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jeudi 15 octobre 2026

Accident(s) (Sophie Loubière)

[...] Un polar sur la nationale 7 ? Ça n’a pas déjà été fait ?


Un suspense psychologique et automobile qui fait défiler une série d'accidents et de disparitions tout au long de la fameuse Route Nationale 7. Un roman noir entre nostalgie, filiation et quête du passé, construit sur une mise en abyme ingénieuse.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (560 pages, octobre 2026) :

Sophie Loubière, journaliste radio et auteure de polars, avait fait beaucoup parler d'elle début 2024 avec une fable dystopique, féministe et écolo : c'était Obsolète. 
On la retrouve ici dans son registre de prédilection avec son roman noir de la rentrée : Accident(s).

L'époque et le décor :

Tout commence entre Paris et Nevers, mais le roman va nous entraîner tout au long de la fameuse Route Nationale 7, qui est un peu l'équivalent frenchy du mythe de la Route 66 aux US !
« — Vous voulez faire la nationale 7 ? 
— Mon père l’a parcourue de long en large. La « route bleue » fait partie de mon histoire. De notre histoire et de notre patrimoine. C’est un décor mythique, un chemin de mémoire. »
Descendre vers le sud la RN7 de Paris à Menton, c'est comme remonter le temps le long de cette voie aujourd'hui déclassée en grande partie. Il y a près de mille bornes à parcourir, ce que vient souligner le clin d’œil de la couverture.
Le récit prend place de nos jours à l'époque des Gilets Jaunes et et ce n'est sans doute pas un hasard puisque jadis la RN7 irriguait une bonne partie de ce qui est devenue aujourd'hui la France des ronds-points.

Le pitch et les personnages :

Cécile Varennes est une auteure de romans policiers qui, avec son petit air d'Emmanuelle Béart, a connu son heure de gloire : les lecteurs devaient patienter « une heure d’attente pour une dédicace de « The French Queen of Crime Novel ». Las, un accident de voiture l'a laissée blessée, traumatisée, sa fille Manon a même failli y passer et depuis sa "mauvaise conduite", c'est son ex-mari qui en a désormais la garde. Cécile souffre maintenant d'amaxophobie. Côté écriture, c'est aussi la panne et « la peur de ne plus être capable d’écrire lui tordait l’estomac ».
« — Vous n’avez donc aucun plaisir à écrire ? 
— Aucun. 
— Alors pourquoi vous infliger pareille souffrance ? 
— Je ne sais rien faire d’autre. »
C'est le moment qu'a choisi son père, dont elle s'était éloignée, pour disparaître. Volatilisé. La police retrouve bientôt le corps carbonisé dans un accident de voiture, un de plus. Parmi le fatras laissé par son père, Cécile va retrouver d'intrigantes coupures de journaux qui toutes évoquent des accidents ou des disparitions (des "cold cases") le long de la route nationale 7...
« Cécile étala les coupures de presse en demi-cercle sur le tapis au milieu de la pièce. Rien ne se détachait de ces drames dont certains se limitaient à quelques lignes dans la rubrique des chiens écrasés. Lieux, victimes, personnes mises en cause, circonstances, les affaires n’étaient pas reliées. À un détail près. Un détail qui allait bouleverser sa vision des choses. »
Un reporter photographe (Tristan) va lui servir de chauffeur et tous deux vont prendre la route à la recherche du passé ...

♥ J'aime parce que ...

⋯ parce que dès les premières pages, Sophie Loubière installe ambiguïté et tension, et pour accroître le mystère, elle a glissé des inter-chapitres avec ce que l'on devine être un futur interrogatoire de Cécile par un flic ou un psy. Que s'est-il passé et jusqu'où la RN7 va-t-elle conduire Cécile, Tristan et le lecteur ? 
⋯ parce que on retrouve toute la qualité de plume de cette auteure, des phrases au rythme travaillé, une atmosphère prenante et inquiétante, un pouvoir puissant d'évocation qui fait ici revivre une nationale 7 agonisante.
⋯ parce que dans ce roman noir très psychologique, le lecteur se laisse volontiers mener par le bout du nez grâce notamment à deux personnages (l'écrivaine Cécile et le reporter Tristan) soigneusement dessinés et qui longtemps, gardent chacun leur part de mystère.
⋯ et puis parce que, en dépit de quelques longueurs (sur plus de 500 pages, la mécanique ingénieuse finit par lasser), le récit est construit sur une mise en abyme originale (un roman policier qui raconte l'histoire d'une auteure qui écrit un roman policier) et ménage le suspense jusqu'au bout de cette quête du passé, un passé beaucoup plus proche des personnages qu'ils ne veulent bien l'admettre. Et puisqu'on évoque le jeu des mille bornes, l'auteure nous a bien sûr réservé quelques coups fourrés dans la dernière ligne droite puisque, tout comme ses personnages, Sophie Loubière est une « experte du mensonge habilement tourné ».
« — Je voulais pas… Je te jure que c’est un accident. »

Pour celles et ceux qui aiment le jeu des Mille Bornes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond et à NetGalley.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 11 septembre 2026

Allumettes (Jurica Pavicic)

[...] Il n’avait pas voulu ça.


Le conteur croate d'histoires tristes est de retour avec un excellent roman qui nous parle d'incendies, c'est hélas d'actualité, mais surtout qui confirme qu'il est un sacré faiseur de personnages fortement enracinés dans l'histoire tourmentée de son pays.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (432 pages, septembre 2026) :

Cette rentrée littéraire nous offre une excellente occasion de découvrir l'écrivain croate Jurica Pavičić, un auteur que l'on suit depuis sa première traduction en français en 2022 et qui depuis, réalise un parcours sans faute parsemé de coups de coeur.
Allumettes est son dernier roman, le cinquième en français et peut-être bien son meilleur, mais quand il l'a allumé ses žigice en 2024 à Split, Pavičić n'imaginait sans doute pas que sa région natale allait encore flamber en 2026 et que son bouquin allait sortir en France juste après les feux de Gironde ...
La traduction du croate est d'Olivier Lannuzel.

L'époque et le décor :

De nos jours, à Split en Croatie quand des incendies ravagent la région et s'approchent dangereusement de la ville.

Le pitch et les personnages :

Une nuit de grands vents, de terribles incendies enflamment les alentours de Split. Bien vite on soupçonne une action criminelle, peut-être une vengeance ou une magouille immobilière. Une folie certainement au vu de l'ampleur de l'incendie qui tuera même une victime.
[...] Ça n’aurait pas dû se passer comme ça. Il n’avait pas voulu ça.
L'enquête a été confiée au jeune inspecteur Petar Fradelić, tandis que l'expert Stanko Barada est missionné pour déterminer l'origine exacte de l'incendie.
— Vous êtes l’inspecteur du service incendie ? 
— C’est ça. Stanko Barada. 
— Petar Fradelić. C’est moi qui suis chargé de l’affaire.
Petar Fradelić est plus futé et tenace qu'il n'y parait, quand à Barada on dit de lui qu'il lit le feu.
[...] Il va y avoir une enquête. Ils ne vont pas traiter ça comme n’importe quel incendie. Ils vont faire les choses comme il faut.
[...] Personne n’avait rien vu, personne ne savait rien. Par leur silence, ils protégeaient un cousin, ou un voisin, ou un habitant du village. Les policiers s’étaient pris de front le mur de l’omerta.
Au fil de l'enquête, les chapitres passent alternativement de l'un à l'autre mais bientôt nous ferons la connaissance d'un troisième personnage.

♥ J'aime vraiment beaucoup parce que ...

⋯ parce qu'on reconnait que Jurica Pavičić est un sacré conteur d'histoires tristes et parce qu'on comprend au fil du récit que la force de ses romans noirs et fatalistes n'est pas tant celle de l'intrigue ou de l'enquête policière mais plutôt celle de son talent de faiseur de personnages, denses, fouillés, complexes.
⋯ parce que voilà un auteur qui ancre profondément ses personnages dans l'histoire récente de son pays : récemment l'essor anarchique du tourisme et du capitalisme, mais avant il y a eu la guerre bien sûr, et plus tôt encore, la Yougoslavie communiste de Tito. La Croatie a traversé des périodes difficiles, le pays a connu une histoire tourmentée, et c'est ce lourd passé qui façonne les hommes d'aujourd'hui.
[...] Dès que tu commences à gratter quelque part, tu découvres des fantômes, des squelettes, des zombies d’anciennes sociétés, d’anciennes vies, d’anciens projets et d’anciens plans. Tout cela est mort, mais jamais tout à fait enterré, ça reste dans les limbes où ça continue d’exister à moitié, mais pas complètement.
⋯ parce qu'on découvre ici que lorsque Tito a lancé le Mouvement des non alignés, il a également propulsé les entreprises yougoslaves de BTP à l'international, enclenchant ainsi toute une série d'enrichissements et de spéculations immobilières, au fil des grands chantiers socialistes puis des privatisations douteuses puis du libéralisme sauvage. C'est le décor inflammable de ce drame qui tient plus du roman noir que de l'intrigue policière.
[...] La Yougoslavie donnait aux pays africains et asiatiques l’illusion que quelqu’un dans l’hémisphère nord blanc les écoutait. En retour, ces pays conféraient à la Yougoslavie des privilèges commerciaux. C’était l’empire yougoslave.

Pour celles et ceux qui aiment xxxxxxxxxxxxxxxxxxxx.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

vendredi 28 août 2026

Les trois rivières (Tiffany Quay Tyson)

[...] Ça va être le déluge.


Au cœur de la Bible Belt, dans le delta du Mississippi, trois fortes figures féminines qui tentent de briser le cycle générationnel, au moment où les eaux du déluge submergent sur la région et bouleversent le cours des rivières comme le destin des habitants.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure et le livre (320 pages, août 2026, 2015 en VO) :

Tiffany Quay Tyson est une romancière étasunienne née dans le delta du Mississippi : Les trois rivières est son premier livre, il date de 2015 en VO mais c'est le second publié en français après Un profond sommeil sorti chez nous en 2022 (2018 en VO).  
La traduction de l'anglais (US) est signée par Héloïse Esquié.

L'époque et le décor :

Les trois rivières, ce sont la Yazoo, la Yalobusha et la Tallahatchie, qui se rejoignent au cœur du delta du Mississippi. Dans la petite ville de White Forest, une tempête arrive qui ouvre les eaux du déluge sur la région.
Nous sommes au plus profond de la Bible Belt, « une région où des jours et des semaines s’écoulaient sans qu’ils aient rien à rapporter, si ce n’étaient la production de coton et le cours du poisson-chat » et White Forest est l'une de ces « petites villes qui n’offraient rien qu’une dose régulière de café, d’alcool et de religion aux paysans et musiciens qui parcouraient le Delta du nord au sud et retour dans leurs vieilles bagnoles et leurs pick-up rongés par la rouille ».

Le pitch et les personnages :

Melody doit interrompre sa carrière musicale pour retrouver sa famille et son père gravement malade. Il y a là son frère Bobby au cerveau jadis grillé lors d'un baptême aussi tragique qu'évangélique, leur mère Geneva qui bat la campagne, et quelques autres comme Obi et son fils Liam qui sont d'ascendance indienne chickasaw. .
Bientôt piégés par les eaux, les personnages sont réunis à l’heure de rendre des comptes, de répondre de leurs actes et de faire peut-être enfin les bons choix quand arrive un dernier et fatidique personnage : le déluge ! Une tempête mémorable qui va s'abattre sur la région et bouleverser le cours des rivières tout comme le destin des hommes.
« Un grondement de tonnerre traversa le ciel.
[...] Ça va être le déluge. Vaut mieux pas être là quand les eaux montent, je te le promets.
[...] Elle n’avait pas besoin d’un analyste météo pour savoir que les rivières allaient sortir de leur lit.
[...] On pourrait avoir cinquante centimètres de pluie avant midi. Les digues ne tiendront pas. »

♥ J'aime beaucoup parce que ...

⋯ ce roman noir est l'un de ceux qui mesurent le poids des décisions, celles qu'on n'a pas prises et celles qu'on n'aurait pas dû prendre : « mauvaises décisions, mauvais choix, une longue série qui s’étalait sur des années et des années »
« Personne n’est obligé de rien », dit Melody , reprenant les mots de George Walter. Cet inconnu qui l’avait prise en stop s’était avéré avoir raison sur tant de choses. « Tout est un choix, dans la vie ».
⋯ ce récit se détache du lot habituel des romans étasuniens auxquels nous sommes habitués, grâce à deux ou trois personnages très réussis
⋯ on tient là trois beaux portraits de femmes qui tentent d'échapper à leurs destins : Melody, la jeune femme revenue régler quelques comptes sur ses terres d'enfance, Geneva, sa mère à moitié folle (ou à moitié libre ?) et Pisa, l'indienne dont la sagesse clairvoyante tente de guider les unes et les autres. Trois belles figures féminines qui tentent d'échapper à leur destin, leur héritage, et cela au fil des générations successives (Geneva évoquera longuement sa propre mère, la grand-mère de Melody)
⋯ il y a cet autre personnage qui vaut le voyage du côté du Mississippi, ce fameux déluge et ici, au cœur de la Bible Belt , quand on parle de déluge, ce n'est pas qu'une figure de style et c'est forcément avec des accents mystiques ou religieux pour donner de la force, de la résonance à ce qui va se passer et se dénouer
⋯ les descriptions de ces forces de la nature déchaînées, valent vraiment le voyage (assis confortablement chez soi, j'entends) et viennent donner de l'intensité au récit, de la profondeur à ces personnages et à ces femmes

➔ Voilà de quoi nous inciter à découvrir le second roman de cette auteure (Un profond sommeil déjà traduit chez nous en 2022 chez Sonatine puis 10-18, donc avant celui-ci qui était son premier livre).

Pour celles et ceux qui aiment les crues.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Sonatine et NetGalley (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

mercredi 26 août 2026

Les amateurs (Yan Lespoux)

[...] Le résultat est parfois pittoresque.


Un roman qu'on hésite à qualifier de noir tellement il est joyeux, lumineux et tellement on s'y amuse. Le médoquin Yan Lespoux nous invite sur ses terres à prendre un pastis ou un café dans un bar qui serait comme une version landaise de Bagdad-Café, en compagnie d'une ribambelle de loustics qu'on n'oubliera pas de sitôt.

  • un roman trop joyeux pour être qualifié de roman noir
  • la prose est belle, l'humour est fin, le récit jubilatoire
  • les personnages sont de sacrés loustics inoubliables
  • quand des ballots de cocaïne s'échouent sur les plages …
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur et le livre (240 pages, août 2026) :

Après s'être aventuré au-delà des sept mers (c'était Pour mourir, le monde paru en 2023), le médoquin Yan Lespoux revient sur ses côtes de Gascogne avec ce petit roman plein d'humour et d'ironie acerbe, Les amateurs, bien dans l'esprit des nouvelles de son premier ouvrage (Presqu'îles paru en 2021).
Un scénario qui serait comme une version côtière et tranquille du roman de l'argentin Nicolás Ferraro (Notre dernière part de ciel, paru en mars 2026 chez Rivages).

L'époque et le décor :

De nos jours dans le Médoc, sur les plages du Golfe de Gascogne, avec au cœur des pinèdes, un café, un bar, lieu stratégique de pittoresques rencontres.

Le pitch et les personnages :

Le récit s'inspire très très librement de ces faits divers où des ballots de cocaïne viennent s'échouer sur les plages des Landes après avoir été largués par des trafiquants aux prises avec des vents contraires ou des garde-côtes trop curieux.
Une fois échoués sur le sable, les ballots de drogue attirent la convoitise d'autres ballots qui pensent pouvoir ainsi se financer facilement une nouvelle vie en échappant tout aussi facilement aux flics et aux sicaires des narcos venus récupérer la marchandise et châtier les téméraires, pour l'exemple …
Cet hiver-là, Yan Lespoux a réuni sur la plage, pour le meilleur mais aussi pour le pire, toute une galerie de personnages hauts en couleurs.
C'est la tenancière d'un petit bar de village fréquenté par les habitués (endroit stratégique pour les rencontres) qui nous raconte ce qu'il s'est passé cet hiver-là. Son boui-boui aux allures de Bagdad-Café est comme « un phare dans la tempête. Le dernier refuge de ceux qui avaient le bonheur, le courage, la folie ou tout simplement pas le choix, de passer leur hiver ici ».
C'est elle qui parle :
« Je connais une grande partie des protagonistes de cette histoire. Suffisamment en tout cas pour me faire une idée de ce qui a pu se passer. Et, pour avoir grandi et vécu dans un bar, j’en sais assez sur l’âme humaine et ses ressorts pour imaginer ce qui a poussé les uns et les autres à faire ce qu’ils ont fait. [...] J’ai aussi le droit d’inventer un peu. Je comble les trous comme je peux, mais surtout comme je veux. Rien ne vous oblige à me croire. Rien ne vous oblige même à croire que les gens dont je vous parle ont existé. Mais si vous êtes passés par ici cet hiver-là, vous savez déjà que ce que je dis est vrai. Ou presque.
[...] Même moi je ne peux pas tout savoir. Il est arrivé tellement de cocaïne sur la côte dans ces semaines-là qu’il n’est pas impossible que certains de ses découvreurs soient restés discrets. [...] Le butin inespéré sur lequel ils avaient fait main basse allait provoquer d’inattendues déflagrations, parfois réjouissantes, bien souvent tragiques. [...] Le résultat est parfois pittoresque. D’autres fois, il est seulement désastreux. »

♥ J'aime beaucoup parce que ...

⋯ Yan Lespoux s'est visiblement bien amusé à réunir sur la plage tous ses personnages, sa bande d'amateurs, et il a eu raison : on sourit très souvent et on rit même parfois. Tout cela plaira aux plus difficiles, la prose est belle, l'humour est fin, c'est un roman jubilatoire - comme on dit trop souvent.
⋯ même s'il faut reconnaître que quelques gags tombent un peu à plat (comme la vente de la villa au chirurgien esthétique), beaucoup d'autres sont de vraies perles quand l'auteur met en scène ses personnages aux bonnes têtes de voisins ou d'amis : « ces gens qui sont comme nous, que l’on connaît trop bien et qui nous connaissent trop bien en retour ». Même les méchants sont (presque) sympas.
⋯  le charme du récit tient pour beaucoup à la présence - pourtant très discrète et peu bavarde - de la "maman" qui surveille le tiroir-caisse du bar depuis son fauteuil roulant, stratégiquement placé sous la tête empaillé du sanglier.
⋯ au fil de cette « expédition dans le Far West », le lecteur traversera des pinèdes et des marais, mais aussi des passages fort instructifs comme lorsque l'auteur évoque Bob Denard (et oui, le gars était du coin), « barbouze à la tête de mercenaires plus ou moins bien formés mis au service de la Françafrique », et d'autres moments de pure poésie littéraire comme « ces jours d’après la saison où les après-midi s’étirent alors même que les jours raccourcissent ». Oui, on est hors-saison comme dit la chanson.

Pour celles et ceux qui aiment les ballots.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 23 août 2026

Quelquefois ils leur pardonnent (Carl Nixon)

[...] Ça va aller, gamin. Ça va aller.


Les enfants devenus adultes peuvent-ils pardonner les errances de leurs parents ? Le néo-zélandais Carl Nixon nous conte l'histoire de toute une génération, la sienne, née vers 1970.

❤️❤️🤍🤍🤍 

L'auteur et le livre (368 pages, août 2026 en poche, 2024 en VF, 2023 en VO) :

En 2018, on avait pu croiser la route du néo-zélandais Carl Nixon avec Rocking horse road, un roman au charme étrange puisqu'il était écrit au passé et à la troisième personne du pluriel (le 'nous') : il s'agissait des souvenirs d'un petit groupe de jeunes ados, racontés quelques dizaines d'années plus tard par l'un d'entre eux. Quelque chose entre polar à énigme et chronique sociale.
Voici pour la rentrée littéraire, la ré-édition en poche d'un autre roman initialement paru en 2024 (et 2023 en VO).
Le titre de celui-ci, Quelquefois ils leur pardonnent, est tiré d'une citation d'Oscar Wilde : « Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois ils leur pardonnent. »
Voilà tout est dit dans ce « quelquefois » ...
La traduction de l'anglais est signée Benoîte Dauvergne.

L'époque et le décor :

La Nouvelle-Zélande, l'île du sud près de Christchurch, des années 70 à nos jours.

Le pitch et les personnages :

Dans la famille Waters, je voudrais le fils Mark, au visage défiguré, son frère Davey, le très beau gosse, leur plus jeune soeur Samantha ou Sam. Il y a aussi Paul, le mari de Sam, un peintre que l'on surnomme Pollock, et leurs enfants. Le père Pat Waters aura été violent et alcoolique. La mère Marika, aura disparu trop tôt.
« Ça va aller, gamin. Ça va aller. »
Comme il n’arrêtait pas de répéter ces mots, j’ai compris qu’il mentait.
[...] L’avenir regorgeait toujours de piscines, de Ford Falcon V8, de vacances à l’étranger. Le vieux était un grand baratineur. »
Le récit est choral qui fait alterner les histoires des uns, des autres, de quelques amis ou voisins, mais aussi du passé et du présent, pour tenter de cerner la famille Waters. Le titre de la version originale était d'ailleurs « The Waters ». Une construction en forme de puzzle comme l'était déjà Une falaise au bout du monde qui nous racontait l'histoire de trois enfants survivants.

♥ J'aime un peu parce que ...

⋯ le lecteur est invité dans cette famille un peu normale, un peu dysfonctionnelle, ordinaire quoi. Une famille où chacun essaie de se tracer une route à peu près droite. Où il y a des accidents (au propre comme au figuré), des traumatismes et des non-dits, tout cela laisse des traces profondes sur la piste et parfois des ornières qui sautent même une génération.
⋯ dans ce roman en forme de puzzle (Carl Nixon aime bien les récits non linéaires qui jouent avec le temps), on passe d'un personnage à l'autre, comme du passé au présent, mais il n'est pas si compliqué de rester concentré pour reconstituer peu à peu l'image d'ensemble.
⋯ non content de nous balader entre les personnages et les périodes, l'auteur varie également les styles de narration : tantôt classique, tantôt le "je" d'un journal, tantôt les pensées d'un monologue intérieur ou même le "tu" façon « Tu entends ta mère t’expliquer que ... ». On retrouve même le "nous" de son premier roman.
⋯ chaque pièce du puzzle est différente de forme, de couleur ou de style et c'est au lecteur d'assembler les bribes, de collecter les indices et les infos pour comprendre ce qui est arrivé à chacun des membres de la famille Waters. Cette construction se confirme dans la postface où l'auteur explique avoir rassemblé différentes histoires ou nouvelles déjà publiées (le ballon, l'épervier, ...). On croise même pendant quelques pages la Lucy de l'épicerie du roman Rocking Horse Road.
⋯ si le roman ainsi assemblé nous laisse un peu sur notre faim, on y apprend tout de même pas mal de choses sur la vie en NZ. Les frères Mark et Davey sont nés vers 1970 (tout comme l'auteur lui-même) et c'est un peu le roman d'une génération.
On apprendra aussi les règles du « flipper asiatique », mais franchement c'est pas ce qu'ils ont inventé de mieux et on préfère quand les néo-zeds jouent au rugby.

Pour celles et ceux qui aiment les kiwis.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 10 août 2026

Lakota (Caryl Férey)

[...] Les Indiens sont sur le sentier de la guerre.


Avec ce néo-western très sombre, voire désespéré, l'écrivain globe trotter nous emmène cette fois chez les indiens des plaines, sur qui plane toujours l'ombre des massacres de la colonisation de l'Ouest.

  • un néo-western chez les indiens des plaines
  • une histoire violente de trafic d'êtres humains et de règlement de comptes
  • sur fond des massacres qui ont ensanglanté la conquête de l'Ouest
  • mais un récit empreint de la poésie et de la sagesse indiennes.
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (432 pages, 13 août 2026) :

Voici ma première lecture de cette rentrée littéraire 2026 : un roman noir de Caryl Férey, l'un de nos écrivains-voyageurs préférés, qui nous emmène chez les indiens des plaines, ceux des tribus Lakota. 
Le (néo-)western est décidément très à la mode en ce moment et nous voici partis pour le Montana, le Wyoming et le Dakota.

Le pitch et les personnages :

Winona est une métisse au teint clair : elle s'occupe des enfants déshérités des mauvais quartiers de Minneapolis. Son frère, Duane, est un as du rodéo.
Le récit polyphonique alterne les voix de la soeur et du frère. 
Les réserves indiennes ressemblent à des villages de zombis bouffés par la drogue et il semble qu'on soit fasse à une série de disparitions, une véritable « épidémie de disparitions dans le Grand Ouest ».
Ces enlèvements de femmes, d'indiennes, la police blanche s'en fiche éperdument et il ne faut pas compter sur les autorités tribales, bien trop corrompues.
« — Des femmes disparaissent depuis des mois, toutes indiennes, dit Two Bears d’une voix moins avenante. Et trop nombreuses pour que ce soit l’œuvre d’un tueur en série. On pense plutôt à des enlèvements, organisés à grande échelle.
Au moins une centaine depuis un an, sans doute beaucoup plus. Et la police de Rapid City ne fait rien. »
Le père de Winona et de Duane était sans doute sur la piste des ravisseurs, des trafiquants de chair humaine : visiblement on l'a tué pour ça.
Winona et Duane vont reprendre le sentier de la guerre, aidés par quelques activistes de NDN (pour indian), pour faire la lumière sur la mort de leur père et ces disparitions trop nombreuses.
À leurs côtés ils pourront compter également sur « Shane White Eagle ; c’est un hotamitano, un soldat-chien de la nation cheyenne, une société de guerriers emblématiques qui n’a pas tout à fait disparu ». 

♥ On aime :

➔ Caryl Férey, on le suit depuis longtemps et on sait que c'est un bavard. Dès ses premiers thrillers très politiques (Zulu, Paz, ...), il en faisait déjà un petit peu trop. Depuis quelques temps, le voici passé du côté du roman noir, très ethnique, très engagé dans la protection écologique des minorités opprimées et de la nature exploitée (ou l'inverse, ça marche aussi), mais son verbe reste tout aussi prolixe.
Après la réserve du Kavango, après les baleines de Grindadráp, le sort des indiens nord-américains ne pouvait pas le laisser insensible et dans son nouveau roman, il exprime toute son indignation et déploie une profonde empathie envers les peuples opprimés.
➔ Ses digressions sur ce génocide nous emmèneront des Sioux de Wounded Knee jusqu'aux Cheyennes de Sand Creek (tiens, Patrick Prugne nous en parlait il y a peu) et c'est un véritable défilé de tous les massacres qui ont jalonné la colonisation sanglante de l'ouest américain.
Le parti pris est clairement assumé et si les portraits indiens sont richement fouillés, les méchants cow-boys sont plutôt des caricatures d'affreux trumpistes bas du front.
Caryl Férey ne cache pas sa sympathie pour la culture et la sagesse indiennes, et son récit, empreint de chamanisme, m'a beaucoup rappelé certains accents d'un auteur découvert il y a quelques années : Joseph Boyden, une plume très forte qui nous avait emmenés chez les indiens crees.
➔ Même si j'ai trouvé ce récit un peu bavard, un peu long, il finit par s'en dégager une certaine poésie, pétrie de chamanisme et sagesse indienne, ponctuée par ce leitmotiv qui revient régulièrement :
« [...] Des petits rubans flottent, aux couleurs des quatre directions d’un monde en poussière.
[...] Des rubans colorés sont accrochées aux arbustes, symboles des quatre directions du monde. »
Une légende indienne évoque la septième génération d'entre eux, celle qui arrive aujourd'hui à l'âge adulte, « celle qui, d’après l’ancien oracle, verra la fin du monde des Blancs … ».
Au vu de ce qui se passe aujourd'hui dans notre monde, j'avoue hésiter un peu avant d'affirmer haut et fort que je ne crois pas à cet oracle.
➔ Et puis à mi-parcours, comme dans tout bon roman noir, on se dit que ça y'est, enfin, tout a été mis en place pour que ça parte en vrille et que ça finisse vraiment très mal.
« [...] Les chants lakota commencent et c’est comme si la terre se mettait à trembler sous les sabots d’une harde de bisons ; ils ne sont que trois hommes à élever la voix, avec tambours et sifflet, mais ils semblent être trois cents. 
[...] Ehawee observe la scène qui se déroule devant la maison, impassible. 
— On dirait bien que les Indiens sont sur le sentier de la guerre, dit-elle, les mains sagement croisées sur son châle.
— On dirait, j’opine. 
— On va encore perdre. 
— Ça nous arrive souvent, hum. »
Alors oui, c'est parti pour un final violent et sanglant à la Ok Corral, un véritable règlement de comptes transgénérationnel, comme dans « un western de pacotille ».
Un roman noir bien sombre même si Caryl Férey essaie timidement de nous convaincre que « les Lakota sont connus pour leur sens de l’humour qui préserve du désespoir ».

Pour celles et ceux qui aiment les indiens et pas trop les cow-boys.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 18 juin 2026

Délivrez-nous du bien (Joan Samson)

[...] Mais rien n’arriva.


Une fable aussi étrange qu'effrayante sur l'air du joueur de flûte de Hamelin. L'unique roman de Joan Samson est une histoire puissante qui va prendre la tête du lecteur et ne pas la lâcher facilement. Un roman qui a tout pour devenir un livre culte.

  • une histoire incroyable qui a tout d’une fable
  • un récit diabolique, très psychologique 
  • un premier roman écrit d'une main très sûre
  • l’unique roman de Joan Samson est plus redoutable que de nombreux thrillers
  • et il a tout pour devenir un livre-culte
❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteure, le livre (344 pages, avril 2026) :

L'étasunienne Joan Samson aurait pu n'être qu'une "femme de" : l'écrivain de la famille, c'était son époux, bibliothécaire, professeur de lettres. Jusqu'à ce qu'il eut la bonne idée de l'encourager à écrire ce roman à partir d'une petite nouvelle qui lui était passée par la tête.
Las, ce sera le seul roman de la brève carrière littéraire de Joan : elle décédera prématurément, très peu de temps après la publication de son livre en 1975.
Un bouquin au parcours décidément étonnant puisqu'il faudra attendre ... 2024 (et cette ré-édition 2026), pour que les éditions bordelaises Monsieur Toussaint Louverture le traduisent en France : alors oui, toutes ces péripéties mises bout à bout me font dire qu'on a dans les mains quelque chose de l'ordre du petit miracle. Il n'est pas si courant qu'un livre possède sa propre histoire en plus de celle qu'il raconte.
La traduction de l'anglais est signée par Laurent Vannini et le titre original était The Auctioneer, le commissaire-priseur.

Le pitch et les personnages :

Dans les années 60-70, Harlowe est une petite ville rurale du New Hampshire où vivent paisiblement quelques petits fermiers. Des gens simples comme la famille Moore : John, sa femme Mim, sa vieille mère Ma, et la petite Hildie, avec quelques vaches et guère plus de poules.
Tout allait tranquillement jusqu'à ce qu'un commissaire-priseur (Perly Dunsmore) s'installe en ville, s’accoquine avec le shérif (Bob Gore) et que tous deux se mettent en tête d'organiser chaque semaine une vente aux enchères : nous ne sommes pas loin de Boston, et les citadins, « les gens de l’été et les étrangers », sont bien entendus friands d'acquérir à bas pris quelques antiquités de la campagne, histoire d'accrocher une roue de charrette au plafond comme nouveau lustre du salon, très authentique.
Et forcément, une famille de paysans a toujours quelques vieilleries poussiéreuses qui traînent depuis trop longtemps dans la grange.
« Vous pouvez donner un petit quelque chose cette semaine, un petit peu peut-être la semaine prochaine … »
Alors tous les jeudis, Perly et Bob passent chez les Moore et leurs voisins : 
« Qu'est-ce qu'on va pouvoir donner cette semaine ? »
« Qu'est-ce qu'on va donner ? demanda-t-elle de nouveau. »
Alors on donne, on donne d'abord quelques rebuts inutiles, puis bientôt un meuble un peu abîmé, et maintenant quelques vaisselles, et puis le vaisselier puisqu'on a presque plus de vaisselle, et puis ... et puis ...
« Ça ne me dérangeait pas le moins du monde d’avoir la grange et la cave vidées. Il faut simplement fixer des limites… »
« Quelqu’un… une tête pensante quelque part va forcément piger et mettre le holà à tout ce bazar. »
Jusqu'où cela va-t-il aller ? Mais le lecteur n'est pas au bout de ses surprises et il ne semble y avoir aucune limite à la folie qui s'est emparée de la petite ville d'Harlowe ...
« Mais rien n’arriva. Même la neige ne tomba pas. »
« Et rien ne fut tiré au clair. »

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Cette histoire incroyable a tout d'une fable. Du moins c'est à cette idée que va se raccrocher le lecteur complètement possédé par cette intrigue diabolique où les habitants de Harlowe se laissent peu à peu, déposséder de tout. De tout et sans broncher.
Une fable où le commissaire-priseur endosse le costume du joueur de pipeau de Hamelin quand toute la ville « s’est mise à danser après lui comme s’il était le joueur de flûte ». 
Les habitants restent sidérés, paralysés, sans réaction, si bien que le priseur Dunsmore pourra dire : « tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire ».
➔ Comment toute une collectivité peut-elle se laisser bercer, berner, par les jolies phrases du priseur ? Comment les habitants peuvent-ils assister ainsi à leur propre déchéance sans plus réagir ? Comment peut-on aller aussi loin ? Car tout cela va aller trop loin, on l'a vite compris. Malheureusement, le lecteur sait bien que tout cela est évidemment possible, l'Histoire l'a montré cent fois, et l'auteure va enfermer tout son monde, ses personnages comme son lecteur, peu à peu, lentement, dans une spirale infernale qui ne lâchera plus personne. Joan Simson se montre bien plus redoutable que la plupart des auteurs de thrillers qui cherchent à nous effrayer et nous prendre la tête.
➔ Ce petit récit diabolique, plus psychologique que terrifique, est écrit d'une main très sûre et lorsqu'on tournera la dernière page, on aura bien du mal à quitter Harlowe, on restera estomaqué encore longtemps, on se souviendra durablement de la folie (hélas, si humaine) qui s'était emparée de cette petite ville et finalement, on regrettera que Joan Samson n'ait pas eu le temps de nous conter encore quelques autres histoires.
Espérons que l'on retienne au moins la leçon de celle-ci.

Pour celles et ceux qui aiment la campagne.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce Monsieur Toussaint Louverture (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 28 mai 2026

Je pleure encore la beauté du monde (Charlotte McConaghy)

[...] J’ai vu des loups modifier le cours des rivières.


Charlotte McConaghy, c'est l'Australienne pour qui le mot "nature-writing" a sans doute été inventé. Avant le phénomène 2026 des "Fantômes de Shearwater", revenons à son premier roman qui nous emmenait (en 2024) en Écosse sur les traces d'une meute de loups.

  • une enquête policière dans les Highlands écossais,
  • l'écologie de la réintroduction des loups dans les écosystèmes,
  • un roman noir sur fond de violences faites aux femmes,
  • une histoire forte, une écriture puissante et physique. 
❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (372 pages, 2024, 2022 en VO) :

On avait découvert l'Australienne Charlotte McConaghy en ce tout début d'année avec Les fantômes de Shearwater. Une grande claque littéraire, un coup de cœur pour ce récit hybride qui transportait (c'est le mot) qui transportait le lecteur très loin et qu'on pouvait lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux. 

J'étais donc très tenté de partir à la découverte du précédent ouvrage de cette auteure : Je pleure encore la beauté du monde, paru en 2024.
Mais avec un peu d'appréhension tout de même. Le précédent bouquin avait certes eu bonne presse à sa sortie mais à la suite du succès retentissant de Shearwater, le premier roman de la dame pouvait s'avérer une déception.
Finalement j'ai très bien fait : ne passez surtout pas à côté de l'écriture originale de cette Australienne.
Faut dire que la traduction était déjà signée Marie Chabin : c'était de bon augure. 

Le pitch et les personnages :

L'Australienne nous transporte cette fois en Écosse, dans la « forêt d’Abernethy, l’un des derniers vestiges de la forêt calédonienne » au pied de la chaîne de montagnes des Cairngorms, là où « se niche le cœur sauvage des Highlands ». Une région d'éleveurs de moutons.
Quelques écolos y ont entrepris un « processus de réintroduction des loups en Écosse. À ce moment-là seulement, la forêt reprendra vie » pour « évaluer l’impact concret des loups sur la régénération de l’environnement ». 
« Leur réintroduction modifiera le paysage de manière positive : la faune sauvage disposera d’un nombre croissant d’habitats, la nature du sol sera de meilleure qualité, il y aura moins de crues et d’inondations, les émissions de CO2 seront neutralisées. »
Bien évidemment, les éleveurs de moutons ne sont pas ravis de voir débarquer quelques prédateurs ...
L'héroïne est une biologiste, Inti « une Australienne soupe au lait un brin méprisante », accompagnée de sa soeur, Aggie, et de ses collègues écolos Niels, Evan et Amelia, la vétérinaire.
Face à eux, « des membres du syndicat des éleveurs-agriculteurs, du syndicat des gardes-chasses et du groupe de randonneurs Hillwalkers, plus des dizaines de propriétaires terriens implantés dans toute la région des Cairngorms – tous opposés [au] projet ».
Heureusement, Inti n'a pas l'intention de se laisser marcher sur les pieds et elle a de la répartie :
« - Je vais dire aux habitants du village d’enfermer leurs femmes et leurs filles. Les grands méchants loups seront bientôt lâchés.
Je rencontre son regard.
- À votre place, j’aurais plutôt peur que les femmes et les filles aient envie de s’enfuir avec les loups. »
Inti est inséparable de sa soeur jumelle, Aggie, qui est lourdement handicapée quand elles arrivent en Écosse : on nous laisse deviner un drame passé, un drame violent, ...
Toutes les deux sont de sacrés phénomènes, deux « forces de la nature », deux beaux personnages, qui soutiennent sans peine la comparaison avec Fen, la fille de Shearwater qui dormait avec les otaries sur la plage !

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Je dois avouer que l'écologie ne me passionne pas vraiment et que je porte habituellement un regard très sceptique sur les pamphlets qui brodent sur ce sujet à la mode.
Mais là vraiment, je vous invite à lire les quelques pages de cette auteure qui, au début du livre, nous explique les enjeux de la réintroduction des prédateurs dans l'écosystème. Honnêtement, c'est brillant, intelligent et bluffant, car le commun des mortels n'a qu'une très vague idée de ces enjeux. 
L'auteure a même cette très belle phrase : « J’ai vu des loups modifier le cours de certaines rivières » qui, bien expliquée, vaut vraiment son pesant de cacahuètes.
Elle s'appuie en partie sur une expérience réussie de "réensauvagement" effectuée dans les années 2000 avec des loups également, dans le Parc de Yellowstone, avec des études d'impacts de plusieurs années sur la flore, la faune et donc sur les paysages.
➔ Des paysages sauvages, des éleveurs de moutons, des jeunes femmes, des loups ... on comprend vite que tout est réuni pour un roman noir des plus sombres dans lequel l'auteure va tisser et entremêler plusieurs fils narratifs (comme celui de la gémellité par exemple) jusqu'à un dénouement cathartique et libérateur. 
Sans qu'on sache qui, du loup ou de l'homme, dissimule la plus grande sauvagerie : « la deuxième attaque est bien pire que la première ».
➔ Charlotte McConaghy a le don de savoir mélanger des ingrédients aussi improbables qu'inattendus au cœur de ses récits.
Un peu d'écologie (beaucoup même !), une nature sauvage, une bonne part d'ombre (celle des bons romans noirs), des histoires de familles dysfonctionnelles, des drames domestiques et des violences faites aux femmes, des énigmes policières, et puis une forte dose de sensations physiques car les mots de Charlotte McConaghy sont de ceux qui font parler les corps et les émotions. 
Ce mélange détonnant, déjà découvert sur l'île de Shearwater, on le retrouve à nouveau ici au cœur de l'Écosse - dans d'autres registres bien sûr car l'auteure ne se répète pas vraiment et c'est heureux - mais toujours avec la même force, la même puissance littéraire.
➔ Pour l'anecdote sylvestre, le roman Shearwater nous avait permis de découvrir le Pin de Wollemi, l'arbre le plus secret et le plus rare du monde, et cet épisode-ci nous propose de faire la connaissance du Pando, le géant tremblant, une colonie d'arbres encore plus étonnante (située dans l'Utah aux US).
➔ Autre curiosité (mais le bouquin en fourmille !) avec cette affection neurologique : la synesthésie visuo-tactile dont souffre (?) le personnage de Inti. L'écrivaine Siri Hustvedt également, pour la petite histoire.
C'est ce qui arrive lorsque le « cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens ».
Pour le lecteur de Charlotte McConaghy, ce sera de la synesthésie littéraire : quand je lis, je ressens.

Pour celles et ceux qui aiment les mystères de la nature.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 28 avril 2026

Le sang des collines (Scott Preston)

[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable.


Rescapé de la rentrée 2025, ce premier roman est un gros coup de cœur et une totale immersion dans la vie pluvieuse des éleveurs de moutons de Cumbrie. Du nature-writing comme on en lit trop rarement, du rural et du social à la Ken Loach.

❤️❤️❤️❤️❤️ 

L'auteur, le livre (400 pages, octobre 2025, 2024 en VO) :

On a bien failli passer à côté de ce rescapé de la rentrée littéraire de l'automne 2025 et c'eut été vraiment dommage, car c'était l'un des meilleurs du lot !
Fort heureusement, il n'est jamais trop tard pour se rattraper !
Scott Preston est natif de la Cumbrie, au nord de l'Angleterre, une région perdue mais connue pour son Lake District et ses moutons, juste en-dessous de l'Écosse.
Cet auteur a peut-être fait des études universitaires de philosophie avant de devenir publicitaire (!) mais il plonge ses bottes et sa plume dans la gadoue des pâtures à moutons.
Et tenez-vous bien, Le sang des collines n'est "que" son premier roman !
La traduction (remarquable) de l’anglais est signée par Paul Matthieu.

Le pitch et les personnages :

Celui qui nous raconte l'histoire, c'est Steve qui conduit tantôt des camions, tantôt des troupeaux de moutons.
Son pays c'est la Cumbrie, au nord de Liverpool et Manchester, juste avant l'Écosse, que seuls les touristes connaissent pour les randonnées au cœur du Lake District.
Un région de « montagnes mangées de nuages qu’on appelle les fells », une contrée pluvieuse où l'on trouve encore quelques rares fermes occupées par des éleveurs de moutons.
C'est là que vit Steve : « la ferme se trouvait dans l’un des quatorze déserts humides [...] où la saison des pluies dure douze mois par an » et où l'écriteau annonce que « les chiens non tenus en laisse seront abattus ».
C'est un pays de taiseux pas vraiment commodes.
« Si vous connaissez la Cumbrie, alors vous savez que ça aime pleuvoir là-bas. Si vous ne connaissez pas, eh bien certains jours c'est si vert que vous en avez mal aux yeux, et ce n'est pas à cause du bleu du ciel.
[...] Les gens d'ici naissent avec une peau imperméable et deux paires de paupières, comme les truites.
[...] Le gars avait toujours été un peu fêlé. La vérité, c’est qu’on l’est tous un peu par ici.
[...] Les gens des fells sont aimables comme pas deux. Tellement aimables que s'ils aperçoivent votre maison au détour dune paroi rocheuse, ils feront en sorte de construire la leur suffisamment loin pour que vous ne puissiez pas les voir vous non plus. Des kilomètres de rien, ça fait des murs épais.
[...] La fin de l'année est la période la plus calme sur une ferme d'élevage, et certains jours il règne un tel silence que vous finissez par vous parler à vous-même pour vérifier que vous n'êtes pas devenu sourd. »
Ouais on est bien d'accord, ça donne pas vraiment envie d'y aller rejoindre Steve et ses troupeaux.
Steve et ses mauvaises fréquentations, comme William Herne et son fils Danny ou encore Colin Tinley. 
Des types peu recommandables mais toujours plus sympas que Georges ou Bog qui sont bien pires. 
Sinon, il y a les moutons, des centaines de moutons, « des herdwicks, une race qu’on n’élève nulle part ailleurs dans le monde » et bientôt vous allez tout savoir sur les « bédigues, berques, brebis, béliers et autres blins ».
Nous sommes début 2001 et « pour commencer il faut que je vous parle de la fièvre aphteuse. La plupart des gens ne veulent pas en parler, de peur que ça la fasse revenir ».
Alors les troupeaux sont abattus (quelles images !) et ces éleveurs - qui ne sont que de simples métayers pour la plupart - vont se retrouver encore plus démunis et la région encore plus déshéritée.
De quoi attiser l'appât d'un maigre gain et l'inévitable violence qui l'accompagne.

Petite curiosité littéraire :
Les titres des chapitres correspondent à des chiffres dans l’un des dialectes utilisés jadis en Cumbrie par les bergers pour compter les moutons de leurs troupeaux : Yan : un ; Taen : deux ; Tedderte : trois ; ... 
Ce système reste encore employé par certains éleveurs de la région.
En cas d'insomnie, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Accrochez-vous, ça va dévaler des collines : et pas que des centaines de moutons, mais aussi une faconde étourdissante, intarissable, pittoresque. Un texte doué d'une énergie sauvage, bagarreuse, tout à l'image de ces hommes perdus dans une nature vraiment très rude. 
Du nature-writing comme on a trop rarement l'occasion d'en lire.
Le lecteur est rapidement estomaqué et se demande bien où ce publicitaire philosophe est allé tremper sa plume (et rappelons-le, ce n'est que son premier roman).
Ce qui nous accroche d'emblée dans ce roman (et c'est plutôt rare) c'est la prose, la langue, et il faut sans doute remercier le traducteur (Paul Matthieu) d'avoir su nous faire "passer" tout cela.
J'ai souvent pensé à un autre premier roman, Terres promises de Bénédicte Dupré-la-Tour (2024 - éditions Le Panseur) et d'ailleurs le bouquin de Scott Preston est sans doute plus proche d'un néo-western que d'un roman noir au sens habituel.
Mais dire que cet auteur a le sens de la formule n'est pas vraiment lui rendre justice : les formules, les perles, il les alignent à longueur de page et très vite le surligneur ne sait plus où donner de la tête.
« Une brebis gestante, c'est à peu près aussi docile que n'importe quelle bonne femme en cloque. » 
[Bon désolé, mais celle-là, je pouvais pas la laisser passer - et lui non plus d'ailleurs !]
➔ Dans cette région défavorisée, la nature ne fait pas de cadeaux et les hommes ne s'en font pas non plus. On se chamaille, on se cherche (et on se trouve souvent), à coups de mots quand tout va bien, à coups de poings quand ça dégénère. Une virilité bravache et rageuse.
Jamais tenté par le misérabilisme, Scott Preston donne dans le rural et le social et son histoire de moutons évoque inévitablement le Raining stones de Ken Loach.
➔ Comment expliquer que ce bouquin se révèle si prenant alors qu'il ne s'y passe pas grand chose : quelques bagarres, quelques cadavres aussi tout de même (et pas que des moutons), une très vague histoire d'amour qui ne dit pas son nom, ...
Alors comment se fait-il qu'on reste comme prisonnier de ce récit, qu'on aimerait que jamais il ne s'arrête ?
Parce qu'on est littéralement embarqué aux côtés de Steve et de ses bêtes, on bosse avec lui, on souffre avec lui, on roule avec lui, on est épuisé avec lui, on fréquente les mêmes mauvais gars, on se réveille avec la même gueule de bois, on a froid, on renifle les mêmes odeurs, on a les vêtements trempés et les pieds boueux, ...
L'immersion est complète dans cet univers de bergers : une vie que vous ne souhaiterez pas à votre pire ennemi mais un livre que vous aimerez offrir à vos amis.

Pour celles et ceux qui aiment les moutons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 20 mars 2026

Cavillore (Jérémie Claes)

[...] Que se passe-t-il donc à Gourdon ?


Après deux polars aux arrières-plans politiques, Jérémie Claes nous revient avec un livre beaucoup plus personnel, entre roman noir et histoire familiale, aux parfums de Haute-Provence, ses terres d'adoption.

❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (240 pages, février 2026) :

Le belge Jérémie Claes n'est pas inconnu de nos services : on l'avait découvert en 2024 avec L'horloger, un thriller sur fond de complotisme, pas extraordinaire mais de bonne facture et avec des côtés plaisants.
L'individu avait récidivé en 2025 avec Commandant Solane (pas lu ici) toujours sur fond politique.
Et le voici de nouveau pris en flagrant délit avec Cavillore.
Avant de commettre tous ces crimes, le susnommé était un honnête caviste, amateur de cuisine conviviale et du soleil de Provence : c'est là, dans la région de Gourdon, le village de sa grand-mère, qu'il situe habituellement ses intrigues.

Le pitch et les personnages :

Nous sommes en 1993, au pied du plateau de Cavillore qui domine les gorges du Loup. Le village de Gourdon est en émoi après la découverte de charognes déposées chaque jour au petit matin sur la route, non loin de la place.
Certains disent avoir aperçu une grande bête venue déposer les charognes, une énorme chienne, une sorte de Cerbère remonté des abysses du plateau, peut-être de l'aven du Trou-du-Mouton. 
« C'est un chien, mais hors de proportion, un chien de légende. Un machin du Gévaudan. »
Des carcasses d'animaux, chèvres, chiens, ... mais aussi le cadavre d'une jeune femme, une estrangère, une randonneuse : « que se passe-t-il donc à Gourdon ? »
« Les gendarmes n'ont pas rendu leurs conclusions que, déjà, on sait. C'est un meurtre. Le premier en plusieurs décennies. On ne se souvient pas d'ailleurs d'un crime commis dans le coin, et encore moins d'un assassinat. Il arrive que l'un ou l'autre se comporte mal, qu'il fréquente mal, mais jamais au village. »
Les habitants jasent et s'inquiètent. Beaucoup médisent, à propos par exemple de Rémi, l'enfant du village qui a mal tourné, de la « mauvaise engeance  », ou encore contre les Camillieri, cette grande famille de marginaux à demi hippies qui occupent une ferme au-dessus de la petite cité.
Alors « tout le village s'inquiète et certains voient une malédiction dans la découverte successive des cadavres ». Justin, le garde-chasse est chargé de patrouiller dans la garrigue.
Et puis il n'y a pas que des animaux proprement égorgés, il y a « cette fille. Chaque cadavre d'animal découvert rend le décès de cette fille plus mystérieux. Plus inquiétant ».
Alors bientôt « on en a marre de ces histoires de charognes un peu répétitives. Le folklore, ça va deux minutes ».
Plus haut, chez les Camillieri, c'est La Mère, Ariane, qui fait tourner la maison, une véritable cheffe de tribu. Elle accueille même Nico, le parigot revenu au païs.
Cela nous vaut un beau portrait d'une femme forte et bienveillante, et qui entend défendre les siens.
Mais cette année 1993, nous n'aurons que les échos des drames qui se sont déroulés sur le plateau de Cavillore et il nous faudra attendre 2024, un autre moment, une autre époque, pour découvrir toutes les clés de ce qui s'est vraiment joué là-haut. 
Trente ans plus tard, les habitants du village ont beaucoup vieilli, certains ne sont d'ailleurs plus là et ce sont les enfants qui hériteront de ces clés. Des enfants devenus adultes mais qui ont grandi avec tout le poids de ces mystères silencieux.

♥ On aime :

➔ Jérémie Claes a délaissé son commandant Solane et les arrières-plans très politiques de ses deux premiers polars (qui ne nous avaient pas vraiment conquis) pour nous livrer ici un roman beaucoup plus personnel, et c'est plutôt réussi. 
On sent qu'il a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de Nico et que ce village de Gourdon lui tient vraiment à cœur. Les amateurs de couleurs et de saveurs locales vont se régaler.
➔ L'auteur a réussi à équilibrer une intrigue de roman noir (il y a quand même quelques cadavres et pas que des chèvres !) avec une savoureuse galerie de personnages, comme cette belle famille des Camillieri, à qui d'ailleurs il dédicace son roman. 
Si la première partie du récit (1993) est parfois un peu longuette et la prose un peu sèche, la dernière époque (2024) est un véritable régal qui profite de tout ce que l'on a accumulé dans les chapitres précédents.
➔ Et pour finir, si l'on veut des connexions, des références, on peut penser à la navarraise Dolores Redondo ou mieux, à un natif de Haute-Provence, Pierre Magnan (pas très récent, celui-ci ☺ !). 
Des auteurs qui savent tisser harmonieusement les énigmes d'une intrigue avec les légendes et les superstitions du pays, sans jamais laisser le fantastique prendre le dessus sur le récit.

Pour celles et ceux qui aiment la Haute-Provence.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Héloïse d'Ormesson (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 17 mars 2026

Notre dernière part de ciel (Nicolas Ferraro)

[...] Il a plu de la cocaïne.


Quand la cocaïne tombe du ciel, ça canarde dans tous les sens et le premier roman noir et violent de l’argentin Nicolás Ferraro se montre digne d’un scénario de Tarantino.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (272 pages, 2023 et avril 2026 en poche) :

On sait le plaisir de découvrir une nouvelle plume dans notre paysage littéraire.
Plaisir encore plus grand si l'auteur nous écrit de loin : Nicolás Ferraro nous vient d'Argentine où il s'occupe de littérature policière à la bibliothèque nationale de Buenos Aires, excusez du peu. 
Notre dernière part de ciel fut son premier livre publié en français et cette réédition en poche est bienvenue pour ceux qui (comme nous) avaient manqué en 2023 ce fameux jour où « il a plu de la cocaïne ».
La traduction de l'espagnol (argentin) est signé par Alexandra Carrasco-Rahal et Georges Tyras : ils s'y sont mis à deux et ça valait le coup, c'est savoureux !
Alors au fait et cette dernière part de ciel ? 
« Quand tout se décompose, on se met à penser à nos gonzesses, parce que notre dernière part de ciel, c'est celle où elles nous attendent ». 
Jolie formule, mesdames non ?

Le pitch et les personnages :

Nous voici quelque part entre Argentine, Paraguay et Brésil, au cœur de la fameuse Triple Frontière, région de tous les trafics qui a même donné son nom à un film, un endroit où « y' a pas d'innocents, juste des gonzes plus lents à dégainer ».
Avec par ordre d'apparition à l'écran :
  • deux trafiquants de drogue : Lucero et Keegan, ce sont eux qui vont crasher leur avion rempli de coke et qui vont en semer partout : « il paraît qu'il a plu de la cocaïne, dit Benavídez. Un avion des narcos s'est écrasé, à ce qu'on raconte, et il aurait semé dans la nature quelque chose comme deux tonnes de came »
  • les frères Vargas, Emiliano et Javier, ramasseurs de coton, descendants d'une lignée de travailleurs agricoles :  « il fut un temps où les trois générations travaillaient la terre ensemble »
  • un vieil homme couvert de cicatrices au passé mystérieux : « depuis longtemps son nom était Reiser et pas celui qu’il portait à la naissance »
  • une fille tout de même, « une meuf qui s'appelle Romina » mais que tout le monde surnomme Pikachu
  • et enfin un sale voyou connu sous le nom de Zupay, « exécuteur des basses œuvres du cartel ».
Et j'allais oublier quelques plus gros caïds à la recherche de la cargaison perdue :
  • le salopard qui tient un bordel, « ancien commissaire et militaire du nom de Boldrini »
  • et l'excité qui se fait appeler Altotek et qui « nous prend la tête en prétendant être la réincarnation d’un chef indien légendaire ».
Mais ça va défourailler en tous sens, canarder de partout, un véritable carnage, et je ne sais pas si j'ai vraiment bien fait de vous présenter tous ces personnages : il en restera finalement assez peu après cette « putain de journée de merde », alors ne vous y attachez pas trop car « il y aura du temps pour les morts ».

♥ On aime :

➔ Dès les premières pages (j'allais écrire : dès les premières images ...), ça commence très fort et très mal puisque « tout est parti en couilles en sept coups de fusil ». 
Autour du crash d'un avion rempli de coke, Nicolás Ferraro a réuni une sacrée galerie d'affreux attirés par l'odeur de la poudre - et ici dans les deux sens du terme.
Reiser, par exemple, a un passé compliqué :
« [Une] vengeance compliquée.
La première fois, il buta un type qui n'était pas le bon. En réalité, il se trompa quatre fois de cible et ce ne fut qu'à la cinquième qu'il abattit le bon gars.
[...] À vrai dire, il n'était pas non plus persuadé que le cinquième était le vrai coupable. Mais il était préférable d'en rester là. »
Ces affreux embarquent avec eux tout un arsenal et vont donc tirailler en tous sens : on dégaine, on canarde et on réfléchit après - et encore pas toujours. 
La violence décomplexée qui semble émaner des sociétés implacables d'Amérique Latine baigne chaque moment de ce récit.
Nicolás Ferraro est candidat au Pulitzer des scènes d'action. Ça peut même lasser un peu, parfois.
Les meilleurs moments sont peut-être ceux où, en pleine fusillade, l'un des personnages a soudain quelques réminiscences et qu'alors remontent des souvenirs de son passé - mais un passé guère plus riant : juste de quoi vous attendrir un peu, bien que je vous ai avertis qu'il ne faut pas trop s'attacher à ces types.
➔ Mais on ne va pas se contenter d'un scénario digne de Tarantino. 
Alors Ferraro dégaine lui aussi, et plus vite que son ombre, de jolies formules, d'un humour féroce et macabre, mais surtout il nous accroche avec de jolis moments pleins de poésie, si, si. 
Des moments comme suspendus entre deux coups de feu.
« Le carreau embué de la fenêtre lui signala que le café était en train de bouillir. Il retourna à l'intérieur et éteignit le réchaud.
[...] Il se servit une tasse de café noir. Il aimait déjeuner debout, appuyé au chambranle de la porte à regarder son terrain. »
Bon d'accord, y'aura d'autres moments moins poétiques et plus sanglants, comme lorsque Galetto essaye de « remuer les moignons qu'on lui avait laissés en guise de mains. Un doigt à chacune, le majeur, qui pointait Reiser. Les autres, dans la flaque ».

Pour celles et ceux qui aiment les fusillades.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 6 février 2026

À la chaîne (Eli Cranor)

[...] Quelle sorte de mère fait ça ?


Dans les Monts Ozarks, Eli Cranor revisite la lutte des classes à sa façon.
Mais son roman noir cache aussi une forte histoire centrée sur les "mères", ce qui explique sa dédicace « à toutes les mamans ici-bas ».

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, février 2026, 2024 en VO) :

Eli Cranor avait fait une entrée remarquée l'an passé avec son premier roman traduit en français : Chien des Ozarks (pas lu ici).
Avec À la chaîne, il nous emmène de nouveau chez lui, dans l'Arkansas, au pied des Monts Ozarks - une région déshéritée qui, décidément, aura inspiré toute une génération d'écrivains étasuniens.
Le lecteur aura ici la démonstration que « tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché ».
La traduction de l'américain est signée Emmanuelle Heurtebize.

Le pitch et les personnages :

Il y a là deux couples que tout oppose.
Du bon côté de la ville, chez les riches, Luke Jackson, sa femme Amelia dite Mimi et leur bébé Tucker : ils sont « au sommet de la chaîne alimentaire américaine ».
En face, dans l'Amérique d'en-bas, celle des pauvres d'un camp de mobil-homes, deux immigrés sans papiers, Edwin et sa compagne Gabriela dite Gabby.
Luke Jackson est le patron d'une usine qui débite des poulets à la chaîne (et quelques scènes vont vous dégoûter des nuggets à tout jamais).
« Pour gérer une usine efficacement, on devait s’arranger avec la vérité, petits mensonges et données tronquées. Être le patron, dans quelque domaine que ce soit, exigeait cela. [...] C’était pour la bonne cause. Les gens avaient besoin de manger et la main-d’œuvre immigrée avait besoin de bosser. »
Comme beaucoup d'autres, les deux mexicains y triment depuis des années, dans des cadences infernales, obligés de travailler sans pause pipi, avec des couches pour incontinents. 
Quant au paiement des heures supp, inutile de demander.
« À la fin de son service, comme chaque jour, plus de vingt mille poulets auraient défilé devant le poste de Gabby. 
[...] Dire que sa mère s’imaginait encore que sa fille vivait le rêve américain. »
Le jour où tout s'enclenche dans ce roman noir, Edwin se fait virer de l'usine et décide sur un coup de tête, de kidnapper le tout jeune Tucker : « cela avait sonné le début de la fin ».
La rançon demandée ne sera pas bien élevée : cinquante mille dollars, c'est le décompte des heures supp non payées que Gabby tenait à jour scrupuleusement dans un cahier. Juste pour dire.
De quoi se demander « quelle sorte de mère fait ça ? ».
« Sauf que personne ne connaissait vraiment Luke Jackson  », personne ne sait vraiment qui peut se cacher derrière « un mari à peu près correct et un père aimant ». 
« Les types comme Luke ne se retrouvaient pas au sommet par hasard. Cela impliquait des sacrifices. Des heures et des heures de travail » et il fera tout pour que « personne n’apprenne que Luke était passé à deux doigts de l’échec ».

♥ On aime :

➔ C'est la recette habituelle de tout bon roman noir : dès les premières pages, l'auteur réunit tous les ingrédients pour que ça se passe mal, vraiment mal. Il suffit ensuite de laisser chauffer plus ou moins rapidement selon le résultat escompté.
Eli Cranor porte un regard pessimiste sur la société américaine et ses romans témoignent de son parti pris social. À la chaîne c'est un peu la lutte des classes selon cet américain qui revisite à sa façon l'enlèvement du petit Lindbergh.
➔ La région des Monts Ozarks, au centre des US, c'est peu notre Massif Central. Avec tout ce que cela véhicule de clichés sur une population de campagnards taiseux, souvent un peu bas du front. Une région où l'on imagine volontiers les habitants voter pour faire une Amérique plus grande encore.
Une région qui aura inspiré beaucoup d'écrivains US contemporains comme Daniel Woodrell.
Même si l'on doit reconnaître que l'écriture d'Eli Cranor n'est guère originale et ne va sans doute pas bouleverser le paysage de l'Arkansas.
➔ Mais la bonne surprise de ce roman, c'est qu'il nous raconte aussi une histoire de mères. 
Eli Cranor dédicace d'ailleurs son roman « à maman, et à toutes les mamans ici-bas ». 
Les deux femmes de l'histoire, Mimi et Gabby, captent presque toute la lumière au point d'éclipser un peu leurs compagnons. 
Toutes deux (et d'autres personnages aussi) souffrent de leur maternité : désœuvrée dans sa maison trop chic, Mimi se ronge d'angoisse pour son fils Tucker. À l'opposé, Gabby ne s'est jamais remise d'une fausse couche provoquée par ses conditions de travail à l'usine.
« Les choses avaient changé après sa fausse couche. Pour le meilleur, pendant un temps, puis pour le pire. Vraiment pire. »

Pour celles et ceux qui aiment les mères.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 28 janvier 2026

Tout le monde sait (Jordan Harper)

[...] Tu t’interroges sur le bien et le mal.


Nouvelle figure du polar Angelino, Jordan Harper nous entraîne dans les coulisses des célébrités et des puissants, ceux qui sont au-dessus des lois grâce à une armée de gardes du corps, avocats, communicants, chargés de leur tisser une toile protectrice et de leur façonner une impunité où tous les vices sont permis. Convaincant et dérangeant.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (432 pages, janvier 2026) :

Tout le monde sait est sans doute l'un des romans noirs vedettes de cette rentrée d'hiver 2026 et certainement celui qui va propulser Jordan Harper sur le devant de la scène du polar de Los Angeles, aux côtés des Connelly, Chandler ou Ellroy.
À cinquante ans, c'est son troisième roman après quelques nouvelles et plusieurs scénarios de série (Mentaliste).
La traduction est signée Laure Manceau.

Le pitch et les personnages :

Los Angeles, la cité des anges, des stars et du business. Il y a là Chris et Mae.
Chris est un ancien flic (il a été viré) qui travaille désormais pour BlackGuard, une boîte privée de sécurité. C'est monsieur gros-bras, gonflé à la testostérone, chargé d'intimider un journaliste récalcitrant ou un témoin gênant. Et quand Chris vient vous "intimider", vous avez généralement droit ensuite à quelques semaines d'invalidité.
Mae bosse pour le cabinet Acker dans les relations publiques. Gestionnaire de crise, c'est elle qui est chargée, quand une partie fine ou une overdose tourne mal, qui est chargée d'inventer pour les médias, une histoire encore plus vraie que la vérité.
Jordan Harper nous entraîne ainsi dans les coulisses de l'obscur et lucratif business des gardes du corps, juristes, communicants, ... bref, tous ceux qui font que la vie est plus facile pour les célébrités, les puissants, les nantis d'Hollywood, de L.A. et d'ailleurs, qui leur tissent une toile protectrice et leur façonnent une impunité tranquille qui autorise tous les vices.
« Chris ne sait plus si c’est lui ou Mae qui a inventé le surnom la Bête. La boîte de Mae, BlackGuard, Acker, un réseau de cabinets de conseil, d’agences de relations publiques et de consultants en sécurité privée. Des avocats, des communicants de l’ombre, des services d’ordre, des enquêteurs – des yeux, des oreilles, des bras, des poings. »
Un beau jour, Dan, le patron de Mae lui donne rendez-vous pour une curieuse affaire, un coup mystérieux avec un paquet de fric à la clé. Mais il est assassiné avant d'avoir pu lui en dire plus. 
Dan, c'était le « sorcier des relations publiques confidentielles – le gestionnaire de crise des stars – l’homme qui savait où les corps sont enterrés ».
Mae et Chris, dont les chemins s'étaient déjà croisés autrefois, vont se retrouver de nouveau pour mener l'enquête autour de ce meurtre. Qu'est-ce que Dan préparait ? Pourquoi a-t-il été tué ?
Nos deux héros vont fourrer leur nez là où il ne faut pas, tenter de démêler les tentacules de ce qu'ils surnomment « la Bête » mais bien vite, leur enquête va se compliquer et les cadavres vont s'empiler, « cinq victimes – six en comptant Dan, sept avec John Montez ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Ce qui fait la force de ce roman, c'est sans conteste le duo complexe formé par Chris et Mae. Deux âmes tourmentées par un passé compliqué, mais dotées d'une volonté de fer et d'un moral d'acier, deux guerriers dont les "talents" se complètent parfaitement, caparaçonnés pour survivre dans la jungle d'Hollywood. Mais le lecteur va aussi découvrir au fil des pages deux cœurs d'artichaut qui ne demandent qu'à racheter leurs péchés.
➔ Un autre point fort réside dans une lecture très plaisante (en dépit du sujet), portée par des personnages attachants (enfin, nos deux héros, car les autres brrrr…), un scénario retors et des chapitres courts qui maintiennent un rythme et un suspense soutenus. Un véritable page-turner.
Des chapitres qui alternent les péripéties et les points de vue de Chris et de Mae et qui sont sous-titrés de tous ces quartiers de L.A. : Laurel Canyon, Wilshire Boulevard, Echo Park, Venice, Silver Lake, ... cette douce musique qui a bercé nos lectures, nos films, toute notre culture US.
➔ « Au bord de la crise de nerfs - devenue junkie puis partisane de la sobriété - défiguré par un excès de chirurgie plastique - ... » 
Jordan Harper est plutôt convaincant lorsqu'il nous donne à voir un Los Angeles où les plus riches, les plus influents se croient au-dessus des lois, pardon : où ils sont effectivement au-dessus des lois, où les flics sont organisés en véritables gangs, tout cela fait froid dans le dos et ne donne pas vraiment envie d'aller s'installer au pied des lettres Hollywood.
« — Je ne sais pas si cette ville est faite pour toi.
— Pourquoi ?
— Parce que tu t’interroges sur le bien et le mal. »
➔ Voilà un propos dérangeant, âpre, parce qu'il nous ouvre les yeux sur le côté obscur de l'homme et nous oblige à regarder en face la pourriture de notre monde : « on ne sent la pourriture que si on s’en approche ».
Alors on peut se dire que la Cité des Anges est celle de tous les diables, que cette ville concentre là-bas toutes les forces du mal de la planète. On peut sans aucun doute.
Mais peut-être doit-on se dire aussi que cette image de L.A. n'est qu'une allégorie de notre société et de notre monde où « tout le monde sait » qu'il n'y a pas de place pour les plus faibles et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. 

Pour celles et ceux qui aiment les polars à Los Angeles.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.