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mardi 21 avril 2026

Ombres chinoises (Olivier Mas)

[...] Une partie mal engagée.


L'espionnage ordinaire raconté par un ancien de la DGSE. Pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas d'opération commando, mais une partie d'échecs captivante pour tenter d'approcher un espion chinois.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

La fameuse série tv Le bureau des légendes n'en finit pas de faire des petits.
Il y a bien sûr le spin-off littéraire très officiel mené par Thomas Cantaloube : Les mouettes, avec déjà deux épisodes parus chez Fleuve Noir en 2024 (en Lybie) et 2025 (en Iran).
En voici une autre déclinaison, cette fois par un ancien de la DGSE : Olivier Mas, un espion passé de l'autre côté du stylo, il anime d'ailleurs une chaîne youtube (Talks with a Spy).
Ombres chinoises n'est pas son premier roman et va nous emmener en Côte d'Ivoire, comme l'avait déjà fait l'an passé le journaliste Antoine Glaser avec une autre histoire d'espionnage, Sombre lagune (2025 - Fayard).
L'époque de la Françafrique est peut-être révolue, mais les intérêts géopolitique des grandes puissances sur ce continent restent visiblement toujours d'actualité.

Le pitch et les personnages :

Le chef de poste à Abidjan termine ses trois ans sur place et rentre à Paris.
La Direction de la DGSE choisit d'envoyer Solange pour le remplacer.
Sa feuille de route est simple : recruter un espion chinois, Chen, qu'une source locale, Koffi, a déjà pu approcher. 
Nom de code de l'opération, vous l'avez deviné : Ombres chinoises.
« Il avait tenté de s'accrocher à cette opération Ombres chinoises pour retrouver une motivation. Un nom de code prétentieux pour une piste à peine ébauchée. »
Mais dès les premières pages, Olivier Mas nous a prévenus : ça ne va pas se passer si simplement, au point qu'à mi-parcours tout pourrait bien basculer, y compris l'échiquier où se déroule la partie ...
Mais nous sommes persuadés qu'un « bon joueur d’échecs disposait toujours de parades improbables pour renverser une partie mal engagée ».

♥ On aime :

 Allez, disons le tout de go, la très belle couverture du bouquin ne vient pas annoncer le nouveau John Le Carré et la plume d'Olivier Mas ne prétend pas révolutionner le genre. 
Cela reste très classique et ses longues descriptions de personnages tout comme ses photos pittoresques d'Abidjan sentent un peu les figures imposées. Mais ...
 Mais bien vite on va se retrouver complètement captivé par cette immersion dans les coulisses de la DGSE. 
Les intrigues de couloirs, les rivalités entre les bureaux, les tractations entre les différents services (renseignement, contre-terrorisme, civils et militaires, contre-espionnage, bureau Afrique ou Asie, ...), tout cela est rendu avec un réel souci du détail vraisemblable et un sens certain du dialogue argumenté (comme lorsque la voix intérieure du personnage vient parfois expliquer le raisonnement).
Cet angle d'approche, cette vue de l'intérieur, délaisse le côté thriller et le cliché jamesbondien auxquels on pouvait s'attendre pour nous embarquer dans une description minutieuse du travail de renseignement français qui n'est souvent qu'une routine, parfois ingrate.
 À plusieurs reprises, l'auteur et ses personnages évoquent le jeu d'échecs ou le jeu de go. Et c'est bien cette partie en jeu qui nous captive : la cheffe de poste en place à Abidjan et son équipe vont tenter de cerner l'espion chinois. 
Il n'y a là que de l'humain, du psychologique, du relationnel, mais « ces semaines de chasse à l’homme avaient porté tout un groupe d’experts vers les sommets ».
Avec Olivier Mas pas d'effets spéciaux, pas d'expédition commando au fin fond de la brousse, cet auteur a fait de la vraisemblance ordinaire son fonds de commerce en s'appuyant, on l'imagine, sur sa propre expérience du métier.
Et c'est tout simplement passionnant.

Pour celles et ceux qui aiment Le bureau des légendes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 29 septembre 2025

Je est un autre (Joël Alessandra)

[...] L'homme aux semelles de vent.


À 20 ans Arthur Rimbaud arrête définitivement la poésie et s'en va se perdre sur les chemins d'Afrique. Alessandra part aujourd'hui sur ses traces pour nous ramener le carnet de route que le poète maudit n'a jamais dessiné. Une belle invitation au voyage où les aquarelles font écho aux vers du poète.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (160 pages, août 2025) :

On ne connaissait pas encore Joël Alessandra, un bédéiste voyageur qui a vécu à Djibouti et déjà suivi les traces d'André Gide au Tchad ou d'Amin Maalouf au Moyen-Orient.
Il n'est donc pas très surprenant qu'il nous invite ici à suivre les pas d'Arthur Rimbaud dans la Corne d'Afrique, entre Aden et Djibouti, à « Bab-el-Mandeb, la 'porte des larmes'. C'est le détroit qui fait communiquer la mer Rouge et l'océan Indien ».
Voici ses carnets de voyage : Je est un autre1.

Le canevas :

Arthur Rimbaud n'a pas vingt ans (vingt ans !) quand il arrête définitivement d'écrire de la poésie et, en 1876, s'engage dans les troupes coloniales jusqu'aux Indes Néerlandaises de Java, puis se fait déserteur pour Alexandrie, Chypre, le Canal de Suez, Djeddah, et enfin Aden et le Harar, une région du nord-est de l'Éthiopie où il s'essaie au commerce de café et d'armes.
« Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. »2
« Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à travers le désert de Somalie. Harar est une ville colonisée par les Égyptiens et dépendant de leur gouvernement. »3
Rimbaud n'a que 26 ans quand il arrive dans la ville sainte de Harar. On l'appelle Ato Rimbo, il fréquente une femme abyssine quelque temps, Mariam, est-ce celle d'un dernier poème ? 
Mais du Harar, la postérité littéraire n'aura droit qu'à quelques lettres du poète maudit échangées avec les siens.
« Rimbaud n'a plus écrit, non ... pas de vers de fin de vie ... son dernier poème date de 1874, il est mort en 1891. »
« Moi, je crois qu'il a continué la poésie ... dans sa tête. »
Alors 140 ans plus tard, Alessandra s'imagine un double de papier (comme en écho au titre de l'album1), un autre Joël qui part à la recherche d'un hypothétique dernier poème, même un dernier vers seulement, écrit par celui que Paul Verlaine surnomma « l'homme aux semelles de vent », celui que Paul Delahaye appela « le voyageur toqué ».
« Une chimère ! Une drôle de quête ! Je crois bien que ce voyage est finalement un prétexte. Une échappatoire. [...] Fuir, en somme. Et si fuir était une bonne chose ? »

♥ On aime beaucoup :

 Joël Alessandra est un « poète discret des cases et des encres », c'est ce qu'en dit l'écrivain djiboutien Idris Youssouf Elmi dans sa postface.
Il fallait du culot pour s'intéresser à ce monument de la littérature, à ce poète maudit qui n'écrivait plus. Pour aller questionner la poésie des Soufis jusque dans leurs villes saintes.
Mais le magnifique carnet de voyage qu'en a rapporté Alessandra, c'est un peu celui que Rimbaud n'a jamais dessiné, les images qui peuplaient sans doute ses visions à l'époque, où le khat avait remplacé l'absinthe, dans une région où les maisons et les habitants n'ont peut-être pas tellement changé.
 On tient là un bel et gros objet, 160 pages de papier épais où se déploient les aquarelles d'Alessandra, à couper le souffle : de véritables peintures aux chaudes couleurs exotiques d'autant que la mise en page est un peu celle d'un roman graphique qui laisse place à de belles planches et même de doubles-planches.
Une très belle invitation à la poésie du voyage et des rencontres que l'on reviendra feuilleter souvent comme un album photos, celles d'un beau voyage que l'on vient de faire en compagnie de Joël et du fantôme d'Ato Rimbo.
___________________
1 : le titre est celui d'une phrase célèbre de Rimbaud dans sa Lettre du Voyant à Paul Demeny (1871)
2 : extrait de Une saison en enfer (1873)
3 : extrait d'une lettre d'Arthur Rimbaud datée du 13 décembre 1880 

Pour celles et ceux qui aiment la poésie des rencontres.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 10 juillet 2025

Sombre lagune (Antoine Glaser)


[...] Le "petit barbouze français".

Une petite histoire d'espionnage sans autre prétention que celle de nous faire découvrir quelques uns des nouveaux enjeux géopolitiques de la Côte d'Ivoire.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (252 pages, mars 2025) :

Antoine Glaser (né en 1947) est un journaliste, ancien directeur de rédaction de la revue Africa Intelligence, qui connait parfaitement l'Afrique depuis de nombreuses années.
Après avoir rédigé plusieurs ouvrages très sérieux sur la présence française sur ce continent [clic], il se lance, pour notre plus grand plaisir, dans l'écriture de romans, et même de thrillers d'espionnage.

Les personnages et le canevas :

Le héros c'est Paul Mercier, qu'Antoine Glaser a chargé de nous faire visiter Abidjan.
Un apprenti espion qui voulait faire comme papa, mais qui n'a jamais vraiment réussi à intégrer les rangs du Renseignement Français et qui bosse plus ou moins en solo pour l'ambassade française.
Le voici donc « honorable correspondant de la DGSE à Abidjan. Mercier père avait ainsi fait valoir la connaissance intime que son fils avait de la Côte d’Ivoire et de ses milieux de pouvoir ».
Sa couverture : « représentant en vins de Bordeaux, sa ville de naissance ».
Paul c'est « le "petit barbouze français", comme il sait qu’il est surnommé » et son matricule, s'il en avait un, serait plus proche de 117 que de 007.
Même s'il n'est qu'à moitié espion, Paul Mercier a visiblement fourré son nez là où il ne fallait pas et découvert des trafics beaucoup plus gros que lui : on va le retrouver à moitié mort dans son appartement, victime d'une tentative d'empoisonnement.  
Mais Paul Mercier s'entête, l'avertissement n'a pas suffit et il décide de mettre à nouveau sa tête dans la gueule du loup, il utilise même ses relations, ses ami(e)s. Dangereux le type : certains de ses amis vont se retrouver en sale état au fond de la sombre lagune. Et bien sûr, il n'écoute pas, il s'entête.
« [...] Je ferai tout pour retrouver ses assassins et la venger.
[...] Il sait qu’il va s’engager dans un combat à mort contre ceux qui ont tué ses amis. » 

♥ On aime :

 Disons le tout de go, Antoine Glaser n'est pas le nouveau John Le Carré. Il n'avait d'ailleurs pas cette prétention, bien entendu, avec ce premier roman dont la prose reste très basique. 
Son héros, Paul Mercier, est un peu flou, quelque part entre le dilettante et la tête brûlée, et il est difficile pour le lecteur de prendre fait et cause pour cet espion amateur, dans tous les sens du mot.
Et on n'a pas trouvé ni l'humour, ni le second degré, qui auraient pu sauver la partie.
 Bon ok, c'est pas le thriller de l'année, mais on s'en doutait un peu et c'était pas vraiment ce qu'on cherchait. Non, ce qui nous attirait, c'est qu'Antoine Glaser connait parfaitement la Côte d'Ivoire et ses nouveaux enjeux.
Il porte un regard résolument actuel sur une Françafrique qui a considérablement changé depuis l'époque de Jacques Foccart.
Pendant que la France se fait secouer aux quatre coins de l'Afrique, que son influence s'érode partout, Antoine Glaser va nous dévoiler quelques secrets bien gardés de « ce pays, longtemps le plus français d’Afrique ».
À commencer par la forte présence des libanais : « la communauté libanaise était ici chez elle avant même les indépendances. À Beyrouth, on trouve une "avenue d’Abidjan" ».
Trafic de drogue, corruption, blanchiment d'argent, trafic d'armes, la totale.
Et qui dit Liban, dit Hezbollah. Et qui dit Hezbollah dit services de renseignement israéliens avec « les gars du Mossad, toujours inquiets des relations des Ivoiriens avec le Hezbollah libanais ».
Alors finalement oui, on va le suivre cet improbable Paul Mercier, pour essayer de comprendre « quels peuvent donc être les liens secrets entre ces chiites ivoiro-libanais proches du Hezbollah, les sbires du ministre ivoirien de l’Intérieur, et des trafiquants de drogue ».

Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
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Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 8 juin 2025

Les poissons, eux, ne pleurent pas (Galandon, Pendanx)


[...] Il essaie de renouer avec ses rêves.

Reportage militant qui témoigne de la surpêche le long des côtes atlantiques d'Afrique (en Gambie) et des conditions de vie des laissés-pour-compte du développement mondial.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (144 pages, mai 2025) :

Cet album est presque un témoignage militant. Le scénariste Laurent Galandon (né en 70) est un habitué des causes sociales ou politiques et le dessinateur Jean-Denis Pendanx (né en 66), qui connait bien l'Afrique, le Soudan notamment, témoigne régulièrement de son engagement humanitaire.
C'est de leur voyage-reportage en Gambie qu'ils ont rapporté cette histoire, presque une histoire vraie, une histoire de pêcheurs : Les poissons, eux, ne pleurent pas.
La Gambie, c'est un tout petit pays de la côte Atlantique, une mince bande de terre le long du fleuve du même nom, une ... ancienne colonie britannique, complètement enclavée dans le Sénégal, ... ancienne colonie française.

Le contexte :

Les auteurs nous emmènent à Gunjur, un village de pirogues de pêche sur la côte Atlantique.
L'entreprise chinoise (Silver Lead dans l'album, c'est Golden Lead dans la vraie vie) s'accapare la pêche locale - y compris en armant de gros chalutiers - pour la transformer en farine de poissons à exporter.
Les articles du Monde ou de la BBC sont là pour nous rappeler que les auteurs n'ont pas eu besoin d'inventer une fiction : les images rapportées de leur reportage se suffisent à elles-mêmes (il y a d'ailleurs un encart photos en fin d'album).
Cet album est le fruit d'un projet réalisé avec l'Alliance Française de Bunjul, la capitale du pays : les auteurs y furent accueillis en résidence fin 2023. 

♥ On aime :

 De retour de leur voyage, les auteurs nous invitent à suivre le quotidien d'une famille de ce petit village de pêcheurs. Les hommes partent plusieurs jours en mer, croisant entre les gros chalutiers, pêchant de plus en plus loin, pour ramener de moins en moins de poissons. Un poisson qui devient trop cher pour la consommation locale et qu'ils revendent à l'usine chinoise de farine animale.
Leurs enfants espèrent un avenir meilleur après l'école mais les pêcheurs sont obligés de s'endetter pour les filets et les moteurs de leurs pirogues.
 Le récit est plutôt factuel, réaliste, presque documentaire et s'efforce de couvrir différents aspects de la vie locale (quotidien, pêche, pollution, éveil écologique, émigration, ...), tout cela sans trop jouer sur la corde sensible. Ce serait pourtant facile tant est dure la vie de ces laissés-pour-compte du développement mondial.
 Le dessin de Pendanx, façon aquarelle, prend parfois des allures de carnet de voyage ou emprunte le petit côté naïf des illustrations africaines. Il sait se faire coloré et poétique quand il doit nous raconter une fable, dramatique quand une scène de pêche tourne mal, violent et sévère quand la police se met à charger les manifestants, ... 
Bien sûr, ce n'est pas un album de ceux qui font rêver, plutôt un de ceux qui font réfléchir ou tout au moins garder les yeux ouverts.


Pour celles et ceux qui aiment les pêcheurs.
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Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen (SP).
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vendredi 11 avril 2025

Tout va bien se passer (Leye Adenle)


[...] Il y a une rumeur selon laquelle…

"Sainte frénésie" à Lagos - Nigeria, quand disparaît une montagne d'argent sale (très haute la montagne, c'était le trésor de guerre des gourous d'une église pentecôtiste).
La Lagos Lady est de retour pour un thriller haletant.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (400 pages, mars 2025, 2022 en VO) :

Leye Adenle (né en 1975) est un écrivain nigérian qui vit à Londres. On l'avait découvert en 2016 avec son premier roman : Lagos Lady, un polar qui évoquait le milieu de la prostitution à Lagos, ville de tous les excès, et mettait en scène une bonne fée (Amaka, c'est elle la Lagos Lady) qui veillait sur ses sœurs contraintes de vendre leur corps. 
On retrouve la bienveillante fée Amaka avec le troisième roman de cet auteur (on a sauté une étape), un bouquin au titre bien rassurant  : Tout va bien se passer
Ben voyons ! Avec un polar de cet auteur, au cœur de la mégapole de Lagos, on n'en doute pas une seconde : ça va certainement très bien se passer !
Du moins pour le lecteur. Et encore, même pas sûr.
La traduction de l’anglais (Nigeria) est signée Céline Schwaller.

Le contexte :

Autrefois sous domination britannique, le Nigéria s'impose aujourd'hui comme un colosse démographique et économique, rivalisant avec l'Afrique du Sud pour la suprématie sur le continent.
La corruption y est endémique. À la suite d'un changement politique en 2015, le pays a déclaré la guerre à la corruption et au blanchiment d'argent en mettant en place une Commission des crimes économiques et financiers (l'EFCC évoquée dans le roman) : les gros bonnets du pays entassaient des fortunes colossales d'argent sale.
Un dispositif a même été créé pour encourager les dénonciations : un petit pourcentage des sommes colossales récupérées et saisies est attribué au lanceur d'alerte ! 
Ce fut l'effervescence dans ce pays aux très fortes disparités sociales : aussi bien du côté des dénonciateurs (une petite femme de ménage au courant des cachettes de ses fortunés patrons pouvait ainsi gagner le jackpot sur un simple coup de fil), que du côté des plus riches qui s'affolaient désespérément et cherchaient à planquer rapidement leur magot à l'étranger.
C'est la toile de fond de ce roman. Je n'en dis pas plus pour ne pas trop en dévoiler mais c'est un contexte véridique, typiquement nigérian, et ça décoiffe !
Et encore, ce n'est là que la partie émergée de ce qui vous attend, je n'en dis pas plus !

Les personnages :

On retrouve donc la bienveillante Amaka qui, profitant de ses appuis hauts placés, tient toujours sa promesse de veiller sur ses sœurs contraintes à la prostitution. Une lourde et dangereuse tâche (vous redécouvrirez sa combine de Lagos Lady).  
Il y a là Funke, une escort, c'est elle qui appelle à l'aide Amaka au début du bouquin quand son client, le pasteur Frank se fait abattre dans la chambre d'hôtel.
Et puis il y a la bande des escrocs, déguisés en pasteurs et en gourous, qui dirigent l'église ABC of G, la All Believers Church of God : quelques décès inattendus au sein du Conseil et la disparition du trésor de l'Église va faire de ces pitres, des clowns très dangereux. 
Et puis il y a là l'inspecteur Jubril Musa qui va mener l'enquête sur le meurtre du pasteur Franck. On s'en doutait un peu, la police de Lagos n'a pas trop le sens de l'humour : Jubril Musa est un grand black costaud et musclé qui porte un béret noir. Ses hommes sont équipés de AK-47 quand ils débarquent chez vous.
[...] Nous avons incarcéré les deux suspectes et nous les poursuivrons en justice lorsque nous aurons terminé nos investigations et que nous les aurons convenablement interrogées.
Ah, comme ce convenablement interroger sait se montrer persuasif ...

Le canevas :

Dès les premières pages, Funke, une escort, est dans de sales draps (si je puis oser ce lamentable jeu de mots) : son client, le pasteur Frank, vient de se faire buter dans la chambre d'hôtel par ce qui semble être des voyous américains, pilotes d'un avion privé. 
La police (musclée, la police au Nigéria !) est déjà sur les lieux et Funke n'ose pas sortir de sa cachette. Amaka doit rapidement venir à son secours et lui répond : "Bien. Tout va bien se passer. Je te rappelle très vite".
Dans le même temps, Leye Adenle nous plonge en plein chaos au cœur d'une église pentecôtiste, une sorte de secte mafieuse avec des gourous richissimes. Car "il y a quelque chose que vous devez savoir à propos du fonctionnement de l’Église" ... ah bon, tiens donc !?
[...] C’étaient des mécènes de l’Église. Tous incroyablement riches et tous au gouvernement ou anciennement au gouvernement, ou encore dans l’armée. Ils étaient également tous membres du conseil exécutif de l’Église, des membres qui non seulement faisaient des dons généreux au ministère, mais qui le soutenaient aussi en devenant co-investisseurs dans ses entreprises commerciales.
Le chef gourou vient de décéder et le pasteur Frank a été abattu (pour ceux qui ne suivaient pas vraiment, c'était le client de Funke) : c'est lui qui était chargé de planquer l'argent de la bande. Panique à bord, où est passée la montagne de fric ? 
Mais de ce côté aussi "Ça va aller. Comme je te le dis toujours, tout va bien se passer".
Que le lecteur, ainsi plongé en pleine apocalypse, se rassure, il n'y a vraiment pas de quoi s'inquiéter : "tout va bien se passer".
Il suffira d'un miracle.
[...] – Ce qu’il nous faut, c’est un miracle. Je peux vous organiser quelque chose pour demain.
– Vous voulez fabriquer un miracle ?
– Ah. J’avais oublié que vous êtes de la vieille école. Écoutez, egban, les gens ont besoin de miracles. Leur foi a besoin de miracles. Sans miracles, ils se détournent du Seigneur.

♥ On aime :

 On aime la "sainte frénésie" qui s'empare du lecteur plongé sans trop d'explications (elles viendront plus tard) en plein cœur de Lagos, la ville de tous les excès. Le trésor perdu (on parle quand même de 100 millions de $) va exciter toutes les convoitises, déchaîner toutes les passions, attirer tous les voyous des alentours, transformer le flic le plus incorruptible en un bandit sans foi ni loi, le soldat le plus discipliné en un sinistre tueur de sang froid et le prêtre le plus religieux en un trafiquant de la pire espèce.   
 C'est un thriller haletant dont le lecteur européen ne possède ni tous les codes ni toutes les clés : c'est quand même l'Afrique, pire : c'est Lagos, dépaysement garanti. Alors on s'accroche, on tremble pour la jolie Funke et sa bonne fée Amaka, on se fait surprendre à chaque coin de rue par les uns ou par les autres, et puis on s'intéresse quand même aux fameux dollars, bon sang où sont-ils passés ?
 Leye Adenle maîtrise son récit avec un montage digne d'un film américain : un pré-générique pour un démarrage en fanfare, et puis on enchaîne d'une scène à l'autre (chez les flics, avec Amaka, chez les prêtres, et les pilotes de l'avion, et ...) sans jamais avoir le temps de souffler. 
L'intrigue s'emballe un peu sur la fin avant de découvrir un dénouement ... ah non ! j'ai rien dit ... avant de reposer le bouquin pour reprendre une vie normale et des lectures plus reposantes.

Pour celles et ceux qui aiment le fric.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Métailié et NetGalley (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 avril 2025

Bons baisers de Tanger (Melvina Mestre)


[...] Mission Danger à Tanger !

Troisième aventure de la détective privée marocaine Gabrielle Kaplan.
Une intrigue au parfum entêtant de voyous et d'agents secrets : Tanger nid d'espions !
Révisez vos classiques !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (240 pages, avril 2025) :

Melvina Mestre a vécu son enfance à Casablanca (elle est née en 66).
Elle est l'auteure d'une série policière qui se déroule dans le Maroc des années 50 et qui a pour héroïne, une détective privée : Gabrielle Kaplan.
Après Casablanca, après Marrakech, Gabrielle Kaplan nous envoie de Bons baisers de Tanger pour sa troisième enquête.

Le contexte :

Tout comme dans les chapitres précédents, l'enquête policière sert de toile de fond pour nous immerger dans le Maroc des années 50, en pleine mutation sous l'influence américaine, alors que la métropole française peine encore à se remettre des pénuries et privations d'après-guerre.
Après Casablanca et Marrakech (les deux épisodes précédents), Melvina Mestre et son héroïne Gabrielle nous embarquent à Tanger"cette ville-monde, ville de tous les trafics"
Bien que le Maroc fût en grande partie sous protectorat français à cette époque, le nord du pays restait sous domination espagnole (Ceuta et Mellila sont aujourd'hui encore les témoins de cette division), mais l'enclave de Tanger jouissait d'un statut singulier : c'était une "zone internationale et ville franche" depuis l'accord international de 1924. 
"En deux mots, un paradis fiscal", et donc la base de tous les trafics avec l'Europe.
Une Europe où la guerre froide n'est pas encore devenue la coexistence pacifique et où le statut de la zone internationale de Tanger en a fait un véritable nid d'espions.
À cette époque "le Maroc est considéré par le SDECE comme une base de repli en cas d’invasion et d’occupation de la métropole par les Russes" et "même la Suisse, traditionnel coffre-fort de l’Europe, à quelques kilomètres seulement de la zone autrichienne occupée, semblait désormais trop vulnérable et trop proche du rideau de fer".
[...] La guerre froide prend un méchant tournant depuis la fin du blocus de Berlin et le déclenchement de la guerre de Corée. Au Maroc, tous les services de renseignement sont sur les dents, à Tanger en particulier, où on ne peut plus faire un pas sans tomber sur des agents des services spéciaux. C’est la foire à l’espionnite. Les Américains jouent contre nous, ici, vous le savez ? On les surveille de près, au moins autant que les Russes en Europe de l’Est.

Les personnages :

Bien sûr, c'est la loi des séries, on a tout le plaisir de retrouver cette enquêtrice attachante qu'on apprécie au fil des épisodes. : "d’allure sportive, cheveux châtains mi-longs, yeux verts pétillants , ni grande ni petite, ni femme fatale ni femme banale, un faux air de Joan Fontaine en plus athlétique et plus impertinente". Avec un petit truc en plus, tout de même, puisqu'elle "elle était dotée d’une faculté, l’hyperosmie, qui lui permettait de sentir les odeurs et les parfums les plus infimes".
Kaplan et sa famille sont des juifs de Salonique qui ont pu fuir la Grèce avant l'invasion allemande de 1941 et se réfugier au Maroc.
Mais pour cette mission un peu spéciale, elle devra se passer de l'aide de son assistante débrouillarde Vincente et de son aviateur amoureux Jeff, "pilote instructeur au terrain d’aviation de Camp Caze".
Fort heureusement elle pourra tout de même compter sur Brahim, "son adjoint, ancien officier de l’AFN, qui militait désormais pour l’indépendance de son pays", pour affronter à Tanger toutes sortes de trafiquants : "caïds de la pègre, grands bourgeois, aventurières en chasse, anciens collabos, hommes d’affaires véreux, contrebandiers … et sans doute des agents du renseignement ou du contre-espionnage".

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan devra, cette fois, quitter sa zone de confort, comme on dit : les services français l'ont approchée et l'envoient en mission d'espionnage à Tanger pour surveiller les trafics d'un mafieux corse.
Les renseignements qui lui sont fournis sont plutôt maigres, sa 'couverture' est assez light et ses contacts peu disponibles : "quel micmac ! fut la première phrase qui lui vint à l’esprit".
Elle ne pourra contacter ses mandataires que par télégramme : "si tout va bien, vous finirez par « Bons baisers de Tanger »".
[...] – Décidément, on se croit presque dans Mission à Tanger !
Tu ne crois pas si bien dire.
– Presque ! s’esclaffa Kaplan. Nous, c’est plutôt Mission Danger à Tanger !

♥ On aime :

 Même si l'écriture de ses romans est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma. La mission d'espionnage qui lui est confiée est l'occasion de pimenter la série.
Et puis reconnaissons qu'on aime bien le parfum désuet et rétro de ces histoires de 'privé(e)' écrites avec une plume suffisamment moderne et fluide pour notre lecture d'aujourd'hui. 
 Comme les deux précédents, c'est un roman policier fait pour dépayser, divertir mais aussi pour instruire. Melvina Mestre ne cherche pas à nous faire peur, ni à nous prendre la tête : l'intrigue policière reste simple et sert de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire avec une description minutieuse de Tanger, de ses trafics et surtout des enjeux complexes qui y régnaient.
Ce n'est pas un polar qui révolutionne le genre mais c'est une lecture aussi instructive que passionnante.
 L'épilogue nous explique que tout le récit a été construit à partir d'histoires vraies, de faits avérés, d'arnaques véridiques : je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher mais ça me démange !
Alors, joli compromis, je vous cite un article du Monde de ... 1956 ! publié juste avant l'ouverture d'un procès qui allait se tenir à Marseille, un article qui pourrait presque servir de 4ème de couverture à ce bouquin, 70 ans après :
[...] Ils y ont mis de l'ardeur et de la conscience professionnelle. Leurs actions ont été menées dans ce style particulier des plus beaux films de gangsters. On y trouve çà et là quelques cadavres. On y aperçoit des silhouettes coiffées de cagoules et armées de mitraillettes. On imagine des propos précis dans une langue verte qui ne souffre pas la discussion. Mais ces hommes ne sont pas des aventuriers pour le goût de la liberté. Ce sont des employés d'une société parfaitement organisée, avec sa hiérarchie, ses lois et ses exigences.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 26 février 2025

Wagner (B. Roger et M. Olivier, T. Chavant)


[...] Tout ça, c'est du business !

Du Donbass au Sahel, deux journalistes de Jeune Afrique nous livrent un reportage en images sur la fameuse milice Wagner : l'histoire secrète des mercenaires de Poutine après 3 ans d'enquête.

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Les auteurs, l'album (173 pages, février 2024) :

On a entendu beaucoup de choses et leurs contraires sur la tristement fameuse milice russe Wagner qu'il était bien commode de diaboliser autour de son patron Evgueni Prigojine, mais qui lui survit sans problème depuis sa mort en août 2023.
Benjamin Roger et Mathieu Olivier sont tous deux journalistes : autant dire que cette BD n'est pas un album d'aventures de guerre mais une très sérieuse BD-reportage. 
Ils ont travaillé tous deux pour le magazine Jeune Afrique et connaissent donc parfaitement leur sujet.
Thierry Chavant s'est engagé à leurs côtés pour illustrer cette enquête qui s'étend sur plusieurs années et plus d'un continent. 

♥ On aime :

 Cette bande dessinée est une façon bien commode d'améliorer sa connaissance du sujet : l'ascension du groupe Wagner, les exactions commises, les enjeux financiers, la géopolitique africaine, ... 
Le récit est très documenté : basé sur les investigations des deux journalistes et les témoignages recueillis, c'est un gros travail de plusieurs années qui nous est résumé dans ces planches.
[...] Nous ne sommes pas des soldats, juste des mercenaires Wagner.
[...] On n'est pas ici pour les médailles ou vaincre les nazis, juste pour toucher la solde et rentrer en un seul morceau.
[...] On est des mercenaires, pas des soldats ! Tout ça, c'est du business !
 Simple et sans fioritures, le dessin de Thierry Chavant est tout au service du texte et il sait même s'estomper ou s'éloigner quand les horreurs sont trop dures pour notre regard.
 L'album, très pédagogique, use de la voix off, de témoignages et de dialogues entre personnages de fiction. 
Le récit est découpé en plusieurs mouvements (tel un drame lyrique wagnérien !) et n'hésite pas à faire des aller-retour entre les époques et les lieux pour nous brosser un tableau aussi intelligible que possible.

Les personnages :

Cet album est aussi le portrait des principaux dirigeants de Wagner : le fameux oligarque Evgueni Prigojine qui fit d'abord fortune dans la restauration (!) avant de s'associer avec un mercenaire expérimenté, Dimitri Outkine, qui sera le commandant opérationnel de Wagner, Prigojine restant le grand chef et le grand financier. 
Mais en bons journalistes, les auteurs ne se contentent pas des leaders médiatiques et nous avons droit à tous les principaux acteurs du groupe Wagner et quelques personnages de fiction pour fluidifier le récit.
On retrouve même quelques figures de la diplomatie française ... qui ne sort pas vraiment grandie de ce tableau.

Le scénario :

Après quelques faits d'armes au Donbass en Ukraine en 2014 ou en Syrie en 2016, la "compagnie" (c'est le surnom interne de Wagner) se déploie à Bangui en CentrAfrique (sous la coupe de Bokassa jusqu'en 1996) et bientôt au Mali.
Dans chaque pays, un scénario bien éprouvé se répète : corruption des dirigeants locaux, élimination des gêneurs, déploiement de mercenaires, formation de troupes locales, propagande anti-française et ... surexploitation des ressources minières (de l'or, notamment) qui sont exportées à l'étranger en toute illégalité, une contrebande source de gigantesques profits pour Wagner et la Russie.
La diplomatie française sous-estimera l'influence grandissante de Wagner et des russes jusqu'à ce qu'il soit trop tard. 
Dans le centre du Mali, en mars 2022, le village peul de Moura est le lieu d'un massacre perpétré au nom de la lutte anti-terroriste : plus de 500 victimes ... dont à peine une trentaine de djihadistes.
Mais au plan militaire et face aux rebelles, les mercenaires de Wagner ne sont finalement pas beaucoup plus efficaces que leurs prédécesseurs européens ou américains : "l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS), la filiale sahélienne de l'État Islamique, a repris progressivement pied".  
Bientôt la folle guerre d'Ukraine vient de nouveau brasser les cartes : le groupe Wagner y rapatrie le gros de ses troupes, dépense des millions de dollars et envoie au casse-pipe des dizaines de milliers de "volontaires" dont les fameux prisonniers de droit commun. 
Mais rapidement le torchon brûle entre Wagner et le Kremlin : en juin 2023, un convoi de mercenaires roule vers Moscou et il faudra la médiation du biélorusse Alexandre Loukachenko pour éteindre ce début d'incendie.
Hélas, Prigogine et Outkine ont oublié que "Vladimir Poutine ne pardonne jamais la traîtrise. Le maître du Kremlin n'oublie jamais rien". C'est lui dont l'ombre menaçante et inquiétante clôture l'album !

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Babelio.
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 27 novembre 2024

Sang d'encre à Marrakech (Melvina Mestre)


[...] Pourquoi tatouer un cadavre ?

Seconde enquête de la détective Gabrielle Kaplan, un Nestor Burma au féminin dans le Maroc des années 50. Dépaysant et instructif.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (228 pages, mars 2024) :

On a découvert les enquêtes de Gabrielle Kaplan avec Crépuscule à Casablanca, enchanté par le parfum old school de ces aventures d'une détective privée des années 50 au Maroc : une sorte de Nestor Burma au féminin.
L'auteure Melvina Mestre est née en 66 à Casa et visiblement cette ville et cette époque lui tiennent à cœur : on y va de découverte en surprise sur ce pays, cette région et cette période méconnus.
C'est donc avec grand plaisir que l'on retrouve la détective Gabrielle Kaplan pour un second épisode : Sang d'encre à Marrakech.

♥ On aime beaucoup :

 C'est un roman policier fait pour dépayser, divertir mais aussi pour instruire. Melvina Mestre ne cherche pas à nous faire peur, ni à nous prendre la tête : ses intrigues policières servent plutôt de prétexte à une description minutieuse de la ville, de ses habitants et surtout du contexte politique et social des années 50 en Afrique du Nord.
 Le protectorat français vacille sous la pression des indépendantistes marocains de l'Istiqlal mais aussi celle des américains qui ont débarqué là-bas en 1942 en apportant leur coca-cola et leurs belles voitures mais également leur vision de la géopolitique mondiale où la colonisation française n'a plus sa place.
 Cette série apporte un éclairage fort intéressant sur cette époque et cette région. 
Laissons parler Melvina Mestre dans sa postface :
[...] Je veille à ce que mes romans d’atmosphère s’inspirent de la grande Histoire, et qu’en me lisant mes lecteurs soient immergés dans le contexte historique, urbanistique et socio-culturel des années 1950. Je m’efforce de représenter le plus possible toutes les sensibilités de ce Maroc sous protectorat pré-indépendance, dans un contexte politique complexe.
➔ Et puis bien sûr on finit par se prendre d'amitié pour Miss Kaplan et son équipe : “ il s’était attaché à cette jeune femme singulière, ouverte et tolérante. Un mélange de perspicacité, d’impertinence et de drôlerie. ”

Les personnages :

La détective Gabrielle Kaplan est une femme débrouillarde qui a du flair : son "nez" est même capable de déchiffrer les parfums portés par les uns ou les autres.
Elle est entourée de Vincente, son assistante dévouée, de Brahim, son fidèle acolyte marocain toujours prêt à donner un coup de main, et d'Yvonne, une chroniqueuse mondaine très informée des dessous de la haute société casablancaise.

Le canevas :

Cette fois, le commissaire Renaud (le seul flic sympa du commissariat, ni corrompu ni raciste !) fait appel à Miss Kaplan pour élucider une série de meurtres : des cadavres de prostituées sont retrouvés au pied des monuments les plus emblématiques de la ville.
[...] C’était un corps de femme, entièrement nu. Il a été très probablement déposé là après le meurtre car elle a été poignardée et il n’y avait pas de sang autour. Sans doute très tôt ce matin ou au milieu de la nuit, puisqu’il y a toujours du monde et du passage par là- bas. Une chose est sûre, le lieu n’a pas été choisi au hasard. Un monument aux morts en plein milieu du centre administratif de la ville, cela signifie quelque chose, vous ne croyez pas ?
Voilà qui fait désordre et qui menace de mettre le feu aux poudres qui couvent : le protectorat français a bien du mal à garder la situation en mains.
[...] L’orage couvait. L’édifice de la France coloniale avait sérieusement commencé à se lézarder et, dans ce contexte, une guerre civile menaçait d’éclater à tout moment. Il fallait montrer que la police contrôlait et maîtrisait la situation.
L'enquête  sera pour nous l'occasion de découvrir la ville close, Bousbir, le quartier réservé à la prostitution par les colons français avec son “administration concentrationnaire et médicale”, que l'on disait “ la plus grande « maison close à ciel ouvert » du monde ”.
Mais le titre nous suggère que bientôt les cadavres en série vont nous emmener jusqu'à la Perle du Sud, la ville ocre, Marrakech, qui à cette époque ne connaissait pas encore le tourisme de masse mais qui s'y préparait déjà activement !
Quant à l'encre de ce même titre ce pourrait-être celle des journaux que l'administration peine à museler pour éviter que l'affaire ne vienne envenimer une situation déjà tendue, ou bien peut-être celle que les indigènes utilisent pour leurs tatouages ...

Pour celles et ceux qui aiment les fifties.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 16 octobre 2024

Le voyage du Salem (Pascal Janovjak)


[...] Le XXe siècle fut fécond en escroqueries.

Une escroquerie maritime incroyable mais vraie : en 1980 un pétrolier géant disparaît avec sa cargaison au large de l'Afrique ! 200.000 tonnes de pétrole et 50 millions de dollars noyés en mer !

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (208 pages, 2024) :

Pascal Janovjak est un écrivain franco-suisse qui a pas mal bourlingué du Bengladesh à la Palestine.
C'est à Dahka qu'il a découvert chez un bouquiniste l'histoire du Salem.
Mais c'est près de Rome où il vit désormais qu'il a écrit son bouquin, Le voyage du Salem, en 2020 dans une Italie confinée.

Le contexte :

Difficile de ne pas s'enthousiasmer pour cette histoire incroyable mais vraie : l'histoire d'un pétrolier géant (vraiment géant : 5 fois la taille du tristement célèbre Erika !), le Salem, sorti des chantiers navals de Malmö en Suède dix ans plus tôt. 
En janvier 1980, parti du Koweit pour l'Europe sous pavillon du Liberia, le pétrolier fait naufrage au large des côtes du Sénégal. On redoute évidemment une terrible et gigantesque marée noire. 
Mais non, rien. Nada. Le pétrolier était vide : où donc étaient passées les 200.000 tonnes de pétrole d'une valeur d'environ 50 millions de dollars ?!
[...] Trop lourd pour emprunter le canal de Suez, le Salem entame le tour de l’Afrique, pour livrer sa cargaison en Europe. Il n’y parviendra jamais. Au large du Sénégal, la salle des machines prend l’eau, des courts- circuits provoquent un incendie. L’équipage est contraint d’abandonner le pétrolier qui, dévoré par les flammes, menace d’exploser.
Était-ce l'escroquerie du siècle comme on a bien voulu le croire ?
[...] Les journaux de l’époque eurent tôt fait de baptiser cette affaire l’escroquerie du siècle. Cette éminente désignation était sans doute exagérée : avec l’avènement du capitalisme et la multiplication des échanges, le XXe siècle fut particulièrement fécond en escroqueries.
Dans cette partie de poker menteur, il y eut pas moins de 13 enquêtes couvrant 25 pays différents sur les 4 continents !
Une histoire de très gros sous qui dévoile les moyens utilisés pour contourner l'embargo des livraisons de pétrole à l'Afrique du Sud.

Les acteurs :

À l'origine de cette affaire, un libano-américain Fred Soudan. L'auteur aurait bien "envie d'en faire l'Arsène Lupin de l'histoire".
Un capitaine grec, Dimitrios Georgoulis, déjà recherché par la police pour divers détournements.
Le chef mécanicien est grec lui aussi, Antonios Kalomiropoulos, et il connait bien les machines comme les explosifs.
Un trafiquant hollandais, Antonin Reidel, qui pourrait bien être le cerveau de l'affaire.
L'équipage tunisien, Wassim, Idris, Bilal, Onas, ..., des matelots avec leurs croyances, leurs histoires et leurs superstitions.
Au passage, on notera que Pascal Janovjak se montre plutôt habile de sa plume :
[...] Wassim est maître d’équipage mais il veut aussi s’occuper de nos âmes. Il ne voit que d’un œil. L’autre est tout blanc, la pupille tournée vers le haut. Peut- être que cet œil-là voit Dieu, pendant que l’autre œil nous surveille.

♥ On aime :

 Même si l'aventure est condamnable, on avoue avoir bien du mal à ne pas prendre parti pour cette équipe de malfrats qui avaient les yeux plus grands que le portefeuille : après tout, plaie d'argent n'est pas mortelle et les bandits n'ont grugé que d'autres profiteurs. Certains ont été emprisonnés, les simples matelots libérés mais d'autres courent encore.
 Pour autant on a eu l'impression que l'auteur hésitait sur la façon de mener son récit : le vrai-faux journal d'un tunisien du bord ? la description de sa propre solitude d'écrivain confiné en Italie ? ou le compte-rendu des enquêtes ? Tout cela se mêle plutôt habilement mais casse un peu l'élan de l'épopée et ne réussit pas à vraiment emporter le lecteur dans ce qui aurait pu être véritable un scénario pour Hollywood.  
 Entre deux escales, Pascal Janovjak nous rappelle une autre escroquerie qui nous avait également bluffé quand on avait lu le bouquin des deux journalistes : la course en solitaire en 1969 de Donald Crowhurst qui ne fit jamais le tour du monde pour le Golden Globe.
Une autre mystification maritime où il n'était pas question d'argent (ou si peu) mais qui utilisait la même astuce du double journal de bord.
[...] En sombrant, le Salem subissait une transmutation, il accédait à une autre dimension, il devenait récit. Contrairement aux milliers de navires que l’on échoue sur les plages d’Asie. [...] Le Salem rejoignait la caste des navires immortels, des Titanic et des Hollandais volant.
[...] C’est au moment où les aventures s’achèvent que commencent les histoires.
Un résumé de toute l'affaire avec cartes et photos : [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les hold-up et les bateaux.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.

lundi 14 octobre 2024

Crépuscule à Casablanca (Melvina Mestre)


[...] Ils veulent faire main basse sur le Maroc.

Un polar old-style avec une détective façon Nestor Burma et un panorama très instructif de la géopolitique du Maroc dans les années 50.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (228 pages, mars 2023) :

Melvina Mestre a vécu son enfance (elle est née en 66) à Casablanca au Maroc. 
Avec Crépuscule à Casablanca, elle ouvre une série policière avec une détective privée comme héroïne : Gabrielle Kaplan
Un second tome est déjà paru en 2024 : Sang d'encre à Marrakech qui est venu confirmer le bon filon.

♥ On aime :

 Ah quel plaisir confortable de se glisser dans cet agréable bouquin de Melvina Mestre : nous voici à Casablanca dans les années 50. Le Maroc est encore sous protectorat français mais l'armée de l'Oncle Sam a débarqué en 42 et le pays est en pleine américanisation : les colons marocains ont déjà goûté au Coca-Cola avant même les français métropolitains et ils roulent en Cadillac.
[...] L'après- guerre avait le goût de la liberté, et cette liberté avait le goût du Coca-Cola dans un Casablanca qui rêvait de Beverly Hill.
[...] Au Maroc, et à Casablanca en particulier, ceux qui étaient du bon côté de la barrière – et dont elle avait conscience de faire partie – avaient les plages, la mer, le soleil, les palmiers, les Cadillac, le jazz, le swing et le boogie-woogie. Vue d’ici, la France était un pays triste et gris qui pansait ses plaies, cramponné à son empire colonial, et dont les habitants, héroïques sur le tard, peinaient à se réinventer une histoire nationale.
 Même si l'écriture est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma.
 On apprécie le dosage équilibré de son roman avec une petite pincée de guide touristique, façon le guide du routard à Casa, comme cette photo de couverture avec "l’immeuble Liberté qui dominait la ville du haut de ses dix- sept étages. [...] Même en France, il n’existait pas de bâtiment aussi moderne et aussi haut", un bâtiment qui resta longtemps l'un des plus hauts d'Afrique.
 Et une bonne louche de contexte géopolitique quand, en Afrique du Nord, le temps est venu de faire le ménage après Vichy tandis que les américains piaffent en attendant de prendre la place des anciens colons : Casablanca rivalise avec Tanger pour le titre de "nid d'espions".
[...] Les indépendantistes gagnaient du terrain, c’était une certitude ; Oncle Sam renforçait sa présence au Maroc, c’en était une autre.
[...] Les Américains rongent leur frein. Ils veulent faire main basse sur le Maroc, et leurs agents noyautent le pays.
[...] Roosevelt avait tenu, pendant la conférence d’Anfa, à rencontrer personnellement le sultan au cours d’un dîner. Le président américain y avait tenu des propos ouvertement anticolonialistes, au nez et à la barbe du résident Noguès et de Churchill. Le président de la première puissance mondiale avait garanti au sultan que la situation des colonies serait radicalement bouleversée après la guerre. Un coup de canif de plus à la « protection » française.
 L'intrigue policière reste simple et sert ici de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire. Melvina Mestre nous offre une description très documentée de l'Afrique du Nord et du Maroc de l'époque, révélant les enjeux complexes qui y régnaient. C'est une lecture aussi instructive qu'intrigante.

Les personnages :

Pour un tableau complet des différentes couleurs de la ville, Melvina Mestre prend soin de placer ses acteurs au sein des différentes forces sociales ou politiques en présence, et plusieurs personnages sont issus de la vraie vie (en gras ci-après).
Il y a donc à Casa, Gabrielle Kaplan la détective privée, féminine, émancipée et futée, pour qui "jouer à reconnaître les parfums des gens était son dada. Un héritage du passé. Après tout, « avoir du flair » faisait bien partie du métier d’enquêtrice".
Miss Kaplan vient d'une famille juive qui a fui Salonique : le temps d'une soirée, une autre période de l'Histoire pointe alors le bout de son nez avec ces "juifs de Salonique".
[...] – Je vous ai toujours soupçonnée d’être un peu libertaire, Kaplan, avec vos idées de zazoue. Je vous ai à la bonne.
Il y a là Vincente, son assistante qui "adorait appeler sa patronne « boss ». Cela faisait américain, donc moderne. L’américanisation de la ville s’affichait dans les moindres détails."
Brahim, son acolyte marocain souvent utile en cas de coup dur, "membre de l'une des cellules casablancaises de l'Istiqlal, il militait pour l'indépendance du pays et le départ de la France".
Le commissaire Renaud, le flic sympa qui se distingue "nettement de ses homologues car il n’était ni raciste ni corrompu. Une exception".
Du côté plus obscur, il y a là les grands magnats de droite comme Lemaigre Dubreuil, patron historique du groupe Lesieur.
[...] C’est une huile, en effet, l’archétype du grand patron de droite, marié avec la fille Lesieur, figure de proue du libéralisme. À la tête d’une ligue de contribuables et mécène de quelques canards d’extrême droite avant guerre. Différentes sources le situaient proche de la Cagoule.
Ou encore Pierre Mas, patron de presse influent, le résident Charles Noguès, ancien vichyste et le général Alphonse Juin, arrogant chef des armées en Afrique du Nord. Le sultan marocain Sidi Mohammed, courtisé par les américains et futur roi du pays lorsque viendra l'inévitable indépendance.

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan se voit chargée par l'un des patrons influents de la colonie, de récupérer une sacoche contenant des dossiers importants. 
Mais elle flaire le piège et a bientôt l'impression d'être manipulée, lorsque le contenu mystérieux de la mallette semble attirer toutes les convoitises, depuis la toute nouvelle agence de la CIA jusqu'aux officines obscures de notre République, SDECE, Main Rouge ou ex-activistes de la Cagoule.
[...] – Dites donc, Kaplan, alors, elle contient quoi, au final, cette sacoche ?

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mardi 1 octobre 2024

Leo (Deon Meyer)


[...] Cela restera une équipée sauvage. Très sauvage.

Le maître du "polar sudaf" se renouvelle avec un scénario de braquage !
"Leo" est le thriller le plus "cinéma" de la série avec un minutage ultra-précis et parfaitement maîtrisé par un scénariste dopé à l'adrénaline !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (624 pages, octobre 2024, 2023 en VO) :

Rentrée littéraire 2024.
Avec ses thrillers récurrents dont il nous gratifie tous les ans ou tous les deux ans (un rythme qui fait qu'on garde plaisir à le retrouver), Deon Meyer est une valeur sûre du polar sudaf et même du rayon polar en général. 
Leo est un épisode de la série "Griessel et Cupido", les deux flics des Hawks, dans la suite de Cupidité ou La proie mais qui bien sûr peut se lire indépendamment.

♥ On aime beaucoup :

 Ouvrir un polar comme Leo c'est comme s'asseoir devant un bon film d'action. On est assuré d'un exotisme dépaysant (c'est l'Afrique du Sud), d'un scénario original (c'est l'Afrique du Sud), de retrouver des acteurs qu'on aime bien (Benny Griessel et le métis Vaughn Cupido, deux Sud-Africains), et c'est l'un de nos réalisateurs préférés qui est à la mise en scène (Deon Meyer, un Africain du Sud).
 L'afrikaaner essaie même de se renouveler et après nous avoir emmenés jusqu'à Bordeaux (La proie), après nous avoir intéressés à la peinture (La femme au manteau bleu) - hollandaise la peinture, bien entendu - le voici qui s'essaie au scénario de hold-up, carrément. 
Et attention les yeux : un braquage peut en cacher un autre et ils sont menés par Christina Jaeger (la chasseuse) dite Chrissie, une actrice à la Lara Croft, jolie comme Angelina ! 
Une comme on n'en fait qu'au cinéma !
[...] C’est une hyène brune, une femelle alpha, une solitaire. C’est une briseuse de cœurs. Son côté brut de décoffrage, protestataire, dur à cuire.
 Tout comme dans les derniers épisodes, Deon Meyer s'en prend à la corruption et à la "captation de l'état" pratiquées par les mafieux qui ont gouverné le pays : Jacob Zuma et les frères indiens Gupta (qui sont présentés dans le livre sous les noms de code de Joe Zaca et Chanda !).
Les lingots et les millions de la corruption sont au cœur de l'intrigue et vous allez être très surpris d'apprendre d'où ils viennent ...

Le canevas :

Tout débute par un bon braquage très pro, un plan minuté, une équipe entraînée, une préparation d'enfer : bref, tout est réuni pour que, bien sûr, ça tourne mal !
Pendant ce temps, nos amis Griessel et Cupido (qui attendent toujours de réintégrer l'équipe des fameux Hawks dont ils se sont fait virés pour avoir mis leur nez là où il ne fallait pas), nos amis donc, enquêtent sur la mort suspecte d'une jeune femme "attaquée" par des chiens aux environs de Stellenbosch.
[...] C’est une Blanche, jeune, très probablement une étudiante. Ce n’est peut-être pas un accident. Quand la nouvelle sera rendue publique, les réseaux sociaux vont se mettre à bourdonner. Avec la police sud-africaine dans leur viseur.
Et bien vite voilà le meurtre du propriétaire des chiens. Il a été assassiné, la gorge étouffée par de la mousse expansive (!) et les chiens n'aboieront plus.
[...] — Cause du décès ?
— Suffocation, je dirais. Mais d’un genre particulier.
« C’est de la mousse expansive. Dans la gorge.
— De la mousse ?
— Oui, de la mousse expansive.
Le propriétaire des chiens serait un ancien des fameux commandos des Forces Spéciales.
L'enquête difficile de Griessel et Cupido les rapproche lentement du pot aux roses mais Deon Meyer maîtrise parfaitement son timing et tout va s'accélérer quand un second braquage se met en place !
[...] Il est donc impératif que l’opération réussisse. Beaucoup de choses peuvent foirer en cours de route. Au moins, si l’affaire échoue, cela restera une équipée sauvage. Très sauvage.
[...] — OK. Eh bien, pourquoi t’es-tu embarquée dans cette affaire, Christina Jaeger ?
— À cause d’Héraclès.
— Héraclès ?
— Putain, il n’y a rien de plus excitant que de rester debout face au lion qui te charge, Igen. Rien. »
À ce rythme d'enfer, pas facile pour l'ami Benny de se préparer pour son mariage !
[...] Griessel essaie son costume de mariage. Les points de bâti sont encore visibles, mais l’ensemble lui va bien. Huit jours avant les noces. Carla l’examine des pieds à la tête.
« Très beau, papa, mais il faut passer chez le coiffeur.
— Jeudi.
Ah mais non, Benna, nous on sait que jeudi ça va pas le faire, tu verras, tu vas finir par être en retard à ton mariage ! Et d'ici là, impossible pour le lecteur de refermer ce "page-turner" !

Pour celles et ceux qui aiment les films de hold-up.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté, 20 Minutes et Benzine.

mercredi 4 septembre 2024

Les mouettes - mission Lybie (Thomas Cantaloube)


[...] C’était un gros coup, chacun en convenait.

Un roman qui s'inscrit comme suite de la fameuse série tv Le Bureau des Légendes, un spin-off comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.

L'auteur, le livre (334 pages, août 2024) :

Rentrée 2024.
Les éditions Fleuve noir ont eu l'excellente idée de lancer une série livresque dérivée de la désormais mythique série tv Le Bureau des Légendes
Un spin off, comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.
Et pour ce premier épisode intitulé Les mouettes, la réalisation a été confiée au journaliste-écrivain Thomas Cantaloube, un reporter de guerre qui connait bien les Balkans et le Sahel et que l'on connait déjà pour ses thrillers géopolitiques comme Requiem pour une République ou encore Frakas.

Le contexte :

Deux groupes islamistes tiennent le désert sahélien sous leur coupe : le GSIM, Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans, organisation salafiste affiliée à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) ainsi que l'EIGS, l'État Islamique dans le Grand Sahara, qui lui dépend de l'État Islamique.
Au Sahel fin 2022, l'opération Barkhane est officiellement terminée au Mali et les forces françaises ont quitté le pays (laissant le champ libre aux mercenaires de Wagner) pour opérer de manière limitée depuis le Niger.
En 2023, l'armée française quittera également le Niger, mais ceci est une autre histoire.
[...] Depuis que la France avait décidé d’endiguer la menace conjuguée des terroristes islamistes et des séparatistes touaregs galvanisés par l’effondrement de la Libye suite à l’intervention occidentale (version officieuse), l’opération Barkhane, succédant aux opérations Serval et Épervier, représentait l’une des plus importantes Opex de la France des dernières décennies. Le repli contraint de 2022 sur le Niger en avait réduit l’empreinte.

♥ On aime :

 Bien sûr on est ravi de retrouver dans ce bouquin une partie du "casting" de la célèbre série, comme Marie-Jeanne Duthilleul par exemple (c'était Florence Loiret Caille) qui avait pris la tête du Bureau ou encore Jonas Maury (le geek qui était incarné par Artus). 
Mais cette fois-ci, c'est plutôt Marcel Gaingouin (Patrick Ligardes à l'écran) qui va nous accompagner au cœur du Service Action, au cœur des commandos chargés des basses besognes de notre nation en terres inconnues, ceux que l'on surnomme Les Mouettes
[...] Les éboueurs avaient le droit à l’erreur. Pas les Mouettes, le surnom que se donnaient les membres du SA.
 En bon professionnel du thriller, Thomas Cantaloube prend tout le temps nécessaire pour nous rappeler la géopolitique agitée du Sahel de même que les coulisses de l'organisation de ce fameux Service Action à l'histoire mouvementée. C'est même tout l'intérêt de ce bouquin que de nous rappeler les tenants et aboutissants de ce qui se joue pour nos soldats dans les pays de la zone sahélienne.
[...] Jusqu’à l’orée des années 2000, la DGSE et son prédécesseur le SDECE ne jouissaient pas d’une grosse réputation. [...] Les espions tricolores avaient trop longtemps barboté dans la marmite des barbouzeries gaullistes avant de se laisser embringuer dans les politicailleries mitterrandiennes, passant au mieux pour d’habiles bricoleurs, au pire pour des clones d’OSS 117 version Jean Dujardin. C’était finalement les attentats du 11 septembre 2001, et les différentes et mal-nommées « guerres au terrorisme », qui avaient redoré le blason de la Boîte.
 Nous voici au lancement d'une nouvelle saison de la série : cet épisode doit donc remettre en scène les personnages avec leurs passés, décrire le nouveau contexte, disposer les pièces de la nouvelle intrigue, ...
Les fans du Bureau des Légendes seront peut-être déconcertés par le focus mis sur les fameux commandos du Service Action (plutôt que les intrigues parisiennes) mais le récit de guerre est impeccablement maîtrisé et on imagine très bien ce que cela va donner à l'écran.
Et bien sûr comme dans toute bonne série, il est d'usage que la fin de l'épisode annonce une suite : mais alors là, chapeau !, Thomas Cantaloube se permet un sacré twist dans les toutes dernières lignes ! 
On n'a rien vu venir et on ne peut que trépigner en attendant la suite !

Le scénario :

La DGSE a réussi à infiltrer l'une de ses dernières recrues au sein d'une Katiba islamiste du GSIM : c'est Alassane Cissoko, connu sous le nom de code de Canaque, désormais une précieuse source de renseignements.
Mais les mouvements des djihadistes vont compromettre sa couverture, sa légende, et la DGSE est obligée de l'exfiltrer.
[...] Tous les services secrets de la planète abandonnaient, avaient abandonné ou abandonneraient un jour une source en cas de danger pour l’organisation. Les sources faisaient office de fusibles. On tentait de les préserver le plus longtemps possible, mais dès qu’elles mettaient en péril l’intégrité de l’installation électrique, on les débranchait.
Bien entendu l'opération ne sera pas de tout repos, on s'en doute !
[...] — Bref, nous effectuons une manœuvre préventive.
— En quelque sorte.
— Mais risquée ?
— Dans notre métier, il n’en existe pas d’autres.
[...] Notre principal problème sera de devoir naviguer entre l’armée malienne, les mercenaires russes de Wagner, et les successeurs de Barkhane qui continuent de mener des actions dans la zone depuis le Niger.
C'est le capitaine Yannick Corsan qui mène l'opération. Un soldat valeureux mais pas tout à fait clean avec son passé douloureux et tourmenté ...
[...] — Tu n’es pas sérieuse ? ! s’insurgea le général.
— Corsan n’est pas fiable, Marcel ! Il prend des initiatives à l’emporte-pièce et ça casse plus souvent que ça ne passe.

Pour celles et ceux qui aiment les Légendes (celles du Bureau).
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté , Benzine et dans 20 Minutes.