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vendredi 18 avril 2025

Everglades (R. J. Ellory)


[...] Les ténèbres ont gagné pas mal de terrain.

Avec Everglades, Ellory dresse un véritable réquisitoire contre la peine capitale et signe, une fois de plus, une histoire qui va hanter longtemps ses lecteurs.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (456 pages, avril 2025, 2024 en VO) :

On ne présente plus Roger Jon Ellory, l'écrivain britannique (né en 1965) qui, comme nul autre, possède le don de nous transporter au cœur des États-Unis.
Alors avec un titre pareil, Everglades, on se doute que cette fois encore, le plaisir de lecture sera au rendez-vous.
En VO c'était The Bell Tower ('le beffroi' dans le livre) car c'est au pied de cette ancienne tour d'une église espagnole qui domine la prison d'état de Southern State, qu'ont lieu les exécutions capitales.
La traduction de l'anglais est signée Etienne Gomez.

Le canevas :

Ellory a placé son intrigue en 1977 et ce n'est pas tout à fait anodin : en 1972, un arrêt de la Cour Suprême des États-Unis déclare la peine de mort non conforme à la Constitution du pays qui interdit d'infliger des châtiments cruels et exceptionnels. Ce moratoire redonne vie et espoir à tous les condamnés qui croupissaient dans les couloirs de la mort des prison US.
En 1976, un nouveau verdict de la Cour Suprême marque un revirement et restaure la peine de mort : quatre années d'espoir s'évanouissent, les couloirs de la mort redeviennent encore plus sinistres qu'avant et les condamnés encore plus difficiles à gérer.
Un an plus tard donc, en 1977, le shérif adjoint Nelson Garett est gravement blessé lors d'une fusillade.
Après l'opération vient la rééducation dans les bras d'une jolie kiné : Hannah.
Mais Nelson boite irrémédiablement et ne peut retrouver son poste de shérif.
Frank Montgomery, le père de sa kiné, travaille à la prison d'état de Southern State et lui propose un poste de gardien dans ce pénitencier fédéral où sont enfermés les pires voyous et meurtriers du comté.
[...] – C'est pas le genre de boulot qu’on quitte à 17 heures.
– Ce qui veut dire ?
– Je le vois bien avec mon père et avec Ray. C’est pas un boulot facile, Garrett. On est face à des brutes. C’est ça à longueur de journée et ça finit par déteindre sur tout.
[...] La violence était dans leur sang. Indiscutablement. Si la violence ne suffisait pas à régler un problème, c’était qu’on n’y avait pas assez recouru. 
Dans la fosse aux lions, Nelson va devoir affronter ces brutes dont ne veut plus la société, gérer en permanence la violence, la tension, et même assister à des exécutions capitales.
[...] Il avait contribué, par obéissance à la loi, à l’exécution d’un homme qu’il ne connaissait pas et qui ne lui avait rien fait. Il avait satisfait aux obligations et aux exigences du système judiciaire. Il avait accompli le devoir et la tâche qui incombaient à son poste. Mais, cela mis à part, il avait sanglé un homme qu’il avait ensuite regardé mourir d’une manière vraiment brutale , et il savait qu’il ne pourrait jamais oublier ce qu’il avait vu.
Dans les quartiers de haute sécurité, au pied du beffroi, quand sonne la cloche annonçant une exécution, les gardiens, les détenus et le lecteur vont vivre une épreuve difficile, oppressante, étouffante. 

♥ On aime :

 Ce roman est un véritable réquisitoire contre la peine capitale : Ellory plaide la cause abolitionniste avec talent dans ce livre où il nous plonge en compagnie du gardien Nelson Garett au cœur du pénitencier, entre le couloir de la mort et la chambre d'exécution. 
Âmes sensibles s'abstenir car c'est là un boulot qui vous change profondément un homme ...
[...] Tu fais pas un mauvais métier, Garrett. Tu fais un métier nécessaire, tu dois essayer de ne pas oublier ça.
[...] Tu essaies de rester sain et humain alors que tu baignes dans l’insanité et l’inhumanité. Ces types représentent une infime minorité. Dans leur majorité, les gens sont bons, gentils, honnêtes.
[...] C’est sûr que c’est le genre de boulot où on va à reculons. On y va par sens du devoir, de… quoi ? de la responsabilité ? par confiance dans la loi ? parce qu’on a foi dans le système judiciaire et qu’on croit qu’on peut faire une différence ?
 Comme à son habitude, Ellory nous laisse tout notre temps pour nous familiariser avec le décor, la situation et les personnages. Bientôt le lecteur fera partie, lui aussi, de la famille Montgomery.
Et sans surprise il va retrouver les thèmes chers à cet auteur : ici-bas les hommes portent un lourd fardeau, parents toxiques, culpabilité, enfance difficile, ... et cela dans un monde étouffant fait de violence où ténue sera la la frontière entre le bien et le mal, la frontière entre certaines lois et une certaine idée de la justice (rappelez-vous, c'était le titre de son dernier roman La frontière).
Certains parlent de karma, d'autres de destin, de châtiment, de balance universelle ou d'équilibre cosmique, chacun appelle cela comme il veut : Ellory garde l'esprit large mais la justice dans sa ligne de mire et fait craindre au lecteur "qu’il n’y ait encore un prix à payer pour tout ce qui s’était passé".
Comme toujours, seules quelques figures féminines lumineuses tenteront d'éclairer ces ténèbres.
 Chaque année, on se demande comment fait cet auteur pour nous sortir aussi régulièrement des histoires aussi fortes, aussi prenantes. Il lui est arrivé de s'égarer un peu c'est vrai, mais c'est plutôt rare et ce livre, s'il n'est peut-être pas son meilleur, fera assurément partie des histoires qui vont longtemps hanter le lecteur, au point que "certaines nuits, il rêvait qu’il était perdu dans les Everglades".

Pour celles et ceux qui aiment les prisons.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

samedi 23 mars 2024

Au nord de la frontière (Roger Jon Ellory)


[...] Vous m’avez vraiment concocté une histoire triste, pas vrai ?

L'auteur, le livre (496 pages, mars 2024, 2023 en VO) :

Ah! Retrouver Roger Jon Ellory s'annonce toujours comme un grand plaisir de lecture et Au nord de la frontière tient ses promesses. 
Cette frontière, c'est celle qui sépare le nord de la Géorgie des Appalaches, région de montagnards taiseux et sauvages (c'est la région de Délivrance) qui fait depuis longtemps le bonheur de nombreux romanciers US … et de leurs lecteurs.
Il n'est donc pas inutile de rappeler que R. J. Ellory n'est pas plus américain que vous et moi : c'est un pur  British de Birmingham ! 

♥ ♥ On aime beaucoup :

 On aime un romancier qui prend tout son temps pour installer son décor, son intrigue et ses personnages.
R. J. Ellory laisse mijoter tout cela à feu doux, la double enquête piétine et le lecteur a tout le loisir de faire ample connaissance avec les uns et avec les autres.
Aux deux tiers du bouquin, le lecteur fait déjà presque partie de la famille lorsque l'intrigue va se nouer, noire et serrée : la balade touristique dans les Appalaches se transforme alors en une redoutable nuit blanche pour terminer ce page-turner.
 Avec R. J. Ellory on sait qu'il faut s'attendre à une histoire d'une grande tristesse et d'une profonde noirceur. Fort heureusement quelques figures féminines lumineuses tentent d'éclairer un peu le sombre ciel de Géorgie : la patience bienveillante d'Eleanor, la femme du frère, ou les réparties redoutables de Barbara, l'assistante du bureau du shérif. 
 Et puis surtout l'obstination têtue de la petite Jenna, la nièce, archétype des personnages de R. J. Ellory dont la résilience leur permet d'échapper aux traumatismes que la vie leur a destinés. 
On la voit peu dans le livre mais ce pourrait bien être elle la véritable héroïne ici : les histoires d'Ellory sont à l'opposé des tragédies antiques peuplées de héros victimes de la fatalité.
 Mais on n'est pas au bout de nos surprises : R. J. Ellory emmènera ses personnages et son lecteur très loin, au-delà de la frontière. Une frontière qui ne sépare pas uniquement la Géorgie du Tennessee mais qui est aussi la frontière entre le bien et le mal, la frontière entre certaines lois et une certaine idée de la justice.
[...] – Bon sang, Victor, vous m’avez vraiment concocté une histoire triste, pas vrai ?
– Je suppose.
[...] Les répercussions vont être considérables. Ne vous attendez pas à mener une vie paisible dans un avenir proche. La presse va se ruer sur cette affaire . Il va falloir limiter les dégâts… Bon sang, je ne sais même pas à quoi comparer ça.

Le pitch :

Il y a Victor Landis, le shérif d'une petite ville du nord de la Géorgie où il cultive sa solitude comme d'autres les orchidées. Un taiseux sombre et solitaire qui s'est soigneusement coupé du monde.
[...] Les événements récents avaient souligné à quel point il était isolé. Pas de parents, pas de femme, pas d’enfants, et désormais pas de frère.
[...] La solitude était une façade qu’il arborait – feignant l’indépendance ou une autosuffisance résolue –tout en se persuadant que c’était le monde qui était responsable. Mais c’était un ramassis de conneries. Il avait fabriqué ça tout seul.
Il y a le frère, Franck Landis, avec qui Victor est définitivement brouillé depuis des années.
Franck est shérif lui aussi et vit au nord, de l'autre côté, au Tennessee.
Enfin, il vivait car il vient de se faire écraser. 
Et comme on lui a roulé dessus à plusieurs reprises, on peut dire que ça ne ressemble pas à un accident.
[...] Frank ne lui avait pas manqué pendant toutes ces années, et maintenant qu’il était mort il n’y avait aucune raison qu’il en aille autrement. Deux heures de route les avaient séparés, mais il aurait tout aussi bien pu se trouver à l’autre bout du monde.
[...] Frank et Victor Landis descendaient d’une lignée de personnes dures et laconiques. Leurs ancêtres se méfiaient des mots qui excédaient trois syllabes.
[...] Sale affaire. C’était un type bien, un bon shérif. 
– Une idée de qui il aurait pu se mettre à dos ? demanda Landis. Il est clair que quelqu’un le voulait mort une bonne fois pour toutes.
Avec qui fricotait Franck pour qu'on veuille l'écrabouiller avec une telle application ?
Mais Victor n'est guère motivé pour enquêter sur la mort de son frère haï : il est surchargé de boulot avec des cadavres de jeunes filles qui refont surface dans la région. 
[...] – J’aurais cru que vous aviez assez à faire sans ces trois ados mortes sur les bras.
– Peut-être que je ne veux pas découvrir la vérité sur Frank. Mon instinct me dit que ça ne va pas être joli, et je ne veux pas avoir raison.
– L’intuition, c’est pas des faits, Victor.
– Je le sais, George.
– Il me semble que le fardeau de ne pas savoir serait plus lourd.
– Oui, acquiesça Landis. Je suppose. »
[...] Des rumeurs, des déductions, une personne qui disait une chose, une autre qui en disait une autre , tout cela donnait une montagne de rien, et pourtant il en sentait le poids sur ses épaules. Quelqu’un connaissait la vérité sur son frère. Quelqu’un savait ce qui était arrivé à ces trois filles. Des gens avaient la réponse à toutes ces questions, et il devait les trouver.
Quel lien peut-il bien y avoir entre ces deux histoires où l'on croise trop souvent ces deux affreux jojos, les frères Russell ?
[...] – Vous voulez un conseil ? Quitte à en tuer un, autant les tuer tous les deux. Et tuez-les deux fois, juste histoire d’être sûr. »

Pour celles et ceux qui aiment les shérifs.
D’autres avis sur Babelio et Bibliosurf.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Sonatine.
Mon billet dans 20 Minutes.
À noter que Fabrice Pointeau, le traducteur attitré de R.J. Ellory, vient tout juste de décéder un peu trop tôt ...

mardi 29 décembre 2020

Seul le silence (Roger Jon Ellory)

[...] Je sais que tu ne seras jamais un ange.

Voilà dix ans que l'on découvrait R.J. Ellory avec ce qui est sans doute son meilleur roman : Seul le silence.
À la relecture, c'est toujours un énorme roman.
Le britannique écrit à la manière des plus grands auteurs américains, les Faulkner, Steinbeck ou Truman Capote : on dirait qu'il a besoin d'espace outre-Atlantique (et peut-être de distance) pour déployer ses amples histoires.
Bien sûr c'est souvent classé au rayon polars mais Ellory se garde bien de démarrer une intrigue avec des meurtres, des assassins, des flics, ...
Non, il prend tout son temps pour installer décors et personnages car c'est un habile faiseur d'histoires, de petites histoires dans la grande histoire de son roman et même dans la Grande Histoire du Monde.
Tout commence donc au rythme des États du Sud, en Géorgie, en 1940.
Pendant qu'il se passe des choses terribles en Europe, il s'en passe d'autres dans les marais Okefenokee et de la Suwannee River où l'on découvre des cadavres dénudés d'enfants, de toutes jeunes filles.
Le héros, le narrateur, n'a encore qu'une douzaine d'années.
[...] La cinquième victime fut la petite fille qui était assise à côté de moi dans la classe de mademoiselle Alexandra Weber. Elle était si proche que je connaissais son nom, que je savais qu'elle dessinait le chiffre 5 à l'envers. Bon sang, elle était si proche que je connaissais son odeur. On retrouva son corps le lundi 3 août 1942. L'essentiel de son corps, pour être précis.
C'est aussi un livre sur la littérature, ou plus exactement sur l'écriture, quand lire est une raison d'être et quand écrire est un besoin vital : l'histoire d'un jeune garçon qui noircit des cahiers sous l'œil bienveillant de son institutrice. Un jeune garçon dont l'adolescence et finalement la vie vont être façonnées par ces ignobles crimes.
[...] - Peut-être qu'on se reverra, Joseph. Je te proposerais bien de rester dîner, mais ...
- Les fantômes ne restent pas dîner, Maurice.
À la relecture, la prose d'Ellory nous a quand même paru un peu lourde : l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte et son héros subit les pires tourments, c'est un peu too much.

Pour celles et ceux qui aiment les grandes histoires.
D’autres avis sur Babelio.

samedi 12 décembre 2020

Regarder le noir

[...] Je me suis assis et j’ai regardé.

C'est devenu à la mode : réunir quelques grandes plumes du monde du polar et leur confier un cahier des charges pour chacun(e) une nouvelle.
Avec Regarder le noirYvan Fauth a choisi la vue, le regard, la vision, l'un de nos cinq sens.
Les yeux sont un organe sensible, critique, fragile. 
Alors de toute évidence, ça va faire mal ! D'autant que la tradition veut qu'on tienne là des nouvelles "à chute" et que dans le noir, les chutes sont généralement plus effrayantes !
Le lecteur qui croirait pouvoir survoler tout cela d'un regard détaché, se fourre le doigt dans l'œil !
On ne va évidemment pas classer les nouvelles de ce recueil et leurs auteur(e)s, exercice futile et sans grand intérêt, mais plutôt essayer de donner quelques envies de lire.
La palme de l'horreur revient à l'une des grandes plumes du moment, Olivier Norek, qui sait raconter les histoires, les grandes comme les petites, et qui ouvre le bal avec une nouvelle absolument horrible après avoir bien promené son lecteur qui n'aura rien "vu" venir !
La palme de l'anticipation sera pour Claire Favan, autre tête d'affiche, avec une petite histoire venue d'un futur proche où le permafrost décongelé a libéré du mercure et empoisonné l'atmosphère de la planète. Les survivants de l'époque perdent leurs yeux (entre autres) et leur position dans la hiérarchie sociale est déterminée par leur dernier test d'acuité visuelle !
[...] Son prestige vient aussi du fait qu’il est un 80 %. Nul ne peut rivaliser avec lui, puisque la chaîne de commandement repose sur le champ visuel. La plupart des responsables se situent entre 45 et 25 %, les inférieurs sont des exécutants. Les 0 % sont affectés aux tâches les plus ingrates
[...] Les femmes sont tellement préoccupées par la survie de leur progéniture qu’elles prennent très au sérieux les qualités de reproducteurs de ceux avec qui elles se mettent en couple.
Ça fait un peu réfléchir quand même et donne un autre "point de vue" sur le réchauffement climatique.
La palme de la meilleure nouvelle sera peut-être pour Amélie Antoine que l'on ne connaissait pas (mais que l'on va découvrir de ce pas) et qui nous donne une histoire triste mais fort bien écrite qui met en lumière notre cécité, celle qui nous évite (ou nous épargne) la vue des petites gens et des SDF.
Bien sûr comme dans tout recueil choral de ce type, il y a un côté un peu artificiel à réunir tout cela et certainement deux ou trois nouvelles ne trouveront pas grâce à vos yeux.
Mais il serait bien dommage de passer à côté sans y jeter ... un œil !

Pour celles et ceux qui aiment voir plus loin que le bout de leur nez. 
PS : il existe également un autre recueil intitulé "Ecouter le noir" ...
Un autre avis en Belgique.

samedi 28 novembre 2020

Les fantômes de Mahattan (Roger Jon Ellory)

[...] Croire qu'un livre avait le pouvoir de changer une vie.

Encore un roman de ce grand écrivain contemporain qu'est le britannique Roger Jon Ellory [clic]. 
L'histoire (ou plutôt les histoires imbriquées) d'Annie, une jeune libraire new-yorkaise, un peu esseulée, qui voit débarquer un homme mystérieux qui lui remet quelques lettres de son père qu'elle n'a pratiquement pas connu et quelques chapitres d'un non moins mystérieux manuscrit.
[...] Ce désespoir silencieux qui était pour Annie la marque des solitaires.
[...] - Comment avez-vous connu mon père ?" demanda Annie, dont les mots avaient du mal à se frayer un chemin jusqu'à sa bouche. Elle sentait sa poitrine se serrer, comme si elle retenait ses larmes depuis longtemps.
L'homme eut un clin d'œil à son adresse.
- Ah ça, ma chère, c'est une très longue histoire ..."
Avouons qu'on a eu du mal à rentrer dans ce bouquin. Il nous a fallu un peu de persévérance pour supporter la bluette entre Annie, la jeune midinette et David, un bel inconnu, bien mystérieux lui aussi.
[...] Les premiers rayons du soleil filtrant à travers la fenêtre, la manière dont ils découpaient sur le lit le corps de David endormi, la tiédeur du soleil sur sa peau - tout paraissait intemporel, éternel, inoubliable. [...] Un moment Kodak pour le cœur.
Non mais franchement Mr. Ellory ?!
Le bouquin était pourtant taillé pour le succès : une libraire et des livres, un roman dans le roman, y'avait là de quoi faire gloser pendant des mois les amateurs de littérature sur les réseaux sociaux.
Paradoxalement, l'histoire dans l'histoire, le mystérieux manuscrit dont on découvre des extraits au fil de l'eau, est plutôt réussi et ce sont ces pages dans les pages qui nous tiennent en haleine. C'est sans doute l'effet recherché.
[...] Ce meurtre tu le regrettes pas. Non, le meurtre lui-même, tu ne le regrettes jamais. Ce que tu déplores c'est de t'être fait prendre. Vous connaissez l'existence du onzième commandement : Tu ne te feras point prendre. Là-dessus j'ai merdé.
De manière assez prévisible, on se doute bien que les deux histoires finiront par se rencontrer mais les dernières pages cachent encore une autre petite surprise, une cerise sur la gâteau.
Ce bouquin, écrit en 2004, est l'un des premiers de R.J. Ellory mais il n'a été traduit en français qu'en 2018, sans doute pour profiter de la renommée acquise entre temps par l'auteur.
C'est tout de même l'occasion de rappeler deux excellents romans écrits un peu plus tard : Seul le silence, bien sûr, mais aussi Les neuf cercles.
[...] - Il semblerait qu'un livre passe par vingt paires de mains au cours de son existence.

Pour celles et ceux qui aiment les belles histoires bien racontées.
D’autres avis sur Bibliosurf.

lundi 3 juin 2019

Le chant de l'assassin (Roger Jon Ellory)

[...] Tout commença par un baiser.

Voilà bien longtemps longtemps qu’on n’avait rien lu de Roger Jon Ellory : on a sauté plusieurs épisodes depuis le fameux Silence lu en 2010.
Ah oui, il y avait eu Les neuf cercles en 2015, autre grand moment.
[...] Tout commença – comme c’est souvent le cas dans ce domaine – par un baiser.
C’est dire tout le plaisir que l’on a à découvrir les premières notes du Chant de l’assassin, d’autant que l’on sent très vite qu’il s’agit là d’un autre grand roman de cet auteur. Un autre grand roman tout court.
Le plaisir de retrouver une belle plume, forte et généreuse, plus assurée encore au fil des années, de ces plumes qui savent nous raconter une belle histoire.
L’étonnant Roger Jon Ellory, natif de Birmingham, West Midlands of England, écrit le Texas et les états du Sud comme seuls les plus grands américains savent le faire.
Au fil des années sa prose s’est encore affirmée et il n’a besoin que de quelques mots pour planter un décor ou faire apparaître un personnage.
[...] Un café, bien entretenu mais totalement démodé, avec sa rangée de tabourets de bar et son long comptoir incurvé visibles de la rue. Jusqu’à la tenue du serveur qui n’aurait pas déparé l’endroit cinquante ans plus tôt.
[...] Même si Stella n’avait pas encore soixante-dix ans, la cigarette et l’alcool s’étaient chargés d’en ajouter une bonne dizaine à son visage et à sa voix. Quand elle parlait, ses mots ressemblaient à des morceaux de charbon flottant dans un baril de goudron.
Et nous voici plongés au cœur des états du Sud.
[...] Si certains cherchaient à faire entrer Calvary, Texas, de plain-pied dans les années 1970, ils ne se tuaient pas à la tâche. Se précipiter tête la première vers le XXe siècle constituait peut-être une priorité pour les métropoles, mais ce siècle-ci convenait fort bien à des endroits comme Calvary.
Peut-être même que, tout bien réfléchi, c’est encore le siècle dernier qui aurait eu leur préférence s’ils avaient pu choisir.
Cette fois, en dépit du titre de la VF (Mockingbird songs en VO), Ellory délaisse un peu le classique polar (Seul le silence, Les neufs cercles) ou le thriller politique (Vendetta) pour un vrai roman noir, une tragédie où le destin implacable s’acharne sur quelques pauvres vies.
Un détenu sort de prison avec une lettre qu’il a promis de remettre à la fille de son ancien compagnon de cellule ...
[...] – Codétenu ?
– Ouais.
 – Et il t’a envoyé perdre ton temps, parce que c’est ce que tu vas faire, à essayer de retrouver une fille qu’il a pas vue depuis plus de vingt ans et qui vit quelque part dans une famille dont il ignore le nom ?
– C’est exact.
– Et toi, t’as accepté ? demanda Riggs avec un sourire moqueur.
– Oui, j’ai accepté. 
Les chapitres alternent entre deux drames qui se font écho : celui, fondateur, qui datent des années 50 et celui qui, vingt ans plus tard, est en train de se nouer sous nos yeux.
[...] – Fils, peu importe ce qui est arrivé dans le passé…
– Le passé importe bel et bien, p’pa. J’ai pas toujours pensé comme ça, mais je m’aperçois aujourd’hui que c’est vrai. C’est le passé qui détermine tout. C’est de là que nous venons tous, qu’il soit bon ou mauvais.
Deux belles histoires, deux grands classiques, racontés avec talent.
[...] – Vois-tu, je voudrais pas qu’on me signale du grabuge en ville. [...]
– Y a pas de danger, m’sieur. Je suis pas venu ici pour causer des histoires, avec personne.
 – Heureux de l’entendre, mon gars. 
Entre deux petites phrases comme ça on entend le murmure du destin implacable : et ben si, va y’en avoir des histoires ... Bon, faut dire qu’on est un peu là pour ça !
On se glisse entre les pages de ce gros pavé confortable avec la certitude douillette du plaisir à venir comme dans de vieilles pantoufles ou dans un bon gros fauteuil.
[...] « Sacrée histoire », dit le père d’Evie. Commentaire succinct qui parut clore la discussion de manière adéquate et satisfaisante pour tous. 
PS : On essaie d’oublier que mister Ellory semble être lui-même un drôle de personnage. Un auteur capable de magnifiques romans mais aussi coupable de viles actions : il est connu pour avoir falsifié des commentaires (élogieux à son endroit évidemment) sur des sites comme amazon, et il a également été repéré comme grand adepte de la scientologie [clic]. 
Quel grand écart entre l'homme et l'artiste ! 


Pour celles et ceux qui aiment les tragédies sudistes.
D’autres avis sur Bibliosurf.

jeudi 12 mars 2015

Les neuf cercles (Roger Jon Ellory)

On dirait le Sud …

Depuis la découverte fracassante en 2010 de Seul le silence, un grand roman et donc un très grand polar, Roger Jon Ellory est devenu, bouquin après bouquin, un auteur policier incontournable, un des grands, à ranger sur l'étagère aux côtés du suédois Mankell, de l'américain James Lee Burke ou de l'islandais Indridason, par exemple.
Sur l'étagère des auteurs qui font que le polar n'est pas que le polar.
Non pas que ces plumes aient plus de lettres de noblesse que des auteurs policiers plus traditionnels qui seraient mineurs, non du tout, mais tout simplement le plaisir de la lecture n'en est que plus grand.
Si vous aimez lire de gros pavés qui tiennent bien au ventre, précipitez-vous donc sur Seul le silence (sorti en poche depuis) et maintenant sur Les neuf cercles qui sort de la même veine.
Notons que les autres bouquins de R.J. Ellory ne sont peut-être pas au même niveau : Vendetta était rangé sur l'étagère des thrillers politico-policier et on n'a pas lu les autres.
Mais ces neuf cercles de l'enfer sont bien à la hauteur de Seul le silence et l'on y retrouve les mêmes thèmes : le sud (ici le Mississipi), les séquelles de la guerre, le racisme envers les noirs (le sud quoi), une fillette assassinée, ...
Le sud ... ah, on s'est encore fait avoir ! Depuis 2010, on avait oublié !
Roger Jon Ellory n'est pas américain ! Il vit à Birmingham !
Comment donc peut-on écrire ainsi sans être de là-bas ?
Comme dans Seul le silence, on croit encore lire du Faulkner ou du Truman Capote mais non, Ellory est so british.

[...] Il y a une lettre qu'elle n'arrête pas de lire à haute voix. Et j'ai sur les bras un putain de mélodrame à la Tennessee Williams.

Comme dans Seul le silence, tout commence par la découverte d'un cadavre de jeune fille.

[...] - Bon sang ! Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
- Je vous avais prévenu, lança Powell. Quelqu'un l'a étranglée, puis l'a ouverte, lui a découpé le cœur, et l'a remplacé par un serpent dans un panier.
[...] - On va où ? demanda Hagen.
- On retourne où on a trouvé le corps.
- Qu'est-ce qu'on cherche ?
- Son cœur, Richard. On cherche son cœur.
[...] Powell leur donnait un coup de main, et c'est lui qui prononça la phrase que Gaines avait espéré ne pas entendre.
" Il y a quelque chose d'enterré, ici. "
[...] Et donc Gaines [...] se demanda qui avait fabriqué ce monde. Car d'après ce qu'il avait vu et entendu, ça ne pouvait sûrement pas être Dieu.

On est en 1974, le cadavre a été enfoui au bord de la rivière en 1954, c'est la vase qui, vingt ans durant, l'a conservé intact pour l'autopsie.
Ouais, ça démarre fort. Heureusement car le premier tiers de ce gros pavé pèse un peu : il s'appesantit un peu trop longtemps sur les drames intérieurs du shérif Gaines, revenu pas indemne du Vietnam.
Les protagonistes de 1954 sortaient traumatisés de la Grande Guerre.
Ceux de 1974 reviennent du bourbier vietnamien, brisés eux aussi.
De là à penser que les US en guerre quasi continuelle produisent de quoi alimenter des générations et des générations de lecteurs ...

[...] Gaines avait fait la guerre. Il avait vu les neuf cercles.
[...] On perdait une partie de son humanité à la guerre, et on ne la récupérait jamais.
[...] D'après ce que Gaynes savait, les hommes qui revenaient de la guerre étaient de trois types. Il y avait tout d'abord ceux qui se réintégraient. Ils n'oubliaient pas mais ne passaient pas non plus leur temps à ressasser leurs souvenirs. [...]
Le deuxième type était ceux qui portaient leur histoire comme une seconde peau : ils continuaient de mettre des treillis et des gilets pare-balles. [...] C'étaient ceux-là qu'il fallait garder à l'œil.
Le troisième type, c'était les morts.

Le shérif Gaines n'a que 34 ans (à la lecture, il parait souvent un vieux bonhomme usé de 50) et il n'a pas grande expérience des meurtres dans sa petite bourgade de province. Il va commettre quelques bourdes et, après nos lectures de centaines de polars et d'enquêtes sous haute pression, on se demande avec ce cadavre d'il y a vingt ans, comment donc ce shérif qui semble toujours un pas ou deux derrière le lecteur va bien pouvoir s'en sortir ...
John Gaines vit seul avec sa mère qui n'en finit pas de mourir de son cancer, qui n'en finit pas de pester après Nixon qui s'accroche au pouvoir. Lequel des deux partira le premier ?
Notons au passage, les chapitres 40, 41 et 42 lorsque Maman Gaines abandonne et son fils et Nixon : ce sont de très belles pages (et bien sûr pas à cause de Nixon, cessons-là la plaisanterie), tristes mais très belles.
Mais le shérif ne lâche pas son enquête. Bien décider à éclaircir les mystères du passé comme du présent ... car de nouveaux cadavres, bien frais ceux-là, sont venus s'ajouter au compteur.

[...] Trois morts en autant de jours.
Une enfant, un suspect, une mère.
[...] Bon, espérons que ça va s'arrêter là, déclara Thurston lorsqu'il atteignit la porte.
- Curieusement, je ne crois pas " observa Gaines, mais Thurston ne répondit rien.

Et c'est une histoire de famille qui va se dessiner peu à peu en toile de fond de tous ces événements, de 1954 à 1974.
Une grande famille du sud, une famille toute puissante. Un clan.
Le Klan.

[...] - Vos enquêtes pour meurtre sont-elles toujours aussi shakespeariennes, shérif ?
- Je dois avouer que les enquêtes pour meurtre sont très rares, Dieu merci.

Les romans de cet auteur ne sont pas exempts de défauts, mais leur force emporte tout.
On notait dans Seul le silence et comme dans Vendetta, que Ellory semblait éprouver quelque difficulté à ‘terminer’, à clôturer ses histoires de belle façon, sans recourir à d'artificielles pirouettes rocambolesques.
Comme si finalement cela n'intéressait guère Ellory qui, comme nous, aurait préféré rester en compagnie de ses personnages.
Cette fois, on apprécie que le final (même si les pirouettes inhérentes au genre policier sont toujours là) on apprécie que le final soit à la hauteur de cette sombre histoire de famille et des personnages embarqués.

Justement R. J. Ellory semble être lui-même un drôle de personnage. Un auteur capable de magnifiques romans mais aussi coupable de viles actions : il est connu pour avoir falsifié des commentaires (élogieux à son encontre évidemment) sur des sites comme amazon, et il est désormais repéré comme adepte de la scientologie [clic].
Quel grand écart entre l'œuvre et l'artiste !


Pour celles et ceux qui aiment le Sud.
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dimanche 27 juin 2010

Vendetta (Roger Jon Ellory)

V pour vendetta.

Après la récente découverte de Seul le silence (candidat à notre best-of 2010), on n'a guère attendu avant de se précipiter sur le deuxième ouvrage de Roger Jon Ellory : Vendetta.
Vendetta a été écrit en 2005 avant Seul le silence qui date de 2007 : les traductions françaises sont parues depuis en ordre inverse.
Avec ces deux bouquins, R. J. Ellory confirme qu'il est un excellent faiseur d'histoires. On l'avait dit avec Seul le silence (roman plus abouti et plus original que Vendetta), cet auteur sait raconter une histoire.
Et le scénario de Vendetta lui offrait vraiment une occasion en or : en Louisiane, la fille du gouverneur et sénateur est enlevée. Pas de rançon.
Juste un coup de fil d'Ernesto Perez, inconnu de toutes les bases de données du FBI : Perez veut parler. Raconter son histoire.
À la fin de sa longue confession, il promet de révéler où il a séquestrée la fille du gouverneur.
Nous voici donc embarqués dans le monologue de cet étrange Perez  face aux agents du FBI.
Les chapitres alternent entre l'histoire, la vie et les crimes de Perez et les recherches infructueuses de l'enquête qui piétine.
Ce que raconte Perez, la vie d'Ernesto Perez, n'est rien moins que l'histoire de la Mafia : de Cuba à New-York en passant par Las Vegas ou Chicago, de Castro à Nixon en passant par Marylin Monroe ou les Kennedy, c'est cinquante ans de l'histoire mafieuse de l'Amérique qui défilent au long des chapitres.
[...] - Nous tenons le type, vous savez !
- C'est ce que j'ai cru comprendre. Comment est-il ?
- Vieux. La soixantaine bien sonnée, il adore s'entendre parler. J'ai passé près de deux jours à l'écouter et je n'ai toujours pas la moindre idée de pourquoi il a enlevé la fille ni de l'endroit où elle est.
- Et vous avez la moitié du FBI qui vous colle comme une sangsue.
Et Ernesto Perez, pardon, R. J. Ellory, sait raconter son histoire. Chacun des chapitres est comme une petite nouvelle et pendant l'intermède où l'on suit les piétinements et les angoisses du FBI (la fille du gouverneur est toujours séquestrée quelque part !) on attend avec impatience de replonger à nouveau dans la vie de Perez, tueur à gages de la mafia, espérant secrètement qu'il continue à bavarder avec les flics et qu'il garde le plus longtemps possible la fille du sénateur au cachot !
Comme avec le jeune garçon de Seul le silence, on retrouve ici encore la puissance des livres et de la lecture : le jeune et pauvre immigré cubain Ernesto aura en effet commencé sa longue et riche carrière de tueur parce qu'il avait soif du savoir de quelques encyclopédies qu'était venu lui fourguer un représentant fort mal avisé ...
[...] J'ai hésité un moment, dévisagé Carryl Chevron d'un œil, puis baissé le regard vers le livre qu'il tenait entre ses mains. J'entendais les rouages de mon cerveau fonctionner à plein régime; je ne savais pas quoi mais il fallait que je fasse quelque chose.
- Il y en a combien ? ai-je demandé.
- Neuf. Neuf livres en tout. Tous exactement comme celui-ci, juste là, dans le carton à l'arrière de ma voiture.
J'ai encore hésité, non pas parce que je doutais de ce que je voulais, mais parce que je n'étais pas certain de la manière de l'obtenir.
Pour finir - un peu comme pour Seul le silence : R.J. Ellory a encore des progrès à faire pour terminer ses histoires qu'on ne voudrait pas voir finir - quelques rebondissements rocambolesques viendront clôturer le scénario : bien sûr on ne découvrira que dans ces toutes dernières pages pourquoi Ernesto Perez a monté cette machination, pourquoi il a enlevé la fille du gouverneur de Louisiane, pourquoi il voulait confesser sa longue série de crimes et de qui il voulait se venger.
Et comment. Car une chose est sûre, Ernesto Perez était bien trop malin pour ne pas avoir tenu compte de la sagesse sicilienne qui enseigne que :
[...] Si tu cherches la vengeance, creuse deux tombes ... une pour ta victime et une pour toi.
Mais tous ces "pourquoi" ne sont pas essentiels : s'il faut lire Vendetta c'est bien plus pour l'histoire d'Ernesto Perez, l'histoire racontée avec maestria par R. J. Ellory.
On se fichait complètement du sort réservé à la fille du sénateur (et on avait tort ...mais chut !).
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifEnfin, une autre chose est tout aussi sûre : cet été vous aurez dans les mains un pavé de R. J. Ellory, l'anglais qui écrit comme les américains et qu'il faut lire cette année.
Il ne vous reste que le choix : vous pouvez opter avec cette Vendetta pour un excellent et original thriller ou bien, avec Seul le silence, vous pouvez vous laisser emporter par l'un des meilleurs romans de l'année.
À vous de voir : dans les deux cas le plaisir de lire est garanti et on a connu des choix plus difficiles !
Les plus gourmands feront comme nous et liront les deux !

Pour celles et ceux qui aiment les thrillers américains, même s'ils sont écrits par des anglais.
C'est Sonatine qui édite ces 652 pages parues en 2005 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Fabrice Pointeau.
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samedi 12 juin 2010

Seul le silence (Roger Jon Ellory)

Le souffle des marais de Georgie.

C'est Livre Sterling(1), notre libraire préféré (un de nos rares libraires qui ne soit pas en ligne) qui mettait en avant ce bouquin, ou plutôt la nouvelle livraison de Roger Jon Ellory : Vendetta.
Pour débuter avec cet auteur britannique de polars, on a d'abord opté pour la version poche de sa précédente traduction : Seul le silence(2).
Oubliez vite l'étiquette polar et ne retenez que celle de best-of  !
Seul le silence est un GRAND roman(3).
C'est écrit par un anglais mais on jurerait du Truman Capote (à qui ce livre est dédié d'ailleurs), du Faulkner ou du Steinbeck, si, si.
On y retrouve ce souffle des grands écrivains américains, de ceux qui savent raconter une histoire. Rien de moins que l'histoire de la vie, la dure et la vraie vie.
À cette lecture on ne peut qu'évoquer ces auteurs US perdus dans les vastes étendues sauvages de l'Ouest.
Sauf que R. J. Ellory a grandi à Birmingham même si son histoire se passe dans les États du Sud, en Géorgie.
Alors tout commence dans un bled perdu, au bord du marais d'Okefenokee et de la Suwanee River.
En 1939, au moment où le Monde bascule peu à peu dans l'horreur.
Mais c'est une horreur différente que connaîtra le petit comté de Charlton, Georgie : une fillette est retrouvée assassinée. Plusieurs suivront.
On accuse bien sûr les noirs sortis de leurs champs de coton, c'est encore l'époque.
Et puis un colon allemand, ce sera l'époque aussi(4).
Mais c'est aussi un livre sur la littérature, ou plus exactement sur l'écriture, quand lire est une raison d'être et quand écrire est un besoin vital : l'histoire d'un jeune garçon qui noircit des cahiers sous l'œil bienveillant de son institutrice.
Un jeune garçon dont l'adolescence et finalement la vie vont être façonnées par ces ignobles crimes.

[...] La cinquième victime fut la petite fille qui était assise à côté de moi dans la classe de mademoiselle Alexandra Weber. Elle était si proche que je connaissais son nom, que je savais qu'elle dessinait le chiffre 5 à l'envers. Bon sang, elle était si proche que je connaissais son odeur.
On retrouva son corps le lundi 3 août 1942.
L'essentiel de son corps, pour être précis.

Mais vous l'avez compris l'histoire policière passe au second plan(5) : ce qui intéresse Ellory c'est le parcours de son jeune héros, écrivain en herbe, meurtri par la vie et bouleversé par les morts de ces petites filles. Et c'est ce qui fait la force et l'intérêt de son roman.
Bien sûr, à la toute fin on saura derrière qui se cachait l'affreux, mais ces ultimes péripéties seront somme toute un peu convenues sinon décevantes : ce bouquin vaut essentiellement par sa longue première partie (fort heureusement, y'en a quand même pour deux bons tiers du pavé).
On l'a dit, R. J. Ellory fait partie des grands qui savent raconter une histoire. Une grande comme des petites.

[...] Un jour j'avais entendu une histoire. L'histoire d'un garçon que son père menaçait éternellement de battre. Le garçon n'était pas plus épais qu'un piquet de clôture, et il avait peur. Il ne se voyait pas faire face à une raclée si généreuse, car son père était bâti comme un arbre, le genre d'arbre qui est toujours debout après un ouragan. Alors le garçon s'était mis à courir. Chaque jour. Il allait à l'école en courant, il rentrait chez lui en courant, il faisait trois ou quatre fois en courant le tour du champ près de sa maison avant le dîner. Sa mère croyait qu'il avait perdu la tête, ses frères et sœurs le charriaient. Mais le garçon avait continuer à courir, exactement comme Red Grange lors de ses courses folles. Plus tard, le docteur avait dit qu'il avait un "cœur d'athlète", développé par ses efforts continus. Plus tard, ils avaient dit beaucoup de choses. Apparemment le cœur du garçon avait lâché. Pour ainsi dire explosé. Il s'était tué à fuir la chose qui l'effrayait. Ironique, mais vrai.

Alors si vous ne lisez qu'un seul nouvel auteur cet été, que ce soit R. J. Ellory !

(1) : avenue Franklin Roosevelt à deux pas des Champs, le libraire qui, avec son étal sur le trottoir, a inventé le concept du street-blog : les bouquins sont affublés de petits billets du genre "j'engage ma réputation sur ce bouquin !" (ça, c'était le billet épinglé sur les Chaussures Italiennes, celles de Mankell ! Monsieur a le goût très sûr !)
(2) : en réalité Vendetta date de 2005 en VO et Seul le silence de 2007 - les traductions françaises sont inversées : Seul le silence en 2008 et Vendetta en 2009.
(3) : bon, MAM trouve que j'exagère un peu - un petit peu.
(4) : on découvre d'ailleurs la guerre à travers un prisme original : les exactions nazis vues d'un petit comté lointain du sud des US.
(5) : BMR s'était montré un peu réticent sur la 4° de couv, ne prisant guère les histoires d'enfants martyrisés : heureusement, Ellory ne montre aucune complaisance sur ce sujet.


Pour celles et ceux qui aiment les romans américains, même s'ils sont écrits par des anglais.
C'est Le livre de poche qui édite ces 602 pages parues en 2007 en VO et qui sont traduites de l'anglais par Fabrice Pointeau.
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