lundi 28 novembre 2022

Bouquin : Paysages trompeurs

[...] Il n’y a qu’un seul monde. 

Petite déception que ce roman d'espionnage de  Marc Dugain : Paysages trompeurs
Si l'on était méchant, on dirait que le bouquin porte bien son titre !
Ça commence pourtant plutôt bien, façon cinéma américain, avec une opération commando foireuse en Afrique. 
La prose est plutôt soignée, élégante et classique, façon John Le Carré.
Le héros, une sorte d'espion malgré lui, est assez bien dessiné (mais ce sera le seul personnage à bénéficier de ce traitement) avec un passé que l'on découvre peu à peu avec sa part d'ombre.
Mais hélas, après quelques tentatives de racolage à la mode (Monsanto, Cambridge Analytica, ...), l'intrigue vire bientôt au roman photo avec une belle espionne israélienne au cœur grand comme celui de Marianne pour son Robin des Bois.
[...] — Tu travailles pour les Israéliens, n’est-ce pas ? Elle a souri mais son regard s’est durci. Avant que j’analyse ce paradoxe, elle a dit : 
— Si tu le sais, c’est que je ne travaille plus pour eux. Sinon, tu ne l’aurais jamais su. 
— Tu es sérieuse ou tu me manipules une nouvelle fois ? 
— Quand tu auras pris un peu de recul sur les événements récents, tu te rendras compte que je ne t’ai jamais manipulé.
[...] Il n’y a qu’un seul monde. Comme il n’y a qu’une seule lune, mais on la voit rarement pleine.
Dommage.

Pour celles et ceux qui aiment les belles espionnes.
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mercredi 16 novembre 2022

Bouquin : Une femme en contre-jour

[...] Ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’une vie.

Après l'expo Vivian Maier au musée du Luxembourg (fin 2021) on ne pouvait évidemment pas laisser passer le bouquin de Gaëlle Josse, qui n'est d'ailleurs pas une inconnue [clic] et que l'on sait passionnée d'images depuis Les heures silencieuses.
Elle entreprend avec Une femme en contre-jour une presque biographie de la désormais célèbre "nounou photographe".
Tout a déjà été dit sur le destin posthume de ces photos : une nounou d'apparence ordinaire qui ne faisait pas développer ses photos, ou si peu, mais qu'elle entassait dans des cartons qu'un autre inconnu découvrira par hasard après sa mort. Des photos non revendiquées par l'artiste donc et que les musées refuseront à ce titre, bien mal leur en a pris, la voici désormais presque aussi célèbre que Cartier Bresson ou Doisneau.
Un curieux destin qui a de quoi fasciner Gaëlle Josse autant que ses lecteurs et qui donne ici quelques belles pages.
[...] Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos.
[...] Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste.
[...] Quel frémissement, quelle excitation à faire surgir toutes ces photos exceptionnelles, jamais vues, pas même par leur propre auteur !
[...] Un travail dont personne ne verra les fruits, dont on ne soupçonnera pas même l’existence, et dont elle-même ne verra que bien peu de choses.
[...] Elle possède ce sens du détail qui dit tout d’une histoire, d’un monde, d’une vie.
[...] Elle n’est pas une nourrice qui prend des photos pour se distraire, mais une artiste qui se contente d’un travail alimentaire. Question de focale.
[...] Que sa production reste secrète, non dévoilée pour la majeure partie, pas même à ses propres yeux, et qu’elle n’ait jamais tenté de la montrer, de la vendre, de l’exposer, est une autre question. Une énigme dont on s’approche par cercles concentriques.
[...] Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.
[...] Son travail se focalise sur les visages, le portrait, et sur les exclus, les pauvres, les abandonnés du rêve américain, les travailleurs harassés, les infirmes, les femmes épuisées, les enfants mal débarbouillés, les sans domicile fixe.
La mère de Vivian Maier venait de notre Champsaur, de nos Alpes du Sud : la photographe américaine y reviendra plusieurs fois au long d'une vie pour le moins chaotique. Elle est née à New-York en pleine Dépression, d'un père aux emportements violents et d'une mère aux comportements erratiques. Son frère finira d'ailleurs en psychiatrie.
Gaëlle Josse explore tout cela, essaie de découvrir les liens entre sa vie et ses photos, de viser l'œil derrière l'objectif, de percer quelques uns des mystères de cette femme silencieuse, d'éclairer quelques zones d'ombre aussi, au-delà de la légende arrangée que le monde vient de forger autour d'une fascinante "nounou photographe", ...
❤️ Une curiosité pleine d'intelligence.
On regrette toutefois que le bouquin ne soit pas agrémenté des photos qui y sont évoquées ...

Pour celles et ceux qui aiment la photo.
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mardi 15 novembre 2022

Bouquin : La planète des singes

[...] Un animal, un peu plus intelligent que les autres.

Habituellement on alimente plutôt qu'on ne vide les fameuses "boîtes à lire" qui poussent désormais un peu partout. Mais cette fois le hasard fit bien les choses en poussant dans nos mains un bien vieux bouquin (paru initialement en 1963) et une célèbre histoire : La planète des singes de Pierre Boulle (auteur d'un autre roman qui fera lui aussi une longue carrière au cinéma : Le pont de la rivière Kwaï).
Cette redécouverte s'avère une très bonne surprise : le récit de Pierre Boulle est finalement assez loin de ce qu'en ont tiré les cinéastes qui se sont succédés à la caméra.
La prose est un peu démodée (on écrivait encore au passé simple !) et elle accentue le dépaysement puisque derrière l'étiquette "SF" très convenue se cache plutôt un conte philosophique, façon Gulliver débarquant à Lilliput : Pierre Boulle est plus proche d'un Swift ou d'un Voltaire que d'un Asimov ou d'un Barjavel.
L'histoire est évidemment connue : quelques terriens débarquent sur une lointaine planète où les singes (cultivés, vêtus, ingénieux, dotés d'outils et de langage ...) dominent et chassent les "hommes" qui eux, vivent nus et sans intelligence et qui grognent plutôt qu'ils ne parlent. Le monde à l'envers bien sûr.
Et c'est là tout le propos de Pierre Boulle qui retourne habilement la situation : pour notre terrien débarqué sur cette planète simiesque, comment prouver son "intelligence", son "âme" ?
Le héros connait son Pavlov par cœur et maîtrise parfaitement l'éthologie mais comment faire la démonstration de son "humanité" sans passer pour un singe savant, pardon : un homme savant ?
[...] Elle sortit un morceau de sucre de sa poche et me le tendit. J'étais désespéré. Elle aussi me considérait donc comme un animal, un peu plus intelligent que les autres, peut-être. Je secouai la tête d'un air rageur.
❤️ Une habile façon de venir questionner ce qui fait le propre de l'homme (et le rire ne suffit pas, sachez-le). 
Avec les fameuses boucles temporelles qui clôturent le roman, Pierre Boulle qui revenait d'Indochine à l'époque, pousse même le bouchon encore plus loin : cette humanité si difficilement acquise, si chèrement défendue, est-il possible de la "perdre" un jour ?
[...] Vous voyez bien que l'esprit peut se perdre, comme il peut s'acquérir », murmure quelqu'un derrière moi.

Pour celles et ceux qui aiment la philo.
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lundi 14 novembre 2022

Bouquin : Fils de personne

[...] C’est inhumain d’être le fils de personne !

Jean-François Pasques fait partie de ses flics passés du côté de la plume.
Le voici auréolé du Prix du Quai des Orfèvres 2023 pour son bouquin Fils de personne.
Comme souvent avec ces auteurs, le récit détaille minutieusement le travail d'enquête et d'investigation mené par les flics avec leurs fameuses "procédures".
Pasques prend tout son temps pour installer ses personnages de la brigade du commandant Delestran.
Dans le Paris de l'auteur, on est bien loin des courses survoltées à la poursuite d'un serial killer, beaucoup plus proche d'un Simenon (auquel il est rendu hommage d'ailleurs) ou d'un Vargas : le commandant Delestran partage ses doutes entre deux enquêtes, un quasi vagabond retrouvé noyé dans un bassin des Tuileries et une autre affaire où trois femmes ont mystérieusement disparu.
Deux enquêtes qui n'ont rien à voir entre elles et le lecteur ne sait trop où veut en venir l'auteur jusqu'à ce qu'à mi-parcours, on découvre avec les enquêteurs de la PJ un monde un peu mystérieux, ou en tout cas bien méconnu, celui des naissances « sous X ».
[...] - Vous savez ce que c’est que de vivre en étant un bâtard ? Non, vous ne pouvez pas savoir ! Et vous parlez de mérite… Est-ce que je méritais de ne pas ressembler à mes parents adoptifs ? Et toute cette suspicion autour de moi, qui me donnait un sentiment d’imposture ? J’ai été un étranger toute ma vie, ne ressemblant à personne. Vous croyez que je méritais ça ? Mais moi, je n’ai rien demandé. 
[...] - Vous savez, quand on est né comme moi, « sous X », on fantasme beaucoup sur ses origines, pour ne plus être un colis abandonné. Mais finalement, ça ne sert à rien, bien au contraire, on ne peut pas avoir confiance en la vie. Il manque un sens. C’est inhumain d’être le fils de personne ! 
[...] Beaucoup d’autres enfants étaient nés « sous X » et avaient grandi sans faire parler d’eux.
L'air de rien J.F. Pasques réussit à installer une curieuse atmosphère, très humaine, très "psychologique" (il y a d'ailleurs une psy dans l'équipe du commandant), une ambiance qui n'appartient qu'à lui et qui nous change des polars habituels, un style qui mérite le détour par le 36 Quai des Orfèvres.
Un auteur à découvrir puisque d'autres romans ont précédé celui qui vient d'être couronné.

Pour celles et ceux qui aiment les enquêtes
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vendredi 11 novembre 2022

Bouquin : Cupidité

[...] Mais la cupidité nous unit.

Avec ses thrillers, Deon Meyer est une valeur sûre du roman sudaf et plus largement du rayon polar.
Le revoici avec un nouveau roman, Cupidité, qui nous emmène dans la ville chic de Stellenbosch non loin du Cap, pour épingler la corruption et la "captation de l'état" [clic] qui rongent le pays arc-en-ciel, un thème habituel de cet auteur.
Les super flics Benny Griessel et Vaughn Cupido, pris dans la guerre des polices, ont été rétrogradés et sont mis au placard à Stellenbosch. Un placard doré, bien trop doré d'ailleurs : ça sent la manipulation ...
En parallèle, une jeune agent immobilière monte une transaction pour un magnat devenu encombrant, une aubaine financière pour cette jeune femme : ça sent la manipulation ...
Et dans le même temps, Griessel et Cupido se retrouvent en charge d'une enquête sur un étudiant disparu. Un hacker surdoué du clavier qui vivait au-dessus de ses petits moyens : ça sent ...
Bref, tout cela ne sent pas vraiment la rose mais plutôt les âcres relents des affaires de corruption qui gangrènent le pays.
[...] Son optimisme indécrottable la rend souvent aveugle à la pagaille qui règne dans le pays.
[...] On a perdu confiance dans le gouvernement sud-africain. La corruption, le pillage des institutions publiques, la lente décomposition des réseaux de chemin de fer, d'eau et d'électricité.
[...] Personne n'a le courage d'affirmer que le gouvernement est un nid de kleptomanes corrompus qui pille le pays jusqu'à la moelle.
[...] Y a tant de choses qui nous divisent dans ce pays. Mais la cupidité nous unit.
❤️  Les différentes intrigues finiront bien sûr par se croiser et le roman est un véritable page-turner très réussi, peut-être un peu moins sudaf que les précédents mais plus polar. Suspense addictif garanti.
[...] Il s'agit dans cette affaire de disputes conjugales au mieux, et au pire d'un escroc en fuite. Ou d'un savant mélange des deux. Pendant ce temps, il aurait aimé chercher un jeune étudiant, un gamin qui n'est probablement plus en vie.

Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique du Sud.
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mercredi 2 novembre 2022

Bouquin : La baignoire de Staline

[...] En Géorgie, le passé vous sautait à la figure à chaque pas.

Après Les saisons inversées c'est avec impatience que l'on retrouve le diplomate-écrivain Renaud S. Lyautey (de son vrai nom Salins, Lyautey est le nom de sa mère pris comme nom de plume) pour un second épisode des aventures de René Turpin, toujours agent du Quai d'Orsay, mais cette fois-ci en Géorgie, terre natale de Iossif Vissarionovitch Djougachvili, l'homme de fer, Staline.
Ce second épisode, La baignoire de Staline, sera malheureusement le dernier : Renaud S. Lyautey est décédé cette année.
Tout commence à Tbilissi où l'on découvre un jeune professeur de français assassiné, il était au service d'un milliardaire géorgien.
Puis c'est le tour d'un vieux barbouze de l'ex-KGB.
[...] La découverte d’un possible lien avec la mort d’un vieux responsable communiste, loin de clarifier les choses, rendait manifestement perplexe la police de Tbilissi. Quelle sombre affaire avait donc pu sceller, la même semaine, le sort d’un étudiant français de vingt-six ans et celui d’un tchékiste octogénaire ?
[...] N’oublions pas que nous sommes dans le Caucase. Où les affronts ne sont jamais oubliés…
[...] Nous voilà maintenant avec trois cadavres sur les bras. Il n’y a plus de doute possible. Nous sommes face à un meurtrier en série. Et nous ne savons toujours pas ce qui relie entre eux ces assassinats successifs.
L'enquête, sur laquelle planent encore les ombres de Staline et du fameux agent double Kim Philby, l'enquête nous emmènera jusqu'à Tskaltoubo, dans l'ouest du pays, lieu de villégiature des apparatchiks à la belle époque de l'URSS.
[...] Ah… Tskaltoubo. Oui, bien sûr. C’est une ville d’eaux. Tskali signifie « eau » en géorgien. 
– Mais encore ? 
– Un immense ensemble thermal, le plus grand au monde, si je ne m’abuse. Staline s’y était fait construire une datcha.
[...] Philby a réussi à berner très longtemps à la fois les Britanniques et les Américains. Sa longévité en tant qu’agent double est étonnante.
[...] Je me souviens très bien qu’en 1990, les Postes soviétiques ont émis un timbre en hommage à Kim Philby.
[...] À cette époque-là, il faut être capable de se figurer ce qu’a été la guerre froide. Le niveau de paranoïa que les deux camps avaient atteint. La défection de Kim Philby a représenté, à cet égard, un point culminant. Pour nous, à Londres, ce fut un désastre absolu. La crédibilité de nos services secrets mit des années à s’en remettre. Aux États-Unis, dans un sens, ce fut pire encore. Parce que Philby avait servi à Washington et embobiné tout le monde là-bas aussi.
[...] On parle des années 1960. La construction du Mur de Berlin en 1961. La crise des missiles à Cuba en 1962. La tension était à son comble entre les deux blocs quand Philby a gagné Moscou, en janvier 1963.
La curiosité diplomatico-géo-politique est toujours au rendez-vous et l'intrigue policière est de meilleure tenue que celle du précédent épisode (Les saisons inversées) et, très égoïstement, on ne peut que regretter la fin prématurée de l'auteur qui nous prive de la suite de ce qui s'annonçait comme une très bonne série.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
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dimanche 30 octobre 2022

Bouquin : Le silence des carpes

[...] Chaque génération a besoin de quelque chose.

Jérôme Bonnetto nous propose une petite balade sympathique de Paris jusqu'en Moravie (ne cherchez pas, c'est l'est de la République Tchèque, près de la Slovaquie).
Une sorte de fable ou de conte, sans trop de morale.
L'auteur nous propose de suivre le périple d'un parisien en mal d'amour (Pauline, sa femme est en train de le quitter) et en mal de plombier (une fuite encore plus grave).
Une photographie tombe de la poche du plombier : sa mère disparue à l'époque communiste de la Tchéquie et notre parisien désœuvré mais fasciné se met en quête de retrouver l'histoire ou peut-être même l'Histoire.
[...] Pauline me torturait, le boulot me vidait. L’horizon me manquait. Je ne pouvais rester sans réagir et regarder ma vie se déliter, mais la Moravie, tout de même… Qu’allais-je faire là-bas ? 
[...] J’y mettais une ardeur inquiétante. Il y avait peut-être dans cette fascination soudaine quelque chose de l’ordre de la compensation, une réaction chimique souterraine à l’ordre du petit break.
Humour, curiosité et autodérision font de cette quête improbable une jolie balade dans un pays meurtri par l'Histoire où les rencontres sont autant d'occasions de laisser poindre humanité, tendresse et poésie. Visiblement, l'auteur aime bien ses personnages.
[...] Je me demandais si notre génération continuerait à produire de ces doux dingues en quantité suffisante.
Tout cela reste un peu convenu, un peu parisien, genre feel-good story, façon élégant hérisson en voyage, mais ça se lit sans déplaisir pour une petite parenthèse agréable, un peu de douceur dans ce monde de brutes.
Quant au bruit des carpes, des petits interludes de pêcheurs ponctuent les chapitres du voyage : ils finiront par donner la clé du mystère.

Pour celles et ceux qui aiment les pays de l'est.
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vendredi 28 octobre 2022

Bouquin : Antarctique

[...] La faute à la vodka, tout ça.

Encore un polar des pôles commis par un auteur français, Olivier Bleys (un "écrivain-marcheur" lyonnais), comme un écho au surprenant Solak lu récemment de la bretonne Caroline Hinault.
Bleys nous emmène à l'autre bout de la planète, en Antarctique, à l'endroit désigné comme le "pôle d'inaccessibilité", c'est-à-dire le point plus éloigné des côtes, où les Russes établirent une station polaire vers 1960.
Dans le bouquin, la station s'appelle Daleko, c'était Sovetskaïa dans la vraie vie et le buste de Lénine était vraiment là qui surplombait les bâtiments.
Une poignée de "poliarniks" (ils ne sont plus que cinq) survivent là depuis longtemps et ne savent pas trop quand une relève aura lieu, et si même elle aura lieu (trop loin, trop cher). Ils n'ont pas grand chose à faire si ce n'est déblayer la neige du buste de Lénine qui domine les bâtiments.
[...] Cette corvée obligatoire, ce travail indispensable et dûment vérifié, c’était la toilette du buste en plastique de Vladimir Ilitch Lénine qui coiffait la station.
[...] Tous étaient repartis sauf, donc, cinq volontaires chargés par le Parti d’affirmer la présence russe dans cette région où, pourtant, n’était recensée aucune vie humaine. 
[...] Ce n’était pas la besogne qui manquait, sur une base polaire. On pouvait pelleter la neige bavarde qui s’amassait devant la porte et finirait par la bloquer. On pouvait touiller le fioul dans la citerne, pour l’empêcher de figer à cause du gel. Des tâches simples, qui toléraient un certain degré d’ébriété. D’autres demandaient d’aligner un peu mieux ses gestes et ses pensées : par exemple, le collage de bandes de caoutchouc sur les bottes grand froid ; leurs semelles rabotées par la glace s’usaient à toute allure.
[...] Les autorités convenaient, certes, qu’il faudrait évacuer la station quand les vivres seraient épuisés, mais les stocks demeuraient abondants. On ne voyait pas de raison d’abandonner Daleko. Son étoile rouge brillant au centre de l’Antarctique avait une grande valeur : elle prouvait l’excellence du savoir-faire soviétique dans l’exploration des régions froides, et l’endurance non moins héroïque du citoyen russe à ces conditions extrêmes.
Dès les premières pages le ton est donné : un beau soir encore plus arrosé que de coutume, c'est le drame et l'un des poliarniks plante une hache dans la tête de son adversaire aux échecs (à sa décharge, faut dire que l'autre essayait de tricher).
[...] Loubachev ne laissa pas le malentendu s’installer :
— Nikolaï est mort. Vadim l’a abattu d’un coup de hache.
— Il avait triché ! plaida le tractoriste.
Loin de tout comme c'est pas possible, dans la promiscuité de quelques mètres carrés de baraquements, en attendant l'hypothétique arrivée des autorités, que faire d'un encombrant cadavre (ça c'est facile, pas besoin de frigo) mais surtout d'un encore plus encombrant assassin ?
Pas tout à fait un polar en dépit du crime qui ouvre le bal mais un huis-clos au ton aussi mordant que le froid polaire.
Le lecteur est prévenu : dès les premières lignes, ça commence très très mal et dans cet environnement polaire, il sait que ça ne peut que très très mal finir.
Une version plus cool (parce que plus ironique) de Solak.

Pour celles et ceux qui aiment les pôles.
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jeudi 27 octobre 2022

Bouquin : Pour tout bagage

[...] Nous étions des nanarchistes.

Patrick Pécherot nous emmène revisiter les années 70, nos années de jeunesse et les siennes, sur les traces d'une petite bande d'anars sans envergure qui rêvaient de Grand Soir, de guérilla et de coups d'éclat, c'était les années des GARI antifranquistes, juste avant l'arrivée d'Action Directe et donc juste avant le bouquin qu'on vient de lire de Vanessa Schneider.
Pécherot a retrouvé un vieil album photos et nous a branché sur radio-nostalgie, à fond :
[...] Le transistor réglé sur les grandes ondes. Elles ne parlent à personne, aujourd'hui, les grandes ondes. 
[...] Un pull trop grand, la musette kaki décorée d'inscriptions tracées au feutre.
Sur les images de l'album, les kodachromes, les potes qui traînent du côté de Puteaux ne brillent pas vraiment et tiennent plus des pieds nickelés que de futurs terroristes.
[...] On allait enfiler des costumes trop larges. On ferait pitres.
[...] On posait en guerilleros, on était bidasses en folie. Nanars ambulants… Nanarchistes, voilà, nous étions des nanarchistes.
[...] Qu'est-ce qui avait foiré ?
La prose de Pécherot est tout en élégance mais en tartine des tonnes dans le registre nostalgie désabusée.
[...] On est gênés de nos silences. On finit par s'éviter. On se salue encore de la main lorsqu'on se croise. Un jour on ne se croise plus.
[...] Le temps nous a désaccordés. Chacun a ruminé l'histoire. Elle a changé de goût et on n'a plus les mêmes.
Et parfois les effets de style dérapent un peu.
[...] Le passé faisait des tours de chevaux de bois sur la table.
Tout cela est un peu répétitif et finit par lasser : le bouquin est intéressant (pour les nostalgiques des seventies) mais aurait beaucoup gagné à être moins délayé et ramassé sur moins de pages, l'idée n'était pas mauvaise mais l'auteur en fait trop.

Pour celles et ceux qui aiment les seventies.
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mardi 25 octobre 2022

Bouquin : Les saisons inversées

[...] Des gens qui avaient à en connaître.

Renaud S. Lyautey (de son vrai nom Salins, Lyautey est le nom de sa mère pris comme nom de plume) est un "vrai" diplomate du Quai d'Orsay pour lequel il fut ambassadeur au Moyen-Orient et en Géorgie.
Autant dire que c'est le guide idéal pour nous faire découvrir les coulisses de la machinerie diplomatique française au milieu de tous les agents qui ont embrassé "la Carrière", comme ils disent.
[...] La Carrière imprime sa marque, d’une façon ou d’une autre, sur chaque agent.
L'intrigue commence avec la découverte du cadavre d'un haut diplomate français, assassiné à son domicile parisien : le modus operandi rappelle l'exécution de Chapour Bakhtiar, le premier ministre iranien, par les services secrets de son pays à Suresnes en 1991.
Une ambiance méconnue et bigrement intéressante qui serait un peu comme une version "civile" du Bureau des Légendes.
Mais c'est surtout un excellent prétexte que saisit Renaud Lyautey pour revisiter l'Histoire récente et nous donner sa lecture très personnelle de la diplomatie française avec quelques propos très incisifs et bien sentis concernant les "gloires" de l'arrogante diplomatie française.
Bien sûr tout le monde se rappelle le désormais célèbre discours de Villepin à l'ONU face aux US qui s'apprêtaient à envahir l'Irak sous un faux prétexte : cette intervention est glorifiée comme un haut fait de la diplomatie française, cocorico. Un sinistre échec selon l'auteur.
[...] En contraignant un membre permanent du Conseil de sécurité à frapper en dehors de toute légalité internationale, nous allions créer un périlleux précédent. Il se montrait particulièrement inquiet des leçons qu’en tirerait à l’avenir, par exemple, un autre membre permanent comme la Russie.
[...] Personne n’a pu dissuader un membre permanent du Conseil de sécurité de s’en prendre à un petit pays. L’ONU a démontré sa totale impuissance. C’est un échec absolu du système de sécurité collective mis en place en 1945.
[...] Turpin admit intérieurement qu’il n’avait jamais envisagé l’affaire irakienne sous cet angle. Jusqu’à cet instant, il avait toujours fait sienne l’idée répandue selon laquelle la France avait traité ce dossier avec panache et perspicacité.
D'autres contextes géopolitiques seront également épinglés par l'auteur au fil des pages : l'Iran, la Palestine (et les innombrables plans de paix français), et même le Chili de Salvador Allende.
L'intrigue policière qui sert de prétexte au bouquin et à la visite des coulisses du Quai d'Orsay est un petit peu décevante ou en tout cas elle peine un peu à se mettre en place et n'arrive à nous captiver que dans la dernière partie du roman.
Peu importe, ce premier roman n'était que le prélude à un second, beaucoup plus prometteur : La baignoire de Staline qui nous emmènera en Géorgie.
[...] La Géorgie… Peut-être se renseignerait-il en vue du prochain poste. Ça n’avait pas l’air si sinistre que ça…
Vite, vite, préparons notre valise (diplomatique).

Pour celles et ceux qui aiment les secrets.
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mardi 18 octobre 2022

Bouquin : Récit du naufrage du baleinier Essex

[...] Les marins de Nantucket.

Owen Chase est un marin du XIXème siècle, l'un des rares rescapés d'une aventure maritime qui aura mal tourné, très mal tourné et ce livre est son récit : le Récit de l'extraordinaire et affligeant naufrage du baleinier Essex, une histoire vraie qui inspira à Herman Melville le célèbre Moby Dick.
[...] On rapporte de nombreuses anecdotes sur les marins de Nantucket. Des histoires de sauvetages in extremis, des récits de survie surprenants que ces hommes, qui ont échappé au pire, se transmettent avec la même fidélité que s’il s’agissait de contes légendaires – et sans doute le même respect et le même sens de la narration.
Le baleinier Essex part de Nantucket en 1819 pour chasser la baleine au large des côtes chiliennes, avec à bord une vingtaine de matelots. Owen Chase est le capitaine en second.
Après plusieurs mois de mer, au large des Galapagos le bateau est attaqué par un grand cachalot et fait naufrage. 
[...] J’ai instinctivement ordonné au garçon à la barre de mettre « à bâbord toute », dans le but de prendre le large et de l’éviter. J’avais à peine prononcé ces mots, que le cachalot est revenu vers nous à pleine vitesse, et qu’il a frappé le navire avec sa tête, juste devant les porte-haubans de misaine ; le coup fut si fort qu’il nous jeta presque à terre. Le bateau s’est alors élevé avec autant de soudaineté et de violence que s’il avait heurté un rocher, et il a tremblé comme une feuille pendant plusieurs secondes. Nous nous sommes regardés les uns les autres, totalement stupéfaits, et presque incapables de prononcer un mot. 
Les marins prennent place dans les trois baleinières avec quelques vivres et l'espoir de pouvoir regagner une terre ferme ou de croiser la route d'autres baleiniers.
[...] Pour peu que les conditions nous soient favorables – nous pouvions atteindre la côte. Forts de toutes ces considérations, nous avons entamé notre traversée, dont l’échec total – fruit d’une déplorable détresse et de souffrances insurmontables – va maintenant être exposé.
❤️ La prose du matelot Owen Chase est bien entendu "datée" du début du siècle précédent mais le bouquin est suffisamment court (un peu plus de cent pages) pour que cela ne gêne aucunement la lecture. Bien au contraire, le récit est clair, factuel, la narration est précise et les envolées lyriques ou religieuses restent très rares. 
Une instructive lecture (quelle vie menaient ces pêcheurs !) sur laquelle planent les fantômes de Melville et Moby Dick.

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de marins.
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dimanche 16 octobre 2022

Bouquin : Les sentiers obscurs de Karachi

[...] Trahis deux fois, par l’attentat et par l’enquête.

Olivier Truc s'est (enfin !) décidé à quitter ses chers lapons et sa "police des rennes" (on s'en était un peu lassé, avouons-le) pour nous emmener dans une ambiance tout à fait différente, c'est le moins qu'on puisse dire, sur Les sentiers obscurs de Karachi où l'on cherche à se rappeler les ventes de sous-marins au Pakistan, l'attentat de 2002 (quelques mois après ceux du 11 septembre ...) et le scandale franco-français sur les rétrocommissions ayant servi à financer la campagne de Balladur en 1995 (dont le procès en appel doit se tenir en 2023).
[...] L’attentat du 8 mai 2002 à Karachi, au Pakistan. Au cours de cet attentat, onze techniciens français de la DCN (Direction des constructions navales) ont été tués, quatorze autres blessés, tandis que trois Pakistanais ont également trouvé la mort et six autres ont été blessés. L’attentat a été provoqué par l’explosion devant l’hôtel Sheraton d’une voiture piégée.
Malheureusement, le scénario d'Olivier Truc peine vraiment à démarrer : l'auteur tient absolument à faire dans le roman et pas dans le thriller-reportage et donc à donner à ses acteurs de fiction tout ce qu'il faut d'humanité, de contexte, de justifications, de relations complexes et de motivations individuelles pour bâtir des drames personnels et pas seulement inscrire quelques petites histoires dans la grande Histoire.
C'est louable bien sûr mais pesant et bien lourd à mettre en branle. On se prend à songer de temps à autre à ce qu'aurait pu tirer d'un tel scénario un Cédric Bannel ou un Benoit Vitkine, par exemple.
Après une mise en place laborieuse, le bouquin finit par prendre corps, le journaliste cherbourgeois part enfin pour Karachi à la recherche de quelques secrets détenus par les survivants du drame.
[...] En France, on a pu faire avancer les choses [...] malgré ça, des dossiers restent secrets, des fonctionnaires sont protégés, des politiques exonérés. Alors dans un pays comme le Pakistan.
[...] Même les hommes courageux ont des limites dans un pays comme le Pakistan. Souvenez-vous des pressions que j’ai subies. Je n’ai pas résisté longtemps.
[...] – C’est dangereux de savoir. Vous devriez en prendre conscience.
– Qu’a-t-il trouvé que les Français n’ont pas trouvé ?
– Les Français ? Je pense qu’ils n’ont rien trouvé. Je pense qu’ils n’ont rien cherché. Tout ce qu’ils auraient pu trouver, c’est la preuve de leur compromission avec les forces du mal qui gangrènent mon pays.
[...] Je crois qu’il sentait que les Français avaient été trahis deux fois, par l’attentat et par l’enquête.
[...] Secret des autorités françaises, omerta du pouvoir pakistanais, vingt ans après l’attentat de Karachi, les questions restent nombreuses face à la raison d’État, prétexte utile pour couvrir un scandale international.
Pour autant, même avec la visite exotique de Karachi et quelques portraits d'afghans un peu cliché, tout cela n'arrive pas vraiment à nous passionner et le roman n'est pas tout à fait à la hauteur des attentes que laissait entrevoir le titre.
Olivier Truc hésite entre la romance bon enfant, façon Tintin à Karachi, et le scoop journalistique ou le thriller politique sur un sujet explosif peut-être trop ambitieux. L'auteur n'arrive pas à prendre parti et son bouquin tourne autour du pot au roses.

Pour celles et ceux qui aiment les secrets.
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lundi 10 octobre 2022

Bouquin : 1991

[...] Être flic, c'était surtout être seul.

Franck Thilliez n'a pas résisté à la mode du préquel et nous emmène en 1991 pour la première enquête de son flic fétiche, Franck Sharko qui faisait alors ses débuts à la PJ du 36 Quai des Orfèvres.
1991, c'est le siècle dernier et l'on y respire un doux parfum déjà rétro : on roule en R21, on tapote sur le Minitel, la recherche ADN en est à son tout début, Sharko et son amoureuse communiquent par fax, ...
[...] Il reprit donc la route, se disant qu’il aurait pu éviter un aller-retour inutile si on les avait équipés de ces appareils dont on parlait à la télé, les Bi-bop. Des engins révolutionnaires qui, d’après ce qu’on disait, fonctionnaient un peu à la façon de cabines téléphoniques portatives.
En 1991, le jeune Sharko rejoint donc les équipes du 36 et saute dans le grand bain avec une grosse affaire et un meurtre particulièrement affreux, comme il en verra d'autres par la suite, le fidèle lecteur le sait déjà.
[...] - Comment vous faites, vous tous, pour supporter tout ça ? 
- On ne le supporte pas, on vit avec. Au fil de ta carrière, tu verras des mecs exploser en plein vol. Tu en feras peut-être même partie. C'est comme ça, on a un métier qui fait vieillir plus vite que les autres.
[...] Il se dit qu'être flic, c'était surtout être seul.
[...] Il comprit que cet endroit où il avait fourré les pieds, le 36, quai des Orfèvres, n'était pas qu'un lieu de prestige. C'était une arène sanglante. La fosse aux lions.
La brigade du 36 se lance sur les traces d'un tueur qui semble prendre un malin plaisir à convoquer le fantôme du magicien Houdini et à promener les enquêteurs tout au long d'un sanglant jeu de piste.
Mais Franck Sharko, alias Shark pour ses collègues, est sur ses traces.
[...] Le tueur se considérait-il comme un roi de l'illusion et voulait-il le leur faire savoir ?
[...] Le tueur leur avait échappé toutes ces années, sans doute se croyait-il à l'abri.
Mais un requin lui collait au train. Un prédateur qui avait flairé l'odeur du sang.
Bien entendu la carrière de Sharko commence très fort et Thilliez ratisse large pour faire frissonner de peur son lecteur tout au long de son thriller : un lecteur qui se retrouve enterré vivant, mordu par des bestioles au venin pire que mortel, et confronté à une vieille histoire de pédophilie pseudo-scientifique assez dérangeante (Thilliez aime bien romancer à partir de données réelles).
[...] Ils t'encombrent en permanence la tête, ils te hantent et tu dois te les coltiner.
- T'en as beaucoup, toi, des fantômes ?
- De quoi remplir un stade de foot.
[...] La vérité, c'est qu'ils allaient arrêter un assassin dont aucun d'entre eux n'était capable de déterminer avec certitude le mobile.
Autrement dit, ni Franck ni ses coéquipiers ne savaient à quel genre d'individu ils avaient affaire.
Brrr....

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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lundi 3 octobre 2022

Bouquin : La maison des absents

[...] Règle numéro sept : tout le monde ment.

Tana French nous avait déjà emmenés en Irlande pour un polar très ancré dans le Dublin social des années 80, c'était Les lieux infidèles.
La revoici avec La maison des absents, un polar toujours très social puisque nous sommes dans une Irlande en pleine crise financière après l'explosion de la bulle spéculative notamment immobilière, dans un lotissement flambant neuf de la banlieue de Dublin, même pas achevé et habité par seulement quelques foyers.
L'un de ces foyers justement est le lieu du drame : une famille entière, parents et enfants massacrés à coups de couteau.
C'est l'inspecteur Kennedy qui mène l'enquête, accompagné d'un padawan prénommé Richie qu'il se charge d'éduquer au difficile métier de grand flic.
Kennedy fait preuve d'une belle arrogance, persuadé (et sans doute à juste titre) d'être un super enquêteur, sans scrupules ni égards pour tous ceux qu'ils croisent sur le long et difficile chemin de la vérité, y compris collègues ou victimes.
[...] Nombre de gens me prennent pour un connard pompeux qui se délecte du son de sa propre voix. Cela me convient. S’ils me méprisent, ils baissent la garde.
[...] Je crois que nous sommes arrivés à la règle numéro sept : tout le monde ment, Richie. Les tueurs, les témoins, les spectateurs, les victimes. Tout le monde.
Un flic à qui le lecteur aura peut-être du mal à s'identifier en dépit des efforts de l'auteure pour nous attendrir avec sa vie familiale compliquée.
Pour autant le tandem avec le jeune Richie fonctionne plutôt bien et le massacre domestique est suffisamment mystérieux pour nous accrocher (un "coupable" est rapidement appréhendé, mais à seulement mi-parcours, le lecteur avisé se doute bien que les inspecteurs Kennedy et Richie ne sont pas au bout de leurs peines ...).
La famille qui a été massacrée avait tout de la famille modèle qui avait profité du boom économique et se retrouvait fauchée en plein vol. Mais était-ce tout ? Qui étaient-ils vraiment ? Que cachaient les murs et les fenêtres de leur maison toute neuve ?
Au fil de l'enquête, le mystère s'épaissit peu à peu et la famille modèle s'avère plus compliquée que ce que les apparences laissaient croire. Les passages où le mari devient obsédé par la bestiole du grenier sont dignes de Kafka et le bouquin devient vite très très prenant ...

Pour celles et ceux qui aiment les visons.
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mardi 13 septembre 2022

Bouquin : Rouge écarlate

[...] L’odeur de la fraise, cause de ses emmerdes.

Encore un auteur français méconnu de nos services, et encore un petit noir bien serré.
Ce sera Rouge écarlate de Jacques Bablon.
Ça commence tout doux, une histoire de voisinage sur un ton un peu étrange, à peine décalé, Joseph est veuf.
[...] Il dit pas qu’Alicia a piqué du nez un matin sur son lieu de travail. Morte. Un AVC. Être un mari trompé, c’est pas glorieux, mais il préfère ça que de dire qu’elle est morte. Il a un rapport pas clair avec la mort. Il en a les jetons, comme tout le monde, mais il y a encore autre chose.
Mais selon la règle, le diable s'habille en femme et la pomme sera bientôt consommée entre les voisins.
[...] Un cul royal ! C’est là qu’est le drame. Joseph voit ça, et c’est tout. Le stimulus est inopérant. Calme plat dans le caleçon. Joseph voit ça, et il ne bande pas comme un malade ! Rosy rentre chez elle. Joseph est au fond du trou.
La prose du sieur Bablon est originale, sèche et nerveuse, souvent oublieuse des verbes et de leurs sujets, ça donne du rythme au récit. De prime abord on a cru aux effets de manche ou de plume superfétatoires mais non, le bouquin est court et l'on se laisse vite prendre par ce rythme syncopé.
Atypique et décalé, une version resserrée et donc mieux maîtrisée de ce qu'on avait pu découvrir chez Nicolas Laquerrière : le polar français se pare de nouvelles plumes.

Pour celles et ceux qui aiment les petits frenchy.
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Bouquin : La chambre du fils

[...] Cette enquête s'annonçait d'un autre niveau.

Décidément, c'est toujours un grand plaisir que de retrouver le norvégien Jørn Lier Horst, son écriture fluide et agréable, ses intrigues pas trop stressantes et ses personnages devenus familiers, le flic William Wisting et sa fille journaliste Line.
Au fil des épisodes, cet auteur fait preuve d'une belle régularité.
D'autant que cette fois il s'écarte un peu de ses sentiers habituels puisque il a décidé de nous emmener dans les coulisses du pouvoir politique norvégien : une figure importante du parti travailliste vient de décéder de manière on ne peut plus naturelle mais on retrouve dans son chalet d'été (ah les fameux chalets !) une très grosse somme d'argent, plusieurs millions d'euros et de dollars.
[...] — Cinq millions d'euros et cinq millions de dollars, rectifia-t-il. Wisting essaya de faire le calcul dans sa tête. Le total devait avoisiner les quatre-vingts millions de couronnes norvégiennes. 
— D'où viennent-ils ? demanda-t-il.
S'agit-il d'une malversation, de profits illicites, d'une caisse noire de l'état destinée à payer d'éventuelles rançons ?
En secret, le procureur général de Norvège missionne Wisting pour une enquête très discrète.
Comme à leur habitude, Horst et son héros avancent à petits pas dans un lent travail d'enquête pour reconstituer un puzzle, où comme chacun sait, il faut d'abord trier les pièces.
[...] — Décidément, dans cette affaire, les théories partent dans toutes les directions, dit-il. Cette piste est peut-être la plus concrète que nous ayons jusqu'ici, mais c'est complètement illogique.
[...] L'enquête ne progressait pas aussi rapidement qu'il l'aurait souhaité. Chaque tâche leur demandait du temps, et il en arrivait de nouvelles en permanence.
[...] — Une discrétion extrême est de mise, car il aurait pu être question de puissances étrangères ayant tenté d'influencer la politique norvégienne.
[...] L'affaire commençait enfin à se dénouer. La taupe, c'était toujours le maillon faible.
Le récit de Horst fait preuve d'une grande régularité de ton et de rythme, tout au long de l'enquête.
La recette du cuistot norvégien a fait ses preuves tout au long des épisodes précédents de la série mais cette fois, Horst ajoute quelques épices à la sauce : une incursion dans les coulisses du pouvoir, on l'a dit, et une équipe d'enquêteurs ad hoc montée en grand secret (discrétion oblige) sous le commandement de l'inspecteur Wisting.
Tout cela fait sans doute de cet épisode le plus réussi de la série (déjà de très bonne tenue) et justifie le coup de cœur épinglé pour ce roman, et l'ensemble de son œuvre comme on dit [clic].

Pour celles et ceux qui aiment nos voisins nordiques.
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vendredi 9 septembre 2022

Bouquin : Ce qui reste de candeur

[...] Cette fille allait me causer les pires ennuis.

On ne connaissait pas encore Thierry Brun que l'on découvre ici avec un excellent roman noir : Ce qui reste de candeur.
L'intrigue nous plonge dans le Minervois, au pied de la Montagne Noire où se planque Thomas Boral, ancien homme de main d'un grand truand en cavale, nouveau repenti qui doit témoigner bientôt au procès de son ancien patron.
[...] Se demander à chaque instant qui marchait dans son dos n’avait rien de reposant.
[...] Dans le réfrigérateur de quoi subvenir à mes besoins pour une semaine : anisette, sirop d’orgeat et des glaçons.
Reclus dans le Haut Languedoc, Boral fait profil bas, coincé entre le flic parisien qui le tient en laisse jusqu'au procès et le gendarme local qui ne voit pas d'un très bon œil ce genre de touriste.
Et comme dans tout bon roman noir qui se respecte, fatalité oblige, le diable s'habille en jupette ...
[...] Je n’en croyais pas mes yeux. Elle n’était pas plus belle que d’autres femmes, mais elle dégageait un érotisme forcené, une espèce de pouvoir d’attraction hors normes. Ça tenait du prodige, de l’envoûtement. Je baissai la tête.
[...] Je me retournai de mon côté du lit pour m’asseoir au bord. 
— Rentre chez toi. 
— Je t’en prie. On ne peut rien y faire, tu m’entends.
[...] Comment avais-je pu me fourrer dans cette histoire ? Qu’est-ce qui chez moi m’entraînait toujours vers les ennuis ?
C'est court, sec, nerveux comme une rando dans la garrigue et derrière un scénario d'apparence simpliste, notre vision des personnages va évoluer au fil des pages, au fil d'un petit noir bien serré.

Pour celles et ceux qui aiment les emmerdements.
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Bouquin : Piégée

[...] Les têtes de moutons disposées au rayon rôtisserie.

Les polars islandais [clic], emmenés par le porte-étendard Indridason, inondent nos bibliothèques depuis plusieurs années.
Avec PiégéeLilja Sigurdardóttir est une nouvelle venue (du moins en VF) mais disons tout de go qu'elle ne vient pas bouleverser le paysage littéraire islandais.
Sa prose reste classique et ses intrigues sont trop convenues pour susciter notre intérêt.
Avec Piégée, elle met en scène une jeune femme, mère de famille divorcée, obligée de faire passer de la drogue pour retrouver la garde de son fils, rien que ça.
Certains épisodes sont vraiment too much (ah le tigre dévoreur !) et l'héroïne Sonja apparait bien peu crédible à mi-chemin entre Cosette et Lara Croft.
Mais ce qui sauve le bouquin de la pile à ne pas lire est tout autre : Lilja Sigurdardóttir n'est plus toute jeune mais a choisi d'ancrer son histoire dans l'actualité récente de son pays, une actualité qu'on a oubliée un peu rapidement : éruption de  volcan et surtout séisme financier, nous sommes en 2010 au lendemain de la crise bancaire qui secouera tout le pays (et l'Europe).
[...] La lecture des journaux – les coupes dans le budget de la santé publique, avec leur lot de licenciements, les files d’attente toujours plus longues dans les banques alimentaires, la note financière de l’Islande en baisse, un tas de neige qui s’était effondré sur une enfant à Akureyri.
[...] Pas besoin d’être devin pour imaginer l’avenir de ce pays nain qui, pendant quelques décennies, avait voulu jouer à être libre et autonome. On pouvait bien s’en émouvoir, pérorer sur la culture, l’histoire ou la langue de cette nation ; dans un siècle, l’Islande ne serait plus qu’un petit port de pêche.
[...] Vous avez joué à ce jeu contre la Grèce et maintenant c’est nous qui nous retrouvons dans leur position. Les fonds spéculatifs font la même chose avec l’Islande.
[...] – C’est comme ça que ça se passe, Elvar. Les pays en crise constituent une proie parfaite pour les fonds spéculatifs.
Un bouquin ancré dans une Islande urbaine, résolument contemporaine et moderne, bien loin des ambiances montagnardes ou maritimes décrites par Indridason et consorts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
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Bouquin : L'accident de l'A35

[...] Désespérément et agréablement démodé.

Après La disparition d'Adèle Bedeau, on avait hâte de retrouver le rythme paisible et provincial de l'écossais Graeme Macrae Burnet qui place ses romans dans une petite bourgade de l'est de la France, dans une ambiance surannée et d'apparence tranquille, à la Simenon.
C'est aussi le spécialiste des vraies fausses préfaces qui cherchent à berner le lecteur avant même le début de l'intrigue.
Nous voici donc à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde, où l'on retrouve George Gorski, un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
Le village borde l'A35 qui le relie à Strasbourg et l'on va déambuler d'une ville à l'autre au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, où les longues descriptions minutieuses, nourries de détails insignifiants, filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable.
Une nuit, un notable de Saint-Louis est victime d'un accident sur cette autoroute et l'on ne sait pas trop d'où il revenait ni ce qu'il allait faire en ville à ces heures peu chrétiennes : pour les beaux yeux de la veuve, l'inspecteur Gorski va prendre sur son temps pour éclaircir cette affaire qui n'en est pas une, où il n'y a pas de crime à élucider ni de coupable à chercher, peut-être juste quelques secrets de province à découvrir.
[...] Personne ne regardait jamais un flic de travers à un enterrement. Dans un mariage, la présence d’un policier jetait un froid ; à des funérailles, ça semblait tout à fait pertinent.
L'auteur prend son temps pour brosser son portrait acide de la petite vie bourgeoise de province.
[...] C’est considéré comme une grande infortune que d’avoir une fille trop jolie ou un fils trop intelligent. À Saint-Louis, comme dans tous les trous perdus de province, les habitants sont plus à l’aise avec l’échec. Le succès ne sert qu’à rappeler aux autres leurs propres déficiences et doit donc être vivement condamné.
[...] La vie conjugale était assez monotone, mais Lucette avait l’air heureuse. Les escapades à la campagne cessèrent vite, et Lucette s’adapta à son rôle, qui était autant celui de dame de compagnie de sa belle-mère que d’épouse.
Un roman qui n'est pas vraiment un policier, des personnages aux vies étriquées, l'ambiance étouffante d'une bourgade de province.
Et un auteur qui se joue de ses lecteurs.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
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Bouquin : Le destin de l'ours

[...] Et le rugissement déchire le silence. Énorme, terrifiant.

Après La nostalgie du sang et la découverte de Dario Correnti, un pseudo qui cache deux auteurs italiens, on était impatient de retrouver le savoureux duo de personnages au cœur de cette série policière italienne.
Rendez-vous a donc été pris avec Le destin de l'ours.
On retrouve bien sûr Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté a fini par pousser dehors un peu avant la retraite.
Sa jeune complice, c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. 
[...] Besana l’examine. 
« Qu’est-ce que c’est que cette tenue, Morpion ? 
– Quoi ? Tu n’aimes pas ? 
– Tu ressembles à un fauteuil provençal. 
– Merci, Marco. Déjà que je suis gavée d’anxiolytiques, il me manquait juste un peu de soutien moral. »
Et nous suivons les deux complices sur les traces d'un ours amateur de randonneurs.
[...] Son corps a été traîné sur un kilomètre, loin de sa tête et de son sac à dos, puis recouvert de feuilles, en prévision d’une consommation ultérieure. Il était encore en vie au moment de l’attaque de l’ours.
Tout comme dans le premier épisode, on retrouve les traces d'une véritable affaire ancienne : celle d'une empoisonneuse en série, la Vecchia dell'aceto, la Vieille dame au vinaigre, Giovanna Bonanno qui sévissait (ou plutôt qui faisait profiter ses consœurs de ses bons et loyaux services) en Sicile vers 1750.
Mais l'impatience fut sans aucun doute mauvaise conseillère et l'on s'est précipité un peu trop vite sur les traces des deux journalistes : l'intrigue peine franchement à prendre corps (pour un dénouement finalement un peu too much) et les histoires perso de Marco et Ilaria tournent en rond, façon je t'aime moi non plus.
Tout cela sent vraiment le réchauffé de sauce milanaise dilué dans beaucoup d'eau. 
Oui, le verdict est un peu dur et on ne saurait trop vous conseiller de vous ruer sur le premier épisode (et de vous en contenter, pour le moment, en attendant mieux).
Notons quand même quelques passages bienveillants sur les voisins Suisses (qui sont sans doute à l'Italie du Nord ce que les belges sont aux français) :
[...]– Pour ma part, la Suisse ne m’évoque que le chocolat, les montres et ces couteaux de poche rouges avec plein d’outils.
– Tu la sous-évalues, Piatti, dit Marco avant de boire une gorgée de bière locale. Tiens, pense au Velcro. C’est un type du canton de Vaud qui en a eu l’idée en revenant d’une balade dans les bois. Il a dû ôter un tas de fruits de bardane de ses vêtements et du pelage de son chien, tu vois ce que c’est, ces petites boules qui s’agrippent ? Il les a observées au microscope et il a compris qu’il pouvait en faire quelque chose. L’ennui est une source d’inspiration, par ici. 
– D’autres exemples ? 
– Le bouillon cube, inventé par un demi-Italien, Julius Maggi. Ou le cellophane, conçu par un Zurichois. La feuille d’aluminium. Et puis la brosse à dents électrique, tu te rends compte, Piatti ? Née de l’imagination d’un dentiste de Genève. Qui aurait cru qu’un dentiste genevois avait de l’imagination ? » Ilaria rigole. 
« J’ai gardé le meilleur pour la fin : le flacon à tête de canard, qui a révolutionné le nettoyage des cuvettes de chiottes. Eh bien, le premier prototype est né à Zurich dans les années 1980. 
– La vache, ils ont changé le monde ! 
– Tu vois ? Tu es bourrée de préjugés, répond Besana. Hélas, en matière de canards, ils ont aussi commis le pire : l’Ententanz, mieux connue sous le nom de « Danse des canards », est également Swiss made. 
– L’ennui est une chose dangereuse. 
– Ça dépend, reprend Besana. Sans les Suisses, pas d’absinthe, et qui sait si sans elle, Verlaine et Mallarmé auraient écrit des poèmes ? C’est un médecin de Neuchâtel qui l’a créée à des fins thérapeutiques. Ensuite, heureusement, elle a été utilisée à meilleur escient à Paris. 
– C’est vrai ? 
– Même chose pour le LSD, sorti des laboratoires Sandoz de Bâle grâce au grand Albert Hofmann, chimiste de génie qui, soit dit en passant, est mort à l’âge vénérable de cent deux ans. Comme quoi, cette substance n’est pas si néfaste. »

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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mercredi 10 août 2022

Bouquin : Ils ont tué Oppenheimer

[...] Plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.

Après la découverte de la passionnante BD La Bombe et avant la sortie l'an prochain du biopic de Christopher Nolan (adapté d'un autre livre), on ne pouvait pas manquer le bouquin de la lyonnaise Virginie Ollagnier : Ils ont tué Oppenheimer.
Déjà jeune étudiante, l'auteure avait été séduite par les doux yeux bleus d'Oppenheimer, un regard transparent qui laissait apparaître les doutes et les démons de l'homme qui voulut bien endosser la paternité de la si terrible bombe atomique.
Un homme plein de contradictions, un humaniste proche du parti communiste de l'époque et un savant qui fut malgré tout recruté par le gouvernement américain pour piloter le projet Manhattan de Los Alamos.
[...] Si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents.
[...] Après avoir compris que le rouge, l’ennemi héréditaire, masquait l’injustice sociale accomplie sur le sol américain par les multinationales.
[...] Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Depuis notre époque qui a vu la réaction démesurée de l'état US aux attentats du 11 septembre puis l'arrivée au pouvoir de Trump, Virginie Ollagnier jette un regard curieux sur la trajectoire balistique de Julius Robert Oppenheimer : l'ascension vers la gloire du héros qui donna à son pays et au monde libre la victoire contre la barbarie puis la chute du traître lorsque le maccarthysme le jugera inapte à servir un pays finalement peu reconnaissant.
Son opposition à la super bombe H (la bombe thermonucléaire), sa volonté de partager les résultats obtenus avec la communauté scientifique, son espoir d'une régulation internationale des armes atomiques, tout cela avait finalement, en pleine guerre froide, fait d'Oppenheimer l'homme à abattre.
[...] Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits.
[...] Mardi 2 juillet 1946, New York « L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. [...] C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix.
[...] La presse d’après-guerre avait fait de lui une idole, celle de la guerre froide le descendrait.
[...] Il était devenu le père de la bombe atomique, admiré, jalousé autant que haï dans le monde entier.
C'est ce que met en scène le roman de Virginie Ollagnier qui s'invente un double littéraire parti sur les traces du célèbre savant.
❤️ La documentation sait se montrer limpide et discrète (tantôt passionnante, tantôt effarante comme le chapitre sur le complexe militaro-industriel US), l'écriture fluide mélange habilement les époques, les personnages sont tous intéressants, et les chapitres s'enchaînent pour devenir bien vite addictifs, et au final, le bouquin se dévore comme un excellent roman.
[...] Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ?
On notera aussi le joli portrait de la compagne d'Oppie : Kitty, une femme trop libérée pour son époque.
Le couple Oppenheimer bénéficie manifestement d'un traitement de faveur.
Quelques longueurs (350 pages) risquent de rebuter certains lecteurs et la fin s'étire comme si l'auteure ne savait comment quitter son héros.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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vendredi 15 juillet 2022

Bouquin : Sauf

[...] Et vous avez les réponses ?

On n'avait pas encore fait la connaissance du réputé Hervé Commère, mais voilà chose faite avec son roman au titre énigmatique Sauf.
Énigme est d'ailleurs bien le mot puisqu'il s'agit d'une histoire intrigante bien à la mode chez nous : la quarantaine passée aujourd'hui, Mat a perdu tout jeune ses parents artistes babacools dans l'incendie de leur maison de Bretagne dont il n'était rien resté.
Et voilà qu'on lui dépose aujourd'hui un album photos de son enfance, un album qui avait disparu dans les flammes.
[...] Tout n’a pas brûlé dans l’incendie du manoir où mes parents sont morts.
[...] Ma vie commence entre un père peintre qui ne peint presque rien, une mère soi-disant photographe qui n’a jamais exposé nulle part.
[...] — Deux questions se posent, reprend-il. D’abord, que s’est-il passé cette nuit-là dans le manoir de vos parents ? Ensuite, pourquoi vous transmet-on cet album aujourd’hui ?
— Et vous avez les réponses ?
— Pas encore. 
Notre héros part sur les traces de son passé mais il se sent suivi, on cambriole sa maison, et le mystère s'épaissit de plus en plus, ...
[...] Je n’imagine pas une seconde qu’à quelques pas de là, quelqu’un nous observe.
[... Elle] n’en veut pas à nos vies, elle nous manipule et on ignore pourquoi.
Tout cela est parfois un peu trop rocambolesque et le lecteur peine à prendre fait et cause pour un héros un peu superficiel, figure imposée dans cette construction très cérébrale.
Fort heureusement la plume du sieur Commère sait se faire légère et assurée.
Et surtout le rythme est donné par de courts chapitres qui se terminent tous par un twist, une révélation, un cliffhanger, de sorte qu'il est impossible de poser le bouquin ! On veut quand même savoir comment Commère va se sortir de son incroyable château de cartes !

Pour celles et ceux qui aiment les questions.
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samedi 9 juillet 2022

Bouquin : L'affaire Myosotis

[...] Le châtiment doit être plus terrible que la faute.

Fort de son expérience de reporter, le journaliste canadien Luc Chartrand nous entraîne pour une visite guidée des coulisses de la guerre larvée qui oppose depuis des années Israël et les Palestiniens.
Le prologue nous rappelle l'opération Plomb Durci en 2009.
Deux ans plus tard un juriste canadien est assassiné au cœur de la bande de Gaza : manifestement aux abois, il était venu trouver un compatriote sans doute pour lui confier quelques révélations.
[...] Un étranger assassiné à Gaza allait entraîner un enchaînement quasi inévitable de conséquences. Les autorités politiques seraient forcément informées du meurtre d’un Occidental dans les prochaines minutes. Quel que soit son auteur (ou ses auteurs), le régime en place aurait tôt fait de vouloir l’attribuer à une faction politique rivale. Avec l’aide d’Allah, une justice vengeresse s’abattrait alors rapidement sur ces criminels désignés.
C'est cet ami canadien, Paul Carpentier, qui va tenter de faire la lumière sur la mort de son ancien collègue, une affaire vraiment pas simple dans le foutoir politico-militaro-religieux des territoires occupés.
[...] Le meurtre a été orchestré de l’extérieur de Gaza. 
— Le Fatah…, laissa courir le ministre, comme une suggestion. 
— Ou les Israéliens, reprit le chef de la police. 
— Et pourquoi pas… les Canadiens ?
Heureusement l'auteur nous guide par la main pour démêler patiemment les uns des autres, les sionistes des palestiniens, le Fatah du Hamas, le Shin Beth de l'Aman, ... 
En évitant tout propos didactique ou pontifiant, Luc Chartrand arrive encore à nous en apprendre sur cette région que l'on croit si bien connaître, actualités obligent depuis de trop longues années.
Surtout, et ce n'est pas le moins intéressant, on y découvre (je cite) la montée du courant messianique parmi les membres les plus influents de la diaspora au Canada et la mainmise du lobby juif sur les institutions canadiennes.
[...] Votre gouvernement a entrepris le grand ménage dans tout ce que le pays compte d’organismes qui bénéficient de fonds publics et qui sympathisent un peu trop avec la cause palestinienne. Une sorte de maccarthysme est en train de s’installer.
[...] Une guerre de propagande féroce et s’inscrit dans ce que les Israéliens appellent la hasbara. C’est un terme hébreu qui signifie « explication » – ou carrément « propagande ».
❤️ Tout cela est évidemment passionnant et mené au rythme soutenu d'un thriller américain.
Les fines bouches pourront regretter une intrigue un peu too much au vu de l'envergure du héros ordinaire (mais il fallait bien tout ça pour parcourir cette région explosive) ou encore les déchirements de Rachel et son fils David en proie aux affres et tourments de leur judéité (mais cela permet d'explorer un peu la complexe société israélienne).
Ce thriller est un voyage mouvementé et instructif dans une région où règnent encore les lois du désert.
[...] Les lois antiques de la vendetta chez les peuplades du désert. Et les représailles ont toujours eu pour but, chez les nomades, d’imposer aux ennemis un châtiment démesuré, tant par son ampleur que par sa cruauté.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
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dimanche 3 juillet 2022

Bouquin : La nostalgie du sang

[...] Même les loups n’en font pas tant.

Une couverture et un titre qui claquent pour ce polar d'un mystérieux et anonyme duo d'italiens Dario Correnti.
C'est l'appel de La nostalgie du sang ...
Derrière ce pseudo se cachent deux auteurs italiens dont l'un est journaliste et cela nous vaut un beau duo de personnages au centre du roman, le premier d'une série.
L'aîné c'est Marco Besana, un vieux routier aguerri de la presse milanaise que le journal en difficulté aimerait bien pousser dehors sans attendre la retraite.
[...] Je crains bien de finir ma carrière sur un autre serial killer. La boucle est bouclée. Je me demande si j’aurai la nostalgie du sang, quand je partirai à la retraite.
[...] Ne te plains pas, nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons vécu l’âge d’or de ce métier. Nous pouvons partir en paix. Tu les envies, les journalistes d’aujourd’hui ?
La plus jeune c'est Ilaria Piatti, une stagiaire qui rêve d'intégrer la section criminelle du journal, mais en vain car le quotidien en est aujourd'hui réduit à compter les clics sur les réseaux sociaux. Elle s'accroche tout de même à ses espoirs et ses collègues la surnomme le morpion.
Pour tout dire, un peu empotée, assez mal fagotée, elle a pas l'air bien cuite et n'a même pas internet sur son téléphone.
[...] Il jette un regard perplexe à Ilaria, peut-être à cause de ses bottes en caoutchouc Hello Kitty violettes, qu’elle porte avec des leggings.
[...] De loin, on croirait un enfant mal habillé par une maman distraite.
Mais tenez-vous bien, c'est elle qui démarre le bouquin en fanfare quand elle fait le lien entre un crime particulièrement sordide et sanglant qui vient d'être commis près de Bergame et Vincenzo Verzini [clic], la version italienne de Jack l'éventreur et le premier tueur en série italien qui sévissait dans les années 1870, l'étrangleur de femmes, comme on l’appelait en ville
Et on est toujours curieux d'histoires vraies, même si ce sont de très vieux faits divers.
Mais finalement dans ces polars, qu'importent les méchants qui se ressemblent toujours un peu, ce qui nous attirent ce sont les personnages qui mènent l'enquête et il faut reconnaitre que le duo de journalistes est ici particulièrement réussi.
[...] Piatti, ça me fait vraiment plaisir que cette affaire vous passionne, mais on n’est pas en train de regarder un épisode d’Esprits criminels, l’interrompt Besana. 
D’accord, c’est une précaire de vingt ans qui sera bientôt virée, mais ce n’est pas sa faute. Lui aussi, il sera bientôt viré.
[...] Si votre piste est réellement intéressante, je vous promets que nous signerons les articles ensemble. » Ilaria Piatti ouvre la bouche, incrédule. « Vraiment ? 
– Mais il faut le mériter. Sachez que j’ai déjà assez d’emmerdements dans la vie. Je ne veux pas d’une chouineuse comme collègue, c’est clair ? »
[...] – Vous devez vraiment continuer à m’appeler Morpion ? Même maintenant qu’on est devenus amis ?
– Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on est devenus amis ? » 
Mais elle sourit, elle le connaît maintenant.
C'est bien le morpion (et ses relations avec son tuteur Marco) qui donnent tout son rythme et son sel à un récit, enlevé, amusant, et dont l'intrigue criminelle est à la hauteur attendue.
Le duo d'écrivains a même le bon sens de nous épargner les scènes horrifiques mais racoleuses : on leur en sait gré même si on peut déplorer quelques longueurs qui lassent un peu quand ils prennent un ton de professeur, le temps de quelques passages un peu trop didactiques sur les serial-killer, l'ADN, le journalisme ou la psycho-criminalité, mais on fait la fine bouche.
Bref, un duo d'auteurs et de personnages qu'on retrouvera avec grand plaisir dans une prochaine enquête.

Pour celles et ceux qui aiment les journalistes.
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