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mercredi 20 mai 2026

Morts à l'appel (Denis Dommel)

[...] L'histoire des téléphones tueurs.


Un premier thriller assez réussi avec pas mal d'humour, une curieuse intrigue et quelques personnages bien sympathiques. Cette « histoire de téléphones tueurs » pourrait bien vous guérir de votre addiction à votre smartphone.

  • Un premier roman et un techno-thriller bien ficelé
  • Une histoire de "téléphones tueurs" façon Mossad
  • Des personnages sympas et un humour acide
  • Un polar pas prise de tête ... enfin si, justement, mais seulement celles des victimes !
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteur, le livre (288 pages, avril 2026) :

La collection Noire des éditions de L'Aube s'y entend pour débusquer de nouveaux talents du polar un peu partout dans le monde mais chez nous aussi.
Morts à l'appel est le premier roman du français Denis Dommel, jusqu'ici réalisateur de documentaires.

Si je vous en parle c'est parce que j'aime bien découvrir de nouveaux auteurs et que Denis Dommel signe là un techno-thriller plein d'humour qui, en quelques pages seulement, va vous faire passer définitivement votre nomophobie.
Un bouquin pas prise de tête ... mais une histoire de prise de têtes, une « histoire de téléphones tueurs »

Le pitch et les personnages :

En région parisienne de nos jours, quelques assassinats ciblés à la méthode peu classique : les cibles répondent à la sonnerie de leur smartphone ... et se font exploser la cervelle. 
Tiens, un air de déjà vu ?
« Vous vous rappelez des portables que le Mossad avait refilés aux types du Hamas ? Grosse opé, des dizaines de victimes. Et tout ça commandé à distance et déclenché en même temps. »
Les (premières) victimes : un chasseur sachant chasser, une patronne du CAC 40, un lobbyiste professionnel, ... bon d'accord, ce ne sont pas des types très sympas mais de là à les trucider ?
Les moyens mis en oeuvre semblent bien trop sophistiqués pour des activistes écolos de l'ultragauche, alors ?
Du côté des flics, on mobilise une équipe pluridisciplinaire : un commandant de la section cybercriminalité, un major de gendarmerie, un commissaire de la PJ, ...
« Les ministres, le gouvernement, le CAC 40, tout le monde commençait à se mêler de cette affaire, et ça n'augurait rien de bon. 
[...] Quand Sallers s'engagea dans le long couloir ministériel qui succédait directement à l'escalier monumental, il sentit de très loin l'odeur du gratin qui l'attendait de pied ferme. »
Au milieu de ce jeu de quilles affolées, notre héroïne Rebecca, journaliste sur le retour, vient d'être contactée par un mystérieux correspondant anonyme.
« Pourquoi cherchait-il à impliquer la presse ? Et quelle presse : une journaliste exilée depuis des lustres avec une réputation pas si terrible que ça et des états de service antédiluviens. Il devait forcément y avoir quelque chose d'autre. »
Chaque jour un nouveau smartphone se met à sonner et exploser à l'oreille de son correspondant, au point que l'opération des flics est baptisée « prise de têtes », mais le lecteur n'a absolument aucune piste ... pas plus que les enquêteurs ou la journaleuse.
« La DGSI et la DGSE penchaient pour des services organisés, peut-être étrangers mais disposant d'une logistique conséquente. À part ça, ce qui rapprochait les victimes entre elles restait un mystère. » 
Et chaque jour le téléphone sonne sans laisser aucun répit pour personne, car il s'agit de « stopper un psychopathe technophile sur le point d'assassiner trois cents personnes ».

♥ On aime :

 C'est ce qu'on peut appeler un polar sympathique : de l'humour (on ne se prend pas trop au sérieux), une intrigue intrigante, une écriture fluide et quelques personnages agréables, ...
 Certes ce n'est "que" un premier roman, certes Denis Dommel ne prétend pas goncourir, mais il sait écrire et sa lecture est agréable. On lui pardonne volontiers quelques tics de langage et les chapitres très courts permettent de passer rapidement d'un personnage à un autre sans jamais nous ennuyer entre deux péripéties, tout en nous laissant savourer ici ou là, quelques bons moments dans les rues de Paris.
« Le commandant pénétra enfin dans la chaleur ouatée de la brasserie qui, étrangement, sentait toujours le tabac froid plusieurs années après son interdiction en ces lieux. Il s'installa à une table en s'écrasant sur la banquette en skaï aux ressorts fatigués, pensa-t-il, par des millions de paire de fesses avant les siennes. Il n'était pas revenu dans le quartier depuis longtemps. »
 Juste un (tout petit) bémol pour le personnage de Rebecca, la journaliste, dont le genre féminin ne m'a pas semblé très affirmé : plusieurs passages la concernant pourraient tout aussi bien être inter-changés avec un vieux briscard des salles de rédaction, imbibé au whisky. Mais ce n'est qu'une petite remarque du grincheux, en passant, qui a cru voir là, sans doute à tort, un rhabillage féminin un peu trop marketing.

Pour celles et ceux qui aiment leur smartphone.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de L'Aube Noire (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

dimanche 17 mai 2026

L'assassin de Pigalle (Gabriel Katz)

[...]  L’épuration c’est derrière nous !


Un polar instructif (et plus malin qu'il n'y parait) dans le Paris de l'immédiat après-guerre où, après l'épuration expéditive des collabos, l'ambiance se veut désormais à la réconciliation nationale.

  • La Gestapo française de "La Carlingue"
  • Le Paris de l'immédiat après-guerre
  • Épuration ou réconciliation ?
  • Et quelques événements peu glorieux de l'époque ...
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (320 pages, avril 2026) :

Gabriel Katz est un nègre, comme il le dit lui-même, mais je ne suis pas sûr que l'on puisse encore employer ce terme pour désigner un "prête-plume". D'autant qu'il n'a pas écrit que pour d'autres et que, sous ce pseudonyme, c'est également un auteur de fantasy et plus récemment de polars.

Si je vous en parle c'est parce que son Assassin de Pigalle fait partie de cette nouvelle vague de polars dits historiques parce qu'on aime bien les étiquettes mais qui viennent éclairer un passé tout récent, comme ceux d'Alexandre Courban (le Front Populaire des années 30), de Melvina Mestre (les années 50 au Maroc), de Gwenaël Bulteau (le tout début du XXe siècle), ...
Avec Gabriel Katz, nous voici dans les années de l'immédiat après-guerre, comme en écho à la série des Sadorski de Romain Slocombe, pour un polar plus malin qu'il n'y parait.

Le pitch et les personnages :

Le flic c'est Max Weber, trente-trois ans, revenu de tout mais surtout de l'enfer du front : « ses yeux délavés par le givre des Ardennes n’ont plus vraiment de fond [...] et la guerre, Max Weber ne veut plus y penser ».
Max promène son air détaché dans un Paris qu'il ne reconnait plus. Les tickets de rationnement sont toujours là, mais les parisiens veulent oublier la guerre et surtout les compromissions des collabos. Les pires d'entre eux ont été fusillés, ceux qui en savaient trop également. 
Alors « entre Pigalle et Montmartre, les règlements de comptes font partie du folklore » et lorsqu'un déporté revenu des camps trucide un petit truand ancien gestapiste, les autorités ne voient vraiment pas pourquoi Max en fait toute une affaire.
« — Vous me pompez l’air depuis le début, Weber. Monsieur le héros de guerre qui ne fait rien comme tout le monde… »
La victime, c'est Antoine Moray trafiquant d’œuvres d'art et d'antiquités, plus souvent fausses que vraies, recruté en prison en 1940 pour intégrer la Carlingue de la rue Lauriston, le surnom de la Gestapo française.
L'assassin - qui a reconnu son crime - c'est « Mendel Jankovic, Auschwitz, Bloc 20, et le numéro à six chiffres que lui a communiqué l’avocate. Ce numéro que son client portera sur l’avant-bras gauche, jusqu’au jour de sa mort ».
Max (aidée par une jeune et jolie avocate) aimerait bien expliquer le geste du déporté, quitte à remuer un peu le trouble passé de la victime, ce qui n'est plus vraiment du goût de tout le monde : les temps sont désormais à la réconciliation nationale, dixit Le Général.
« — Vous vous entêtez sur cette affaire alors qu’on a une victime, un coupable et un mobile, tout ça parce qu’une avocate un peu mignonne vous a mis je ne sais quoi en tête.
[...] La merde que vous êtes en train de remuer peut valoir de gros ennuis au service, et je peux vous dire qu’il est hors de question que ça me retombe dessus. L’épuration c’est fini, terminé, c’est derrière nous ! 
[...] — Tu sais comment on vous appelle au palais ? Don Quichotte et Sancho Pança ! Max Weber sourit. Le surnom n’est pas si mal trouvé pour un duo de bras cassés qui luttent contre des moulins à vent. »

♥ On aime :

 Le roman de Gabriel Katz est avant tout une atmosphère, une ambiance, celle du Paris de l'immédiat après-guerre, dont on ne sait encore trop ce qu'il va devenir. Les cicatrices de la guerre et de la collaboration y sont encore bien vives.
Dans ce Paris en mutation, le flic Max Weber semble avoir débarqué de la lune (il revient "simplement" du front) et au fil des chapitres, l'enquête laborieuse du flic alterne avec les "confessions" posthumes de celui qu'on aimerait bien prendre pour un salaud, l'apprenti gestapiste Antoine Moray, amateur et trafiquant d'art.
Aux côtés de plusieurs personnages peu reluisants, comme ceux de la bande Bonny-Lafont, le lecteur pourra même retrouver, autour d'une coupe de champagne, le dénommé Jean Luchaire, celui du film récent Les rayons et les ombres : visiblement, les dossiers de l'époque ont été refermés à la hâte. 
 L'enquête obstinée de Max (ceux qui restent ne veulent plus parler) et les confessions d'Antoine Moray (l'apprenti salaud) vont former le récit d'épisodes peu glorieux de notre histoire comme celui de la répression de la résistance à Tulle en Corrèze.
 Mais n'oublions pas que nous sommes dans un roman policier, un polar où Gabriel Katz n'a pas dit son dernier mot : dans cet après-guerre où presque tous cherchent à falsifier les apparences, le lecteur ferait bien de se méfier ...

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à City Editions (SP).
Ma chronique dans les revues CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mardi 10 mars 2026

Place de la Victoire, 1936 (Alexandre Courban)

[...] Et puis il y a la vérité.


Troisième épisode des enquêtes du commissaire Bornec du XIIIe arrondissement, chronique sociale du Paris des années 30, les années du Front Populaire.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (228 pages, mars 2026) :

Alexandre Courban poursuit sa chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30. 
Après Passage de l'Avenir, 1934 qui nous emmenait visiter la raffinerie de sucre de la gare d'eau de Paris dans le XIII°, après Rue de l'Espérance, 1935 qui nous présentait les efforts de guerre des avionneurs, voici : Place de la Victoire, 1936 avec l'avènement du Front Populaire et cette fois, les usines automobiles, toujours dans le XIII° arrondissement parisien.

Le pitch et les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs des épisodes précédents.
  • Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, un homme « froid, distant, presque antipathique ».
  • Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité (un univers que l'auteur connait bien).
  • Et Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière, devenue photographe.
Ce troisième épisode, cette troisième année, commence au lendemain des élections du printemps 1936 qui ont porté la coalition des partis de gauche au pouvoir : le peuple attend maintenant la nomination par Léon Blum du premier gouvernement du Front Populaire (qui fête ses 90 ans cette année) et les grèves accentuent la pression sur le patronat.
Mais Courban ne délaisse pas ses intrigues policières : un meurtre a été commis et un homme est tombé du toit d'une usine en grève.
La victime c'est Augustin, le concierge dans les usines de La Doyenne, la première usine automobile française, l'usine Panhard-Levassor, avenue d'Ivry, dont quelques bâtiments ont été conservés encore aujourd'hui.
« La mort du gardien de la Doyenne. La chute du concierge avait l’air d’un accident.
[...] L’hypothèse de l’accident est vraisemblable ; celle du meurtre n’est pas exclue pour autant.
[...] Bornec était convaincu d’être confronté à un crime politique. Il avait en tête deux suspects.
[...] Il y a toujours plusieurs versions des faits. Et puis il y a la vérité. »
Et puis il y a « le chien d’Augustin. L’animal avait été spectateur de la chute de son maître et il était le seul témoin qu’on ne pouvait pas interroger. »
Mais le chien d'Augsutin est-il vraiment le seul témoin ?
Pour élucider ces mystères, Alexandre Courban devra nous rappeler l'existence de la colonie pénitentiaire pour enfants de Belle-Île, celle qu'évoquait récemment Sorj Chalandon dont son livre L'enragé (2023 Grasset).

♥ On aime :

 L'intérêt de la série d'Alexandre Courban tient dans la description minutieuse, très documentée, de la vie sociale du petit peuple parisien. Ces années 30 sont celles du Front Populaire, celles des HBM (les Habitations à Bon Marché, l'ancêtre des HLM), mais aussi celles de la montée d'une extrême-droite raciste qui annonce de terribles lendemains ...
 Les intrigues policières de la série ne sont qu'un prétexte, un simple fil rouge qui maintient l'attention du lecteur au long du récit. Mais au contraire des deux précédents bouquins, l'enquête de ce troisième épisode accuse une petite baisse régime. Autour du cadavre du concierge de l'usine automobile, l'intrigue peine un peu à se mettre en place et va s'avérer décevante.
 On a bien aimé le petit clin d’œil littéraire de Courban à ses confrères : « La lecture à haute voix des adresses de garages lui offrait l’occasion de rêver à des destinations lointaines : Garage Pedinielli, rue Massenet à Nice ; Garage Bulteau, boulevard Bugeaud à Alger ; Garage Paulin, avenue des Français à Beyrouth. »
Alexandre Courban se situe effectivement quelque part entre Gwenaël Bulteau pour l'engagement social et Frédéric Paulin pour la rigueur du documentaire historique. Des auteurs qui s'attachent à ressusciter pour nous, des moments parfois mal connus, de notre histoire récente.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire récente.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 18 février 2026

L'affaire de la rue Transnonain (Jérôme Chantreau)

[...] Transnonain est un crime d’État.


Visite immersive du Paris des années 1830, une ville dont les rues étroites, propices aux barricades ouvrières et aux miasmes putrides, n'ont pas encore été transformées par le baron Haussmann. Dans ce décor à la Jérôme Bosch, Jérôme Chantreau enquête sur le massacre des innocents de la rue Transnonain.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (468 pages, février 2025) :

Avec L'affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau s'empare d'un fait divers de 1834, une "bavure" sanglante des autorités de l'époque, pour nous plonger dans une période trouble et mal connue de notre histoire.
À l'heure où polices et milices osent s'affranchir de tout contrôle, il n'est peut-être pas inutile de réviser notre histoire, même un peu ancienne.

Le pitch et les personnages :

Le 14 avril 1834, pendant les barricades, un massacre est perpétré par la troupe au « numéro 12 de la rue Transnonain, à l’emplacement de l’actuel 62, rue Beaubourg, à Paris ». Parmi la douzaine de victimes, aucun insurgé mais des commerçants, des artisans, des femmes, des enfants.
« - Vous ne pouviez pas faire ça proprement ? Pourquoi des femmes, des enfants, des vieillards ? [...] 
- Il y a des morts, inévitablement. Il faut être un journaliste républicain pour ne pas le comprendre ! »
La période est troublée mais l'événement ne pourra pas être passé sous silence : le célèbre caricaturiste Daumier en tire un dessin qui aura du succès, l'avocat Alexandre Ledru-Rollin s'empare de l'affaire, ...
« Ledru-Rollin affirme que Transnonain est un crime d’État. »
« Les républicains vitupèrent. Ils inventent un mot, transnonade, pour dire boucherie, tuerie, massacre. »
« Ces imbéciles du 35e de ligne sont allés jusqu’à tuer une femme et blesser plusieurs enfants. Cela choque l’opinion publique, qui a oublié le prix de la paix. Et voilà qu’avec cette fichue liberté de la presse, nous sommes obligés de nous justifier de nos actes. C’est le monde à l’envers. »
D'autant que cette sanglante "bavure" fait suite à un autre épisode qui s'était déroulé à Lyon très peu de temps auparavant, pendant la révolte des Canuts : le 12 avril 1834, un immeuble de la rue Projetée du quartier de Vaise est investi par la troupe qui fera 16 victimes dont femmes et enfants.
L'époque est agitée : la classe ouvrière revendique des droits et des salaires décents. Les syndicats sont interdits mais les employés se regroupent dans les sections mutualistes de la Société des droits de l’homme, une organisation qui est vite devenue la bête noire des autorités.
Le pouvoir est aux mains des Philippards, l'opposition est républicaine et le roman est traversé de personnalités de l'époque : le sinistre Adolphe Thiers qui n'était encore que ministre et son non moins sinistre homme de main le Général Bugeaud.
« — N’ayez pas d’inquiétude, monsieur. Nous passerons pour des massacreurs, le premier jour, pour des sauveurs, le lendemain. Et c’est à ce prix que vous aurez la paix. »
On croisera également le Père Enfantin et les Saint-Simoniens, ou encore la journaliste féministe Claire Démar, féministe avant l'heure, qui menait « combat à la société, à la propriété bourgeoise, à l’asservissement des femmes » et bien d'autres encore comme cet étonnant Père Louis-Edouard Cestac.
On apercevra même l'ombre d'Eugène-François Vidocq, le célèbre flique aux méthodes quelque peu contestables. Une belle galerie de portraits d'époque !  
Pour les besoins de son récit, l'auteur va nous inviter à suivre Annette, une jeune femme, une orpheline, qui vivait tant que bien que mal de prostitution dans les mauvais quartiers de Paris.
« On m’a expliqué que ma mère avait été emportée par la syphilis. Je pensais que c’était le nom d’un bateau. » 
Annette fréquentait l'un des habitants de l'immeuble, celui qui, du moins selon la version officielle, est supposé avoir mis leu feu aux poudres en tirant sur les soldats.
Après elle, un flique au passé douteux, « méthode Vidocq », qui est chargé d'enquêter sur cette affaire qui fait beaucoup de bruit et gêne les autorités : l'affaire est plutôt délicate, mais bientôt c'est le flique lui-même qui commence à déranger.

♥ On aime :

 Les bavures policières ou militaires ne datent pas d'aujourd'hui et Jérôme Chantreau nous décrit la situation sociale de l'époque de manière précise, détaillée, très documentée.
Autant vous dire que l'époque est rude, le récit est âpre et la lecture aussi instructive qu'inconfortable. 
D'autant que le bouquin est un petit peu longuet par moments et que l'auteur nous détaille le passé et le parcours des deux personnages principaux, la trop jolie rousse et le flique douteux.
 Mais ce livre est également une véritable immersion dans un Paris populaire, miséreux, indigent, où le lecteur devra se boucher le nez pour ne pas respirer « une âcreté toute particulière à Paris où se mêlent le crottin, l’odeur du pain cuit, la viande avariée ». Les rues sont étroites, ce qui est propice aux barricades et aux miasmes pestilentiels, et les parisiens commencent seulement à découvrir les « trottoirs à l’anglaise » : notre capitale n'a pas encore été transformée par le baron Haussmann.
 C'est une prose très riche au vocabulaire érudit (l'auteur fut prof de français !), l'ambiance est parfois sordide, digne d'un tableau de Jheronimus Bosch, et tout cela pourrait rappeler un peu le 1793 du suédois Niklas Natt och Dag, mais en plus accessible, rassurez-vous.

Pour celles et ceux qui aiment Paris.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de La Tribu (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 8 septembre 2025

La Grande Arche (Laurence Cossé)

[...] L’élégance au carré.


Coup de cœur pour la plume de Laurence Cossé, vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision. Elle arrive à nous captiver et nous intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (368 pages, 2016) :

Mais quelle curieuse idée que d'ouvrir un livre documentaire sur la construction d'un édifice monumental de Paris La Défense !
Le livre de Laurence CosséLa Grande Arche, date de 2016 et un film (très réussi) en a été adapté cette année : L'inconnu de la Grande Arche réalisé par Stéphane Demoustier.
Livre et film sont au programme du du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025 et c'est ce qui a motivé cette inhabituelle lecture, bien loin de notre zone de confort habituelle.

Les personnages :

Le personnage principal du bouquin c'est bien sûr ce quartier monumental de La Défense avec au cœur des enjeux politiques et immobiliers, la sortie du côté ouest, cette zone dite Tête-Défense qui attendait sa couronne depuis de nombreuses années.
L'autre grand rôle dans cette pièce dramatique c'est celui de l'architecte. Et bien malin le lecteur qui pouvait citer le nom de l'acteur avant d'ouvrir ce bouquin. On pense évidemment à Ieoh Ming Pei (qui proposera effectivement plusieurs maquettes) mais non, il s'agit d'un illustre inconnu (ce que souligne le titre du film adapté du livre). Un danois, à peine connu même chez lui, avec seulement quelques églises à son actif, mais ce sera finalement lui le vainqueur du concours international lancé par Mitterrand en 83, roulement de tambours, j'ai nommé : Johan Otto von Spreckelsen.
Spreck pour les intimes.
Le livre est donc aussi l'histoire de cette homme, « un homme pris dans une affaire énorme sans appui, sans agence, sans collaborateurs. Or son projet était quelque chose de dingue. »
On va découvrir également tous ceux qui ont œuvré à ce que le rêve d'un artiste soit réellement bâti pour de vrai, en dépit de si nombreuses contraintes techniques, financières, politiques, ...
Il y a là Robert Lion, également directeur de la Caisse des Dépôts.
Il y a là Paul Andreu, l'architecte ingénieur de ADP (oui, les aéroports).
On ne peut pas tous les citer ici mais sans ces deux-là, "le Cube" comme on disait alors, ne serait pas devenu La Grande Arche, dont l'inauguration aura lieu le 15 juillet 1989 pour le Sommet du G7 qui se tient à Paris lors du bicentenaire de la Révolution.

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Agréable surprise, la plume de Laurence Cossé est vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision : c'est précisément ce qu'il fallait pour captiver le lecteur et l'intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux, fut-il cette fameuse Grande Arche.
 On apprend évidemment beaucoup de choses sur cet étonnant bâtiment. En quelques lignes, Laurence Cossé arrive à nous passionner pour les avantages du béton précontraint (inventé en 1928) sur le classique béton armé (qui date de 1886) ! 
Quelques lignes qui n'ont l'air de rien mais qui sont lumineuses et truffées d'infos soigneusement documentées, de fine ironie et même d'autodérision. Tout cela de la part d'une auteure qui ne s'y connaissait sans doute pas plus que nous hier en techniques de BTP.
« Les efforts de documentation auxquels j’ai dû m’astreindre pour écrire sans trop d’inepties les paragraphes précédents ont réduit en poussière un des piliers de mon équilibre psychique. »
Depuis des années, l'édifice s'était fondu dans le panorama familier des Parisiens, mais la lecture de ce roman va inciter les lecteurs à redécouvrir La Défense et à porter un tout autre regard sur ce bâtiment hors du commun : on comprend mieux pourquoi les étrangers viennent se photographier à ses pieds.
 Cette histoire est également une véritable immersion dans les coulisses du pouvoir et l'arrière-cour de nos institutions : sordides tractations politiques, subtiles magouilles financières, rivalités d'egos disproportionnés, ... on connait la musique bien sûr, mais Laurence Cossé nous en propose une relecture vivante et instructive. « Autour de cette œuvre monumentale, il y a eu des conflits monumentaux » ou encore : « comprenne qui pourra au royaume du Danemark. Il y a quelque chose de pourri dans la République française. »
 Et puis bien sûr, il y a le feuilleton Spreckelsen : cet improbable architecte danois, sorti d'on ne sait où et toujours flanqué d'une épouse aussi élégante que secrète. Le lauréat du concours y gagnera la célébrité (ou presque) mais quittera le chantier, de guerre lasse, usé par les querelles et les contraintes.
Après avoir démissionné en 86 aussi discrètement qu'il était arrivé en 83, il finira même par y laisser la vie : la maladie le rattrapera en 87 avant que son "Cube" magique soit inauguré. 
L'ironique Laurence Cossé nous dit que « les grands danois, dits aussi dogues allemands, sont souvent braques »
Spreck, le rêveur sublime, « n’avait en tête que sa superbe épure, et la certitude qu’on allait l’abîmer. Il ne voulait céder sur rien. Pour finir, il a refusé l’obstacle. La construction, c’est une épreuve. Il l’a refusée. » 
De là à imaginer que le décès de l'architecte est peut-être celui de la légende qui veut qu' « on ne peut pas construire un monument si un être humain n’est pas sacrifié. Sinon, le monument s’écroule, et s’écroule toutes les fois qu’on essaie de le remonter. Pour conjurer cette malédiction, il faut emmurer quelqu’un de vivant dans les fondations. »
Quant à son Arche si élégante, « Johan Otto von Spreckelsen ne l’a jamais observé[e]. Parmi tous les marcheurs qui avancent vers l’Arche, parmi les passants qui s’arrêtent à sa vue, puisse l’un ou l’autre, un instant, avoir une pensée pour celui qui n’aura pas vu la Forme très pure dont il avait eu la vision. »

Pour celles et ceux qui aiment les bâtisseurs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 25 août 2025

Combustions (François Gagey)

[...] Il appartenait à un monde finissant.


Trois portraits, très parisiens, croqués juste avant la fin du monde sous les pluies radioactives : à l'heure où remontent les souvenirs, viennent les regrets et tombent les masques.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (352 pages, août 2025) :

François Gagey fut diplômé de Sciences-Po puis consultant chez Deloitte avant de devenir avocat.
Combustions est son premier roman, truffé de références à la vie parisienne des beaux quartiers (où l'on apprend beaucoup de choses).

Les personnages et le pitch :

Trois amis-collègues ont délaissé les arrondissements chics de Paris pour randonner sur les sentiers côtiers du Cotentin, histoire de se recentrer comme on dit.
Pas de chance, l'EPR de Flamanville explose et empoisonne toute la région, façon Tchernobyl : les trois compères se retrouvent irradiés, isolés, confinés dans une région contaminée et désertée.
Ils ne peuvent s'échapper : « ils étaient trop irradiés, trop toxiques. Ils ne sont pas passés. »
Il y a là Paul, un banquier, un cadre de la finance parisienne qui se croit amateur d'art contemporain mais dont la famille part en sucette : le bonhomme, pas très sympathique, est en roue libre, « il était en train de tomber et la vérité d’un homme est dans sa chute ».
Il y a là Darko, un gars d'origine serbo-croate, il fut d'abord hooligan au PSG jusqu'au drame de Julien Quemener, avant de s'occuper du marketing d'une start-up de geeks et de se passionner pour les catacombes (Xavier Niel fut le parrain des cataphiles).
Le troisième larron, c'est Baptiste, collègue du banquier Paul, « jeune idéaliste apprenant le cynisme », c'est lui le narrateur, peut-être un avatar de l'auteur : il nous parlera de lui, un peu bien sûr, mais aussi de sa compagne Marine et d'une petite fille Andrea.

♥ On aime un peu :

 L'accident nucléaire n'est ici qu'un artifice, une astuce de scénario pour précipiter le monde et surtout les personnages vers une fin inéluctable. Une situation qui rappelle fortement celle imaginée il y a peu par Michael Mention : Combustions pourrait donc passer pour une version cool (?) du Sang Impur.
« [...] – Comment tu te sens ?
– Je ne sais pas, ça va. Il y a eu une pluie bizarre.
– Comment ça une pluie bizarre ? »
Cette fin annoncée est l'occasion pour maître Gagey de nous brosser trois portraits très parisiens et quand il trempe son pinceau dans le vitriol pour brocarder les travers de la riche élite germanopratine, l'avocat parisien sait de quoi il parle !
À l'approche de la fin programmée, on réalise enfin que 'la vie' n'était peut-être pas que sexe et argent. 
Alors les souvenirs remontent, les regrets se font plus vifs et les masques tombent. 
Au sens propre comme au figuré puisqu'avec la desquamation due à la radioactivité, paupières et lèvres partent en lambeaux.
 Le premier portrait sera celui du banquier Paul, un personnage cynique et franchement antipathique : visiblement, François Gagey a quelques comptes à régler avec des amis parisiens !
« [...] Tout le monde vous craint. On vous déteste, nous le petit peuple, vous et vos amis. Surtout depuis Macron. Ne vous en faites pas. Un jour on vous coupera la tête. C’est au programme. »
« [...] Il avait pris le parti de déballer ses problèmes et de s’en divertir. Il racontait au premier venu l’infidélité de sa femme, la trahison de ses enfants, son hypocondrie, ses nouvelles envies. Il était drôle, spirituel, obscène. ».
 Ensuite viendra Darko, le hooligan devenu cataphile. Un personnage un peu plus agréable que Paul, c'est pas difficile, dont les souvenirs et les regrets nous feront même voyager jusqu'au Brésil.
 La troisième partie du bouquin nous offre des visages multiples : celui de Baptiste bien sûr, troisième larron et narrateur, mais aussi celui de sa compagne Marine, une avocate pénaliste, « une vraie Parisienne de droite » avec qui il a vécu une relation complexe et enfin celui d'Andrea, la fille de Marine. 
François Gagey a laissé tomber le vitriol pour ces portraits émouvants peints dans une lumière douce, juste avant qu'elle ne s'éteigne, juste avant l'effondrement du monde.
 On l'a noté, c'est un premier roman mais il faut saluer la fluide élégance de la plume de l'auteur (même de la part d'un avocat, cela ne coulait pas d'évidence). La prose est limpide qui fait la part belle à l'ironie, souvent féroce, mais aussi à l'humanité des personnages que l'on jurerait vivants même s'ils ne sont pas tous aimables : le moteur à combustion de François Gagey carbure à l'humain.

Pour celles et ceux qui aiment les parisiens.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Albin-Michel (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 18 août 2025

Les mandragores (Marius Degardin)


[...] - Encore en vie ?

Un premier roman percutant signé par un très jeune auteur : l'histoire d'une fratrie abandonnée par les parents. Marius Degardin ose se faire une place sur la scène littéraire.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (312 pages, août 2025) :

On sait depuis Corneille, que la valeur n'attend pas le nombre des années. En voici encore la preuve avec ce premier roman Les mandragores, du très jeune (22 ans !) Marius Degardin.
Notre record était détenu à 23 ans par l'italien Matteo Porru avec La douleur fait naître l'hiver.
C'est toujours un grand plaisir et une grande satisfaction que de découvrir une nouvelle plume, une nouvelle voix qui, même noyée dans le bruyant tumulte d'une rentrée littéraire, reste assez forte pour se faire entendre et captiver l'attention de ses lecteurs.
L'an passé, les éditions Le Panseur nous avait proposé le premier roman de Bénédicte Dupré La Tour (Terres promises), une sacrée lecture, qui était monté sur notre podium 2024 et c'est encore une bonne pioche cette année avec ces Mandragores.
Les mandragores a été sélectionné cette année pour le Prix Fnac et le Prix Envoyé par la Poste.

Le pitch et les personnages :

Ce jeune auteur nous invite au restaurant à Paris, entre Bastille et République, un établissement à l'enseigne prometteuse « Amore e Gusto »
Mais ne salivez pas trop vite : le resto a été abandonné par les tenanciers italiens Silvio Cipriani et Giuletta Umiliani.
Abandonné, tout comme les quatre enfants qui vivotent dans le resto de leurs parents qui leur ont laissé « juste un grand vide au fond du bide ».
Et c'est donc l'histoire de cette fratrie, quatre enfants d'immigrés italiens, les quatre Cipriani littéralement abandonnés par leurs parents : « quelques photos, des lettres, un portefeuille troué avec quelques lires dedans, et un carnet. On avait plus que ça des parents. Ça et des souvenirs qu’on aurait préféré enterrer. ».
L’aîné c'est Primo, la colère incarnée, c'est lui qui organise tous les mois un « dîner de famille » où ils se retrouvent tous les quatre, pour boire plus que pour manger, peut-être parce que « c’est seulement quand on a le ventre rassasié qu’on sait si on est vraiment malheureux. ».
Piero, c'est l'aveugle qui picole et « il tapait fort dans l'éthanol ».
La fille c'est Chiara, une jeune sage-femme affligée d'un bec de lièvre ce qui lui donne parfois un « beau sourire vertical ». Elle, c'est une révoltée.
« [...] « Sages le jour, femmes la nuit » : c’était la devise qu’elles avaient brodé sur leur veste en cuir. Le collectif se retrouvait toujours en tête de cordon les jours de manif. Drapeau rouge sur l’épaule , foulard sur le nez et pavé dans la gueule des CRS, c’était le même refrain : ma sœur revenait toujours amochée de ses entrevues avec le pouvoir. »
Le petit dernier de la fratrie, c'est lui qui raconte. Il se fait appeler Benoît car il aime pas trop le prénom sous lequel il a été déclaré par son père : Benito ... en l'honneur du Duce.
« [...] Une fratrie d’Italiens qui pieute dans une brasserie de ritals en perdition, ça n’avait choqué personne dans le quartier. Une fois nos parents partis, on avait même gagné la pitié des concierges voisins. Ça se traduisait par des petits sourires et des invitations qu’on déclinait toujours en regrettant, le ventre vide, mais fiers. »

♥ On aime beaucoup :

 Ces quatre-là sont nés de parents plus que toxiques, délétères, dangereux, les mots ne sont pas assez forts, et ils ont vécu des histoires vraiment pas possibles. Et encore, j'ai pas mal édulcoré la présentation. 
Heureusement, le roman navigue bien au large de l'écueil du misérabilisme complaisant. 
Bien au contraire, c'est la rage qui domine ce récit. Une rage nourrie par une injustice implacable et une rage de (sur-)vivre et de s'en sortir, coûte que coûte. 
S'il fallait une référence, le ton serait un peu celui de L'enragé de Sorj Chalandon.
 La première partie du bouquin où Benito/Benoît nous présente sa fratrie est une véritable claque littéraire. Ça fuse de toutes parts et Marius Degardin tape fort à coups de bonnes formules sur le thème "familles, je vous hais".
« [...] Je farfouille dans les chips mais je trouve pas le goût que je cherche. Poulet, barbecue, moutarde, ils ont de tout mais pas « retrouvailles heureuses en famille ». Merde alors !
[...] Un curé en fin de carrière. Il a visiblement pas trop suivi l’histoire puisqu’il a parlé d’une famille aimante qui se retrouvera dans l’au-delà. Je suis bien content que ce dernier n’existe pas. »
Marius/Benito, « la rage au ventre et les tripes tordues », tape, cogne, comme un boxeur sur son sac de frappe, soufflant à grand bruit de han ! et de han ! qui viennent déranger quiétude et silence car chacun sait que « les histoires de famille ont la très mauvaise habitude de se consumer dans un odieux silence » .
Mais cette furie est aussi « une invitation au courage, le refus de la passivité angoissée ».
 Un peu plus loin, la furie devient folie furieuse, et au sens propre, puisque nous voici enfermés à Sainte-Anne : si le titre évoque la floraison des mandragores, c'est que les pendus ne sont pas bien loin.
Ce n'est qu'un premier roman et l'on sent là que Marius Degardin ne maîtrise pas toujours sa plume et se laisse parfois emporter par la véhémence de son personnage, et il y a de quoi.
 Au fond de nous, on préfère ne pas savoir ce que l'auteur partage avec ses personnages, mais visiblement Marius Degardin est quelqu'un qui a quelque chose à dire. 
Un premier roman percutant signé par un auteur bien jeune qu'il va falloir suivre de près.

Ce livre fait partie de la sélection du prix Envoyé par la Poste qui récompense les jeunes talents ayant transmis par voie postale leur manuscrit à un éditeur.
Il est également retenu dans la sélection du Prix Fnac 2025.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Le Panseur (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 3 juillet 2025

Whisky (Duhamel & Ratte)


[...] Tout seul, c'est dur, vous savez.

Un SDF et un réfugié kurde vont "adopter" un petit chien. Cette histoire de ménage à trois a tout du conte de Noël charmant mais cache une critique acerbe de notre société de consommation. Des personnages attachants et un scénario plus subtil qu'il n'y parait.

❤️❤️❤️🤍🤍

Les auteurs, l'album (64 pages, mai 2025) :

Ce scénario est signé par le normand Bruno Duhamel (né en 75), un bédéiste aussi à l'aise avec les pinceaux qu'avec la plume, et qui est coutumier des personnages un peu décalés, en marge de notre bonne société. 
Pour cet album Whisky, il a confié le dessin au franc comtois David Ratte (né en 70) sur les conseils de l'éditeur et le résultat confirme la pertinence du tandem.

Les personnages et le canevas :

Un vieux SDF, bougon et réac, c'est Théo. Un jeune réfugié kurde, c'est Amir. 
Théo et Amir vont "trouver" (hmmm ...) un petit chien sympa comme tout qu'ils baptiseront Whisky.
Le SDF devient vite papy gâteux, comme tout le monde le serait devenu avec un chien comme celui-ci.
Le réfugié, lui, ne supporte pas la bestiole, « on n'a pas assez pour nourrir ». Un animal qui lui rappelle certainement son pays ravagé par la guerre, où les chiens tenaient plus de la hyène ou du chacal que du yorkshire sorti du toilettage.
Alors ménage à trois ? Ou pas ?

♥ On aime :

 Nos deux compères cohabitent tous deux sous le même pont de Paris mais ne partagent pas tout à fait valeurs et cultures, ce qui nous vaut de savoureux dialogues.
« [...] - Allez l'arabe ! Au boulot !
- Pas arabe. Kurde.
- Ouais, c'est pareil. Au boulot ! »
Leur boulot, c'est « du vrai boulot de survivaliste » : chaparder quelques fruits au marché et fouiller les poubelles, tout cela sous le regard bienveillant d'affiches publicitaires pour la nourriture ayurvédique pour chats ou les compléments alimentaires en gélules. Décalage, on a dit ?
 Et puis il y a les petites leçons de vie dispensées par le vieux Théo, bougon et réac.
« [...] - Tu pas aimer artistes ?
- Leçon du jour mon gars ...
Si tu veux pouvoir profiter d'un des rares terrains vagues qui existent encore, ne laisse JAMAIS les artistes s'y installer !
Les artistes, c'est l'avant-garde de la bourgeoisie ! »
 Côté dessins, une ligne claire classique et bien lisible, avec des personnages croqués comme il faut et très expressifs.
Côté intrigue, on frôle parfois le gentil conte de Noël pour ados (ça se passe en hiver sous la neige) mais derrière cette façade charmante, Duhamel réussit à glisser quelques critiques acerbes de notre société bien organisée pour vivre confortablement à l'écart de ses sdf. Il faut même plusieurs lectures pour profiter pleinement de tous les détails. 
Avec le duo Kurde/SDF qui fonctionne parfaitement (belle trouvaille), le scénario s'avère bien plus malin qu'on ne le pensait. L'album est plein de charme et de poésie (même si la vie des SDF n'est peut-être pas aussi sympa que cela) et les deux personnages - oops, pardon le chien - les trois personnages sont vraiment attachants. Difficile de ne pas les adopter. 
Avec le chien.

Pour celles et ceux qui aiment les chiens et les SDF.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Bamboo / Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 7 avril 2025

Qu'un sang impur (Michaël Mention)


[...] On va gérer.

Dehors, un chaos post-apocalyptique.
Dedans, une étude de mœurs sans concession dans un immeuble confiné.
Quels vont être les comportements de ces quelques habitants cloîtrés dans la promiscuité, tandis que le plus grand chaos règne dehors ?

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (336 pages, mars 2025) :

Michael Mention (né en 1979) est un auteur qui sait surprendre ses lecteurs, au fil de ses polars et thrillers et même westerns, et qui porte un regard très critique sur notre société. 
Un gars qui ne mâche pas ses mots très longtemps.
On l'avait découvert ici avec Sale temps pour le pays, un polar (paru en 2012) qui nous emmenait dans une Angleterre à la veille de basculer dans le tatchérisme.
Le voici avec un roman étonnant et inclassable, au titre coup de poing : Qu'un sang impur ... On connait la chanson.

Le canevas :

Paris dans peut-être bientôt. Ce matin-là au café, les habitants ressentent une énorme onde de choc : "un vacarme surpuissant. Bagnoles déplacées. Tuiles balayées. Passants projetés au sol. Peu après, sur la terrasse, les gens se rétablissent, tremblants, sous le choc"
Sans doute un volcan gigantesque qui se serait réveillé en Europe de l'est. Des centrales nucléaires auraient été secouées. C'est la panique, il y a même un "cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Waouh. C’est dire si la situation est critique".
Bien vite, dans toute l'Europe, après un "dernier apéro avant la fin du monde", chacun est prié de se confiner chez lui, fenêtres fermées et calfeutrées. Et c'est un été caniculaire évidemment. 
Alors que la température monte dans les chaumières, la télé finit par nous apprendre qu'un terrible virus a envahi l'Europe : les contaminés deviennent des fous furieux, des zombies, des cannibales, façon Walking Dead.
L'auteur s'est documenté : la toxine se fixe sur l'hypothalamus, attaque le système endocrinien, multiplie le besoin de nourriture et de plaisir, diminue l'empathie. Pourquoi pas, c'est plausible.
De toute façon, là n'est pas le sujet pour Michael Mention : ce qui l'intéresse, ce sont les quelques personnes confinées dans un immeuble. Quelles vont être leurs réactions, leurs comportements, leurs interactions, cloîtrés dans la promiscuité, tandis que la mort et le chaos règnent dehors ?

Les personnages :

Voilà bien les clés de l'intrigue. Confinés dans ce petit immeuble, on va trouver là : 
Un jeune couple actif, Matthieu, Clémence et leur fils Teo.
Un couple de retraités, René et sa femme Jacqueline qui souffre d'Alzheimer.
Joël, un écrivain solitaire en panne d'inspiration. Il picole un peu, ça aide.
Yazid et Fatima, lui est chauffeur Uber, elle élève leurs deux enfants. Ils prient beaucoup, ça aide.
Et Chantal, une retraitée aigrie pas très sympathique.
Alors ? Tout est prêt, tout le monde est en place ?
"Là-haut, au troisième étage de l’immeuble. Lentement, on referme les fenêtres, on s’adosse contre le mur, on se laisse glisser jusqu’au sol, on baisse la tête et l’histoire peut vraiment commencer".

♥ On aime :

 Ce bouquin a comme premier mérite de nous rappeler que le Covid n'était certainement pas la dernière des pandémies et qu'il y en aurait d'autres à venir. On l'oublie un peu trop vite.
L'auteur nous rappelle également que la gestion de cette pandémie fut un sacré bordel partout dans le monde et que nos sociétés et nos dirigeants ne sont pas plus préparés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 2020.
Bref, le message est clair : il n'y aucune raison pour que ça ne recommence pas et sans doute en pire.
"On va gérer. Ça, c’était lorsqu’ils parlaient de radiations, un truc qu’on connaît avec des plans d’action et des cellules de crise, quand il y avait un semblant de cadre. Là, il n’y a rien car on ne sait rien".
 La deuxième bonne surprise de ce bouquin, c'est que Michael Mention, c'est son habitude, n'y va pas avec le dos de la main morte. On a droit à des morts-vivants, des cannibales, un confinement drastique, l'armée dans les rues, etc ... mais ce n'est là qu'un décor, un bon prétexte pour enfermer son petit monde. "Hommes, femmes, Blancs, Noirs, juifs, musulmans… les clivages qui pourrissaient le monde s’annulent : tous égaux dans le chaos".
Car derrière le décor post-apocalyptique, il y a ces quelques habitants confinés dans leur immeuble : une micro-société, reflet ou image de la grande. 
Au début, tout va bien, solidarité oblige et "dans le loft, la cohabitation se passe bien. Du moins, le mieux possible. On mange, on lit, on se douche, on écrit, on se désaltère, on scrolle, on regarde la télé, on appelle ses proches, et si tout ça s’accomplit dans la déprime, c’est ensemble qu’on le fait , ce qui rend les choses un peu plus vivables".
Mais dans ce microcosme, le pire va advenir, "car ici-bas, seuls comptent les actes. Ce que l’on fait et ce que l’on choisit de ne pas faire. Toute l’histoire de l’humanité est là, dans les conséquences".
Ces habitants vont être confrontés à des choix dramatiques, des actes terribles et donc des conséquences sinistres. Michael Mention n'hésite pas, ne recule devant rien et malmène violemment ses personnages et son lecteur. Z'êtes prévenus.
 J'ai longtemps hésité avant de suivre le chemin tracé par Michael Mention. Un écrivain parfois trop surprenant qui semblait ici vouloir surfer trop facilement sur l'après-Covid.
Et bien, voici un bouquin que j'ai dévoré (ah, mauvais jeu de mots, désolé) en deux longues soirées : une fois passé le prologue apocalyptique (plutôt bien fait tout de même, il faut le reconnaître), on est absolument captivé par ce Loft story d'une noirceur totale et comme l'auteur n'hésite pas une seconde à sacrifier tel ou tel personnage, l'attention (la tension) est sans cesse relancée. Terriblement efficace.
 Ouf, finalement, on pourra refermer le bouquin en se persuadant que Michael Mention y est allé un peu fort, même si oui bien sûr, on est d'accord, une prochaine pandémie nous guette. 
Mais "on va gérer". N'est-ce pas ?

Pour celles et ceux qui aiment les espaces clos.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Belfond (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mardi 21 janvier 2025

Rue de l'espérance 1935 (Alexandre Courban)


[...] Un drôle de rouge toujours élégant.

Un voyage dans le temps (l'entre-deux guerres) sous forme d'intrigue policière, pour réviser l'histoire sociale et politique du Paris populaire des années 30.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (288 pages, janvier 2025) :

Alexandre Courban nous avait déjà expédié en 1934 Passage de l'avenir, pour une chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30.
Ce fut l'un de nos coups de cœur de l'année 2024 et on ne pouvait donc que poursuivre ce voyage dans le temps avec Rue de l'espérance en 1935.

♥ On aime :

 Courban reprend sa recette - celle d'un écrivain-historien-engagé à gauche - et nous propose une rétrospective des événements politiques et sociaux de l'année 1935. 
Et pour dérouler son calendrier, on retrouve comme fil rouge, une petite intrigue policière à suivre au fil des mois de l'année, contée dans un style à la fois coulant et précis. 
S'appuyant sur des recherches minutieuses, ce récit nous plonge au cœur d'une époque méconnue, pour nous faire découvrir le Paris populaire des années 30.
 1935, c'est l'année marquée par l'émergence du Front Populaire, alliance des partis de gauche face à la montée du fascisme en Europe. Hitler et Mussolini consolident leur pouvoir, la France, secouée par le Parti Franciste, verra bientôt les gauches, menées par Léon Blum, accéder au pouvoir. C'est aussi une année de renforcement militaire généralisé, de négociations tendues entre Laval, Mussolini et les anglais pour endiguer les ambitions d'Hitler. Et c'est aussi l'année de l'invasion de l'Éthiopie par l'Italie.
Une époque inquiète avec "les récentes vociférations entendues sur les bords du Tibre ou bien le bruit des bottes perçu outre-Rhin" alors que "pas plus tard que l’autre jour, les types du Parti franciste nous ont aboyé que leur francisme passera bien un de ces jours".
Tout cela résonne bien étrangement dans notre contexte d'aujourd'hui ...
 1935 est également une année charnière pour l'aviation : les records se succèdent à un rythme effréné (c'est le sourire de Jean Batten qui illumine la couverture du livre), tandis que les usines rivalisent d'ingéniosité et d'efforts pour perfectionner les moteurs.
Des efforts de guerre puisque le marché est tiré vers le haut par les demandes d'escadrilles de bombardiers et de chasseurs. C'est dans ce contexte aéronautique que s'inscrit l'intrigue policière et c'est d'ailleurs dans ces usines d'aviation que débuteront les grandes grèves de 1936, mais ceci fera l'objet d'une autre histoire on l'espère !
[...] La perspective de battre un record aérien, ou bien d’ouvrir une nouvelle ligne commerciale, donnait lieu à une lutte intense entre les avionneurs, les motoristes et les pilotes; sans oublier les ambitions des différents états-majors ou les appétits des gouvernements.
[...] Malgré son échec dans la tentative de battre le record féminin Australie-Angleterre, l’aviatrice néo-zélandaise Jean Batten était arrivée souriante à l’aéroport de Croydon.
 L'intrigue de cet épisode manque peut-être un peu de sel (le précédent baignait dans le sucre de la raffinerie du Quai de la Gare !!) et c'est surtout le contexte socio-politique qui fait tout l'intérêt de ce roman.

Les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs de l'épisode précédent.
Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, "un revenant qui consacrait toute son énergie à résoudre des énigmes ; et ce d’autant plus depuis la mort de sa femme".
Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité, "un drôle de rouge toujours élégant".
Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière du roman précédent, pour qui "en l'espace de quelques mois, tout était devenu photographie".

Le canevas :

Le commissaire Bornec quitte son Quartier de la Gare pour s'aventurer au sud du XIII° arrondissement de Paris, du côté du boulevard Kellermann où se situaient à l'époque les usines Gnome et Rhône, un motoriste aéronautique.
André Legendre, l'un des dessinateurs industriels, est retrouvé assassiné dans un wagon du métro.
Bien vite, on soupçonne le secrétaire du syndicat, l'italien Luigi Balzola, de faire dans l'espionnage industriel.
[...] Le nouveau directeur de la Sûreté nationale avait été formel : Luigi Balzola était un espion à la solde de Moscou.
[...] Pourquoi le nouveau directeur de la Sûreté nationale s’était- il empressé de coller le meurtre du dessinateur industriel sur le dos du secrétaire du syndicat de Gnome et Rhône ?
[...] Bornec ne comprenait toujours pas pourquoi André Legendre avait été assassiné. Cette question le taraudait. Le mobile du crime lui échappait, tout comme le meurtrier. Il était dans un cul-de-sac.
L'enquête piétine tandis que la rumeur enfle autour d'un "tueur de l’Ovra que les antifascistes italiens appelaient le Sarde". [L'Ovra était la police politique de Mussolini]
Heureusement le journaliste Funel est à l'écoute des ouvriers de l'usine.
[...] Luigi Balzola entra dans la salle du café. Le secrétaire du syndicat des métaux de Gnome et Rhône avait rendez-vous avec le responsable de la rubrique sociale de L’Humanité pour évoquer les conditions de travail à l’usine du boulevard Kellermann.
Et c'est peut-être l'un des clichés de la photographe Camille qui pourra fournir la clé de l'énigme.

La curiosité du jour :

Hasard des sorties littéraires, on croise à nouveau dans ce roman le personnage bien réel du communiste Paul Nizan (ici journaliste à L'Huma), que l'on vient de croiser en tant qu'écrivain dans une lecture toute récente : On a tiré sur Aragon du belge François Weerts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire du XIII°.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

lundi 9 décembre 2024

La propagandiste (Cécile Desprairies)


[...] Elles avaient su « se débrouiller ».

Pendant l'Occupation, le monde des collabos antisémites décrypté de l'intérieur : dans ce roman autobiographique, l'historienne Cécile Desprairies dresse un captivant portrait intime de son passé familial. Pour mieux s'en libérer.

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L'auteure, le livre (216 pages, août 2023) :

Cécile Desprairies est historienne, spécialiste des années d'occupation et de collaboration, une période sur laquelle elle a écrit plusieurs ouvrages très sérieux.
On la découvre ici avec son seul roman, très autobiographique, La propagandiste, un roman de 2023 qui vient de sortir en poche : un de nos derniers coups de cœur de l'année !

Les personnages :

La propagandiste dont il est question, c'est Lucie, nom de code dans le roman pour sa maman. 
La vocation d'historienne de Cécile Desprairies pour l'occupation et la collaboration s'explique alors : elle est née dedans ! 
Ou plus exactement elle est née après (une fois sa mère remariée), mais dans une famille de collabos antisémites qui n'a jamais tourné la page : dans les années 40, maman s'efforce de "traduire" et promouvoir en France la propagande allemande et l'idéologie nazie. Et elle est plutôt douée, “elle est même qualifiée de « Leni Riefenstahl de l’affiche » !”.
[...] Les Allemands ont surnommé la jeune femme “Die Propagandistin”, la propagandiste. Son esprit pragmatique et son sens des priorités la guident.
Elle a épousé en premières noces Friedrich, un nazi bon teint, un biologiste passionné par les théories des gènes et des races.
Il y en aura d'autres, un second époux (le père de l'auteure), et puis des tantes, des oncles, ... tous ont trempé dans la collaboration et se sont enrichis par spoliation et usucapion.

♥ On aime très beaucoup :

 Il est facile de dépeindre les collabos de l'époque comme d'affreux méchants : ils font d'excellents salauds dans de nombreuses histoires. 
Mais Cécile Desprairies réussit là un tout autre exercice : en tirer un portrait (difficile puisqu'il s'agit "des siens"), un portrait qui ne tombe pas dans la caricature, un portrait qui nous éclaire et nous aide à comprendre.
Avec un courage remarquable, elle nous dévoile les secrets de sa famille, nous offrant un aperçu intime de son passé, maintenant que ses parents ne sont plus là.
 La première partie de la vie de Lucie est une “belle histoire d’amour, certes nazie, mais d’amour tout de même”. C'est ce qui fait tout le charme et l’ambiguïté de cette femme, jeune et belle, vive et intelligente : elle est fascinante. Des collabos il y en a eu d'autres, et ce n'était certainement pas la pire. 
Mais Lucie restera éternellement prisonnière de son passé, incapable de laisser derrière elle son ancienne gloire et son premier amour. Elle passera les trois quarts de son existence dans le déni de la réalité car “seul le déni lui reste. Se mentir rend les choses plus supportables”.
[...] Vivre dans le monde d’aujourd’hui, voilà ce qu’elles ne savaient pas faire.
C'est ainsi que l'auteure va grandir dans le mensonge, le déni et le non-dit.
Depuis son enfance Cécile Desprairies cherche à décrypter dans son histoire familiale, le sens réel que peuvent cacher des mots comme occupation ou collaboration. La voici contrainte de jouer à un terrible “Jeu des Sept Familles. On ferait comme si, dans la famille nazie, je demandais le père savant fou, la mère collabo, la grand-mère morphinomane, la fillette perturbée”.
De toute évidence, cette quête a nourri ses ouvrages historiques tout comme ce roman. 
Alors si vous pensiez connaître des parents toxiques, découvrez l'enfance de Cécile Desprairies ! 

Le canevas :

“La petite” Coline (nom de code de l'auteure dans le roman) a grandi à Paris entourée de femmes pieds-noirs.
[...] Le matin, dans l’appartement de mes parents, lorsque la parentèle féminine – mère, tante, cousine, grand-mère – s’y retrouvait, dans une ambiance de gynécée. C’était un club de femmes « à l’italienne ».
[...] Avant neuf heures du matin, elles étaient toutes déjà là. Il allait y avoir des cris et du mouvement, car la paix n’était pas leur fort.
[...] Le cirque des femmes se mettait en branle. Elles jouaient indéfiniment la même pièce, avec variantes mineures.
[...] Et parce qu’il n’y a pas de spectacle sans spectateur, j’étais le témoin muet, « la petite ».
Ces pages sont savoureuses et auraient pu faire un beau roman de famille mais hélas, il nous faut aller au-delà des apparences, des non-dits et fouiller dans le passé de “Lucie”.
[...] Quand elles étaient plus calmes, ma mère et ma tante évoquaient une époque qui leur avait été favorable, juste rétribution du temps où elles avaient « trimé dur pour s’en sortir ». Elles avaient su « se débrouiller ». À les écouter, le monde de « l’Occupation » avait été une sorte de conte de fées. Elles répétaient de façon énigmatique : « On n’est pas passées à côté. » J’ai mis des années à comprendre ce que signifiait cette expression.
Pour comprendre ces femmes, il faut remonter jusqu'à cet hiver 1940 au cours duquel la jeune Lucie qui a tout juste vingt ans, va faire la connaissance d'un alsacien étudiant en médecine.
Lucie et Friedrich, unis dans leur quête d'un monde nouveau et plus pur, filent le parfait amour. Lui, plongé dans la biologie, elle, dans la propagande anti-juive, tous deux œuvrent avec ardeur à façonner cet avenir qu'on leur promet.
À Paris, “le logement du couple a été fourni par le Commissariat général aux questions juives, qui a constaté que le locataire en était « parti »”.
Ils fréquentent Céline (l'écrivain) et Philippe Henriot, “le Goebbels français”, ils participent aux “conférences de l’Institut d’étude des questions juives. L’IEQJ est une sorte d’institut d’opinion sur la « question juive » (c’est le temps où la question n’a pas encore trouvé sa Solution).”
Mais après la Libération, sa mère ne pourra jamais tourner la page et regrettera toujours et son premier amour et cette belle époque où tout lui souriait, où tout lui semblait possible. 

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de famille.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma vidéo sur facebook et ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mercredi 23 octobre 2024

Roissy (Tiffany Tavernier)


[...] « Et vous, vous partez où ? »

Une étrange histoire en parfaite harmonie avec la magie de l'aéroport.

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L'auteure, le livre (280 pages, août 2018) :

Tout petits déjà nous allions à Orly voir les avions décoller, comme le chantait Bécaud !
Les aéroports sont, avec les gares, des havres privilégiés en dehors du monde et du temps : on y est en transit, toujours entre deux, entre un départ ou une arrivée, une escale ou une autre, les yeux grands ouverts sur un tableau de destinations plus ou moins lointaines ou exotiques. 
Des possibles et des futurs, en veux-tu, en voilà, peut-être même que le passé n'existe plus. 
Avec Roissy, Tiffany Tavernier (la fille du cinéaste Bertrand T.) nous plonge au cœur de cet univers parallèle, comme on a pu le découvrir dans le film Le Terminal.
Elle dit s'être inspirée d'un article britannique sur une femme sans domicile qui vivait dans l'aéroport d'Heathrow.

Les personnages :

Une femme qui erre jour et nuit depuis des mois dans l'aéroport. On ne connait pas son nom, elle non plus ne sait pas comment elle s'appelle, quelle peut être sa vie, quelle a pu être sa vie d'avant : elle est amnésique, les brumes de sa mémoire laissent deviner un drame.
[...] Sur les raisons possibles d’une telle amnésie, tous les livres du rayon psychologie du point Relay étaient unanimes : seul un très gros choc émotionnel pouvait expliquer une si grande perte de mémoire.
Il y a là quelques sdf, Josias, Vlad, ... qui ont trouvé refuge dans les sous-sols du T2A, non loin d'un algeco d'Emmaüs qui sert le café chaud.
Et puis les employés du lieu dont elle lit les noms sur les badges et qui lui racontent leurs tranches de vie.
Il y a là Imen, femme de ménage au T2D, Lucie à la pharmacie, Rémi, le recycleur de chariots, Philippe, le chef cuisinier, Viviane, une ergothérapeute du T2E, Anthony maître chien renifleur et sa chienne Ilka, ou encore Kathy, serveuse au Grand Comptoir.
Il y a même quelques "sans-abri cols blancs" qui viennent chercher un abri chaque soir et repartent travailler à Paris le lendemain matin (si, si).
Devant les portes coulissantes des arrivées, il y a là aussi un homme énigmatique qui attend régulièrement l'arrivée du vol AF 445 Rio-Paris (celui qui a remplacé l'AF 447 crashé en 2009), sans doute parce que "chaque matin, lorsque les portes des arrivées s’ouvrent sur les passagers du Rio, c’est comme si tous ressuscitaient".

Le canevas :

L'errance d'une femme seule, amnésique, qui traîne dans les aérogares de Roissy, se lave dans les sanitaires, chaparde de quoi manger à droite à gauche, dévore des bouquins au point Relay et marche, marche, sans cesse comme tout le monde en ce lieu.
[...] Marcher, oui. Sans cesse. Seul moyen de ne pas se faire repérer par l’un des mille sept cents policiers affectés à la sécurité ou par l’une des sept cents caméras.
[...] Se fondre dans la foule en tournant sans fin pour me protéger des regards, ceux des SDF dont je ne veux surtout pas faire partie, ceux des policiers, ceux des opérationnels enfin, plus de cent mille personnes ici.
[...] Au Relay, je termine de lire 'Mort d’une héroïne rouge', pioche un nouveau roman au hasard.
Elle s'invente sans cesse de nouvelles vies (faute de connaître la sienne). Elle écoute patiemment celles de ceux qu'elle croise dans ses errances.
[...] « Et vous, vous partez où ?
– Moi ? À… Shanghai. J’ai rencontré quelqu’un là-bas. Je compte peut-être m’y installer. »
[...] Hier, je suis partie à Naples, Nairobi et Abidjan, m’improvisant tour à tour prof d’histoire, chef de produit L’Oréal, femme d’expat’ militaire… Femme d’expat’, c’était une première et j’ai été brillante.

♥ On aime beaucoup l'idée :

 Un petit bouquin qui capture parfaitement la magie du lieu.
Le lecteur, à l'instar des personnages croisés dans cette déambulation, se prend d'affection pour cette femme au passé mystérieux qui erre de salle d'attente en salle d'embarquement.
 On ne peut s'empêcher d'être intrigué par les coulisses de cet aéroport-ville qu'on ne fait jamais que traverser en transit, sans vraiment s'y attarder ni s'y intéresser, pressés que nous sommes de rejoindre une "destination", contrairement aux personnages de cette histoire.
 La prose de Tiffany Tavernier est particulièrement bien maîtrisée, laissant apparaître juste ce qu'il faut d'étrangeté et de poésie, jusque à mi-parcours, le récit se laisse malheureusement envahir par les rêveries, les délires et les souvenirs, quand tout bascule, quand les vitres du cocon aéroportuaire se fissurent pour laisser entrer la vraie vie, quand la mémoire revient.
[...] Je ne peux juste plus m’arrêter. Nous avons deux enfants, et non, malheureusement aucun. Notre mère vient de mourir. Notre fils aîné va se marier. Il est bouddhiste. Nous venons à peine de nous rencontrer. Il est mon beau-frère, mon frère, mon cadet, mon jumeau. Nous sommes à la tête d’une association de protection de pêche. Nous sommes vétérinaires, agrégés de lettres, électriciens, amateurs d’opéra…Dès le premier mensonge, il me supplie d’arrêter, mais peu à peu, face aux énormités que je débite, à l’empathie qu’elles suscitent, ses défenses, malgré lui, lâchent. Il se prend même à sourire.

Pour celles et ceux qui aiment les aéroports.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans la revue Benzine.