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mercredi 15 juillet 2026

Dans le désert du Nevada (Gabriel Urza)

[...] Marchander des vies humaines.


Un thriller juridique ou roman de prétoire qui détaille le difficile travail des avocats commis d'office pour marchander peines et chefs d'accusation en faveur de leurs clients. Et un polar plus malin qu'il n'y paraît ...

  • un thriller juridique, un roman de prétoire dans les règles de l'art
  • le travail des avocats commis d'office pour négocier peines et chefs d'accusation
  • et puis quelques twists pour retourner lecteur et personnage !
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (325 pages, mai 2026, 2025 en VO) :

Avant de devenir écrivain, Gabriel Urza a débuté par une carrière d'avocat commis d'office dans le Nevada, à Reno et il y a sans doute beaucoup de sa propre expérience dans ce qu'il nous raconte. Dans le désert du Nevada est un thriller juridique qui évoque inévitablement La défense Lincoln de Michael Connelly.
La traduction de l'anglais (US) est signée par Pierre Reignier et le titre en VO était The silver state : le surnom du Nevada depuis la ruée, non pas vers l'or, mais vers les mines d'argent dans les années 1850.

Le pitch et les personnages :

Le récit s'étale sur une dizaine d'années, les années 2010-2020. Le juriste Santi Elcano revient sur les débuts de sa carrière comme avocat commis d'office à Reno pour le comté de Washoe. Il a connu des débuts difficiles, surmontés à grand renfort d'anxiolytiques, pour enchaîner les comparutions à la va vite et tenter de négocier quelques remises de peine pour « les clients quittant la salle d’audience menottes aux poignets ou avec des larmes de soulagement » sans oublier « le renouvellement régulier de [son] ordonnance de Xanax ».
Chaque soir, Santi a bien du mal à tirer un trait sur sa journée trop remplie avant de commencer à se tracasser pour celle à venir.
Mais « le désert du Nevada, dit-on, est rempli de vieux fantômes » et depuis huit ans, il y en a deux qui hantent ce récit, tout comme les jours et les nuits de Santi Elcano (et bientôt du lecteur !).
Le fantôme de Michael Atwood qui croupit toujours en prison, condamné pour meurtre, et celui de Anna Weston la victime, dont le corps avait été retrouvé en bordure du désert.

♥ On aime :

 La première partie du récit n'est pas tout à fait un thriller classique de procès : au travers de différentes petites affaires, Gabriel Urza nous présente le travail de la défense dans un récit, précis, minutieux, de la vie de son personnage, Santi. Un travail qui consiste justement à éviter le procès en négociant peines et chefs d'accusation. Mais c'est bel et bien un roman de prétoire, qui nous place au cœur des rouages de la machine judiciaire, un récit de « salle d’audience pour faire notre travail, marchander des vies humaines ». Dans cette mécanique bien huilée, « quand tu vas au procès, c’est en général parce que quelqu’un a foiré quelque chose » et Santi n'a pas choisi « la bonne carrière pour avoir une conscience ».
« J’avais cru qu’en devenant avocat commis d’office, je contribuerais à réparer les engrenages défectueux du système. En réalité j’étais moi-même devenu un engrenage défectueux parmi d’autres. »
 Quant à la grosse affaire qui va être plaidée par Santi, la condamnation de Michael Atwood pour le meurtre d'Anna Weston, elle n'arrive véritablement qu'à mi-parcours (la police mettra plus d'un an avant d'arrêter un suspect) mais cette fois le procès a bien lieu.
Alors, les avocats de la défense ont-ils laissé la justice du comté condamner un innocent ? 
Il faudra attendre les derniers twists pour comprendre le fin mot de l'histoire et réaliser qu'après moult tours et détours, Gabriel Urza est un malin qui aura conduit son personnage et son lecteur, exactement là où il voulait les mener ...
 Comme avec Mickey Haller, le personnage du roman de Connelly déjà cité, le récit autodiégétique est mené à la première personne, avec ce "je" comme si Santi venait témoigner devant nous. Et ça marche plutôt bien d'autant que tout cela est écrit de manière fluide, efficace, sans effets de manche même si l’on est souvent au prétoire : bien vite le lecteur ne peut que partager les difficultés et les épreuves de Santi Elcano.
 Pour l'anecdote et pour se détendre entre deux vies humaines brisées par l'impitoyable mécanique judiciaire, ce roman est aussi l'occasion de re-découvrir un Nevada que l'on ne connait guère que par ses déserts et ses casinos. Visiblement Gabriel Urza entend nous faire partager "son" Nevada, comme lorsqu'il nous emmène à la pêche à la mouche, exercice littéraire plutôt classique chez de nombreux écrivains US.
« J’avais appris à aimer ce mélange de précision obsessionnelle et d’insouciance qui caractérise la pêche, cette infinité de petites décisions sans conséquence : quelle mouche sélectionner, jusqu’où la lancer, s’il fallait la laisser dériver en surface ou la plomber, à quelle vitesse ramener la soie, à quel moment changer de mouche, de canne ou de bas de ligne. »

Pour celles et ceux qui aiment les thrillers juridiques.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 18 mai 2026

Toute l'infortune du monde (Thomas Bronnec)

[...] La guerre des drones.


Les drones sont entrés dans Paris, ma chère Elvire …
Avec cette "guerre des drones" dans notre capitale, Thomas Bronnec nous plonge dans un futur que l'on pressent comme beaucoup trop proche, beaucoup trop réaliste. Au point d'espérer très fort que le mot "anticipation" veuille dire encore quelque chose.

  • Une guerre des drones post-moderne en plein Paris
  • Un thriller d'anticipation géopolitique au scénario très maîtrisé
  • Un véritable régal de "vraisemblance"
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (448 pages, mars 2026) :

Thomas Bronnec est un journaliste familier des arcanes du pouvoir, qui s'est fait une spécialité de dystopies ou récits d'anticipation politiques.

Si je vous en parle c'est parce que je ne pouvais pas rester plus longtemps à l'écart de ses romans et que j'ai découvert ici le récit d'une « guerre des drones » qui fait mieux que Georges Lucas.
Notez que l'auteur terminait l'écriture de son roman quand ... les drones se sont mis à envahir les aéroports du nord de l'Europe fin 2025 tout récemment encore [clic], un ministre letton vient de faire les frais d'une incursion de drones venus d'un pays voisin : la réalité rattrape la fiction, comme on dit bien souvent.
« Depuis le début de la guerre des drones, tout le monde est dépassé. »
Le titre du roman est inspiré d'un poème de Paul Éluard sur le malheur des peuples, intitulé Sans rancune et le bouquin vient de se voir décerner le Prix Landerneau Polar 2026.

Le pitch et les personnages :

Un été caniculaire à Paris, en juin. Peut-être vers 2030 :  les États-Unis sont aux mains de Roy Patterson, un homme au parler vulgaire et aux cheveux flamboyants ; le président russe, Nikita Malishev, n'en a toujours pas vraiment fini avec la guerre d'Ukraine. 
La France est dirigée par une femme (ça pour le coup, c'est franchement dystopique), Emilie Cornelly, qui rêve d'un axe européen indépendant englobant l'Allemagne et la Pologne et qui prône « une fusion de l'armée française avec les armées allemande et polonaise. Une force militaire de plus de 600 000 hommes, sous commandement tripartite, négociée en dehors des traités européens, pour tourner la page de l'Otan et donner à l'Europe, en son cœur même, une défense digne de ce nom. Une force qui sera en première ligne face aux troupes russes, si affrontement il doit y avoir un jour ».
Cet axe géostratégique n'est du goût ni des états-uniens, ni des russes et Paris se vide de ses habitants pour mieux endurer une guerre larvée qui ne dit pas son nom, une guerre de harcèlement, de chantage, de pression, une guerre post-moderne qui lorgne du côté du terrorisme et où les drones viennent chaque jour prélever leur dû. Ça dure depuis sept mois et on compte déjà plusieurs milliers de victimes. 
Des drones tantôt états-uniens, tantôt russes : les deux super puissances partagent « un objectif commun : affaiblir l'Europe, jusqu'à la vassaliser ».
« Il y a dans Paris une atmosphère étrange. Il y a de la gravité sur les visages dans les rues, le métro, les commerces, partout. De la peur dès que ça siffle ou que ça bourdonne dans l'air. De la panique aussi, quand la menace est là. »
Au centre de cette scène très géopolitique, le conseiller spécial de la présidente, Mathieu Mondolonian, et un homme d'affaires français, Denis Descard, qui s'est fait piéger en Russie pour une obscure affaire d'espionnage.
Autour d'eux de nombreux autres personnages permettent de peaufiner le tableau, comme la journaliste Lucie Seyler, Romane, la petite amie de Mathieu, plusieurs ministres, officiels et hommes d'affaires ou de pouvoir, ou encore Serge Valance, le principal rival politique de la présidente.

♥ On aime :

 Thomas Bronnec maîtrise parfaitement son sujet et dose habilement ses effets : « il y a quelques années, cela aurait été de la mauvaise science-fiction. Aujourd'hui, cela paraît seulement improbable ».
Cette Europe minée par les populismes a un air de déjà-vu et la résilience des parisiens rappelle la période des attentats de 2010. 
Tout l'intérêt de ce roman captivant, c'est qu'il est basé sur un scénario très travaillé qui nous plonge dans un futur proche très réaliste.
 Il ne s'agit pas ici de prétendre à la grande littérature - ce serait inutile - mais l'écriture est fluide, agréable, toute au service d'une intrigue qui est bel et bien à la hauteur d'une excellente série télévisée, dans la lignée de Baron Noir, La Diplomate ou Occupied, par exemple. Et c'est captivant.
Il sera d'ailleurs beaucoup question de diplomatie :
« La diplomatie, où il faut savoir être ferme sans fâcher, être capable de laisser des portes entrouvertes quand on voudrait plutôt les claquer, et consentir à serrer des mains que l'on sait pleines de sang ».
 La première partie du roman est un régal de "vraisemblance minutieuse" qui apporte au lecteur un éclairage original et (à peine) décalé sur l'actualité européenne. 
La seconde partie ravive l'esprit du thriller avec scènes d'action, suspense haletant et coups bas : l'ouvrage captivant se transforme peu à peu en un véritable page-turner.
Au point de se demander comment la présidente française (et l'auteur !) vont se sortir du bazar politique dans lequel ils nous ont fourvoyés car « s'il y avait encore un doute, il est levé : les États-Unis et la Russie ont bien déclaré la guerre à la France. »

Pour celles et ceux qui aiment la politique-fiction.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 21 avril 2026

Ombres chinoises (Olivier Mas)

[...] Une partie mal engagée.


L'espionnage ordinaire raconté par un ancien de la DGSE. Pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas d'opération commando, mais une partie d'échecs captivante pour tenter d'approcher un espion chinois.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

La fameuse série tv Le bureau des légendes n'en finit pas de faire des petits.
Il y a bien sûr le spin-off littéraire très officiel mené par Thomas Cantaloube : Les mouettes, avec déjà deux épisodes parus chez Fleuve Noir en 2024 (en Lybie) et 2025 (en Iran).
En voici une autre déclinaison, cette fois par un ancien de la DGSE : Olivier Mas, un espion passé de l'autre côté du stylo, il anime d'ailleurs une chaîne youtube (Talks with a Spy).
Ombres chinoises n'est pas son premier roman et va nous emmener en Côte d'Ivoire, comme l'avait déjà fait l'an passé le journaliste Antoine Glaser avec une autre histoire d'espionnage, Sombre lagune (2025 - Fayard).
L'époque de la Françafrique est peut-être révolue, mais les intérêts géopolitique des grandes puissances sur ce continent restent visiblement toujours d'actualité.

Le pitch et les personnages :

Le chef de poste à Abidjan termine ses trois ans sur place et rentre à Paris.
La Direction de la DGSE choisit d'envoyer Solange pour le remplacer.
Sa feuille de route est simple : recruter un espion chinois, Chen, qu'une source locale, Koffi, a déjà pu approcher. 
Nom de code de l'opération, vous l'avez deviné : Ombres chinoises.
« Il avait tenté de s'accrocher à cette opération Ombres chinoises pour retrouver une motivation. Un nom de code prétentieux pour une piste à peine ébauchée. »
Mais dès les premières pages, Olivier Mas nous a prévenus : ça ne va pas se passer si simplement, au point qu'à mi-parcours tout pourrait bien basculer, y compris l'échiquier où se déroule la partie ...
Mais nous sommes persuadés qu'un « bon joueur d’échecs disposait toujours de parades improbables pour renverser une partie mal engagée ».

♥ On aime :

 Allez, disons le tout de go, la très belle couverture du bouquin ne vient pas annoncer le nouveau John Le Carré et la plume d'Olivier Mas ne prétend pas révolutionner le genre. 
Cela reste très classique et ses longues descriptions de personnages tout comme ses photos pittoresques d'Abidjan sentent un peu les figures imposées. Mais ...
 Mais bien vite on va se retrouver complètement captivé par cette immersion dans les coulisses de la DGSE. 
Les intrigues de couloirs, les rivalités entre les bureaux, les tractations entre les différents services (renseignement, contre-terrorisme, civils et militaires, contre-espionnage, bureau Afrique ou Asie, ...), tout cela est rendu avec un réel souci du détail vraisemblable et un sens certain du dialogue argumenté (comme lorsque la voix intérieure du personnage vient parfois expliquer le raisonnement).
Cet angle d'approche, cette vue de l'intérieur, délaisse le côté thriller et le cliché jamesbondien auxquels on pouvait s'attendre pour nous embarquer dans une description minutieuse du travail de renseignement français qui n'est souvent qu'une routine, parfois ingrate.
 À plusieurs reprises, l'auteur et ses personnages évoquent le jeu d'échecs ou le jeu de go. Et c'est bien cette partie en jeu qui nous captive : la cheffe de poste en place à Abidjan et son équipe vont tenter de cerner l'espion chinois. 
Il n'y a là que de l'humain, du psychologique, du relationnel, mais « ces semaines de chasse à l’homme avaient porté tout un groupe d’experts vers les sommets ».
Avec Olivier Mas pas d'effets spéciaux, pas d'expédition commando au fin fond de la brousse, cet auteur a fait de la vraisemblance ordinaire son fonds de commerce en s'appuyant, on l'imagine, sur sa propre expérience du métier.
Et c'est tout simplement passionnant.

Pour celles et ceux qui aiment Le bureau des légendes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 31 mars 2026

Vie et mort de Kevin Charon (Frasse Mikardsson)

[...] Sortir les cadavres des placards.


Les amateurs de polars croient tout savoir sur les "morgues" où officient les médecins légistes. Mais ces lecteurs iront de surprise en surprise avec ce bouquin d'un suédois qui ne l'est qu'à moitié, mais qui par contre est bien médecin légiste et qui nous propose une visite guidée "de l'intérieur", en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait parler.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (264 pages, mars 2026) :

Frasse Mikardsson ? Ah non, me dites pas que débarque encore un nouvel auteur de polars nordiques ?!
Non ! Soyez rassurés, l'auteur est franco-français et né à Carcassonne ! 
Enfin, franco-suédois pour être précis puisqu'il a tout de même vécu en Suède et y a même pris la double nationalité ... et ce curieux nom de plume.
Mais le voici de retour chez nous où il a travaillé (sous son vrai nom : Jean-François Michard) à l'IML, le fameux Institut Médico-Légal de Paris, puisqu'il n'est pas seulement écrivain mais également ... médecin légiste !
Ce bouquin : Vie et mort de Kevin Charon, est son quatrième livre et sort pile au moment où une autre experte médico-légale, Kay Scarpetta l’héroïne de Patricia Cornwell, fait parler d'elle avec l'adaptation de ses aventures en série tv.
Un roman que l'on a rangé dans les polars, ce qui est ici plutôt réducteur parce que c'est sans doute le polar le plus original de l'année.

Le pitch et les personnages :

Et ça commence très fort lorsque le ministre en visite à l'IML (l'Institut Médico-Légal) découvre un employé pendu dans une chambre froide. Le gars s'appelle Kevin Charon. 
Le prénom Kevin, on aura l'explication plus tard. 
Le nom, c'est celui de ses parents qui travaillaient tous deux à l'IML, c'est d'ailleurs là qu'ils s'étaient rencontrés. Charon, comme le passeur des enfers évidemment.
Et ce livre, c'est tout simplement le journal laissé par Kevin Charon, où il nous raconte sa vie et celle de l'IML de Paris.
Avec deux moments forts : la canicule d'août 2003 lorsque la morgue parisienne tournait à plein régime, et 2024 juste avant que Charon ne se pende haut et court.
Oui, mais Kevin le pendu est le troisième, après déjà deux morts suspectes sur ce lieu de travail. Alors que se passe-t-il dans les couloirs de l'IML ?

♥ On aime :

 Les amateurs de polars sont bien évidemment familiers des morgues qu'ils fréquentent assidûment (du moins sur papier ou sur écran !). 
C'est généralement là, sur une paillasse, que le médecin légiste découpe le cadavre de la victime avec force descriptions funèbres et grivoises plaisanteries de carabin et où le lecteur essaie de retenir son déjeuner tout comme les flics qui assistent à l'autopsie.
Mais Frasse Mikardson change radicalement notre point de vue : nous ne sommes plus en compagnie de malheureuses victimes d'un meurtrier en série qui roderait dans Paris. 
Nous sommes avec les employés de la morgue et grâce au livre-journal de Kevin Charon, nous allons découvrir, de l'intérieur, la vie et le fonctionnement de cet Institut que l'on croyait si bien connaître.  
 Comme tout carabin, et c'est sans doute une compétence indispensable dans ces métiers, Frasse Mikardsson, ou quelque soit son vrai nom, est doté d'un humour noir redoutable, très second degré. Voir même parfois troisième degré ! 
Il y a des passages que je n'ose même pas reproduire ici, craignant qu'ils soient mal interprétés et par peur de susciter une déferlante de commentaires assassins.
Cet auteur entend rire de tout et de la mort en particulier : le médecin légiste sait de quoi il parle.
 S'il n'y avait que cet humour potache, le livre serait aussi vite oublié que lu. Mais Frasse Mikardsson entend bien profiter de sa couverture policière et humoristique pour délivrer quelques vérités et taper tous azimuts.
Je cite en vrac : les essais nucléaires de « Hirochirac », les faux-électeurs parisiens du 5e arrondissement (on reconnait facilement les époux Tiberi derrière leur pseudo), la franc-maçonnerie dans la police, plusieurs "affaires" autour de l'euthanasie et du droit de mourir, le féminicide de Bertrand Cantat, ...
Mikardsson compte bien « sortir les cadavres des placards ».
 On aura également droit à l'explication du prénom et donc de la naissance du bonhomme. Un moment assez affreux parce que « être noyé par sa mère à la naissance n'est pas la meilleure façon de commencer dans la vie ».
 Et puis on va bientôt se rendre compte que Frasse Mikardsson est un petit malin et qu'il s'est bien joué de nous : nous avons été appâté par son humour, amusé par ses piques, intrigué par les morts suspectes et le suicide de Kevin Charon, bref on se retrouve captivé. 
Alors l'auteur va en profiter pour nous précipiter en pleine canicule, celle de 2003 qui a tant fait jaser.
Avec Charon nous allons vivre cet enfer (le mot n'est pas trop fort, je vous assure) de l'intérieur, au sein même de la grande morgue parisienne, au cœur des services funéraires débordés par l'afflux de décès.
C'est terrible, parfois difficilement soutenable puisqu'on a vite compris que dans ce roman tout n'était pas fictif, mais c'est vraiment passionnant, si, si.
« L'Institut recevait habituellement trois cent corps en moyenne par mois. Là, en trois jours, il en avait admis sept cents ».
Les employés de l'IML avaient le sentiment d'être « comme les liquidateurs, ces ouvriers sacrifiés de Tchernobyl »
Et encore, ça c'était juste avant que « les défunts [se mettent] à percoler ».
Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler le récit mais c'est une lecture aussi instructive qu'édifiante.
Évidemment tout cela ne redore pas le blason de nos chères institutions mais on veut croire que les leçons en ont été tirées en prévision de la prochaine catastrophe. Oui, certainement.
Allez, si vous n'avez pas peur de franchir le Styx, suivez Charon jusqu'aux enfers de l'IML parisien ...

Pour celles et ceux qui aiment la viande froide.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 23 mars 2026

La condamnation des vivants (Marco de Franchi)

[...] L’enquête sur l’Homme qui sourit.


Ce premier roman d'un ancien du FBI italien, est un thriller original et de très bonne facture qui revisite avec intelligence les clairs-obscurs de la peinture du Caravage.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (576 pages, juin 2025, 2022 en VO) :

On a bien failli passer à côté de l'arrivée (l'an passé) d'un nouvel auteur de la scène du polar italien !
Voici Marco De Franchi qui nous dit avoir toujours rêvé d'être à la fois flic et écrivain.
Et bien c'est chose faite : il a eu « la chance de travailler au SCO pendant près de six ans », le Servizio Centrale Operativo (SCO), l'équivalent italien du FBI, et La condamnation des vivants est son premier roman. 
Si vous êtes amateurs de thrillers originaux et de peinture italienne, cette fois, ne passez pas à côté !
Oui la peinture italienne, parce Marco de Franchi a « reçu l’amour de l’art en héritage de [son] père, un professeur de lycée à l’ancienne ».
La traduction de l'italien est signée par Françoise Bouillot.

Le pitch et les personnages :

La Toscane est célèbre pour ses paysages paisibles et sereins, mais le lecteur n'aura guère le loisir de les contempler : l'intrigue nous emmène directement sur plusieurs scènes de crime - des enlèvements d'enfants. « C’est un sacré bordel. Un ravisseur d’enfants en série et un homicide. Le cauchemar de tout policier. »
Fabio Costa est le commissaire local, un ancien du SCO lui aussi, mais il est en disgrâce, quasiment en exil dans cette province, et traîne apparemment un sombre et inquiétant passé derrière lui, une « vilaine histoire qui avait éloigné le policier de Rome ».
Sur ces affaires, les autorités italiennes mobilisent leurs meilleurs éléments : juges, procureurs, commissaires et enquêteurs locaux, police scientifique, et donc ce fameux SCO, le FBI italien, « le service le plus prestigieux de la police », conduit par la commissaire Valentina Medici « qui est arrivée de Rome avec son assistant, Angelo Zucca ».
« À trente-deux ans, elle avait une carrière assurée, un brillant avenir dans la police et aucune charge de famille »
Le groupe d'enquête est une véritable ruche, agitée d'égos, de jalousies et de vieilles rancœurs. Marco de Franchi, familier des arcanes de la police italienne, se plait à nous immerger au sein de ces rivalités intestines.
D'autant que les choses vont encore se compliquer : « cette affaire était décidément plus complexe qu'un simple cas de pédocriminalité. Elle semblait en dissimuler une autre, plus vaste et plus obscure, et sans doute plus terrifiante ».
Le criminel sera vite surnommé « l'homme qui sourit » à cause d'une malformation du visage, puis bientôt « le collectionneur de visages ».

♥ On aime beaucoup :

 L'intrigue à double fond est plutôt originale et l'enquête réellement captivante. Ce thriller brillant ne laissera guère de répit au lecteur qui pourra approfondir sa culture artistique concernant les tableaux du Caravage (le baroque réaliste du début du XVIIe) : Les musiciens, Judith et Holopherne, Sainte Catherine d'Alexandrie, ...
 Les presque 600 pages défilent sans temps mort et l'auteur utilise habilement son duo de flics, la belle Valentina et le sombre Fabio, chacun avec sa propre personnalité et ses propres talents, ce qui autorise à mener plusieurs investigations en parallèle, en Toscane ou à Rome, ...
Les interrogatoires menés par Fabio Costa auprès de différents témoins sont de savoureuses perles d'intelligence humaine et si, théoriquement c'est bien Valentina l'héroïne qui dirige l'enquête, c'est assurément Fabio qui cache la personnalité la plus captivante.
 Mais tout cela va beaucoup trop vite et page 312, à mi-parcours, tout est déjà bouclé !
Le Caravage était connu comme le maître du clair-obscur alors que se passe-t-il ? Que nous a caché Marco de Franchi ?
Pas mal de choses et « même un flic chevronné n’aurait jamais dû voir ce qu’il s’apprêtait à affronter ».
 Si l'on veut des références, on pourrait situer cet italien quelque part entre un Franck Thilliez (celui de La faille par exemple pour faire un peu écho à la plastination dont il est question ici) et un Bernard Minier (celui de Glacé par exemple, pour les décors de montagne et la galerie des horreurs).

Pour celles et ceux qui aiment la peinture baroque.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin Michel (SP).
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vendredi 27 février 2026

Moby Dick (Christophe Chabouté)

[...] Là, là !! Elle souffle !!


Encore une adaptation du mythique Moby Dick de Melville ! 
Mais ce diptyque de Chabouté, littéralement possédé par la furie vengeresse du Capitaine Achab, mérite amplement notre attention et, si le récit reste fidèle à l'original, la mise en planches confine à du grand cinéma.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, les albums (2 tomes, 120 et 132 pages, 2014) :

On ne compte plus les adaptations graphiques du célèbre Moby Dick d'Herman Melville - j'en ai dénombré pas loin d'une dizaine, certaines s'éloignant plus ou moins du roman original, et même trouvé une version "galactique" ! - mais ce diptyque de Christophe Chabouté, paru en 2014 chez Glénat, vaut vraiment le détour car chacun sait que « si la vie sur mer l'emporte déjà sur la vie à terre, dans le domaine des fables et du fantastique, la pêche à la baleine, elle, surpasse en contes merveilleux, tragiques et effrayants tout autre mode de vie maritime. »

Le canevas et les personnages :

Faut-il résumer ici l'histoire iconique de la baleine Moby Dick et du Capitaine Achab ?
« Le capitaine Achab [...] a fréquenté des cannibales, connu des prodiges. Il voit plus profond que la plus profonde des vagues, son harpon est le plus fin et le plus sûr de toute l'île. Il est Achab, et l'Achab de l'histoire était un roi ...
Un roi impie ... Impie et maudit ! »
Le premier tome (le "livre premier") installe l'ambiance avec l'arrivée du narrateur à Nantucket sur la côte Est des US pour s'embarquer à bord d'un baleinier. À ses côtés, un harponneur aussi tatoué qu'effrayant, Queequeg.
Tous deux s'enrôlent à bord du fameux Pequod.
À bord, la folie revancharde du Capitaine Achab, cet « homme que ronge le désir insatisfait de la vengeance », va pousser l'équipage à pourchasser sur les mers le cachalot blanc, l'animal monstrueux qui avait emporté un morceau du capitaine, désormais unijambiste.
« Un cachalot à tête blanche, au front ridé et à la mâchoire de travers, un cachalot dont la nageoire est percée de trois trous à tribord. » 
Le second album démarre sous les pires auspices : Queequeg préfère dormir dans un cercueil et la folie du Capitaine Achab grandit de jour en jour, tandis que le navire course le grand cachalot blanc.
Et Chabouté de citer Melville quasiment mot à mot : « C'est un mauvais voyage ! Mal commencé, mal poursuivi. »

♥ On aime :

 Le récit est bien sûr un peu simplifié pour rentrer dans les deux albums, le texte est à peine modernisé pour rentrer dans les cases d'aujourd'hui : il faut bien faire quelques choix mais tout cela reste globalement très fidèle au texte original, parfois même mot pour mot.
L'auteur a conservé par exemple un découpage en chapitres (certains titres sont même repris tels quels) et assorti chacun d'eux d'un court incipit inspiré du texte de Melville.
 Le noir et blanc très contrasté, emblématique de Chabouté, s'accorde ici parfaitement à l'atmosphère dure, violente, sauvage, qui règne sur le bateau. La mise en cases laisse une belle place aux gros plans sur les visages de marins (et quelles trognes !).
Quant aux scènes de pêche, quand la baleine sonde et que la ligne se tend, c'est presque du cinéma.
On se demande quelle magie utilise l'artiste pour rendre tout cela avec seulement deux dimensions pour le dessin et deux dimensions pour la couleur.
Et l'encrage profond du noir de Chabouté nous parait presque rouge sang quand : « le navire se métamorphose en une sorte d'abattoir, chaque marin en boucher ».
 L'auteur a bien sûr centré son récit sur la folie vengeresse d'un Capitaine Achab aux yeux exorbités. Le second officier du navire, Monsieur Starbuck, incarne la raison et lui sert de contrepoint, le jeune Ismaël de témoin. Le lecteur a beau connaître cette histoire par cœur, il ne peut que se laisser happer par le rythme et l'intensité d'une chasse presque mystique, de cette course folle vers la mort.


Pour celles et ceux qui aiment la pêche au gros.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 13 février 2026

Les fantômes de Shearwater (Charlotte McConaghy)

[...] Une nuit qu’il faut passer ensemble.


Venu du bout du monde, d'une île perdue entre l’Australie et l'Antarctique, ce récit hybride emporte le lecteur très loin. On peut le lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (352 pages, janvier 2026, 2025 en VO) :

L'australienne Charlotte McConaghy est déjà connue pour deux premiers romans dont le dernier, Je pleure encore la beauté du monde (Actes Sud/Gaïa, 2024), nous racontait une histoire de loups dans les Highlands écossais et qui avait rencontré un beau succès (pas lu ici).
Son nouveau récit, Les fantômes de Shearwater, nous emmène toujours au plus près de la nature sauvage, mais cette fois sur une île perdue au fin fond de la Mer de Tasman, entre l'Australie et l'Antarctique. 
Son île de fiction est inspirée pour partie de la réserve stratégique de graines et semences du Svalbard et pour partie de l'île australienne de Macquarie, dédiée à la recherche scientifique et à la protection de la faune et de la flore.
Shearwaters est l'une des dénominations des puffins ou macareux et dans sa postface, l'auteure nous précise qu'elle a effectivement pu séjourner sur l'île Macquarie :
« J’ai puisé tous ces détails dans mon expérience personnelle à la suite d’un séjour sur le terrain avec mon compagnon et notre fils de seize mois, une aventure que je n’oublierai jamais, dans un lieu qui est certainement l’un des plus précieux au monde. »
La (belle) traduction de l'anglais (Australie) est signée Marie Chabin

Le pitch et les personnages :

Shearwater est une île au milieu de l’océan Austral, à plus de mille kilomètres de toute autre terre ferme. Le plus près, c’est l’Antarctique.
L'île va bientôt être évacuée, sans doute à cause de la montée des eaux. Les scientifiques ne sont plus là.
Il ne reste que quelques gardiens pour la station d'études et la réserve de semences.
« Shearwater n’est pas une île touristique : elle est trop éloignée, trop difficilement accessible. Personne ne s’aventure ici d’habitude, à part une poignée de chercheurs venus étudier la faune et la flore, le climat, les marées. Personne en tout cas n’échoue ici par hasard. [...]
La Réserve mondiale de semences de Shearwater a été construite pour résister à toutes les sortes d’attaques du monde extérieur ; sa fonction était de survivre à l’espèce humaine, de continuer d’exister au cas où un groupe d’individus devrait un jour recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire qui nous nourrit. »
Dans la famille de gardiens du phare de Shearwater et de la réserve, dans la famille Salt, je pourrais demander le père Dominic ou Dom, l'aîné Raff, la fille Fen et Orly le cadet.
Ne demandez pas la mère, Claire est décédée.
Tous les quatre vivent « avec les pétrels, les puffins, les manchots et les otaries ».
« — Ça fait combien de temps que vous êtes ici ? 
— Huit ans.
Je le fixe d’un air hébété. “C’est une blague.”
Il soutient mon regard. Ce n’est pas une blague. [...] 
— Vous abandonner ici ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Ça n’a pas de sens.
— Je suis d’accord. »
Une famille presque normale. La fille dort sur la plage en plein vent avec les otaries, l'aîné boxe un sac de frappe tout en haut des 219 marches du phare, le père parle toujours au fantôme de la mère décédée et le petit dernier (9 ans) est déjà une encyclopédie botanique ambulante, un HPI des végétaux, ...
« —  Il y a combien de graines dans cette réserve ?
— Oh, dit-il, je ne sais pas combien de graines il y a, mais ce que je sais, c’est qu’il y a au moins trois millions de variétés. »
Mais ça ne suffit pas et une nuit de tempête, « une nuit qu’il faut passer ensemble », une femme, Rowan, s'échoue sur les rochers, après le naufrage de son embarcation.
Qui est-elle et qu'est-elle venue faire sur cette île perdue ?
Et quels sont les secrets de la famille Salt ?
« — Et si elle était venue ici parce qu’elle sait quelque chose ? je demande à voix haute. 
— Que pourrait-elle savoir ? [...]
— Ça va aller, assure Dom. Ce n’est pas grave. On continue.
— Et si…
— Tout ce qu’on a à faire, c’est tenir notre langue. »
Pour accompagner le développement d'une intrigue pleine de mystères, les chapitres alternent les points de vue des quelques personnages.
Des personnages qui cachent soigneusement leur part d'ombre car « Shearwater est une île de fantômes, après tout », une île où chaque personnage va devoir « se libérer de son fantôme ».

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Les terres australes nous attirent. Peut-être sommes nous aimantés par les pôles. Ou bien fascinés par cette nature dantesque où l'homme n'est pas le bienvenu. Ou mieux encore, intrigués par les hommes et femmes qui justement ont décidé de s'installer là-bas pour un temps où un autre.
Et avec ce roman, le lecteur tient une sacrée équipe !
 Charlotte McConaghy a une formation de scénariste : il ne lui faut donc que quelques pages pour nous accrocher fermement à ce bout de rocher. Quelques pages, quatre ou cinq personnages, une bonne dose de mystères, une ambiance de fin du monde, ... c'est parti ! 
 La prose très évocatrice de Charlotte McConaghy va bien sûr nous plonger, au propre comme au figuré, dans cette nature sauvage du bout du monde. 
Mais l'auteure sait aussi faire parler les corps et les émotions : c'est remarquable et la belle traduction est bien à la hauteur.
Et puis c'est aussi une belle histoire de liens familiaux et de résilience : nos liens de sang et d'affection vont-ils survivre au réchauffement climatique ?
C'est un roman hybride, étonnant, mais particulièrement puissant qui emporte le lecteur bien loin, non pas du fait d'un exotisme superficiel pour touristes mais plutôt par la force d'un récit prenant et captivant.
 Sans se montrer trop didactique, l'auteure profite tout de même de son roman d'aventures pour nous faire passer quelques messages écolos.
Elle illustre avec brio l'importance vitale pour nous de la faune et de la flore, de cette fameuse biodiversité dont on nous rebat les oreilles mais qu'elle sait parfaitement mettre en images.
Le lecteur pourra ainsi s'émerveiller de quelques curiosités végétales comme le Pin de Wollemi, un arbre relictuel découvert en 1994, l'arbre le plus rare du monde : « [les] arbres dinosaures, les pins de Wollemi. Ce fut la plus grande découverte botanique du XXe siècle. Ils vivaient là, en secret, depuis deux millions d’années. »
➔ Il sera inévitablement question de la fonte du permafrost et de la montée des eaux qui menacent l'île et sa précieuse réserve de semences.
Alors « est-ce qu’on va mourir à cause du réchauffement climatique ? ».
Charlotte McConaghy nous rappelle que « le climat est un défi », et que « ce monde [...] s’effrite. Et il y aura d’autres inondations. D’autres enfants engloutis. Mais ce ne seront pas mes enfants. »
Un dernier mot : notez bien que venant d'une Aussie (une australienne) qui habite un pays continent coutumier des tornades, des inondations géantes et des méga-feux, ces propos méritent vraiment toute votre attention !

Pour celles et ceux qui aiment les mystères et la nature.
D’autres avis sur Babelio et Benzine.
Livre lu grâce aux éditions Actes Sud/Gaïa (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 4 février 2026

Beyrouth Paradise (David Hury)

[...] Un irréductible amoureux de Beyrouth.


Avec ce polar bien ficelé, David Hury nous ouvre un nouveau chapitre de l'Histoire du Liban, actualisé à la lumière des événements récents survenus dans la région.
Et son héros Marwan Khalil est en passe de devenir l'un des meilleurs flics de papier du moment.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (304 pages, février 2026) :

Il y a un an, l'écrivain et journaliste David Hury nous avait emmenés à Beyrouth forever, pour nous proposer une rétrospective de l'Histoire contemporaine du Liban à travers un roman policier bien mené où l'on découvrait un héros attachant.
Ce nouveau chapitre, Beyrouth paradise, vient enrichir ce panorama historique et l'actualiser à la lumière des événements récents survenus dans la région.

Le pitch et les personnages :

On est ravi de retrouver l'enquêteur Marwan Khalil, véritable incarnation (au sens propre) de l'histoire tourmentée de Beyrouth. Comme le Liban, Marwan est marqué dans sa chair et sa vie personnelle est un vrai livre d'Histoire : sa sœur est morte lors de l'attentat de 1982 qui coûta la vie à Bachir Gemayel, lui-même s'est pris une balle de kalach dans le genou lors de la guerre des milices et sa propre fille a perdu un oeil lors de l'explosion du port en 2020 !
Nous voici rendus en 2024, après deux événements géopolitiques qui viennent de bouleverser le pays, une fois de plus : les israéliens ont eu la peau de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, et la Syrie (le voisin tutélaire) vient de basculer dans d'autres mains avec la chute de Bachar el-Assad.
Notre enquêteur boiteux a vieilli, il a quitté la police corrompue pour travailler à son compte : « à la fin de l’année passée, il a quitté l’open space de la brigade criminelle à Adlieh, après trente ans de bons et déloyaux services. Il ne regrette rien ou presque. »
À son nouveau bureau, une femme, ukrainienne, vient le solliciter pour retrouver sa sœur qui a disparu.
« Cela fait une minute que Zoya Kostuyk est assise face à lui. [...]
Pas conforme aux préjugés que Marwan peut avoir sur les Ukrainiennes qui ne sont réputées que pour une seule chose au Liban. »
La jeune sœur travaillait dans une boîte de nuit : le Paradise, un « temple du sexe tarifé » dans « le quartier rouge de Maameltein [qui] n’est plus que l’ombre de lui-même ».
« Maameltein. C’est ici que les hommes viennent abandonner leur maigre fortune quand ils veulent s’encanailler avec des putes venues d’ailleurs. Quand ils en ont marre de se satisfaire des prostituées syriennes, africaines ou asiatiques qui pullulent désormais dans certains coins de la capitale. Ici, on donne dans la fille de l’Est aux cheveux blonds et aux jambes interminables ».
L'enquête piétine, les questions de Marwan dérangent tout le monde et personne ne parle, jusqu'à un final fracassant où Marwan a concocté un scénario digne d'Hollywood. 
Tout va se dérouler comme dans le film.
Enfin, presque ...

♥ On aime beaucoup :

 L'auteur décrit son héros Marwan comme un « irréductible amoureux de Beyrouth [qui] contemple sa cité en pleine déliquescence ». Mais le lecteur comprend vite que cet « irréductible amoureux de Beyrouth », s'appelle plutôt David Hury (il a vécu là-bas près d'une vingtaine d'années).
Et dans ce deuxième épisode, on s'attache encore un peu plus à Marwan Khalil, placé au cœur du récit et l'auteur est en train d'en faire l'un des meilleurs flics de papier du moment. 
Les fans regretteront juste un peu que la jeune chiite (Ibtissam) ne fasse qu'une timide apparition tardive dans le roman ! Son duo avec Marwan était une belle trouvaille.
 L'intrigue est plutôt traditionnelle (la recherche d'une prostituée disparue) mais c'est particulièrement bien tenu, bien exploité, et l'enquête sert évidemment de prétexte à une visite complète des bas-fonds de Beyrouth.
David Hury tire le meilleur profit de son personnage pour bâtir un roman bien équilibré, entre intrigue policière captivante et contexte historique éclairant. Très réussi. 
Même si c'est une lecture un peu âpre (avec de petites phrases sèches), hélas, bien à l'image de la situation du pays.
 Dans l'épisode précédent, le flic Marwan tenait des propos à charge, très forts, contre le Hezbollah de Hassan Nasrallah. Mais aujourd'hui, cette faction armée est au bord de l'implosion, décimée par les attaques israéliennes. Marwan a donc tourné sa rancœur et son amertume contre la Syrie, le voisin bien trop encombrant qui est à l'origine de nombreuses "disparitions" parmi les libanais.
« Le dossier des disparus – niés par Damas, abandonnés par Beyrouth – reste une plaie ouverte pour tous ces Libanais qui n’ont pas oublié. 
[...] La tutelle syrienne envolée comme par enchantement avec la chute du régime Assad, le Liban se retrouve devant un choix crucial : continuer de creuser sa propre tombe avec les apparatchiks qui vampirisent le pays depuis la fin de la guerre en 1990, ou retourner la table et repartir de zéro avec de nouveaux hommes. »

Pour celles et ceux qui aiment le Moyen-Orient.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Liana Levi (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 26 janvier 2026

Les abandonnés de l'île Saint-Paul (Valentine Imhof)

[...] Vous allez pas nous oublier, hein ?


Les éditions de l'Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l'analyse du traitement qu'en firent les journaux et l'opinion. Valentine Imhof nous propose la relecture édifiante d’un fait divers des années 30.

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L'auteure, le livre (140 pages, janvier 2026) :

Les éditions de l'Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L'affaire qui ... est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d'illustrations d'époque (dessins, journaux, ...).
C'est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l'incroyable histoire des Abandonnés de l'île Saint-Paul.

Le pitch et les personnages :

Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
 Tout d'abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d'une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l'océan Indien, l'armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l'île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne). 
« Six hommes et une femme s'apprêtent donc à devenir les gardiens d'un îlot volcanique pendant l'hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
- Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole !  »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu'aux yeux et un malgache, resteront donc sur l'île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l'horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l'horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c'est inexplicable ...
Ils l'ignorent mais c'est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu'un bateau arrive enfin, à l'occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l'île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
 Viendra ensuite le temps de l'affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l'île, va s'ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri. 
Le procès (au civil) ne s'ouvrira qu'en 1935 avec deux ténors du barreau venus s'affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n'est pas « l'exercice de la justice mais [...] un simulacre, une forme de divertissement malsain ». Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l'histoire, François Ramamonzi, il est inutile d'en parler, n'est-ce pas ?

♥ On aime beaucoup :

 Contrairement à ce qu'on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c'est plutôt la seconde partie, l'affaire, la mise en perspective historique, qui s'avère la plus intéressante.
C'est d'ailleurs tout le sens de la série des éditions de l'Aube en partenariat avec la BNF : ce n'est pas tant l'histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu'en dirent les journaux de l'époque et l'analyse que l'on peut en faire aujourd'hui. 
Le traitement que firent les médias, l'opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque. 
Ici nous sommes dans les années 30, entre l'exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes - on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
 Valentine Imhof nous rappelle donc que « l'indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, ...
Les journaux de l'époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l'auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n'oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
 Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c'est simplement une question d'époque [...]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd'hui, dans le traitement de l'information par exemple, pour voir que rien n'a changé et que l'importance d'un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l'émotion plus ou moins grande qu'il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l'origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d'un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 16 janvier 2026

La maison aux neuf serrures (Philip Gray)

[...] À partir du moment où on sait ...


De bons personnages, une bonne histoire, dans ce roman policier à énigme déguisé en romance à l'eau de rose : Philip Gray joue les faux-monnayeurs et nous offre une lecture facile et 100% plaisir qui devrait plaire au plus grand nombre.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (624 pages, septembre 2025) :

Oops, un petit retardataire de la rentrée d'automne 2025 : La maison aux neuf serrures du britannique Philip Gray, un auteur particulièrement féru d'Histoire (il produit des documentaires) qui avait déjà fait parler de lui avec son précédent roman Comme si nous étions des fantômes (pas lu ici).

Le pitch et les personnages :

La Belgique flamande des années 50. Deux fils narratifs qui se tissent en parallèle (mais on sait bien qu'en littérature, les parallèles finissent toujours par se rejoindre).
D'un côté, l'adolescence d'une jeune fille, Adélaïs de Wolf, handicapée (une patte folle, la polio), qui grandit dans une famille impécunieuse qui ne semble pas marcher tout à fait droit non plus : la mère patauge comme une grenouille dans un bénitier, le père préfère se noyer dans son verre de gnôle et l'oncle Cornelis est le seul qui aaadore Adélaïs mais c'est aussi le mal-aimé de la famille. 
Bon, faut croire qu'il y a quelques non-dits entre eux.
D'un tout autre côté, la patiente et laborieuse enquête policière du commandant Salvator De Smet (un flic aux méthodes peu orthodoxes qui « avait résolu plus d’une affaire corsée au fil des ans ») qui est à la poursuite d'un faux-monnayeur, le « Faussaire de Tournai ».
Aucun lien bien sûr entre ces deux histoires.
Du moins jusqu'à ce que l'oncle Cornelis disparaisse et laisse en héritage à sa très très chère nièce, une maison dans un bas quartier de Gand et le trousseau de neuf clés qui va avec.
« Elle considéra le trousseau posé devant elle. Elle compta neuf clés : quatre pour des loquets, cinq pour des verrous. Elle n’avait pas envie de les ramasser. Si elle les ramassait, le piège se refermerait sur elle. « Quel genre d’endroit est-ce ? demanda-t-elle. Quel genre de maison possède neuf serrures ? »
Et puis quelques personnages secondaires attachants qui tournent comme des satellites autour du soleil d'Adélaïs : Saskia, sa meilleure amie et sa compagne de jeux, Hendryck, soutien indéfectible de la jeune femme, Sebastian, jeune et beau jeune homme, ...

♥ On aime beaucoup :

 Le bouquin est assez long (plus de 600 pages) et Philip Gray prend tout son temps pour installer l'époque, les histoires et les personnages.
À tel point que durant la première longue partie du bouquin, le lecteur se demande s'il ne s'est pas trompé de roman : qu'est-il venu faire dans la vie de cette jeune fille modèle et bien méritante à qui tonton a offert un vélo à bras pour lui permettre de se déplacer malgré son handicap ? Une jeune fille parfaite : volontaire, intrépide, combative, et bientôt amoureuse ... 
Mais quel peut être le sens caché de ce récit sentimental à l'eau de rose ?
Sauf que c'est super bien écrit, la prose de Philip Gray est légère, élégante, soignée : alors on savoure.
Sauf que l'on se doute bien que l'auteur prend plaisir à manipuler son lecteur (qui se laisse faire volontiers) : alors on patiente.
Et puis on a été prévenu : « à partir du moment où on sait quelque chose, on ne peut plus revenir en arrière. Or parfois, on aimerait ».
Du coup chaque soir (le livre est généreux !), on se replonge avec gourmandise dans cette bonne histoire, racontée avec malice, ravi de retrouver des personnages qu'on aurait voulu ne pas quitter la veille.
 Oui, au-delà de la belle écriture, la force de ce roman réside surtout dans ses personnages.
Le flic De Smet est un homme taciturne, secret mais particulièrement obstiné.
Au fil des années, la traque du commandant à la poursuite du faux-monnayeur ressemble de plus en plus à la quête obsessionnelle d'un capitaine Achab.
« Il voulait croire que la chasse allait reprendre, qu’il pourrait encore gagner. Ça n’avait rien à voir avec l’ordre et la loi, ou la justice. Cela répondait à un besoin, un besoin personnel. »
De l'autre côté, comment ne pas se prendre d'empathie pour Adélaïs, cette jeune femme, marquée par la vie, par sa famille, mais qui fait preuve d'une louable combativité. 
Et bien sûr, le lecteur suppose que la rencontre de ces deux personnages, de ces deux trajectoires, va se conclure par ... une valse, pourquoi pas, puisqu'il est souvent question de danse, voire de pas de deux ou même de trois. Mais chut !
 Et puis il y aura quelques beaux moments de pure poésie, comme quand apparaît la belle Comtesse.
« La Comtesse a une allure époustouflante. Personne dans la pièce, hommes et femmes confondus, ne peut détourner les yeux lorsqu’elle s’avance sur la piste.
[...] La plupart des soirs, à 22 heures, heure à laquelle jouent les musiciens, elle pénètre dans la salle de bal, vêtue de soie : veste chinoise brodée avec un pantalon fuselé, ou longue jupe droite qui tombe jusqu’au sol. Il y a toujours une flûte de champagne qui l’attend. »
 Enfin, reconnaissons que Philip Gray est un sacré conteur d'histoires. Malicieusement, il s'arrange pour que le lecteur soupçonne toujours un peu ce qui l'attend, anticipe une partie de ce qui se profile dans les prochains chapitres. De péripétie en rebondissement, le lecteur ne va pas de surprise en surprise, mais plutôt de satisfaction en satisfaction, façon "ah bien sûr, ça je m'en doutais bien" ou encore "ah, oui, celle-là je m'y attendais". C'est plutôt malin de sa part, très bien construit, et le lecteur se croit vite intelligent !
 De bons personnages, une bonne histoire, ... on aimerait que cela ne s'arrête jamais. C'est aussi ce que devait se dire Philip Gray qui peine un peu à conclure son récit : le bouquin s'étire en longueur, les procédés finissent par se montrer un peu répétitifs, et le dénouement se précipite de façon un peu rocambolesque ... tout en préservant encore quelques zones d'ombre, peut-être pour une suite !
 Alors dire qu'il s'agit d'une romance à l'eau de rose, voilà qui serait vraiment offensant.
Quant à dire que c'est un policier à énigme, ce serait beaucoup trop réducteur.
Alors que faut-il dire de ce bouquin, finalement plus original qu'il ne le paraissait de prime abord ? 
Et bien qu'il faut le lire, tout simplement, car cette lecture-plaisir pourra satisfaire le plus grand nombre.
Une histoire amorale me dit-on ? Oui, bien sûr, mais c'est peut-être aussi justement ce qui nous donne quelques petits frissons.

Pour celles et ceux qui aiment les énigmes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 9 octobre 2025

La cinquième femme (Maria Fagyas)

[...] La révolution était réservée à la jeunesse.


La collection Série Noire nous a ressuscité une pépite : l'auteure hongroise nous livre un captivant récit policier qui se déroule au cœur du soulèvement de Budapest, juste avant que les soviétiques ne reprennent le contrôle.
Un polar qui rappelle un peu ceux de l'écossais Philip Kerr avec son Bernie à Berlin au temps des nazis.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (320 pages, juin 2025) :

Pour ses 80 ans, la mythique Série Noire n'en finit pas de dépoussiérer ses collections, pour notre plus grand plaisir de lecture.
Au risque de dénicher de véritables pépites comme cette Cinquième femme.
Maria Fagyas est née à Budapest en 1905, elle ira s'installer plus tard à Berlin avant d'émigrer aux US à la fin des années 30 pour fuir les nazis. 
En 1963, quelques années après l'insurrection de Budapest, elle publie (en anglais aux US) son premier roman : La cinquième femme, qui met en scène la révolte hongroise et la répression soviétique.
Le roman paraîtra en français en 1964 dans la fameuse Série Noire, dans un format poche volontairement limité, et le voici ré-édité cette année en version "longue", avec une préface de Marie-Caroline Aubert qui a également revu et complété la traduction initiale de Jane Fillion (décédée en 1992).

Le pitch et les personnages :

Nous sommes fin octobre 1956 : la révolution hongroise est en pleine effervescence, les staliniens du gouvernement ont été remplacés, la population est en ébullition et croit en la libéralisation, les troupes soviétiques maintiennent un semblant d'ordre sans grande conviction et commencent même à se retirer du pays, laissant « les murs criblés de balles, les rangées de fenêtres sans vitres, les façades éventrées. »
Le flic c'est Lajos Nemetz. Un peu dépassé par les événements dont il se tient à l'écart, notre inspecteur vit chez sa sœur et pourrait bien passer pour un loser.
« Elle parlait de lui comme de son "malheureux beau- frère" et laissait entendre qu'elle ne l'hébergeait que pour lui éviter de finir sous les ponts. Nemetz, de son côté, ne la considérait pas comme un être humain, mais comme une de ces vexations que la vie vous inflige au même titre que les impôts, le mauvais temps, les rues bruyantes ou le vin coupé d'eau. »
À son crédit, notons tout de même qu'il lit « des romans policiers. Conan Doyle, Agatha Christie, Chandler… Et Simenon, en français. »
Il a d'ailleurs tout d'un Maigret avec son pull tricoté par Irène, sa secrétaire, « à une époque où elle avait encore des visées sur lui » et il pense que « la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »
Nous sommes en pleine insurrection, les hongrois abusent du cocktail Molotov, les russes de la kalachnikov et les cadavres jonchent les trottoirs, on les enterre à la va-vite dans les parcs de la ville.
Ce jour-là devant la boulangerie, la file d'attente a été décimée. Quatre femmes gisent sur le trottoir.
Mais ce soir, il y a un cinquième cadavre, une cinquième femme ...
« Lorsqu'il était passé la première fois devant la boulangerie, à 18 heures, quatre corps étaient alignés sur le trottoir. Maintenant, à 22 h 50, il y en avait cinq. 
[...] Nemetz la reconnut aussitôt : c'était Mme Anna Halmy. La femme qui était venue le voir à son bureau un peu plus tôt dans la soirée. »
Les hypothèses ne manquent pas : une balle égarée, son mari qui rêvait de s'enfuir avec sa maîtresse, des envieux ou des concurrents dans ses combines au marché noir, ...

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Maria Fagyas n'a pas directement vécu l'insurrection hongroise et la répression soviétique mais elle réussit à nous immerger complètement dans le Budapest de 1956 en plein bouleversement, aux côtés des petites gens. 
Pas ceux qui font l'Histoire mais ceux qui la subissent et qui ont bien du mal à choisir leur camp, le bon camp : en plein désordre, sur qui miser, qui sortira vainqueur ? 
La réponse est évidente et facile aujourd'hui mais le lecteur va comprendre qu'à l'époque, les hongrois étaient à deux doigts de changer le cours de l'Histoire.
 Maria Fagyas accorde une attention toute particulière à tous ses personnages, principaux comme secondaires. Leurs origines et leurs milieux sont variés, tout en nuances et en contradictions, l'époque n'était pas facile et chacun faisait ce qu'il pouvait face à des enjeux qui le dépassaient. 
Les personnages féminins, en particulier, sont finement travaillés. 
Le lecteur se sent là-bas presque en famille, comme si on connaissait bien tous ces gens-là, au coin de notre rue.
 Voici un roman qui fait inévitablement penser à la fameuse trilogie berlinoise de l'écossais Philip Kerr. Mais si Bernie (le flic de Philip Kerr) n'hésitait pas à croiser Goering ou Himmler, Maria Fagyas a choisi elle, de rester au ras des pavés arrachés aux rues de sa ville natale. 
Ce qui l'intéresse n'est pas tant la marche du siècle, que la vie quotidienne et ordinaire des petites gens malmenés par l'histoire. 
 Quant à l'intrigue policière, on pouvait s'attendre à ce qu'elle ne soit, comme bien souvent, qu'un gentil prétexte à une excursion romancée dans les rues en ruines de Budapest. Il n'en est rien et les ressorts de cette enquête captivante seront intimement liés aux événements en cours.
D'ailleurs tout cela se termine sur un beau final (enfin pas pour les Hongrois puisque les soviétiques reviennent en force alors que la Hongrie s'apprêtait à quitter le Pacte de Varsovie), un beau final riche en émotions, et un dénouement étroitement lié aux bouleversements politiques mais qui tranche avec les fins habituelles des romans policiers. 
Jusqu'aux dernières pages, Maria Fagyas surprendra les amateurs de polars et ne décevra pas les curieux d'Histoire.
« Nemetz réfléchit un moment. 
— Il n'y a plus d'affaire Halmy. Elle est classée. 
— Parce qu'elle n'a pas été résolue ? 
— Au contraire, parce qu'elle est résolue. 
— Vous savez donc qui est le meurtrier ? 
— Oui, je le sais. 
— Et qui est-ce ? 
— Il fait un froid, ici ! fit Nemetz. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 6 octobre 2025

Black river (Nilanjana S. Roy)

[...] Cette affaire est pleine de cadavres dérangeants.


Enfin, un polar indien contemporain et très "social" : une véritable immersion dans l'Inde d'aujourd'hui avec ses clivages sociaux, ethniques et religieux.
Nilanjana Roy nous emmène très très loin dans une Inde mal connue, surpeuplée, unique, effrayante et monstrueuse, aussi fascinante que déconcertante.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, le livre (408 pages, septembre 2025) :

Enfin ! Nous voici avec un polar indien moderne, contemporain, qui ne se limite pas à explorer un passé exotique souvent fantasmé et formaté pour nos yeux d'occidentaux (bon je dis ça mais c'est pas gentil pour Abir Mukherjee qui nous a quand même pas mal divertis et instruits jusqu'ici). 
L'auteure de Black River, Nilanjana S. Roy, journaliste et romancière, est née à Calcutta et vit à Delhi : elle écrit en anglais mais c'est une authentique indienne qui ne s'est pas expatriée chez les anglo-saxons.
La traduction de l'anglais est signée par Benoîte Dauvergne qui nous gratifie même d'un petit lexique des mots indiens intraduisibles.

Le pitch et les personnages :

Le petite Munia n'a qu'une dizaine d'années quand elle est le témoin involontaire d'un crime.
On la retrouve pendue à un arbre : elle ne parlera plus.
Munia ne chantera plus comme « le minuscule oiseau brun dont elle porte le nom », le capucin damier.
Mansoor Khan, l'idiot du village (on en apprendra bientôt un peu plus sur sa triste histoire), a la mauvaise idée de se trouver au pied de l'arbre lorsqu'on décroche le cadavre de Munia. 
Il est musulman et fait un coupable idéal pour le village hindou qui réclame justice ou vengeance, en Inde on confond un peu les deux.
La police est obligée de négocier avec les villageois, pour obtenir un délai et mener une rapide enquête : « D’accord. Mais seulement une semaine, pas deux. Après, peu importe ce que vous direz ou ce que prévoit la loi, il sera à nous. »
Nous sommes dans les années 2000 dans un petit village agricole hindou. « Teetarpur se situe juste à la frontière entre Delhi et le Haryana , à une heure de voiture de la capitale. Situé à proximité d’une zone d’usines sucrières et d’huileries, c’est un modeste bourg d’à peine deux cents huttes et maisons en briques de plain-pied. »
Si ce n'était le dépaysement, on penserait presque à un roman de R.J. Ellory.

Il y a là Chand, le père inconsolable de Munia, il était veuf et élevait seul la petite.
Rabia et Badsha Miyan ses amis (musulmans) venus de Delhi le soutenir.
Ombir le policier du village qui n'a qu'une envie, dormir, encore et encore, sans jamais y arriver. 
Son adjoint Bhim Sain.
La fine équipe sera bientôt rejointe par Pilania, un jeune flic ambitieux venu de la ville.
Et puis Jolly Singh le riche notable du village, le seul qui habite une vraie maison en dur.
Quelques danseuses qui ne sont pas toutes avares de leurs charmes, quelques hommes de main à la solde des notables, ...
Ça fait pas mal de suspects, j'ai bien ma petite idée, mais est-ce vraiment la bonne ?

♥ On aime beaucoup :

 L'Inde est un pays-continent gigantesque, surpeuplé, monstrueux, unique, effrayant, passionnant, fascinant, déconcertant, ... [cocher les cases vous concernant]. Que vous ayez eu ou non, la chance d'y voyager, ce bouquin va vous permettre d'en approcher quelques facettes sans bouger de votre fauteuil de lecture.
Il suffit de quelques pages pour que Nilanjana Roy nous immerge totalement dans un ailleurs, à mille lieues de chez nous (7.000 km pour être précis).
Quelques lignes lui suffisent pour déployer tout un univers de senteurs, bruits, couleurs, sensations, ...
Le chapitre sur le gigantesque abattoir d’Idgah à Delhi est à inscrire dans les annales !
« La puanteur indique qu’ils sont arrivés à l’abattoir. C’est une puanteur de champ de bataille, une puanteur de morgue. [...] La réalité de la mort lui est pourtant familière. Ce qu’il a du mal à supporter, c’est l’ampleur du massacre. »
Même si on n'est pas trop friand de ces descriptions exotiques, sa plume fait des miracles et bientôt vous pourrez différencier rien qu'à la pétarade du moteur, la Rajdoot de la Bullet, le Tempo de la Kawasaki, les motos et principal moyen de locomotion à Teetarpur.
« Ombir reconnaît aux ratés du moteur la signature arythmique de la Yamaha pétaradante de Dilshad Singh. »
 Une fois l'intrigue lancée, Nilanjana Roy nous laisse approcher de plus près ses personnages : de longs retours arrière nous permettent de faire plus ample connaissance avec Chand (le père de la petite Munia) qui, avant de revenir dans son village, travailla longtemps à Delhi, dans des conditions qu'on vous laisse découvrir. 
« Delhi, sale, surpeuplée, brutale, cette ville où même les corbeaux ont une lueur calculatrice dans le regard et n’hésitent pas à arracher le pain du bec de leurs congénères, a commencé à exercer son attraction sur lui. [...]
« La foule, les coups de coude brutaux, les regards insistants des hommes, les gangs de voleuses à la tire aux arrêts de bus : tout cela lui est insupportable. La poussière et la pollution de Delhi lui serrent la gorge, font gonfler ses yeux. »
C'est passionnant et très instructif. Au détour d'un paragraphe, l'auteure nous laisse entrevoir des pratiques étranges parce que très étrangères, bizarres parce que très exotiques, comme par exemple ce curieux rapport au lieu de vie, la  'demeure', incompréhensible pour nous qui chérissons la 'propriété', la maison.
« Tous, humains comme animaux, vivent en permanence entassés dans des espaces trop petits pour eux, des espaces qui les rendent cruels et durs envers les autres, toujours sur le point d’être déplacés, jamais complètement chez eux. »
Ou encore cet autre épisode qui concerne l'amie de Chand, Rabia qui vient d'emménager à Delhi dans un lotissement ... au pied d'une gigantesque décharge qui s'enflamme périodiquement (la ville croule sous ses propres déchets) : « le sommet de la décharge s’était embrasé, volcan en sommeil brusquement réveillé. Ils avaient rapidement rangé leurs affaires dans des cartons et des draps, puis aligné ces paquets sur la route, prêts à fuir si l’incendie se répandait. »
Décidément ces indiens ont, avec leur 'maison', un rapport sans commune mesure avec le notre.
 L'auteure décortique également le mariage, les enfants, la place des femmes, la prévarication endémique (cadeaux et pots de vin, c'est tout un art là-bas !) ou encore les clivages religieux et sociaux. C'est bigrement instructif.
Et très contemporain : nous sommes au début des années 2000, dans les environs de Delhi, le lecteur doit se le rappeler régulièrement tant ce récit est incroyable.
 En apparence, l'enquête policière pourrait n'être qu'un prétexte sympa pour le voyage, mais Nilanjana Roy ne se contente pas d'une intrigue simpliste et « cette affaire est pleine de cadavres dérangeants »
Un cadavre qu'on aurait préféré ne pas découvrir, un autre qui n'était pas prévu et même un autre ... qui n'est finalement pas là où on croyait le trouver.
Les rebondissements de l'enquête et les retours en arrière nous permettront de faire plus ample connaissance avec les principaux personnages, leur passé, leur histoire, leurs contradictions.
Avec eux, nous devrons réapprendre à distinguer finement ce qui est légal, ce qui est juste et ce qui est légitime, et ainsi arriver à « une compréhension profonde du véritable fonctionnement de ce pays » car évidemment « il est plus facile de classer une affaire que de la tirer véritablement au clair »

Pour celles et ceux qui aiment voyager très loin de chez eux.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.