[...] Il a plu de la cocaïne.
Quand la cocaïne tombe du ciel, ça canarde dans tous les sens et le premier roman noir et violent de l’argentin Nicolás Ferraro se montre digne d’un scénario de Tarantino.
❤️❤️❤️🤍🤍L'auteur, le livre (272 pages, 2023 et avril 2026 en poche) :
On sait le plaisir de découvrir une nouvelle plume dans notre paysage littéraire.
Plaisir encore plus grand si l'auteur nous écrit de loin : Nicolás Ferraro nous vient d'Argentine où il s'occupe de littérature policière à la bibliothèque nationale de Buenos Aires, excusez du peu.
Notre dernière part de ciel fut son premier livre publié en français et cette réédition en poche est bienvenue pour ceux qui (comme nous) avaient manqué en 2023 ce fameux jour où « il a plu de la cocaïne ».
La traduction de l'espagnol (argentin) est signé par Alexandra Carrasco-Rahal et Georges Tyras : ils s'y sont mis à deux et ça valait le coup, c'est savoureux !
Alors au fait et cette dernière part de ciel ?
« Quand tout se décompose, on se met à penser à nos gonzesses, parce que notre dernière part de ciel, c'est celle où elles nous attendent ».
Jolie formule, mesdames non ?
Le pitch et les personnages :
Nous voici quelque part entre Argentine, Paraguay et Brésil, au cœur de la fameuse Triple Frontière, région de tous les trafics qui a même donné son nom à un film, un endroit où « y' a pas d'innocents, juste des gonzes plus lents à dégainer ».
Avec par ordre d'apparition à l'écran :
- deux trafiquants de drogue : Lucero et Keegan, ce sont eux qui vont crasher leur avion rempli de coke et qui vont en semer partout : « il paraît qu'il a plu de la cocaïne, dit Benavídez. Un avion des narcos s'est écrasé, à ce qu'on raconte, et il aurait semé dans la nature quelque chose comme deux tonnes de came »
- les frères Vargas, Emiliano et Javier, ramasseurs de coton, descendants d'une lignée de travailleurs agricoles : « il fut un temps où les trois générations travaillaient la terre ensemble »
- un vieil homme couvert de cicatrices au passé mystérieux : « depuis longtemps son nom était Reiser et pas celui qu’il portait à la naissance »
- une fille tout de même, « une meuf qui s'appelle Romina » mais que tout le monde surnomme Pikachu
- et enfin un sale voyou connu sous le nom de Zupay, « exécuteur des basses œuvres du cartel ».
Et j'allais oublier quelques plus gros caïds à la recherche de la cargaison perdue :
- le salopard qui tient un bordel, « ancien commissaire et militaire du nom de Boldrini »
- et l'excité qui se fait appeler Altotek et qui « nous prend la tête en prétendant être la réincarnation d’un chef indien légendaire ».
Mais ça va défourailler en tous sens, canarder de partout, un véritable carnage, et je ne sais pas si j'ai vraiment bien fait de vous présenter tous ces personnages : il en restera finalement assez peu après cette « putain de journée de merde », alors ne vous y attachez pas trop car « il y aura du temps pour les morts ».
♥ On aime :
➔ Dès les premières pages (j'allais écrire : dès les premières images ...), ça commence très fort et très mal puisque « tout est parti en couilles en sept coups de fusil ».
Autour du crash d'un avion rempli de coke, Nicolás Ferraro a réuni une sacrée galerie d'affreux attirés par l'odeur de la poudre - et ici dans les deux sens du terme.
Reiser, par exemple, a un passé compliqué :
« [Une] vengeance compliquée.La première fois, il buta un type qui n'était pas le bon. En réalité, il se trompa quatre fois de cible et ce ne fut qu'à la cinquième qu'il abattit le bon gars.[...] À vrai dire, il n'était pas non plus persuadé que le cinquième était le vrai coupable. Mais il était préférable d'en rester là. »
Ces affreux embarquent avec eux tout un arsenal et vont donc tirailler en tous sens : on dégaine, on canarde et on réfléchit après - et encore pas toujours.
La violence décomplexée qui semble émaner des sociétés implacables d'Amérique Latine baigne chaque moment de ce récit.
Nicolás Ferraro est candidat au Pulitzer des scènes d'action. Ça peut même lasser un peu, parfois.
Les meilleurs moments sont peut-être ceux où, en pleine fusillade, l'un des personnages a soudain quelques réminiscences et qu'alors remontent des souvenirs de son passé - mais un passé guère plus riant : juste de quoi vous attendrir un peu, bien que je vous ai avertis qu'il ne faut pas trop s'attacher à ces types.
➔ Mais on ne va pas se contenter d'un scénario digne de Tarantino.
Alors Ferraro dégaine lui aussi, et plus vite que son ombre, de jolies formules, d'un humour féroce et macabre, mais surtout il nous accroche avec de jolis moments pleins de poésie, si, si.
Des moments comme suspendus entre deux coups de feu.
« Le carreau embué de la fenêtre lui signala que le café était en train de bouillir. Il retourna à l'intérieur et éteignit le réchaud.[...] Il se servit une tasse de café noir. Il aimait déjeuner debout, appuyé au chambranle de la porte à regarder son terrain. »
Bon d'accord, y'aura d'autres moments moins poétiques et plus sanglants, comme lorsque Galetto essaye de « remuer les moignons qu'on lui avait laissés en guise de mains. Un doigt à chacune, le majeur, qui pointait Reiser. Les autres, dans la flaque ».
Pour celles et ceux qui aiment les fusillades.
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Livre lu grâce aux éditions Rivages (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.