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vendredi 26 décembre 2025

Le sang ne suffit pas (Alex Taylor)

[...] La servitude de la chair.


Le trop rare Alex Taylor nous revient avec un nouveau roman, un western noir et sauvage. Une immersion glacée dans un univers de viande fumante et de chair pourrie où revient sans cesse l'obsédante question de la « servitude de la chair ». Âmes sensibles, s'abstenir. Amoureux des mots, plongez !

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (320 pages, mai 2020, 2019 en VO) :

Il y a presque dix ans qu'on avait croisé Alex Taylor dans le Verger de marbre : c'était un premier roman étonnant, un roman noir gothique à la prose riche et soignée.
Le revoici avec une autre histoire qui s'annonce tout aussi prenante, une sorte de western noir, sauvage et glacé : Le sang ne suffit pas qui a été réédité en poche en 2022.
La traduction (quel travail !) de l'américain est signée par Anatole Pons-Reumaux.
C'est sans doute la dernière chronique de l'année, mais attention ce n'est pas du tout un conte de Noël !

Le pitch et les personnages :

L'hiver 1748, entre Kentucky et Virginie.
Il y a là Reathel qui pleure sa femme Ruth et son fils Hatchel, emportés par un accès de diphtérie.
Les deux frères Autry, Bertram et Elijah, dont l'un est opiomane et l'autre n'a plus qu'un oeil : « Son œil gauche était un faux, sculpté à partir d’une dent de baleine, et il ballotait dans son orbite. »
Un allemand Marl Vandemeer, parti avec une métisse indienne, Della, enceinte jusqu'aux yeux.
Simon Cheese, un français, assez étrange, peut-être même dérangé, qui vit seul dans une grotte et qui, « patriote fluctuant », traficote avec tout le monde, anglais, trappeurs, français, Indiens, ...
Et bien sûr quelques féroces Indiens Shawnees derrière leur chef Black Tooth.
Attention lecteurs, « il se trame sur ces terres des choses dont vous n’avez pas idée » et tous les personnages ne resteront pas jusqu'au mot "fin".

♥ On aime :

 Immersif. Voilà bien un mot trop à la mode, galvaudé et usé jusqu'à la corde. C'est pourtant bien un voyage immersif que nous propose l'américain Alex Taylor. 
Voyage dans le temps puisque nous voici en 1748 et voyage dans l'espace puisqu'il nous emmène à la conquête de l'ouest.
Pendant ce rude hiver 1748, l'Europe sort à peine du Moyen-Âge et l'on n'ose imaginer les conditions de vie, ou plutôt de survie, de ces colons blancs envoyés sur un continent inconnu à l'assaut d'une nature sauvage.
Des colons qui n'ont pas appris à vivre avec et qui ne l'ont pas encore domestiquée : « le village était au bord du gouffre de la famine ». Et quand on a faim ...
 Un voyage immersif car l'auteur n'y va pas avec le dos de la main morte pour nous plonger dans un univers de viande fumante et de chair pourrie. Un monde puant. Où l'on vomit, on saigne, on pète, on chique et on crache, on empeste, et même on y perd les eaux. Telle est « la servitude de la chair ».
Un livre où le lecteur affolé pourra sentir sur son cou le souffle pestilentiel de la vieille ourse qui pue la charogne ...
« Crabtree avait beau avoir placé une pomme de senteur remplie de girofle et de sassafras au bord de son bureau, il percevait quand même les relents de la cape en peau de moufette de Bertram et de l’orifice pestilentiel de sa bouche, dont émanait une telle puanteur qu’on eût cru que l’homme venait de prodiguer une heure de fellation à un étron. Sans le froid hivernal, l’odeur aurait immanquablement attiré un essaim de mouches à viande. »
 Alors oui ça secoue. Certains vont trouver cela choquant, exagéré, too much, ... 
D'autres apprécieront de se faire bousculer un peu et de réaliser qu'un artiste de la langue peut manier un texte de papier jusqu'à provoquer chez le lecteur des sensations qui transcendent largement la simple lecture d'un support écrit.
Avec le froid, la neige, la faim, la chair et les odeurs, la maladie et les blessures, la richesse du vocabulaire fait de ce livre un véritable voyage au pays des mots : la prose très viscérale d'Alex Taylor peut rappeler celle de Benjamin Myers (Le prêtre et le braconnier) ou celle de Bénédicte Dupré la Tour (Terres promises).
Avec ce texte exalté, organique, Alex Taylor emporte son lecteur dans une avalanche puissante.
 Au fil des chapitres, l'obsédante « servitude de la chair » se pose comme une question presque mystique ou philosophique. 
Sinon pour le lecteur, au moins pour les personnages : 
« J’ai toujours su que l’Enfer existait, dit Bertram.
[...] L’aumônier plissa les yeux dans la fumée de la pipe.
— L’Enfer et la vie ne sont pas si différents. »
Alors le sang ne suffit donc pas ?
« — Ce n’est que du sang. Vous en avez dû en voir en quantité, dans ce pays ? 
Reathel regarda le bandage du Français s’assombrir. 
— J’en ai vu un peu, admit-il. 
Le Français lissa son pantalon comme s’il était en train de se pomponner. 
— N’est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l’or. Que doit-on en penser ? Qu’un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n’est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

Pour celles et ceux qui aiment souffrir du froid, de la faim, ...
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

vendredi 6 juin 2025

Calle Malaga (Eacersall, Blondel)


[...] Une narration silencieuse.

De très beaux dessins et une colorisation grandiose : ce sont les images qui racontent l'histoire. Un court récit, comme une nouvelle, l'histoire d'un homme taiseux et solitaire qui erre comme un fantôme dans les rues d'une ville déserte, hors-saison.

❤️❤️❤️❤️❤️

Les auteurs, l'album (72 pages, 2025) :

Au scénario : Mark Eacersall qui vient de l'audio-visuel (comédien, cinéaste, et j'en passe), mais qui n'en est pas à son premier album.
Au dessin : James Blondel (né en 1997), qui en-dehors de la BD, est également prof de SVT. 
Tous les deux signent ce roman noir au soleil : Calle Málaga.
Enfant, le scénariste français Mark Eacersall a grandi dans le souvenir de l'atelier de son père qui, le dimanche, peignait d'après des cartes postales d'Espagne. De quoi alimenter son imagination puisqu'il nous invite, avec cet album, dans une station balnéaire hors-saison.
C'est le normand James Blondel qui signe les dessins et la remarquable colorisation de Calle Málaga.

♥ On aime vraiment beaucoup :

  Quelque part en Espagne, Calle Málaga s'étouffe sous les couleurs orangées du soleil, même si l'on est encore hors-saison. Dans cette ambiance de ville fantôme, erre un jeune homme solitaire. Son visage reste souvent dans l'ombre des éclairages somptueux de Blondel : l'homme seul est comme un spectre dans la ville déserte.
Le gars est un sombre taiseux et on devine bien sûr qu'il est en cavale, qu'il fuit la police et peut-être même ses complices. Sur le palier de son appartement, il fait la rencontre d'un personnage sympa, un petit gros jovial, un peu envahissant, qui va même l'emmener dans la sierra pour admirer les fleurs du printemps. 
 L'album est court, le récit également : s'il s'agissait d'un écrit on parlerait d'une nouvelle
Un personnage ou deux, le décor de la ville déserte, deux ou trois péripéties à peine suggérées, des souvenirs presque, et la chute. 
C'est remarquable d'autant que ce ne sont pas les bulles et les dialogues qui viennent envahir ces très belles planches. Mark Eacersall le dit lui-même : c'est « une narration silencieuse, où ce sont les images qui parlent ».
 Et puis il y a les planches de James Blondel : une ligne claire et bien nette magnifiée par une colorisation superbe. C'est sans hésitation, un des plus beaux albums qu'on ait vus cette année.
Alors qu'en reste-t-il une fois l'album refermé ? 
« Une nuit à la belle étoile ... avec un ami. ». Ah, voilà une belle conclusion.


Pour celles et ceux qui aiment les fleurs espagnoles.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Grand Angle (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

dimanche 1 juin 2025

Ravage (Ian Manook)


[...] Le trappeur fou de Rat River.

L'histoire incroyable mais 100% vraie de la traque du "trappeur fou de la Rat River" dans le grand nord Canadien, en 1932. Quand la furie des hommes défiait celle de la nature.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, le livre (319 pages, mai 2023) :

On connait bien désormais ici Ian Manook cet écrivain-voyageur, auteur de thrillers dits "ethniques", qui nous balade depuis une dizaine d'années vers diverses contrées exotiques, depuis la Mongolie de son Yeruldelgger jusqu'à son plus récent Krummavisur islandais.
Ian Manook c'est l'un des multiples visages de Patrick Manoukian, journaliste au look de Commandant Cousteau (il écrit également sous le pseudo de Roy Braverman pour des trucs plus américains).
En 2023, il avait publié ce Ravage qui était un peu passé en dessous de nos radars mais c'est sa dernière traque dans la toundra, Débâcle, qui nous l'a fait ressortir de sous la neige.

Le contexte :

 Si ce Ravage est un peu méconnu, il faut le réhabiliter rapidement : c'est peut-être bien le meilleur Manook à ce jour, vraiment.
Peut-être parce que l'auteur met en scène une histoire vraie : la traque en 1932 du trappeur fou de la Rat River par la Gendarmerie Royale Canadienne. Une immense chasse à l'homme qui mobilisa des dizaines de trappeurs et de policiers, des centaines de chiens, des dizaines de traîneaux et même un avion pendant presque deux mois de traque !
Tout ça pour un gars dont on ne connaîtra même pas le vrai nom. Jones peut-être.
Il en faut moins pour éveiller notre insatiable curiosité !

♥ On aime vraiment beaucoup :

 Dès le prologue, nous voici partis à fond de traîneau pour Aklavik, au pied des Monts Richardson qui marquent la frontière entre les Territoires du Nord-Ouest (Canada) et l'Alaska. Bref, au bout du monde.
Il ne faut que quelques pages à Manook pour nous emmitoufler dans nos fourrures et nous sangler sur le traîneau. C'est parti pour plusieurs semaines de traque, de neige, de raquettes, de blizzard et de chiens. 
De drame.
« [...] Les chiens comprennent le drame qui se joue. L’urgence aussi. Malgré la nuit et le froid, ils redoublent d’efforts. La température est tombée sous les cinquante degrés. Le blizzard souffle d’interminables rafales chargées de poudrin. Des cristaux abrasifs comme de la poussière de verre. Le traîneau file dans la nuit blanche de cette tempête qui n’en finit plus. »
Et ce ne sont là que les tout premiers mots du livre, les tout premiers moments d'une traque qui va durer sept semaines ! Une éternité pour ces hommes pris dans le froid, la neige, la glace et le blizzard.
 Mais quels sont donc les crimes abominables commis par « le trappeur fou de Rat River », quelle horreur a-t-il commise pour que la GRC lance après lui « onze hommes et soixante-trois chiens au total » et après quelques tentatives infructueuses, bientôt « six équipages, douze hommes et quarante-deux chiens », mais ça ne suffit toujours pas et il faudra encore « dix-huit hommes et une soixantaine de chiens »
Et cela ne fait que commencer, il en faudra toujours plus. 
Et même un avion de reconnaissance pour en finir !
« [...] À raison de cent vingt kilos de viande par jour pour les animaux et onze pour les hommes. Sept cents kilos de nourriture. C’est ce qu’il faudrait. Plus les équipements, les tentes, les raquettes, les armes, les munitions. Une expédition. »
« [...] Elle lui répond d’un triste mouvement de tête, comme s’ils allaient au-devant du désastre. »
Et au fait, ce crime terrible donc ? Ah, tenez-vous bien : « Il n’avait rien fait, ce Jones. Tu n’es même pas certain qu’il n’avait pas de permis de trappe. »
« [...] — Jones ne compte plus, Bauwen. Il s’est mis hors la loi en tirant sur un gendarme, tant pis pour lui. 
— Sur l’un des quatre gendarmes armés jusqu’aux dents qui ont essayé de forcer sa porte pour contrôler son permis de trappe ? 
— Ils avaient un mandat. 
— Oui, je sais. Ils avaient la force et la loi avec eux, mais regardez où cette histoire de permis nous a menés : huit équipages, une soixantaine de chiens, presque une douzaine d’hommes prêts à en découdre, inspecteur, pour un simple contrôle de routine ! »
 Très vite on devine qu'au-delà du récit épique d'une course folle dans le grand nord (un registre où excelle cet auteur), on devine que Manook s'est emparé de cette histoire car c'est celle d'une folie furieuse, celle d'hommes assoiffés de sang, de vengeance, aveuglés par le blizzard certes mais aussi et surtout par la colère, le comportement grégaire, l'appât du gain, « le courage des couards, l’hystérie de la horde ».
C'est un lieu commun que de dire que l'homme est un loup pour l'homme, mais en voici la démonstration implacable. Et malheureusement authentique, il faut le rappeler.
Et les loups, ça les trappeurs canadiens connaissent bien.
« [...] En meute, les hommes ne sont pas des loups. Ils ne respectent pas les consignes et la stratégie de l’alpha. Être en bande leur donne un courage malsain. Ce n’est pas une force organisée, mais un assemblage de violences individuelles. Walker n’aurait jamais dû prendre la tête d’une telle équipée. Il ne pourra rien contre la démesure de leur vengeance.
[...] — Regardez ce que vous avez fait de cette traque : trente hommes, soixante-dix chiens, un avion, contre un seul homme. À quoi ça sert ?
— À l’acculer quelque part pour l’arrêter. Je vous jure que je n’ai pas l’intention de l’abattre.
— Vous peut-être pas, mais vos hommes, eux, n’ont que ça en tête.
[...] — Jones ne se rendra pas, Hattaway. D’un obscur trappeur qui ne demandait rien à personne, nous avons fait un assassin de gendarme.
— La Gendarmerie royale n’a rien à se reprocher, s’indigne Hattaway.
— Bien sûr que si, réplique Walker, résigné. On l’a poussé à commettre la faute qui justifie notre acharnement.
Alors bien sûr, on sait dès le début que tout cela finira très mal.
« [...] — Je suppose que vous êtes fiers d’avoir abattu un homme dans ces conditions.
— Ce n’était pas un homme, ose Neville.
— Et qui était-il, alors ?
— C’était Jones, le trappeur fou de la Rat River. »
Certains furent même tentés d'admirer le courage tenace et la force prodigieuse de ce trappeur Jones qui, dans le froid, la peur, la neige, la faim, échappa pendant de longues semaines à des poursuivants nombreux et suréquipés ...

La curiosité du jour :

Comme toujours, on retrouve avec Manook, un amoureux des pépites de notre langue.
J'en ai relevé au moins deux ici.
D'abord ce curieux ravage du titre : un mot qui désigne les dégâts causés par les immenses troupeaux de plusieurs milliers de caribous pendant leur exode saisonnier. De quoi faire disparaître les traces d'un fuyard habile !
« [...] Loin devant eux, la plaine immaculée est labourée. Une rivière de neige piétinée, large d’une centaine de mètres. Et qui s’étend à perte de vue, au nord comme au sud. 
— Un ravage, dit Claudel dans un sourire. Le salopard ! »
Et puis cet hallali qui (dictionnaire à l'appui) n'a pas qu'une seule déclinaison :
« [...] C’est l’hallali courant d’un homme aux abois. Viendra l’hallali debout, quand il sera cerné de toutes parts, puis celui à terre, une fois qu’il sera tombé. »
Forcément on apprendra aussi beaucoup de choses sur les chiens de traîneau - c'est le côté "gentil/sympa" de cette terrible histoire - comme par exemple, à faire la différence entre les team dogs et les swing dogs !

Pour celles et ceux qui aiment la trace dans la neige.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 27 mai 2025

Bombay beach, Californie (Dominique Forma)


[...] Depuis longtemps il est nulle part.

Dominique Forma nous emmène visiter "ses" États-Unis : entre Los Angeles et Las Vegas, une virée déjantée (littéralement) dans les déserts perdus.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, le livre (272 pages, mai 2025) :

Dominique Forma n'est pas un inconnu : on lui doit, entre autres écrits, Albuquerque et Manaus.
Le bonhomme est né en région parisienne (en 1962) mais c'est un touche à tout qui est parti de bonne heure aux US pour faire dans la musique et dans le cinéma. Sa carrière littéraire viendra sur le tard.
Quand il décide de nous inviter à Bombay beach, Californie, il est donc chez lui ou presque.

Le canevas et les personnages :

Les courts récits de Dominique Forma sont souvent des histoires de personnages et de personnages en voyage, en dérive ou même en cavale.
Ce bouquin-ci coule de la même plume : voici l'histoire d'un couple en fuite. Un récit en plusieurs temps.
➔ Un prologue pour commencer, comme un pré-générique au cinéma, c'est dans le ton, on est en Amérique et l'auteur est du métier.
On y découvre Louis et Jane, deux riches et beaux entrepreneurs à Vancouver au Canada.
Pour gagner toujours plus de fric, ils se lancent dans le financement d'un chercheur et de sa trouvaille prometteuse : voilà l'occasion pour l'auteur de brocarder ce milieu très branché des startups où prospèrent incubateurs et spéculateurs. 
Mais la super trouvaille part en sucette, Louis et Jane perdent leur mise, leur réputation et tout le reste. Ils doivent prendre la fuite : direction le sud. Fin du prologue.
« [...] Jane a préparé deux valises. Elle éteint l’électricité, coupe les arrivées d’eau, dépose quelques billets pour le loyer. Louis ne parvient pas à se décider :
– Aller où ?
– Fuir. Tu ne comprends pas ?
– Si…je comprends.
– Non, tu ne comprends rien. Fuir car il n’existe pas de solution plus raisonnable. »
➔ Première saison du bouquin : ils sont arrivés dans les déserts de Californie et Jane se dit que tant qu'à refaire sa vie, autant la refaire seule. Louis se retrouve donc planté tout seul au bord du lac de Salton Sea (une sorte de Mer d'Aral US).
N'en disons pas plus, mais la dérive de Louis en plein désert, à Bombay beach, avec quelques cabanes où se retrouvent quelques éclopés en dehors du monde, des 'misfits', au bord du lac trop salé et trop pollué, est sans doute le meilleur moment du bouquin, le plus dépaysant en tout cas.
« [...] On ne regarde pas la télévision à Bombay, on gère sa journée comme on l’entend, on consacre donc beaucoup de temps à ne rien faire, à réfléchir, à échafauder des théories, à contempler ses ongles de pied pousser et s’intéresser à ses voisins. C’est un comble pour une communauté de réfractaires à la vie en société , éparpillée sur un bout de désert pollué, que de se passionner pour les secrets des autres. »
➔ Deuxième saison du récit : on dit souvent qu'il faut suivre l'argent ou suivre la femme. Dominique Forma s'est dit que tant qu'à faire, on allait suivre les deux. Dix ans plus tard, on retrouve Louis et Jane entre Las Vegas et Los Angeles. L'argent toujours : tous deux fricotent chacun de son côté avec des gens peu recommandables. Casinos, immobilier, blanchiment, ... La rencontre des ex-amoureux ne va pas se faire autour d'un dîner aux chandelles. 
Tout cela va forcément mal finir. En fait, on le sait depuis le début, depuis Vancouver.
Cette deuxième partie est peut-être moins prenante, en tout cas plus convenue.
➔ Ah, et puis j'allais oublier le final ! Je n'en dirais rien bien sûr mais sache, lecteur, que Dominique Forma t'a réservé une surprise et qu'il te faudrait être très très perspicace pour la voir venir (et ce ne fut pas mon cas) !

Et puis d'autres personnages, comme l'auteur sait si bien les dessiner. On n'en citera qu'un ou deux : comme Internet Joe, qui ne fait payer le café que si l'on se sert d'internet, « il a le geste lent, élégant, il fonctionne comme un minuscule reptile qui, pour vivre dans le désert, s’économise ».
ou encore Bubble Bridgid, « la soixantaine amortie, le corps affaissé, les traits épais » mais qui « conserve toutefois la réputation d’une fille ayant chaud aux fesses. Elle aime raconter ses escapades sexuelles par le détail ».
Et puis bien sûr des patrons de casinos et d'hôtels, plus moins décrépits (les patrons et les hôtels), et même des voyous de la mafia arménienne ou de gangs blacks. Dominique Forma nous fait visiter son Amérique à lui.

♥ On aime :

 On aime d'abord le style de Dominique Forma. Une prose sèche et nerveuse. Une prose qui prend un tout petit peu d’embonpoint au fil du temps, avec l'âge.
D'habitude ses romans sont presque des nouvelles, des formats très courts, façon "novella". Celui-ci est un peu plus long (à peine) car l'écrivain a voulu nous partager différents aspects de 'ses' États-Unis dans un récit composite.
 On aime aussi les personnages de Dominique Forma. Des ni bons ni mauvais, des qui vont naviguer de trahison en galère. Ce sont aussi des témoins d'une époque et de ses événements : ce sera encore le cas encore ici.
 Et puis on aime les histoires de Dominique Forma car c'est un sacré conteur. Sa prose est sèche, ses bouquins sont courts : il n'a pas de temps à perdre pour nous peindre en quelques lignes un personnage, une ambiance, un décor, et il le fait vite et bien, comme on le fait dans le cinéma.
 Alors attention lecteur, une fois le départ donné à Vancouver, il va te falloir suivre Louis et Jane à toute allure jusque dans les déserts du Nevada et de la Californie : prévois quelques heures sans lâcher le bouquin ni le volant, et une bouteille d'eau.
« [...] Piloter le buggy dans le noir absolu est la seule chance de semer le 4 × 4. C’est impossible, c’est suicidaire, aussi dangereux qu’à l’aube de ces matins d’antan lorsque Louis conduisait les yeux fermés durant neuf longues secondes. Le bolide sur pneus larges fend la nuit, sans repères, sans notion de ce que la piste présente comme dangers. »

La curiosité du jour :

Les lieux que nous fait visiter Dominique Forma sont de vrais endroits (enfin, si l'on peut dire).
Des coins perdus au fin fond du désert. Et les étasuniens ont même un nom pour ça : des census-designated place (CDP), des lieux-dits comme on pouvait dire chez nous, qui ne sont rattachés à aucune municipalité, aucun comté. Bombay Beach ou Sandy Valley sont des lieux bien réels mais qui ne sont identifiés que pour le recensement (census), sans aucune autre administration.
« [...] Une localité qui n’a ni noms de rues, ni numéros, ni taxes à verser à l’État, ni poste municipale, ni police, ni magasins, ni école, ni certificats de propriété foncière, un lieu qui n’a aucune existence légale.
[...] Sandy Valley existe sans exister, ce lieu n’est pas répertorié administrativement par l’État du Nevada. Il n’y ni maire, ni policier, ni pompier, ni distribution de courrier. Ici vivent ceux qui veulent oublier le monde. »
On est d'accord, il n'y a pas de meilleur endroit pour situer une bonne histoire.

Pour celles et ceux qui aiment le désert américain.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP). 
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 23 mai 2025

Ennemies publiques (Hannah Deitch)


[...] J’ai fui la scène de crime.

Un road-novel avec des héroïnes que l'on dirait héritières de Thelma et Louise.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (400 pages, mai 2025) :

L'américaine Hannah Deitch vit à Los Angeles et nous offre là son premier roman : Ennemies publiques.
Un road-novel emballé et emballant.
La traduction de l'anglais (US) est de Cindy Colin-Kapen.

Le canevas et les personnages :

Ah, les personnages ! Tout est là ou presque.
Voici l'histoire d'une cavale, le road-novel de deux femmes qu'il est facile de dépeindre comme les héritières de Thelma et Louise (et non pas comme celles de Charles Manson comme vont le faire les journaux et la police, pfff !). 
On pourrait même plutôt les appeler « Bonnie et Bonnie. Pas de Clyde en vue. »
Evie - c'est elle qui raconte l'histoire à la première personne - Evie est une étudiante brillante qui vivote en donnant des cours particuliers à des adolescents-gosses de riches (coach pour le SAT - Scholastic Assessment Test - l'examen d'entrée aux universités US, ce fut d'ailleurs le premier job de l'auteure).
En arrivant chez la famille Victor pour le cours de la jeune Serena, Evie découvre les cadavres salement mutilés des parents. 
Ça tourne vite assez mal, Evie s'enfuit en emmenant avec elle une autre jeune femme qu'elle a découverte enfermée et ligotée dans un placard : visiblement les Victor avaient une vie cachée ?!
Voici donc Evie et la jeune femme mutique - on apprendra beaucoup plus tard qui elle est et ce qu'elle faisait dans le placard - Evie et la jeune femme mutique en fuite sur les routes US avec toutes les polices à leurs trousses.
« [...] Un avenir de fugitive, à me nourrir de conserves froides dans des chambres d’hôtel sordides avec pour seule compagnie cette étrangère mutique et méfiante que j’avais trouvée attachée dans leur maison. »

♥ On aime :

 Le bouquin ne commence pas trop bien, avec des petites phrases qui semblent un peu trop taillées pour le marketing. 
« [...] J’ai été une meurtrière célèbre, à une époque. J’ai assassiné une famille entière de gens très riches, façon Charles Manson, et j’ai fui la scène de crime. »
C'est Evie qui nous présente en détail sa situation, la trentaine, diplômée de tout et de rien, amère et désabusée, le rêve américain complètement en panne. C'est très moderne, très "je", très "jeunesse américaine", donc un peu éloigné de notre culture. Ça ratisse large mais on se dit qu'il faut tout de même persévérer quelques pages.
Heureusement le récit trouve bien vite son rythme, complètement emporté par la cavale infernale des deux jeunes femmes.
 Et bêtement, le lecteur se retrouve emporté lui-aussi. Happé, captivé, impossible de lâcher le bouquin. On est à fond, on dévore les kilomètres de ce road-trip, ces deux femmes crèvent l'écran, traversent les US de long en large, tantôt on accélère pour en savoir plus et plus vite, tantôt on freine, en vain, pour que le film ne finisse jamais.
Pour son premier roman, Hannah Deitch a vraiment réussi un joli coup avec ce couple d'héroïnes : Evie et l'autre femme, "cette étrangère mutique et méfiante".
C'est avec émotion que le lecteur va suivre leurs approches, leur rapprochement, leurs sentiments, leurs émois (oui, oui).
« [...] Elle s’efforçait de paraître distante, mais elle avait surtout l’air timide. J’aimais bien l’idée d’avoir cet effet sur elle. »
« [...] La femme s’est penchée pour me prendre la main. Elle a fait glisser son doigt sur ma paume et mon corps s’est tendu comme une peau de tambour. J’ai fini par comprendre qu’elle traçait des lettres pour que je les lise. »
« [...] J’ai failli ne pas remarquer qu’elle avait parlé. « Je murmurais des choses, a-t-elle poursuivi. En secret. Quand tu partais nous acheter à manger. Dans la baignoire, la première nuit. 
– Tu t’entraînais à…parler ? 
– Oui. Je voulais être sûre d’en être encore capable. Ma voix me paraissait…étrange. »
C'est avec angoisse que le lecteur va suivre leur cavale, leurs mésaventures, leur fuite, leurs déboires.
« [...] J’étais exténuée. J’avais passé la journée à conduire, dans un état de vigilance constante. Je ne m’imaginais pas retourner dans la voiture, dans la nuit, pour rejoindre un monde peuplé de flics et d’US Marshals, d’agents du FBI et de réceptionnistes d’hôtel. C’était un miracle que nous n’ayons pas encore été arrêtées. »
Alors, oui, ça palpite.
 Et puis c'est quand même un thriller ! Alors que fait la police ? Que s'est-il réellement passé dans la maison des Victor avant que Evie ne découvre les cadavres ? Que faisait "cette étrangère mutique et méfiante" enfermée et attachée dans la maison ?
 Oh ce roman n'est peut-être pas exempt de quelques défauts de jeunesse (jeunesse du récit comme des personnages). Quelques chapitres se perdent parfois dans les introspections de Evie et Hannah Deitch semble hésiter entre une belle romance amoureuse et une critique très acide d'un rêve américain qui tourne au cauchemar.
Mais ce n'est là que le premier roman d'une auteure qui est indéniablement "à suivre" : sa plume ne peut que se bonifier avec la maturité.

Pour celles et ceux qui aiment les road-movies.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Sonatine (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 2 décembre 2024

Le prêtre et le braconnier (Benjamin Myers)


[...] Amen, dit le prêtre.

La campagne britannique n'est pas toujours riante : la voici qui sert de décor à un conte noir aux accents gothiques, une scène de chasse où le gibier est une jeune femme et le chasseur un prêtre diabolique.
Mais ce sera un tableau plus proche de Jérôme Bosch que de John Constable.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (288 pages, octobre 2024, 2014 en VO) :

L'anglais Benjamin Myers n'en est pas à son coup d'essai et semble s'être fait une spécialité de romans noirs qui prennent place dans la campagne britannique.
On le découvre ici avec sa toute dernière histoire traduite en français : Le prêtre et le braconnier.
Ça s'appelle Beastings en VO : tout un programme pour cette traque lugubre dans un décor vénéneux (comme les champignons), aux couleurs de la fin sinon du monde, du moins de l'humanité.

Les personnages :

Ils n'ont pas de nom : la jeune fille, le bébé, le prêtre et le braconnier, voici les protagonistes de la chasse à la femme qui est lancée dans les landes de Cumbrie, aux frontières de l'Ecosse.

Le canevas :

La jeune fille, sans doute muette et un peu simplette, s'enfuit de la maison où elle avait été placée par le curé qui gère un orphelinat. Dans sa fuite, elle emporte avec elle le bébé de la famille.
On devine un passé lourd de maltraitances (très lourd) : le prêtre est connu pour être un peu trop proche de ses brebis.
Le père de famille demande au curé de lui ramener son enfant. Le berger entend bien récupérer la brebis égarée de son cheptel et, pour la traquer dans les landes, il va se faire aider par un braconnier.
[...] Je retrouverai votre enfant monsieur Hinckley. Et je retrouverai la fille mais dans quel état je ne saurais le dire. Morts ou vifs ce sera la volonté de Dieu.
Une chasse à la femme qui va durer plus longtemps que ne le pensait le braconnier ...
[...] Ça fait des jours qu’on est partis. Qu’on crève à moitié de faim et qu’on sent mauvais. Tout ça pour une petite idiote qui n’est pas aussi idiote qu’elle y paraît.
Mais le prêtre est tenace et s'obstine dans sa traque.
[...] Impressionné par la rapidité et l’endurance du Prêtre. Cet homme semblait doué d’une volonté surnaturelle. Mû par une force intérieure. Dieu supposa le Braconnier.
Dieu ... et peut-être aussi un peu de coke. Pour aider.
Le dénouement sera à la hauteur de cette traque “infernale” (au sens propre du terme) : les banshees, créatures mythologiques celtes, seront même invoquées ...

♥ On aime un peu :

 Benjamin Myers fait preuve d'une écriture saisissante, ses phrases courtes et brutales, dépourvues de virgules, dessinent une prose aux accents gothiques, aussi rugueuse que la laine épaisse dont il faut se vêtir dans ces terres froides et humides. 
Ça gratte et ça démange : on a les pieds dans la gadoue, on est mouillé, on a froid, on bouffe ce qu'on peut, les conserves à même la boîte, on fait ses besoins quand on peut, on se lave encore moins souvent, on crève de soif et de faim, on sue et on pue, on souffre et on survit ... 
Voilà une écriture au plus près des corps et de la terre, servie par une belle traduction de Clément Baude : une prose qui rappelle parfois celle de Terres promises de Bénédicte Dupré la Tour, paru cette automne également.
Ici les protagonistes n'ont même pas de nom, peut-être parce que le véritable personnage de ce roman pourrait bien être la campagne anglaise elle-même, encore plus sauvage que ceux qui l'habitent.
 La violence est très présente, fortement ressentie mais, paradoxalement elle n'est qu'à peine évoquée : on devine, plus qu'on apprend, le passé terrible de la jeune fille, un calvaire indicible, ce qui nous laisse imaginer le pire.
Et même pour le dénouement, le lecteur n'arrivera que trop tard, condamné à deviner ce qui a bien pu se passer ... 
On est finalement terrifié, non pas par ce que nous décrit Benjamin Myers, mais par ce qu'il nous donne à imaginer. Voilà un auteur bien retors.
 Les esprits chagrins pourront regretter que les personnages soient proches de la caricature. C'est plus un conte, une fable, qu'un véritable roman noir. Comme si l'auteur voulait préserver son lecteur et instaurer une distance salutaire avec cette sinistre histoire.

Pour celles et ceux qui aiment les femmes plus que les prêtres.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Seuil/Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

lundi 21 octobre 2024

Indio (Cesare Battisti)


[...] Réécrire l’histoire de la conquête du Brésil.

Un roman à l'ambiance singulière (et réussie), dans un village perdu au bord des lagunes atlantiques au sud de São Paulo, où l'ex des Brigades Rouges italiennes se fait écrivain voyageur et revisite l'histoire de la conquête du Brésil.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (256 pages, avril 2020) :

Cesare Battisti (oui, "LE" Cesare Battisti, il n'y en n'a qu'un, celui des Années de plomb italiennes) fut aussi écrivain.
Au cours de sa longue cavale pour échapper à l'extradition vers l'Italie, il passe plusieurs années au Brésil : c'est là-bas que prend place Indio, un roman original qui se démarque des polars habituels de cet auteur sulfureux devenu écrivain voyageur.
Un bouquin étrange, inclassable, quelque part entre histoire à énigme et roman d'aventure.

Le canevas :

Le Gringo arrive à Cananéia (au sud de São Paulo) pour l'enterrement d'un ami qu'il a finalement peu connu : Indio Fernandes Pessoa, qui serait mort noyé dans un accident de plongée. Que cherchait Indio ? Un trésor englouti ?
Le pêcheur Preto connaissait bien Indio mais il meurt également, et lui c'est clairement un assassinat.
Le Gringo hérite d'un tas de paperasse abandonnées par Indio : il était sur les traces des premiers explorateurs européens, Barberousse et le Bacharel, débarqués bien avant les soutanes de l'histoire officielle de l'Église et des couronnes catholiques.
Mais est-ce qu'aujourd'hui on assassine encore pour de vieilles légendes ?
À la faveur des manuscrits laissés par Indio, quelques chapitres nous envoient promener dans un XV° siècle qui serait celui d'un Aguirre avant que la colère de Dieu ne s'abattent sur les indiens, "bien avant que vos prêtres plantent leurs croix sur nos terres et leurs épieux dans nos poitrines".

Les personnages :

Il y a là le Gringo : on ne connaîtra pas son nom, peut-être s'appelle-t-il Battisti, c'est lui qui vient à Cananéia poser ses questions de gringo à toute une galerie de personnages aussi excentriques que baroques, chacun plus singulier que le précédent.
[...] Tu vis à côté de la plaque. Tu ne te demandes pas pourquoi cet Indio vient justement te chercher avant de venir crever ici ; ensuite, tu débarques après des années et te promènes dans Cananéia comme un touriste quelconque. Tout en posant des questions qui tuent.
Indio Fernandes Pessoa : un personnage mystérieux, tout à la fois artiste, cycliste et plongeur ; c'est après lui que court le Gringo pour éclaircir les circonstances de sa noyade.
Baiano, le Bahianais : un ami commun, un Nordestino, c'est lui qui hébergeait Indio.
Preto : un pêcheur qui connaissait Indio mais qui disparaît peu après lui.
Taio : une mystérieuse jeune femme guarani.
Et puis surtout, le fameux Mestre Cosme Fernandes dit le Bacharel, qui débarqua en ces lieux vers 1494 avec son ami le navigateur Hayreddin Barberousse : quand "le savoir d’un scientifique juif portugais rencontre l’ambition d’un amiral aventurier ottoman".

♥ On aime :

 Dès les premières pages, dans ce village de Cananéia perdu dans les lagunes de l'Atlantique, au sud de São Paulo, Battisti arrive à nous envelopper d'une langueur tropicale, paisible et nonchalante, dans une ambiance de bout du monde, une escale de fin de voyage à la Kerouac. 
Ici on prend tout son temps, on ne répond pas souvent aux questions, ou alors peut-être plus tard, quelques pages plus loin.
Le village, surnommé Kilomètre zéro, est considéré comme le point de départ de la colonisation brésilienne, car c'est là que les premiers Européens auraient débarqué.
 Et puis au détour d'un chapitre, le récit s'empare de vraies-fausses légendes pour devenir roman d'aventures et nous conter celles du fameux Bacharel et de l'amiral Barberousse qui auraient donc débarqué ici bien avant les conquistadors et les évangélistes des églises et des couronnes catholiques : "le savoir d’un scientifique juif portugais" et "l’ambition d’un amiral aventurier ottoman" auraient de quoi bouleverser l'histoire officielle.
Mais "on ne tue pas un homme parce qu’il prétend réécrire l’histoire de la conquête du Brésil. Tu ne penses pas ?".
 Ainsi ira le roman, entre aventures historiques (celles de Bacharel et de Barberousse), intrigue à énigme (les morts d'Indio et de Preto) et divagations au bord de la lagune (Gringo, Baiano, Taio et d'autres). Curieusement cette sauce improbable réussit à prendre et s'avère goûteuse : le cuistot n'est pas manchot et la magie du lieu doit y être aussi pour quelque chose.

Pour celles et ceux qui aiment les cartes au trésor.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mercredi 31 janvier 2024

The old man (Thomas Perry)


[...] Un vieil homme avec deux chiens.

●   L'auteur, le livre (350 pages, 2024, 2017 en VO) :

On ne connaissait pas jusqu'ici l'américain Thomas Perry auteur de polars et scénariste.
Voici The old man qui fut adapté en série télé (avec Jeff Bridges dans le rôle principal).

●   On aime un peu :

❤️ On aime bien ce thriller qui aurait pu s'intituler "La cavale pour les nuls" car c'est un véritable manuel du parfait fuyard qui nous est proposé. Sous son apparence d'aimable retraité, le héros Dan Chase s'avère, quelque part entre DGSE et CIA, un redoutable agent secret en fuite qui a soigneusement et méthodiquement organisé sa "retraite".
Sa devise :
[...] La plupart des gens qui ne croient pas aux coïncidences sont encore en vie. Et ce n’est pas une coïncidence.
😕 Le grincheux aime moins les dialogues qu'il a trouvé un peu froids ou mécaniques et plus descriptifs ou explicatifs que vraiment révélateurs des personnages. Des personnages qui sont d'ailleurs un peu superficiels et stéréotypés comme ce Dan Chase, héros peu crédible car trop infatigable et trop invincible, mais c'est le propre des héros, non ?
Paradoxalement, c'est le personnage de l'un de ses poursuivants qui lui a semblé le plus fouillé, le plus humain.

●   L'intrigue :

Dan Chase est aujourd'hui un veuf retraité qui promène ses deux chiens.
[...] Un vieil homme avec deux chiens n’avait aucune raison d’attirer l’attention sur lui.
Mais son lointain passé est beaucoup plus sombre puisqu'il travaillait à l'époque pour quelque organisme qui ressemble fort à la CIA. 
Une opération en Lybie qui s'est terminée comme bien souvent en eau de boudin : Dan doit livrer quelques subsides aux rebelles anti-Kadhafi, tout cela part en sucette et Dan se retrouve seul, lâché par sa hiérarchie (le gouvernement niera avoir eu ...) et avec les millions "sur les bras" ...
Il était soudain devenu "quelqu’un qui avait eu la mauvaise idée de voler plusieurs millions de dollars appartenant aux services de renseignement du gouvernement des États-Unis".
En homme bien avisé, Dan fit prospérer le magot et s'en servit pour se construire une nouvelle vie sous une fausse identité.
Mais voilà que quarante ans après, le passé se rappelle à son bon souvenir : des chasseurs sont sur ses traces ...
[...] À l’époque de son installation à Norwich, il multipliait les précautions, mais il avait fini par baisser la garde à mesure que passaient les années.
[...] D’un autre côté, il savait que le jour venu, le danger se présenterait de façon aussi anodine et ténue. Quelqu’un dont il ne savait rien s’intéresserait brusquement à lui d’un peu trop près et l’affrontement qui suivrait serait aussi soudain que brutal.
[...] Il guettait les ailerons noirs au large, dans l’espoir de repérer un banc d’orques. Il n’y était jamais parvenu jusque-là, mais il finirait bien par y arriver. Armitage était aussi patient qu’attentif. Surtout, il connaissait à merveille les mœurs des prédateurs et savait que ceux-ci se manifestaient toujours quand on se lassait de les surveiller.

Pour celles et ceux qui aiment les cavales.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions de l'Archipel.

vendredi 9 septembre 2022

Ce qui reste de candeur (Thierry Brun)

[...] Cette fille allait me causer les pires ennuis.

On ne connaissait pas encore Thierry Brun que l'on découvre ici avec un excellent roman noir : Ce qui reste de candeur.
L'intrigue nous plonge dans le Minervois, au pied de la Montagne Noire où se planque Thomas Boral, ancien homme de main d'un grand truand en cavale, nouveau repenti qui doit témoigner bientôt au procès de son ancien patron.
[...] Se demander à chaque instant qui marchait dans son dos n’avait rien de reposant.
[...] Dans le réfrigérateur de quoi subvenir à mes besoins pour une semaine : anisette, sirop d’orgeat et des glaçons.
Reclus dans le Haut Languedoc, Boral fait profil bas, coincé entre le flic parisien qui le tient en laisse jusqu'au procès et le gendarme local qui ne voit pas d'un très bon œil ce genre de touriste.
Et comme dans tout bon roman noir qui se respecte, fatalité oblige, le diable s'habille en jupette ...
[...] Je n’en croyais pas mes yeux. Elle n’était pas plus belle que d’autres femmes, mais elle dégageait un érotisme forcené, une espèce de pouvoir d’attraction hors normes. Ça tenait du prodige, de l’envoûtement. Je baissai la tête.
[...] Je me retournai de mon côté du lit pour m’asseoir au bord. 
— Rentre chez toi. 
— Je t’en prie. On ne peut rien y faire, tu m’entends.
[...] Comment avais-je pu me fourrer dans cette histoire ? Qu’est-ce qui chez moi m’entraînait toujours vers les ennuis ?
C'est court, sec, nerveux comme une rando dans la garrigue et derrière un scénario d'apparence simpliste, notre vision des personnages va évoluer au fil des pages, au fil d'un petit noir bien serré.

Pour celles et ceux qui aiment les emmerdements.
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dimanche 12 décembre 2021

BD : Zaï zaï zaï zaï


[...] Vous avez la carte du magasin ?

La tournée du spectacle monté par Paul Moulin (on vient de le voir et c'est une adaptation difficile mais sympa et très vivante) est l'occasion de ressortir de nos étagères la BD de Fabcaro (aka Fabrice Caro) : Zaï zaï zaï zaï.
Il y a même un film qui va sortir en février 2022 avec Jean-Paul Rouvre !
L'album date lui de 2015 mais n'a pas pris une ride, bien au contraire ! 
Cette histoire farfelue (mais en apparence seulement) résonne d'autant plus fort dans notre monde d'après, comme l'on dit désormais.
Le scénario absurde part d'un fait divers : un jeune homme se retrouve à la caisse d'un supermarché en ayant oublié sa carte de fidélité ...
Les vigiles interviennent, le jeune homme s'enfuit et c'est la cavale, la Une des journaux télévisés, la psychose dans les rues, ...
Fabcaro épingle pas mal de travers de notre société bien pensante et de consommation : le trait est féroce, décalé, percutant, très actuel, dérangeant et politiquement incorrect.
Et chacun en prend pour son grade : les flics et les journalistes, les profs et les complotistes (oui, déjà en 2015), les ados rebelles et les vieux cons, les bobos et même Monsieur et Madame Toutlemonde (c'est à dire vous et moi).
Bref, ça fait du bien.
[...] - Voilà, hier je suis allé faire les courses, j'ai utilisé ma carte et ...
nous ne sommes plus qu'à 37 points de l'appareil à raclette !
- Ooooh Stéphane ! Parfois j'ai peur que tout cela ne soit qu'un rêve.
- Mon amour je t'aime tant.


Pour celles et ceux qui aiment les cartes de fidélité.
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vendredi 12 février 2021

Du sable dans la bouche (Hervé Le Corre)

[...] Il n’y a rien de pire que la mort qu’on aurait pu éviter.

C'est la découverte récente du bordelais Yan Lespoux qui nous a aiguillonné pour (re)lire son compatriote Hervé le Corre.
On débute la série avec Du sable dans la bouche, sorti initialement en 1993 (avec une édition révisée en 2013).
Un bon choix qui nous emmène de Bordeaux au pied des Pyrénées, au cœur du pays basque puisque d'autonomistes il sera question ...
Fin 90, alors que gronde le bruit des bombes en Irak, un commando basque franchit la frontière pour venir faire sauter quelques explosifs le long des côtes françaises.
À leurs trousses, un tueur venu d'Espagne, un tueur qui n'aime pas les femmes.
[...] Madrid nie, et a toujours nié avoir engagé des tueurs.
[...] – J’étais plutôt content de le savoir loin, vous savez. Les types qui maltraitent les filles, on n’aime pas trop ça. 
– Il a même failli en tuer deux, précisa Garcia.
Côté français, les différents services de police sont sur les dents après les premières bombinettes et la mort d'un gendarme.
On suivra la cavale des survivants du commando depuis la Gironde jusqu'au piémont. 
Un grain de sable viendra saboter les opérations et tout ça finira pas très bien, mais ça on s'en doute évidemment.
[...] – Vous jouerez le rôle du grain de sable. 
– Ça se piétine, un grain de sable. C’est même fait pour ça. 
– Vous manquez singulièrement d’imagination, pour quelqu’un d’aussi intelligent. Un grain de sable dans une mécanique aussi précise que ce genre d’intervention en devient la pièce maîtresse.
Quelques années plus tard, la vengeance d'une femme viendra ouvrir et refermer cette histoire.
[...] Mathilde marche dans les rues de Bordeaux. Elle est sortie de prison et elle boite.
Le court récit (quelques 150 pages) est sec et serré comme un expresso bien noir, et belle surprise, les femmes y tiennent des rôles de choix comme dans la tragédie d'Antigone habilement convoquée ici.
La prose d'Hervé Le Corre y est remarquable de précision et de maîtrise.
Sur les mêmes thèmes, on pourra relire le bouquin de Marin Ledun, un peu plus politique.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires qui finissent mal en général.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 22 novembre 2020

Albuquerque (Dominique Forma)

[...] So long, Albuquerque !

Après Manaus, on retrouve le français Dominique Forma et un de ses petits bouquins dont il a le secret : Albuquerque.
160 petites pages, à peine plus qu'une nouvelle pour une autre histoire de cavale, une autre histoire de petites gens.
Cette fois-ci le décor sera celui des routes US, la 66 et d'autres : Forma a longtemps vécu à LA.
Planqué au Nouveau-Mexique, Jamie s'est refait une petite vie sous couvert du programme fédéral de protection des témoins.
Il a pris quinze kilos de trop, n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été et son couple avec Jackie bat de l'aile.
Mais un beau matin, ses anciens complices le retrouvent ...
[...] Qui a jamais vu une vengeance s'abattre une décennie plus tard sur un type devenu gardien de parking ? Albuquerque n'est pas Medellin ou Juarez.
[...] De mémoire d'homme, on n'a jamais vu ça à Albuquerque. D'ailleurs personne ne le verra ; on ne déambule pas à l'angle de Cooper Avenue et de Fifth Street si tôt le matin. Le quartier est encore désert.
Jamie n'a pas le temps de faire sa valise, à peine celui de prendre la fuite avec sa femme, bien obligée de le suivre.
[...] Il ouvre le congélateur - un grand modèle horizontal s'ouvrant par le haut - et y dépose le cadavre. 
Il referme le congélateur.
- So long, Albuquerque !
On partagera avec eux quelques heures de cavale le long des routes US. 
On nous laissera deviner comment tout cela a commencé mais à peine entrevoir comment tout cela va finir : Dominique Forma est un habile faiseur de dernier chapitre en ligne de fuite.
Sa prose, sèche et précise, fait mouche à chaque page, entre humour ravageur et tendresse pour ses personnages.
[...] Sa télé de poche a cessé de fonctionner en septembre dernier, deux jours avant que les tours jumelles de Manhattan ne partent en fumé. Jamie n'avait rien remarqué. Il avait passé le 11 septembre à se gaver de biscuits scandinaves qu'il adore pour compenser la mort soudaine de son poste de télévision. Il est le seul américain à ne pas voir assisté en direct à cette spectaculaire déclaration de guerre.
Dominique Forma me fait penser à un autre grand auteur de roman noir : Frédéric H. Fajardie et me donne envie de le relire.
Pour celles et ceux qui aiment les cavales.
D’autres avis sur Babelio.

dimanche 21 octobre 2018

Rouge parallèle (Stéphane Keller)


[...] Il ne rate jamais sa cible.

On était parti sur la lancée de Frédéric Paulin, histoire de remonter un peu plus loin dans l'Histoire de l'Algérie, jusqu'aux années de l'OAS après-guerre.
Certes il sera ici encore question de barbouzes et d'officines obscures qui œuvrent dans l'ombre, mais avec son Rouge parallèleStéphane Keller va nous emmener bien loin d'Alger, jusqu'à Dallas, précisément un certain vendredi de novembre 1963.
Stéphane Keller n'est pas scénariste pour rien et son bouquin, mené tambour battant, va nous emmener dans une drôle de cavale sur les pas d'un ex-OAS, tireur d'élite réputé dont les talents sont fort prisés ... (lui, au moins n'aurait pas foiré l'attentat du Petit Clamart).
[...] Faire appel à Jourdan, le tireur d’élite, qui aurait été si précieux au Petit-Clamart quand tous ces abrutis avaient tiré en dépit du bon sens, ratant la vieille baderne, sa femme, son gendre, le terne de Boissieu, le chauffeur… Lui, s’il avait été là… Il n’aurait pas raté sa cible, il ne rate jamais sa cible…
Ce qui aurait pu facilement n'être qu'un roman de gare de plus mettant en scène une énième version du complot contre JFK, s'avère finalement un excellent roman d'action à l'écriture fluide et efficace et à l'intrigue rondement menée, sans aucun temps mort.
On se laisse facilement prendre au jeu de cette presque crédible version de l'attentat et on plonge avec plaisir dans cette reconstitution soignée des années 60.

Pour celles et ceux qui aiment les tireurs d'élite.
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jeudi 18 octobre 2018

La guerre est une ruse (Frédéric Paulin)


[...] Ce lien contre nature entre militaires et islamistes.

Oh nous voilà tout près du coup de cœur avec La guerre est une ruse, roman de Frédéric Paulin qui nous donne à découvrir les coulisses d'une Histoire qui nous est si proche et si méconnue : l'Algérie des années 90.
Les islamistes du FIS ont été à deux doigts de prendre le pouvoir, les dissidents du GIA ont pris le maquis, les barbouzes déclarent ouverte la chasse aux barbus.
Et, question guerre civile, les militaires algériens ont été à bonne école ...
Tout cela va nous mener quelques années plus tard jusqu'à l'attentat de la station Saint-Michel de 1995 et la cavale de Khaled Kelkal dans la région lyonnaise.
Frédéric Paulin a décidé qu'on se coucherait moins bête après la lecture de son bouquin et nous fait visiter les coulisses de ces événements, leur enchaînement terrible et inexorable, l'aveuglement des uns et la cécité des autres, les compromissions des pouvoirs français et algérien (Charles Pasqua en prend pour son grade).
Des deux côtés de la Grande Bleue, les barbouzes jouent avec le feu et font le jeu des barbus.
Il faut s'accrocher un peu au début face à l'enchevêtrement des différents groupuscules et officines (DGSE, DRS, FIS, GIA, ...) mais on peut faire confiance à l'auteur pour ne jamais perdre son lecteur en chemin, pour expliquer encore et encore : sans aucune arrogance érudite, Frédéric Paulin fait preuve de pédagogie et nous éclaire le côté obscur avec intelligence et sans manichéisme facile.
Il nous suffit de se laisser guider par les personnages et une intrigue bien ficelée au suspense garanti, même si l'on connait la triste fin de cet épisode.
Episode, car il s'agit du premier tome d'une trilogie : espérons que la suite sera à la hauteur de ce coup de maître.
[...] Ce lien contre nature entre militaires et islamistes engendrera inévitablement le grand bordel. Le grand bordel, comprendre l’importation des problèmes algériens en France.
[...] Les hommes qui tiennent l’Algérie ont besoin que le chaos s’étende pour légitimer leur pouvoir.

Pour celles et ceux qui aiment les barbouzes.
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lundi 14 novembre 2016

L'archipel d'une autre vie (Andreï Makine)


[...] Que faisions-nous là-bas ? Nous y vivions.

    L'auteur, le livre (288 pages, 2016) :

Voilà bien longtemps que l'on n'avait pas décerné un coup de cœur pour l'une de nos lectures.
Plusieurs très bons bouquins en 2016 mais finalement peu de grands coups de cœur. Il faut donc prendre ce roman d'Andreï Makine (un russe qui vit en France et écrit en français) comme d'autant plus remarquable : L'archipel d'une autre vie.

    On aime :

❤️ Au fil du voyage initiatique, le lecteur tombera sous le charme de la prose d'Andreï Makine : l'âme russe possède décidément un rapport à la nature, un rapport à l'histoire, qui n'appartiennent qu'à elle. Makine est à moitié français et son travail de passeur nous donne ici l'occasion d'être touché par cette grâce.

      Le contexte :

Makine nous emmène loin vers l'est, au-delà même de la lointaine Sibérie, aux confins de l'orient, sur les rives de la mer froide d'Okhotsk, là où l'on peut apercevoir les îles Kouriles, Sakhalin ou le Kamtchaka. Jusqu'aux îles Chantar, là où le fleuve Amour (grossi par le fleuve Amgoun) se jette dans le Pacifique et où il faut affronter le terrible souloï. Une géographie exotique au froid revigorant !
Pour Makine, ces rives tourmentées d'un Pacifique au nom trompeur, évoquent même le mythique océan Mirovia qui entourait l'ancien continent de la Rodinia.
[...] Le nom de Mirovia s’imposa à ma pensée, oui, cet océan préhistorique entourant le seul continent existant, le fameux Rodinia dont parlaient nos livres de géographie…

      L'intrigue :

Non content de titiller nos neurones géographiques, Makine va nous emmener dans une course folle au cœur de la taïga.
[...] Les poursuites à travers la taïga, les coups de fusil, la maison du chercheur d’or où veillait un mort… Oui, un livre d’aventures, un western. Plus tard, j’ai cru y discerner une vérité bien plus vaste et plus secrète, celle qui me laissa deviner le sens caché de ces mots si simples : « Nous y vivions… »
Une aventure, un 'eastern', une chasse à l'homme ... oui, peut-être, mais ce n'est pas tout.
Nous voici au tout début des années 50 : les russes se remettent à peine de la terrible guerre dont les fantômes viennent toujours les hanter. La terreur stalinienne a rempli les camps et a fait ou fera de chacun un ennemi du peuple, à un moment ou à un autre, forcément.
[...] Il faut toucher le fond, Pavel, c’est la meilleure chose qui puisse arriver à un homme. Après ma première année de prison, j’ai commencé à éprouver cette liberté-là. Oui, la liberté ! Ils pouvaient m’envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas. Leur monde ne me concernait pas, car ce n’était qu’un jeu et je n’étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n’avais plus ces cartes en main. J’étais libre…
[...] La prison ? C’est pour ne pas y retourner que je suis là… Difficile de survivre dans la taïga ? Moins que dans un camp… »
Un évadé s'échappe de l'un des camps. À ses trousses, on lance un équipage de quelques 'volontaires' ou presque, hantés par les fantômes de la guerre, effrayés par la menace des camps et des commissaires politiques. La course poursuite s'engage avant que l'hiver n'arrive.
[...] La forêt s’effeuillait, protégeant mal ma fuite. Ce qui me sauvait, c’était la vitesse de mon déplacement et ma connaissance, presque tactile, des endroits que je traversais. Et, les premiers jours, l’oubli de la faim.
Mais au fil du temps, la poursuite s'éternise.
[...] Je commençai à tousser, frissonnant sous mes vêtements qui résistaient mal à la morsure du vent. Nous étions partis au début du mois d’août et, à présent, trois semaines plus tard, le froid balayait les petits paradis de tiédeur encore préservés dans les vallons ensoleillés…
Comme si les chats n'étaient finalement pas si pressés d'attraper leur souris (et de rentrer), et comme si la souris attendait ces poursuivants-là, les préférant finalement à une autre troupe plus nombreuse et plus efficace.
La chasse à l'homme dans la taïga prend alors un tour étrange.
[...] L'évadé s’était évertué à escalader la barrière de roche et à reprendre sa route. Nous en étions secrètement soulagés : pas d’affrontement final, encore quelques jours de « congé », comme disait Boutov.
[...] Ne vivre que pour cette marche infinie, ne rien demander d’autre.
[...] J’aurais pu facilement m’enfuir, oui. Pourtant, rester avec lui changeait le sens de ce que je savais de la vie.
Mais le roman de Makine réserve encore bien d'autres surprises que l'on ne peut vous dévoiler.
Nous avions embarqué pour un étrange western à la russe, nous avons tâté du roman initiatique et nous voici bientôt obsédés par une très très belle histoire d'amour (était-ce la proximité du fleuve qui voulait cela ?).
[...] Elkan se mit à décharger sur la rive ses bagages : fusil, outils, toile des tentes… Perplexe devant le peu de biens que nous possédions, je demandai, sans pouvoir cacher mon désarroi : « Et que… qu’est-ce qu’on va faire ici ? » La réponse vint, rendant insignifiante toute autre interrogation : « Nous allons y vivre. »
[...] – Que faisions-nous là-bas ? Nous y vivions… Il dut se rendre compte que ce mot usé était privé de toute sa valeur.
[...] À travers la brume qui enveloppait l’archipel, il distingua les trois points lumineux. Un triangle de feux. « La constellation de notre ciel à nous », pensa-t-il avec une tendresse qui n’avait pas de nom dans le monde qu’il venait de quitter.
[...] Cette nuit-là – je le comprendrais plus tard – nous étions au plus près de ce qu’il y avait en nous de meilleur.
Au bout du bout du monde, les personnages vont découvrir le charme des îles Chantar.

Pour celles et ceux qui aiment les très belles histoires.
D'autres avis sur Babelio.

mardi 19 avril 2016

Condor (Caryl Férey)

[...] Hostile. Le monde était devenu hostile.

Notre auteur national d'ethno-polars Caryl Férey, continue son tour d'Amérique du Sud et après son Mapuche argentin, nous emmène au Chili où l'on se doute qu'avec un tel guide, ce ne sera certainement pas une promenade de santé.
Il sera encore question ici d'indiens mapuche et bien sûr du sombre passé d'un pays qui a bien du mal à gérer l'héritage de violence économique et sociale : Caryl Férey a convoqué les dictatures et la tristement célèbre Opération Condor [clic] qui sert de décor à un thriller très actuel.
En fait, Caryl Férey convoque un peu tout de le monde et nous sert un best-of d'empenadas à la chilienne.
Plusieurs passages nous évoqueront par exemple Les évadés de Santiago ou encore le No du référendum.
[...] La dérégulation tous azimuts que les Chicago Boys expérimentaient au Chili était une nouvelle forme de capitalisme où l'État non seulement se désengageait de l'économie et des services publics, mais bradait le pays entier au secteur privé.
[...] « Ils » avaient privatisé la santé, l'éducation, les retraites, les transports, les communications, l'eau, l'électricité, les mines.
[...] Les Chicago Boys de Guzmán avaient passé le pays au tamis de la cupidité.
[...] Le monde avait changé. Les défenseurs du « Non » lors du référendum ne s'y étaient pas trompés : personne ne voulait revoir les images de la Moneda en flammes, la répression, la torture. Trop anxiogène.
Sans compter que ça démarre à la Zulu avec de pauvres gosses d'un bidonville décimés par une nouvelle drogue et que la cavale qui s'ensuivra rappelle bigrement celle de Mapuche. Autant dire que les empenadas sentent un peu le réchauffé.
[...] On a eu le résultat des analyses tout à l'heure, annonça-t-elle. La cocaïne est quasi pure. Quatre-vingt-dix-huit pour cent, d'après le flic des narcotiques.
— La coke d'El Chuque ?
— Mm, mm, fit-elle, la bouche pleine.
— Comment cette petite racaille peut se trimballer avec un produit pareil dans les poches ? s'étonna Stefano.
— C'est aussi la question qu'on se pose. Et d'après le copain flic d'Esteban, cette coke est un vrai danger public. On n'a pas de preuves pour le moment, mais ça expliquerait l'hécatombe parmi les jeunes de La Victoria.
[...] — Ça n'explique pas le lien entre la cocaïne et l'achat de terres dans la région, dit-il. Jamais Edwards ne se serait fourvoyé dans une histoire de drogue. Il y a autre chose, forcément, un business avec Schober…
— Sa nouvelle société minière ? avança Stefano.
Ajoutons à cela qu'au fil des années, la prose de Férey se fait de plus en plus prétentieuse et alambiquée : le vol de ce Condor multiplie les passages en voltige, au style pompeux gorgés d'effets ampoulés ou au lyrisme poétique qui finissent par irriter.
[...] Même les courants d'air faisaient figure de survivants.
[...] Un nuage blanc passa dans son esprit. Une série d'anamorphoses au brouillard aveuglant qui la tinrent en haleine.
Et puis soudain, au détour d'un chapitre, comme si l'oiseau se laissait rattraper par la puissance et la  violence de son histoire, on plonge en piqué pour un thriller prenant et efficace : Caryl Férey n'a pas perdu la main.
Un bouquin très inégal qui n'apporte finalement rien de bien nouveau depuis Mapuche.
Une déception après les auteurs chiliens lus récemment [clic] comme Boris Quercia ou Ramón Díaz Eterovic.
Ah, petit coup de cœur personnel de MAM & BMR pour la fin du parcours qui emmène le lecteur jusqu'à San Pedro de Atacama, au bord du désert trop salé du même nom - un de nos plus beaux voyages [clic] - pour un final aux allures de western.
[...] Manque plus qu'une attaque d'Indiens à cheval, ironisa Porfillo pour détendre l'atmosphère.
Ah encore, on ne peut résister au plaisir de deux autres petites citations :
[...] Le carabinier avait quarante-neuf ans, une vingtaine d'hommes sous ses ordres, dont la moitié était aussi corruptible qu'une banque d'investissement.
[...] Autant croire au protocole de Kyoto.

Comme d'habitude avec cet auteur : pour celles et ceux qui aiment voyager, y compris dans le passé récent.
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