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lundi 31 août 2015

Mademoiselle Solitude (Bill Pronzini)

L'histoire du poor lonesome messenger.

Pour Bill Pronzini la solitude a une texture, une couleur, une odeur, une épaisseur et elle imprègne la vie, la peau et les vêtements de ses personnages. À commencer par les jours sans fin de Jim Messenger, petit comptable incolore et sans relief qui croise quelque fois à San Francisco le regard d'une jeune femme qui semble aussi esseulée que lui.
Jim surnomme cette jeune femme qu'il connait à peine : Mademoiselle Solitude.
Bientôt, le corps de Miss Lonesome sera retrouvé dans sa baignoire, les veines ouvertes.
Une étrange obsession s'empare alors du comptable qui se met en quête du passé de la mystérieuse jeune femme, seule et désespérée. Elle vivait à Frisco sous un nom d'emprunt et fuyait manifestement son passé. Jim part à la recherche de ce passé secret, occupant sa propre inaction et meublant sa propre solitude, jusqu'à Beulah, une ville perdue du Nevada où le drame semble s'être noué, poussant Miss Lonesome à la fuite.
[...] — Vous allez penser que je suis cinglé.
— Je le suspecte déjà à moitié.
— Elle me fascinait, dit-il, depuis le premier jour où j’ai posé les yeux sur elle. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi triste ni aussi solitaire.
— Et vous vouliez juste découvrir ce qui l’avait rendue comme ça.
Mais Jim n'est pas le bienvenu à Beulah, messager porteur de mauvaises nouvelles qui vient remuer les souvenirs de ce drame.
[...] — Combien de temps pensez-vous rester à Beulah ?
— Je ne sais pas non plus.
— Je ne traînerais pas trop longtemps si j’étais vous. C’est une toute petite ville, et ça pourrait devenir assez vite inconfortable pour un étranger qui s’obstine à venir remuer le couteau dans une plaie encore sensible.
Mademoiselle Solitude était-elle réellement coupable de tout ce dont la petite ville l'accusait, jusqu'à la pousser à fuir et finalement se suicider ?
[...] — Pourquoi tout le monde était-il si enclin à la croire capable du pire ? Était-elle détestée, pour une raison quelconque ?
— Incomprise, plutôt que détestée. Anna était quelqu’un de difficile à connaître ou à comprendre. À l’exception de sa famille, elle préférait rester seule.
— Solitaire. Quelqu’un de solitaire.
— De secret, en tout cas. D’autant plus après la tragédie. Elle a refusé de voir ou de parler à qui que ce soit.
Sous les non-dits, les silences et les secrets, Jim va déterrer d'anciens cadavres et même provoquer de nouvelles victimes.
[...] Les placards de Beulah étaient bourrés de secrets. Plus, semblait-il, que dans la plupart des petites villes ; des secrets sordides, aussi. Et plus on secouait les portes du placard, plus on entendait cliqueter les squelettes.
Un livre, une écriture et une histoire plutôt classiques, déclinant les conventions du genre et pimentés de nombreuses références au jazz.
Un style élégant, au charme légèrement désuet, exempt de prétentieuse modernité : le bouquin date de 1995, avant l’avènement du ouèbe et Jim Messenger effectue ses recherches en bibliothèque !
L'intrigue est bien menée, sans trépidations excessives mais avec suffisamment de suspense, et l'on chemine avec plaisir en compagnie de Jim le citadin sur les pistes rocailleuses de ce far-west.
Pour faire la fine bouche, on regrettera juste quelques lourdeurs en première partie du roman, lorsqu'il s'agit de décortiquer un peu trop longuement les états d'âme du Messenger solitaire.
Bill Pronzini, que l'on découvre ici, semble avoir été un auteur prolixe et nul doute qu'on va l'inviter de nouveau dans notre bibliothèque.

Pour celles et ceux qui aiment la solitude.
D’autres avis sur Babelio.

jeudi 29 janvier 2015

Amazone (Maxence Fermine)


Le rêve du piano blanc.

On se sait pas trop après avoir refermé ce petit bouquin Amazone, si c’est un rêve que nous raconte Maxence Fermine, celui du piano blanc ou si c’est le piano blanc lui-même qui a rêvé …
Fitzcarraldo promenait son bateau ivre et son gramophone à travers les montagnes.
Novecento jouait du piano en errant à travers les océans.
Amazone Steinway laisse entendre sa musique quelque part entre les deux, composant avec les rêves délirants de l’un et la poésie de l’autre, entre deux fleuves de l’Amazonie.
C’est là toute la magie de Maxence Fermine, un écrivain qui mérite largement d’entrer au panthéon de nos coups de cœur et de nos favoris.
Fermine nous parachute de but en blanc, sans préliminaire ni avertissement, au fin fond de la forêt amazonienne, dans un village perdu qui ne figure même pas sur les cartes et qui aurait pour nom Esmeralda.
Un village avec en tout et pour tout, une taverne au bord du fleuve, le rendez-vous de tous les aventuriers du coin.
Des choses extraordinaires vont bientôt venir secouer la torpeur de ce village oublié de tous.
[...] - Qu'est-ce que tu dis ? demanda Rodriguez en se tournant vivement vers celui qui venait de troubler la tranquillité d'Esmeralda et qui se tenait sur le seuil, comme une moisissure née de l'humidité de la jungle.
Jesus Diaz ôta son chapeau de paille, sourit de toutes ses dents jaunes, et lança à la cantonade :
- Je dis qu'il y a un piano sur le fleuve.
Amazone Steinway débarque un beau jour à Esmeralda avec son piano blanc dont il tire un jazz à faire pleurer les sirènes.
[...] - Les regrets, le rêve et le hasard. Très bien. mais tout ça ne me dit pas pourquoi on t'appelle Amazone Steinway.
Cette fois, la réponse fut plus claire.
- Amazone, c'est pour le fleuve. Il paraît que ma musique ressemble à celle que produit l'Amazone en charriant toutes ces tonnes d'eau.
- C'est pas faux. Quand je t'ai vu arriver tout à l'heure, j'ai bien cru que le fleuve débordait de son lit.
[...] - Et Steinway ?
Le musicien se jeta en arrière sur sa chaise et, sur un rythme de plus en plus effréné, en véritable virtuose, se mit à tapoter les accoudoirs avec la même frénésie.
- Steinway, c'est parce que ce fichu nom est écrit sur mon piano. Un jour, quelqu'un a prétendu que j'avais gravé mon nom sur le piano, et depuis, tout le mode m'appelle comme ça.
Bien vite, sa légende fait le tour des rivières et des marécages et l’on vient de loin pour l’écouter, s’enivrer et perdre son argent au jeu.
[...] - Il parait que c'est pas un piano mécanique et que c'est lui qui joue réellement.
- Tu en es sûr ?
- Je ne sais pas. En tout cas, ce qui est certain, c'est que ce type est le seul Noir de toute l'Amazone qui joue sur un piano blanc.
Il serait bien vain de vouloir raconter l’histoire d’Amazone Steinway.
C’est un conte, une légende que nous relate Maxence Fermine d’une plume fine et ciselée, tissant mystère et poésie, réussissant à faire du lecteur (douillettement installé dans son fauteuil) un voyageur et un aventurier.
Tout cela est une histoire d’ambiance, un décor d’aventures (quel est celui que l’Amazone ne ferait pas rêver ?), un décor de nouveau far-west.
Mais c’est surtout une histoire d’amour bien sûr, comme le lecteur-voyageur-aventurier va le découvrir lorsqu’un deuxième sortilège va venir troubler Esmeralda, un tour de magie encore plus insolite que l’arrivée du piano blanc sur le fleuve.
Là, on ne résiste pas à vous livrer carrément tout un court chapitre (et si après ça …) :
[...] C'était une nuit de pleine lune, avec une chaleur torride, des centaines de moustiques venus en cohortes des sources du Solimoes et pas mal d'électricité dans l'air. Une nuit à finir fin saoul, sans un sou, entre les cuisses d'une femme. Une nuit à se laisser vivre. La même nuit que la semaine précédente et sans doute que la semaine suivante. Une nuit de fête dans la jungle amazonienne.
Lorsque l'Indien poussa les portes de la taverne, la musique du piano s'arrêta. Et ça, c'était quelque chose d'étrange. Personne ne sut si c'était Amazone qui avait suspendu son geste ou le piano qui avait arrêté de jouer, mais tout le monde comprit qu'il se passait quelque chose d'insolite. Depuis qu'il avait échoué dans ce coin perdu, et dès qu'il commençait à jouer de ce piano blanc, Amazone ne s'était jamais arrêté au beau milieu d'un morceau de musique. Jamais. C’était un sacrilège qu'il n’avait jamais commis. Et là, l'Indien entra, en plein milieu d'un morceau de jazz, et la musique s'arrêta. Comme si les cordes de l'instrument avaient été sectionnées et que le piano sonnait maintenant à vide. On pouvait voir les doigts du musicien parcourir les touches du clavier muet, les effleurer avec des caresses que lui seul connaissait, former des accords de sixième, de septième et de neuvième, sans entendre le moindre son. Comme si Amazone Steinway s'était tout à coup mis à jouer un morceau de silence. Quelque chose de trop aérien et de trop subtil pour l'oreille humaine.
Tout le monde comprit que ce ne serait pas une nuit comme les autres et qu'il y aurait du grabuge. Tout le monde, même le pianiste. Il y avait là une quarantaine d'hommes, tous en sueur, disséminés dans la salle, certains accrochés au comptoir comme si leur vie en dépendait, d'autres occupés à jouer aux cartes, tous à discuter et à faire la fête. Quand l'Indien entra et que la musique cessa, tous se turent et regardèrent le pianiste sans comprendre. Mais dans le miroir que formaient ses yeux, il y avait la réponse à leur question. Un reflet qui se tenait debout, près de la porte d'entrée de la taverne.
Tous les hommes tournèrent soudain la tête et dévisagèrent l'étrange apparition dans un silence pesant. On aurait dit que même les moustiques s'étaient arrêtés de voler. C'est que les nouvelles têtes se faisaient rares dans cette région, et chaque fois, c'était un évènement auquel même les insectes avaient du mal à s'accoutumer.
L'Indien s'arrêta quelques secondes sur le seuil, relâcha les deux battants de la porte, ce qui produisit un grincement épouvantable, rajusta son chapeau d'une main lente et sereine et avança d'un pas. Il était désormais en pleine lumière et tout le monde put se rendre compte de sa haute taille et de son aura particulière. Son habit de toile beige lui donnait un air élégant peu habituel dans ce genre de contrée. Et le plus remarquable, c'était que malgré cette chaleur qui vous prenait à la gorge, malgré cette moiteur insupportable qui vous empoignait, il semblait n'en être nullement affecté.
Il resta quelques secondes sous la lumière puis avança lentement. Sept pas. Avec une lenteur calculée. Sept pas qui semblèrent durer une éternité.
C'était la première fois qu'un Indien yanomami venait à Esmeralda.
Qui est cet Indien mystérieux ? Quel lien le rattache à notre pianiste dont on ne sait toujours pas grand-chose ?
Tout cela nous sera dévoilé juste avant que nos aventuriers perdus repartent pour un dernier voyage.
Un petit livre (à peine 200 pages) que l’on lit d’une traite tant est grand le pouvoir d’envoûtement de l’écriture de Maxence Fermine.
Un petit livre où l’on retrouve avec toujours autant de plaisir quelques-unes des marottes de l’auteur comme la Neige et les Papillons.
Un petit livre qui parle de voyages, de contrées lointaines, d’aventuriers perdus.
Et bien sûr d’Amour avec un grand A.

Pour celles et ceux qui aiment le piano, le jazz et les voyages lointains.
D’autres avis sur Babelio.



jeudi 2 février 2012

Mingus mood (William Memlouk)

Tijuana blues.

William Memlouk est un spécialiste français du jazz.
Mingus mood est son premier roman.
Une sorte de biographie romancée du contrebassiste Charlie Mingus.
Plus exactement un hommage à ce musicien, réputé autant pour sa musique que pour son sale caractère.
Personnellement on n'était pas fan de jazz et on a eu beau jeter de nouveau une oreille sur quelques disques de Charlie à l'occasion de ce bouquin, cette lecture n'a pas changé notre écoute.
Mais cela ne nous a pas du tout empêché d'apprécier une superbe écriture.
Car ce premier roman est un sacré coup de maître.
Racontés par la voix d'un vieil ami de Charlie Mingus qui serait interviewé dans les années 80 juste après la mort de Charlie, les souvenirs, les errances, les douleurs, les concerts, les beuveries, les colères, les musiques, les compagnons ... et l'ombre des compagnes, de Charlie Mingus défilent sous nos yeux depuis les années 50.
http://carnot69.free.fr/images/coeur.gifL'épine dorsale du récit est une rupture amoureuse de Charlie à New-York. Pour fuir ses douleurs et ses démons, il entame un road-blues avec quelques compagnons de scène jusqu'à Tijuana à la frontière mexicaine. Cela donnera l'album Tijuana Moods.
[...] Figés dans un état de veille engourdi, je me souviens que nous laissions ainsi courir au rythme de ce décor - sans vie, sans eau, sans âme - nos pensées déliquescentes. En réalité, nous étions tous les cinq tributaires de la chaleur ... une chaleur hallucinatoire, lourde et lascive qui tombait du ciel comme la neige en hiver.
Pour redonner un peu de consistance à nos corps, à nos consciences assoupies, je me souviens que l'un des musiciens décida d'ouvrir une bouteille de gin. Nous la fîmes circuler de mains moites et mais moites, y puisant à chaque rasade toute la fraîcheur qu'elle était en mesure de nous apporter.
Charlie Mingus boxe sa contrebasse comme il boxe la vie et cette histoire est celle d'un révolté, celle d'un écorché, celle d'un musicien atteint de folie artistique, celle d'un homme et de ses amours impossibles, ...
Car Charlie Mingus est noir ... et l'amour qu'il fuit est celui d'une blanche.
[...] Je lui demandais soudain si nous nous rendions à Tijuana pour elle, et d'un timbre sans éclat il me répondit :
- Ouais, pour elle ... pour l'oublier.
[...] J'ai d'autres combats à mener ... des combats aux enjeux plus profonds, plus larges que l'amour ... et vous savez que pour concevoir ces combats, pour les accomplir, il me faut de la violence et du dépit ... de la haine, de la haine et du désordre.
On est à la fin des années 50 (Martin Luther King n'a pas encore eu son rêve) et Charlie est révolté par la place laissée aux noirs et à leur musique. Cette musique qui est à la fois son refuge, sa revanche et la seule façon qu'il a trouvée d'extérioriser ses démons intérieurs.
[...] Charlie l'arrogant, Charlie l'impoli, Charlie l'indomptable qui avait eu le malheur de naître noir et de n'être rien.
[...] Et si je vous disais que ce désordre m'inspire, qu'il coule en moi comme un putain de poison qui me nourrit, qui m'alimente ...
Un roman très 'américain'.
De très belles pages sur cet homme tourmenté et la musique qu'il laissa derrière lui.

Pour celles et ceux qui aiment les artistes.
C'est Julliard qui édite ces 244 pages qui datent de 2011.
D'autres avis sur Babelio.



vendredi 13 février 2009

BD : Jazz Maynard


La trilogie barcelonaise.

Les BD au dessin très «moderne» ne sont pas toujours très lisibles, du moins à notre goût plutôt conformiste en ce domaine, avouons-le.
Alors il nous faut dire du bien de cette trilogie qui nous vient d'Espagne : un peu dans la même veine que l'excellent Tueur dont nous avions parlé à plusieurs reprises, voici Jazz Maynard.
Le dessin y est résolument moderne et toujours en mouvement, vif et nerveux, qu'on en juge sur cette planche.
Cette BD est d'ailleurs plutôt violente, bien plus que Le Tueur où l'ironie nonchalante maintenait une certaine distance avec le propos.
Aux côtés de Jazz Maynard, le mauvais garçon (mais bon joueur de trompette jazzy), nous voici plongés dans les bas-fonds de Barcelone, dans le quartier d'El Raval.
Entre prévarication des autorités municipales et mainmise de divers gangs sur le barrio, ça castagne à tout va (ça castagnette même, puisque nous sommes au pays ibère - ah ah) et Jazz Maynard a bien du mal a sauver sa sœur, quelques diamants et sa propre peau des griffes des méchants.
Voilà donc trois albums menés à grand rythme et qu'on dévore tout aussi vite.
Peut-être aurait-on aimé un peu plus d'épaisseur à l'intrigue et aux personnages, mais ne faisons pas la fine bouche.
Pour conclure, qu'on nous permette au passage de relever cet aphorisme au cœur de l'actualité, pénétré de sagesse et tagué sur l'un des murs de Barcelone, du moins sur l'un des murs de la BD :
[...] Nous croirons à la crise quand les riches se suicideront en masse.
Difficile de mieux dire.

Pour celles et ceux qui aiment les voyous et les mauvais garçons.
D'autres images chez Bédéthèque.
Riffhifi et Nicolas en parlent.