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mercredi 3 décembre 2025

Captagonia (Pierre Pouchairet)

[...] L’affaire du trafic de captagon.


Et si la drogue devenait une arme de destruction massive ?
Ce polar, très documenté, nous emmène en Syrie et au Moyen-Orient, au cœur du trafic de 'captagon', la drogue des djihadistes.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (368 pages, octobre 2024) :

Le breton Pierre Pouchairet fait partie de ces flics passés de l'autre côté du miroir, ceux qui ont troqué leur insigne contre la plume. On découvre (tardivement il est vrai) cet ancien officier des stups qui a œuvré en France mais aussi au Moyen-Orient. Autant dire qu'il connait un peu son sujet !
Avec Captagonia, il nous emmène au cœur d'un juteux trafic de drogue, celui du dérivé du Captagon, une pilule que l'on a coutume (à tort) d'appeler la drogue des djihadistes.
Le roman a reçu le Prix du roman d’espionnage décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux de la Défense nationale et vient d'être ré-édité en poche.

Le contexte :

À l'origine, le Captagon est un médicament psychotrope à base de fénétylline (une sorte d'amphétamine) vendu au début des années 60 par la firme allemande Degussa Pharma Gruppe.
Après son interdiction à cause des risques et des effets secondaires, c'est la Bulgarie qui se lance dans la contrefaçon dans les années 90, mais avec son entrée dans l'Europe (2004), la production va devoir s'exporter ensuite au Liban et en Syrie.
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État. »
« La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière , soit dix pour cent de son PIB. »
Le produit actuel est utilisé comme un substitut bon marché à la cocaïne et c'est au Moyen-Orient et notamment dans la péninsule arabique (en Arabie Saoudite via la Jordanie) que l'on trouve le plus de 'consommateurs'.
Le livre prémonitoire a été publié quelques semaines avant la chute du régime baasiste fin 2024, et quelque temps après, le chef du groupe rebelle syrien qui a défait Bachar El-Assad, déclarait que l’ancien président avait « semé le sectarisme et le captagon ».
L'auteur, qui s'est soigneusement documenté, ne mâche pas ses mots et n'hésite pas à désigner clairement les coupables :
« En se lançant dans la production de captagon, la Syrie s’était transformée en narco-État.
[...] La drogue a généré entre trois et six milliards de bénéfices pour l’État syrien l’année dernière, soit dix pour cent de son PIB.
[...] Une grande partie du trafic est organisée par Maher El Assad, le frère de Bachar, mais il n'est pas le seul. D'autres entités militaires sont impliquées.
[...] Le trafic était organisé et encadré par le Mukhabarat, les services secrets syriens. »

Le pitch et les personnages :

Dans ce livre sur le front de lutte contre la drogue, l'Europe doit faire face à une menace sans précédent.
« [...] L’idée était bien de diversifier la clientèle en s’attaquant au commerce européen, peu touché par le captagon.
[...] Le chef de l’antenne du FSB à Damas, c’est lui qui a imaginé et proposé à Moscou un plan [...]. Pour les Russes, l’idée est de mener ce plan machiavélique loin de leur territoire.
« Il y aurait des milliers de morts. On ne peut pas en évaluer précisément le nombre, mais je pense qu’il pourrait s’agir de dizaines, voire de centaine de milliers de victimes.
[...] L’affaire du trafic de captagon, bien que classée secret défense, était aujourd’hui en tête de toutes les préoccupations. »
Interpol, la DGSE et plusieurs autres services plus moins secrets lancent une opération en Jordanie puis en Syrie, pour enrayer le trafic de drogue vers l'Europe.
C'est Maïssa Thabet, une fliquette franco-palestinienne, qui se retrouve chargée de repérer les trafiquants et leurs labos en Syrie : « elle n’en avait pas terminé avec son nouveau job de Mata-Hari » et elle va devoir jouer les apprentis espionnes.
« Ce qu’on lui demandait n’était ni plus ni moins que de procéder à une action d’infiltration en territoire hostile. Une opération barbouzarde. »
Le lecteur fidèle de Pouchairet pourra également retrouver Léanne Vallauri, l’héroïne des romans bretons de cet auteur, puisque l'intrigue comme la drogue prennent leur source au Moyen-Orient bien sûr avec Dubaï, Amman ou Damas, mais vont se projeter jusqu'en Bretagne.

♥ On aime un peu :

 Pouchairet invite son lecteur à un véritable briefing sur le trafic de captagon. L'auteur maîtrise son sujet et ses personnages vont nous expliquer en détail ce qu'est cette drogue, qui la fabrique, qui l'achemine, qui la revend et à qui.
Cet exposé terriblement instructif est tout à l'honneur de cet ancien flic des stups qui dédie même son livre à « tous les hommes de l'ombre qui œuvrent au quotidien pour la sécurité de notre pays »
Pour s'assurer de notre attention, il imagine même un scénario catastrophe, faisant de cette drogue une arme de destruction massive en Europe. Un scénario tout aussi crédible que celui d'avions allant percuter les tours du World Trade Center.
 Si l'aspect documentaire est rigoureusement travaillé (tout cela est vraiment très instructif), le lecteur reste un peu sur sa faim pour ce qui est du volet thriller ou espionnage. L'intrigue de ce polar est un peu lourde à faire décoller et il est difficile de s'intéresser aux différents personnages qui, hormis la fliquette franco-palestinienne, sont dépeints à grands traits un peu stéréotypés. 
Si ce livre est assurément à lire comme un dossier très instructif sur une réalité peu connue du public, il ne prétend pas au titre de thriller de l'année mais doit se lire plutôt comme une série B avec quelques retournements rocambolesques de dernière minute. Pour le suspens.

Pour celles et ceux qui aiment comprendre.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio et un article du Monde.
Livre lu grâce à La Manufacture de livres (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 20 novembre 2025

La vierge et le taureau (Jean Eckert/Amila)

[...] Contes et légendes des îles.


Ce vrai-faux polar aux allures de parodie de James Bond cache un portrait sans concession d'un Tahiti soi-disant paradisiaque et une critique féroce des essais nucléaires français.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (344 pages, réédition juin 2025) : 

Attention, une histoire peut en cacher une autre !
Il y a bien sûr le récit de cet auteur : un polar mâtiné d'espionnage sur les plages de Tahiti, rien que ça déjà ...
Mais Jean Meckert, l'écrivain, a lui-même une histoire intéressante.
Et l'ouvrage, le livre lui-même, aura sa propre histoire également !

Jean Meckert débute à quatorze ans comme simple ouvrier à Paris, il vient d'une famille modeste.
Puis ce sera la guerre, l'internement et c'est pour s'occuper que Jean se met à écrire, avec ses mots à lui.
Et c'est donc en pleine guerre, en 1941, qu'il envoie son premier manuscrit chez Gallimard.
Mais une bonne étoile veille sur tout cela et c'est Raymond Queneau qui remarque son texte et le publie (Les coups).
À la libération en 1945, Gallimard lance la fameuse Série Noire sur le modèle anglo-américain.
Jean Meckert et sa prose y seront régulièrement publiés sous le pseudonyme de Jean Amila

Quand viendra l'heure de La vierge et le taureau, en 1971, Jean Meckert/Amila compte déjà plus d'une douzaine de polars à son actif.
Le voici qui part à Tahiti pour écrire un scénario à la demande du cinéaste André Cayatte : une parodie de James Bond pour Belmondo et Ursula Andress !
Sur place, Meckert ne découvre pas le "paradis" des peintures de Gauguin mais un territoire et un peuple assujettis au programme nucléaire français
De sa colère indignée va naître ce roman témoin.
Mais ce n'est pas tout, il y a encore d'autres histoires dans l'histoire ! 
Quelques temps après son retour en métropole et la publication de son roman, Jean Meckert est agressé : sérieuses blessures, coma, amnésie, longues séquelles.
La légende urbaine nous dit que ce traumatisme serait le fait de services secrets qui voulaient lui faire payer ses propos sur les essais nucléaires français en Polynésie. 
Le film de Cayatte ne verra pas le jour. 
Il ne nous reste que cette lecture grâce à une ré-édition bienvenue. 
Et ça vaut le détour par la Polynésie !

Le pitch et les personnages :

Honoré est un de ces losers, un de ces beachcombers, qui hantent les plages soi-disant paradisiaques du Pacifique. Il vivote de sa petite peinture, ses « gauguineries commerciales ».
C'est un « parasite, peintre raté, velléitaire, sans doute gentil garçon et plein d’idées généreuses, mais totalement bon à rien ».
Un événement glamour va venir distraire les îliens : on est en train de tourner un film d'espionnage, « un grand film avec la belle Gloria Garden ».
Voilà de quoi tourner quelques têtes : « la vedette descendant du Super D.C. 8, reins creusés comme la houle, poitrine en avance d’un fuseau horaire, sourire plaqué ».
Honoré (signe zodiacal taureau) va bien entendu tomber sous le charme de la starlette (signe de la vierge) mais lui et son ami César vont se retrouver plongés dans une véritable affaire d'espionnage en marge du tournage du film : nous sommes en plein programme français d'essais nucléaires et Honoré, pour se rapprocher de la star de cinéma, n'a pas trouvé de meilleure idée que de se faire passer pour ... un agent secret.
La confusion est totale, les embrouilles sont assurées.
« Ils virent la voiture s’éloigner. 
— Mais qui est donc ce type ? demanda César. 
— Je n’en sais pas davantage que toi… Un quelconque professionnel de la C.I.A. 
César parut surpris. 
— Tu veux dire de la D.S.T. ? 
— Tu es dingue ? 
— Ou de la S.D.E.C.E. ? Mais enfin, c’est un Service français.  »

♥ On aime :

 Sous ses airs de gouaille façon Série Noire, la prose de Jean Meckert/Amila est particulièrement soignée.
Il y a bien quelques pages où colère et indignation s'expriment avec virulence contre les essais de bombinette nucléaire (on soupçonne même des essais bactériologiques) et quand « le vieil intellectuel déclamait de hautes vérités solennelles », mais l'auteur arrive à contenir sa juste révolte et garder la maîtrise de son intrigue. 
Nous sommes encore en 1971 et bientôt (en 1975) les essais nucléaires deviendront souterrains, c'est plus discret. 
Ils ne s'arrêteront vraiment qu'en 1996.
 L'air de rien avec sa fausse parodie de James Bond, ses « contes et légendes des îles », Jean Meckert laisse tomber les pinceaux de Gauguin pour mieux nous brosser un tableau vraiment très complet de la situation de ces îles soumises à des enjeux qui les dépassent totalement.
Et le constat est sans appel : « l’âme de ce peuple est condamnée sans recours, comme aux Hawaï, parce qu’elle ne répond pas aux exigences des ordinateurs de l’hôtellerie, des compagnies d’aviation et surtout des militaires ».
Il ne manque qu'un personnage dans le tableau peint par Meckert au tout début des années 70 : celui de l'influence économique chinoise, car elle n'arrivera que plus tard, à partir des années 80.
Un portrait sans concession qui évoque celui que Marin Ledun traçait tout récemment des îles Marquises avec Henua
Le paradis n'est plus ce qu'il était ... s'il l'a jamais été.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard/Joëlle Losfeld (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 3 octobre 2025

La danseuse aux dents noires (Truc, Truc & Stalner)

[...] Une cataracte, royale certes, mais une cataracte.


En 1912, un médecin est envoyé au Cambodge pour opérer le roi (pro-français) d'une cataracte. Le récit est basé sur les mémoires de cet ophtalmologiste et agrémenté d'une intrigue d'espionnage qui nous révèle les enjeux de ces colonies lointaines.
Une BD qui a un petit "truc" en plus.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (xxx pages, 2025) :

On connaissait bien Olivier Truc pour ses polars ethniques en Laponie, du Premier Renne au Dernier Lapon, en passant par la série de la Brigade des Rennes
Le frenchy adopté par les suédois s'était même aventuré du côté des Sentiers obscurs de Karachi.
On n'a donc guère hésité à suivre l'écrivain voyageur en Asie avec La danseuse aux dents noires, en format BD.
Mais il doit y avoir un truc avec cette BD puisque le scénario est cosigné par ... Jean-Laurent Truc ?!
Un air de famille car ils sont en effet cousins et la BD s'inspire librement des mémoires d'un aïeul, Hermentaire Truc !
Jean-Laurent Truc est le spécialiste de la BD qui anime le site Ligne Claire.
Aux pinceaux, ce sera Eric Stalner : vous vous souvenez peut-être de cette "vieille" série Le Boche (1990 !) mais Stalner a également adapté plus récemment des romans d'un autre voyageur, Nicolas Vanier, comme Loup.

Le canevas et les personnages :

En 1912, le roi Sisowath du Cambodge (à l'époque sous protectorat français) souffre gravement d'une cataracte. Pour rétablir le prestige vacillant de la République, le gouvernement français envoie un éminent ophtalmologiste, Hermentaire Truc, l'arrière-grand-père des auteurs, pour opérer le roi.
Le médecin débarque à Saïgon puis Phnom-Penh alors que les différentes factions manœuvrent en coulisse pour faire chuter le roi pro-français. Les allemands soutiennent les bonzes du clergé bouddhiste et même un prince rebelle, Norodom Yukanthor, car le Kaiser Guillaume II aimerait bien agrandir son empire colonial.
Phnom-Penh et Saïgon sont alors de véritables nids d'espions et la mission du toubib va s'avérer bien délicate tant sur le plan médical que sur le plan diplomatique ... Le roi sera même opéré à Saïgon pour l'éloigner quelque temps de Phnom-Penh et des intrigues de cour !
« Quel cirque ! Tout cela pour une cataracte, royale certes, mais une cataracte ... »
Pour romancer leur intrigue, les scénaristes plongent leur aïeul Hermentaire Truc dans un véritable dilemme : va-t-il rester fidèle à son serment d'Hippocrate pour redonner la vue au roi et perpétuer ainsi le pouvoir colonial français qui maintient dans la misère le peuple cambodgien grâce au commerce d'opium ? 
« - L'opération aurait-elle échoué ?
- Échoué ? Échoué pour qui ? Je n'en sais rien. »
Une intrigue qui mettra en scène, c'est le cas de le dire, les danseuses apsaras du royaume, les fameuses danseuses aux dents noires (effet dû à une teinture renouvelée fréquemment) : quelques années auparavant, en 1906, les danseuses du ballet royal avaient subjugué le Tout-Paris lors d'une visite officielle du roi. Cocteau, Rodin et bien d'autres avaient été fascinés par la grâce de leur art ancestral.  

♥ On aime :

 Le scénario imaginé par les cousins Truc est captivant : s'appuyant largement sur les mémoires de leur arrière-grand-père, l'intrigue mêle habilement faits véridiques et roman d'espionnage. 
Il ne s'agit pas d'un simple album de Tintin au Cambodge et on apprend ainsi plein de choses sur la présence française en Indochine, entre ces deux guerres avec l'Allemagne, celle de 1870 et celle de 1914 à venir.
L'album comporte d'ailleurs un excellent dossier qui éclaire les différents points de l'affaire, photos d'époque à l'appui.
 Les dessins de Stalner sont ceux d'une belle ligne claire mais sont ici mis en valeur par une belle et soyeuse colorisation qui parvient à rendre l'humidité poisseuse qui règne en Asie du Sud-Est pendant la saison des pluies. 
Qu'il s'agisse du faste royal, des eaux sombres du fleuve ou du vert impénétrable de la forêt, ces couleurs d'orient sont superbes.
Le dessinateur a même invité au spectacle tout le folklore indochinois : sampan aux gros yeux bigarrés, maison khmère, moustache et costume colonial, fumerie d'opium, éléphant et panthère, palais royal et temple, eau, fleuve et pluie, ... 
Et bien sûr, les fameuses danseuses royales qui faisaient rêver Rodin.

Pour celles et ceux qui aiment le temps des colonies.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Dupuis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

mercredi 1 octobre 2025

Gabriel's moon (William Boyd)

[...] Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.


Loin des thrillers trépidants, William Boyd sait nous créer de bons personnages, nous tisser de belles histoires et surtout il sait nous les raconter avec ironie et brio.
Il nous ouvre les portes d'un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (384 pages, septembre 2025) :

Du haut de ses soixante-dix ans bien tassés, fort de plus d'une vingtaine de romans, nouvelles, pièces de théâtre et scénarios, le prolixe William Boyd reste une icône de littérature britannique, le symbole de l'élégance littéraire so british.
Dans ses romans le lecteur va souvent retrouver un petit parfum d'Afrique (l'auteur a vécu enfant au Ghana puis au Nigeria1), une bonne dose de noble et élégant romantisme et depuis quelques romans, un soupçon d'espionnage.
Gabriel's moon n'échappe pas à la règle.

Le pitch et les personnages :

Gabriel est un petit écrivaillon spécialisé dans les récits de voyage. Lors d'une escale au Congo, il a l'occasion inattendue d'interviewer le leader socialiste Patrice Lumumba. Le scoop !
Nous sommes en 1960, l'ancien Congo belge est devenu indépendant, Léopoldville va bientôt devenir Kinshasa et l'uranium de la région du Katanga (c'était celui des bombes atomiques de 1945) attire les convoitises étrangères qui préparent activement le coup d'état de Mobutu
De retour à Londres avec son magnétophone où il a enregistré l'interview, Gabriel apprend que Lumumba vient d'être arrêté puis fusillé. 
Son interview ne sera pas publiée.
« – Vous avez vraiment interviewé Lumumba ? s’étonna-t-elle, intriguée. 
– Oui, un long entretien. J’ai utilisé deux bandes magnétiques entières. [...] J’ai trouvé que c’était un homme très intéressant. 
– Il est mort, annonça Faith Green en fronçant les sourcils. 
– Quoi ? 
– Fusillé par un peloton d’exécution il y a quelques jours. »
À Londres, Gabriel est bientôt contacté par une émissaire du MI6, la CIA britannique : Faith Green, une femme belle et très élégante, souhaite lui confier une mission en Espagne qui semble bien anodine (un pli, une livraison), mais sans lui expliquer de quoi il retourne.
« – Je me demandais si vous accepteriez de nous rendre un petit service, une petite faveur.
– Qui ça, “nous” ?
– Le MI6.
– Allons bon », lâcha Gabriel en s’efforçant de ne pas laisser paraître son trouble, alors qu’il sentait une sorte de panique légitime s’emparer de lui. »
Fasciné par les jolies dames, notre écrivaillon accepte de jouer le rôle de l'« idiot utile » comme il le reconnait lui-même.
« Je suis ce qu’on pourrait appeler un “idiot utile”, répondit Gabriel.
[...] L’aventure, mais une aventure sans prise de risque, qui faisait écho à ses fantasmes d’adolescent : des terres étrangères, des opérations sous couverture, des observateurs cachés, de l’espionnage continental.
À quel jeu jouait-on, au juste ?
[...] – Et j’imagine que vous n’allez pas me dire pourquoi. 
– Vous imaginez bien. [...]
– Je vois. Ou plutôt, je ne vois pas. »
Alors qui manipule qui ?
« Écoutez, dans ce métier, on se fait tous manipuler, rappela Caldwell en haussant les épaules. Sauf que la moitié du temps, on ne le sait pas. »
Mais quel peut bien être le rapport entre la mission en Espagne et les bandes magnétiques de l'interview congolais qui semblent attirer les convoitises autour de Gabriel ?
« Toute cette histoire prenait un tour incontrôlable.
Nom de Dieu ! se dit Gabriel en se dirigeant vers le métro. Dans quelle histoire je me suis fourré, moi ?
[...] Où était le lien ? Y avait -il même un lien ?
Et que venait faire la mort de Patrice Lumumba, là-dedans ?
[...] Il commençait à souffrir de « paranoïa de l’espion », comme il appelait ces symptômes. Chercher des liens là où il n’y en avait pas, nourrir de nouveaux soupçons quand il n’y avait rien de suspect, ne pas faire confiance à des gens parfaitement innocents et fiables. C’était contagieux. »
Et quelle est donc cette lune que veut décrocher Gabriel ?
Un nouveau roman à succès pour l'écrivain ? Une belle femme aimante pour le romantique ? Une mission à risque pour l'apprenti espion ? Ou encore la vérité sur l'incendie domestique qui détruisit la maison familiale et fit de lui un orphelin quand il avait six ans ? 
Mais il lui faudra d'abord choisir : « Face au choix de trahir son pays ou son ami, on espérait… Comment était-ce, déjà ? On espérait « avoir le courage de trahir son pays. » 
(une citation de l'écrivain E. M. Forster).

♥ On aime :

 On apprécie l'écriture fluide, souple, distinguée de cet auteur qui sait nous créer de bons personnages, nous tisser de bonnes histoires et surtout qui sait nous les raconter avec ironie et brio.
On est loin des thrillers trépidants ou des scénarios tordus d'un John Le Carré : William Boyd nous invite dans un monde feutré, élégant, plein d'esprit. So british.
Ce bouquin est un bon cru, facile et agréable à lire, mais qui n'a toutefois pas le panache flamboyant des Vies d'Amory Clay, par exemple.
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1 : son père était médecin spécialiste des maladies tropicales

Pour celles et ceux qui aiment les espions élégants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Seuil (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mercredi 27 août 2025

Le débutant (Sergueï Lebedev)

[...] Le mal, je l’ai vu.


À l'image de l'Histoire russe, complexe et déconcertante, le récit de Lebedev met en scène trois âmes tourmentées, poursuivies par les fantômes du passé, dans une confrontation qui vient questionner les mystères du mal, de la science et de la morale.

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L'auteur, le livre (224 pages, août 2025) :

Le russe Sergueï Lebedev est né en 1981: il n'a donc pas vraiment eu le temps de connaître l'URSS et grandira dans la Russie de Eltsine puis celle de Poutine. 
L'écrivain-journaliste vit désormais en Allemagne mais sa formation de géologue le pousse, dans ses romans, à sonder les profondeurs de l'Histoire pour comprendre les énigmes et la brutalité du stalinisme, fondations de la Russie d'aujourd'hui.
Lebedev s'est appuyé sur des archives déclassifiées d'anciens pays de l'Est (Lituanie, Ukraine, ...) ainsi que sur les mémoires de Vil Mirzayanov, un scientifique à l'origine du fameux poison Novitchok.
Hasard des calendriers, le bouquin de Lebedev est sorti en Russie quelques mois seulement après l'empoisonnement du dissident Alexeï Navalny ... par du Novitchok.
La traduction (russe) est signée Anne-Marie Tatsis-Botton et le bouquin est ré-édité pour la rentrée littéraire en petit format chez Libretto (il était paru en 2022 chez Noir et Blanc).

Le pitch et les personnages :

« Le débutant » c'est le nom d'un poison parfait, rapide, indétectable, conçu dans les labos soviétiques les plus secrets.
À la fin de la guerre froide, son inventeur, le chimiste Kalitine, est passé à l'ouest quand l'Empire vacillait sur ses bases.
Mais si le poison est intraçable, l'Histoire, elle, n'oublie jamais : vingt ans plus tard, le colonel Cherchniov est chargé d'éliminer le traître ... avec son propre poison.
Un prêtre dissident fera bientôt son apparition : Travniček. Il sera un peu la conscience des deux autres.

♥ On n'aime pas trop :

 La littérature russe a toujours pour nous un souffle, un rythme, un peu inhabituel, déroutant, et les personnages de Lebedev ont l'âme bien tourmentée. Leurs pensées, leurs introspections, semblent écrasées par le poids du passé, le fardeau de l'histoire. À l'image du pays peut-être. 
Et le roman enfile les digressions pour laisser s'exprimer tous ces souvenirs, ces rêves même, au risque parfois d'égarer le lecteur.
 Le poison aurait été mis au point dans une île secrète, enclavée dans le méandre d'un fleuve, un lieu fermé digne de Kafka.
« [...] J’ai nommé cela « la création au nom du mal », dit humblement Travniček. Et même : le problème de la création au nom du mal. »
Il y a du Docteur Frankenstein dans le chimiste Kalitine : sa "créature" (le poison Le Débutant) semble lui avoir échappé après lui avoir coûté son âme et peut-être plus encore.
Ce texte résonne comme une parfaite illustration de l'aphorisme de Rabelais qui nous prévenait déjà que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
 La prose de Lebedev est à l'image de ses personnages torturés par leurs fantômes venus du passé : tourmentée, fiévreuse, troublée. 
La lecture demande un effort certain : on navigue entre les époques, entre les passés de chaque personnage et le texte prend souvent une tournure un peu mystique que l'arrivée du prêtre va faire monter d'un cran. 
Lebedev veut entraîner son lecteur dans le sillage tourmenté de ses personnages mais sans convaincre tout à fait et les amateurs d'espionnage seront sans doute désappointés car l'auteur s'intéresse moins à la traque du traître qu'à la confrontation des destinées des personnages, du passé et du présent, pour mieux explorer les thèmes du mal, de la science et de la morale.

Pour celles et ceux qui aiment la Russie.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Libretto (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

jeudi 10 juillet 2025

Sombre lagune (Antoine Glaser)


[...] Le "petit barbouze français".

Une petite histoire d'espionnage sans autre prétention que celle de nous faire découvrir quelques uns des nouveaux enjeux géopolitiques de la Côte d'Ivoire.

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L'auteur, le livre (252 pages, mars 2025) :

Antoine Glaser (né en 1947) est un journaliste, ancien directeur de rédaction de la revue Africa Intelligence, qui connait parfaitement l'Afrique depuis de nombreuses années.
Après avoir rédigé plusieurs ouvrages très sérieux sur la présence française sur ce continent [clic], il se lance, pour notre plus grand plaisir, dans l'écriture de romans, et même de thrillers d'espionnage.

Les personnages et le canevas :

Le héros c'est Paul Mercier, qu'Antoine Glaser a chargé de nous faire visiter Abidjan.
Un apprenti espion qui voulait faire comme papa, mais qui n'a jamais vraiment réussi à intégrer les rangs du Renseignement Français et qui bosse plus ou moins en solo pour l'ambassade française.
Le voici donc « honorable correspondant de la DGSE à Abidjan. Mercier père avait ainsi fait valoir la connaissance intime que son fils avait de la Côte d’Ivoire et de ses milieux de pouvoir ».
Sa couverture : « représentant en vins de Bordeaux, sa ville de naissance ».
Paul c'est « le "petit barbouze français", comme il sait qu’il est surnommé » et son matricule, s'il en avait un, serait plus proche de 117 que de 007.
Même s'il n'est qu'à moitié espion, Paul Mercier a visiblement fourré son nez là où il ne fallait pas et découvert des trafics beaucoup plus gros que lui : on va le retrouver à moitié mort dans son appartement, victime d'une tentative d'empoisonnement.  
Mais Paul Mercier s'entête, l'avertissement n'a pas suffit et il décide de mettre à nouveau sa tête dans la gueule du loup, il utilise même ses relations, ses ami(e)s. Dangereux le type : certains de ses amis vont se retrouver en sale état au fond de la sombre lagune. Et bien sûr, il n'écoute pas, il s'entête.
« [...] Je ferai tout pour retrouver ses assassins et la venger.
[...] Il sait qu’il va s’engager dans un combat à mort contre ceux qui ont tué ses amis. » 

♥ On aime :

 Disons le tout de go, Antoine Glaser n'est pas le nouveau John Le Carré. Il n'avait d'ailleurs pas cette prétention, bien entendu, avec ce premier roman dont la prose reste très basique. 
Son héros, Paul Mercier, est un peu flou, quelque part entre le dilettante et la tête brûlée, et il est difficile pour le lecteur de prendre fait et cause pour cet espion amateur, dans tous les sens du mot.
Et on n'a pas trouvé ni l'humour, ni le second degré, qui auraient pu sauver la partie.
 Bon ok, c'est pas le thriller de l'année, mais on s'en doutait un peu et c'était pas vraiment ce qu'on cherchait. Non, ce qui nous attirait, c'est qu'Antoine Glaser connait parfaitement la Côte d'Ivoire et ses nouveaux enjeux.
Il porte un regard résolument actuel sur une Françafrique qui a considérablement changé depuis l'époque de Jacques Foccart.
Pendant que la France se fait secouer aux quatre coins de l'Afrique, que son influence s'érode partout, Antoine Glaser va nous dévoiler quelques secrets bien gardés de « ce pays, longtemps le plus français d’Afrique ».
À commencer par la forte présence des libanais : « la communauté libanaise était ici chez elle avant même les indépendances. À Beyrouth, on trouve une "avenue d’Abidjan" ».
Trafic de drogue, corruption, blanchiment d'argent, trafic d'armes, la totale.
Et qui dit Liban, dit Hezbollah. Et qui dit Hezbollah dit services de renseignement israéliens avec « les gars du Mossad, toujours inquiets des relations des Ivoiriens avec le Hezbollah libanais ».
Alors finalement oui, on va le suivre cet improbable Paul Mercier, pour essayer de comprendre « quels peuvent donc être les liens secrets entre ces chiites ivoiro-libanais proches du Hezbollah, les sbires du ministre ivoirien de l’Intérieur, et des trafiquants de drogue ».

Pour celles et ceux qui aiment l'Afrique.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce à NetGalley et aux éditions Fayard (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 30 mai 2025

La taupe de l'Élysée (Frédéric Potier)


[...] Il est des espions dont on ne fait pas des romans.

En 1954, une authentique et véridique affaire de "fuites" va secouer la IVe République avec, au cœur de cette incroyable histoire d'espionnage franco-française : François Mitterrand !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (240 pages, mai 2025) :

Frédéric Potier, costard-cravate, énarque, préfet, aïe ! 
Et en plus il est né dans le Béarn (en 1980) !!!
Bon, si l'on cherche un peu au-delà de la plaisanterie facile, on voit que Frédéric Potier s'est plutôt campé à gauche, en opposition aux racismes de tous poils. 
Mais laissons là tranquille l'homme politique, plutôt discret, et intéressons nous donc à l'auteur et à son dernier livre : La taupe de l'Élysée.
Un auteur qui n'en est pas à son coup d'essai dans le genre thriller politique très contemporain, puisque l'un des précédents avait fait parler de lui, déjà : La poésie du marchand d'armes.
Et il nous propose là une passionnante leçon d'histoire : en 1954, une affaire de fuites, d'espionnage, qui va secouer le petit monde politique français.

Le contexte et le canevas :

Nous sommes en juillet 1954. L'armée coloniale vient de se distinguer à Diên Biên Phu. 
La France va engager des négociations de paix à Genève pour sortir du bourbier de l'Indochine. 
Nous vivons les dernières années de la IVe République. Le président de la république (René Coty) n'a pas encore beaucoup de pouvoir et c'est le président du conseil (Pierre Mendès-France, PMF pour les amis) qui tire les ficelles. 
Dans l'opposition, le Parti Communiste très actif est dirigé par Jacques Duclos, « le puissant patron des communistes »
Et tout cela alors que « la guerre froide a fait perdre la raison aux esprits les plus tempérés » et qu'aux US, le sénateur MacCarthy vit ses heures de gloire.
Voilà le contexte géopolitique idéal pour une affaire d'espionnage, la fuite de documents secret-défense, qui va défrayer la chronique de l'époque et faire trembler le microcosme politique de la France d'alors.

♥ On aime :

 L'auteur fait preuve d'une précision étonnante dans son récit : on n'est pas dans de la politique-fiction et il s'agit, bien sûr, d'une histoire véridique et authentique, et le récit austère évoque davantage le sérieux journalistique que les romances à la James Bond, car « il est des espions dont on ne fait pas des romans. Leur discrétion est absolue. Leur monde secret, cloisonné, hermétique à tout regard extérieur. Ils agissent sans laisser de trace, ni bagarre, ni violence, ni cadavre. »
Si l'on veut pousser plus loin la plaisanterie, nous serions plutôt sur : « Mon nom est Mitterrand. François Mitterrand ». C'est moins cinoche, j'avoue.
Car bien sûr, parmi toutes les personnalités évoquées dans le bouquin, c'est bien le Ministre de l'Intérieur de l'époque, celui qui n'était pas encore Tonton, qui va intéresser le lecteur d'aujourd'hui. 
C'était lui que les "espions" cherchaient à déstabiliser, c'est du moins l'angle d'attaque retenu par l'auteur pour démêler cette sombre histoire : « l’affaire des fuites devait compromettre Mitterrand aux yeux de Mendès France, le gouvernement Mendès France aux yeux des Français et enfin la DST aux yeux des services secrets américains. En somme un enchaînement contagieux de mensonges se propageant dans tout l’appareil d’État ! Un  discrédit général .».
Alors qui était la taupe de l'Élysée, l'espion à l'origine des fuites, logé au plus près des sommets du pouvoir ?
 Au fil d'une lecture sérieuse mais qui reste fluide et agréable, on peut parfois penser à John Le Carré, le lecteur va également croiser de nombreux autres personnages plus ou moins connus.
Comme Roger Wybot, chef de la DST. Ou Françoise Giroud de L'Express : « la journaliste trouva à Wybot une étrange ressemblance avec son homologue américain, John Edgard Hoover, le puissant et détesté patron du FBI. ».
Bref, il y a largement de quoi satisfaire le lecteur curieux parti à la (re-)découverte des coulisses de cette IVe République, finalement assez mal connue. Une République déjà bien secouée par la fin annoncée de l'époque coloniale et par la guerre froide contre le communisme, une République déjà affaiblie qui n'avait vraiment pas besoin de cette affaire.
D'ailleurs le gouvernement de Pierre Mendès-France n'y survivra pas : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.
Sans doute que comme le dit l'auteur, « il est des espions dont on ne fait pas des romans », mais on tient là une étrange affaire dont Frédéric Potier a réussi à tirer une excellente histoire.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire de France.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions de l'Aube (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

lundi 5 mai 2025

Ben Barka : la disparition (BD de Severnay et Raynal)


[...] Vous êtes bien de la police ?

Retour sur l'une des affaires les plus mystérieuses des années 60.
Une enquête passionnante, un véritable thriller et un devoir de mémoire indispensable.

❤️❤️❤️❤️🤍

Les auteurs, l'album (160 pages, février 2025) :

La disparition du marocain Mehdi Ben Barka a eu lieu le 29 octobre 1965 et cette affaire n'a jamais été clairement résolue : d'ailleurs, son fils Bachir espère toujours faire avancer l'enquête et il a même collaboré à l'écriture de cet album, tout comme Maurice Buttin, l'avocat de la famille, ou encore le juge Patrick Ramaël.
Le journaliste David Severnay (né en 1970) est l'un des fondateurs de La Revue Dessinée, revue d'information en bande dessinée dont le premier numéro est paru en 2013 et qui nous a déjà donné (entre autres exemples) l'adaptation des thèses économiques de Thomas Piketty avec le remarquable album Capital & Idéologie.
Il est ici accompagné du dessinateur Jacques Raynal (ou Jake Raynal, né en 1968) : le duo avait déjà travaillé sur l'album "La septième arme".
Avec cet album, Ben Barka : la disparition, ils tentent de donner un nouveau point de vue sur cette affaire que beaucoup voudraient avoir enterrée depuis longtemps.

♥ On aime beaucoup :

 Nous ne sommes pas dans une bande dessinée classique mais plutôt à la limite du roman graphique. Les dessins de Raynal sont d'un beau noir et blanc, très contrasté, avec de grands aplats noirs, ce qui donne au récit un ton austère, sérieux et journalistique. Un dessin tout au service de l'enquête.
 Et puis bien sûr il y a l'Affaire elle-même et l'enquête : le déroulement des faits et les hypothèses (soigneusement recoupées par les auteurs) sur la disparition de l'homme politique opposant au nouveau régime marocain : barbouzes de tous poils, diplomates et politiques, voyous et anciens collabos, flics et agents du Sdece, ... tous ont travaillé main dans la main avec le cabinet noir des services secrets marocains menés par le général Mohamed Oufkir, le boucher du Rif.
L'ambitieux et populaire Ben Barka gênait beaucoup trop de monde dont les français qui voyaient arriver le virage de la décolonisation. On entrevoit même les ombres de la CIA et du Mossad planer sur cette histoire.  
 Les auteurs prennent le temps nécessaire pour nous présenter les différents protagonistes, les enjeux politiques, diplomatiques et internationaux de cette affaire dans laquelle notre République s'est, une fois de plus, brillamment illustrée. Il y a même, en fin d'ouvrage, une série de fiches récapitulatives sur les protagonistes les plus importants.
 On peut s'interroger sur l'intérêt de ressortir encore aujourd'hui cette vieille histoire jamais élucidée ?
Mais l'enterrer trop rapidement dans un recoin obscur avec le corps de Mehdi Ben Barka, reviendrait à oublier de nombreuses questions.
Oublier que l'ombre de cette affaire plane encore sur les relations franco-marocaines.
Oublier qu'aucun des présidents successifs de notre république n'a souhaité faire la lumière sur ces événements, de Giscard à Macron en passant par Chirac, Mitterrand ou Hollande.
Oublier que la justice française reste bloquée depuis des dizaines d'années malgré l'obstination courageuse de quelques juges : il s'agit là du « dossier d'instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française ».
Oublier que pour tenter de faire avancer le dossier, le juge Patrick Ramaël a même perturbé la rencontre de Sarkozy avec Mohammed VI en 2007. Le président français était accompagné de Rachida Dati, alors ministre de la justice (elle est d'origine marocaine).
Oublier les mots, cités dans l'album, des mots de 1966 publiés par Pierre Viansson-Ponté dans le journal Le Monde [clic] à propos de cette affaire :
« [...] L'abus du renseignement, le goût du secret, le recours aux méthodes occultes, aux agents, aux réseaux, aux polices parallèles, sont [...] inhérents au compagnonnage gaulliste.
Ils en sont aussi le vice majeur. »
Enfin, il ne faut pas oublier non plus comment certains journaux (et non des moindres : L'Express, Minute, ...) ont été totalement manipulés pour livrer au public de fausses explications à la disparition de Ben Barka.
Voilà donc bien un album utile et nécessaire à notre mémoire, un travail qui résonne comme un écho à celui d'Etienne Davodeau et Benoit Collombat dans Cher pays de notre enfance.

Pour celles et ceux qui aiment en savoir un peu plus.
D’autres avis sur BDGest et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Futuropolis (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

vendredi 4 avril 2025

Bons baisers de Tanger (Melvina Mestre)


[...] Mission Danger à Tanger !

Troisième aventure de la détective privée marocaine Gabrielle Kaplan.
Une intrigue au parfum entêtant de voyous et d'agents secrets : Tanger nid d'espions !
Révisez vos classiques !

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (240 pages, avril 2025) :

Melvina Mestre a vécu son enfance à Casablanca (elle est née en 66).
Elle est l'auteure d'une série policière qui se déroule dans le Maroc des années 50 et qui a pour héroïne, une détective privée : Gabrielle Kaplan.
Après Casablanca, après Marrakech, Gabrielle Kaplan nous envoie de Bons baisers de Tanger pour sa troisième enquête.

Le contexte :

Tout comme dans les chapitres précédents, l'enquête policière sert de toile de fond pour nous immerger dans le Maroc des années 50, en pleine mutation sous l'influence américaine, alors que la métropole française peine encore à se remettre des pénuries et privations d'après-guerre.
Après Casablanca et Marrakech (les deux épisodes précédents), Melvina Mestre et son héroïne Gabrielle nous embarquent à Tanger"cette ville-monde, ville de tous les trafics"
Bien que le Maroc fût en grande partie sous protectorat français à cette époque, le nord du pays restait sous domination espagnole (Ceuta et Mellila sont aujourd'hui encore les témoins de cette division), mais l'enclave de Tanger jouissait d'un statut singulier : c'était une "zone internationale et ville franche" depuis l'accord international de 1924. 
"En deux mots, un paradis fiscal", et donc la base de tous les trafics avec l'Europe.
Une Europe où la guerre froide n'est pas encore devenue la coexistence pacifique et où le statut de la zone internationale de Tanger en a fait un véritable nid d'espions.
À cette époque "le Maroc est considéré par le SDECE comme une base de repli en cas d’invasion et d’occupation de la métropole par les Russes" et "même la Suisse, traditionnel coffre-fort de l’Europe, à quelques kilomètres seulement de la zone autrichienne occupée, semblait désormais trop vulnérable et trop proche du rideau de fer".
[...] La guerre froide prend un méchant tournant depuis la fin du blocus de Berlin et le déclenchement de la guerre de Corée. Au Maroc, tous les services de renseignement sont sur les dents, à Tanger en particulier, où on ne peut plus faire un pas sans tomber sur des agents des services spéciaux. C’est la foire à l’espionnite. Les Américains jouent contre nous, ici, vous le savez ? On les surveille de près, au moins autant que les Russes en Europe de l’Est.

Les personnages :

Bien sûr, c'est la loi des séries, on a tout le plaisir de retrouver cette enquêtrice attachante qu'on apprécie au fil des épisodes. : "d’allure sportive, cheveux châtains mi-longs, yeux verts pétillants , ni grande ni petite, ni femme fatale ni femme banale, un faux air de Joan Fontaine en plus athlétique et plus impertinente". Avec un petit truc en plus, tout de même, puisqu'elle "elle était dotée d’une faculté, l’hyperosmie, qui lui permettait de sentir les odeurs et les parfums les plus infimes".
Kaplan et sa famille sont des juifs de Salonique qui ont pu fuir la Grèce avant l'invasion allemande de 1941 et se réfugier au Maroc.
Mais pour cette mission un peu spéciale, elle devra se passer de l'aide de son assistante débrouillarde Vincente et de son aviateur amoureux Jeff, "pilote instructeur au terrain d’aviation de Camp Caze".
Fort heureusement elle pourra tout de même compter sur Brahim, "son adjoint, ancien officier de l’AFN, qui militait désormais pour l’indépendance de son pays", pour affronter à Tanger toutes sortes de trafiquants : "caïds de la pègre, grands bourgeois, aventurières en chasse, anciens collabos, hommes d’affaires véreux, contrebandiers … et sans doute des agents du renseignement ou du contre-espionnage".

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan devra, cette fois, quitter sa zone de confort, comme on dit : les services français l'ont approchée et l'envoient en mission d'espionnage à Tanger pour surveiller les trafics d'un mafieux corse.
Les renseignements qui lui sont fournis sont plutôt maigres, sa 'couverture' est assez light et ses contacts peu disponibles : "quel micmac ! fut la première phrase qui lui vint à l’esprit".
Elle ne pourra contacter ses mandataires que par télégramme : "si tout va bien, vous finirez par « Bons baisers de Tanger »".
[...] – Décidément, on se croit presque dans Mission à Tanger !
Tu ne crois pas si bien dire.
– Presque ! s’esclaffa Kaplan. Nous, c’est plutôt Mission Danger à Tanger !

♥ On aime :

 Même si l'écriture de ses romans est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma. La mission d'espionnage qui lui est confiée est l'occasion de pimenter la série.
Et puis reconnaissons qu'on aime bien le parfum désuet et rétro de ces histoires de 'privé(e)' écrites avec une plume suffisamment moderne et fluide pour notre lecture d'aujourd'hui. 
 Comme les deux précédents, c'est un roman policier fait pour dépayser, divertir mais aussi pour instruire. Melvina Mestre ne cherche pas à nous faire peur, ni à nous prendre la tête : l'intrigue policière reste simple et sert de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire avec une description minutieuse de Tanger, de ses trafics et surtout des enjeux complexes qui y régnaient.
Ce n'est pas un polar qui révolutionne le genre mais c'est une lecture aussi instructive que passionnante.
 L'épilogue nous explique que tout le récit a été construit à partir d'histoires vraies, de faits avérés, d'arnaques véridiques : je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher mais ça me démange !
Alors, joli compromis, je vous cite un article du Monde de ... 1956 ! publié juste avant l'ouverture d'un procès qui allait se tenir à Marseille, un article qui pourrait presque servir de 4ème de couverture à ce bouquin, 70 ans après :
[...] Ils y ont mis de l'ardeur et de la conscience professionnelle. Leurs actions ont été menées dans ce style particulier des plus beaux films de gangsters. On y trouve çà et là quelques cadavres. On y aperçoit des silhouettes coiffées de cagoules et armées de mitraillettes. On imagine des propos précis dans une langue verte qui ne souffre pas la discussion. Mais ces hommes ne sont pas des aventuriers pour le goût de la liberté. Ce sont des employés d'une société parfaitement organisée, avec sa hiérarchie, ses lois et ses exigences.

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et Benzine.

mardi 21 janvier 2025

Rue de l'espérance 1935 (Alexandre Courban)


[...] Un drôle de rouge toujours élégant.

Un voyage dans le temps (l'entre-deux guerres) sous forme d'intrigue policière, pour réviser l'histoire sociale et politique du Paris populaire des années 30.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (288 pages, janvier 2025) :

Alexandre Courban nous avait déjà expédié en 1934 Passage de l'avenir, pour une chronique sociale, policière et bien documentée du Paris ouvrier des années 30.
Ce fut l'un de nos coups de cœur de l'année 2024 et on ne pouvait donc que poursuivre ce voyage dans le temps avec Rue de l'espérance en 1935.

♥ On aime :

 Courban reprend sa recette - celle d'un écrivain-historien-engagé à gauche - et nous propose une rétrospective des événements politiques et sociaux de l'année 1935. 
Et pour dérouler son calendrier, on retrouve comme fil rouge, une petite intrigue policière à suivre au fil des mois de l'année, contée dans un style à la fois coulant et précis. 
S'appuyant sur des recherches minutieuses, ce récit nous plonge au cœur d'une époque méconnue, pour nous faire découvrir le Paris populaire des années 30.
 1935, c'est l'année marquée par l'émergence du Front Populaire, alliance des partis de gauche face à la montée du fascisme en Europe. Hitler et Mussolini consolident leur pouvoir, la France, secouée par le Parti Franciste, verra bientôt les gauches, menées par Léon Blum, accéder au pouvoir. C'est aussi une année de renforcement militaire généralisé, de négociations tendues entre Laval, Mussolini et les anglais pour endiguer les ambitions d'Hitler. Et c'est aussi l'année de l'invasion de l'Éthiopie par l'Italie.
Une époque inquiète avec "les récentes vociférations entendues sur les bords du Tibre ou bien le bruit des bottes perçu outre-Rhin" alors que "pas plus tard que l’autre jour, les types du Parti franciste nous ont aboyé que leur francisme passera bien un de ces jours".
Tout cela résonne bien étrangement dans notre contexte d'aujourd'hui ...
 1935 est également une année charnière pour l'aviation : les records se succèdent à un rythme effréné (c'est le sourire de Jean Batten qui illumine la couverture du livre), tandis que les usines rivalisent d'ingéniosité et d'efforts pour perfectionner les moteurs.
Des efforts de guerre puisque le marché est tiré vers le haut par les demandes d'escadrilles de bombardiers et de chasseurs. C'est dans ce contexte aéronautique que s'inscrit l'intrigue policière et c'est d'ailleurs dans ces usines d'aviation que débuteront les grandes grèves de 1936, mais ceci fera l'objet d'une autre histoire on l'espère !
[...] La perspective de battre un record aérien, ou bien d’ouvrir une nouvelle ligne commerciale, donnait lieu à une lutte intense entre les avionneurs, les motoristes et les pilotes; sans oublier les ambitions des différents états-majors ou les appétits des gouvernements.
[...] Malgré son échec dans la tentative de battre le record féminin Australie-Angleterre, l’aviatrice néo-zélandaise Jean Batten était arrivée souriante à l’aéroport de Croydon.
 L'intrigue de cet épisode manque peut-être un peu de sel (le précédent baignait dans le sucre de la raffinerie du Quai de la Gare !!) et c'est surtout le contexte socio-politique qui fait tout l'intérêt de ce roman.

Les personnages :

On a bien sûr tout le plaisir de retrouver les acteurs de l'épisode précédent.
Le commissaire Bornec du XIII° arrondissement, "un revenant qui consacrait toute son énergie à résoudre des énigmes ; et ce d’autant plus depuis la mort de sa femme".
Le journaliste Gabriel Funel qui travaille pour L'Humanité, "un drôle de rouge toujours élégant".
Camille Dubois, ancienne ouvrière de la raffinerie sucrière du roman précédent, pour qui "en l'espace de quelques mois, tout était devenu photographie".

Le canevas :

Le commissaire Bornec quitte son Quartier de la Gare pour s'aventurer au sud du XIII° arrondissement de Paris, du côté du boulevard Kellermann où se situaient à l'époque les usines Gnome et Rhône, un motoriste aéronautique.
André Legendre, l'un des dessinateurs industriels, est retrouvé assassiné dans un wagon du métro.
Bien vite, on soupçonne le secrétaire du syndicat, l'italien Luigi Balzola, de faire dans l'espionnage industriel.
[...] Le nouveau directeur de la Sûreté nationale avait été formel : Luigi Balzola était un espion à la solde de Moscou.
[...] Pourquoi le nouveau directeur de la Sûreté nationale s’était- il empressé de coller le meurtre du dessinateur industriel sur le dos du secrétaire du syndicat de Gnome et Rhône ?
[...] Bornec ne comprenait toujours pas pourquoi André Legendre avait été assassiné. Cette question le taraudait. Le mobile du crime lui échappait, tout comme le meurtrier. Il était dans un cul-de-sac.
L'enquête piétine tandis que la rumeur enfle autour d'un "tueur de l’Ovra que les antifascistes italiens appelaient le Sarde". [L'Ovra était la police politique de Mussolini]
Heureusement le journaliste Funel est à l'écoute des ouvriers de l'usine.
[...] Luigi Balzola entra dans la salle du café. Le secrétaire du syndicat des métaux de Gnome et Rhône avait rendez-vous avec le responsable de la rubrique sociale de L’Humanité pour évoquer les conditions de travail à l’usine du boulevard Kellermann.
Et c'est peut-être l'un des clichés de la photographe Camille qui pourra fournir la clé de l'énigme.

La curiosité du jour :

Hasard des sorties littéraires, on croise à nouveau dans ce roman le personnage bien réel du communiste Paul Nizan (ici journaliste à L'Huma), que l'on vient de croiser en tant qu'écrivain dans une lecture toute récente : On a tiré sur Aragon du belge François Weerts.

Pour celles et ceux qui aiment l'Histoire du XIII°.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Agullo (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

vendredi 20 décembre 2024

Kalmann et la montagne endormie (Joachim B. Schmidt)


[...] Personne ne veut être le plus bête.

Dans ce second épisode, on retrouve avec plaisir Kalmann, l'idiot d'un petit village islandais, mais un idiot du village qui a oublié d'être bête.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (320 pages, janvier 2025) :

📖 Rentrée littéraire hiver 2025.
L'an passé, on avait décerné un coup de cœur à cet auteur suisse installé en Islande : un parcours pour le moins atypique que celui de Joachim B. Schmidt !
Après Kalmann, voici le second épisode traduit en français : Kalmann et la montagne endormie.

Les personnages :

C'est avec beaucoup de plaisir que l'on retrouve ici cet incroyable personnage, Kalmann, l'idiot (pas si bête) du petit village islandais de Raufarhöfn et sa litanie de "correctomundo" (c'est un fan de séries tv et de hamburgers).
[...] Personne ne veut être le plus bête. Mais quelqu'un doit être le plus bête, et quand on est comme moi, c'est plus malin de ne pas le nier.
[...] Correctomundo ! me suis-je exclamé fièrement.
Le voici encore un peu plus désemparé puisque son grand-père, le seul qui se montrait vraiment bienveillant envers Kalmann, vient de décéder (rappelez-vous : il était à l'EHPAD dans l'épisode précédent).
[...] Grand- père et moi, on était aussi inséparables que le hamburger et les frites.
[...] — Ben disons que… ton grand-père n'aurait pas gagné le concours de popularité, a dit Elínborg d'un air songeur.
— Ça existe chez nous ? ai-je demandé, surpris.
— C'est juste une façon de parler, m'a expliqué Þóra.
Mais cela ne m'a pas empêché de me demander qui remporterait le concours de popularité de Raufarhöfn, s'il y en avait un. Hafdís, sans doute. Ou moi.

Le canevas :

On découvre avec surprise notre ami Kalmann aux US, arrêté par les flics ! 
Un épisode qui nous vaudra quelques bons mots !
[...] À part le fait que j'ai été arrêté par le FBI, je me plaisais beaucoup aux États-Unis.
[...] Les Américains sont comme ça, hyper sympas et reconnaissants bien qu'ils partent sans arrêt en guerre.
Pourquoi est-il parti là-bas ? Comment se retrouve-t-il menotté et interrogé par le FBI ?
Il va falloir revenir un peu en arrière jusqu'à cette lettre inattendue que sa maman a reçu ...
[...] Le jour où la lettre de mon père est arrivée avait déjà mal commencé.
De retour en Islande après l'épisode FBI, notre "shérif" Kalmann va devoir mener une véritable enquête sur une mystérieuse affaire d'espionnage, oui, oui : l'Islande est un pays au passé (un petit peu) agité et Kalmann va réveiller la montagne endormie dont on ne sait pas encore ce qu'elle cache ...

♥ On aime :

 La mise en scène d'un personnage de débile ou de simplet est un exercice délicat et généralement plutôt casse-gueule. Joachim B. Schmidt s'en tire très honorablement car il prend soin de faire de son idiot un clairvoyant, comme celui de Dostoïevski : un innocent qui scrute ses concitoyens d'un regard vif et perçant. Les dialogues décalés entre Kalmann et ses proches sont particulièrement savoureux.
 La première partie du bouquin peine un peu à se mettre en place et l'on ne voit pas très bien pourquoi Joachim Schmidt a voulu nous emmener à Washington. 
Bon, on comprendra vite bien sûr mais pour autant, cette excursion n'est pas tout à fait convaincante et l'on a hâte que le FBI se débarrasse de l'insaisissable Kalmann et l'exfiltre vers l'Islande !
 De retour dans le petit village de Raufarhöfn, la seconde partie sera beaucoup plus intéressante et l'on y retrouvera l'ambiance de l'épisode précédent. On va (re)découvrir un petit pays tiraillé, à l'époque de la guerre froide, entre ses sympathies 'socialistes' et l'occupation américaine. 
Voilà qui fait écho aux romans d'Arnaldur Indriðason qui a lui aussi, fréquemment évoqué le difficile passé de ce petit pays très convoité. 

Pour celles et ceux qui aiment l'Islande.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard (SP).
Mon article dans les revues Benzine et ActuaLitté.

lundi 14 octobre 2024

Crépuscule à Casablanca (Melvina Mestre)


[...] Ils veulent faire main basse sur le Maroc.

Un polar old-style avec une détective façon Nestor Burma et un panorama très instructif de la géopolitique du Maroc dans les années 50.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteure, le livre (228 pages, mars 2023) :

Melvina Mestre a vécu son enfance (elle est née en 66) à Casablanca au Maroc. 
Avec Crépuscule à Casablanca, elle ouvre une série policière avec une détective privée comme héroïne : Gabrielle Kaplan
Un second tome est déjà paru en 2024 : Sang d'encre à Marrakech qui est venu confirmer le bon filon.

♥ On aime :

 Ah quel plaisir confortable de se glisser dans cet agréable bouquin de Melvina Mestre : nous voici à Casablanca dans les années 50. Le Maroc est encore sous protectorat français mais l'armée de l'Oncle Sam a débarqué en 42 et le pays est en pleine américanisation : les colons marocains ont déjà goûté au Coca-Cola avant même les français métropolitains et ils roulent en Cadillac.
[...] L'après- guerre avait le goût de la liberté, et cette liberté avait le goût du Coca-Cola dans un Casablanca qui rêvait de Beverly Hill.
[...] Au Maroc, et à Casablanca en particulier, ceux qui étaient du bon côté de la barrière – et dont elle avait conscience de faire partie – avaient les plages, la mer, le soleil, les palmiers, les Cadillac, le jazz, le swing et le boogie-woogie. Vue d’ici, la France était un pays triste et gris qui pansait ses plaies, cramponné à son empire colonial, et dont les habitants, héroïques sur le tard, peinaient à se réinventer une histoire nationale.
 Même si l'écriture est résolument actuelle, Melvina Mestre a soigné l'ambiance de son roman policier old-fashioned et bien posé son personnage de détective qui pourrait être la fille spirituelle de Nestor Burma.
 On apprécie le dosage équilibré de son roman avec une petite pincée de guide touristique, façon le guide du routard à Casa, comme cette photo de couverture avec "l’immeuble Liberté qui dominait la ville du haut de ses dix- sept étages. [...] Même en France, il n’existait pas de bâtiment aussi moderne et aussi haut", un bâtiment qui resta longtemps l'un des plus hauts d'Afrique.
 Et une bonne louche de contexte géopolitique quand, en Afrique du Nord, le temps est venu de faire le ménage après Vichy tandis que les américains piaffent en attendant de prendre la place des anciens colons : Casablanca rivalise avec Tanger pour le titre de "nid d'espions".
[...] Les indépendantistes gagnaient du terrain, c’était une certitude ; Oncle Sam renforçait sa présence au Maroc, c’en était une autre.
[...] Les Américains rongent leur frein. Ils veulent faire main basse sur le Maroc, et leurs agents noyautent le pays.
[...] Roosevelt avait tenu, pendant la conférence d’Anfa, à rencontrer personnellement le sultan au cours d’un dîner. Le président américain y avait tenu des propos ouvertement anticolonialistes, au nez et à la barbe du résident Noguès et de Churchill. Le président de la première puissance mondiale avait garanti au sultan que la situation des colonies serait radicalement bouleversée après la guerre. Un coup de canif de plus à la « protection » française.
 L'intrigue policière reste simple et sert ici de prétexte pour plonger le lecteur dans une période méconnue de l'histoire. Melvina Mestre nous offre une description très documentée de l'Afrique du Nord et du Maroc de l'époque, révélant les enjeux complexes qui y régnaient. C'est une lecture aussi instructive qu'intrigante.

Les personnages :

Pour un tableau complet des différentes couleurs de la ville, Melvina Mestre prend soin de placer ses acteurs au sein des différentes forces sociales ou politiques en présence, et plusieurs personnages sont issus de la vraie vie (en gras ci-après).
Il y a donc à Casa, Gabrielle Kaplan la détective privée, féminine, émancipée et futée, pour qui "jouer à reconnaître les parfums des gens était son dada. Un héritage du passé. Après tout, « avoir du flair » faisait bien partie du métier d’enquêtrice".
Miss Kaplan vient d'une famille juive qui a fui Salonique : le temps d'une soirée, une autre période de l'Histoire pointe alors le bout de son nez avec ces "juifs de Salonique".
[...] – Je vous ai toujours soupçonnée d’être un peu libertaire, Kaplan, avec vos idées de zazoue. Je vous ai à la bonne.
Il y a là Vincente, son assistante qui "adorait appeler sa patronne « boss ». Cela faisait américain, donc moderne. L’américanisation de la ville s’affichait dans les moindres détails."
Brahim, son acolyte marocain souvent utile en cas de coup dur, "membre de l'une des cellules casablancaises de l'Istiqlal, il militait pour l'indépendance du pays et le départ de la France".
Le commissaire Renaud, le flic sympa qui se distingue "nettement de ses homologues car il n’était ni raciste ni corrompu. Une exception".
Du côté plus obscur, il y a là les grands magnats de droite comme Lemaigre Dubreuil, patron historique du groupe Lesieur.
[...] C’est une huile, en effet, l’archétype du grand patron de droite, marié avec la fille Lesieur, figure de proue du libéralisme. À la tête d’une ligue de contribuables et mécène de quelques canards d’extrême droite avant guerre. Différentes sources le situaient proche de la Cagoule.
Ou encore Pierre Mas, patron de presse influent, le résident Charles Noguès, ancien vichyste et le général Alphonse Juin, arrogant chef des armées en Afrique du Nord. Le sultan marocain Sidi Mohammed, courtisé par les américains et futur roi du pays lorsque viendra l'inévitable indépendance.

Le canevas :

La détective Gabrielle Kaplan se voit chargée par l'un des patrons influents de la colonie, de récupérer une sacoche contenant des dossiers importants. 
Mais elle flaire le piège et a bientôt l'impression d'être manipulée, lorsque le contenu mystérieux de la mallette semble attirer toutes les convoitises, depuis la toute nouvelle agence de la CIA jusqu'aux officines obscures de notre République, SDECE, Main Rouge ou ex-activistes de la Cagoule.
[...] – Dites donc, Kaplan, alors, elle contient quoi, au final, cette sacoche ?

Pour celles et ceux qui aiment les espionnes.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Points (SP).
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.

mercredi 4 septembre 2024

Les mouettes - mission Lybie (Thomas Cantaloube)


[...] C’était un gros coup, chacun en convenait.

Un roman qui s'inscrit comme suite de la fameuse série tv Le Bureau des Légendes, un spin-off comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.

L'auteur, le livre (334 pages, août 2024) :

Rentrée 2024.
Les éditions Fleuve noir ont eu l'excellente idée de lancer une série livresque dérivée de la désormais mythique série tv Le Bureau des Légendes
Un spin off, comme on dit pour faire genre : de quoi ravir les nombreux fans de la série tv.
Et pour ce premier épisode intitulé Les mouettes, la réalisation a été confiée au journaliste-écrivain Thomas Cantaloube, un reporter de guerre qui connait bien les Balkans et le Sahel et que l'on connait déjà pour ses thrillers géopolitiques comme Requiem pour une République ou encore Frakas.

Le contexte :

Deux groupes islamistes tiennent le désert sahélien sous leur coupe : le GSIM, Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans, organisation salafiste affiliée à Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) ainsi que l'EIGS, l'État Islamique dans le Grand Sahara, qui lui dépend de l'État Islamique.
Au Sahel fin 2022, l'opération Barkhane est officiellement terminée au Mali et les forces françaises ont quitté le pays (laissant le champ libre aux mercenaires de Wagner) pour opérer de manière limitée depuis le Niger.
En 2023, l'armée française quittera également le Niger, mais ceci est une autre histoire.
[...] Depuis que la France avait décidé d’endiguer la menace conjuguée des terroristes islamistes et des séparatistes touaregs galvanisés par l’effondrement de la Libye suite à l’intervention occidentale (version officieuse), l’opération Barkhane, succédant aux opérations Serval et Épervier, représentait l’une des plus importantes Opex de la France des dernières décennies. Le repli contraint de 2022 sur le Niger en avait réduit l’empreinte.

♥ On aime :

 Bien sûr on est ravi de retrouver dans ce bouquin une partie du "casting" de la célèbre série, comme Marie-Jeanne Duthilleul par exemple (c'était Florence Loiret Caille) qui avait pris la tête du Bureau ou encore Jonas Maury (le geek qui était incarné par Artus). 
Mais cette fois-ci, c'est plutôt Marcel Gaingouin (Patrick Ligardes à l'écran) qui va nous accompagner au cœur du Service Action, au cœur des commandos chargés des basses besognes de notre nation en terres inconnues, ceux que l'on surnomme Les Mouettes
[...] Les éboueurs avaient le droit à l’erreur. Pas les Mouettes, le surnom que se donnaient les membres du SA.
 En bon professionnel du thriller, Thomas Cantaloube prend tout le temps nécessaire pour nous rappeler la géopolitique agitée du Sahel de même que les coulisses de l'organisation de ce fameux Service Action à l'histoire mouvementée. C'est même tout l'intérêt de ce bouquin que de nous rappeler les tenants et aboutissants de ce qui se joue pour nos soldats dans les pays de la zone sahélienne.
[...] Jusqu’à l’orée des années 2000, la DGSE et son prédécesseur le SDECE ne jouissaient pas d’une grosse réputation. [...] Les espions tricolores avaient trop longtemps barboté dans la marmite des barbouzeries gaullistes avant de se laisser embringuer dans les politicailleries mitterrandiennes, passant au mieux pour d’habiles bricoleurs, au pire pour des clones d’OSS 117 version Jean Dujardin. C’était finalement les attentats du 11 septembre 2001, et les différentes et mal-nommées « guerres au terrorisme », qui avaient redoré le blason de la Boîte.
 Nous voici au lancement d'une nouvelle saison de la série : cet épisode doit donc remettre en scène les personnages avec leurs passés, décrire le nouveau contexte, disposer les pièces de la nouvelle intrigue, ...
Les fans du Bureau des Légendes seront peut-être déconcertés par le focus mis sur les fameux commandos du Service Action (plutôt que les intrigues parisiennes) mais le récit de guerre est impeccablement maîtrisé et on imagine très bien ce que cela va donner à l'écran.
Et bien sûr comme dans toute bonne série, il est d'usage que la fin de l'épisode annonce une suite : mais alors là, chapeau !, Thomas Cantaloube se permet un sacré twist dans les toutes dernières lignes ! 
On n'a rien vu venir et on ne peut que trépigner en attendant la suite !

Le scénario :

La DGSE a réussi à infiltrer l'une de ses dernières recrues au sein d'une Katiba islamiste du GSIM : c'est Alassane Cissoko, connu sous le nom de code de Canaque, désormais une précieuse source de renseignements.
Mais les mouvements des djihadistes vont compromettre sa couverture, sa légende, et la DGSE est obligée de l'exfiltrer.
[...] Tous les services secrets de la planète abandonnaient, avaient abandonné ou abandonneraient un jour une source en cas de danger pour l’organisation. Les sources faisaient office de fusibles. On tentait de les préserver le plus longtemps possible, mais dès qu’elles mettaient en péril l’intégrité de l’installation électrique, on les débranchait.
Bien entendu l'opération ne sera pas de tout repos, on s'en doute !
[...] — Bref, nous effectuons une manœuvre préventive.
— En quelque sorte.
— Mais risquée ?
— Dans notre métier, il n’en existe pas d’autres.
[...] Notre principal problème sera de devoir naviguer entre l’armée malienne, les mercenaires russes de Wagner, et les successeurs de Barkhane qui continuent de mener des actions dans la zone depuis le Niger.
C'est le capitaine Yannick Corsan qui mène l'opération. Un soldat valeureux mais pas tout à fait clean avec son passé douloureux et tourmenté ...
[...] — Tu n’es pas sérieuse ? ! s’insurgea le général.
— Corsan n’est pas fiable, Marcel ! Il prend des initiatives à l’emporte-pièce et ça casse plus souvent que ça ne passe.

Pour celles et ceux qui aiment les Légendes (celles du Bureau).
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Fleuve (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté , Benzine et dans 20 Minutes.