personne. Personne ne t’a blâmé, Fin. »

Ah oui, bien sûr vous avez lu le titre : c'est L'île des chasseurs d'oiseaux.
Chaque été donc, les habitants de Lewis ont coutume d'envoyer un équipage d'une douzaine de vaillants gaillards sur un rocher perdu en pleine mer à quelques heures de bateau. An Sgeir est un petit îlot, un rocher inhospitalier, battu par les flots et les vents.
Où des milliers de fous de Bassan viennent nicher.
Pendant quinze jours la petite expédition se livre à une terrible boucherie, une véritable curée : deux mille oiseaux (limités par un quota, ils les comptent minutieusement) deux mille petits sont tirés du nid, décapités, plumés, salés. Un vrai régal ensuite (paraît-il …) pour toute l'île pendant les longues soirées d'hiver(1).

[…] Dans quelques minutes, le massacre allait commencer et le fait de prendre ces vies occupait nos pensées. Il est difficile de démarrer la tuerie, mais tuer devient plus facile une fois que cela a commencé.

Une pratique barbare à condamner ? Un rite initiatique à décoder ? Une chasse pittoresque à observer ? Une coutume ancestrale à préserver ? Peter May nous laissera juges.
Mais cet été-là, le jeune Fin fut enrôlé parmi les nouveaux initiés : quelques jours après, il quittera l'île rapidement et fera carrière dans la police à Edimbourg. Que s'est-il donc passé cette année-là sur An Sgeir ? Qu’est-ce qui aura fait fuir le jeune Fionnlagh ? Est-ce finalement sur ce rocher que se trouve la clé du crime d'aujourd'hui ?

[…] « C’est une règle non écrite. Tout ce qui se passe sur le rocher reste sur le rocher. Ça a toujours été comme cela, et ça le restera. »
[…] « Eh, dis-moi, qu’est-ce qui s’est vraiment passé sur le rocher cette année-là ? »
[…] « Je n’ai jamais vu autant de personnes en dire aussi peu à propos de quelque chose d’aussi important. »

L'écriture de Peter May reste très classique et assez impersonnelle mais coule de façon fluide et même si l'accumulation des drames du passé sur le dos du pauvre Fin MacLeod donne quand même vraiment dans le too much, le détour par les Hébrides vaut le voyage en compagnie de cet inspecteur, excellent guide touristique (et patient enquêteur à ses moments perdus) : il y a d'autres épisodes à suivre et il se pourrait bien qu'on y retourne.

(1) -  Wiki [clic] nous certifie cette histoire vraie !


Pour celles et ceux qui aiment les oiseaux de mer, même grillés à la poêle.
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vendredi 21 mars 2014

L’île des hommes déchus (Guillaume Audru)


Polar en l’île (1/3)

Premier volet d’une toute petite série de polars en îles.
Grâce au blog 813 qui aura fourni un peu de matière pour l’anniversaire de MAM (non, on ne dira pas le combientième).
Deux petites histoires d’îles et deux petits polars franco-français.
Celui-ci est de Guillaume Audru, un écrivain poitevin qui tient blog également : Territoires polars.
Son île, G. Audru est allé la pêcher en Écosse, dans le détroit qui sépare la grande île de l’archipel des Orcades, tout au nord : c’est Stroma.
Et son bouquin commence vite et bien : en quelques pages, il nous met en place tous les personnages (il y en a peu) de la petite île (elle est pas grande).
Quelques coups de pinceaux, brossés rapidement et presque rageusement. L’île n’est pas tendre et les îliens non plus.

[…] Il existe encore quelques idiots pour visiter en voiture une île de trois kilomètres sur à peine deux.

Peu d’activités évidemment, à part le seul et unique pub : une pêcherie, évidemment, une distillerie, bien sûr, et un atelier de lainages. Les rivalités sont anciennes et elles ont de profondes racines, elles résistent au vent et à la mer.
Dès les toutes premières pages, l’auteur a même la sagesse de nous épargner un folklore celtique trop pesant, histoire de nous mettre en confiance et de gagner notre complicité pour la suite :

[…] Ses odeurs tourbées, son phare qu’on distingue des kilomètres à la ronde. Sa conserverie de poisson, ses pulls pure laine de mouton. J’arrête là le guide touristique. Je sens venir la nausée.

Après plusieurs années d’exil sur la grande île à Inverness(1), Eddie revient sur Stroma, tel le fils prodigue. Après avoir été flic, le voici qui va reprendre la boutique de la famille. Dès son arrivée ‘à la maison’, on devine bien vite le contentieux avec le Vieux, le père. Ces deux-là n’ont pas encore réglé leurs comptes, ni entre eux ni peut-être même avec d’autres.
Mais les choses s’accélèrent encore avec la découverte d’un squelette sur un petit chantier. On songe évidemment à L’homme du lac de l’islandais Indridason et les ambiances sont assez proches.
Et notre aimable poitevin n’a pas vraiment à rougir de cette comparaison : son premier livre est plutôt bien écrit. Les chapitres alternent les points de vue : le fils Eddie, bien sûr, mais aussi son père, Le Vieux et bientôt la flic du coin, Moira qui est évidemment une ancienne amourette d’Eddie.
Le huis-clos est ouvert à tous les vents mais l’atmosphère insulaire est étouffante, alourdie de secrets et de non-dits. Et c’est pas le vieux squelette remonté à la surface qui va dire le contraire.
On regrette juste encore quelques maladresses (de premier roman) dans les dialogues qui semblent parfois un peu décalés en regard de la violence des sentiments exposés.
Un auteur à faire connaître avec cette lecture bien agréable.

Polar en l’île n° 2 : Terminus Belz
Polar en l’île n° 3 : L’île des chasseurs d’oiseaux

(1) - drôle d’image que de revenir d’exil d’Inverness à Stroma : vu de notre fenêtre continentale, tout cela est perdu tout là-bas là-haut, tout cela est exil !

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio. Action-suspense, Black-novel, en parlent aussi et saluent ce premier roman.

jeudi 3 octobre 2013

Il faut tuer Lewis Winter (Malcom MacKay)


Huile essentielle.

Dans la série : les bons bouquins lus cet été
C'est le sérial lecteur qui nous avait mis sur la piste du tueur.
Un tueur à gages de Glasgow qui se voit confier une nouvelle mission : Il faut tuer Lewis Winter.
Calum MacLean s'installe donc en planque devant le domicile de Lewis afin de noter minutieusement les habitudes de sa cible, comme celle de sortir le soir avec sa petite amie, trop jeune et trop belle pour lui.
Car Calum MacLean est un professionnel qui ne laisse rien au hasard : c'est justement pour ce côté sérieux que l'on fait appel à ses services.
Calum est un ouvrier méticuleux, précis, rigoureux. On va dire un brin maniaque même.
L'intrigue de ce curieux polar est assez minimaliste et n'est pas de celle qu'on retient. Non, c'est le style de l'auteur, Malcolm MacKay, qui fait toute la saveur originale de ce petit bouquin.
Certains auteurs sont réputés pour le rythme ample de leurs longues phrases ou connus pour leur maîtrise confirmée des différents signes de ponctuation. Malcolm MacKay joue dans un tout autre registre : des petites phrases courtes et sèches. Point.
À la ligne.
Une écriture neutre, froide et distanciée. Une ironie acide, mordante et cynique.
Ici pas de descriptions savantes : on est presque surpris quand MacKay nous rappelle de temps en temps que ça se passe à Glasgow, tant son texte est universel et ressemble plutôt à une aventure new-yorkaise désincarnée.
Dès les premières pages, on pense inévitablement à la bd de Luc Jacamon, Le tueur. Avec la même voix off qui traduit pour nous les pensées du tueur à gages méticuleux.
Page après page, MacKay nous introduit d'ailleurs ainsi dans la tête de chacun de ses personnages : le tueur bien sûr, mais aussi son commanditaire, la future victime, la petite amie, le flic, etc ...
On décortique ainsi, au scalpel froid et pointu, le fonctionnement de chacun dans le dispositif et sa position dans l'organisation de la pègre de Glasgow. C'est à la fois très sinistre et très amusant.
Ce sont les affaires. Calum a donné son accord. S’il échoue, il sera probablement puni. Pas exécuté. Si vous tuez un homme parce qu’il a échoué, qui voudra travailler pour vous ? Mais vous l’isolez. Vous lui menez la vie dure. Calum le sait. Il en a vu à qui c’est arrivé. Des hommes de talent. Ça arrive surtout aux grandes gueules, aux imbéciles qui croient pouvoir faire le boulot. C’est facile de tuer un homme, mais difficile de bien le tuer. Ceux qui le font bien le savent. Ceux qui le font mal le découvrent à leurs dépens. Leurs dépens avec leurs conséquences. Même ceux qui ont du talent ne doivent pas perdre ça de vue.
La recette est inhabituelle et plutôt originale. MacKay a fait longuement dégraisser son polar à la cuisson et nous laisse en apprécier la substantifique moelle.
Comme si l'auteur, visiblement aussi méticuleux que son héros, démontait pour nous, pièce par pièce, la mécanique de précision d'une machine à polar.
Le bouquin est le premier d'une série : après ce succès, la question sera maintenant de savoir si MacKay pourra renouveler tout cela pour une autre aventure écossaise ? Le pari s'annonce risqué tellement l'écriture de ce premier épisode est originale et "typée".

Pour celles et ceux qui aiment l'essence même du polar.
D'autres avis sur Babelio. Et bien sûr le billet du sérial lecteur.

mardi 16 octobre 2012

Une douce flamme (Philip Kerr)

Cold case chez les SS.

Chez le britannique Philip Kerr, il y a des hauts et il y a des bas. Faut dire qu'avec l'excellente Trilogie berlinoise, la barre avait été haut placée.
Mais, allez savoir pourquoi, on aime beaucoup beaucoup son personnage, Bernie, tantôt flic, tantôt privé, parfois rebelle, parfois complaisant, selon les époques de cette trouble période de l'Allemagne nazie ...
Alors on est bien content de retrouver un excellent épisode avec cette Douce flamme.
Avec un montage très habile puisque l'histoire (pardon l'Histoire avec Philip Kerr) ici se fait double : d'un côté les années 30 quand Bernie était encore flic à Berlin, de l'autre côté l'Argentine des années 50 où les nazis trouvent refuge.
Entre les deux, ‘on’ demande à notre Bernie de ré-ouvrir outre-Atlantique un dossier berlinois qu'il avait dû classer sans suite vingt ans plus tôt. Et quand on lance Bernie sur une enquête, il n'est pas facile de le manipuler ou de lui faire lâcher prise ...
Vingt ans après ... ou Cold case chez les SS ...
[...] « Les enquêtes criminelles marchent de la façon suivante, Arthur : quelquefois, il faut d’abord que le pire se produise pour pouvoir espérer le meilleur.— Comme un nouveau meurtre ? » J’acquiesçai. Nebe demeura un instant silencieux.Puis il ajouta : « Oui, je peux comprendre ça. N’importe qui peut le comprendre. Même vous.
— Moi ? Qu’est-ce que vous voulez dire, Arthur ?
— Quelquefois, il faut d’abord que le pire se produise pour pouvoir espérer le meilleur ? C’est le seul motif pour lequel quelqu’un irait voter pour les nazis. »
Alors on est enchanté de découvrir les débuts de Bernie à la Kripo de l'Alexander Platz (le Quai des Orfèvres berlinois).
Et au chapitre suivant, on est passionné par la découverte de l'Argentine fasciste de Perón. Le mélange est parfaitement dosé.
Comme toujours chez Philip Kerr, l'histoire cède le pas à l'Histoire au prix de quelques rocambolesques invraisemblances qui permettent à Bernie de côtoyer Goebbels, Eichman ou Mengele (rien que du beau monde !).
Mais qu'à cela ne tienne, on aime bien ces troubles balades dans les pages sombres de l'Histoire.
Comme ses compatriotes exilés, Bernie a vieilli et reste hanté par les mauvais épisodes de son passé (on le serait à moins).
D'autant que l'instructive postface jettera un regard désabusé sur le sombre passé de l'Argentine qui, à cette époque, avait décidé de retenir le meilleur de l'Allemagne hitlérienne et de l'Italie de Mussolini. Une postface où l'on découvrira que les tribulations rocambolesques de Bernie étaient construites sur un bien sinistre fond de vérités à peine romancées. À peine : Philip Kerr n'a malheureusement pas besoin de prendre trop de libertés avec l'Histoire.
On peut sauter l'épisode précédent (La mort entre autres) qui évoquait la fuite de Bernie vers l'Amérique du Sud en compagnie de quelques uns de ses « amis » et compatriotes, mais il ne faut pas manquer l'excellente Trilogie avant de poursuivre avec cette petite flamme argentine.
[...] Les nazis parlaient d’un Reich de mille ans. Mais, parfois, je me dis qu’à cause de ce que nous avons fait, le nom de l’Allemagne et les Allemands sont couverts d’infamie pour mille ans. Qu’il faudra au reste du monde mille ans pour oublier. Vivrais-je un millier d’années que jamais je n’oublierais certaines des choses que j’ai vues.
La flamme argentine de Perón s'éteindra bientôt, noyée dans la dictaturomanie sudaméricaine, mais elle aura suffisamment éclairé l'Histoire pour confirmer définitivement que le fascisme n'était pas qu'un accident italo-allemand.
Soixante ans après, l'Allemagne tire l'Europe et n'est plus couverte d'infamie : est-ce parce que le monde veut oublier ou plutôt parce qu'inconsciemment chacun sait bien que le fascisme a rencontré trop de complaisances et même d'adhésions pour qu'on puisse tout mettre sur le dos de l'Allemagne ?

Pour celles et ceux qui aiment Bernie et les histoires avec de l'Histoire dedans. 
Ces pages datent de 2008 en VO et sont traduites de l'anglais par Philippe Bonnet. 
D'autres avis sur Babelio.

mardi 3 février 2009

La trilogie berlinoise (Philip Kerr)

Nestor Burma chez les SS.

Décidément le millésime 2009 de la cuvée polars s'annonce comme un bon cru.
Après les deux Fred Vargas dont on parlé tout récemment (Un lieu incertain et Sous les vents de Neptune), voici une belle trouvaille (coup de coeur Fnac) : La trilogie berlinoise de l'écossais Philip Kerr.
La ré-édition réunit trois épisodes de la série qui met en scène un privé au goût de Philip Marlowe, à l'odeur de Nestor Burma (celui de la télé plutôt que l'original de Léo) mais aux relents de Gestapo puisque la série se passe à Berlin, avant et après guerre.
Ce qu'évoque d'ailleurs la couverture avec une photo qu'on jurerait tirée des cartons de Leni Riefenstahl, l'équivoque photographe du Reich aux sujets troubles, du genre un esprit sain dans un corps sain ...
Le premier épisode, L'été de cristal, se déroule en 1936 pendant les JO de Berlin (filmés par Leni Riefenstahl justement), en pleine ascension du parti National-Socialiste.
Le titre en VO (March violets) évoque «les violettes de mars 1933» lorsque fleurirent toutes les adhésions spontanées à ce parti NAZI, et lorsqu'on traficotait pour obtenir un «petit» numéro d'adhérent prouvant ainsi sa longue fidélité à la doctrine en vogue.
Le privé c'est Bernie Gunther (ancien flic, ancien détective de l'hôtel Adlon, aah l'hôtel Adlon de Berlin ...) qui fanfaronne avec un humour grinçant et caracole avec une belle inconscience entre les pattes des monstres des SS ou de la Gestapo.
On croisera même Goering au détour d'une soirée mondaine ou encore Himmler à un enterrement.
Bernie essaie de surnager dans ces eaux nauséabondes égratignant au passage tous les profiteurs du nouveau régime.
Sur les traces de Bernie on parcourt Berlin en tous sens, de la Friedrichstrasse au Kürfürstendamm et du quartier de Schöneberg au Kreuzberg, oubliant un instant dans quelle horreur s'enfonce la belle capitale (nos photos de Berlin).
Mais la radio se charge de nous rappeler aux sombres réalités.
[...] Ce soir-là, on eût dit que tout Berlin s'était donné rendez-vous à Neukölln, où Goebbels devait parler. Comme à son habitude il jouerait de sa voix en chef d'orchestre accompli, faisant alterner la douceur persuasive du violon et le son alerte et moqueur de la trompette. Des mesures avaient par ailleurs été prises pour que les malchanceux ne pouvant aller voir de leurs propres yeux le Flambeau du Peuple puissent au moins entendre son discours. En plus des postes de radio qu'une loi récente obligeait à installer dans les restaurants et les cafés, on avait fixé des haut-parleurs sur les réverbères et les façades de la plupart des rues. Enfin, la brigade de surveillance radiophonique avait pour tâche de frapper aux portes des appartements afin de vérifier se chacun observait son devoir civique en écoutant cette importante émission du Parti.
C'est tout l'intérêt de ce bouquin que de nous plonger dans la vie quotidienne berlinoise juste avant-guerre et de nous montrer les plus petits rouages de la mécanique nazie en marche.
Instructif et édifiant.
[...] Je commençai par aller voir au X Bar, un club de jazz illégal dont l'orchestre glissait des morceaux américains au beau milieu de la soupe aryenne ayant l'aval des autorités. Les musiciens se livraient à ces acrobaties avec suffisamment de finesse pour ménager les consciences nazies qu'aurait pu choquer cette musique dite inférieure.
Le second épisode, La pâle figure, nous amène en 1938 alors que l'Allemagne envahit les Sudètes.
Cette aventure est plus classique : le privé a réintégré la police officielle, pour un temps, et part sur les traces d'un serial killer ... et sur celles de la propagande qui prépare la nuit de cristal ...
Le dernier épisode, Un requiem allemand, nous propulse en 1947 à la fin de la guerre, où l'on retrouve Bernie, marié (si, si !) dans Berlin en ruines.

[...] Dans beaucoup de quartiers, un plan des rues n'était guère plus utile qu'une éponge de laveur de carreaux. Les artères principales zigzaguaient comme des rivières au mileu de monceaux de décombres. Des sentiers escaladaient d'instables et traîtresses montagnes de gravats d'où, l'été, s'élevait une puanteur indiquant sans erreur possible qu'il n'y avait pas que du mobilier et des briques ensevelis dessous.
Les boussoles étaient introuvables, il fallait beaucoup de patience pour s'orienter dans ces fantômes de rues le long desquelles ne subsistaient, comme un décor abandonné, que des façades de boutiques et d'hôtels : il fallait également une bonne mémoire pour se souvenir des immeubles dont ne restaient que des caves humides où des gens s'abritaient encore.
Un Berlin dévasté où les femmes rescapées tentent de survivre et où la peur de la soldatesque russe est de règle.
[...] Pourtant, certains disaient que les Popovs prenaient seulement de force ce que les femmes allemandes ne demandaient pas mieux que de vendre aux Anglais et aux Américains.
On suit donc Bernie jusqu'à Vienne (Autriche) en pleine dénazification, lorsque les Américains tentent de récupérer les «meilleurs éléments» allemands pour constituer, face aux soviétiques, les forces d'espionnage qui feront bientôt les beaux jours de la guerre froide.
Mais Bernie garde son sens de l'humour et sa condescendance berlinoise qui n'est pas sans rappeler notre propre arrogance parisienne !
[...] Tard le soir, Vienne ne soutenait la comparaison avec aucune autre ville, sauf peut-être la capitale engloutie de l'Atlantide. N'importe quel vieux parapluie restait ouvert plus longtemps que les établissements nocturnes de Vienne.
Une excellente idée que de ré-éditer ces trois épisodes, passionnants, pertinents, prenants, qui améliorent notre compréhension de cette Allemagne, avant, pendant et après.
La visite est terminée, n'oubliez pas le guide ! Il s'appelle Philip Ballantyne Kerr (ou Bernie, c'est selon).

PS : la Trilogie a été adaptée en BD dans les années 2020 par Boisserie et Warzala (et c'est très réussi !).

Pour celles et ceux qui aiment Berlin.
Le Masque édite ces 836 pages qui datent de 1989-1991 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Gilles Berton.