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mercredi 23 septembre 2026

Si près de la lumière (Stéphane Keller)

[...] Il y a un assassin dans son histoire.


Enquête policière dans les coulisses des studios de cinéma parisiens, en 1943 sous l'Occupation. Un récit teinté d'amertume, où plane l'ombre de Goebbels, et qui nous ramène aux tout débuts de l'industrie du cinéma français quand on pouvait croiser dans les couloirs, H-G. Clouzot, Suzy Delair, Simone Signoret, Gabin, ...

❤️❤️🤍🤍🤍 

L'auteur, le livre (328 pages, septembre 2026) :

Stéphane Keller, c'est cet écrivain-scénariste qui trace sa route avec constance : des romans, polars ou thrillers, toujours très ancrés dans l'Histoire, celle avec un grand "H". Il nous a permis de revisiter (entre autres) la Guerre d'Algérie avec Telstar, le coup d'état au Chili en 73 avec Moneda, et même l'assassinat de Kennedy avec Rouge parallèle. Des bouquins qui entremêlent petite et grande histoires pour éclairer une période au cours de laquelle les états se montraient capables des pires compromissions pour maintenir leur pouvoir et leur emprise sur d'autres peuples, nations et colonies. Heureusement le monde a bien changé.  
Avec Si près de la lumière, il remonte un peu plus loin dans le temps, en 1943 au temps de l'occupation ... et de la collaboration, période décidément très en vogue cette année.
[...] — Le public n’attend que cela, notre collaboration. 
— Ce mot est décidément très à la mode, il est vrai. »
À noter : le livre est parfois référencé sous le titre Meurtres à la Continental.

L'époque et le décor :

1943 dans Paris occupé, entre les studios de cinéma de la Continental Films et ceux de Pathé, rue Francœur. À l'époque, la Continental était une officine culturelle servant le pouvoir nazi et notamment la propagande de Goebbels, mais ce sera également la pépinière du futur cinéma français. Les studios produisirent en 1943 Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot, et plus tard, deviendront l'UGC.

Le pitch et les personnages :

Le soir du réveillon du jour de l'an 1943, une très belle jeune femme est retrouvée assassinée à proximité des studios de cinéma de Boulogne-Billancourt. Une « jeune femme a été tuée le soir du 31 décembre de sept coups de baïonnette. Elle s’appelait Valentine Ballard, de son nom de comédienne ».
C'est le jeune inspecteur Bordier, au passé peu ordinaire, à la rancune tenace et féroce, qui est chargé de l'affaire. 
[...] « De quel crime était-il question au juste ? Mais si, vous savez bien, cette pauvre fille tuée dans ce terrain vague, le soir de la Saint-Sylvestre… »
Au fil de l'enquête nous allons croiser différentes personnalités du monde artistique comme l'ambigu et francophile Alfred Greven qui dirigeait les studios sous les ordres de Joseph Goebbels ou encore Robert Le Vigan, Simone Signoret, Céline, Suzy Delair, Jules Berry, ... les célébrités ne manqueront pas mais dans cette période troublée, rares sont celles ayant eu une conduite exemplaire.
Les portraits de Clouzot et de Berry sont particulièrement acides, comme gravés à l'eau-forte.
Mais bientôt la baïonnette frappe encore. 
[...] Deux filles tuées, certainement par le même assassin, avec peut-être la même arme, cela allait faire la une des quotidiens dès demain. Toute la presse s’y mettrait dans la semaine. Il fallait aller plus vite qu’elle.
[...] Deux apprenties vedettes trucidées par un maniaque ou un pseudo-résistant, c’était censé passionner les foules.

♥ J'aime parce que ...

⋯ parce que j'aime bien les coïncidences ou les hasards littéraires et qu'on croise à nouveau la route de la famille Luchaire, après le film récent de Xavier Giannoli, après le dernier roman de Romain Slocombe : Un été de trahison (août 2026) et celui de Gabriel Katz : L'assassin de Pigalle (avril 2026). Décidément les Luchaire n'ont plus le beau rôle (ici il s'agit surtout de la fille Corinne puisqu'il est question de cinéma) et ils incarnent aujourd'hui les collabos de l'époque.
[...] Corinne Luchaire. La belle Corinne, la jeune première du cinéma français d’avant-guerre, mais surtout la fille de Jean, le grand patron de la presse collabo, l’ami personnel d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich.
⋯ parce que c'est un roman d'atmosphère, d'époque, le climat trouble des années d'occupation. Le ton est chargé d'amertume avec « la guerre qui s’éternise, l’Occupation qui dure, ça finit par ne plus être drôle du tout ». C'était un temps où « la soupe se faisait rare et il n’y avait pas de cuillère pour tout le monde ». Une période qui poussait les jeunes femmes qui voulaient briller un peu, à s'approcher un peu trop près de la lumière.
[...] C’était la triste réalité de ce métier, seules les filles faciles réussissaient. Valentine Ballard était de celles-là. Ce n’est pas parce qu’elle était morte qu’il fallait l’idéaliser.
⋯ parce que même si l'on comprend bien que l'époque n'était guère propice aux réjouissances, il faut avouer que ce ton amer, désabusé, un peu aigri, finit par plomber l'ambiance, d'autant qu'aucun des personnages n'est vraiment sympathique et qu'il est bien difficile de s'attacher à l'un ou l'autre. Même le flic Bordier cache une bonne part d'ombre, lui qui « n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même ».
[...] Pas au niveau, mauvais flic, trop indépendant, timoré, le genre d’enquêteur à œillères, sans méthode aucune, sans instinct. Voilà le portrait qu’on faisait de lui. Voilà ce que pensait son chef. Et tout cela était probable. Bordier avait présumé de ses capacités. Il lui manquait l’étincelle qui fait le flic d’exception, ce qu’il avait rêvé d’être. 
⋯ et parce qu'heureusement il y a ce petit twist à la fin d'une intrigue qui nous a bien caché un « assassin tellement différent des autres ». Et, cerise sur le pompon, il y a ce joli clin d’œil avec le nom de la compagne que fréquente Bordier au début du récit : elle s'appelle Martine. Oui, mais Martine comment ?!

Pour celles et ceux qui aiment l'histoire du cinéma.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions du Toucan (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 30 juin 2026

Une unique lueur (Fred Vargas)

[...] Vous me suivez ?


La cuvée Vargas 2026 est un bon cru : un roman sans surprise, assez convenu, mais qui ne décevra donc pas les fans d'Adamsberg et de cette auteure, spécialiste des dialogues décalés, un brin déjantés : quand la poésie affleure du sous-jacent au-delà des apparences de notre monde que l'on croit rationnel.

  • La cuvée Vargas 2026 est un bon cru qui ravira les fans
  • Avec toute l'équipe du commissaire Adamsberg
  • Un polar baigné de culture, botanique, littérature, cinéma, et j'en passe
  • Avec en prime, un petit aller/retour pour Hollywood
❤️❤️❤️🤍🤍 

L'auteure, le livre (528 pages, avril 2026) :

Ah Fred Vargas, cette dame élégante est tout un poème ! 
Elle fait partie, un peu comme Connelly pour citer un tout autre exemple, elle fait partie de ces auteur(e)s prolifiques que l'on connait depuis des années, qui creusent un unique filon qui semble sans fin, qui lassent un peu aussi, à force. Alors on a compris qu'il ne faut peut-être plus lire tous les épisodes, qu'il faut sauter quelques étapes parfois, laisser passer un peu de temps, pour conserver intact le plaisir indicible de revenir de temps à autre à ces premières amours.
Cette fois l'auteure nous a un peu aidé puisqu'elle s'est faite un peu recluse et que son dernier roman (Sur la dalle) date tout de même d'il y a 3 ans. Allez, voilà c'est bon, on peut se précipiter aujourd'hui sur Une unique lueur, assuré de retrouver Fred Adamsberg et Jean-Baptiste Vargas, tous deux au meilleur de leur forme.

Le pitch et les personnages :

On ne présente plus le commissaire Adamsberg et ses divagations brumeuses, sa pensée diffuse, ce « pelleteux de nuages » qui a le don de nous faire toucher le tissu erratique qui sous-tend le monde que nous croyons rationnel. C'est pas du fantastique ou du surnaturel mais, comment dire, plutôt l'art de naviguer dans des eaux troubles et de discerner les connexions, les « jonctionnements », dans le monde sous-jacent, au-delà des apparences. 
« Vous me suivez ? Non, à l’évidence, personne ne le suivait. »
Nous non plus, mais bon sang, quel plaisir que ces dialogues pétillants, résolument déjantés, joliment décalés, qui viennent nous chatouiller l'esprit.
Et puis il y a la fameuse équipe, toujours fidèle au poste (de police).
Le serviable Estalère et l'art du café, Froissy et son bureau-épicerie, Danglard, son érudition et son vin blanc, Retancourt et sa robustesse de tank empathique, Mercadet le geek endormi, ... 
Retrouver tous ces personnages à chaque épisode est un plaisir à part entière. Et si l'intrigue est au rendez-vous, c'est un festival. 
Cette fois il s'agit du meurtre d'une jeune femme, une très belle jeune femme - elle était mannequin - qui va rappeler celui d'une autre tout aussi belle jeune femme survenu quelques années plus tôt et jamais élucidé : le modus oprandi est le même.
« — Operandi. 
— Pourquoi ne le dit-on pas en français ? Mode opératoire ? 
— C’est comme cela. 
— Ah bien. Même modus operandi et même signature. »
Suivons les chiens (il y en a aussi) sur la piste avec Adamsberg et son équipe.
Le lecteur aura l'occasion de réviser sa botanique avec ces belles ancolies « puissant symbole de l’amour parfait, de la pureté et de l’Esprit saint », sa littérature avec la poésie de Nerval aussi ésotérique que romantique, égaré dans la « quête obsessionnelle, et même folle, d’un éternel féminin », et même sa culture cinéma avec l’âge d’or d’Hollywood à la fin des années 40 ... Quel programme culturel !

♥ On aime :

➔ Le chef d'orchestre Vargas a, une fois de plus, réuni tout ses musiciens au complet avec notamment Jean-Baptiste Adamsberg comme premier violon, Adrien Danglard pour donner le "la" et le voisin Lucio au contre-chant. Chacun joue sa partition avec conviction et personnalité, parfois avec perspicacité.
La mélodie n'est pas très originale, mais c'est une musique que l'on connait, un air qu'on aime bien et qu'on se surprend parfois à fredonner en souriant.
➔ L'auteure aime bien faire voyager son commissaire : Les vents de Neptune l'avaient poussé jusqu'au Québec, un Lieu incertain lui avait donné rendez-vous en Serbie et le voici cette fois à Los Angeles (Hollywood oblige). Chacun de ces voyages est le prétexte à un amusant choc des cultures et à quelques dialogues décalés par le jet-lag.
➔ Honnêtement, l'écriture de Fred Vargas est toujours aussi précise, soutenue et agréable mais il faut reconnaître que tout cela est un peu convenu et ne se montre guère surprenant : mais justement, c'est ce qui en fait une lecture idéale pour tous les fans d'Adamsberg qui vont pouvoir se régaler sur les plages cet été.

Pour celles et ceux qui aiment les adamsbergueries.
D’autres avis sur Bibliosurf, Benzine et Babelio.
Ma chronique dans la revue ActuaLitté.  

lundi 4 mai 2026

Cheyenne (Patrick Prugne)

[...] Je pleure pas ... c'est mes yeux qui coulent.


Les très belles aquarelles de Patrick Prugne viennent revisiter le western et mettre en lumière un sinistre fait historique des guerres américaines : le massacre de Sand Creek, en 1864 dans le Colorado.

  • Un bel album de peintures avec les aquarelles de Patrick Prugne
  • Le récit d'une triste histoire vraie, symbole d'un génocide
  • Un sombre épisode de la guerre coloniale étasunienne : le massacre de Sand Creek
❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteur, l'album (96 pages, avril 2026) :

Je ne suis pas très fan des westerns, qu'il s'agisse de romans ou de bandes dessinées, et il aura fallu la solide réputation de Patrick Prugne pour que je me lance sur la trace de son Cheyenne.
Un auteur connu autant pour la rigueur de sa documentation historique que pour ses aquarelles en couleurs directes : ses dessins sont même exposés en ce moment dans la galerie Daniel Maghen sur les quais parisiens.

Le canevas et les personnages :

L'histoire s'inspire du sinistre Massacre de Sand Creek en 1864 dans le Colorado : un sombre épisode de la guerre coloniale nord-américaine qui a fait l'objet de plusieurs adaptations cinématographiques dont le film Soldat bleu dans les années 70 (un film qui m'avait beaucoup marqué à l'époque).
La guerre de Sécession est à peine terminée, les colons blancs ne cessent de trahir les traités signés avec les Indiens et de réduire à peau de chagrin les réserves concédées, ...
« Les blancs sont de plus en plus arrogants. Ils mangent nos terres un peu plus chaque jour et les bisons fuient toujours plus loin ... »
L'auteur n'hésite pas à convoquer tous ceux qui furent les acteurs de ce triste épisode historique : l'officier Edward Wynkoop, le colonel Chivington face aux chefs cheyennes Black Kettle, White Antelope, Roman Nose, ... qui restent divisés quant à la conduite à suivre et la confiance qu'ils peuvent accorder aux mensonges des blancs.
Jusqu'aux frères Bent, George et Charley, qui ont réellement existé, coupables d'être nés métis et d'avoir embrassé la cause des Confédérés, deux crimes qui leur seront difficilement pardonnés.
« N'oubliez pas qu'en plus d'avoir servi dans l'armée sudiste, vous êtes métis.
Et ici, c'est une raison suffisante pour se balancer au bout d'une corde. »

♥ On aime :

➔ Les aquarelles de Patrick Prugne font merveille, elles jouent des couleurs complémentaires et rendent parfaitement toute la beauté des paysages des plaines de l'ouest où les différents tons de bleus s'illuminent d'ocres flamboyants, c'est superbe.
On regrette presque une mise en cases un peu trop sage où l'auteur ne s'est pas autorisé des planches plus grandioses comme celle de la belle couverture.
➔ L'album manque d'un cheveu notre label coup de cœur : tout à son devoir de rigueur historique, le récit n'arrive pas vraiment à emporter le lecteur, il manque d'un souffle épique, d'un supplément d'âme et on aurait aimer passer plus de temps avec ces cheyennes (les retrouvailles des frères Bent avec leur mère indienne sont émouvantes). 
Peut-être est-ce dû en partie à la profonde tristesse qui baigne ce récit, celui d'un incroyable gâchis, d'un effroyable génocide.
« - Ne pleure pas ...
- Je pleure pas ... c'est mes yeux qui coulent. »
➔ Le scénario est hélas connu : il s'agit encore d'un épisode de ces guerres coloniales où la duplicité et la cupidité des colons blancs feront tant de victimes parmi les populations locales. 
La vague des films westerns viendra bientôt réécrire toute l'histoire au profit des vainqueurs et il n'est sans doute pas inutile de revenir encore aujourd'hui sur les épisodes les plus significatifs. 
On ne peut s'empêcher de penser que le récit du massacre de Sand Creek par Patrick Prugne, n'est pas seulement un louable devoir de mémoire mais peut-être aussi une façon d'éclairer nos guerres toujours présentes.

Pour celles et ceux qui aiment les indiens.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Daniel Maghen.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

jeudi 26 mars 2026

The painted crime (Stefano Martino)

[...] Certaines choses demeuraient immuables.


Un album aux dessins superbes qui nous ramène à l'époque où Los Angeles brillait aux lumières d'Hollywood pour faire oublier la noirceur de la pègre. Au temps des polars peuplés de détectives privés, jolies pépées et belles autos.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteur, l'album (88 pages, février 2026) :

L'italien Stefano Martino s'évade de son habituel univers de fantasy pour un très bel hommage aux polars hard-boiled des années passées.
The painted crime nous ramène au mythe originel de la Cité des Anges.

Le canevas et les personnages :

Comme il se doit dans tout bon film noir de la fin des années 40, Peter Graham est un "privé". 
Mais c'est un gars abîmé par ce qu'il a vécu de la guerre en Europe où il a perdu la plupart de ses amis. 
Peter essaie d'arrêter l'alcool (comme tous les détectives ?) mais c'est aussi un peintre amateur à ses heures.
« C'était l'un des effets secondaires de mon travail. Être confronté à des trahisons et des crimes ne donne pas envie de croire en l'être humain. »
Pour honorer la mémoire d'un camarade tombé au combat en Europe, il va se fourvoyer dans une situation périlleuse (un sacré merdier en fait !) où l'on découvrira les dessous peu reluisants des studios d'Hollywood. Epstein avant l'heure ?
Heureusement, il lui reste encore un soutien : son ami Jonathan est journaliste au L.A. Times.

♥ On aime énormément :

➔ Depuis quelques années, la bande dessinée nous aura fait redécouvrir le noir et blanc. 
Et dans toutes ses variations. Les grands aplats de Manu Larcenet, les gris gothiques des frères Brizzi, les dégradés de Frédéric Bézian, les contrastes de Christophe Chabouté, ... pour ne citer que quelques uns des plus emblématiques mais il y'en a tout plein d'autres et c'est toujours une nouvelle découverte : à chaque fois la magie opère et on se demanderait presque comment ou pourquoi revenir à la couleur. 
Un peu comme lorsqu'on redécouvre certains vieux films avec un délicieux noir & blanc qui nous parait, paradoxalement, plus "naturel" que le technicolor d'aujourd'hui.
➔ Il sera d'ailleurs beaucoup question de cinéma dans cet album. 
Avec d'abord cette couverture en guise d'affiche d'époque, avec l'intrigue ensuite qui prend place autour des studios d'Hollywood mais surtout pour le dessin et la mise en page où l'auteur affirme clairement sa passion pour le 7ème art : cadrage, champ et contre-champ, plongée et contre-plongée, panoramique, gros plans sur les visages des "acteurs", toute la grammaire du cinéma est là et on a rendez-vous dans une salle obscure : on s'y croit vraiment.
Dans sa postface, Stefano Martino nous révèle que cet amour du cinéma lui a été transmis par son père.
➔ L'auteur nous dit également avoir réalisé un gros travail de documentation pour reconstituer les rues, les bâtiments, les costumes, les voitures, des années 40-50. 
Il s'est toutefois permis quelques libertés historiques comme ce couple mixte en noir et blanc (ah, ah) chose impensable à l'époque où les blacks n'avaient pas encore leur place, même au retour de la guerre.
➔ Le dessin précis, soigné, détaillé, donne un style très photographique (et il sera également question de photos dans cette histoire).
Avec Martino, même les gris viennent rehausser le noir et les planches sous la pluie ou la neige (oui, il a neigé à L.A. en janvier 49 !) sont tout simplement superbes.
C'est un bel objet à feuilleter de temps à autre, comme on regarde de vieux albums photos, et l'on se dit même que, pour une fois, c'est le scénario qui est au service du dessin.
Les nombreux cartouches narratifs (c'est Peter, narrateur autodiégétique, qui raconte à la première personne) imitent la typographie d'une vieille machine à écrire, comme dans un tapuscrit de roman d'époque. C'est pas idéal pour la lecture mais c'est parfait pour créer l'ambiance !
Avec des trucs du genre « l'air de la morgue nous accueillit de son étreinte glaciale » humm, on en redemande !


Pour celles et ceux qui aiment le cinéma en noir et blanc.
D’autres avis sur BD Gest et Babelio.
Album lu grâce aux éditions Glénat (SP)
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 5 janvier 2026

Contrapaso (Teresa Valero)

[...] Tu veux fouiller les poubelles ?


Contrapaso, une nouvelle mini-série policière qui reconstitue pour nous l'Espagne des années cinquante, les années Franco. Une intrigue dense, digne d'un roman noir, étayée d’anecdotes véridiques, écrite par une dame (Teresa Valero) qui nous rappelle les basses œuvres du régime franquiste.

❤️❤️❤️❤️🤍

L'auteure, l'album (152 et 192 pages, septembre 2025) :

C'est une occasion rare dans l'univers de la bande dessinée que de pouvoir rendre hommage à une dame : l'espagnole Teresa Valero (née en 1969) mérite donc tous les éloges.
D'autant qu'elle signe avec Contrapaso le scénario et le dessin de cette trilogie policière, prétexte pour apporter un point de vue féminin sur le franquisme. 
De l'Histoire, du policier et du féminisme, il n'en fallait pas tant pour nous attirer. 
Le premier épisode, sous-titré Les enfants des autres, est paru en français (chez Dupuis / Aire Noire sous l'égide de Doug Headline que l'on connait comme scénariste mais qui officie également comme éditeur) en 2021 et vient d'être réédité, quatre ans plus tard, sous une nouvelle maquette à l'occasion de la sortie du second tome (en septembre 2025), intitulé Pour adultes, avec réserves.
Pour adultes avec réserves c'était l'une des classifications de la censure franquiste concernant le cinéma espagnol, la classe 3R sur une échelle de 1 à 4, puisqu'il sera beaucoup question de cinéma dans ce deuxième album.
À noter pour les curieux : l'époux de Teresa Valero (Juan Diaz Canales) n'est autre que le scénariste de la série Blacksad.
La traduction de l'espagnol est signée par Marie Estripeaut-Bourjac et Anne-Marie Ruiz.

Le contexte :

1956 : grâce à l'influence américaine, l'Espagne franquiste se refait une beauté et entre à l'ONU.
Face à la menace soviétique (mieux vaut le franquisme que le communisme, n'est-ce pas ?), les États-Unis installent leurs avant-postes en Europe : les accords de Madrid sont signés en 1953 et plusieurs bases militaires US sont implantées sur le territoire espagnol.
Dans le même temps, les phalangistes perdent une partie de leur influence au profit de l'Opus Dei.
Teresa Valero nous rappelle qu'elle s'appuie sur de nombreux faits, lieux et personnalités bien réels de l'époque : le cinéma qui jouxtait les locaux de la police de la DGS, l'hôtel Hilton, le drive-in, le bar Chicote, les films tournés en double version (une censurée pour l'Espagne, une autre pour l'étranger), l'avènement de la télévision, ...
Dans un dossier qui accompagne l'album, l'auteure nous précise que son récit est nourri d'histoires vraies comme celle du documentaire sur la pauvreté des migrants espagnols qui sera "volé" et entièrement manipulé et remonté par la télévision espagnole, ou celles des spéculations immobilières et foncières de magouilleurs (dont la propre sœur de Franco) qui profitèrent des troubles liés à la guère civile.

Les personnages :

À Madrid, l'hiver 1956 se montre particulièrement rigoureux avec les hommes et la censure franquiste particulièrement tatillonne avec la presse et les journalistes. Les faits-diversiers sont bâillonnés : dans l'Espagne catholique de Franco, le crime n'existe pas. 
Il suffisait de le dire.
Même si de temps à autre, il arrive que l'on retrouve malencontreusement le corps d'une jeune femme assassinée au bord du Manzanares.
Autour du cadavre, il y a là Charo, la fille du médecin légiste qui n'est encore qu'une jeune adolescente mais qui veut déjà apprendre le métier avec papa. Elle apporte une touche de fraîcheur impertinente dans cette sombre histoire.
Et puis il y a là, Emilio Sanz, un vieux journaliste aigri, désabusé, fatigué de ses propres compromissions avec la censure et le régime.
« - Merci de me recevoir docteur. J'enquête sur la mort de Rosa Saura. Je crois que vous la connaissiez ...
- Enquêter ? N'est-ce pas le travail de la police ?
- Non, pas toujours, monsieur. »
Il y a là également Léon Lenoir, qui revient de France et voudrait bien faire ses preuves au journal, un jeune homme toujours amoureux de la vérité (et secrètement, de sa cousine Paloma). Léon est hébergé chez ses oncle et tante, une famille traditionnelle franquiste. 
Au journal, les débuts du français sont plutôt difficiles : Sanz est un vieux bougon qui le traite comme son valet.
On a donc là, un vieux journaliste revenu de tout, parfois bienveillant avec le franquisme qui le nourrit. Et un jeune ambitieux qui croit encore à la vérité. 
Deux voix que tout oppose pour nous raconter une même époque. C'est le sens même du titre de la série, Contrapaso, contrepoint en français, quand « deux lignes mélodiques différentes sont interprétées en même temps » nous rappelle Teresa Valero. 
« - Je ne peux pas publier ça sans qu'on interdise le journal. Tu le sais très bien !
- Oui, je le sais.
- Et alors, pourquoi tu l'as écrit, nom de dieu !
- Parce que c'est la vérité. 
[...] - Tu veux fouiller les poubelles ?
Des lesbiennes et des médecins franquistes ...
Qui diable ira la publier ta foutue histoire ? »

♥ On aime :

➔ On aime ce sacré duo d'enquêteurs que tout oppose, l'âge comme le parcours, les méthodes comme les sympathies politiques.
On aime aussi que l'enquête nous propose plusieurs pistes à suivre au cœur de l'Espagne sous le joug franquiste avec comme fil rouge, la traque d'un tueur en série après qui Emilio Sanz court depuis des années.
Dans le premier épisode, il sera question d'eugénisme, d'enfants volés et des abus et violences psychiatriques infligés aux femmes par les médecins du régime.
La seconde enquête nous emmènera sur les plateaux du nouveau cinéma espagnol qui voit débarquer les américains et la télévision … et resurgir de vieilles affaires immobilières.
➔ On aime ce roman graphique où la mise en cases est dynamique et le dessin est un beau travail de reconstitution de ces années passées : les lieux et les décors, les usages et les costumes, tout est au diapason pour nous replonger dans l'Espagne franquiste des années 50 ...
Cette BD est écrite comme un roman noir et le dessin, très élégant, tire habilement parti d'autres éléments graphiques : photos, affiches, journaux, publicités, films et actualités cinéma ... ...
Les albums ont été réalisés en numérique mais la belle colorisation donne beaucoup de transparence, de luminosité ou de relief au dessin, semi-réaliste.
➔ Et puis on aime aussi l'
humour qui caractérise les personnages comme les dialogues, une ironie caustique, amère, pince-sans-rire : la scène avec la dactylo dans les toilettes du cabaret, la dessinatrice qui crayonne ce que l'on voit dans une case, le jeune Léon qui rend son déjeuner à tout bout de champ, ... Chaque relecture révèle de nouveaux détails.
➔ L'intrigue du second épisode est un peu touffue et n'a pas l'unité de ton qui faisait la force du premier : Teresa Valero semble plus préoccupée de dresser un portrait aussi complet que possible de son Espagne franquiste que de guider son lecteur dans une profusion de faits et de détails historiques.
Parions que le dernier épisode de la trilogie reprendra la main pour terminer cette fresque historique en beauté, comme elle a commencé ... car le tueur en série court toujours !
« - Qui l'a tuée, Sanz ?
- J'aimerais bien le savoir.
- Tu le poursuis depuis 17 ans. Tu dois bien avoir une théorie.
- Plus d'une, oui. Et aucune ne m'a mené nulle part.
Il choisit toujours des femmes seules, avec peu ou pas de famille. Et ça n'a jamais rien de sexuel.
Les victimes n'ont rien en commun. Leur seul point commun, c'est que ce sont des femmes. Il n'en a pas tué deux de la même façon.
- Si c'est différent à chaque fois, comment es-tu sûr que c'est le même tueur ?
- Les victimes sont toujours mortes avant. Parfois plusieurs jours plus tôt. Ensuite, il les déplace à l'endroit où on les retrouve. Et là, il nous prépare toujours une mise en scène. »

Pour celles et ceux qui aiment l'Espagne.
D’autres avis sur BD Gest, Bdthèque et Babelio.
Ma chronique dans les revues Benzine, CulturAdvisor et ActuaLitté.  

lundi 1 décembre 2025

Underdog (Bruno Marsan)

[...] Délires de vieux con.


Une idée de départ originale et captivante (la relecture du film Rocky et de la carrière de Stallone) qui se prend les pieds dans le tapis d'un délire nauséabond. On n'a sans doute pas tout compris !

❤️🤍🤍🤍🤍

L'auteur, le livre (576 pages, janvier 2026) :

Les éditions Séguier nous ont déniché : Underdog, le premier roman d'un auteur autodidacte venu du sud-ouest, Bruno Marsan.

Le pitch et les personnages :

Underdog désigne le perdant d'un combat de chiens, celui qu'on donnait perdant d'avance dans les paris.
Le mot désigne donc des individus méprisés, insignifiants qui se trouvent dans une situation difficile. 
Chien battu, outsider, tocard, loser, ... 
Les histoires ne manquent pas et Bruno Marsan va nous mettre en perspective celle d'un acteur de second plan, un dénommé Sylvester Stallone qui écrivit le scénario du film Rocky en 1976.
Un film qui raconte le combat de boxe entre un champion du ring et un outsider (Rocky) interprété par un autre tocard, celui qui se faisait appeler Sly pour contourner son prénom qui rappelait trop, à l'époque, le loser de Titi et Grosminet : depuis son enfance, Sylvester se faisait malmener, à cause de ses handicaps, quelques difficultés scolaires et d'élocution ainsi qu'une déformation faciale dues à une naissance difficile.
De l'autre côté du ring, Bruno Marsan évoque ce qui ressemble bien à sa propre histoire familiale : celle de Richard, un enfant du sud-ouest, né dans les montagnes du fin fond du Béarn, un orphelin élevé par sa grand-mère. 
« La vie était rude, et je ne le savais pas ; elle était heureuse, mais je m’en doutais. Il ne me venait pas à l’esprit qu’elle ne le serait pas toujours. »
Richard Moreira partira vers l'ouest, rejoindre une Amérique mythique sur les traces de Rocky. Il y connaîtra plusieurs vies.

♥ On n'aime pas vraiment :

➔ On aime redécouvrir Rocky, son auteur et interprète : Bruno Marsan nous propose sa relecture du film et des débuts de Stallone, jusque dans les coulisses du tournage, et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il réussit à nous donner une furieuse envie de le revoir, ce film. C'est sans doute le point fort (poing ?) du livre.
➔ Ce roman janusien (l'américain Stallone et le français Richard) est original et captivant. Dans ce parallèle, Stallone est à la fois un modèle et un miroir pour le petit frenchy descendu de ses montagnes béarnaises pour traverser l'Atlantique. D'autant plus que tout laisse penser que le parcours de Richard est en bonne partie autobiographique.
➔ Cette double biographie était la bonne idée du livre mais la carrière de businessman de Richard prend de plus en plus de place jusqu'à envahir le bouquin au fil des digressions. Et il faut dire qu'on a pas vraiment apprécié les diatribes féroces mais bien trop convenues de Marsan contre les bobos, les bullshit jobs, le complotisme woke et l'ultra-libéralisme étasunien. Cette tranche de vie de Richard Moreira (sa 'réussite' sociale), amère et cynique, n'est certainement pas la partie la plus intéressante du bouquin. 
« Mais voilà que je reprends mes délires de vieux con, dont j’ai déjà encombré ces pages et l’esprit du lecteur. »
Et dans ce même registre new-yorkais, on n'a pas trop compris pourquoi l'auteur usait et abusait de l'américain sous-titré : cette afféterie inutile rend la lecture beaucoup moins fluide et c'est dommage. 
Dommage que l'auteur se soit laissé aller, au lieu de s'en tenir à son excellente idée de départ, la relecture de Rocky.
« Je ne croyais pas un seul instant que les femmes, les homos, les Noirs puissent faire mieux que les vieux hétéros blancs. Pas du tout. Mais il était naturel qu’ils exercent ce pouvoir à leur tour ; qu’ils créent, eux aussi, de la richesse et de la beauté.
[...] Oui, pour le moment, tout était un peu sale, infantile, ridicule, agressif ou violent, comme dans toute libération. Ils déboulonnaient ; ils étaient nihilistes par balbutiements, par hésitation ; ils ne savaient encore où aller ; ils étaient en transition – comme disaient ceux qui changeaient de sexe. Mais certains y arriveraient. »
Et puis sur la fin, ça se lâche vraiment pour devenir presque nauséabond. Voici quelques extraits qu'on ose à peine citer :
« La France a élevé des ponts, des lycées, des boulevards en Algérie ; les anciens colonisés s’en servent toujours , ça n’empêche pas les immigrés de reprocher encore à la France de les avoir asservis. Les hommes ont inventé la courtoisie, et célébré la beauté féminine dans la peinture, le cinéma et la littérature ; ça n’empêche pas les femmes de ne retenir que la réification dont elles ont été les victimes. Elles ont de bonnes raisons de dénoncer la domination masculine, comme les anciens colonisés la domination coloniale, même si tous le font avec anachronisme. »
« Si intelligente qu’elle soit, une femme amoureuse se transforme toujours plus ou moins en idiote. Elle s’entête et refuse de comprendre. »
Le lecteur s'affole un peu, se dit qu'il ne faut pas confondre l'auteur et son personnage, bla bla bla, se dit qu'il n'a pas tout compris, qu'il y a du second degré quelque part, et on finit par parcourir les derniers chapitres en diagonale, pressé d'arriver à un retournement explicatif, à une conclusion salvatrice ...
Et bien non.

Pour celles et ceux qui aiment les perdants.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Séguier (SP).  

jeudi 20 novembre 2025

La vierge et le taureau (Jean Eckert/Amila)

[...] Contes et légendes des îles.


Ce vrai-faux polar aux allures de parodie de James Bond cache un portrait sans concession d'un Tahiti soi-disant paradisiaque et une critique féroce des essais nucléaires français.

❤️❤️❤️🤍🤍

L'auteur, le livre (344 pages, réédition juin 2025) : 

Attention, une histoire peut en cacher une autre !
Il y a bien sûr le récit de cet auteur : un polar mâtiné d'espionnage sur les plages de Tahiti, rien que ça déjà ...
Mais Jean Meckert, l'écrivain, a lui-même une histoire intéressante.
Et l'ouvrage, le livre lui-même, aura sa propre histoire également !

Jean Meckert débute à quatorze ans comme simple ouvrier à Paris, il vient d'une famille modeste.
Puis ce sera la guerre, l'internement et c'est pour s'occuper que Jean se met à écrire, avec ses mots à lui.
Et c'est donc en pleine guerre, en 1941, qu'il envoie son premier manuscrit chez Gallimard.
Mais une bonne étoile veille sur tout cela et c'est Raymond Queneau qui remarque son texte et le publie (Les coups).
À la libération en 1945, Gallimard lance la fameuse Série Noire sur le modèle anglo-américain.
Jean Meckert et sa prose y seront régulièrement publiés sous le pseudonyme de Jean Amila. 

Quand viendra l'heure de La vierge et le taureau, en 1971, Jean Meckert/Amila compte déjà plus d'une douzaine de polars à son actif.
Le voici qui part à Tahiti pour écrire un scénario à la demande du cinéaste André Cayatte : une parodie de James Bond pour Belmondo et Ursula Andress !
Sur place, Meckert ne découvre pas le "paradis" des peintures de Gauguin mais un territoire et un peuple assujettis au programme nucléaire français. 
De sa colère indignée va naître ce roman témoin.
Mais ce n'est pas tout, il y a encore d'autres histoires dans l'histoire ! 
Quelques temps après son retour en métropole et la publication de son roman, Jean Meckert est agressé : sérieuses blessures, coma, amnésie, longues séquelles.
La légende urbaine nous dit que ce traumatisme serait le fait de services secrets qui voulaient lui faire payer ses propos sur les essais nucléaires français en Polynésie. 
Le film de Cayatte ne verra pas le jour. 
Il ne nous reste que cette lecture grâce à une ré-édition bienvenue. 
Et ça vaut le détour par la Polynésie !

Le pitch et les personnages :

Honoré est un de ces losers, un de ces beachcombers, qui hantent les plages soi-disant paradisiaques du Pacifique. Il vivote de sa petite peinture, ses « gauguineries commerciales ».
C'est un « parasite, peintre raté, velléitaire, sans doute gentil garçon et plein d’idées généreuses, mais totalement bon à rien ».
Un événement glamour va venir distraire les îliens : on est en train de tourner un film d'espionnage, « un grand film avec la belle Gloria Garden ».
Voilà de quoi tourner quelques têtes : « la vedette descendant du Super D.C. 8, reins creusés comme la houle, poitrine en avance d’un fuseau horaire, sourire plaqué ».
Honoré (signe zodiacal taureau) va bien entendu tomber sous le charme de la starlette (signe de la vierge) mais lui et son ami César vont se retrouver plongés dans une véritable affaire d'espionnage en marge du tournage du film : nous sommes en plein programme français d'essais nucléaires et Honoré, pour se rapprocher de la star de cinéma, n'a pas trouvé de meilleure idée que de se faire passer pour ... un agent secret.
La confusion est totale, les embrouilles sont assurées.
« Ils virent la voiture s’éloigner. 
— Mais qui est donc ce type ? demanda César. 
— Je n’en sais pas davantage que toi… Un quelconque professionnel de la C.I.A. 
César parut surpris. 
— Tu veux dire de la D.S.T. ? 
— Tu es dingue ? 
— Ou de la S.D.E.C.E. ? Mais enfin, c’est un Service français.  »

♥ On aime :

➔ Sous ses airs de gouaille façon Série Noire, la prose de Jean Meckert/Amila est particulièrement soignée.
Il y a bien quelques pages où colère et indignation s'expriment avec virulence contre les essais de bombinette nucléaire (on soupçonne même des essais bactériologiques) et quand « le vieil intellectuel déclamait de hautes vérités solennelles », mais l'auteur arrive à contenir sa juste révolte et garder la maîtrise de son intrigue. 
Nous sommes encore en 1971 et bientôt (en 1975) les essais nucléaires deviendront souterrains, c'est plus discret. 
Ils ne s'arrêteront vraiment qu'en 1996.
➔ L'air de rien avec sa fausse parodie de James Bond, ses « contes et légendes des îles », Jean Meckert laisse tomber les pinceaux de Gauguin pour mieux nous brosser un tableau vraiment très complet de la situation de ces îles soumises à des enjeux qui les dépassent totalement.
Et le constat est sans appel : « l’âme de ce peuple est condamnée sans recours, comme aux Hawaï, parce qu’elle ne répond pas aux exigences des ordinateurs de l’hôtellerie, des compagnies d’aviation et surtout des militaires ».
Il ne manque qu'un personnage dans le tableau peint par Meckert au tout début des années 70 : celui de l'influence économique chinoise, car elle n'arrivera que plus tard, à partir des années 80.
Un portrait sans concession qui évoque celui que Marin Ledun traçait tout récemment des îles Marquises avec Henua. 
Le paradis n'est plus ce qu'il était ... s'il l'a jamais été.

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Gallimard/Joëlle Losfeld (SP).
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

mardi 18 novembre 2025

Je voulais vivre (Adélaïde de Clermont-Tonnerre)

[...] Une voix de femme au temps des hommes.


Dans cet excellent récit d'aventures, véritable histoire de cape et d'épée, l'auteure décrypte les interstices et les ombres de la saga d'Alexandre Dumas pour nous faire entendre « une voix de femme au temps des hommes » : une brillante réhabilitation de Milady de Winter.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (489 pages, août 2025) :

Je ne suis généralement pas fan des prix littéraires sur-médiatisés, mais cette fois, je dois bien reconnaître que le jury du Prix Renaudot a eu le mérite d'attirer notre attention sur ce Je voulais vivre.
Un roman où Adélaïde de Clermont-Tonnerre (rien que ce nom nous emmène déjà à Versailles, bon ok j'arrête !), où l'auteure donc, ne se contente pas de nous raconter la vie de papa, maman, la maison, comme la plupart de ses collègues en ce moment, mais où elle entreprend de nous raconter une histoire.
Oui ! Une histoire avec de l'Histoire dedans puisqu'elle nous emmène chez Richelieu et Louis XIII, au temps où les relations de notre royaume avec les anglais ou les huguenots n'étaient pas au beau fixe.
Et même une histoire sur une autre histoire, celle déjà racontée par Alexandre Dumas avec ses célèbres mousquetaires. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'attaque à une juste mission, celle de réhabiliter Milady de Winter, cette figure historique pardon : littéraire, connue de tous.
Littéraire d'accord, mais finalement un peu historique aussi puisque Dumas s'inspira pour son personnage, de Lucy Hay comtesse de Carlisle, comploteuse connues pour ses amants anglais.
Pour le plaisir de ses lecteurs, Dumas fit de Milady une femme diabolique et tentatrice, Satan faite femme, le refrain est connu depuis le déluge et même un peu avant. C'est ce qui contribuait au charme de son épopée : il n'y a pas d'histoire réussie sans un(e) méchant(e) réussi(e).
Ce que montre encore la récente incarnation d'Eva Green au cinéma, pour ne citer qu'un seul avatar de cette saga sans cesse rejouée pour le plaisir des petits et des grands.
Mais si chacun croit pouvoir se vanter de connaître par cœur l'histoire de d'Artagnan cent fois lue, vue, relue et revue, Adélaïde de Clermont-Tonnerre va nous apprendre à lire.
Lire entre les lignes de Dumas, découvrir quelle femme pouvait se cacher derrière Milady, dévoiler la véritable (?) histoire, le passé de cette héroïne au charme vénéneux (il est d'ailleurs question de poison). 

Le pitch et les personnages :

Tout commence avec la tête tranchée de Milady : à son "procès" étaient présents les fameux Mousquetaires, de Winter, le sinistre Bourreau de Lille et quelques laquais. Tous la condamnèrent. 
Charles Lynch n'inventera le lynchage que cent ans plus tard et sur un autre continent mais pour Milady au XVIIe, « il n’est pas question ici de justice. Ils sont dix et elle est seule. Dix à se prétendre ses juges. Dix à dresser la liste de ses forfaits qui ne sont souvent que les leurs. Dix plus Alexandre Dumas, le greffier de cette histoire, cela fait onze ».
L'auteure va remonter le temps jusqu'à l'enfance de Milady, jusqu'à la petite fille qui s'appelait Anne de Breuil avant d'épouser Athos, Comte de la Fère, avant de rencontrer Lord de Winter.
Pour combler les trous, éclaircir les zones d'ombres, le roman va se glisser dans les ellipses, les interstices de la saga d'Alexandre Dumas, et c'est finalement toute la vie de cette héroïne, Milady, que l'on va redécouvrir avec un nouveau regard. 
Silence, moteur, ça tourne, la caméra est à peine décalée en contrechamp, Milady n'est plus dans l'ombre du projecteur, et pourtant le script respecte toujours le scénario signé Alexandre Dumas.

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Oui, on aime vraiment beaucoup. 
Pourtant l'auteure elle-même se demande : « après tant de reprises littéraires réussies et ratées, tant de feuilletons, de parodies et de navets, tant de dessins animés, de bandes dessinées, pourquoi y revenir ? »
C'est un paradoxe fascinant de constater que cette trame narrative, pourtant mille fois rabâchée, réussit toujours à nous émerveiller, nous faire rêver.
Parce que disons le tout de go et sans détour : ce bouquin est une sacrée réussite et mérite amplement notre label coup de cœur.
➔ Car après tout, s'il ne s'agissait que de la réhabilitation posthume d'une héroïne, si le propos se contentait de creuser le filon féministe du moment, on n'aurait finalement là entre les mains qu'un bel exercice de style, certes brillant, mais qui ne serait guère plus qu'une curiosité réservée à quelques amoureux de la littérature.
Mais là où Adélaïde de Clermont-Tonnerre réussit brillamment son coup, c'est qu'elle ne se contente pas du procès en révision de Milady et qu'elle n'a pas oublié de nous servir un excellent roman d'aventures historiques, digne des meilleurs récits de cape et d'épée. 
➔ Le plaisir est ici double.
Il y a celui d'une agréable aventure au charme suranné, racontée d'une plume qui épouse le style d'antan sans trop en faire. C'est vif, parfois assez cru, bref suffisamment moderne pour plaire aux lecteurs du XXIe.
Et il y a le plaisir de découvrir un roman intelligent qui brosse un très beau portrait de femme, une très jeune femme, et qui réussit à faire entendre cette « voix de femme au temps des hommes ». 
Une voix très contemporaine, étouffée jusqu'ici par le fracas des épées des mousquetaires.
Le lecteur va découvrir une femme méconnue bien sûr, mais aussi un d'Artagnan rongé par le doute et les remords. 
Des remords contagieux : ne nous faudrait-il pas relire, une dernière fois (?!), ces Mousquetaires que l'on croyait si bien connaître ?

Pour celles et ceux qui aiment les capes et les épées.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu grâce aux éditions Grasset (SP).
Ma chronique dans les revues ActuaLitté et CulturAdvisor.  

lundi 8 septembre 2025

La Grande Arche (Laurence Cossé)

[...] L’élégance au carré.


Coup de cœur pour la plume de Laurence Cossé, vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision. Elle arrive à nous captiver et nous intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux.

❤️❤️❤️❤️❤️

L'auteure, le livre (368 pages, 2016) :

Mais quelle curieuse idée que d'ouvrir un livre documentaire sur la construction d'un édifice monumental de Paris La Défense !
Le livre de Laurence Cossé, La Grande Arche, date de 2016 et un film (très réussi) en a été adapté cette année : L'inconnu de la Grande Arche réalisé par Stéphane Demoustier.
Livre et film sont au programme du du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025 et c'est ce qui a motivé cette inhabituelle lecture, bien loin de notre zone de confort habituelle.

Les personnages :

Le personnage principal du bouquin c'est bien sûr ce quartier monumental de La Défense avec au cœur des enjeux politiques et immobiliers, la sortie du côté ouest, cette zone dite Tête-Défense qui attendait sa couronne depuis de nombreuses années.
L'autre grand rôle dans cette pièce dramatique c'est celui de l'architecte. Et bien malin le lecteur qui pouvait citer le nom de l'acteur avant d'ouvrir ce bouquin. On pense évidemment à Ieoh Ming Pei (qui proposera effectivement plusieurs maquettes) mais non, il s'agit d'un illustre inconnu (ce que souligne le titre du film adapté du livre). Un danois, à peine connu même chez lui, avec seulement quelques églises à son actif, mais ce sera finalement lui le vainqueur du concours international lancé par Mitterrand en 83, roulement de tambours, j'ai nommé : Johan Otto von Spreckelsen.
Spreck pour les intimes.
Le livre est donc aussi l'histoire de cette homme, « un homme pris dans une affaire énorme sans appui, sans agence, sans collaborateurs. Or son projet était quelque chose de dingue. »
On va découvrir également tous ceux qui ont œuvré à ce que le rêve d'un artiste soit réellement bâti pour de vrai, en dépit de si nombreuses contraintes techniques, financières, politiques, ...
Il y a là Robert Lion, également directeur de la Caisse des Dépôts.
Il y a là Paul Andreu, l'architecte ingénieur de ADP (oui, les aéroports).
On ne peut pas tous les citer ici mais sans ces deux-là, "le Cube" comme on disait alors, ne serait pas devenu La Grande Arche, dont l'inauguration aura lieu le 15 juillet 1989 pour le Sommet du G7 qui se tient à Paris lors du bicentenaire de la Révolution.

♥ On aime vraiment beaucoup :

➔ Agréable surprise, la plume de Laurence Cossé est vive, riche, enjouée, trempée dans l'ironie et la dérision : c'est précisément ce qu'il fallait pour captiver le lecteur et l'intéresser à un sujet aussi ennuyeux et rébarbatif que la construction d'un immeuble de bureaux, fut-il cette fameuse Grande Arche.
➔ On apprend évidemment beaucoup de choses sur cet étonnant bâtiment. En quelques lignes, Laurence Cossé arrive à nous passionner pour les avantages du béton précontraint (inventé en 1928) sur le classique béton armé (qui date de 1886) ! 
Quelques lignes qui n'ont l'air de rien mais qui sont lumineuses et truffées d'infos soigneusement documentées, de fine ironie et même d'autodérision. Tout cela de la part d'une auteure qui ne s'y connaissait sans doute pas plus que nous hier en techniques de BTP.
« Les efforts de documentation auxquels j’ai dû m’astreindre pour écrire sans trop d’inepties les paragraphes précédents ont réduit en poussière un des piliers de mon équilibre psychique. »
Depuis des années, l'édifice s'était fondu dans le panorama familier des Parisiens, mais la lecture de ce roman va inciter les lecteurs à redécouvrir La Défense et à porter un tout autre regard sur ce bâtiment hors du commun : on comprend mieux pourquoi les étrangers viennent se photographier à ses pieds.
➔ Cette histoire est également une véritable immersion dans les coulisses du pouvoir et l'arrière-cour de nos institutions : sordides tractations politiques, subtiles magouilles financières, rivalités d'egos disproportionnés, ... on connait la musique bien sûr, mais Laurence Cossé nous en propose une relecture vivante et instructive. « Autour de cette œuvre monumentale, il y a eu des conflits monumentaux » ou encore : « comprenne qui pourra au royaume du Danemark. Il y a quelque chose de pourri dans la République française. »
➔ Et puis bien sûr, il y a le feuilleton Spreckelsen : cet improbable architecte danois, sorti d'on ne sait où et toujours flanqué d'une épouse aussi élégante que secrète. Le lauréat du concours y gagnera la célébrité (ou presque) mais quittera le chantier, de guerre lasse, usé par les querelles et les contraintes.
Après avoir démissionné en 86 aussi discrètement qu'il était arrivé en 83, il finira même par y laisser la vie : la maladie le rattrapera en 87 avant que son "Cube" magique soit inauguré. 
L'ironique Laurence Cossé nous dit que « les grands danois, dits aussi dogues allemands, sont souvent braques ». 
Spreck, le rêveur sublime, « n’avait en tête que sa superbe épure, et la certitude qu’on allait l’abîmer. Il ne voulait céder sur rien. Pour finir, il a refusé l’obstacle. La construction, c’est une épreuve. Il l’a refusée. » 
De là à imaginer que le décès de l'architecte est peut-être celui de la légende qui veut qu' « on ne peut pas construire un monument si un être humain n’est pas sacrifié. Sinon, le monument s’écroule, et s’écroule toutes les fois qu’on essaie de le remonter. Pour conjurer cette malédiction, il faut emmurer quelqu’un de vivant dans les fondations. »
Quant à son Arche si élégante, « Johan Otto von Spreckelsen ne l’a jamais observé[e]. Parmi tous les marcheurs qui avancent vers l’Arche, parmi les passants qui s’arrêtent à sa vue, puisse l’un ou l’autre, un instant, avoir une pensée pour celui qui n’aura pas vu la Forme très pure dont il avait eu la vision. »

Pour celles et ceux qui aiment les bâtisseurs.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio.
Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.
Ma chronique dans les revues Benzine et ActuaLitté.  

samedi 30 août 2025

Hiver à Sokcho (Élisa Shua Dusapin)


[...] Sokcho, une destination balnéaire.

En plein hiver dans une station balnéaire de Corée (du Sud) la brève rencontre d'un dessinateur français et d'une jeune coréenne. Ambiance douce et zen pour ce très court récit d'une amourette qui n'a pas eu lieu.

❤️❤️🤍🤍🤍

L'auteure, le livre (144 pages, 2016) :

Voilà une lecture pour le moins "internationale" : Élisa Shua Dusapin est né en 1992 d'un père français et d'une mère coréenne. Elle même partage sa vie entre la Suisse et la France !
En 2016, elle publie son premier roman, un succès, Hiver à Sokcho, récompensé par le prix Régine Deforges à Limoges en 2017 et qui a été joliment adapté au cinéma en 2024 par Koya Kamura, un réalisateur ... franco-japonais !
Film et livre sont au programme du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025, ce qui motive cette année notre lecture tardive.

Le pitch et les personnages :

Un français Yan Kerrand, un normand, débarque en plein hiver dans un hôtel pas trop glamour de Sokcho, petite ville provinciale sur la côte nord-est de la Corée du Sud, tout près de la frontière avec celle du Nord. « Sokcho, une destination balnéaire. Qu’il soit prévenu, il n’y avait pas grand-chose à faire en hiver. Les clients étaient rares à cette période. » 
Kerrand est un bédéiste, un dessinateur, venu chercher inspiration et décors exotiques pour de futurs albums. Il trouve que Sokcho ressemble au « monde Playmobil » et voudra visiter les montagnes du Seoraksan et la DMZ (c'est tout de même la frontière la plus infranchissable de la planète et le plus ancien "mur" de notre époque éclairée).
La réceptionniste de l'hôtel est elle-même métissée (de père français) et son visage fait se retourner ses compatriotes sur son passage. Sa mère travaille comme poissonnière au port et voudrait voir sa fille de 25 ans déjà mariée. Maman sait préparer le fugu, ce fameux poisson aux viscères toxiques, « seule poissonnière de la ville à posséder la licence qui lui permettait d’en cuisiner, ma mère en préparait chaque fois qu’elle voulait briller ».

♥ On aime :

➔ Voilà un court récit, celui d'un arrêt sur image dans cette station balnéaire déserte. Tout est comme suspendu ici : la ville de mer entre deux saisons, le français entre deux avions ou deux albums, la coréenne entre deux amours. 
Une ambiance douce, rêveuse, zen, qui nous évoque les BD japonaises de Jiro Taniguchi ou Frédéric Boilet ou même peut-être le récent Jour de ressac de Maylis de Kerangal au Havre.
L'ambiance qui convient à cette très petite chronique d'une amourette qui n'a pas eu lieu.
Une carte postale, la photo d'une promenade sur une plage battue par les vents et la mer d'hiver.
➔ Une petite écriture sèche et factuelle (c'est elle qui raconte) qui laisse au lecteur tout le soin (et le plaisir) d'imaginer les sentiments au-delà des gestes.
Avec tout un tas de petites infos sur la vie coréenne, les bains, la chirurgie esthétique (« la chirurgie t’aiderait peut-être à trouver un meilleur emploi »), le froid de l'hiver, et bien entendu la cuisine, ...
En prime, quelques jolies pages sur le dessin puisque le héros est bédéiste.

Pour celles et ceux qui aiment la Corée.
D’autres avis sur Bibliosurf et Babelio, Benzine et ActuaLitté.
Livre lu dans le cadre du Festival de Vernoux Roman et Cinéma 2025.

mardi 14 novembre 2023

Les apparences (Gillian Flynn)


[...] Que dit le mari à ce stade du film ?

    L'auteure, le livre (608 pages, 2012) :

L'américaine Gillian Flynn nous était inconnue jusqu'ici, éclipsée par l'adaptation ciné d'un de ses romans : Les apparences donnera en effet Gone Girl à l'écran, un film qu'on a revu récemment et qui se laisse revoir sans déplaisir. 
Du coup, on a joué la curiosité pour le bouquin originel, réédité ici par Sonatine avec quelques passages inédits.
Gone girl c'était le titre du bouquin en VO mais la VF est, pour une fois, plutôt bien vue.

      L'intrigue :

Depuis le film de David Fincher, tout le monde connait le scénario : l'histoire du couple idéal formé par Nick (Ben Affleck) et Amy (Rosamund Pike). Tout le monde sait donc que ce couple n'a d'idéal que Les apparences, celles de Barbie et Ken, et que la belle façade de l'american way of life cache de nombreuses fissures : déroute financière, chômage, désœuvrement, couple en perdition, ...
[...] C’était la fin de ma carrière, la fin de la sienne, la fin de mon père, la fin de maman. La fin de notre mariage.
Un beau jour Ken (ou Nick) se réveille alors que sa Barbie (ou Amy) a disparu ... fuite, rapt ou pire ?
[...] Leur monde apparemment si parfait s’est écroulé lorsque Amy Elliott Dunne a disparu, le jour de leur cinquième anniversaire de mariage.
Évidement le mari est assez vite soupçonné d'autant qu'il n'est pas très à l'aise avec l'autorité policière et qu'il accumule erreurs maladroites et mensonges stupides.
[...] J’ai fouillé dans ma mémoire : que dit le mari à ce stade du film ? Ça dépend s’il est coupable ou innocent. 
[...] – Je crois qu’au lieu de paniquer, je me suis focalisé sur la colère que j’ai contre elle. Parce que ça n’allait pas du tout entre nous quand c’est arrivé.
[...] La police n’allait pas retrouver Amy, à supposer que quelqu’un désire qu’on la retrouve. Ça, au moins, c’était clair désormais. [...] Si elle était vivante, quelqu’un allait devoir la rendre. Si elle était morte, la nature allait devoir la restituer.

    On aime :

❤️ La prose de Gillian Flynn est simple et sans surprise, tout à fait au diapason de ce genre de romance, mais on aime beaucoup l'astuce d'un excellent scénario qui ne laisse jamais le lecteur seul avec les faits et qui évite soigneusement de nous décrire directement la vie du couple : nous n'avons droit qu'au journal intime de Amy et aux pensées en voix intérieure (comme dans le film) de Nick, alternativement à chaque chapitre. 
Bref, "les apparences" de la vie du couple racontée par Amy ou bien vue à travers les yeux de Nick. 
Donc ces deux-là ne nous disent que ce qu'ils veulent bien nous dire, nous cachent tout ce qui les dérange et sans doute nous travestissent ce qui les arrange, aussi bien l'un que l'autre. Les mots "vérité" et "réalité" ne font pas partie du vocabulaire de Gillian Flynn qui balade son lecteur de droite et de gauche. Qui est vraiment Nick, qui était réellement Amy ? Quel était ce couple qu'on ne voit finalement jamais face à face ?
[...] J’espère que vous avez aimé l’Amy du Journal.
C'est toute l'originalité de ces doubles et faux points de vue, une astuce qui fonctionne encore, alors que l'on connait déjà le mot de la fin depuis le film, voire qui se développe avec encore plus de puissance dans le rythme lent de la lecture qui n'est pas celui du cinéma.
[...] Amy était intelligente, cinglante, sarcastique. Amy savait me mettre en rogne, elle savait imposer son point de vue d’une pique bien sentie.
[...] Je suis devenue quelque chose de bien étrange. Je suis devenue une épouse.
[...] Les gens aiment bien s’imaginer qu’ils connaissent les autres : les parents veulent croire qu’ils connaissent leurs enfants. Les femmes veulent croire qu’elles connaissent leurs maris.
[...] Pas d’impatience, nous éclaircirons tout ça : ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas, et ce qui pourrait aussi bien être vrai que faux.
❤️ On aime la peinture féroce (vraiment féroce) de la vie de Nick et Amy : l'auteure prend un malin plaisir à disséquer de son scalpel acéré, le fonctionnement d'un couple ordinaire où chacun pourra certainement se retrouver à un moment ou un autre. Tout cela nous met peu à peu mal à l'aise surtout qu'à mi-parcours, les masques tombent ... 
[...] C’est comme ça que la haine a commencé à s’installer.
[...] Il y a quelque chose qui cloche. Je ne sais pas ce que c’est, mais il y a quelque chose qui cloche affreusement.
❤️ On aime la description détaillée de la vie des américains moyens (enfin, des anglo-saxons blancs bien propres sur eux).
Au passage, même si cela n'a rien à voir avec l'histoire !, le lecteur français pourra s'effarer devant l'image d'un désert culinaire absolument effrayant !

Pour celles et ceux qui aiment les histoires de couple.
D’autres avis sur Babelio.
Un livre lu  grâce à Netgalley et aux éditions Sonatine.

mardi 15 novembre 2022

La planète des singes (Pierre Boulle)

[...] Un animal, un peu plus intelligent que les autres.

Habituellement on alimente plutôt qu'on ne vide les fameuses "boîtes à lire" qui poussent désormais un peu partout. Mais cette fois le hasard fit bien les choses en poussant dans nos mains un bien vieux bouquin (paru initialement en 1963) et une célèbre histoire : La planète des singes de Pierre Boulle (auteur d'un autre roman qui fera lui aussi une longue carrière au cinéma : Le pont de la rivière Kwaï).
Cette redécouverte s'avère une très bonne surprise : le récit de Pierre Boulle est finalement assez loin de ce qu'en ont tiré les cinéastes qui se sont succédés à la caméra.
La prose est un peu démodée (on écrivait encore au passé simple !) et elle accentue le dépaysement puisque derrière l'étiquette "SF" très convenue se cache plutôt un conte philosophique, façon Gulliver débarquant à Lilliput : Pierre Boulle est plus proche d'un Swift ou d'un Voltaire que d'un Asimov ou d'un Barjavel.
L'histoire est évidemment connue : quelques terriens débarquent sur une lointaine planète où les singes (cultivés, vêtus, ingénieux, dotés d'outils et de langage ...) dominent et chassent les "hommes" qui eux, vivent nus et sans intelligence et qui grognent plutôt qu'ils ne parlent. Le monde à l'envers bien sûr.
Et c'est là tout le propos de Pierre Boulle qui retourne habilement la situation : pour notre terrien débarqué sur cette planète simiesque, comment prouver son "intelligence", son "âme" ?
Le héros connait son Pavlov par cœur et maîtrise parfaitement l'éthologie mais comment faire la démonstration de son "humanité" sans passer pour un singe savant, pardon : un homme savant ?
[...] Elle sortit un morceau de sucre de sa poche et me le tendit. J'étais désespéré. Elle aussi me considérait donc comme un animal, un peu plus intelligent que les autres, peut-être. Je secouai la tête d'un air rageur.
❤️ Une habile façon de venir questionner ce qui fait le propre de l'homme (et le rire ne suffit pas, sachez-le). 
Avec les fameuses boucles temporelles qui clôturent le roman, Pierre Boulle qui revenait d'Indochine à l'époque, pousse même le bouchon encore plus loin : cette humanité si difficilement acquise, si chèrement défendue, est-il possible de la "perdre" un jour ?
[...] Vous voyez bien que l'esprit peut se perdre, comme il peut s'acquérir », murmure quelqu'un derrière moi.

Pour celles et ceux qui aiment la philo.
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lundi 23 mai 2022

La disparition d'Adèle Bedeau (Graeme Macrae Burnet)

[...] Il était tard et les rues de Saint-Louis étaient désertes.

L'écossais Graeme Macrae Burnet a décidé de berner son lecteur dès ... la préface !
Une fausse vraie préface qui présente l'auteur sous un faux jour, qui éclaire son roman sous un angle mystérieux et qui convoque Chabrol pour adapter l'intrigue au cinéma dans un film qui n'a jamais vu le jour ! 
Une fois savourée cette habile mise en bouche, La disparition d'Adèle Bedeau nous invite ensuite à Saint-Louis, petit village d'Alsace, au cœur de la France profonde.
Dans une petite ville ordinaire qui bat au rythme régulier des parties de cartes monotones du café de La Cloche.
[...] Le terme qui vient le plus souvent à l’esprit de ceux qui traversent la ville, à supposer qu’ils y accordent la moindre pensée, est « quelconque ». Saint-Louis est une ville quelconque.
Manfred Baumann est l'un des piliers de ce bar, un vieux garçon timide et renfermé qui pense beaucoup mais parle peu. Un taiseux asocial, mal à l'aise avec les autres en général et les femmes en particulier.
[...] Il pouvait à peine adresser un mot à une représentante du sexe opposé sans rougir jusqu’à la racine des cheveux. Alors il préférait tout bonnement éviter les filles. Pourtant, elles occupaient la plupart de ses pensées éveillées.
Le lecteur assidu du rayon polars aura déjà reconnu là, le profil type du coupable parfait.
Lorsque la serveuse du café disparait, un autre personnage rejoint la scène : Georges Gorski dans le rôle du flic.
[...] J’enquête sur la disparition d’Adèle Bedeau, déclara Gorski. 
– La disparition ? » répéta Manfred. Il était content de la façon dont il avait prononcé cette phrase ; comme s’il était sincèrement surpris.
Mais les choses ne sont évidemment pas aussi simples et c'est une véritable partie d'échecs qui commence entre un roi de la dissimulation silencieuse, un brin parano, et un flic aussi tenace que Colombo et fin psychologue que Maigret.
[...] Gorski avait l’habitude qu’on lui mente. Les gens mentaient à longueur de temps et, même quand on leur démontrait que leurs mensonges n’étaient pas crédibles, ils n’en démordaient pas. Gorski comprenait très bien ce mécanisme.
[...] Ce qui l’intéressait n’était pas tant le fait que quelqu’un mente que la façon dont il le faisait.
Très très loin des thrillers survoltés, le bouquin avance lentement, au rythme nonchalant de la petite vie ordinaire de province, mais les longues descriptions minutieuses filent en douceur sans en avoir l'air tant l'écriture de Graeme Macrae Burnet est fluide et agréable. Un régal littéraire qui change des auteurs habituels.

[...] Le restaurant de la Cloche était un des seuls endroits où Manfred se sentait à l’aise. Sa routine était si bien établie qu’il n’avait pas l’impression, contrairement à ailleurs, de devoir se conduire avec naturel. Les gens lui prêtaient généralement peu d’attention.
[...] Manfred avait lu des intrigues de ce genre dans de nombreux romans.
[...] Manfred s’était habitué à la sensation d’être surveillé en permanence. Celle-ci était plus forte que jamais.

Avec un final mi-figue mi-raisin tout à fait dans l'esprit et l'ambiance du bouquin.

Pour celles et ceux qui aiment les ambiances à la Simenon.
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