jeudi 27 mars 2014

Wakolda (Lucia Puenzo)

Quand on n’a plus l’âge de jouer à la poupée.

On se souvient encore avec acuité des images terribles du Médecin de famille, un de nos coups de cœur de la fin de l’année dernière.
Lorsqu’on avait découvert à l’époque, que le film argentin avait été adapté d’un roman par son auteure elle-même, Lucìa Puenzo, on s’était promis de découvrir le bouquin.
Même si l’on sait d’avance que dans ce sens là (film → livre) c’est jamais l’idéal, puisque les images du grand écran viennent un peu écraser celles qui pourraient être suggérées au fil des pages. Mais, tant pis, une auteure qui adapte elle-même son propre roman à l’écran (et avec brio), ça valait forcément le détour.
Malgré cela, pas de déception à la lecture de Wakolda (le nom mapuche de la poupée de Lilith,  l’héroïne du film) où l’on retrouve avec précision l’atmosphère empoisonnée et étouffante qui faisait tout le charme vénéneux et létal du film.
En 1960, le médecin qui débarque au fin fond de la Patagonie dans la famille de Lilith(1), c’est Josef Mengele le sinistre tortionnaire nazi qui fuit en Argentine les agents du Mossad qui le recherchent activement : il dispose de quelques mois de répit en attendant que ses poursuivants règlent d’abord le cas d’Eichmann.

[…] Il avait consacré sa vie à libérer le monde des rats, et maintenant – fuyant comme un lâche, rejeté en marge de la société –, il commençait à en être un.

Née avant terme, la petite Lilith est depuis toujours affligée d’un déficit de croissance.
Une presque jeune femme dans un corps de poupée, voilà de quoi raviver les démons qui habitent le bon docteur qui se servira d’elle pour (entre autres …) tester ses hormones de croissance et qui va même se passionner pour toute la famille : le père fabrique des poupées, la mère est enceinte de jumeaux (chic, deux cobayes !), ils habitent une demeure digne de Shining et leurs voisins tiennent une clinique privée de chirurgie esthétique pour anciens nazis en cavale, … le décor est planté et tous finiront par tomber sous le charme envoûtant et diabolique de l’élégant et raffiné docteur. Allant même si besoin jusqu’à se persuader qu’ils ignorent qui il est réellement.

[…] Elle ouvrit le cahier et découvrit des pages et des pages de notes, de chiffres, de listes, de dessins. Les feuilles étaient couvertes d’illustrations : bébés et enfants avec des flèches qui sortaient de leurs yeux, de leurs têtes, de leurs membres et de leurs organes. Sur une page, deux corps étaient unis par le dos. Arrivée à la fin, Lilith se figea : en premier, elle reconnut sa mère, nue, enceinte. Ce n’était pas un dessin d’artiste, mais il était assez ressemblant pour ne laisser aucune place au doute. Autour d’Eva, une série de chiffres : mensurations, kilos estimés, mois de gestation. Homo arabicus, lut-elle. Son père figurait sur la page suivante, à côté de ses frères, également entourés de chiffres et de mensurations. Elle lut : Homo siriacus. Elle apparaissait en dernier.

Le bouquin consacre une grande place à la folie rationnelle de Mengele qui rêve de pouvoir modeler les corps comme on peut le faire des poupées, qui rêve d’atteindre la perfection (aryenne cela va de soi).

[…] Il posa les deux poupées sur la banquette arrière de sa voiture et resta un moment à les regarder… Elles étaient encore loin d’être comme il le désirait, mais le défi lui redonnait une vitalité qu’il croyait perdue. Il remplacerait la perruque en lin par d’authentiques cheveux humains qui seraient insérés dans la cire, à la main, avec une aiguille. Il voulait de vrais cils, des yeux en verre mobiles, des doigts et un cou articulés, des habits faits sur mesure. Il démarra, fasciné par la possibilité de réaliser bientôt deux poupées identiques, parfaites dans leurs proportions, blondes, aux yeux bleus. Si cela avait été aussi facile avec les créatures vivantes…, pensa-t-il. Le trouble l’empêcha de terminer sa phrase.

On se demande où la jeune et jolie Lucìa Puenzo va pêcher ses horribles histoires mais l’on a appris depuis le Médecin de famille, qu’elle est fascinée par la transformation des corps et des genres(2).
L’adolescente Lilith qui se fait la complice de Mengele pour transformer son corps (pour enfin grandir et ne plus être l’objet de moqueries) permet d’explorer de sombres recoins de notre humanité.

[…] L’amour est un acte qui ne peut être réalisé sans complice, lui avait-il dit lorsqu’ils s’étaient rendus au bunker patagonique du Führer. Elle ne comprit la phrase que des années plus tard. Et ne l’oublia jamais non plus. Un jour, la certitude d’avoir été sa complice la torturerait bien plus que tous ses autres secrets.

Peut-être est-ce dû au sens de la lecture (cinéma → livre) qui laisse rarement toute sa place à la chose écrite, mais on a trouvé le film de l’auteure plus abouti, plus construit, un peu moins focalisé sur le seul ‘couple’ Mengele/Lilith et qui offrait d’autres pistes de lecture, d’autres histoires entrecroisées.
On ne saurait trop vous conseiller de lire ce livre et surtout de voir le film qui est sorti en DVD.

(1) - quel prénom ! plus ou moins fille du diable, première femme d’Adam (avant Eve), la nymphette mythique incarnera le démon féminin jusqu’à la Lolita de Nabokov
(2) - autre roman, autre film (également réalisé par elle-même), XXY (qu’on n’a pas lu ni vu) évoque une adolescente hermaphrodite


D’autres avis sur Babelio. Sandrine en parle.

mercredi 26 mars 2014

Poisson (Anton Valens)

Le rat-des-villes et les loups-de-mer.

Encore une histoire de pêcheurs, remontée on ne sait plus trop comment, dans nos filets.
Une histoire de pêcheurs comme celle de ces danois qu'on avait quitté à regret après le Marin américain de Karsten Lund.
Quittons le Danemark mais ne changeons pas vraiment de mer : traversons la baie d’Heligoland pour croiser le bateau du hollandais Anton Valens et voici encore du Poisson.
Encore une histoire de pêche donc mais qui se place cette fois dans un registre bien différent, à la limite du récit d'initiation puisqu'il est question ici d'un artiste un peu désœuvré, fraîchement sorti des beaux-arts, qui embarque avec son copain Fred, presque par hasard, pour une campagne de pêche sur un chalutier qui répond au doux nom de DH731.
Pour autant, Anton Valens ne donne pas du tout dans la mythologie du retour à la nature idéalisé.

[...] Tout indiquait que le poisson n’avait plus de secrets pour lui. Je ne pouvais en dire autant. Quand j'étais gosse, il m'était arrivé de manger une anguille que j'avais moi-même pêchée et tuée, et j'étais allé une fois en Angleterre par ferry-boat. Mon expérience s'arrêtait là.
[…] D'après Fred c'était tout aussi beau quand il pleuvait. "Tout est gris, disait-il, à perte de vue, la mer, le ciel, partout du gris".

Non, c'est tout simplement une histoire banale, celle d'un artiste des villes embarqué sur un bateau de pêche avec trois ou quatre loups de mer ronchons, durs à l'ouvrage, taiseux et pas commodes. C'est le regard d'un citadin sur le métier de ces inconnus que sont les gens de mer.

[…] “Ton espèce, les gens de la ville, vous pensez trop.”

Sans être vraiment bouleversante, l’écriture est légère et fluide et tout cela est empreint d'une ironie douce-amère, d'un second degré pince-sans-rire plutôt bien vu : on sourit souvent aux mésaventures du rat-des-villes embarqué avec les loups-de-mer, car on s’en doute, il y a loin de la peinture à l'huile à l'étripage des poiscailles.

[…] Se raser, prendre une douche, se laver les dents, se donner un coup de peigne ou encore enfiler un slip propre, ces activités étaient passées à l’as. La gymnastique matinale, les exercices respiratoires ou une petite séance de taï-chi sur le pont au soleil du matin, il n’en était absolument pas question. D’après ce que j’avais vu jusqu’alors, je me formais l’image suivante : le lundi matin de bonne heure on montait à bord et on pénétrait dans un tunnel de viscères, de gazole, de vacarme, de paupiettes de porc, de puanteur et de violence, qui débouchait sur le vendredi soir. […]
Le week-end, une ou deux parties de jambes en l’air avec bobonne, une petite promenade avec le chien, et ça repartait pour un tour, toute l’année, année après année.

Au fil des jours et des nuits rythmés par les remontées de chalut, on y apprend, comme le héros malgré lui, beaucoup de choses sur les pêcheurs et la pêche, la pêche aux poissons plats : raies, soles, limandes, turbots, ...
On y découvre par exemple que ces poissons plats (réputés pour leurs deux yeux du même côté, n’est-ce pas) ont servi d'argument aux créationnistes :

[...] En deux mots, les anti-darwinistes soutenaient que les poissons plats prouvaient l'existence de Dieu.

Et oui, on savait déjà que manger du poisson rend intelligent, mais alors là ...
Bonne pêche donc.


Pour celles et ceux qui aiment le poisson.
D'autres avis sur Babelio. Annabelle en cause.

dimanche 23 mars 2014

La marche en forêt (Catherine Leroux)


Portraits de femmes en famille.

Premier roman d'une québécoise (Catherine Leroux), voici La marche en forêt.
Ça démarre de façon plutôt déconcertante, déroutante, voire dérangeante : l'auteure nous balade d'un personnage à l'autre, quelques paragraphes sur l'un, et sans transition on change d'époque, de lieu, de gens et voici quelques pages sur une tel ou telle autre. Toutes et tous semblent rattachés par des liens familiaux : oncles, cousines, enfants et grands-parents, pièces rapportées, ...

[…] Chacun d’entre eux est relié aux autres par un rayon de lumière. Il s’agit d’un large cylindre, un tube jaune et brillant qui forme un réseau complexe entre les membres de sa famille. Baissant les yeux, elle découvre dans son propre ventre plus de rayons qu’elle ne peut en compter.

Un petit arbre généalogique figure en début d'ouvrage que les plus timorés comme BMR prendront soin d'imprimer comme point de repère dans la forêt généalogique de la famille Brûlé (un grigri superstitieux bien vain, un fil d'ariane talismanique très ténu, puisque tout le monde ne figure pas sur le schéma faussement rassurant !).
D'une page à l'autre, sans même changer de chapitre, sans indication d'époque ni repère temporel, Catherine Leroux nous fait sauter trois ou quatre générations de haut en bas de l'arbre, nous fait passer trois ou quatre cousinages de droite à gauche dans les branches. Déconcertant.
Mais on s'accroche car on sent bien que la prose est vraiment digne d'intérêt.
Et puis peu à peu, au fil des pages, on laisse tomber l'organigramme des Brûlés, on retrouve de loin en loin les mêmes figures qui deviennent plus familières, on se laisse bercer par le rythme erratique de cette saga familiale pas comme les autres, ...
Grâce à cette discontinuité, Catherine Leroux s'est affranchie et libérée de toute structure linéaire du récit, de toute intrigue, de tout ‘sens’ : elle peut alors ciseler chacune des petites scènes comme un bijou précieux, avec art, précision et poésie, une pièce unique taillée avec soin et insérée avec goût dans le collier foutraque de la famille Brûlé.
Écoutez donc la musique de l’une de ces perles :

[…] C’est un manteau d’hiver rouge qui a d’abord appartenu à un garçon si dodu que le vêtement est devenu trop étroit avant d’être trop court. Quelques années plus tard, sa sœur cadette l’a porté avec un tel enthousiasme que, lorsque venait avril, il fallait se battre pour qu’elle consente à le remiser dans la malle pleine de boules à mites. Quand elle a été trop grande, le manteau a été passé à un cousin qui ne pensait qu’à une chose : creuser des tunnels dans la neige. La couleur du tissu permettait heureusement de le repérer dans son dédale de souterrains. La fille d’une belle-sœur particulièrement nerveuse hérita ensuite du vêtement. Le cœur de sa mère s’arrêtait chaque fois qu’elle posait les yeux sur le petit corps rouge sang gisant immobile dans la neige, alors que l’enfant cherchait simplement à calculer combien de temps il faut pour être enterrée durant une tempête. Le manteau fut rapidement refilé à une cousine germaine, qui à son tour le passa à son frère, puis à sa demi-sœur. Des générations d’enfants, et des décennies d’hivers n’ont pas eu raison du manteau. Il ne s’use pas, sa couleur reste toujours aussi vive. Les poches sont pleines d’une mousse floconneuse comme si l’hiver y avait élu domicile en permanence. L’étoffe crisse au moindre mouvement. Et si on y touche, même en plein été, on est surpris. Le tissu est glacé.

Et puis on comprend peu à peu ce que l'auteure nous propose : nous sommes avec elle au grenier, on pioche dans le carton des vieilles photos jaunies et mal rangées, on feuillette d'anciennes lettres cornées et mal triées.

[…] C’est une boîte à chaussures où l’on garde les lettres. Invariablement, cette boîte côtoie des objets complètement incongrus. Parfois, ce sont des vêtements démodés, parfois du papier d’emballage de Noël, des jouets que l’on garde pour d’éventuels petits-enfants durant des années. La plupart du temps, on ne revisite pas cette correspondance discontinue, ces calligraphies familières et floues, ces bonnes nouvelles et ces vœux datés. Si on s’y risque, c’est soit pour constater l’insignifiance des souvenirs archivés par rapport à ceux qui vivent en nous, soit pour s’étonner de moments, d’années, de périodes entières tombées dans l’oubli comme des arbres abattus dans notre mémoire, amis partis à la dérive, expressions disparues de notre parler, paroles dissoutes sur notre langue…

Le mariage de l'une, la maladie de l'autre, la rancune des uns, les jalousies d'une autre, le bonheur des uns, les soucis d'un autre, les naissances et les morts.

[…] Se résoudre à la mort, à se séparer d’une vie qui semblait à peine commencer… Faire des bilans, se rendre compte qu’on a appris si peu, qu’on n’a pas tiré de grande leçon ni de conclusion précise sur l’existence terrestre. Penser à tout ce qu’on a raté ou négligé. Aux souhaits jamais exaucés, aux promesses rompues, aux projets et aux amitiés abandonnés sans raison, aux chicanes jamais résolues.
Puis, quand la douleur commence vraiment à gagner du terrain, ces murmures intérieurs se taisent. Le temps est venu de se concentrer sur ce qui reste.

Comme dans toutes les familles (et celle-ci est nombreuse, colonisation oblige) il y a des anges et des perles. Des niaiseux, des épais et des fatigants aussi(1). Pire encore.
Des secrets de polichinelle, des secrets qu'on va découvrir au fil des pages, des secrets dont on ne saura rien.
Et puis bien sûr, dès les premières pages on a été accroché et intrigué par l’étonnante ‘figure’ ancestrale d'Alma. L'indienne, la chasseresse qui, chaque hiver, abandonne ses marmots et quitte son mari pour marcher dans la forêt et courser le gibier dans la neige, c'est plus fort qu'elle. Une maîtresse femme, c'est rien de le dire.
Plus tard, elle se fera exploseuse de dynamite le long des rails du futur chemin de fer, au fil des routes de l'ouest, n'hésitant guère avant d’embrocher le premier qui la serre d'un peu trop près.
Ce n'est pas Calamity Jane mais plutôt The Blowout Kid comme on surnomme alors la détonante Alma.

[…] On la regarde avec méfiance ; elle sait que certains la surnomment « la sorcière ». La plupart l’appellent l’Indienne. Elle répond à ce nom sans rechigner. Elle préfère cela à ce qu’on utilise son prénom, qui appartient à une intimité à laquelle elle a renoncé. Pour ces hommes durs, fatigués, grossiers, tristes, elle est l’Indienne, la cook, la bizarre qui parle trois langues et qui a toujours le nez fourré partout. Car la curiosité d’Alma s’est enflammée sur le chantier. Autant les tâches de la ferme l’ennuyaient, autant le travail sur le chemin de fer la passionne, et elle s’efforce d’en comprendre tous les aspects. Sur le terrain, elle suit les arpenteurs-géomètres qui déterminent le tracé des rails.

Ses aventures du siècle avant-dernier, jusqu'à la Guerre de Sécession, ponctuent le récit et comme son nom (symbolique pourtant !) ne figure pas en haut de l'arbre généalogique, on a hâte de découvrir ce qui peut bien rattacher aux autres Brûlés ce personnage mythique haut en couleurs !
Il faudra attendre les toutes dernières pages et la fin du roman (une fin impressionnante et mémorable) pour raccrocher ce dernier fil lumineux à la pelote tissée par Catherine Leroux.

(1) - la prose de Dame Leroux égrène son chapelet de perles tirées du parler québécois, gentiment traduites en français de France - juste de quoi épicer un peu la lecture !


Pour celles et ceux qui aiment les familles.
D'autres avis sur Babelio. Emmanuelle en parle très bien.

vendredi 21 mars 2014

L’île des hommes déchus (Guillaume Audru)


Polar en l’île (1/3)

Premier volet d’une toute petite série de polars en îles.
Grâce au blog 813 qui aura fourni un peu de matière pour l’anniversaire de MAM (non, on ne dira pas le combientième).
Deux petites histoires d’îles et deux petits polars franco-français.
Celui-ci est de Guillaume Audru, un écrivain poitevin qui tient blog également : Territoires polars.
Son île, G. Audru est allé la pêcher en Écosse, dans le détroit qui sépare la grande île de l’archipel des Orcades, tout au nord : c’est Stroma.
Et son bouquin commence vite et bien : en quelques pages, il nous met en place tous les personnages (il y en a peu) de la petite île (elle est pas grande).
Quelques coups de pinceaux, brossés rapidement et presque rageusement. L’île n’est pas tendre et les îliens non plus.

[…] Il existe encore quelques idiots pour visiter en voiture une île de trois kilomètres sur à peine deux.

Peu d’activités évidemment, à part le seul et unique pub : une pêcherie, évidemment, une distillerie, bien sûr, et un atelier de lainages. Les rivalités sont anciennes et elles ont de profondes racines, elles résistent au vent et à la mer.
Dès les toutes premières pages, l’auteur a même la sagesse de nous épargner un folklore celtique trop pesant, histoire de nous mettre en confiance et de gagner notre complicité pour la suite :

[…] Ses odeurs tourbées, son phare qu’on distingue des kilomètres à la ronde. Sa conserverie de poisson, ses pulls pure laine de mouton. J’arrête là le guide touristique. Je sens venir la nausée.

Après plusieurs années d’exil sur la grande île à Inverness(1), Eddie revient sur Stroma, tel le fils prodigue. Après avoir été flic, le voici qui va reprendre la boutique de la famille. Dès son arrivée ‘à la maison’, on devine bien vite le contentieux avec le Vieux, le père. Ces deux-là n’ont pas encore réglé leurs comptes, ni entre eux ni peut-être même avec d’autres.
Mais les choses s’accélèrent encore avec la découverte d’un squelette sur un petit chantier. On songe évidemment à L’homme du lac de l’islandais Indridason et les ambiances sont assez proches.
Et notre aimable poitevin n’a pas vraiment à rougir de cette comparaison : son premier livre est plutôt bien écrit. Les chapitres alternent les points de vue : le fils Eddie, bien sûr, mais aussi son père, Le Vieux et bientôt la flic du coin, Moira qui est évidemment une ancienne amourette d’Eddie.
Le huis-clos est ouvert à tous les vents mais l’atmosphère insulaire est étouffante, alourdie de secrets et de non-dits. Et c’est pas le vieux squelette remonté à la surface qui va dire le contraire.
On regrette juste encore quelques maladresses (de premier roman) dans les dialogues qui semblent parfois un peu décalés en regard de la violence des sentiments exposés.
Un auteur à faire connaître avec cette lecture bien agréable.

Polar en l’île n° 2 : Terminus Belz
Polar en l’île n° 3 : L’île des chasseurs d’oiseaux

(1) - drôle d’image que de revenir d’exil d’Inverness à Stroma : vu de notre fenêtre continentale, tout cela est perdu tout là-bas là-haut, tout cela est exil !

Pour celles et ceux qui aiment les îles.
D’autres avis sur Babelio. Action-suspense, Black-novel, en parlent aussi et saluent ce premier roman.

mercredi 19 mars 2014

BD : Ma révérence


Crime et châtiment, version BD.

On s’était promis de redonner une belle place à la BD en 2014 …
Alors remercions Hannibal de nous avoir mis sur la trace des braqueurs Vincent et Gaby, deux losers de banlieue, mis en scène et en images par Wilfrid Lupano (scénario) et Rodguen (dessin(1)) dans l'album : Ma révérence.
Dans une BD on est souvent tiré et attiré par le dessin ou par le scénario. Ici c'est clairement le texte qui sert de locomotive : un texte percutant et enlevé, très dynamique, relevé par une voix off qui ponctue le récit(2), de sacrés personnages, une véritable petite nouvelle (la BD fait quand même 130 pages) qu'on dévore avec avidité.
Les flash-backs et les parenthèses dynamisent tout cela sans qu'on s'y perde un instant, le temps de faire la connaissance d'une belle galerie de portraits.
Mais la qualité remarquable du texte n'enlève rien aux mérites du dessin (c'est d'ailleurs un premier coup d’œil sur les planches qui aura achevé de nous convaincre d'acheter l'album), un dessin qui brille par une mise en page tout aussi dynamique avec des cadrages et des angles de vue très cinéma.
L'ensemble (voix off, ambiance polar, dessin nerveux et moderne, importance du texte, ...) fait un peu penser à l’atmosphère de la BD Le Tueur.
Petit coup de cœur donc pour cette histoire de braquage caritatif : le loser Vincent s'acoquine avec le loser Gaby pour braquer un convoyeur loser qu'ils côtoient dans un bar de losers.

[…] Depuis maintenant un mois, je bois mon café tous les matins à la brasserie des Sports, à côté de Bernard. Il est convoyeur de fonds… Bernard, c’est mon ticket pour les tropiques. Un beau jour, j’ai pris la décision ferme et définitive de m’emparer de tout l’argent que contient son camion et de tirer ma révérence… et ce jour-là, ma vie a changé.

Mais un braquage à la Robin des Bois puisque Vincent et sa conscience élastique ont prévu de redistribuer les fonds en partie aux convoyeurs et en partie en Afrique. Enfin, l'Afrique c'est plutôt Vincent qui va emmener les fonds avec lui pour y retrouver sa doudou et vivre au soleil avec elle ... on est vraiment pas loin du hold-up humanitaire, n'est-il pas ?

[…] - Disons que je vais contribuer à transférer des capitaux régionaux vers les pays en voie de développement.
- Du bizness ? Tu vas faire du bizness ? International ?
- Pas vraiment. Je m’occupe surtout de faciliter les formalités administratives … simplifier les procédures.
- Tu fais ça tout seul ?
- Non j’ai un associé.

Bien entendu, histoire de braquage oblige, rien ne va se dérouler comme prévu.
Dans ce qui est plus un drame social qu'un polar, Lupano s'amuse à empiler les clichés pour mieux les détourner progressivement au fil de l'intrigue.
Et au passage il en profite pour délivrer quelques messages sans prétention sur le racisme, l'homophobie ou les relations nord-sud.

Quelques planches de l’album : [1] [2] [3] [4]

(1) - Rodolphe Guenoden est un picard émigré à Los Angeles où il travaille pour Dreamworks (et Kung-fu Panda entre autres !)
(2) - entre les dialogues des bulles et la voix off, le texte reste donc astucieusement dans le registre verbal pour éviter les explications trop longues qui ne rentrent pas dans le format d'une planche de BD


Pour celles et ceux qui aiment les losers.
D'autres avis sur Babelio. Hannibal nous en avait parlé.

vendredi 14 mars 2014

Sacrifices (Pierre Lemaitre)


Fin de partie.

Après l'excellent montage tordu et littéraire de Travail soigné, après le plus classique mais tout aussi tordu personnage d'Alex, voici le troisième volet des enquêtes du 'petit' commissaire Camille Verhoeven racontées par Pierre Lemaitre : Sacrifices.
Encore une histoire qui place le lecteur dans une perspective qui n'est pas la bonne, ne lui laissant voir que ce qu'il veut bien voir pour lui faire la surprise de dévoiler le trompe-l’œil au moment opportun. On sait qu'on va se faire embobiner, on est content, on est venu justement pour ça.
On retrouve le personnage du 'petit' commissaire (un mètre quarante-cinq !), une très bonne trouvaille de Pierre Lemaître, au cœur toujours dévasté par ce qui est arrivé à sa femme dans Travail Soigné.
Camille Verhoeven semble avoir enfin retrouver le goût de vivre avec une nouvelle dame, Anne.
Mais Camille porte la poisse et la pauvre Anne va se faire gravement tabasser et salement amocher au cours d'un hold-up(1), elle y gagne bleus et contusions et y perd dents et côtes. Pas jolie.
Voilà de quoi mettre en rogne le petit commissaire qui franchit trop rapidement la ligne jaune, envoie promener sa hiérarchie et s'approprie une enquête qui ne devrait pas être la sienne : les chefs peuvent bien aller se faire voir et les méchants n'ont qu'à bien se planquer.
Mais on est chez Lemaître, maintenant on connait, et l'on sent bien qu'il y a quelque chose qui cloche quelque part.
Avec une première partie un peu longuette, l'auteur nous laisse même deviner assez vite quelle est la planche branlante, là devant nous. Poussé par l'urgence (l'horloge défile) on avance sans trop de précautions, on voit bien que ça craque un peu, on sent bien qu'on va se casser la figure en même temps que le commissaire, mais on ne sait ni comment ni quand ...

[…] Camille s’est un peu calmé, il a éteint et remisé le gyrophare. Il a beaucoup d’éléments à synthétiser et il est encore bombardé par les émotions, incapable de mettre de l’ordre… Depuis deux jours, il avance sur une planche instable, un ravin de chaque côté. Et Anne vient d’en creuser un autre, juste sous ses pieds. Alors qu’il est probablement en train de jouer sa carrière, que depuis deux jours la femme qui est dans sa vie est menacée d’être tuée à trois reprises, qu’il vient de découvrir qu’elle …

Et puis patatras, on a beau s'y attendre, on n'a pas vu le piège s'enclencher et nous voilà par terre, obligé de regarder tout cela avec une autre perspective. Autant dire qu'on dévore à vive allure la seconde partie du bouquin. En espérant que ses collègues vont couvrir notre commissaire …

[…] – Moi, ce que je veux savoir, c’est pourquoi tu fais, de cette enquête, une affaire personnelle !
– Je crois que c’est l’inverse, Jean. C’est une affaire personnelle qui est devenue une enquête. En disant cela, Camille comprend qu’il vient de toucher juste.

Bon, reconnaissons quand même qu'il s'agit là de l'épisode le moins bon de la trilogie, un épisode qui n'arrive pas au niveau des deux précédents qui avaient placé la barre très haut.
On sent que Pierre Lemaitre a voulu se consacrer aux tourments de son personnage et fouiller plus loin dans les recoins de son esprit, quitte à sacrifier un peu les acolytes et collègues (on s'y était attaché ...), donner une brillante conclusion à sa trilogie et boucler la boucle, plutôt qu'à renouveler un exercice de style désormais connu.

[…] Il y passe son temps à dessiner, toujours de mémoire. Dans les piles de croquis, dans les centaines de carnets qui s’entassent dans le grand salon, on trouve les portraits de tous ceux qu’il a arrêtés, de tous les morts qu’il a vus et sur lesquels il a enquêté, des juges pour qui il a travaillé, des collègues qu’il a croisés, avec une prédilection marquée pour les témoins qu’il a interrogés, ces silhouettes arrivées et reparties, des passants traumatisés, hébétés, des spectateurs catégoriques, des femmes bousculées par les événements, des jeunes filles submergées par l’émotion, des hommes encore fébriles d’avoir frôlé la mort, ils sont quasiment tous là, deux mille croquis, trois mille peut-être, une gigantesque galerie de portraits sans équivalent : le quotidien d’un policier de la Criminelle, interprété par l’artiste qu’il n’est jamais devenu.

On pourra donc faire le sacrifice de ce bouquin, réservés aux fans de la série, qui nous servira juste à vous rappeler de ne surtout pas manquer l'un des deux épisodes précédents : Travail soigné (montage littéraire et tordu) et Alex (polar plus accessible mais tout aussi tordu).

(1) - MAM n'a pas été convaincue par ma tentative de démonstration du danger, ici pourtant évident, qu'il y a à trop fréquenter les boutiques en général et les bijouteries en particulier. Bien essayé.


Mais la partie n’est pas encore tout à fait terminée pour le petit commissaire Camille : fan des trois mousquetaires, Pierre Lemaître a laissé un quatrième épisode à sa trilogie ! Ce sera une nouvelle, publiée initialement en feuilleton numérique entre deux ‘vrais’ livres, Les grands moyens qui a été rééditée en promotion sous le titre Rosy et John.

Pour celles et ceux qui aiment foncer dans le mur.
D'autres avis sur Babelio.

mercredi 12 mars 2014

Kampuchéa (Patrick Deville)


Carnets de voyages.

Autour de notre voyage au Cambodge, on avait lu il y a peu la biographie romancée de Henri Mouhot, premier re-découvreur occidental des temples d'Angkor, élégamment racontée par Maxence Fermine dans un style qui nous évoquait celui du Patrick Deville de Peste et Choléra.
De quoi nous motiver pour relire le Kampuchéa de ce Patrick Deville dont une première lecture nous avait laissé un peu perplexe.
Cette relecture en plein périple cambodgien s'est avérée la bonne : il faut en effet une bonne connaissance de l'histoire de l'Indochine en général et du Cambodge en particulier pour apprécier ce bouquin foisonnant comme l'est la géopolitique complexe de la région.
En 2009, Patrick Deville est sur place à Phnom Penh pour 'couvrir' le procès des Khmers Rouges.
L'occasion pour lui de parcourir la région, non seulement le Cambodge mais également le Laos où mourut Henri Mouhot, et de rendre visite aux voisins encombrants que sont le Vietnam et la Thaïlande. Et l'occasion de parcourir à grandes enjambées l'histoire récente et tourmentée du pays que Pol Pot et ses Frères appelèrent pendant quelques années le Kampuchéa Démocratique.
Tout y passe : bien sûr la découverte d'Angkor par le chasseur de papillons(1), les voyages des autres pèlerins comme Pierre Loti, Graham Greene, André Malraux et d'autres encore, moins connus, le bourbier créé par les antagonismes des puissances coloniales, la lâcheté royale(2) dont surent si bien profiter ces mêmes puissances coloniales (et réciproquement), les guerres indochinoises, les invasions des voisins trop bienveillants et bien sûr les années noires des Khmers rouges.

[…] Les États-Unis ont déversé des centaines de milliers de tonnes de bombes sur un petit pays avec lequel ils n’étaient pas en guerre. Il est tombé davantage de bombes sur le Cambodge et le Laos que sur le Japon pendant toute la guerre du Pacifique. Chacune de ces bombes accélérait la victoire des Khmers rouges ici et du Pathet Lao à Vientiane.

Son portrait des Khmers rouges et de leur doctrine est d'ailleurs bigrement intéressant car réussissant à dépasser la diabolisation trop facile. L'auteur arrive à restituer toute l’ambiguïté de ces intégristes fanatiques mais purs qui surent profiter du bénéfice du doute au départ des américains et de notre trop bienveillante cécité occidentale, aveuglés que nous étions par leur charme 'rouge', on s'en souvient.
Patrick Deville, historien voyageur, excelle dans l'art de mélanger les époques et les régions, de tracer des perspectives inattendues et d'établir des rapprochements étonnants. Sautillant entre les événements, les lieux et les personnages, il esquisse des portraits souvent féroces, toujours intéressants.

[…] Le dernier roi de Luang Prabang pouvait profiter du confort de la DS noire que la France lui avait offerte, la même que celle du général de Gaulle, puis de la Cadillac blanche aux sièges de cuir rouge, la même que celle de Kennedy, que les États-Unis, par surenchère, lui avaient offerte quelques années plus tard, avant que la royauté ne fût abolie, et que le Palais royal ne devînt le Musée national, dans le garage duquel les deux automobiles finissent de rouiller côte à côte et les pneus à plat, en une allégorie de l’impérialisme vaincu.

Et pour peu que l'on dispose des connaissances de base sur la région et son histoire, son bouquin est passionnant : plus difficile et moins fluide que sa biographie d'Alexandre Yersin mais tout aussi enrichissant.
Patrick Deville fait feu de tout bois, y compris de ses propres précédents bouquins, un peu à la manière d'Emmanuel Carrère. Il adore également tirer des raccourcis géographiques ou historiques, au risque parfois de tracer des lignes droites par trop réductrices. Cela peut déranger certains mais nous on aime bien ces regards inattendus, ces perspectives originales, ces angles étonnants : l'auteur n'a pas de thèse à défendre et tout cela n'a pas d'autre prétention que de nous secouer un peu les neurones.
Ce livre est une excellente occasion de s'intéresser à ce petit pays qu'est le Kampuchéa, coincé entre la Thaïlande et le Vietnam qui l'envahirent périodiquement, un état qui semble n'avoir dû sa survie qu'aux apprentis géographes coloniaux, un royaume khmer autrefois rayonnant à qui l'on doit les temples d'Angkor, un pays pauvre et affaibli aujourd'hui, vendu aux compagnies étrangères(3) par des dirigeants corrompus : c'est désormais l'heure de la néo-colonisation pour les bienveillantes puissances amies qui s'étaient entre temps racheté une bonne conscience avec le procès des Khmers rouges.
La semaine dernière nous remontions sur diverses embarcations le Mékong écrasé de chaleur, de Saïgon vers Phnom Penh et Angkor : le soir, on se laissait bercer par la prose savante de Patrick Deville qui, quelques cinq ans plus tôt, remontait lui aussi le cours tranquille du fleuve et celui, plus tumultueux, de l'Histoire.

(1) - l’auteur démarre son Histoire du Cambodge en 1860, année de la découverte, l'année 0, l'année HM selon Deville, comme il y eut avant et après JC
(2) - Norodom Sihanouk est un animal politique stupéfiant : établi par l'administration coloniale française, il se fera plus tard porte-drapeau de l'indépendance et réussira même à survivre à Pol Pot !
(3) - on retrouve évidemment là-bas Total ou Vinci pour ne citer que des sociétés d'origine hexagonale


Pour celles et ceux qui aiment l'histoire-géo.
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lundi 10 mars 2014

Ce qui n’est pas écrit (Rafael Reig)

Mortelle randonnée.

Déception que ce livre de l'espagnol Rafael Reig :  Ce qui n'est pas écrit.On avait fait confiance aux éditions Métailié et à de bonnes critiques lues ici ou là, mais la paella hispanique n'était finalement pas à notre goût.Tout cela partait pourtant d'une bonne idée assez originale puisque l’auteur fait s'entrecroiser trois histoires dans son bouquin.
Carlos et Carmen ont divorcé il y a quelques temps et ne sont plus en bons termes.
Carmen a cependant consenti (un peu à contre cœur) à ce que son ex-mari emmène leur fils en week-end pour une rando en montagne.

[…] – Je veux te voir content, fiston. Ton bonheur est la seule chose qui compte pour moi. Il voulait juste que son fils soit heureux, ce gamin harassé et effrayé qui buvait son jus de fruit à grandes gorgées, ce garçon qui avait du mal à décoller les yeux du sol et à soutenir son regard, et qui nettoya ses lèvres avec le dos de sa main sans que son père puisse s’empêcher de dire : – Prends une serviette, je t’en prie, je te l’ai dit mille fois ! – Pardon, papa. Il voulait que Jorge redevienne à nouveau son fils. Occupe-toi bien de mon fils, c’est ce que sa mère avait dit. Elle avait raison, maintenant il était à elle : elle le lui avait enlevé. Carmen et son avocate avaient kidnappé le petit avec de fausses accusations, mais maintenant il avait une chance de le récupérer. Il demanda un troisième whisky, abasourdi par ce désastre qu’il avait fait de sa vie.

Carlos qui se pique d'être écrivain, lui a laissé un manuscrit à lire (Carmen travaille dans une maison d'édition). Et nous voici embarqués avec trois romans pour le prix d'un : l'histoire de la virée calamiteuse de Carlos et son fils, l'histoire écrite par Carlos (un polar qui pastiche les Orchidées de Miss Blandish) et l'histoire de Carmen qui lit l'histoire de Carlos.
Dès les premières pages on se doute que tout cela va très mal finir : Carlos carbure au whisky et la rando avec son fils fait immédiatement penser au roman de David Vann (une ombre qui pèse d'ailleurs lourdement sur le bouquin de Rafael Reig).
Le faux roman inclus dans le vrai ressemble fort à une lettre vengeresse de Carlos à son ex-femme et dès les premières pages, cette dernière commence à regretter d'avoir laissé son fils partir avec son père.

[…] Alors son portable sonna. Quand elle le sortit de sa poche, l’appel s’était interrompu. Un appel en absence. C’était son fils. Elle appela, mais le téléphone était “déconnecté ou hors réseau”. Elle regarda sa montre : il était huit heures vingt. Elle décida de ne pas avoir peur, de ne pas y penser et de continuer à lire.
[…] Mais pour elle, il n’était pas si facile de continuer à lire : elle en savait trop. Elle en lisait trop, plus que ce qu’il y avait dans la page : elle lisait ce qui n’était pas écrit. Peut-être que c’était ça, l’obstacle : elle cherchait quelque chose entre les lignes et ça l’empêchait de voir ce qu’elle avait sous les yeux.

Après une mise en route laborieuse on se dit soudain que, ça y'est, on tient le bon bout quand le faux polar de Carlos (écrit forcément il y a quelques temps) commence à décrire des faits qui ressemblent étrangement à ce qui se passe aujourd'hui même dans la vie de Carmen ...
Mais non, Rafael Reig ne réussit malheureusement pas à tirer tout le parti de sa bonne idée et chacune des histoires imbriquées se terminera aussi laborieusement qu'elle a commencé.
Les personnages sont à la limite de la caricature : un Carlos alcoolique et intransigeant, un fils faible et veule et une Carmen versatile et insignifiante.
Finalement, on en vient à penser avec sévérité (sans doute trop de sévérité) que le bouquin de Rafael Reig ressemble au faux polar de Carlos : pesant et glauque, maladroitement imbibé de whisky et inutilement épicé de sexe.

[…] De quoi il parle, ce roman ?
– C’est un roman noir, un enlèvement. Une bande kidnappe une fille. Il y a de la violence et du sexe vulgaire, tout est un peu désagréable. Ça ne casse pas des briques, ça peut se lire, mais guère plus.

Ce qui n'est pas écrit n'aurait peut-être pas dû l'être ...


Pour celles et ceux qui aiment les histoires tordues.
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vendredi 28 février 2014

Comme dans un rêve (Leif Gustav Willy Persson)

The biggest cold case.

On avait déjà rencontré le suédois Leif Gustav Willy Persson avec un drôle de roman mi-polar, mi-espionnage. C’était il y a deux ans presque jour pour jour avec La nuit du 28 février, bien nommé en cette saison. Ce précédent bouquin dressait le portrait d’une sorte de J. Edgard Hoover suédois à la tête de la police secrète (la DST suédoise) et déjà évoquait le célèbre politicien, Olof Palme.
Du même auteur, voici un autre pavé : Comme dans un rêve et nous sommes toujours en février, ce même 28 février 1986, jour du traumatisme suédois, cette soirée où Olof Palme est assassiné en pleine rue.
Pour être exact nous sommes en 2006 : vingt ans après. L’assassinat n’a jamais été élucidé et c’est devenu l’une des affaires criminelles les plus célèbres et un peu la honte de la police suédoise.
Leif GW Persson imagine donc qu’en 2006, le directeur de cette police ré-ouvre le dossier (l’hénaurme dossier, le plus gros dossier criminel de toute la planète) et reprend l’enquête à zéro … avec ce qui reste des témoins car beaucoup sont décédés depuis.

[…] - Je ne sais pas si tu es passé chez nous jeter un coup d’ œil, mais il y a une quantité industrielle de documents. C’est tout simplement gigantesque. Le dossier occupe l’équivalent de six bureaux dans notre couloir. […] La salle est pleine à craquer de classeurs et de cartons, du sol au plafond.
[…] D’après ce que nous en savons, mes collègues du groupe et moi-même, c’est le plus gros dossier de l’histoire mondiale de la police. Apparemment, il est plus volumineux que le dossier d’instruction sur le meurtre de Kennedy, et que l’enquête sur l’attentat du Jumbo Jet de Lockerbie, en Écosse.

Olof Palme c’est un peu le Mitterrand suédois et son assassinat mystérieux est un peu à l’Europe, ce que celui de JFK est aux US.
Que ceux qui espéraient un polar à l’américaine, urbain et trépidant, passent leur chemin. La marque de fabrique de Leif GW Persson, c’est la procédure documentée, le dossier minutieux. Autant dire qu’avec les montagnes de cartons refroidis et d’archives poussiéreuses que représente le dossier Palme, il peut s’en donner à cœur joie !
La petite équipe mobilisée par le chef de la police nous est vite sympathique et l’on se passionne pour ce travail de fourmis qui consiste à éplucher, classer, archiver, indexer, tous ces dossiers, interrogatoires, procédures, … qui dorment depuis vingt ans dans les sous-sols.
Les conditions de l'assassinat du premier ministre sont scrupuleusement et fidèlement retracées.
Bien vite le manque de rigueur et les incohérences de l’enquête initiale refont surface et c’est de nouveau l’heure des hypothèses et des remises en cause.
Le reste de l'enquête n'est évidemment que pure fiction spéculative dont le principal intérêt est de nous emmener explorer les arcanes et les coulisses des milieux politico-policiers de la Suède : la Säpo (la DGSE ou la DST de la Couronne), le marchand de canons Bofors (le Dassault suédois) ...
Mais les amateurs de scoop fracassant ou de révélation croustillante en seront pour leurs frais.
Il faut même un peu de courage pour rester accroché au copieux dossier durant ses 600 pages, d'autant qu'à plusieurs reprises (à de trop nombreuses reprises) intervient un personnage imbuvable, un flic grossier et machiste, un beauf complet (oui, même là-haut y'en a) qui nous vaut quelques pages de grossièreté complaisante, assez désagréables à parcourir : on veut bien croire que Leif Persson a des comptes à régler avec peut-être quelques anciens collègues mais quel intérêt ici ? Autant dire qu'une fois qu'on a compris que l'affreux jojo n'apportait pas grand chose à l'enquête, on traverse ces marais nauséabonds en diagonale.
Reste l'équipe d'enquête on l’a dit : quelques filles et garçons sympas (ouf !), ravis de travailler pour le grand patron qui dirige les investigations en douce et en marge de l'enquête officielle, sous prétexte de ré-indexation des archives du dossier Palme. Cela nous vaut quelques pages savoureuses.


Pour celles et ceux qui aiment l’Histoire de leurs voisins.
D’autres avis sur Babelio. Namoureux et Jean-Marc en parlent.

vendredi 21 février 2014

Juste une ombre (Karine Giebel)

Carnage au-dessus d’un nid de coucous.

Le niveau intellectuel de ce blog baisse lentement mais régulièrement, c’est désormais évident : après Avant d’aller dormir lu il y a peu, voici maintenant Juste une ombre de Karine Giebel, qu’on pourrait sous-titrer : il ne faut surtout pas s’endormir.
Encore un polar tgv écrit et lu à vive allure, peut-être encore plus vite que le précédent. On se surprend même à lire en diagonale de nombreux passages : c’est dire que ces pages ne laissent pas un souvenir impérissable et qu’on se demande à quoi pensaient les jurés de Cognac en lui décernant le prix du meilleur polar français en 2012.
Mais comme tous ces ‘page-turner’, une fois de temps à autre (bon, là d’accord, ça fait deux fois), ça permet de se relaxer les neurones et de se vider la tête. De quoi apprécier d’autant plus le prochain bon bouquin !
Voici donc l’histoire de Cloé. Une drôle de bonne femme, genre cadre parisienne bcbg, une vraie tueuse au boulot comme en amour, pas vraiment sympa, une garce pourrait-on dire, qu’on est même presque content qu’il lui arrive des choses pas sympas.
Elle a vu juste une ombre. Une ombre qui rentre chez elle, la nuit quand elle dort. Qui la suit. Qui fouille dans ses affaires. Pire encore.
Personne ne la croit évidemment, ni ses amis (si elle en a), ni la police. Peu à peu l’ombre se rapproche.
Avis à ceux qui ne sont pas paranos, non pas du tout, mais qui ont quand même plein d’ennemis partout.
[…] Tu mènes une vie normale, banale, plutôt enviable. Tu sembles avoir réussi, au moins sur le plan professionnel, peut-être même sur le plan personnel. Question de point de vue. Tu as su t’imposer dans ce monde, y trouver ta place. Et puis un jour… Un jour, tu te retournes et tu vois une ombre derrière toi. Juste une ombre.
[…] Une ombre, vingt mètres derrière moi. Un homme, je crois. Pas le temps de voir s’il est grand, petit, gros ou maigre. Juste une ombre, surgie de nulle part. Qui me suit, dans une rue déserte, à 2 heures du matin. Juste une ombre …
[…] Elle ne sait pas ce qui l’effraie le plus : être victime d’hallucinations ou réellement poursuivie par un inconnu. 
À l’autre bout du bouquin voici Gomez, un flic border-line, et même un peu de l’autre côté de la border-line. Il est en train de perdre sa femme, phase terminale. Pas gai. Il pète un peu les plombs, foire une planque avec son coéquipier, le voici suspendu.
En congés forcés. Dont il ne sait pas quoi faire.
Alors évidemment (z’aviez compris hein ? futés !) le flic border-line va rencontrer la garce parano. L’auteure n’en est plus à une invraisemblance près et le bouquin se terminera dans un carnage apothéotique. On se demande même parfois si Miss Giebel ne flirte pas avec le second degré, on guette quelque indice, mais non, tant pis, c’est juste too much.
Ah, j’oubliais : une petite pirouette finale avec une dernière demi-page toujours aussi invraisemblable mais plutôt bien vue.
Voilà : fin de l’histoire qu’on aura dévoré à vive allure. On peut enfin aller au lit en prenant soin de bien fermer les portes à double-tour. Et passer le livre à son voisin. Qui ronflait déjà et a bien fait d’en profiter : demain soir c’est lui qui pourra pas fermer l’œil.

Pour celles et ceux qui aiment se faire peur.
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jeudi 13 février 2014

Le papillon de Siam (Maxence Fermine)

À la chasse au papillon.

En souvenir d’un excellent bouquin lu de Maxence Fermine il y a quelques années (c’était Neige et c’était en 2007, presque jour pour jour), et en prévision d’un tout prochain voyage dans le delta du Mékong jusqu’à Angkor, nous voici embarqués sur les traces d’Henri Mouhot à la recherche du Papillon de Siam.
Vous ne connaissez pas ? Nous non plus, jusqu’à il y a quelques semaines, lorsque nous sommes allés à l’expo du musée Guimet sur la naissance du mythe d’Angkor.
L’explorateur (et dessinateur) de l’expo c’était Louis Delaporte qui marcha quelques années plus tard sur les traces d’Henri Mouhot, le premier découvreur occidental du site d’Angkor.
Maxence Fermine nous raconte donc l’histoire, la biographie à peine romancée, de cet Henri Mouhot, né en 1826 au fin fond de la France froide et profonde, à Montbéliard.
Tout jeune, encouragé dans ses lectures par un professeur que Fermine compare à celui de Rimbaud, pressé de quitter sa grise et froide Franche-Comté natale, le jeune Henri est fasciné par les voyages,  l’orient en général et le Siam en particulier (à cause de l’une de ses lectures).
[…] Déjà, il est fasciné par l’immensité de la surface de la terre et se dit, avec raison, qu’il n’aura jamais assez d’une seule vie pour en faire le tour.
Bientôt il réussit à faire financer une expédition par … les anglais.
En 1858, le voici missionné pour ramener un papillon rarissime.
À l’arrivée, point de papillon mais les dessins et le récit de la cité oubliée d’Angkor que, à peine six ans plus tard, Louis Delaporte rendra célèbre (et réciproquement).
[…] - Votre mission est donc une réussite.
Henri Mouhot lui adresse un regard las et désabusé.
- Au contraire, il s’agit d’un échec. J’ai trouvé ce que je n’attendais pas, tandis que m’a été refusé ce que j’espérais.
- En somme, […] vous venez de faire connaissance avec l’ironie de l’existence.
Voilà pour le décor historique et colonial, rendu fidèlement par Maxence Fermine dans son petit bouquin.
On repense évidemment à notre coup de cœur 2012 : c’était Peste et choléra, où Patrick Deville nous romançait la vie du suisse Alexandre Yersin, parti lui aussi en Asie du sud-est (mais ce sera plus tard, au début du XX° siècle).
Cet orient mystérieux et lointain a de tout temps fasciné les occidentaux (et nous ne sommes pas les derniers).
Ces explorateurs aventureux et capables de tout plaquer pour leur passion ont toujours suscité admiration et envie (et nous ne sommes pas les derniers).
Alors que dire de l’irrésistible attraction  qu’exercent ces explorateurs téméraires partis jusqu’en extrême-orient chercher gloriole et palud, à une époque où l’avion ne mettait pas encore les plages de Thaïlande à portée d’une semaine de congés payés !
[…] - Si d’aventure mon récit de voyage devait être publié, ce n’est pas moi qui deviendrait célèbre, mais la cité d’Angkor !
La prose de Maxence Fermine n’a ni le souffle épique ni la verve pétillante de celle de Patrick Deville.
Mais on retrouve avec grand plaisir une belle écriture pleine de poésie que l’on avait découverte dans Neige. Fluidité et légèreté de la langue française : une plume contemporaine et française à découvrir, vraiment.
On a encore d’autres petits bouquins de cet auteur dans la pile et on en reparle donc très bientôt.
Pour conclure avec un brin de mélancolie, on regrette déjà que notre futur voyage ne nous conduise pas jusqu’à Luang Prabang (c’est au Laos, découvert avec Colin Cotterill) où, depuis 1861, repose en paix ce fascinant Henri Mouhot …
De quoi nous motiver plus tard pour repartir à la chasse au papillon …

Pour celles et ceux qui aiment les voyages et l’orient.
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jeudi 6 février 2014

La ferme du crime (Andrea Maria Schenkel)

Le rapport de Schenkel.

L’allemande Andrea Maria Schenkel s’est emparée d’un fait divers des années 20 qui avait vu une famille sauvagement assassinée dans sa ferme au fin fond de la Bavière.
Son petit bouquin La ferme du crime, replace cette sombre histoire à une sombre époque : juste après guerre, les survivants à peine libérés ou démobilisés.
On découvre le drame (et plus tard ses raisons) par touches successives, on tourne autour, en spirale, au fil des témoignages des uns et des autres.
Chaque court chapitre donne la parole à l’un des acteurs du drame. Peu à peu, on découvre la triste vie de cette famille à l’ombre écrasante du père Danner.

[…] Quand Loïs et mon mari sont revenus à la ferme, ils ont rien eu besoin de me raconter. De loin déjà, à la façon dont ils marchaient, j’ai compris qu’il avait dû se passer quelque chose de terrible. Quand ils se sont assis dans la salle à manger, tous pâles, j’en ai été convaincue. On pouvait lire l’horreur sur leurs visages. Dans les nuits qui ont suivi, mon mari s’est souvent réveillé en sursaut. La vision de ces morts ne lui laissait pas de répit.
On a du mal à imaginer qu’une chose pareille arrive chez nous. Mais que Danner soit pas mort dans son lit, ça m’étonne pas plus que ça.
Il faut pas dire du mal des morts, c’est pour ça que j’aime pas parler d’eux. Vous savez, on vit dans un petit village. les commérages vont bon train, je préfère pas trop en dire.

Et oui, un petit village où l’on n’en dit pas trop même si chacun sait bien ce qui se passe à Tannöd, derrière les murs de la ferme des Danner. Une sombre famille dans une sombre région à une sombre époque. Il y avait de quoi en vouloir à cette famille, certainement de quoi vouloir venger quelque chose ou quelqu’un ?
Dès les premières pages tous les ingrédients du massacre sont réunis, haine, envie, désir. Ce n’est qu’une question de temps, une question de pages.

[…] Quand j’ai vu les corps, je me suis senti mal.
Et c’est pas que je sois tellement impressionnable. À la guerre, j’en ai vu plus qu’assez, vous pouvez me croire. Tous ceux qui ont fait la guerre, ils ont bien vu assez de morts, ça devrait suffire pour toute une vie.

Une ambiance pesante, étouffante (on repense aux images du Ruban blanc, on songe aussi parfois au Rapport de Brodeck dont l’ombre imposante écrase un peu ce petit livre).
Pas un seul des personnages n’est vraiment sympathique. Finalement leur silence les rend tous plus ou moins complices ou pire, de ce qui se passait chez les Danner et donc de ce qui terminera cette histoire.
Heureusement le livre est court : quelques pages pour apprécier l’écriture d’Andrea Maria Schenkel mais pas trop pour ne pas nous happer complètement dans cette horreur moyenâgeuse.
Certainement pas une promotion pour le tourisme rural en Bavière.


Pour celles et ceux qui aiment les sombres histoires, même si elles sont vraies.
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mercredi 29 janvier 2014

Yeruldelgger (Ian Manook)


Les Experts à Oulan-Bator

Merci Père Noël (ou plus exactement merci Mère Noël Véro) de nous avoir apporté cette année dans ta hotte, tenez-vous bien, un polar mongol !
Yes ! Faites vos valises, on est partis !
Yeruldelgger de Ian Manook.
Dès la couverture ça sent déjà bon les steppes orientales.
Yeruldelgger Kahltar Guichyguinnken est le nom de notre nouveau héros. Et ça veut dire en VO : Cadeau d’abondance de la famille de la chienne au visage sale.
Un nom récupéré depuis peu …
[…] Trois générations avaient vécu sans nom de famille. Le régime d’avant les avait abolis pour casser l’organisation clanique de la société. Avant le “régime d’avant”, les familles tenaient leur nom du clan auquel elles appartenaient dans chaque province. […] Tout cela, le régime d’avant l’avait interdit au même titre que l’alphabet mongol ou le chamanisme.
Ian Manook, c’est un peu moins mongol et beaucoup plus prosaïque, doit-on dévoiler le mystère ? le pseudo astucieux de Patrick Manoukian, un journaliste bien de chez nous mais très globe-trotter et qui est donc allé trotter pour nous jusqu’en Mongolie.
Et ça commence très très fort, on ne résiste pas au plaisir de vous livrer les premières pages (qu’on pourrait intituler la parabole du flic, si je peux me permettre de souligner cet excellent jeu de mots), lorsque Yeruldelgger est appelé au fin fond de la steppe, sur une scène de crime où l’on a découvert un vélo enterré :
[…] - Et c’est pour ça que tu m’as fait venir ?
- Oui, commissaire …
- Tu m’as fait faire trois heures de piste depuis Oulan-Bator pour une pédale qui sort de terre ?
- Non, commissaire, c’est pour la main !
- La main ? Quelle main ?
- La main sous la pédale, commissaire.
- Quoi ? Il y a une main sous la pédale ?
- Oui, commissaire, là, sous la pédale, il y a une main !
Sans se relever, Yeruldelgger se tordit le cou pour regarder par en-dessous le visage du policier du district. Est-ce que ce type se foutait de lui ?
Mais le visage du policier ne reflétait aucune émotion. Aucun signe d’humour. Aucune trace d’intelligence. Rien qu’un visage respectueux de la hiérarchie et satisfait de sa propre incompétence. […]
- Et comment tu sais qu’il y a une main là-dessous ?
- Parce que les nomades l’ont déterrée, commissaire, répondit le policier.
- Déterrée ! ? Comment ça, ils l’ont déterrée ? s’emporta sourdement Yeruldelgger.
- Ils l’ont déterrée, commissaire. Ils ont creusé autour et ils ont enlevé la terre. Quand les enfants ont aperçu la pédale qui sortait de terre en jouant, ils ont creusé pour la dégager, et en creusant ils ont découvert la main.
- Une main ? Ils sont sûrs ? Une vraie main ?
- Une main d’enfant, oui, commissaire. […]
- Et elle est où cette main d’enfant maintenant ?
- En dessous, commissaire. […]
- Tu veux dire qu’ils l’on réenterrée ? Ils ont réenterrée la main ?
- Oui, commissaire. Et la pédale aussi, commissaire …
Yeruldelgger leva les yeux vers la famille de nomades aux deels bariolés toujours assis en ribambelle contre le bleu saturé du ciel. Ils le regardaient en hochant tous la tête avec de grands sourires pour confirmer le rapport du policier du district.
- Ils ont tout réenterré ! J’espère que tu leur as demandé pourquoi !
- Bien sûr, commissaire : pour ne pas polluer la scène de crime …
Yeruldelgger se figea dans son mouvement pour s’assurer qu’il avait bien entendu ce qu’il venait d’entendre.
- Pour quoi ! ?
- Pour ne pas polluer la scène de crime, répéta le policier du district, une pointe de  fierté dans la voix.
- Pour ne pas polluer la scène de crime !!! Mais où sont-ils allés chercher un truc comme ça ?
- Dans Les Experts Miami. Ils m’ont dit qu’ils regardaient toujours Les Experts Miami et que Horacio, le chef des Experts Miami, recommande toujours de ne pas polluer la scène de crime.
- Les Experts Miami ! s’exclama Yeruldelgger.
Il se releva lentement, dans un mouvement chargé de fatigue et de découragement. […]
Polar oblige, c’est vraiment pas joli sous le vélo et la suite sera évidemment beaucoup moins drôle, nous voici partis pour Oulan-Bator et les steppes mongoles derrière le commissaire Yeruldelgger.
Et, pour notre plus grand plaisir, Ian Manook qui sait ce que voyager veut dire, ne lésine pas sur le folklore local et la tradition nomade :
[…] Elle tenait à hauteur des yeux une petite coupelle qu'il savait rempli de lait de la dernière traite et, d'un geste croyant et respectueux, du bout des doigts, elle en aspergeait les quatre points cardinaux.
[…] Yeruldelgger ressentit une sorte de bonheur à appartenir à ce pays où on bénissait les voyageurs aux quatre vents et où on nommait les cercueils du même mot que les berceaux.
[…] On n’entre pas dans une yourte qui n’est pas la sienne. On se tient à quelques pas de la porte et on appelle. La tradition veut qu’on fasse allusion aux chiens. One ne dit pas : “Holà ?” parce que ceux de la yourte savent depuis longtemps déjà que quelqu’un vient. On ne dit pas non plus : “Il y a quelqu’un ?” parce que celui qui vient sait déjà, à mille détails, qu’il y a quelqu’un dans la yourte. On dit souvent : “Tiens tes chiens !” ou :  “Tes chiens sont bien nourris ?”, par un réflexe de prudence millénaire.
[…] Il aimait faire plaisir aux vieux. C’est ce qu’on leur devait pour ce qu’ils avaient souffert et vécu et qui nous attendait tous encore.
Yeruldelgger est un excellent enquêteur mais aussi un sacré personnage. Un flic coincé entre les séquelles de l’occupation soviétique et la corruption venue avec les nouveaux envahisseurs de Chine ou de Corée. Un homme brisé aussi, qui a perdu femme et enfant il y a quelques années dans des conditions un peu troubles.
[…] - Tu ne peux plus continuer ainsi, Yeruldelgger. Tu es en train de tout perdre. Tu es devenu un flic acariâtre et violent. Tu cognes des témoins, tu frappes ta propre fille, tu tires sur tes indics, tu ne respectes aucune hiérarchie, tu n’enquêtes que pour toi sans rendre compte à personne …
Un flic tourmenté et un peu braque, un flic comme on les aime quoi !
[…] - On ne fume pas dans une yourte ! se contenta-t-il de répondre.
- Ah oui, j’oubliais, c’est pas tradition !
- Non, c’est pas tradition.
- Et ficher le bordel partout où tu passes, c’est tradition ?
- Ça semble l’être devenu ces derniers temps, je l’avoue, concéda-t-il en souriant.
Au fil de la chevauchée dans les steppes mongoles, les différentes intrigues vont s’entremêler : le cadavre de la petite fille enterrée avec son vélo, le trouble passé du commissaire, les magouilles et la corruption qui poussent comme du chiendent dans le sillage des quads coréens et des 4x4 chinois. Il sera même question de “terres rares”(1): après les oligarques russes, voici les conglomérats chinois et coréens. Triste Mongolie.
Côté polar tout irait donc pour le mieux dans les plus beaux paysages du monde et on a cru pendant plusieurs chapitres au véritable coup de cœur ...
Las, Patrick Manoukian veut trop bien faire et accumule les maladresses (avis unanime et partagé de BMR & MAM).
Pour faire moderne (?) ou pour nous convaincre que les nomades sont branchés, l’auteur nous inonde d’iphone, ipad et autres igoogooleries. Ben voyons.
Et puis non content d’en faire des kilos au rayon folklore local (au point de convoquer les moines de Shaolin !), il en fait des tonnes au rayon polar. Plus américain tu meurs. À tel point que certains chapitres hyper-violents sont bien trop complaisants envers les sévices infligés aux corps des jeunes femmes : on retrouve là des relents nauséabonds de Millenium.  On n’aime pas du tout, du tout, cette tendance douteuse et dangereuse qui demande à être parfaitement maîtrisée, ce qui est loin d’être le cas chez Stieg Larsson comme chez Ian Manook.
Manoukian s’applique d’ailleurs soigneusement à imiter un peu tout le monde : commissaire à la Nesbo, fantômes à la Indridason, nazillons à la Mankell, légiste à la Patricia Cornwell, far-east à la Craig Johnson et j’en passe(2). Cette accumulation facile, commerciale et maladroite de clichés (et de violences gratuites) finira donc par nous gâcher le plaisir du voyage.
La fin de l’enquête nous laisserait bien entrevoir une suite mais Ian Manook semble avoir déjà voulu dans cette première livraison, nous fourguer tout, absolument tout son savoir-faire du polar ethnique.
Affolé par les grands espaces des steppes ou les perspectives du succès, Patrick Manoukian aura voulu courir trop de lièvres à la fois et s'est perdu en route.
Il reste que malgré ses descriptions terrifiantes d’Oulan-Bator, Manoukian le voyageur nous livre quelques belles pages et sait nous donner une envie irrésistible d’aller chercher des os de dinosaures dans les Flammings Cliffs ou d’aller chevaucher dans le Parc du Kenthii. 
Finalement, on aura préféré le petit polar moins ambitieux de Sarah Dars qui, malgré son titre à la con (Des myrtilles dans la yourte franchement !), nous avait déjà donné une plus belle occasion de rêver sur les traces de Gengis Khan dans les steppes mongoles.
(1) - à lire : un dossier des Échos [à ne pas manquer] sur les terres rares et la spéculation minière qui les accompagne - on y parle bien sûr de la Mongolie
(2) - et d’ailleurs la 4° de couv’ surfe allègrement sur cette mode commerciale de façon un peu trop facile et m’as-tu-vu, que la honte soit sur Albin Michel habituellement mieux avisé

Pour celle est ceux qui aiment les steppes.
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jeudi 23 janvier 2014

Au revoir là-haut (Pierre Lemaître)

Morts (ou presque) pour la France.

Le dernier roman de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, était tombé dans notre pile à lire juste avant d’être couronné par le Goncourt, judicieuse offrande.
On venait tout juste de découvrir Pierre Lemaître comme auteur de polars et déclarer notre coup de cœur pour la série du petit commandant Camille Verhoeven.
C’est donc avec pas mal d’attente(s) qu’on s’est jeté dans la bataille des tranchées racontée par Pierre Lemaître.
En réalité on arrive juste pour la fin, en novembre 1918, à quelques jours seulement de l’armistice et de la démobilisation. Pas le moment de se faire tuer.
[…] Mourir le dernier, se disait Albert, c'est comme mourir le premier, rien de plus con.
Sauf que si ou presque. Albert et Édouard ont bien failli être les derniers cadavres de la grande boucherie. Édouard y laissera d’ailleurs la moitié de sa tête, au physique (manque le bas) comme au figuré (morphine oblige). Les deux gars ont été envoyés au casse-pipe comme tant d’autres par un officier ambitieux. Ambitieux et pas net. Retors même. Prêt à enterrer vivants un ou deux de ses hommes si besoin.
[…] Somme toute, une guerre mondiale, ça n’était jamais qu’une tentative de meurtre généralisée à un continent. Sauf que cette tentative-là lui avait été personnellement destinée. En regardant Édouard Péricourt, Ambert revivait parfois l’instant où l’air s’était raréfié, et sa colère bouillonnait. Deux jours plus tard, il était prêt, lui aussi, à devenir un assassin. Après quatre années de guerre, il était temps.
On retrouve l’écriture incisive, ironique, féroce de Pierre Lemaître et son humour un peu noir. Il faut bien tout cela pour mettre un peu de distance entre le lecteur et les horreurs des tranchées et de la Grande Boucherie.
Lorsque l’hécatombe aura enfin cessé et que les survivants, les gueules cassées pourront rentrer chez eux (non, finalement ce n’est plus vraiment possible), ce sera les traficotages en tout genre, ces petits arrangements entre amis qui font que la guerre est une très bonne chose. Pour le commerce et les affaires notamment.
Tout cela a un parfum de déjà lu. On se rappelle par exemple les enquêtes de Thierry Bourcy.
Et donc malgré cette belle écriture, ce bouquin un peu trop volumineux et cette histoire de vengeance pas très originale se traînent en longueur.
Bien sûr on est sincèrement ravis que le Goncourt vienne couronner cette histoire d’une guerre qu’on a déjà commencé à oublier (Lemaître a été prof d’histoire-géo).
Et on est sincèrement ravis que le Goncourt vienne saluer un bouquin de cet auteur, même si le bouquin en question est moins bon que ses polars auxquels il nous a habitués.
Mais on est tout aussi sincèrement convaincus que le jury du Goncourt(1) a voulu faire passer là un étrange message, du genre : tu vois Pierrot, quand tu laisse tes polars, t’es même capable d’écrire des vrais bouquins, de la vraie littérature. Et ça on n’aime pas.
Mais ceux qui nous suivent, connaissent bien maintenant notre mauvaise foi concernant les prix littéraires en général et le prix qu’on court en particulier !
Une bonne nouvelle quand même : le polar Alex va être adapté au cinoche par un cinéaste américain James B. Harris (mais tournage à Paris avec une française dans le rôle d’Alex. Julie Gayet ?).
(1) - un machin désuet au parfum suranné que seuls les anglais ne nous envient pas, parce qu’ils ont déjà la reine d’Angleterre et le Man Booker Prize.

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lundi 20 janvier 2014

Avant d’aller dormir (Steve J. Watson)

Quand la nuit ne porte pas conseil.

Encore un bouquin TGV, écrit à grande vitesse et lu à vive allure. Il a d’ailleurs eu le prix polar SNCF en 2012 !
Rien de transcendant donc, dans la lignée des Harlan Coben et autres Denis Lahanne.
Précisément, à ne pas lire Avant d’aller dormir.
De Steve J Watson.
Quelques longueurs, une écriture parfois un peu bâclée, quelques idées pas toujours bien exploitées, ce n’est pas de la belle littérature (et d’ailleurs ça n’y prétend pas).
Mais de temps en temps, c’est le genre de bouquin idéal pour se vider la tête : un page-turner qu’on ne lâche pas de la nuit. Bon, deux nuits peut-être, y’en a pour près de 500 pages.
Deux nuits accros à l’histoire de Christine.
Qui tous les matins se réveille amnésique. Qui est le type à côté d’elle dans le lit ? Pourquoi ces rides au coin des yeux et ces cheveux blancs ? etc …
Tous les matins, son mari lui raconte : je suis ton mari, voici nos photos, … Ça fait près de vingt ans qu’il répète ça tous les matins. L’horreur. Pour eux deux.
Le soir Christine s’endort … et oublie tout.
Jusqu’au jour où elle entreprend d’écrire dans un cahier tout ce qu’elle apprend la journée : le lendemain elle relit et ne repart pas tout à fait de zéro. Façon Memento ou Le jour de la marmotte.
Elle soupçonne même d’étranges mystères. Paranoïaque ou amnésique, un peu des deux ?

[…] - Il n’y a pas beaucoup de photos, dans l’album. Il n’y a pas de photos de nous le jour de notre mariage.
- Nous avons eu un incendie, dans la précédente maison où nous vivions.

Ce mari inquiétant qui ne lui raconte pas toujours la même histoire tous les jours. Et puis ce toubib étrange qui vient la voir en cachette du mari …
Mais d’un autre côté, est-ce vraiment aussi simple que cela paraît ?

[…] Je me suis interrogée sur ce qu’il pensait de mes activités de la journée. Il ne sait pas que je passe des heures à lire mon journal et parfois des heures à l’écrire. Il ne sait pas qu’il y a des jours où je vois le Dr. Nash.

Bien vite on se doute que ça ne tourne pas rond et pas que dans la tête de la pauvre Christine.
L’histoire est tout à fait invraisemblable et tout à fait horrifique. Mais on ne peut pas s’empêcher de lire cela compulsivement et même si on devine assez vite le mot de la fin, on veut le voir écrit là, noir sur blanc, sur le papier de la dernière page.
Et le livre enfin refermé, on va se coucher enfin, l’esprit tranquille.
Presque tranquille. Avec la vague crainte que demain au réveil, on pourrait peut-être se dire : tiens, sympa ce bouquin là sur la table de chevet, ça m’a l’air passionnant, faudra que je lise ça ce soir …


Pour celles et ceux qui aiment les cauchemars.
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jeudi 16 janvier 2014

Princesse Bari (Hwang Sok-yong

Émigration et intégration ?

On avait rencontré l'auteur coréen Hwang Sok-yong avec le si remarquable Vieux jardin (adapté au cinéma), et nous voici de nouveau en Corée avec cette Princesse Bari.
Là-bas, la Princesse Bari est une figure de légende dont le nom signifie abandonnée.
Dans les années 80, au nord du pays, la famille de Bari voit naître une septième fille : autant dire une catastrophe alors qu'on espérait enfin un garçon pour subvenir aux besoins de la famille. Avant même le retour du père, la mère abandonne cette fille de trop. Ce sont la grand-mère et le chien qui prendront soin de cette abandonnée et la baptiseront Bari tout comme dans le conte traditionnel.
Quelques années plus tard, le pays est décimé par la grande famine des années 90 (plusieurs millions de morts !).  Intempéries et incurie du régime en sont à l'origine. Comme tant d'autres, la famille de Bari sera broyée et dévastée par ces terribles évènements : la jeune fille réussira à passer le fleuve-frontière avec la Chine (le Tumen). Après quelques périlleuses aventures, Bari prendra un bateau (à moitié de gré, à moitié de force) et débarquera en Angleterre où de nouvelles péripéties l'attendront comme tous les boat-people qui l'accompagnent.
Avouons tout de suite une forte déception après le Vieux jardin : on n'a pas vraiment accroché à cette (habile) transposition moderne du contre traditionnel. Malgré la richesse et la maîtrise du style poétique de Hwang Sok-yong, l'écriture façon "contes et légendes" ne nous a pas emballés.
D'autant que Bari est à moitié chamane (ou sorcière, comme on veut) et parvient à “voir” les morts et les traumatismes qui font l'histoire de ceux qu'elle croise : le début du livre est sur ce plan tout à fait intéressant et maîtrisé, tout à fait dans la manière de l'italien Maurizio de Giovanni avec son commissaire Ricciardi. Mais peu à peu, les rêves et les visions de Bari prennent de plus en plus de place et on finit par lire ces passages en diagonale.
Il reste toutefois deux aspects particulièrement intéressants dans ce roman.
La première partie du livre tout d'abord qui met en scène cette famille nord-coréenne pendant ces évènements terribles : il est rare que nous soit donnée l'occasion de découvrir ce pays, sans concession mais sans polémique politique, comme de l'intérieur. C'est passionnant et, avec Bari, on passe facilement le fleuve-frontière dans un sens ou dans l'autre, à gué(1).
Avec quelques images typiquement coréennes, bien loin de nous :
[…] La grand-mère et la femme du fermier me tournaient le dos pour dissimuler leurs larmes.
[…] Le monde change, comme tu le vois : dès que l’électricité et l’argent arrivent, les gens perdent toute humanité.
Plus tard dans le roman, on sera également très intéressé par la description du petit monde des immigrants londoniens : asiatiques de différents pays (coréens, chinois, vietnamiens, ...) qui cohabitent avec des pakistanais ou des africains. Langues, couleurs, nationalités, cuisines, croyances, coutumes et religions se mélangent à qui mieux mieux. Melting-pot britannique.
[…] Je voyais des peaux jaunes, des grises, des noires, même quelquefois des blanches … non pas d’Anglais mais de travailleurs d’origine polonaise ou tchèque engagés sur les chantiers de construction.
Mais la description est presque trop idyllique : on en vient à soupçonner un Hwank Sok-yong vieillissant de vouloir réconcilier la terre entière et nous vendre à tout prix du bon sentiment.
Au point qu'on trouve un peu dérangeant qu'il abandonne en chemin, sans regret, sans mansuétude ni empathie, celles ou ceux(2) qui n'ont eu ni la chance, ni la force, de garder la tête hors de l'eau et qui ont succombé dans l'aventure. Une prostituée droguée, ça ferait désordre aux côtés de la jeune et jolie Bari, emblème de l'émigration douloureuse mais assumée, symbole de l'intégration difficile mais réussie ?
Voilà de quoi plomber sérieusement la seconde partie de cette histoire trop moralisatrice et trop imprégnée de bons sentiments pour qu'on y adhère vraiment. Dommage.
(1) - les coréens du nord passent en Corée du sud via la Chine, sur des routes plus sûres que celles de leur propre pays
(2) - c'est le cas de Shang, l'amie qui avait plus tôt protégé la jeune Bari en Corée

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Pour celles et ceux qui aiment les contes et légendes revisités.

vendredi 10 janvier 2014

Dernière nuit à Montréal (Emily St-John Mandel)

Gens du voyage, SDF.

Cette transition 2013-2014 était sans aucun doute placée sous le signe des disparitions : après le final émouvant de la série islandaise Erlendur, après les évaporés de Fukushima, voici maintenant Dernière nuit à Montréal de la canadienne Emily St-John Mandel(1).
À sept ans, Lilia a été enlevée par son père américain : la mère québécoise semble avoir été une mauvaise mère et le demi-frère semble rassuré d'avoir vu sa sœur s'échapper. Depuis, Lilia et son père, fuyards permanents, courent les routes des États-Unis. Un road trip sans issue dont on aura seulement quelques bribes au fil du livre. Un voyage sans fin, à tel point que devenue adulte, Lilia poursuivra seule sa fuite éperdue et abandonnera régulièrement ses petit(e)s-ami(e)s. Sans attache, sans domicile.
Le livre se construit autour de Lilia ... mais pratiquement sans elle : c'est l'arlésienne et l'on devine son portrait en creux à travers les quelques personnages qu'elle a obsédés.
Eli, le dernier petit-ami en date, un new-yorkais désemparé qu'elle vient de larguer.
Christopher, un détective privé québécois qui pourchassa les fuyards à travers les routes US, obstinément et pendant des années.
Michaela, la fille de ce détective qui sacrifia femme et enfant à son idée fixe.
Tous errent dans le sillage de Lilia, emportés par leur obsession, se retrouvant comme elle sans domicile fixe. Errant tels des gens du voyage (certains ont encore les gènes du cirque dans le sang), mais d'un voyage sans but, sans autre but que l'insaisissable Lilia.
Voilà un roman bien étrange(2), plein de mystères qui semblent insondables : la figure fantomatique et inquiétante de la mère de Lilia, la famille désintégrée du détective (telle un miroir déformé de la famille de Lilia), le mystérieux accident de Christopher, ...
Un bouquin plein de bonnes trouvailles, à la fois littéraires et scénaristiques, comme le travail de Eli sur les langues qui disparaissent, les acrobaties de funambule de Michaela ou encore les petits mots que griffonnait la petite Lilia dans les bibles des motels lorsqu'elle était en cavale avec son père.

[…] Elle griffonna rapidement en travers du texte : "Je n'ai pas disparu. Arrêtez de me chercher. Je veux rester avec mon père. Arrêtez de me chercher. Laissez-moi tranquille". Elle signa de son prénom, d'une main qui tremblait, parce qu'il y avait encore dans le monde des gens qui voulaient qu'on la retrouve : elle laissait pourtant ses messages dans des bibles depuis si longtemps, si longtemps, mais personne ne les recevait. 

Au fil des aller et retour entre passé (qui s'éclaire peu à peu) et présent (de plus en plus complexe), l'auteure nous fait croiser de beaux personnages, intrigants et complexes, troublants et troublés.
Une histoire où l'on s'attache à la personnalité insaisissable de Lilia tout autant qu'aux destins désemparés des êtres qu'elle a croisés et obsédés, ...
Un roman triste et mélancolique(3), poignant et plein d'émotions. Original également.
Vous l'avez compris, c'est notre coup de cœur de ce début 2014.
C'était en  2009 (en VO) le premier roman de cette jeune auteure (chapeau !) et un autre ouvrage est désormais disponible en français : On ne joue pas avec la mort (mais pas encore en poche, ni en ebook). Nul doute qu'on reparlera de cette canadienne.
(1) - Emily St-John Mandel est une anglophone de Colombie-Britannique qui a vécu quelques années à Montréal, ce qui explique certains passages (un peu appuyés à notre goût) sur la "solitude" des anglophones chez leurs cousins du Québec !
(2) - ce n'est pas vraiment un psycho-thriller, encore moins un polar, tout au plus un roman à suspense même si ce n'est pas le but premier de l'auteure
(3) - on pense parfois au film de Philippe Lioret avec Mélanie Laurent, peut-être sous l'association des prénoms


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Pour celles et ceux qui aiment les voyages sans but.