mercredi 20 février 2019

Bouquin : Le poids de la neige


[...] Plus rien ne sera jamais pareil.


Comme en écho au petit bouquin de l'espagnol Santiago Pajares (Imaginer la pluie dans un désert), voici presque l'exact opposé avec Le poids de la neige du québécois Christian Guay-Poliquin.
Toujours dans le nouveau genre littéraire à la mode : cli-fi pour climate fiction.
Une mystérieuse panne électrique générale (on se rappelle de L'île), un village isolé dans les forêts au cœur de l'hiver.
Deux hommes forcés de cohabiter et survivre dans l'une des maisons du village.
[...] Il y avait des coupures dans le village. Rien d’inquiétant. Les gens s’y étaient pratiquement habitués. Ça durait quelques heures, puis ça revenait. Jusqu’à ce que, un matin, ça ne revienne plus. Ni ici ni ailleurs.
[...] Même si l’électricité finit par revenir, plus rien ne sera jamais pareil. Tu sais, tout ce qui est arrivé depuis la panne a défiguré la vie d’avant. Ici, on s’en sort peut-être un peu mieux qu’en ville, mais ce n’est pas évident.
Et puis la neige. Elle envahit tout, recouvre les paysages, s'insinue dans les maisons et on la retrouve dans chaque page du bouquin. Les titres des courts chapitres sont rythmés par la hauteur de neige au-dehors : soixante-deux, cent-huit, ...
Le québécois sait de quoi il parle et le lecteur grelotte entre le froid neigeux et la fragile chaleur des feux de bois.
[...] Même en raquettes, ça devient difficile de monter jusqu’ici. Vous savez, on dirait que votre maison s’éloigne du village de jour en jour.
Le propos du canadien n'est ni écolo ni climato-alarmiste et l'on n'apprendra rien de plus sur la panne ou sur les raisons de la rigueur hivernale : c'est plutôt une belle histoire, celle de deux hommes isolés qui, pour survivre, vont apprendre à se connaître. Un huis-clos en conditions extrêmes lorsque tout vient à manquer, la chaleur, la nourriture, les médicaments, la compagnie des autres.
[...] Tu es épuisé, lui dis-je en remettant quelques livres dans le feu, dors, tu en as besoin, on verra ce qu’on peut faire demain. J’ai peur, j’ai peur de rester coincé ici, sanglote-t-il en s’étendant sur le divan.
[...] C’est le soir. Assis l’un en face de l’autre, nous mangeons une conserve de cassoulet que Matthias a dégotée lors de sa dernière expédition au village. Nous y plongeons chacun notre cuillère en alternant scrupuleusement.
Au fil de la lecture, on compte donc les courts chapitres, les jours d'hiver et les centimètres de neige, porté par une belle écriture, très agréable. La tension monte au fur et à mesure que l'on vide le garde-manger mais les péripéties sont peu nombreuses : la neige a gelé toute vie, on se demande un peu comment tout cela va finir ou plutôt si tout cela va finir.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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mardi 19 février 2019

Bouquin : Requiem pour une république


[...] Si tu crois qu'on ne se salit pas les mains juste parce qu'on garde les ongles propres.


Thomas Cantaloube est journaliste et reporter, pour Mediapart notamment.
Requiem pour une république est son premier roman qui nous plonge au tout début des années 60 (on sent le plaisir de l’auteur, né en 1971, à reconstituer la France de ces années-là) dans un pays aux prises avec les revendications algériennes, un pays verrouillé par la poigne du pouvoir gaulliste où se côtoient les anciens résistants comme les anciens collabos.
Ce sont les années qui verront la naissance jumelée de l’OAS (l’attentat du Paris-Strasbourg en 1961) et du SAC (la milice du Général).
 [...] J'étais à Évian, où les mecs de l'OAS ont buté le maire de la ville. Je leur ai fourni les armes et les explosifs.
[...] Qu'est-ce que tu fous avec ces gonzes de l'OAS ? Tu adhères à leur cause ?
 — Ça te choque ?
[...] Ce qui me plaît chez l'OAS, c'est leur détermination à foutre ce gouvernement par terre. 
Au fil des pages, on croisera le préfet Papon (qui ne sera rattrapé par son passé qu’à la fin des années … 80) et bien d’autres collabos recyclés comme Tino Rossi et la mafia corse.
[…] Maurice Papon. Une ordure de premier rang. Ce type a été un collabo durant la guerre. Pas n'importe lequel. Un Secrétaire général de Préfecture, à Bordeaux. Il a du sang sur les mains et sous les bottes. 
D'autres acteurs aussi comme un certain Le Pen, Alain Delon et même un François Mitterrand alors en disgrâce (le faux attentat de l’Observatoire) et qui attend son heure, l’heure d’être à son tour l’un des tontons de la république.
Une république sans majuscule.
[...] Jusqu'à leur prochain retournement de veste. La police de la République téléguidait des milices sanglantes de bas étage. L'armée et certains de ses plus hauts gradés étaient à deux doigts de se retourner contre un des leurs devenu président. Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Sirius adorait. Le grand bazar.
[…] — La raison d'État.
 — Qu'est-ce que tu racontes ?
 — On apprend ça lorsqu'on fait des études de droit. C'est quand, au nom d'intérêts supérieurs, des gouvernants s'autorisent à violer les règles de l'État de droit. Quand le Préfet de police de Paris assassine des innocents dans leur cuisine, ou en pleine rue, avec l'accord du gouvernement, au nom de l'intérêt de la Nation.
 — Tu deviens cynique. 
L'écriture est simple, directe et sans grandes fioritures. En dépit de quelques longueurs (Cantaloube flâne et déambule dans les rues du Paris des années 60), le plaisir de lecture est garanti par une Histoire qui se suffit à elle-même.
On est donc très proche des bouquins de Romain Slocombe (la série des Sadorski) : ambiance délétère, fréquentations douteuses, personnages peu sympathiques, racisme débridé, rencontres de figures historiques (vues de dos), … les deux auteurs nous font visiter l’envers du décor et les coulisses cradingues d’une Histoire peu reluisante.
Celle des compromissions et des opportunistes.
[…] J'obéis aux ordres. Surtout quand ils viennent d'aussi haut. Ce ne sera pas ma première affaire classée. Ni la dernière. Si tu veux durer dans ce métier, fiston, faut l'accepter. La raison d'État a ses raisons que nous, ses pauvres serviteurs, ignorons… 
On se dit qu’à cette époque glorieuse, après les années de guerres et avant celles des crises économiques à répétition, nos parents prospéraient à qui mieux mieux et fermaient les yeux sur les agissements des politiques.
Un petit manuel d’histoire contemporaine.
Très contemporaine parce que si l'on sent l'auteur (et nous lecteurs) passionné(s) par cette visite de notre passé tout récent, on comprend tout aussi bien que Cantaloube pointe là de sa plume l'accouchement mortifère de notre Cinquième République et la naissance d'un OGM un peu monstrueux.
[...] La IVe République était née sur les cendres du pétainisme et des combats de la Résistance, la Ve démarrait sur les cadavres des Algériens et les remugles d'un fascisme en képi.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires avec de l'Histoire dedans.
Bientôt d’autres avis sur Bibliosurf.

samedi 9 février 2019

Bouquin : Imaginer la pluie


[...] Voilà ce que je fais. J’imagine la pluie.


Imaginer La Pluie de l'espagnol Santiago Pajares.
Ce pourrait être une sorte de Petit Prince post-apocalyptique (le nouveau genre littéraire à la mode : cli-fi pour climate fiction).
Même s'il sera très peu question de comment la fin de monde est arrivée.
Une mère et son fils échoués seuls en plein désert dans une minuscule oasis après la fin du monde, un monde que le fils, né 'après', n'a jamais connu.
Bientôt le fils se retrouve plus seul encore. Plus pour très longtemps.
Une fable, un conte poétique.
[...] Voilà ce que je fais. J’imagine la pluie.
[...] Mère en a vu beaucoup, et souvent. Pour elle, c’était une chose normale, sans importance. Pour moi, c’était inconcevable.
[...] Mais c’était avant que tout change. Disait mère. Maintenant, on ne gaspille plus l’eau. Plus jamais. Maintenant, on ne pleure plus.
[...] Tu crois que le désert nous enverra de la pluie ?
 — Oui.
 — Quand ? Mère me regarda. Elle ne me regardait jamais quand nous parlions.
 — Quand ton courage, tes efforts et ton sacrifice l’auront suffisamment ému pour pleurer sur toi. 
Avouons que ce petit roman nous a laissés un peu sur notre faim à la fin.
Comme dans toute fable, il y a sans doute une morale.
Ce pourrait être, selon le niveau de lecture : Les chinois causeront la fin du monde mais eux seuls sont suffisamment nombreux pour y survivre.

Pour celles et ceux qui attendent la fin du monde.
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Bouquin : L'étoile du nord


[...] Simplement vivre le socialisme à sa manière.


Un roman d’espionnage sur la Corée du nord ?
Voilà de quoi attiser notre curiosité d’autant que les critiques ici ou là semblaient bien enthousiastes.
Bon, les critiques n’ont fait que succomber à la mode bien pensante et les amateurs de thrillers vont déchanter : l’écriture est simple, l’intrigue peu originale et les séquences ‘CIA’ font pâle figure après tout ce qu’on a déjà lu et vu ailleurs.
Une énième excursion par La Ferme, une héroïne peu crédible, une hiérarchie qui l’est encore moins et quelques péripéties un peu trop rocambolesques.
Mais les curieux pourront rester jusqu’au bout avec le gallois D.B. John  car après les chapitres américains un peu fades, ce seront finalement les épisodes coréens les plus captivants, et c’est heureux : bien sûr notre curiosité indulgente y est pour beaucoup mais l’on sent aussi que l’auteur a quelques connaissances à faire passer.
[...] Toujours cette même condescendance envers une nation souveraine qui désirait simplement vivre le socialisme à sa manière.
[...] Les gens s’adaptaient à la nécessité d’avoir deux personnalités différentes : l’une publique, l’autre privée. Ils avaient acquis la faculté de savoir et d’ignorer en même temps.
[...] Cho s’était adonné à cette gymnastique mentale toute sa vie. C’était la seule façon de résoudre les contradictions quotidiennes entre la propagande et l’évidence des choses, entre l’orthodoxie et les pensées déviantes qui pouvaient vous conduire en camp de travail si jamais vous vous exprimiez un peu trop fort.
D’ailleurs une postface viendra nous expliquer que la plupart des faits sont bien réels et juste mis un peu en scène pour notre plaisir de lecture.
Les chapitres dans le marché coréen sont particulièrement réussis.
Il sera question d’enlèvements, d’enfants volés, de trafic étatique de drogue, d'un goulag nord-coréen qui n'a rien à envier aux camps nazis, de conditionnement à grande échelle (et pas seulement du bon peuple coréen, mais on ne vous dévoile pas tout), ...
[...] Le Dirigeant suprême accordait une grande importance à la pureté ethnique. Le métissage, les couples mixtes constituaient une offense.
L’occasion, par exemple, de (re-)découvrir que Kim Jong-il est mort mystérieusement à bord de son train personnel, la fameuse Etoile du nord (en 2011) ou d’éclairer d’un jour différent la poignée de main entre Trump et Kim Jong-un.
Le fait que ce pays soit une dictature mise au ban du chœur des nations n’excuse pas notre méconnaissance de ce pays ignoré de tous.

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes.
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Bouquin : Rituels


[...] « Putain, Darian. Ça sent le mauvais plan. »


Voilà un moment que l’on avait lu un bon vieux bouquin de serial-killer.
Et c’est exactement ce que l’américaine Ellison Cooper nous propose avec Rituels (Caged en VO).
Un polar très classique avec les profileurs du FBI à la poursuite d’un méchant serial-killer. Oui, on a déjà tout lu sur ce rayon.
Mais c’est plutôt bien écrit même si cela ne prétend pas rivaliser avec les grands auteurs de polars, de plus, entre deux ou trois fausses pistes, le lecteur aura peu de chance de découvrir l’affreux jojo avant les dernières pages et surtout, l’auteure sait nous éviter les complaisantes descriptions des sévices infligés aux victimes. On lui en sait gré.
Il y a même deux ou trois autres épices qui viennent relever la recette servie de si nombreuses fois.
Comme quelques rôles clés tenus par des dames (la profileuse métisse black, la patronne du FBI, ...) et quelques personnages secondaires bien campés (la grand-mère, le voisin, ...).
Comme un traître au sein même de l’équipe du FBI, qui laisse fuiter les infos à la presse.
[...] Vous êtes la fille du FBI qui étudie les cerveaux des tueurs ?
[...] Une petite partie d’elle n’était pas entièrement convaincue de sa culpabilité.

Et puis surtout, l’originalité de ce thriller est celle du modus operandi du psychopathe surnommé le Tueur à la cage ou le Funambule.
Notre criminel opère de manière presque scientifique à la recherche du passage étroit entre ici et au-delà.
On ne vous en dit pas plus évidemment, mais c’en est presque fascinant.
Sachez tout de même que Madame Cooper a un doctorat en anthropologie, neurosciences et anciennes religions (une sorte de Fred Vargas outre-atlantique, question CV) : les anecdotes scientifiques de son bouquin sont toutes inspirées de curiosités scientifiques de la vraie vie.
C’est chic : ce n’est que son premier roman et donc le premier épisode d’un feuilleton à suivre.
[...] C’est un hallucinogène d’origine végétale. La DMT est présente dans le corps humain et dans une soixantaine de plantes à travers le monde, la plus célèbre étant l’ayahuasca, que l’on trouve en Amazonie. Là-bas, les shamans l’utilisent dans le cadre de quêtes de vision et de rituels religieux. 

Pour en savoir plus (après la lecture) sur la DMT, la drogue utilisée dans le bouquin : [clic].

Pour celles et ceux qui aiment les serial-killer.
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Bouquin : Piano ostinato


[...] C’est d’abord une histoire de tempo.


Le héros du roman, Piano ostinato, de Ségolène Dargnie est un pianiste virtuose qui (on vous laisse découvrir pourquoi) se met tout à coup à la natation.
 Alors leçon de piano … ou leçon de natation ?
[...] C’est vrai que nager c’est d’abord une histoire de tempo. 
À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une leçon d’écriture, car cette auteure prend place dans le peloton de tête de ces écrivains franco-français (et même ici, une franco-parisienne) qui brodent la virgule, tricotent le vocabulaire, se lâchent dans les tournures, budget illimité dans les effets spéciaux, en route vers les prix qu’on court.
Au fil des pages, on ne sait plus trop si l’on est agacé par ces plumes arrogantes et ostentatoires ou bien si l’on est fasciné par ces virtuoses de notre belle langue qui jouent du clavier azerty … comme d’autres du piano.
En musique, l'ostinato est un procédé de composition qui consiste à répéter obstinément une formule rythmique. C’est donc évidemment cette même partition que Ségolène Dargnies va nous jouer à son clavier.
[...] Pour ce matin, Gilles a imaginé un programme d’échauffement très simple : mille mètres de crawl, autant de brasse coulée, et cinq cents mètres de papillon. Puis il s’accordera une petite pause, pour la suite on verra bien. 

La construction des phrases tout comme celle des chapitres relèvent de cet exercice rythmique.

[...] Je joue, je joue encore, je déroule mes arpèges sans parvenir à comprendre où je trouve la force, reprise des tutti, l’orchestre brille, et les cordes reprennent en chœur, j’y retourne, je joue, je ne sens plus mes mains, plus mes bras, je n’ai plus de corps je crois, ce chant du hautbois me maintient en vie, j’y suis encore, je fais claquer ces grands accords, et nous nous acheminons vers la fin.
De gamme en accord, on découvre le travail du pianiste Gilles qui s’est attaqué à un monument du répertoire, le Concerto de Robert Schumann. Un travail patient et acharné qui relève du mimétisme et qui exige de s’approcher au plus près de l’esprit du compositeur, de s’approprier quasiment sa vie, de se confondre avec lui, jusqu’au point de ...
Gilles faisait partie de ces élus qui parviennent à vivre de leur art. Il bouffait du Mozart à longueur de journée.
[...] Un matin au réveil, il a plus envie d’aller nager que de se mettre à son instrument, ce qui est une nouvelle absolument renversante dans sa vie intérieure.

Pour celles et ceux qui aiment le piano et la piscine.
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Bouquin : Terres fauves


[...] Des fois j’aide un peu.

Coup de cœur pour le beau voyage que nous propose Patrice Gain; dans cette terre éloignée, perdue au bout du monde, qu’est l’Alaska.
[...] Un lieu-dit matérialisé par un panneau cabossé et deux ou trois maisons de bois dont l’activité des occupants restait un mystère.
[...] Des terres sauvages et inhospitalières.
[...] Des terres de bout du monde. Tellement loin des néons colorés de New York, tellement loin de chez moi. J’en étais malade.
[...] Des bleds à faire déprimer un représentant de commerce.
[...] Des contrées qui acculeraient un moine anachorète au suicide.
[...] Le genre d’endroit où le voisin le plus proche est le Bon Dieu 
On est bien au cœur du rayon nature writing, devenu à la mode et généralement garni d’auteurs américains.
Sauf que Patrice Gain est un gars bien de chez nous, un nantais devenu professionnel de la montagne.
Mais le frenchy montre ici qu’il sait écrire comme ses confrères étasuniens et d’ailleurs il s’en approprie avec élégance tous les clichés et fait même de son héros … un auteur new-yorkais ! Plus US writing, tu meurs, on s’y croirait.
Mais son style est peut-être plus proche de chez nous et ses petites phrases sèches font mouche. C’est très bien écrit.
Les clins d’œil humoristiques vont s’arrêter là car l’histoire qui nous est contée est âpre, violente et noire.
[...] J’avais l’effrayante sensation d’avoir été propulsé dans le film Shining.
Elle manquera d’ailleurs coûter la vie à notre héros qui devra même laisser un de ses deux bras ... à un ours.
Notre auteur dépressif en chaussures de ville va donc se retrouver à Valdez (oui, le bled de l’Exxon Valdez) pour servir de nègre à un politicard en campagne électorale.
Au détour d’une interview, il découvre ce qui aurait dû rester caché et les emmerdes vont commencer.
Le voyage touristique se transforme en cauchemar et le roman prend la couleur du noir.
Evidemment Dame Nature en Alaska n’est pas tendre avec les bipèdes inadaptés et quand notre héros n’est pas poursuivi par les ours, c’est par les sbires à la solde du politicard.
La brutalité des hommes et la sauvagerie de la nature se font écho :
[... Les gars débarquent ici] et moi je regarde la nature les prendre. Des fois j’aide un peu.
[...] Une nature traîtresse. Je me demandai combien de temps j’allais pouvoir tenir et quels types de combats j’allais encore devoir livrer.
Finalement, Terres fauves porte bien son titre.
Au début on pense parfois à David Vann (en moins prise de tête) et puis on oublie vite les américains pour se laisser trimbaler par notre frenchy.
On refermera le livre épuisé par ces aventures mais pas idiot puisqu’on aura découvert le jeu des US dans la course aux plus de 8.000 mètres (il n’y en a que quatorze dans le monde) et leur seule victoire, l’ascension du Gasherbrum I ou K5 ou Hidden Peak.
La véritable expédition, dans la vraie vie, a eu lieu en 1958 avec l’américain Nicholas Clinch.
Les sommets de plus de 8 000 mètres encore vierges faisaient l’objet de toutes les convoitises. Chaque État voulait le sien. Les Français furent les premiers avec l’Annapurna, il y eut ensuite les Anglais avec l’Everest, puis les Italiens, les Autrichiens, les Japonais, les Suisses. On ne voulait pas être en reste, pas une nation comme la nôtre. Des 8000, il n’y en a que quatorze. Il n’y avait pas de temps à perdre. 

Pour celles et ceux qui aiment le froid, les ours et la montagne.
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dimanche 30 décembre 2018

Bouquin : Le dernier bain


[...] – Le citoyen Marat est mort.

On ne sait trop quoi penser du bouquin de Gwenaëlle Robert sur l'assassinat de Marat : Le dernier bain.
Ou plus exactement sur le célèbre tableau de David, puisque c'est le thème de cette collection qui nous fait entrer dans les coulisses d'une peinture.
L'idée est particulièrement intéressante et on se rappelle La jeune fille à la perle ou encore Les heures silencieuses.
Dans la même veine, Gwenaëlle Robert  nous fait habilement partager le quotidien parisien de ces heures agitées de la Révolution et nous voici dans l'entourage immédiat de Marat, à quelques heures de son assassinat et de la peinture qui s'ensuivit.
[...] Il faut que la postérité retienne son nom. Elle veut que l’on écrive dans les récits qui forgeront sa légende : « Elle s’appelait Marie Anne Charlotte de Corday d’Armont. »
[...] Une voix très grave, emplie de solennité : — Le citoyen Marat est mort.
[...] Une femme en bonnet hurle. — Justice ! Justice ! On a tué Marat !
[...] Ce procès n’est pas comme les autres. L’accusée est une jeune fille, âgée de vingt-cinq ans à peine, venue de Normandie, qui a assassiné le député Marat, de sang-froid, dans sa baignoire.
L'exercice historique et pictural est habile, l'écriture est fluide et riche (en évitant le gnangnan historique), mais le lecteur reste tout de même un peu sur sa faim ou plutôt sur sa soif d'apprendre.
Gwenaëlle Robert ouvre pourtant plusieurs pistes : le procès expéditif de cette énigmatique bonne femme qu'était Charlotte Corday dont tous les écoliers ont retenu le nom, la dévotion et la haine suscitées par cet étrange 'monstre' que fut Marat, à moitié médecin, à moitié journaliste, souffrant d'une maladie peau (d'où ses bains de souffre dans sa fameuse baignoire), la vie quotidienne des parisien(ne)s sous la Révolution ou la fin de Marie-Antoinette, ... mais aucune n'est vraiment explorée suffisamment et le lecteur se retrouve à compléter ou rafraîchir ses connaissances sur Wikipedia ... un comble !
Comme si l'auteure avait voulu tourner autour de l'obstacle, finalement effrayée d'avoir trop vite convoqué deux si énormes légendes de l'Histoire.
À lire [ici] un extrait du bouquin de l'historien Guillaume Mazeau sur cet épisode controversé.


Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire.
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samedi 15 décembre 2018

Bouquin : La légende de Santiago


Overdose.

Aaaargh ! Quelle déception que ce troisième ouvrage de Boris Quercia.
Les deux précédents, Les rues de Santiago et Tant de chiens, avaient pourtant mérité un coup de cœur.
Certes l'auteur nous avait habitué à un flic désabusé, en perdition, maladroit en amour et borderline en police. Mais là, trop c'est trop.
Certes nous savions déjà le flic Santiago adepte d'une petite ligne de coke de temps à autre, histoire de remonter à la surface de son désespoir.
Mais là, trop c'est trop, à la page 120 le lecteur commence à avoir les narines irritées et les gencives qui saignent.
[…] La pluie n’arrête pas de tomber et le métro est plein d’animaux mouillés en route vers l’abattoir.
[...] Je viens d’un autre monde, d’un monde froid et compact comme du goudron. Même si je le voulais, je n’arriverais pas à faire remuer le cadavre que je suis devenu.
[...] Jusqu’à ce qu’on soit tous entassés dans le même trou. Qui mérite son sort ? La roue des coups durs n’arrête pas de tourner et chacun aura un jour le numéro perdant. On ne mérite pas cette fin.
Et nous, on ne méritait pas ce troisième épisode, ni fait ni à faire : La légende de Santiago.
Alors pourquoi en parler ? Pour rappeler à l'ordre ceux qui n'ont pas encore découvert les deux premiers épisodes : deux excellents polars sud-américains, du noir de chez noir, mais ça vous aviez déjà compris.

Uniquement pour celles et ceux qui aiment la coke.
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samedi 8 décembre 2018

Bouquin : French uranium


[...] – Il n’y aura pas d’enquête, c’est ça ?

On attendait sans doute un peu trop de ce French Uranium avec deux belles signatures créditées au générique : la journaliste Judith Perrignon et une Eva Joly qu'on ne présente plus.
Alors il flotte comme un petit air de déception sur cette lecture où l'on n'apprendra finalement pas grand chose qu'on ne sache ou suppose déjà sur les dessous pas très propres de notre république : politique, magouille et affairisme font évidemment bon ménage quand il s'agit d'exploiter quelques anciennes colonies où gisent encore quelques minerais précieux.
Reste tout de même le plaisir d'un thriller de bonne facture, d'une écriture classique mais sans relief, monté comme un scénario de cinéma.
[...] – Il n’y aura pas d’enquête, c’est ça ?
– La mort d’une pute de deux coups de couteau dans le ventre, c’est comme la mort de l’ouvrier sur son chantier. Une mort naturelle.
[...] Son empire ?
– Sa principale activité, c’est le commerce de matières premières.
– Uranium ?
– Entre autres.
[...] C’est même lui qui suggéra que l’achat des avions Rafale par le Nigeria soit nanti par cette mine d’uranium et l’argent prêté par la banque.
Notre monde n'est pas joli nous dit Eva. Nous n'en doutions pas certes, mais nous aurions aimé en apprendre un peu plus sur les mécaniques à l'oeuvre.


Pour celles et ceux qui aiment les dessous pas très propres (de la République).
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Bouquin : Bratislava 68, été brûlant


[...] On nous envahit facilement.


Au printemps 1968, les chars soviétiques entrent en République Tchèque, histoire de remettre au pas un pays qui commençait justement à profiter du printemps. Viliam Klimàcek n'avait que dix ans. C'est donc l'histoire de ses aînés qu'il nous raconte avec Bratislava 68, été brûlant.
[...] Nous sommes une nation condamnée à la tendresse. On nous envahit facilement.
On apprendra finalement peu de choses sur la grande Histoire, mais on découvrira par le menu ce qui faisait la vie quotidienne des tchèques ordinaires. Toute une galerie de personnages (l'auteur a réussi un beau puzzle fait de pièces piquées ici et là, dans la vraie vie) dont les destinées vont être balayées et renversées par le vent venu de l'est.
Le printemps (avant l'entrée des chars) est empreint d'une jolie nostalgie (ah, la Felicia !) mais c'est surtout la vie d'après dont veut nous parler Klimàcek  : celle de ceux qui sont restés du mauvais côté du mur et celle ceux qui ont pu (ou dû) s'échapper et pour la plupart, se réfugier au Canada, en Israël ou en Amérique du Sud.
[...] Jozef retira un peu de cash et salua avec sincérité un Noir dans la fleur de l’âge, élégamment vêtu. Celui-ci serra la main de Jozef, échangea quelques mots avec lui et partit derrière une porte vitrée. Lajoš le dévisagea.
— Qui est-ce ?
— Le directeur de la banque.
Cette réponse l’obligea à s’appuyer au comptoir. Jozef eut peur qu’il s’évanouisse.
— Ça va ?
En dépit des drames relatés, c'est une jolie histoire pleine de douceur et de tendresse pour ses personnages malmenés par les vents de l'Histoire.
[...] Tereza emporta avec elle un peu de neige qui disparut aussitôt. Dans sa main, il n’y avait plus que de l’eau. Mais cette sensation de froid lui resta en mémoire des semaines durant.
Comme un écho nostalgique aux flux migratoires de notre époque dont la poésie a disparu.

Pour celles et ceux qui aiment la petite histoire.
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vendredi 9 novembre 2018

Bouquin : Population 48


[...] C’est juste un putain de trou.


Population : 48, le titre de la VF (The blinds en VO) lorgne du côté des 1.275 âmes de Jim Thompson.
Effectivement Adam Sternbergh met en scène lui aussi un petit village et son shérif.
Mais son village est vraiment tout petit et perdu au fin fond du Texas. 48 âmes donc (et c'est très peu) y vivent ou presque, anonymes et totalement coupées du monde : aucun contact, ni téléphone, ni internet, ni quoi que ce soit. Une sorte de refuge pour ceux qui se sont fait effacer leur mémoire, ont changé de nom et ont voulu couper tout lien avec un sombre et sinistre passé. Amnésie et amnistie.
[...] « Damnatio Memoriae ». Il s’avère que c’est une pratique de la Rome antique, qui signifie littéralement « la condamnation de la mémoire ».
[...] Mieux vaut oublier, souffla-t-il.
[...] Mais ce ne sont pas tous des criminels, si ? Certains sont innocents et sont simplement des victimes qui se cachent des malfrats contre qui elles ont témoigné.
— Bien sûr. C’est la magie de cet endroit. On ne sait pas qui est qui.
[...] - On irait où ? Je croyais que venir ici ça serait un nouveau départ, tu sais ? Mais c’est faux. C’est juste un putain de trou dans lequel tu tombes et d’où tu ne peux jamais ressortir.
Mais voilà que, à mi-chemin entre dystopie et polar, la tranquillité factice de Caesura (c'est le vrai nom de ce faux bled) est troublée par un meurtre : les 47 habitants se réveillent un beau matin avec un cadavre sur les bras.
[...] « Blind Town a connu huit années sans incident.
— Et ça m’a tout l’air d’être terminé. »
La première moitié du bouquin est assez lente et l'on persiste juste pour savoir comment l'auteur va bien pouvoir se sortir du piège dans lequel il semble bien s'être lui-même enfermé (bon, avec nous peut-être). Certes, l'idée de départ est originale et curieuse mais franchement, ça va nous mener où ?
[...] Si j’étais vous, je m’inquiéterais moins de comment tout ça a commencé que de comment ça va se terminer.
Enfin, à mi-parcours, les différentes pièces de l'horlogerie finissent par s'emboîter une à une et la mécanique infernale peut s'enclencher.
Pour autant, on reste un peu sur notre faim comme chaque fois qu'un sujet astucieux de courte nouvelle s'étire en un long roman. En dépit d'un final pétaradant en forme de western, Adam Sternbergh n'arrive pas vraiment à se sortir du piège dans lequel il s'était enfermé et l'on en vient à regretter de s'être laissé faire.


Pour celles et ceux qui aiment les méchants qui sont gentils.
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dimanche 28 octobre 2018

Bouquin : L'affaire Isobel Vine


[...] « Putain, Darian. Ça sent le mauvais plan. »


La promesse était celle faite par l'australien Tony Cavanaugh d'une bonne série policière avec un Darian Richards qui serait une sorte de cousin down under du Harry Bosch de Connelly.
Promesse tenue avec cet autre épisode : L'affaire Isobel Vine (le n° 4 en VO).
Darian et sa collègue Maria (celle qu'il a connue à Noosa dans La promesse) se retrouvent donc à Melbourne pour rouvrir un cold case qui pourrait nuire à la carrière du nouveau patron.
[...] Isobel Vine, dix-huit ans, avait été retrouvée morte dans sa maison d’Osborne Street, dans le quartier de South Yarra. Elle était affalée, nue, derrière la porte de sa chambre, retenue par une cravate d’homme qui avait été enroulée autour de son cou. Elle, ou quelqu’un d’autre, avait attaché la cravate à un solide crochet de cuivre fixé sur la porte. Comme elle était nue, l’hypothèse immédiate avait été qu’elle était morte au cours d’une asphyxie érotique qui avait horriblement mal tourné.
Des suspects en nombre, du côté des flics comme du côté des truands, des manipulations et des coups tordus. mais rien n'arrête l'incorruptible Darian Richards, son flair légendaire et ses chevaliers servants.
[...] – Pourquoi le commissaire a-t-il fait appel à toi ? Pourquoi ne pas demander à la brigade des affaires classées de s’en charger ? Tu ne trouves pas ça un peu bizarre ?
– Il a dit qu’il voulait quelqu’un de l’extérieur. Quelqu’un sans liens récents avec le département. Mais je suis certain que je découvrirai la véritable raison le moment venu. »
L'auteur semble toujours se contenter de lorgner du côté du modèle Connelly et l'on retrouve ici les sombres arcanes de l'hôtel de police et les rivalités dans les coulisses du pouvoir (et même l'ombre d'un serial-killer qui serait une sorte de Poète des trains). Il faut reconnaître que la comparaison ne joue guère en faveur de l'australien qui peine à épaissir ses personnages, taillés tout d'une pièce. Mais Tony Cavanaugh sait écrire une histoire comme un pro et nous emmène visiter de lointaines contrées. Après tout, on a toujours bien aimé les ambiances à la Harry Bosch. Ne boudons pas ce plaisir.
On regrette juste que Sonatine nous sorte les bouquins dans le désordre (le 4 puis le 1 en attendant le 2 et le 3 : pour avoir relu le 4 après le 1, ça fait quand même perdre pas mal de saveur aux relations entre les personnages récurrents).

Pour celles et ceux qui aiment l'Australie.
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