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mardi 7 juillet 2026

Dans l'ombre de Téhéran (Ilana S. Berry)

[...] Notre ami américain.


Si vous avez envie de jouer aux espions à l'ombre de Téhéran pour apprendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'émirat de Bahreïn. Une ambiance à la John Le Carré dans ce roman qui a été écrit en 2023 mais qui éclaire parfaitement les conflits d'aujourd'hui.

  • Un roman d'espionnage qui rappelle l'ambiance d'un John Le Carré
  • Une intrigue prémonitoire écrite en 2023 mais qui éclaire les conflits de 2026
  • Tout ce que vous avez toujours savoir sur le royaume de Bahreïn
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteure, le livre (388 pages, mai 2026, 2023 en VO) :

Ilana S. Berry a longtemps travaillé pour la CIA qui l'envoya notamment en Irak en 2004, au moment où l'Agence commençait à douter de la réalité des armes de destruction massive. 
Après avoir quitté le service, assez désabusée, l'ex-agente de la CIA a finalement renoncé à des mémoires autobiographiques et opté pour la fiction avec ce récit (qu'elle situe à Bahreïn) publié en 2023 en VO sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau).
Le titre anglais est tiré d'un conte régional évoqué dans le livre.
Le bouquin sort chez nous cette année dans une traduction signée Charles Dejonge.
Le titre français, Dans l'ombre de Téhéran, fait référence à la crainte des étasuniens (et de la dynastie sunnite au pouvoir) de voir la communauté chiite de Bahreïn infiltrée par les iraniens.

Le pitch et les personnages :

On l'ignore généralement, mais le petit royaume de Bahreïn a connu également son Printemps Arabe : c'était en février 2011, et la capitale Manama fut l'une des dernières à se soulever après Tunis, Le Caire, ... La répression fut féroce et cibla plus particulièrement la communauté chiite opprimée par la dynastie sunnite aux commandes d'un minuscule état dont les revenus pétroliers s'épuisent rapidement.
L'intrigue du roman se déroule en 2012 quand la CIA, épaulée par le régime en place, cherche à tout prix de quoi incriminer les iraniens dans la manipulation de leurs coreligionnaires de Bahreïn.  
« Je viens de recevoir un appel de nos amis. On prévoit une grosse tempête de sable demain. Ce week-end, le vent viendra du nord. Le message était codé : il y aurait un soulèvement important le lendemain et une cargaison venue d’Iran – armes, argent et matériel destinés aux insurgés – devrait arriver au cours du week-end. »
Mais c'était encore une fausse alerte et « malgré tous leurs efforts, les sbires du roi n’arrivaient pas à faire passer les opposants pour des terroristes sanguinaires ».
Dans le bureau de la CIA à Manama, l'agent Shane Collins (52 ans, en fin d'une longue carrière, assez désabusé et porté sur l'alcool) est pressé par ses chefs de faire parler ses sources et de trouver des preuves de l'intervention iranienne.
Shane n'a rien d'un James Bond mais il se retrouve pris dans une spirale infernale entre agents doubles ou triples : alors qui manipule qui ?
« — Une dernière question. Quel était mon nom ? 
— Ton nom ? 
— Mon nom de code. Mon nom de guerre, mon pseudonyme si tu préfères. Pour nous, tu étais Scroop.
— Notre ami américain. 
— C’est tout ? « Notre ami américain » ? Il haussa les épaules, amusé. »
Tout se complique un peu plus lorsque Shane tombe amoureux d'une artiste bahreïnienne.
Quelques péripéties du roman sont inspirées de la réalité comme l'attentat d’Adliya ou la venue à Bahreïn du chanteur d'opéra Placido Domingo. 

♥ On aime :

➔ Le bouquin a été écrit en 2023 donc bien avant que les étasuniens aillent semer le bazar dans les Émirats du Golfe Persique. Trois ans plus tard, maintenant que l'Histoire a rattrapé tout le monde, cette lecture gagne en saveur et s'avère particulièrement éclairante pour comprendre la géopolitique de ce minuscule émirat, jusqu'ici largement méconnu : le passé récent de Bahreïn éclaire les conflits d’aujourd’hui.
➔ L'intrigue est suffisamment tordue pour rappeler celles d'un Le Carré par exemple, avec une ambiance trouble autour de Shane Collins, un agent traitant chargé de manipuler ses informateurs : « Tu m’aides ou tu me trahis. Tu deviens un héros ou un traître. Le choix t’appartient. »
➔ À plusieurs reprises le récit laisse transparaître l'amertume de l'auteure. Le ton est désabusé et ne manque pas d'épingler les travers de la gente expatriée, « cette petite galaxie mondaine, où les cocktails sont insipides, les perles fausses et les poitrines tout aussi artificielles. » 
Mais la prose est élégante et l'intrigue - bien qu'un peu longue à se mettre en place - est assez riche pour nous captiver et nous en apprendre beaucoup sur cette région du Moyen-Orient.

Pour celles et ceux qui aiment les espions.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 18 mai 2026

Toute l'infortune du monde (Thomas Bronnec)

[...] La guerre des drones.


Les drones sont entrés dans Paris, ma chère Elvire …
Avec cette "guerre des drones" dans notre capitale, Thomas Bronnec nous plonge dans un futur que l'on pressent comme beaucoup trop proche, beaucoup trop réaliste. Au point d'espérer très fort que le mot "anticipation" veuille dire encore quelque chose.

  • Une guerre des drones post-moderne en plein Paris
  • Un thriller d'anticipation géopolitique au scénario très maîtrisé
  • Un véritable régal de "vraisemblance"
❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (448 pages, mars 2026) :

Thomas Bronnec est un journaliste familier des arcanes du pouvoir, qui s'est fait une spécialité de dystopies ou récits d'anticipation politiques.

Si je vous en parle c'est parce que je ne pouvais pas rester plus longtemps à l'écart de ses romans et que j'ai découvert ici le récit d'une « guerre des drones » qui fait mieux que Georges Lucas.
Notez que l'auteur terminait l'écriture de son roman quand ... les drones se sont mis à envahir les aéroports du nord de l'Europe fin 2025 tout récemment encore [clic], un ministre letton vient de faire les frais d'une incursion de drones venus d'un pays voisin : la réalité rattrape la fiction, comme on dit bien souvent.
« Depuis le début de la guerre des drones, tout le monde est dépassé. »
Le titre du roman est inspiré d'un poème de Paul Éluard sur le malheur des peuples, intitulé Sans rancune et le bouquin vient de se voir décerner le Prix Landerneau Polar 2026.

Le pitch et les personnages :

Un été caniculaire à Paris, en juin. Peut-être vers 2030 :  les États-Unis sont aux mains de Roy Patterson, un homme au parler vulgaire et aux cheveux flamboyants ; le président russe, Nikita Malishev, n'en a toujours pas vraiment fini avec la guerre d'Ukraine. 
La France est dirigée par une femme (ça pour le coup, c'est franchement dystopique), Emilie Cornelly, qui rêve d'un axe européen indépendant englobant l'Allemagne et la Pologne et qui prône « une fusion de l'armée française avec les armées allemande et polonaise. Une force militaire de plus de 600 000 hommes, sous commandement tripartite, négociée en dehors des traités européens, pour tourner la page de l'Otan et donner à l'Europe, en son cœur même, une défense digne de ce nom. Une force qui sera en première ligne face aux troupes russes, si affrontement il doit y avoir un jour ».
Cet axe géostratégique n'est du goût ni des états-uniens, ni des russes et Paris se vide de ses habitants pour mieux endurer une guerre larvée qui ne dit pas son nom, une guerre de harcèlement, de chantage, de pression, une guerre post-moderne qui lorgne du côté du terrorisme et où les drones viennent chaque jour prélever leur dû. Ça dure depuis sept mois et on compte déjà plusieurs milliers de victimes. 
Des drones tantôt états-uniens, tantôt russes : les deux super puissances partagent « un objectif commun : affaiblir l'Europe, jusqu'à la vassaliser ».
« Il y a dans Paris une atmosphère étrange. Il y a de la gravité sur les visages dans les rues, le métro, les commerces, partout. De la peur dès que ça siffle ou que ça bourdonne dans l'air. De la panique aussi, quand la menace est là. »
Au centre de cette scène très géopolitique, le conseiller spécial de la présidente, Mathieu Mondolonian, et un homme d'affaires français, Denis Descard, qui s'est fait piéger en Russie pour une obscure affaire d'espionnage.
Autour d'eux de nombreux autres personnages permettent de peaufiner le tableau, comme la journaliste Lucie Seyler, Romane, la petite amie de Mathieu, plusieurs ministres, officiels et hommes d'affaires ou de pouvoir, ou encore Serge Valance, le principal rival politique de la présidente.

♥ On aime :

➔ Thomas Bronnec maîtrise parfaitement son sujet et dose habilement ses effets : « il y a quelques années, cela aurait été de la mauvaise science-fiction. Aujourd'hui, cela paraît seulement improbable ».
Cette Europe minée par les populismes a un air de déjà-vu et la résilience des parisiens rappelle la période des attentats de 2010. 
Tout l'intérêt de ce roman captivant, c'est qu'il est basé sur un scénario très travaillé qui nous plonge dans un futur proche très réaliste.
➔ Il ne s'agit pas ici de prétendre à la grande littérature - ce serait inutile - mais l'écriture est fluide, agréable, toute au service d'une intrigue qui est bel et bien à la hauteur d'une excellente série télévisée, dans la lignée de Baron Noir, La Diplomate ou Occupied, par exemple. Et c'est captivant.
Il sera d'ailleurs beaucoup question de diplomatie :
« La diplomatie, où il faut savoir être ferme sans fâcher, être capable de laisser des portes entrouvertes quand on voudrait plutôt les claquer, et consentir à serrer des mains que l'on sait pleines de sang ».
➔ La première partie du roman est un régal de "vraisemblance minutieuse" qui apporte au lecteur un éclairage original et (à peine) décalé sur l'actualité européenne. 
La seconde partie ravive l'esprit du thriller avec scènes d'action, suspense haletant et coups bas : l'ouvrage captivant se transforme peu à peu en un véritable page-turner.
Au point de se demander comment la présidente française (et l'auteur !) vont se sortir du bazar politique dans lequel ils nous ont fourvoyés car « s'il y avait encore un doute, il est levé : les États-Unis et la Russie ont bien déclaré la guerre à la France. »

Pour celles et ceux qui aiment la politique-fiction.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 11 mai 2026

Le Hors-la-vie (Yann Zolets)

[...] Il faut des éboueurs.


Un thriller de série B qui ne m'a pas convaincu, la prose est un peu rude.

❤️🤍🤍🤍🤍 

L'auteur, le livre (224 pages, mai 2026) :

Yann Zolets est un ancien de la Marine et il préserve son identité derrière ce nom de plume pour se lancer dans le thriller d'espionnage, façon James Bond. 
Quelques uns de ses romans ont été publiés en auto-édition avant que La Manufacture de Livres publie ce Hors-la-vie, un préquel du roman Le Petit Caporal.

Le pitch et les personnages :

Dima (diminutif de Dimitri, sa mère était d'origine russe) est un agent des commandos. On pense au service action de la DGSE, même si le rattachement n'est pas explicite, sans doute pour conserver toute liberté aux personnages et au scénario.
Deux histoires vont se chevaucher au fil des chapitres.
En 2012, Dima recrute une jeune femme, Léa, dont il va utiliser les relations pour s'infiltrer au plus près d'un narcotrafiquant colombien.
Trois ans plus tard, en 2015, Dima monte une opération complexe au Moyen-Orient et dans le Caucase : visiblement il a des comptes régler avec son propre camp.
Peu à peu les deux intrigues vont se développer et leurs ramifications s'éclairer.

♥ On n'aime pas trop :

➔ Il y a beaucoup d'amertume dans le personnage de Dima, le héros du livre, celui qui est "hors la vie".
Clairement, c'est le genre de type que notre République envoie faire le sale boulot dans des contrées lointaines, façon : le département niera toute connaissance ...  
Parce qu'« il faut des éboueurs, pour qu’au petit matin les rues soient propres et nettoyées et que les citoyens puissent gagner sereinement leur travail après avoir déposé leurs enfants à l’école ».
Dima est donc devenu « un fauve de la pire espèce, un tueur au sang froid qui ne connaît ni la pitié ni la compassion, et qui ne respecte que les êtres dotés de la même génétique maléfique que lui ».
Il a « corrompu avec méthode, [...] poussé les plus faibles au pire et [...] tué froidement sans rien regretter ».
Nul doute que ce métier, ces basses besognes qu'on lui ordonne, n'ont rien fait pour alléger son karma et dans son paquetage, il trimbale de vieilles casseroles bien douloureuses.
La rédemption est-elle au bout du tunnel ?
➔ Ce personnage aurait pu être intéressant mais l'auteur en fait vraiment des tonnes du côté du super-héros à la musculature tatouée, sur-développée, sur-vitaminée, sur-toutcequevousvoulez, ...
« Mon M. Hyde a pris le dessus. [...] Alors je sors de ce rôle qui ne m’était pas destiné et je remets mon costume de spadassin. L’adrénaline se déverse en moi, mon armure biologique se met en place. »
« Le temps s’écoule inexorablement vers le moment ultime où je lui lâcherai la main pour la dernière fois, cet instant où nos lèvres se sépareront à tout jamais. Je me sens comme le locataire du couloir de la mort dont l’unique pensée se focalise sur les dernières secondes de son existence. »
➔ Au point que pour faire passer cette prose, digne d'une série B, un second degré ironique aurait été bienvenu mais que je n'ai malheureusement pas perçu. On se croirait plutôt dans un roman de gare, un James Bond, un SAS.
« Une fois la porte refermée, Léa me jette un regard sans équivoque sur son envie de sexe, et sans me faire prier, je lui fais l’amour sur le grand lit de notre suite somptueuse. »
J'avoue que tout cela ne m'a pas vraiment enthousiasmé et il ne me reste plus qu'à laisser ce livre trouver son public.

Pour celles et ceux qui aiment les James Bond.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce à La Manufacture de Livres (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

mardi 21 avril 2026

Ombres chinoises (Olivier Mas)

[...] Une partie mal engagée.


L'espionnage ordinaire raconté par un ancien de la DGSE. Pas d'effets spéciaux pyrotechniques, pas d'opération commando, mais une partie d'échecs captivante pour tenter d'approcher un espion chinois.

❤️❤️❤️❤️🤍 

L'auteur, le livre (416 pages, mars 2026) :

La fameuse série tv Le bureau des légendes n'en finit pas de faire des petits.
Il y a bien sûr le spin-off littéraire très officiel mené par Thomas Cantaloube : Les mouettes, avec déjà deux épisodes parus chez Fleuve Noir en 2024 (en Lybie) et 2025 (en Iran).
En voici une autre déclinaison, cette fois par un ancien de la DGSE : Olivier Mas, un espion passé de l'autre côté du stylo, il anime d'ailleurs une chaîne youtube (Talks with a Spy).
Ombres chinoises n'est pas son premier roman et va nous emmener en Côte d'Ivoire, comme l'avait déjà fait l'an passé le journaliste Antoine Glaser avec une autre histoire d'espionnage, Sombre lagune (2025 - Fayard).
L'époque de la Françafrique est peut-être révolue, mais les intérêts géopolitique des grandes puissances sur ce continent restent visiblement toujours d'actualité.

Le pitch et les personnages :

Le chef de poste à Abidjan termine ses trois ans sur place et rentre à Paris.
La Direction de la DGSE choisit d'envoyer Solange pour le remplacer.
Sa feuille de route est simple : recruter un espion chinois, Chen, qu'une source locale, Koffi, a déjà pu approcher. 
Nom de code de l'opération, vous l'avez deviné : Ombres chinoises.
« Il avait tenté de s'accrocher à cette opération Ombres chinoises pour retrouver une motivation. Un nom de code prétentieux pour une piste à peine ébauchée. »
Mais dès les premières pages, Olivier Mas nous a prévenus : ça ne va pas se passer si simplement, au point qu'à mi-parcours tout pourrait bien basculer, y compris l'échiquier où se déroule la partie ...
Mais nous sommes persuadés qu'un « bon joueur d’échecs disposait toujours de parades improbables pour renverser une partie mal engagée ».

♥ On aime :

➔ Allez, disons le tout de go, la très belle couverture du bouquin ne vient pas annoncer le nouveau John Le Carré et la plume d'Olivier Mas ne prétend pas révolutionner le genre. 
Cela reste très classique et ses longues descriptions de personnages tout comme ses photos pittoresques d'Abidjan sentent un peu les figures imposées. Mais ...
➔ Mais bien vite on va se retrouver complètement captivé par cette immersion dans les coulisses de la DGSE. 
Les intrigues de couloirs, les rivalités entre les bureaux, les tractations entre les différents services (renseignement, contre-terrorisme, civils et militaires, contre-espionnage, bureau Afrique ou Asie, ...), tout cela est rendu avec un réel souci du détail vraisemblable et un sens certain du dialogue argumenté (comme lorsque la voix intérieure du personnage vient parfois expliquer le raisonnement).
Cet angle d'approche, cette vue de l'intérieur, délaisse le côté thriller et le cliché jamesbondien auxquels on pouvait s'attendre pour nous embarquer dans une description minutieuse du travail de renseignement français qui n'est souvent qu'une routine, parfois ingrate.
➔ À plusieurs reprises, l'auteur et ses personnages évoquent le jeu d'échecs ou le jeu de go. Et c'est bien cette partie en jeu qui nous captive : la cheffe de poste en place à Abidjan et son équipe vont tenter de cerner l'espion chinois. 
Il n'y a là que de l'humain, du psychologique, du relationnel, mais « ces semaines de chasse à l’homme avaient porté tout un groupe d’experts vers les sommets ».
Avec Olivier Mas pas d'effets spéciaux, pas d'expédition commando au fin fond de la brousse, cet auteur a fait de la vraisemblance ordinaire son fonds de commerce en s'appuyant, on l'imagine, sur sa propre expérience du métier.
Et c'est tout simplement passionnant.

Pour celles et ceux qui aiment Le bureau des légendes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Flammarion (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 3 décembre 2025

Captagonia (Pierre Pouchairet)

[...] L’affaire du trafic de captagon.


Et si la drogue devenait une arme de destruction massive ?
Ce polar, très documenté, nous emmène en Syrie et au Moyen-Orient, au cœur du trafic de 'captagon', la drogue des djihadistes.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Le breton Pierre Pouchairet fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien officier des stups qui a œuvré en France mais aussi au Moyen-Orient. Autant dire qu'il connait un peu son sujet !
Avec Captagonia, il nous emmène au cœur d'un juteux trafic de drogue, celui du dérivé du Captagon, une pilule que l'on a coutume (à tort) d'appeler la drogue des djihadistes.
Le roman a reçu le Prix du roman d’espionnage décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale et vient d'être ré-édité en poche.

Le contexte :

À l'origine, le Captagon est un médicament psychotrope à base de fénétylline (une sorte d'amphétamine) vendu au début des années 60 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe.
Après son interdiction à cause des risques et des effets secondaires, c'est la Bulgarie qui se lance dans la contrefaçon dans les années 90, mais avec son entrée dans l'Europe (2004), la production va devoir s'exporter ensuite au Liban et en Syrie.
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État. »
« La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière , soit dix pour cent de son PIB. »
Le produit actuel est utilisé comme un substitut bon marché à la cocaïne et c'est au Moyen-Orient et notamment dans la péninsule arabique (en Arabie Saoudite via la Jordanie) que l'on trouve le plus de 'consommateurs'.
Le livre prémonitoire a été publié quelques semaines avant la chute du régime baasiste fin 2024, et quelque temps après, le chef du groupe rebelle syrien qui a défait Bachar El-Assad, déclarait que l’ancien président avait « semé le sectarisme et le captagon ».
L'auteur, qui s'est soigneusement documenté, ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à désigner clairement les coupables :
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État.
[...] La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière, soit dix pour cent de son PIB.
[...] Une grande partie du trafic est organisée par Maher El Assad, le frère de Bachar, mais il n'est pas le seul. D'autres entités militaires sont impliquées.
[...] Le trafic était organisé et encadré par le Mukhabarat, les services secrets syriens. »

Le pitch et les personnages :

Dans ce livre sur le front de lutte contre la drogue, l'Europe doit faire face à une menace sans précédent.
« [...] L’idée était bien de diversifier la clientèle en s’attaquant au commerce européen, peu touché par le captagon.
[...] Le chef de l’antenne du FSB à Damas, c’est lui qui a imaginé et proposé à Moscou un plan [...]. Pour les Russes, l’idée est de mener ce plan machiavélique loin de leur territoire.
« Il y aurait des milliers de morts. On ne peut pas en évaluer précisément le nombre, mais je pense qu’il pourrait s’agir de dizaines, voire de centaine de milliers de victimes.
[...] L’affaire du trafic de captagon, bien que classée secret défense, était aujourd’hui en tête de toutes les préoccupations. »
Interpol, la DGSE et plusieurs autres services plus moins secrets lancent une opération en Jordanie puis en Syrie, pour enrayer le trafic de drogue vers l'Europe.
C'est Maïssa Thabet, une fliquette franco-palestinienne, qui se retrouve chargée de repérer les trafiquants et leurs labos en Syrie : « elle n’en avait pas terminé avec son nouveau job de Mata-Hari » et elle va devoir jouer les apprentis espionnes.
« Ce qu’on lui demandait n’était ni plus ni moins que de procéder à une action d’infiltration en territoire hostile. Une opération barbouzarde. »
Le lecteur fidèle de Pouchairet pourra également retrouver Léanne Vallauri, l’héroïne des romans bretons de cet auteur, puisque l'intrigue comme la drogue prennent leur source au Moyen-Orient bien sûr avec Dubaï, Amman ou Damas, mais vont se projeter jusqu'en Bretagne.

♥ On aime un peu :

➔ Pouchairet invite son lecteur à un véritable briefing sur le trafic de captagon. L'auteur maîtrise son sujet et ses personnages vont nous expliquer en détail ce qu'est cette drogue, qui la fabrique, qui l'achemine, qui la revend et à qui.
Cet exposé terriblement instructif est tout à l'honneur de cet ancien flic des stups qui dédie même son livre à « tous les hommes de l'ombre qui œuvrent au quotidien pour la sécurité de notre pays ». 
Pour s'assurer de notre attention, il imagine même un scénario catastrophe, faisant de cette drogue une arme de destruction massive en Europe. Un scénario tout aussi crédible que celui d'avions allant percuter les tours du World Trade Center.
➔ Si l'aspect documentaire est rigoureusement travaillé (tout cela est vraiment très instructif), le lecteur reste un peu sur sa faim pour ce qui est du volet thriller ou espionnage. L'intrigue de ce polar est un peu lourde à faire décoller et il est difficile de s'intéresser aux différents personnages qui, hormis la fliquette franco-palestinienne, sont dépeints à grands traits un peu stéréotypés. 
Si ce livre est assurément à lire comme un dossier très instructif sur une réalité peu connue du public, il ne prétend pas au titre de thriller de l'année mais doit se lire plutôt comme une série B avec quelques retournements rocambolesques de dernière minute. Pour le suspens.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio et un article du Monde.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 20 novembre 2025

La vierge et le taureau (Jean Eckert/Amila)

[...] Contes et légendes des îles.


Ce vrai-faux polar aux allures de parodie de James Bond cache un portrait sans concession d'un Tahiti soi-disant paradisiaque et une critique féroce des essais nucléaires français.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (344 pages, réédition juin 2025) : 

Attention, une histoire peut en cacher une autre !
Il y a bien sûr le récit de cet auteur : un polar mâtiné d'espionnage sur les plages de Tahiti, rien que ça déjà ...
Mais Jean Meckert, l'écrivain, a lui-même une histoire intéressante.
Et l'ouvrage, le livre lui-même, aura sa propre histoire également !

Jean Meckert débute à quatorze ans comme simple ouvrier à Paris, il vient d'une famille modeste.
Puis ce sera la guerre, l'internement et c'est pour s'occuper que Jean se met à écrire, avec ses mots à lui.
Et c'est donc en pleine guerre, en 1941, qu'il envoie son premier manuscrit chez Gallimard.
Mais une bonne étoile veille sur tout cela et c'est Raymond Queneau qui remarque son texte et le publie (Les coups).
À la libération en 1945, Gallimard lance la fameuse Série Noire sur le modèle anglo-américain.
Jean Meckert et sa prose y seront régulièrement publiés sous le pseudonyme de Jean Amila. 

Quand viendra l'heure de La vierge et le taureau, en 1971, Jean Meckert/Amila compte déjà plus d'une douzaine de polars à son actif.
Le voici qui part à Tahiti pour écrire un scénario à la demande du cinéaste André Cayatte : une parodie de James Bond pour Belmondo et Ursula Andress !
Sur place, Meckert ne découvre pas le "paradis" des peintures de Gauguin mais un territoire et un peuple assujettis au programme nucléaire français. 
De sa colère indignée va naître ce roman témoin.
Mais ce n'est pas tout, il y a encore d'autres histoires dans l'histoire ! 
Quelques temps après son retour en métropole et la publication de son roman, Jean Meckert est agressé : sérieuses blessures, coma, amnésie, longues séquelles.
La légende urbaine nous dit que ce traumatisme serait le fait de services secrets qui voulaient lui faire payer ses propos sur les essais nucléaires français en Polynésie. 
Le film de Cayatte ne verra pas le jour. 
Il ne nous reste que cette lecture grâce à une ré-édition bienvenue. 
Et ça vaut le détour par la Polynésie !

Le pitch et les personnages :

Honoré est un de ces losers, un de ces beachcombers, qui hantent les plages soi-disant paradisiaques du Pacifique. Il vivote de sa petite peinture, ses « gauguineries commerciales ».
C'est un « parasite, peintre raté, velléitaire, sans doute gentil garçon et plein d’idées généreuses, mais totalement bon à rien ».
Un événement glamour va venir distraire les îliens : on est en train de tourner un film d'espionnage, « un grand film avec la belle Gloria Garden ».
Voilà de quoi tourner quelques têtes : « la vedette descendant du Super D.C. 8, reins creusés comme la houle, poitrine en avance d’un fuseau horaire, sourire plaqué ».
Honoré (signe zodiacal taureau) va bien entendu tomber sous le charme de la starlette (signe de la vierge) mais lui et son ami César vont se retrouver plongés dans une véritable affaire d'espionnage en marge du tournage du film : nous sommes en plein programme français d'essais nucléaires et Honoré, pour se rapprocher de la star de cinéma, n'a pas trouvé de meilleure idée que de se faire passer pour ... un agent secret.
La confusion est totale, les embrouilles sont assurées.
« Ils virent la voiture s’éloigner. 
— Mais qui est donc ce type ? demanda César. 
— Je n’en sais pas davantage que toi… Un quelconque professionnel de la C.I.A. 
César parut surpris. 
— Tu veux dire de la D.S.T. ? 
— Tu es dingue ? 
— Ou de la S.D.E.C.E. ? Mais enfin, c’est un Service français.  »

♥ On aime :

➔ Sous ses airs de gouaille façon Série Noire, la prose de Jean Meckert/Amila est particulièrement soignée.
Il y a bien quelques pages où colère et indignation s'expriment avec virulence contre les essais de bombinette nucléaire (on soupçonne même des essais bactériologiques) et quand « le vieil intellectuel déclamait de hautes vérités solennelles », mais l'auteur arrive à contenir sa juste révolte et garder la maîtrise de son intrigue. 
Nous sommes encore en 1971 et bientôt (en 1975) les essais nucléaires deviendront souterrains, c'est plus discret. 
Ils ne s'arrêteront vraiment qu'en 1996.
➔ L'air de rien avec sa fausse parodie de James Bond, ses « contes et légendes des îles », Jean Meckert laisse tomber les pinceaux de Gauguin pour mieux nous brosser un tableau vraiment très complet de la situation de ces îles soumises à des enjeux qui les dépassent totalement.
Et le constat est sans appel : « l’âme de ce peuple est condamnée sans recours, comme aux Hawaï, parce qu’elle ne répond pas aux exigences des ordinateurs de l’hôtellerie, des compagnies d’aviation et surtout des militaires ».
Il ne manque qu'un personnage dans le tableau peint par Meckert au tout début des années 70 : celui de l'influence économique chinoise, car elle n'arrivera que plus tard, à partir des années 80.
Un portrait sans concession qui évoque celui que Marin Ledun traçait tout récemment des îles Marquises avec Henua. 
Le paradis n'est plus ce qu'il était ... s'il l'a jamais été.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard/Joëlle Losfeld (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 3 octobre 2025

La danseuse aux dents noires (Truc, Truc & Stalner)

[...] Une cataracte, royale certes, mais une cataracte.


En 1912, un médecin est envoyé au Cambodge pour opérer le roi (pro-français) d'une cataracte. Le récit est basé sur les mémoires de cet ophtalmologiste et agrémenté d'une intrigue d'espionnage qui nous révèle les enjeux de ces colonies lointaines.
Une BD qui a un petit "truc" en plus.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (xxx pages, 2025) :

On connaissait bien Olivier Truc pour ses polars ethniques en Laponie, du Premier Renne au Dernier Lapon, en passant par la série de la Brigade des Rennes. 
Le frenchy adopté par les suédois s'était même aventuré du côté des Sentiers obscurs de Karachi.
On n'a donc guère hésité à suivre l'écrivain voyageur en Asie avec La danseuse aux dents noires, en format BD.
Mais il doit y avoir un truc avec cette BD puisque le scénario est cosigné par ... Jean-Laurent Truc ?!
Un air de famille car ils sont en effet cousins et la BD s'inspire librement des mémoires d'un aïeul, Hermentaire Truc !
Jean-Laurent Truc est le spécialiste de la BD qui anime le site Ligne Claire.
Aux pinceaux, ce sera Eric Stalner : vous vous souvenez peut-être de cette "vieille" série Le Boche (1990 !) mais Stalner a également adapté plus récemment des romans d'un autre voyageur, Nicolas Vanier, comme Loup.

Le canevas et les personnages :

En 1912, le roi Sisowath du Cambodge (à l'époque sous protectorat français) souffre gravement d'une cataracte. Pour rétablir le prestige vacillant de la République, le gouvernement français envoie un éminent ophtalmologiste, Hermentaire Truc, l'arrière-grand-père des auteurs, pour opérer le roi.
Le médecin débarque à Saïgon puis Phnom-Penh alors que les différentes factions manœuvrent en coulisse pour faire chuter le roi pro-français. Les allemands soutiennent les bonzes du clergé bouddhiste et même un prince rebelle, Norodom Yukanthor, car le Kaiser Guillaume II aimerait bien agrandir son empire colonial.
Phnom-Penh et Saïgon sont alors de véritables nids d'espions et la mission du toubib va s'avérer bien délicate tant sur le plan médical que sur le plan diplomatique ... Le roi sera même opéré à Saïgon pour l'éloigner quelque temps de Phnom-Penh et des intrigues de cour !
« Quel cirque ! Tout cela pour une cataracte, royale certes, mais une cataracte ... »
Pour romancer leur intrigue, les scénaristes plongent leur aïeul Hermentaire Truc dans un véritable dilemme : va-t-il rester fidèle à son serment d'Hippocrate pour redonner la vue au roi et perpétuer ainsi le pouvoir colonial français qui maintient dans la misère le peuple cambodgien grâce au commerce d'opium ? 
« - L'opération aurait-elle échoué ?
- Échoué ? Échoué pour qui ? Je n'en sais rien. »
Une intrigue qui mettra en scène, c'est le cas de le dire, les danseuses apsaras du royaume, les fameuses danseuses aux dents noires (effet dû à une teinture renouvelée fréquemment) : quelques années auparavant, en 1906, les danseuses du ballet royal avaient subjugué le Tout-Paris lors d'une visite officielle du roi. Cocteau, Rodin et bien d'autres avaient été fascinés par la grâce de leur art ancestral.  

♥ On aime :

➔ Le scénario imaginé par les cousins Truc est captivant : s'appuyant largement sur les mémoires de leur arrière-grand-père, l'intrigue mêle habilement faits véridiques et roman d'espionnage. 
Il ne s'agit pas d'un simple album de Tintin au Cambodge et on apprend ainsi plein de choses sur la présence française en Indochine, entre ces deux guerres avec l'Allemagne, celle de 1870 et celle de 1914 à venir.
L'album comporte d'ailleurs un excellent dossier qui éclaire les différents points de l'affaire, photos d'époque à l'appui.
➔ Les dessins de Stalner sont ceux d'une belle ligne claire mais sont ici mis en valeur par une belle et soyeuse colorisation qui parvient à rendre l'humidité poisseuse qui règne en Asie du Sud-Est pendant la saison des pluies. 
Qu'il s'agisse du faste royal, des eaux sombres du fleuve ou du vert impénétrable de la forêt, ces couleurs d'orient sont superbes.
Le dessinateur a même invité au spectacle tout le folklore indochinois : sampan aux gros yeux bigarrés, maison khmère, moustache et costume colonial, fumerie d'opium, éléphant et panthère, palais royal et temple, eau, fleuve et pluie, ... 
Et bien sûr, les fameuses danseuses royales qui faisaient rêver Rodin.

Pour celles et ceux qui aiment le temps des colonies.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Dupuis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 1 octobre 2025

Gabriel's moon (William Boyd)

[...] Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.


Loin des thrillers trépidants, William Boyd sait nous créer de bons personnages, nous tisser de belles histoires et surtout il sait nous les raconter avec ironie et brio.
Il nous ouvre les portes d'un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.

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L'auteur, le livre (384 pages, septembre 2025) :

Du haut de ses soixante-dix ans bien tassés, fort de plus d'une vingtaine de romans, nouvelles, pièces de théâtre et scénarios, le prolixe William Boyd reste une icône de littérature britannique, le symbole de l'élégance littéraire so british.
Dans ses romans le lecteur va souvent retrouver un petit parfum d'Afrique (l'auteur a vécu enfant au Ghana puis au Nigeria1), une bonne dose de noble et élégant romantisme et depuis quelques romans, un soupçon d'espionnage.
Gabriel's moon n'échappe pas à la règle.

Le pitch et les personnages :

Gabriel est un petit écrivaillon spécialisé dans les récits de voyage. Lors d'une escale au Congo, il a l'occasion inattendue d'interviewer le leader socialiste Patrice Lumumba. Le scoop !
Nous sommes en 1960, l'ancien Congo belge est devenu indépendant, Léopoldville va bientôt devenir Kinshasa et l'uranium de la région du Katanga (c'était celui des bombes atomiques de 1945) attire les convoitises étrangères qui préparent activement le coup d'état de Mobutu. 
De retour à Londres avec son magnétophone où il a enregistré l'interview, Gabriel apprend que Lumumba vient d'être arrêté puis fusillé. 
Son interview ne sera pas publiée.
« – Vous avez vraiment interviewé Lumumba ? s’étonna-t-elle, intriguée. 
– Oui, un long entretien. J’ai utilisé deux bandes magnétiques entières. [...] J’ai trouvé que c’était un homme très intéressant. 
– Il est mort, annonça Faith Green en fronçant les sourcils. 
– Quoi ? 
– Fusillé par un peloton d’exécution il y a quelques jours. »
À Londres, Gabriel est bientôt contacté par une émissaire du MI6, la CIA britannique : Faith Green, une femme belle et très élégante, souhaite lui confier une mission en Espagne qui semble bien anodine (un pli, une livraison), mais sans lui expliquer de quoi il retourne.
« – Je me demandais si vous accepteriez de nous rendre un petit service, une petite faveur.
– Qui ça, “nous” ?
– Le MI6.
– Allons bon », lâcha Gabriel en s’efforçant de ne pas laisser paraître son trouble, alors qu’il sentait une sorte de panique légitime s’emparer de lui. »
Fasciné par les jolies dames, notre écrivaillon accepte de jouer le rôle de l'« idiot utile » comme il le reconnait lui-même.
« Je suis ce qu’on pourrait appeler un “idiot utile”, répondit Gabriel.
[...] L’aventure, mais une aventure sans prise de risque, qui faisait écho à ses fantasmes d’adolescent : des terres étrangères, des opérations sous couverture, des observateurs cachés, de l’espionnage continental.
À quel jeu jouait-on, au juste ?
[...] – Et j’imagine que vous n’allez pas me dire pourquoi. 
– Vous imaginez bien. [...]
– Je vois. Ou plutôt, je ne vois pas. »
Alors qui manipule qui ?
« Écoutez, dans ce métier, on se fait tous manipuler, rappela Caldwell en haussant les épaules. Sauf que la moitié du temps, on ne le sait pas. »
Mais quel peut bien être le rapport entre la mission en Espagne et les bandes magnétiques de l'interview congolais qui semblent attirer les convoitises autour de Gabriel ?
« Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.
Nom de Dieu ! se dit Gabriel en se dirigeant vers le métro. Dans quelle histoire je me suis fourré, moi ?
[...] Où était le lien ? Y avait -il même un lien ?
Et que venait faire la mort de Patrice Lumumba, là-dedans ?
[...] Il commençait à souffrir de « paranoïa de l’espion », comme il appelait ces symptômes. Chercher des liens là où il n’y en avait pas, nourrir de nouveaux soupçons quand il n’y avait rien de suspect, ne pas faire confiance à des gens parfaitement innocents et fiables. C’était contagieux. »
Et quelle est donc cette lune que veut décrocher Gabriel ?
Un nouveau roman à succès pour l'écrivain ? Une belle femme aimante pour le romantique ? Une mission à risque pour l'apprenti espion ? Ou encore la vérité sur l'incendie domestique qui détruisit la maison familiale et fit de lui un orphelin quand il avait six ans ? 
Mais il lui faudra d'abord choisir : « Face au choix de trahir son pays ou son ami, on espérait… Comment était-ce, déjà ? On espérait « avoir le courage de trahir son pays. » 
(une citation de l'écrivain E. M. Forster).

♥ On aime :

➔ On apprécie l'écriture fluide, souple, distinguée de cet auteur qui sait nous créer de bons personnages, nous tisser de bonnes histoires et surtout qui sait nous les raconter avec ironie et brio.
On est loin des thrillers trépidants ou des scénarios tordus d'un John Le Carré : William Boyd nous invite dans un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.
Ce bouquin est un bon cru, facile et agréable à lire, mais qui n'a toutefois pas le panache flamboyant des Vies d'Amory Clay, par exemple.
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1 : son père était médecin spécialiste des maladies tropicales

Pour celles et ceux qui aiment les espions élégants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 27 août 2025

Le débutant (Sergueï Lebedev)

[...] Le mal, je l’ai vu.


À l'image de l'Histoire russe, complexe et déconcertante, le récit de Lebedev met en scène trois âmes tourmentées, poursuivies par les fantômes du passé, dans une confrontation qui vient questionner les mystères du mal, de la science et de la morale.

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L'auteur, le livre (224 pages, août 2025) :

Le russe Sergueï Lebedev est né en 1981: il n'a donc pas vraiment eu le temps de connaître l'URSS et grandira dans la Russie de Eltsine puis celle de Poutine. 
L'écrivain-journaliste vit désormais en Allemagne mais sa formation de géologue le pousse, dans ses romans, à sonder les profondeurs de l'Histoire pour comprendre les énigmes et la brutalité du stalinisme, fondations de la Russie d'aujourd'hui.
Lebedev s'est appuyé sur des archives déclassifiées d'anciens pays de l'Est (Lituanie, Ukraine, ...) ainsi que sur les mémoires de Vil Mirzayanov, un scientifique à l'origine du fameux poison Novitchok.
Hasard des calendriers, le bouquin de Lebedev est sorti en Russie quelques mois seulement après l'empoisonnement du dissident Alexeï Navalny ... par du Novitchok.
La traduction (russe) est signée Anne-Marie Tatsis-Botton et le bouquin est ré-édité pour la rentrée littéraire en petit format chez Libretto (il était paru en 2022 chez Noir et Blanc).

Le pitch et les personnages :

« Le débutant » c'est le nom d'un poison parfait, rapide, indétectable, conçu dans les labos soviétiques les plus secrets.
À la fin de la guerre froide, son inventeur, le chimiste Kalitine, est passé à l'ouest quand l'Empire vacillait sur ses bases.
Mais si le poison est intraçable, l'Histoire, elle, n'oublie jamais : vingt ans plus tard, le colonel Cherchniov est chargé d'éliminer le traître ... avec son propre poison.
Un prêtre dissident fera bientôt son apparition : Travniček. Il sera un peu la conscience des deux autres.

♥ On n'aime pas trop :

➔ La littérature russe a toujours pour nous un souffle, un rythme, un peu inhabituel, déroutant, et les personnages de Lebedev ont l'âme bien tourmentée. Leurs pensées, leurs introspections, semblent écrasées par le poids du passé, le fardeau de l'histoire. À l'image du pays peut-être. 
Et le roman enfile les digressions pour laisser s'exprimer tous ces souvenirs, ces rêves même, au risque parfois d'égarer le lecteur.
➔ Le poison aurait été mis au point dans une île secrète, enclavée dans le méandre d'un fleuve, un lieu fermé digne de Kafka.
« [...] J’ai nommé cela « la création au nom du mal », dit humblement Travniček. Et même : le problème de la création au nom du mal. »
Il y a du Docteur Frankenstein dans le chimiste Kalitine : sa "créature" (le poison Le Débutant) semble lui avoir échappé après lui avoir coûté son âme et peut-être plus encore.
Ce texte résonne comme une parfaite illustration de l'aphorisme de Rabelais qui nous prévenait déjà que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
➔ La prose de Lebedev est à l'image de ses personnages torturés par leurs fantômes venus du passé : tourmentée, fiévreuse, troublée. 
La lecture demande un effort certain : on navigue entre les époques, entre les passés de chaque personnage et le texte prend souvent une tournure un peu mystique que l'arrivée du prêtre va faire monter d'un cran. 
Lebedev veut entraîner son lecteur dans le sillage tourmenté de ses personnages mais sans convaincre tout à fait et les amateurs d'espionnage seront sans doute désappointés car l'auteur s'intéresse moins à la traque du traître qu'à la confrontation des destinées des personnages, du passé et du présent, pour mieux explorer les thèmes du mal, de la science et de la morale.

Pour celles et ceux qui aiment la Russie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Libretto (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 10 juillet 2025

Sombre lagune (Antoine Glaser)


[...] Le "petit barbouze français".

Une petite histoire d'espionnage sans autre prétention que celle de nous faire découvrir quelques uns des nouveaux enjeux géopolitiques de la Côte d'Ivoire.

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L'auteur, le livre (252 pages, mars 2025) :

Antoine Glaser (né en 1947) est un journaliste, ancien directeur de rédaction de la revue Africa Intelligence, qui connait parfaitement l'Afrique depuis de nombreuses années.
Après avoir rédigé plusieurs ouvrages très sérieux sur la présence française sur ce continent [clic], il se lance, pour notre plus grand plaisir, dans l'écriture de romans, et même de thrillers d'espionnage.

Les personnages et le canevas :

Le héros c'est Paul Mercier, qu'Antoine Glaser a chargé de nous faire visiter Abidjan.
Un apprenti espion qui voulait faire comme papa, mais qui n'a jamais vraiment réussi à intégrer les rangs du Renseignement Français et qui bosse plus ou moins en solo pour l'ambassade française.
Le voici donc « honorable correspondant de la DGSE à Abidjan. Mercier père avait ainsi fait valoir la connaissance intime que son fils avait de la Côte d’Ivoire et de ses milieux de pouvoir ».
Sa couverture : « représentant en vins de Bordeaux, sa ville de naissance ».
Paul c'est « le "petit barbouze français", comme il sait qu’il est surnommé » et son matricule, s'il en avait un, serait plus proche de 117 que de 007.
Même s'il n'est qu'à moitié espion, Paul Mercier a visiblement fourré son nez là où il ne fallait pas et découvert des trafics beaucoup plus gros que lui : on va le retrouver à moitié mort dans son appartement, victime d'une tentative d'empoisonnement.  
Mais Paul Mercier s'entête, l'avertissement n'a pas suffit et il décide de mettre à nouveau sa tête dans la gueule du loup, il utilise même ses relations, ses ami(e)s. Dangereux le type : certains de ses amis vont se retrouver en sale état au fond de la sombre lagune. Et bien sûr, il n'écoute pas, il s'entête.
« [...] Je ferai tout pour retrouver ses assassins et la venger.
[...] Il sait qu’il va s’engager dans un combat à mort contre ceux qui ont tué ses amis. » 

♥ On aime :

➔ Disons le tout de go, Antoine Glaser n'est pas le nouveau John Le Carré. Il n'avait d'ailleurs pas cette prétention, bien entendu, avec ce premier roman dont la prose reste très basique. 
Son héros, Paul Mercier, est un peu flou, quelque part entre le dilettante et la tête brûlée, et il est difficile pour le lecteur de prendre fait et cause pour cet espion amateur, dans tous les sens du mot.
Et on n'a pas trouvé ni l'humour, ni le second degré, qui auraient pu sauver la partie.
➔ Bon ok, c'est pas le thriller de l'année, mais on s'en doutait un peu et c'était pas vraiment ce qu'on cherchait. Non, ce qui nous attirait, c'est qu'Antoine Glaser connait parfaitement la Côte d'Ivoire et ses nouveaux enjeux.
Il porte un regard résolument actuel sur une Françafrique qui a considérablement changé depuis l'époque de Jacques Foccart.
Pendant que la France se fait secouer aux quatre coins de l'Afrique, que son influence s'érode partout, Antoine Glaser va nous dévoiler quelques secrets bien gardés de « ce pays, longtemps le plus français d’Afrique ».
À commencer par la forte présence des libanais : « la communauté libanaise était ici chez elle avant même les indépendances. À Beyrouth, on trouve une "avenue d’Abidjan" ».
Trafic de drogue, corruption, blanchiment d'argent, trafic d'armes, la totale.
Et qui dit Liban, dit Hezbollah. Et qui dit Hezbollah dit services de renseignement israéliens avec « les gars du Mossad, toujours inquiets des relations des Ivoiriens avec le Hezbollah libanais ».
Alors finalement oui, on va le suivre cet improbable Paul Mercier, pour essayer de comprendre « quels peuvent donc être les liens secrets entre ces chiites ivoiro-libanais proches du Hezbollah, les sbires du ministre ivoirien de l’Intérieur, et des trafiquants de drogue ».

Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 30 mai 2025

La taupe de l'Élysée (Frédéric Potier)


[...] Il est des espions dont on ne fait pas des romans.

En 1954, une authentique et véridique affaire de "fuites" va secouer la IVe République avec, au cœur de cette incroyable histoire d'espionnage franco-française : François Mitterrand !

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L'auteur, le livre (240 pages, mai 2025) :

Frédéric Potier, costard-cravate, énarque, préfet, aïe ! 
Et en plus il est né dans le Béarn (en 1980) !!!
Bon, si l'on cherche un peu au-delà de la plaisanterie facile, on voit que Frédéric Potier s'est plutôt campé à gauche, en opposition aux racismes de tous poils. 
Mais laissons là tranquille l'homme politique, plutôt discret, et intéressons nous donc à l'auteur et à son dernier livre : La taupe de l'Élysée.
Un auteur qui n'en est pas à son coup d'essai dans le genre thriller politique très contemporain, puisque l'un des précédents avait fait parler de lui, déjà : La poésie du marchand d'armes.
Et il nous propose là une passionnante leçon d'histoire : en 1954, une affaire de fuites, d'espionnage, qui va secouer le petit monde politique français.

Le contexte et le canevas :

Nous sommes en juillet 1954. L'armée coloniale vient de se distinguer à Diên Biên Phu. 
La France va engager des négociations de paix à Genève pour sortir du bourbier de l'Indochine. 
Nous vivons les dernières années de la IVe République. Le président de la république (René Coty) n'a pas encore beaucoup de pouvoir et c'est le président du conseil (Pierre Mendès-France, PMF pour les amis) qui tire les ficelles. 
Dans l'opposition, le Parti Communiste très actif est dirigé par Jacques Duclos, « le puissant patron des communistes ». 
Et tout cela alors que « la guerre froide a fait perdre la raison aux esprits les plus tempérés » et qu'aux US, le sénateur MacCarthy vit ses heures de gloire.
Voilà le contexte géopolitique idéal pour une affaire d'espionnage, la fuite de documents secret-défense, qui va défrayer la chronique de l'époque et faire trembler le microcosme politique de la France d'alors.

♥ On aime :

➔ L'auteur fait preuve d'une précision étonnante dans son récit : on n'est pas dans de la politique-fiction et il s'agit, bien sûr, d'une histoire véridique et authentique, et le récit austère évoque davantage le sérieux journalistique que les romances à la James Bond, car « il est des espions dont on ne fait pas des romans. Leur discrétion est absolue. Leur monde secret, cloisonné, hermétique à tout regard extérieur. Ils agissent sans laisser de trace, ni bagarre, ni violence, ni cadavre. ». 
Si l'on veut pousser plus loin la plaisanterie, nous serions plutôt sur : « Mon nom est Mitterrand. François Mitterrand ». C'est moins cinoche, j'avoue.
Car bien sûr, parmi toutes les personnalités évoquées dans le bouquin, c'est bien le Ministre de l'Intérieur de l'époque, celui qui n'était pas encore Tonton, qui va intéresser le lecteur d'aujourd'hui. 
C'était lui que les "espions" cherchaient à déstabiliser, c'est du moins l'angle d'attaque retenu par l'auteur pour démêler cette sombre histoire : « l’affaire des fuites devait compromettre Mitterrand aux yeux de Mendès France, le gouvernement Mendès France aux yeux des Français et enfin la DST aux yeux des services secrets américains. En somme un enchaînement contagieux de mensonges se propageant dans tout l’appareil d’État ! Un  discrédit général .».
Alors qui était la taupe de l'Élysée, l'espion à l'origine des fuites, logé au plus près des sommets du pouvoir ?
➔ Au fil d'une lecture sérieuse mais qui reste fluide et agréable, on peut parfois penser à John Le Carré, le lecteur va également croiser de nombreux autres personnages plus ou moins connus.
Comme Roger Wybot, chef de la DST. Ou Françoise Giroud de L'Express : « la journaliste trouva à Wybot une étrange ressemblance avec son homologue américain, John Edgard Hoover, le puissant et détesté patron du FBI. ».
Bref, il y a largement de quoi satisfaire le lecteur curieux parti à la (re-)découverte des coulisses de cette IVe République, finalement assez mal connue. Une République déjà bien secouée par la fin annoncée de l'époque coloniale et par la guerre froide contre le communisme, une République déjà affaiblie qui n'avait vraiment pas besoin de cette affaire.
D'ailleurs le gouvernement de Pierre Mendès-France n'y survivra pas : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.
Sans doute que comme le dit l'auteur, « il est des espions dont on ne fait pas des romans », mais on tient là une étrange affaire dont Frédéric Potier a réussi à tirer une excellente histoire.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 5 mai 2025

Ben Barka : la disparition (BD de Severnay et Raynal)


[...] Vous êtes bien de la police ?

Retour sur l'une des affaires les plus mystérieuses des années 60.
Une enquête passionnante, un véritable thriller et un devoir de mémoire indispensable.

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Les auteurs, l'album (160 pages, février 2025) :

La disparition du marocain Mehdi Ben Barka a eu lieu le 29 octobre 1965 et cette affaire n'a jamais été clairement résolue : d'ailleurs, son fils Bachir espère toujours faire avancer l'enquête et il a même collaboré à l'écriture de cet album, tout comme Maurice Buttin, l'avocat de la famille, ou encore le juge Patrick Ramaël.
Le journaliste David Severnay (né en 1970) est l'un des fondateurs de La Revue Dessinée, revue d'information en bande dessinée dont le premier numéro est paru en 2013 et qui nous a déjà donné (entre autres exemples) l'adaptation des thèses économiques de Thomas Piketty avec le remarquable album Capital & Idéologie.
Il est ici accompagné du dessinateur Jacques Raynal (ou Jake Raynal, né en 1968) : le duo avait déjà travaillé sur l'album "La septième arme".
Avec cet album, Ben Barka : la disparition, ils tentent de donner un nouveau point de vue sur cette affaire que beaucoup voudraient avoir enterrée depuis longtemps.

♥ On aime beaucoup :

➔ Nous ne sommes pas dans une bande dessinée classique mais plutôt à la limite du roman graphique. Les dessins de Raynal sont d'un beau noir et blanc, très contrasté, avec de grands aplats noirs, ce qui donne au récit un ton austère, sérieux et journalistique. Un dessin tout au service de l'enquête.
➔ Et puis bien sûr il y a l'Affaire elle-même et l'enquête : le déroulement des faits et les hypothèses (soigneusement recoupées par les auteurs) sur la disparition de l'homme politique opposant au nouveau régime marocain : barbouzes de tous poils, diplomates et politiques, voyous et anciens collabos, flics et agents du Sdece, ... tous ont travaillé main dans la main avec le cabinet noir des services secrets marocains menés par le général Mohamed Oufkir, le boucher du Rif.
L'ambitieux et populaire Ben Barka gênait beaucoup trop de monde dont les français qui voyaient arriver le virage de la décolonisation. On entrevoit même les ombres de la CIA et du Mossad planer sur cette histoire.  
➔ Les auteurs prennent le temps nécessaire pour nous présenter les différents protagonistes, les enjeux politiques, diplomatiques et internationaux de cette affaire dans laquelle notre République s'est, une fois de plus, brillamment illustrée. Il y a même, en fin d'ouvrage, une série de fiches récapitulatives sur les protagonistes les plus importants.
➔ On peut s'interroger sur l'intérêt de ressortir encore aujourd'hui cette vieille histoire jamais élucidée ?
Mais l'enterrer trop rapidement dans un recoin obscur avec le corps de Mehdi Ben Barka, reviendrait à oublier de nombreuses questions.
Oublier que l'ombre de cette affaire plane encore sur les relations franco-marocaines.
Oublier qu'aucun des présidents successifs de notre république n'a souhaité faire la lumière sur ces événements, de Giscard à Macron en passant par Chirac, Mitterrand ou Hollande.
Oublier que la justice française reste bloquée depuis des dizaines d'années malgré l'obstination courageuse de quelques juges : il s'agit là du « dossier d'instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française ».
Oublier que pour tenter de faire avancer le dossier, le juge Patrick Ramaël a même perturbé la rencontre de Sarkozy avec Mohammed VI en 2007. Le président français était accompagné de Rachida Dati, alors ministre de la justice (elle est d'origine marocaine).
Oublier les mots, cités dans l'album, des mots de 1966 publiés par Pierre Viansson-Ponté dans le journal Le Monde [clic] à propos de cette affaire :
« [...] L'abus du renseignement, le goût du secret, le recours aux méthodes occultes, aux agents, aux réseaux, aux polices parallèles, sont [...] inhérents au compagnonnage gaulliste.
Ils en sont aussi le vice majeur. »
Enfin, il ne faut pas oublier non plus comment certains journaux (et non des moindres : L'Express, Minute, ...) ont été totalement manipulés pour livrer au public de fausses explications à la disparition de Ben Barka.
Voilà donc bien un album utile et nécessaire à notre mémoire, un travail qui résonne comme un écho à celui d'Etienne Davodeau et Benoit Collombat dans Cher pays de notre enfance.

Pour celles et ceux qui aiment en savoir un peu plus.
D’autres avis sur BDGest et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Futuropolis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 avril 2025

Bons baisers de Tanger (Melvina Mestre)


[...] Mission Danger à Tanger !

Troisième aventure de la détective privée marocaine Gabrielle Kaplan.
Une intrigue au parfum entêtant de voyous et d'agents secrets : Tanger nid d'espions !
Révisez vos classiques !

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L'auteure, le livre (240 pages, avril 2025) :

Melvina Mestre a vécu son enfance à Casablanca (elle est née en 66).
Elle est l'auteure d'une série policière qui se déroule dans le Maroc des années 50 et qui a pour héroïne, une détective privée : Gabrielle Kaplan.
Après Casablanca, après Marrakech, Gabrielle Kaplan nous envoie de Bons baisers de Tanger pour sa troisième enquête.

Le contexte :

Tout comme dans les chapitres précédents, l'enquête policière sert de toile de fond pour nous immerger dans le Maroc des années 50, en pleine mutation sous l'influence américaine, alors que la métropole française peine encore à se remettre des pénuries et privations d'après-guerre.
Après Casablanca et Marrakech (les deux épisodes précédents), Melvina Mestre et son héroïne Gabrielle nous embarquent à Tanger, "cette ville-monde, ville de tous les trafics". 
Bien que le Maroc fût en grande partie sous protectorat français à cette époque, le nord du pays restait sous domination espagnole (Ceuta et Mellila sont aujourd'hui encore les témoins de cette division), mais l'enclave de Tanger jouissait d'un statut singulier : c'était une "zone internationale et ville franche" depuis l'accord international de 1924. 
"En deux mots, un paradis fiscal", et donc la base de tous les trafics avec l'Europe.
Une Europe où la guerre froide n'est pas encore devenue la coexistence pacifique et où le statut de la zone internationale de Tanger en a fait un véritable nid d'espions.
À cette époque "le Maroc est considéré par le SDECE comme une base de repli en cas d’invasion et d’occupation de la métropole par les Russes" et "même la Suisse, traditionnel coffre-fort de l’Europe, à quelques kilomètres seulement de la zone autrichienne occupée, semblait désormais trop vulnérable et trop proche du rideau de fer".
[...] La guerre froide prend un méchant tournant depuis la fin du blocus de Berlin et le déclenchement de la guerre de Corée. Au Maroc, tous les services de renseignement sont sur les dents, à Tanger en particulier, où on ne peut plus faire un pas sans tomber sur des agents des services spéciaux. C’est la foire à l’espionnite. Les Américains jouent contre nous, ici, vous le savez ? On les surveille de près, au moins autant que les Russes en Europe de l’Est.

Les personnages :

Bien sûr, c'est la loi des séries, on a tout le plaisir de retrouver cette enquêtrice attachante qu'on apprécie au fil des épisodes. : "d’allure sportive, cheveux châtains mi-longs, yeux verts pétillants , ni grande ni petite, ni femme fatale ni femme banale, un faux air de Joan Fontaine en plus athlétique et plus impertinente". Avec un petit truc en plus, tout de même, puisqu'elle "elle était dotée d’une faculté, l’hyperosmie, qui lui permettait de sentir les odeurs et les parfums les plus infimes".
Kaplan et sa famille sont des juifs de Salonique qui ont pu fuir la Grèce avant l'invasion allemande de 1941 et se réfugier au Maroc.
Mais pour cette mission un peu spéciale, elle devra se passer de l'aide de son assistante débrouillarde Vincente et de son aviateur amoureux Jeff, "pilote instructeur au terrain d’aviation de Camp Caze".
Fort heureusement elle pourra tout de même compter sur Brahim, "son adjoint, ancien officier de l’AFN, qui militait désormais pour l’indépendance de son pays", pour affronter à Tanger toutes sortes de trafiquants : "caïds de la pègre, grands bourgeois, aventurières en chasse, anciens collabos, hommes d’affaires véreux, contrebandiers … et sans doute des agents du renseignement ou du contre-espionnage".

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan devra, cette fois, quitter sa zone de confort, comme on dit : les services français l'ont approchée et l'envoient en mission d'espionnage à Tanger pour surveiller les trafics d'un mafieux corse.
Les renseignements qui lui sont fournis sont plutôt maigres, sa 'couverture' est assez light et ses contacts peu disponibles : "quel micmac ! fut la première phrase qui lui vint à l’esprit".
Elle ne pourra contacter ses mandataires que par télégramme : "si tout va bien, vous finirez par « Bons baisers de Tanger »".
[...] – Décidément, on se croit presque dans Mission à Tanger !
Tu ne crois pas si bien dire.
– Presque ! s’esclaffa Kaplan. Nous, c’est plutôt Mission Danger à Tanger !

♥ On aime :

➔ Même si l'écriture de ses romans est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma. La mission d'espionnage qui lui est confiée est l'occasion de pimenter la série.
Et puis reconnaissons qu'on aime bien le parfum désuet et rétro de ces histoires de 'privé(e)' écrites avec une plume suffisamment moderne et fluide pour notre lecture d'aujourd'hui. 
➔ Comme les deux précédents, c'est un roman policier fait pour dépayser, divertir mais aussi pour instruire. Melvina Mestre ne cherche pas à nous faire peur, ni à nous prendre la tête : l'intrigue policière reste simple et sert de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire avec une description minutieuse de Tanger, de ses trafics et surtout des enjeux complexes qui y régnaient.
Ce n'est pas un polar qui révolutionne le genre mais c'est une lecture aussi instructive que passionnante.
➔ L'épilogue nous explique que tout le récit a été construit à partir d'histoires vraies, de faits avérés, d'arnaques véridiques : je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher mais ça me démange !
Alors, joli compromis, je vous cite un article du Monde de ... 1956 ! publié juste avant l'ouverture d'un procès qui allait se tenir à Marseille, un article qui pourrait presque servir de 4ème de couverture à ce bouquin, 70 ans après :
[...] Ils y ont mis de l'ardeur et de la conscience professionnelle. Leurs actions ont été menées dans ce style particulier des plus beaux films de gangsters. On y trouve çà et là quelques cadavres. On y aperçoit des silhouettes coiffées de cagoules et armées de mitraillettes. On imagine des propos précis dans une langue verte qui ne souffre pas la discussion. Mais ces hommes ne sont pas des aventuriers pour le goût de la liberté. Ce sont des employés d'une société parfaitement organisée, avec sa hiérarchie, ses lois et ses exigences.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.